“L’agresseur décide qu’il y aura violence ; à nous de décider contre qui cette violence sera dirigée”

“Non c’est non” d’Irene Zeilinger, Zones, Paris, 2008

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je n’avais pas la patience d’attendre le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes, pour vous entretenir des « jiu-jitsu-suffragettes ».

En effet, m’est soudain revenu à la mémoire un article lu dans « Le poids des mots, le choc des photos » où des intructrices et instructeurs français enseignaient à de jeunes femmes indiennes le krav-maga. Il faut dire qu’au pays de Narenda Modi – Premier ministre d’extrême droite hindouïste, fier de l’érection de la plus haute statue du monde, à la mémoire du nationaliste Sardar Vallabhbnai Patel, sur des terres indigènes où il n’y a ni écoles ni hôpitaux –, le déséquilibre démographique homme-femme a tendance à faire que ces messieurs se laissent aller à violer inconsidérement le moindre sari qui passe. Mais ces frustrés de la bistouquette ne sont pas les seuls à se « mâle » comporter envers le sexe, pour le coup, faible.

 

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De par le monde, chaque année 5000 femmes sont victimes de crimes d’honneur (plutôt d’horreur). Quelque 39000 mineures sont mariées à l’insu de leur plein gré chaque jour. Et ne parlons pas des excisées ! Ni n’évoquons les milliers de Népalaises vendues en esclavage en Asie occidentale de nos jours, ni les Philippines, soumises dans les Émirats, ni, au siècle passé, les Thaïlandaises, qui furent plus nombreuses à être « exportées » que les captifs africains durant les quatre cents ans de la traite transatlantique !

Dans notre Hexagone « civilisé », une femme sur trois sera victime de violence dans sa vie. Tous les trois jours, en 2016, une Française est morte sous les coups d’un proche, une « salope » de moins de 35 ans sur 20 est victime d’une agression sexuelle. Que les beaufs à la Cabu se rassurent, seules 9% des femmes violées portent plainte. Encore heureux !

Mais peut-être ne connaissez-vous pas le krav-maga, combat rapproché, en hébreu. En fait, mise au point par Imi Lichtenfeld, circassien hongrois et champion junior de lutte slovaque, cette technique d’autodéfense est née dans les années 1930 au temps des expéditions antisémites et fascistoïdes.

 

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Imi Lichtenfeld

Tsahal l’a perfectionnée plus tard, notamment grâce aux vétérans de la Jewish Brigade engagés au côté de l’armée britannique… avant de combattre cette dernière en Palestine. Le krav-maga s’est ainsi enrichi au contact du close combat.

Or, en matière d’arts martiaux et autres sports de combat, les Anglais s’y connaissent, qui, non contents d’avoir codifié « le noble art », ont accueilli dès le début du xxe siècle des maîtres du jiu-jitsu comme Tani Yukio (1881-1950) et Uyenishi Sadakazu, le jiu-jitsu (qu’on peut aussi orthographier jujitsu ou ju-jitsu) étant la technique de combat à mains nues des samouraïs, lesquels sont, par parenthèse, largement méprisés par le Japonais de base dès avant l’ère Meiji.

 

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 Tani Yukio, Uyenishi Sadakazu et Edward William Barton-Wright 

 

Ironie des échanges mondialisés, c’est un étudiant à l’université anglophilisée de Tokyo, pétri de culture sportive occidentale, Jigoro Kano, qui codifie, à partir du jiu-jitsu, le judo.

Et c’est en 1898 qu’Edward William Barton-Wright (1860-1951) introduit au Royaume-Uni le jiu-jitsu, qu’il a étudié au pays du Soleil-Levant. Un peu égocentré, il baptise sa technique bartitsu, lointain ancêtre du MMA (mixed martial arts), qui combinera jiu-jitsu, boxes anglaise et française, et lutte. Barton-Wright ouvre son école à Soho, où se bousculent force aristocrates, soldats mais aussi le Français Pierre Vigny, maître en savate et en canne de combat.

L’école de Barton-Wright bénéficie bientôt de la présence de Tani Yukio et Yuenishi Sadakazu. Et comme ces maîtres multiplient les démonstrations publiques, ils attirent l’œil, le corps et l’esprit d’Edith et de William Garrud, un couple qui professe la culture physique, discipline alors shocking pour une femme !

Les Garrud s’inscrivent très vite à l’école, qui ferme ses portes en 1903. Qu’importe, ils suivent Yuenishi lorsqu’il fonde sa School of Japanese Self-Defence (defence sans « s », réservons cela aux Yankees…), qu’ils reprennent après son retour au Japon, en 1908. Edith, petite dame de 1,50 m, enseigne le jiu-jitsu aux femmes et aux enfants dans son dojo de l’East End. Dès 1907, elle est la protagoniste du court-métrage produit par Pathé et intitulé « Jiu-jitsu Downs the Footpads ». Quatre ans plus tard, elle crée une pièce de théâtre contre la violence conjuguale (« What Every Woman Ought to Know », « Ce que toute femme devrait savoir »).

