Se taire et brûler de l’intérieur est la pire des punitions qu’on puisse s’infliger.

(Callar y quemarse es el castigo más grande que nos podemos echar encima.)

“Noces de sang” (Bodas de sangre), Federico García Lorca,

poète et dramaturge assassiné par les franquistes le 19 août 1936,

jeté à la fosse commune, avec un maître d’école et deux camarades anarchistes…

 

CC BY-SA 4.0 / Godot13

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’eus la chance de me trouver en territoire ultramarin espagnol quand le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez mit sur le tapis l’exhumation de la momie du général Franco de son mausolée du Valle de los Caídos. Lequel est une manière de basilique souterraine commandée dès 1940 par le Caudillo en hommage aux « héros et martyrs de la Croisade ». La Croisade, c’était ainsi que les putschistes appelaient la guerre civile, qui fit, entre juillet 1936 et avril 1939, probablement plus de  800 000 morts, dont peut-être 100 000 fusillés.

En 1959, le Caudillo avait fait amener dans la crypte les dépouilles de 37 000 victimes de la guerre civile, « tombées pour Dieu et pour l’Espagne ». Une partie d’entre eux était issue du camp républicain pourvu qu’ils fussent catholiques, transférées depuis des fosses communes sans le consentement de leurs proches.

En annonçant l’exhumation de Franco, Pedro Sánchez a souligné que « l’Espagne ne peut pas se permettre, en tant que démocratie consolidée et européenne, des symboles qui divisent les Espagnols ».

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Francisco Franco

Plutôt que de fascisme, les historiens évoquent la dictature franquiste comme un État national-catholique. Bien que doté d’un charisme d’huître, Francisco Franco fut malin. Dès 1945, la date est bien choisie, il interdit le salut fasciste en public. Soucieux de ménager les Alliés, il prit ses distances avec la Phalange, dont le patron, José Antonio Primo de Rivera, fusillé par les républicains le 20 novembre 1936, repose à ses côtés.

Or, ce fut précisément un 20 novembre 1975 que la mort du Caudillo fut officiellement annoncée, alors qu’il était décédé un jour avant. Une manière pour le régime de transition et le roi Juan Carlos de renvoyer le dictateur à sa guerre civile. (Une plaisanterie courut alors en Espagne, qui restituait la toute-puissance d’un homme ayant régné sans partage pendant trente-six ans : « Franco est mort, mais qui d’entre nous aura le courage de le lui annoncer ? »)

Du coup, l’idée des socialistes de déterrer la momie, cassant au passage le sol du mausolée, est une vraie-fausse bonne idée. Car la famille Franco dispose d’une crypte dans la cathédrale Santa María La Real de La Almudena de Madrid, à 50 mètres du palais royal ! Mort, le Caudillo va se rapprocher des lieux du pouvoir…

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Cathédrale Santa María La Real de La Almudena

Comme si l’Espagne n’en avait pas fini avec le franquisme. D’ailleurs, elle n’en a pas fini !

La fille unique de Franco, Carmen Franco y Polo, est morte le 29 décembre dernier, à l’âge de 91 ans. Plus d’un millier de fachos défraîchis ont suivi ses obsèques. Or, on ignore tout du testament de la défunte. Quelle fortune a-t-elle laissée à ses héritiers ? Car c’est là que l’autre visage du Caudillo se dévoile. N’en déplaise aux nostalgiques « d’avec une bonne dictature, ça filerait droit », Franco était comme ses congénères, un voleur de grand chemin.

N’y voyez pas un reliquat d’antifascisme primaire, votre serviteur peut aussi donner dans l’anticommunisme secondaire et hispanophone.

Sur son île secrète de Cayo Piedra, Fidel Castro (qui fut d’ailleurs un temps un admirateur du Caudillo) se gavait de langoustes avec le nobélisé Gabriel García Márquez. En 2006, le magazine « Forbes » estimait la fortune du clan Castro à 900 millions de dollars ! Rappelons qu’un médecin dûment diplômé gagne plus en étant chauffeur de taxi dans le « privé » qu’en exerçant à l’hôpital. (Au Brésil, moult carabins ont été prêtés par l’État cubain moyennant une retenue sur salaire d’environ 80%. Certains adeptes du Parti des travailleurs y voyaient une bonne chose. En effet, ils ne prescrivaient presque pas de médicaments, et pour cause, à Cuba, il n’y en a pas…)

Au Venezuela, vampirisé par Cuba justement, Nicolás Maduro grossit à vue d’œil alors que ses ouailles affamées et exilées au large des dividendes de la rente pétrolière fuient, sans papier toilette, vers des pays improbables, y compris le nord du Brésil.

L’ex-sandiniste Daniel Ortega, entre un viol de sa belle-fille et une fusillade d’étudiants, se partage grâce à sa femme et à ses enfants les grands pans de l’économie du Nicaragua.

On pourrait décliner encore longtemps les turpitudes des glorieux libérateurs.

Si l’on en croit l’écrivain et journaliste Mariano Sánchez Soler, auteur de « Los Franco S.A. », essai non encore traduit, leur petite entreprise ne connaît pas la crise, qui comprend 22 propriétés et sociétés, soit un capital dépassant les 500 millions d’euros. Il s’agit de sociétés immobilières, de parkings, de demeures en Galicie (la patrie du Caudillo), la propriété de Valdefuentes, dans la banlieue de Madrid, l’immeuble bourgeois de la rue Hermanos-Bécquer, dont l’appartement le plus spacieux se loue 7000 € par mois. Sous la plume de l’excellente Sandrine Morel, correspondante du « Monde », on peut lire aussi : « Au fil des années, les Franco ont en revanche vendu une demeure à Marbella, offerte par un constructeur dévoué, ainsi que le Palacio del Canto del Pico, un château des environs de Madrid, pour l’équivalent de 1,8 million d’euros, en 1988. Le comte de Las Almenas l’avait donné à Franco en 1941 en remerciement de sa “grandiose reconquête de l’Espagne”. »

Il faut dire que le Caudillo aimait bien les cadeaux. Chaque semaine, dans sa résidence principale du Pardo, à Madrid, il recevait en séances publiques des présents de la part des grands d’Espagne. Notamment des bijoux, dont raffolait doña Carmen, au point qu’on l’avait surnommée « La Collares », « la Dame aux colliers » !