 

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Emmeline Pankhurst

1903 est une date charnière. Fatiguée des hésitations non violentes des suffragettes, qui luttent pour l’égalité civique, Emmeline Pankhurst fonde la Women’s Social and Political Union (WSPU) avec ses trois filles, Christabel, Adela et Sylvia. Bourgeoise, la famille Pankhurst n’en est pas moins socialiste. Avocat, Richard, le père, est le fondateur de l’Independent Labour Party à Manchester, ville ouvrière. Quand il meurt d’un ulcère, en 1898, Sylvia est inconsolable. Elle n’aura de cesse d’évoluer de plus en plus vers la gauche radicale.

En 1905, le mouvement suffragiste végète dans le pot au noir médiatique, la presse ne s’y intéressant plus guère. Aussi, en octobre, Christanel Pankhurst et Annie Kenney apostrophent-elle le ministre Edward Grey en plein meeting. S’ensuit une enchauffourée avec les cognes. Les deux féministes finissent au poste. Refusant d’acquitter leur amende, elles sont emprisonnées. Ce qui provoque un électrochoc dans l’opinion publique.

À l’été 1908, la WSPU passe à l’action directe en brisant les vitres d’établissements gouvernementaux et en marchant sur Downing Street. Trente-sept suffragettes terminent derrière les barreaux. Elles ripostent par la grève de la faim, on les nourrit de force à coups de tube en caoutchouc.

Les temps deviennent rudes, et les flics, pas si braves bobbies que cela. Ils font minimum 1,78 m et ont le coup de matraque facile. Le 18 novembre 1910 va être baptisé « Black Friday » : 300 suffragettes affrontent un mur de policiers devant le Parlement. Ivre de violence, la maréchaussée est secondée par de braves quidams mâles passant par-là. Plus de 100 suffragettes sont arrêtées.

 

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Edith Garrud

Dès 1908, proche de la cause suffragiste, Edith Garrud commence d’entraîner en cours sélectifs celles que la presse appellera les Amazons. Pour les Pankhurst, il faut aller plus loin et créer un service d’ordre sévèrement entraîné. Ainsi naît le Bodyguard, fort d’une trentaine de wonderwomen. L’année suivante est inauguré le Suffragettes Self-Defence Club, dans le quartier de Kensington. Mais les Amazons s’entraînent aussi dans des dojos clandestins, où, sous les tatamis, elles constituent des stocks d’armes bien peu conventionnelles : briques, matraques volées aux flics, marteaux… Leur cheffe n’est autre que la Canadienne Gertrude Harding. On lui doit d’avoir saccagé les orchidées des jardins royaux, exploit attribué à un homme, naturellement. Une femme ne peut avoir escaladé le mur d’enceinte ni avoir perpétré un tel crime de lèse-majesté!

La presse fait ses choux gras des « suffrajitsu », notamment quand elles arrachent les bretelles des bobbies, endommagent des greens de golf, incendient des cottages. Emmeline Pankhurst est aux anges : « En ce qui concerne nos combattantes, elles sont en pleine forme et très fières de leurs exploits. […] Notre camarade qui s’est fait ouvrir le crâne a refusé les points de suture car elle tenait à garder une cicatrice la plus visible possible. Le vrai esprit de la guerrière. » Les autorités rusent alors, qui, en 1913, arrêtent Emmeline sur le bateau qui la ramène des États-Unis, alors que le Bodyguard l’attend à quai.

Mais à malin, maligne et demie ! Voyez plutôt la « bataille de Glasgow » au début de l’année 1914.

Le voyage de Londres à Glasgow, en train, ne s’avère pas très confortable pour les « suffrajitsu ». Il est difficile de s’asseoir avec une matraque ou un Indian club (massue de gymnastique) sous les jupes. La police s’attend à capturer Emmeline dès son entrée au meeting. Or, déguisée, elle paie sa place et se fait passer pour une simple spectatrice. Le Bodyguard se déploie suprebticement sur l’estrade en arc de cercle. Soudain Emmeline surgit et prend la parole. La maréchaussée se rue sur l’estrade. Elle ne peut savoir que les bouquets disposés autour regorgent de fils de fer barbelé qui ralentissent sa charge. Trente Amazons affrontent à mains nues ou presque cinquante bobbies devant un parterre de 4000 personnes médusées. La police ne parvient pas à exfiltrer Emmeline, ce qui prouve l’efficacité de l’entraînement prodiguée par Mrs. Garrud.

Cette dernière sait que l’art des samouraïs est aussi celui de la feinte. Se rendant au meeting de Camden Square, en 1914, Emmeline sort de chez elle, escortée et voilée. La police, après avoir essuyé quelques gnons, s’empare d’elle, la frappe violemment, la traîne par terre. Fière de sa prise, elle la dévoile : ce n’est pas Emmeline, mais une Amazon : Mrs. Pankhurst pourra faire discours comme prévu !

 

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Silvia Pankhurst et Cat and Mouse Act 

Entre-temps, refusant de déconnecter la question féministe de la question sociale, Sylvia s’éloigne de la WSPU et se brouille avec sa famille. Ce qui ne l’empêche pas au contraire d’être arrêtée trois fois au printemps 1913. Nourrie de force, elle sort des geôles mourante et tombe elle aussi sous le coup du « Cat and Mouse Act » : les autorités s’engagent à libérer les grévistes de la faim avant qu’elles ne trépassent. Une fois requinquées (ou presque), elles les incarcèrent derechef !

C’est la Première Guerre mondiale qui met fin à l’aventure des « suffrajitsu ». Emmeline met sous le tatami la cause féministe au nom du patriotisme. Avant de rejoindre plus tard et par peur du communisme le Parti conservateur ! Elle meurt en 1928, l’année où les femmes britanniques obtiennent les mêmes droits civiques que les hommes

Farouche internationaliste, Sylvia suit la trajectoire inverse. Et bien qu’ayant été traitée de gauchiste par Lénine himself – l’ancienne suffragette se méfie de l’électoralisme… –, elle participe à la fondation du Parti communiste de Grande-Bretagne.

Les Garrud enseignent le jiu-jitsu jusqu’en 1925 avant de se reconvertir dans l’immobilier tout en se consacrant à des œuvres de charité. Sujette à de nombreux articles dans la presse, figure ayant aussi inspiré la télévision et le théâtre, Edith s’éteint en 1971 à l’âge de 99 ans. Le jiu-jitsu, ça conserve ! Une plaque lui a été dédiée à Thornhill Square, dans le district du London Borough of Islington.

Amoureuse de l’Italie puis de l’Abyssinie, Sylvia militera contre l’invasion mussolinienne. C’est à Addis-Abeba, où elle s’est définitivement installée depuis quelques années, qu’elle fera le grand voyage, en 1960.

Alors, Mesdames, méditez les vers de ce célèbre reggaeman admirateur du Négus (mais aussi grand… mysogyne devant l’Éternel rasta) :

Get up, stand up, stand up for your rights

Get up, stand up, don’t give up the fight !

Et optez de préférence pour le jiu-jitsu brésilien ! 

PS – Et si d’aventure vous regardez un épisode de « Chapeau melon et bottes de cuir » (« The Avengers » en anglais), ayez une petite pensée pour Edith, qui a largement inspiré Madame Emma Peel pour ses techniques de combat.

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Bonus :

 

À lire :

• “Se défendre. Philosophie de la violence” d’Elsa Dorlin, Zones, 256 p., 18 €.

Disponible ici.

 

 

• L’excellent article de Daniel Paris-Clavel, de la revue “ChériBibi” (www.cheribibi.net) paru dans “le Monde diplomatique”, “Suffragettes et jujitsu”, février 2016.

Suffragettes et jujitsu

A l'aube du XXe siècle, le combat des suffragettes britanniques pour l'égalité civique coïncida avec l'introduction des arts martiaux japonais en Europe. L'histoire dépassant souvent la fiction, cette concomitance permit de bousculer - au sens propre - l'Etat patriarcal.

https://www.monde-diplomatique.fr

 

• Le roman de Tony Wolf “Edith Garrud : The Suffragette Who Knew Jujutsu“, Lulu.com, 2009. Wolf est aussi l’auteur avec João Vieira du roman graphique “Suffrajitsu : Mrs. Pankhurst’s Amazons”, Jet City Comics, Tacoma(Washington), 2015.

Disponible ici

livre

À voir :

• 'Suffrajitsu': How the suffragettes fought back using martial arts : 

How the suffragettes fought back using martial arts

The suffragettes were exposed to violence and intimidation as they campaigned for votes for women. So they taught themselves jiu-jitsu.

https://www.bbc.com

 

• Sorti en 2015, le film “les Suffragettes”, de Sarah Gavron (avec notamment Meryl Streep) est disponible en DVD.

 

 

• “The One Show”, documentaire de la BBC1 (2014) sur Edith Garrud : 

 

 

• Jiu Jitsu para mulheres - Treinão Feminino de Jiu Jitsu - Xtreme Gold Team :