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La Collares 

Sans évoquer les tableaux de maître que collectionnait Franco au Pazo de Meirás, sa résidence d’été en Galice. Il faut dire que, comme le cousin Adolf, il taquinait la gouache… Et puis son manoir galicien ne lui avait-il pas été offert au terme d’une « souscription populaire » dès 1938 organisée par des élus et des hommes d’affaires ? Offert, il est vrai, pour qu’il y organisât les conseils des ministres estivaux non pas pour qu’il en fît une propriété privée entretenue par l’argent du contribuable. Devant notaire, dès 1941, il l’avait fait enregistrer comme sa propriété privée. Depuis la mort du dictateur, en 1975, la famille l’a tranquillement récupérée avec toutefois la seule obligation d’en faire un « bien d’intérêt culturel ».

Aujourd’hui, les démocrates galiciens ne décolèrent pas, qui parlent du Pazo comme d’un « butin de guerre ». « Comment peut-on parler de donations volontaires alors que l’opération de souscription populaire a été réalisée en 1938, dans un contexte de guerre ? s’étrangle l’historien Pérez Lorenzo. Nous avons retrouvé un document du maire de l’époque qui menace d’inscrire les fonctionnaires réfractaires sur une liste noire… »

Chez les Franco, il n’y avait pas de petits profits. Ainsi le Caudillo avait-il revendu les 800 tonnes de café que lui avait offertes le président-dictateur brésilien Getúlio Vargas en 1939.

Hérédité familiale oblige, les arrière-petits-fils de Franco, rejeton du « seigneur de Meirás » (Francisco Franco, fils aîné de… Francisco Franco, premier du nom), figurent dans les « Panamá Papers » en tant que directeurs de deux sociétés domiciliées dans les îles Vierges britanniques.

Que peut l’Espagne actuelle contre le clan Franco ? Pas grand-chose. Le don Corleone galego a bien tout verrouillé quand il était à la tête de la holding national-catholique. Il a par exemple assuré à sa femme et sa fille un passeport diplomatique en tant que nobles. Et nobles ils le sont puisque sa petite-fille, Carmen Martínez-Bordiu, est duchesse de Franco, ce qui ne l’empêche pas de participer à ¡ Mira quién baila !, la version locale de « Danse avec les stars ». Et puis, son fils, Louis de Bourbon, est, par le jeu des alliances, cousin germain de Juan Carlos et duc d’Anjou, donc prétendant légitimiste au trône de France…

(Maximilien, reviens !)

Ah oui ! j’allais oublier, Madame la Duchesse, par décret royal, ne paie pas d’impôts. Bienvenue au XXIe siècle !

Franco a vraiment tout verrouillé, rappelons qu’il est, avec son compère portugais António Salazar, le seul dictateur occidental à n’avoir pas été déposé.

En Espagne, il y a quarante ans, un peu comme au Brésil, il y eut compromis politique. Jean Moulin égale Klaus Barbie. L’Espagne démocratique a passé un grand coup d’éponge et tenté d’oublier les fosses communes, où a été par exemple jeté Lluís Companys, dernier président de la Généralité de Catalogne, livré par la Gestapo depuis la Bretagne et fusillé en 1940, à Barcelone. (Actuellement, des archéologues continuent de fouiller les innombrables charniers dont regorge la terre espagnole ! Les parents des victimes du franquisme sont opiniâtres.)

Mais il y a peut-être encore pire…

En mai dernier, aux Cortes, Pablo Iglesias, chef de Podemos, a fondu en larmes en lisant le témoignage d’Espagnols torturés par un ancien policier, Antonio González Pacheco, plus connu sous le joli sobriquet de Billy el Niño. Un artisan, un tortionnaire amoureux de la belle ouvrage. Ce n’est pas pour rien qu’il s’est vu gratifier, en 1977, de la Médaille d’argent du mérite policier ! Or, comme le précise le coruscant Anthony Bellanger, de France Inter, « les récipiendaires ont droit à une majoration sur leur retraite de 15%. À vie ! En février dernier, un tribunal l’a relaxé arguant que les accusations de tortures qui pesaient contre lui étaient prescrites ».

Une duchesse exemptée fiscale, un boucher qui touche une sur-retraite, sans parler (nous l’évoquerons sans doute dans un autre post) des 200 000 enfants volés sous la dictature et après, et ce avec la complicité de l’État, des médecins, de l’Église catholique… avouez que l’Espagne n’en a pas fini avec la longue agonie du franquisme.

Franco fit garroter l’anarchiste Salvador Puig i Antich le 2 mars 1974. Il fut le dernier ainsi supplicié. Bien qu’atteinte de parkinson, la main de Franco n’a pas tremblé, elle non plus…

Tout cela n’empêche pas quelque 400 000 visiteurs de se rendre chaque année au Valle de los Caídos, dont l’entretien de coûterait 750 000 € par an à l’État.

¡ Viva la muerte !

¡Y viva el dinero !

 Bonus :

Tant qu’il y a des Pyrénées. Le Forestier - Brassens -