À la mémoire de Franz Anker, communiste allemand tombé en Espagne.
 Le père de notre chère voisine Michelle, qui ne l’a pas connu… 

Au milieu des ténèbres, je souris à la vie, comme si je connaissais la formule magique

qui change le mal et la tristesse en clarté et en bonheur

Rosa Luxemburg

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais au lendemain de la commémoration du 11 Novembre, mon poil se hérisse : pas un mot sur ce qu’il est convenu d’appeler la Révolution allemande. Or, c’est elle qui a mis fin à ladite « Grande Guerre ». Voilà qui confine singulièrement au négationnisme !

Hans Beimler

Hans Beimler 

Bon, je vais redescendre un petit peu car, à ma grande honte, je n’ai fait connaissance de Hans Beimler que grâce à la série géniale et faite de fiction-reconstitutions « les Rêves brisés de l’entre-deux-guerres », diffusée sur Arte il y a quelques semaines. C’est son personnage qui ouvre ce récit choral. Nous sommes à l’automne 1918. Marin, Hans multiplie les cauchemars se voyant mourir noyé au cours de l’assaut-suicide programmé par l’amirauté du Kaïser contre le blocus maritime britannique qui a entraîné la famine en Allemagne, provoquant notamment la mort de dizaines de milliers d’enfants.

« J’ai 23 ans, je n’ai jamais fait l’amour, je ne veux pas mourir pour l’Empereur. »

Fils d’un ouvrier agricole, Hans, métallurgiste dans le civil, refuse d’obéir à son pacha au monocle à la Erich von Stroheim et organise courageusement la mutinerie. Mais il refuse de passer l’arrogant Prusmar par les armes. Car Hans connaît le prix de la vie. Lui et les soldats de Kiel rentrent chez eux, mettant fin à la grande boucherie. Le drapeau rouge flotte bientôt sur « notre » cathédrale de Strasbourg.

drapeau strasbourg

Hitler saura s’en souvenir, de cette trahison « judéo-bolchevique »…

Dans « les Rêves brisés », comme en écho au magnifique film « À l’Ouest rien de nouveau », nous sommes saisis par cette scène où le journaliste britannique initialement pacifiste Charles Edward Montague, devenu belliciste après les exactions allemandes en Belgique et dans le nord de la France, tombe nez à nez avec un gradé teuton. Ce dernier, à genoux, le supplie de le faire prisonnier : « Ils me tueront si je retourne à l’arrière. » En tant qu’officier observateur attaché à la propagande, il lui refuse sa reddition. Il le retrouvera ligoté, mort, à un arbre avec une pancarte inscrite sur son torse viril : « Bourreau de soldats ». Montague en reste coi, lui qui croit encore au bien et au mal, comme si la guerre était une partie de golf…

Quand j’écris que Hans Baimler rentre tranquillement chez lui, je taquine la litote. Car il participe bientôt au conseil des soldats et travailleurs de Cuxhaven puis à la république des conseils de Munich avant de militer naturellement au sein de la Ligue spartakiste de Rosa Luxemburg et Karl Liebnecht, qui débouchera sur la fondation du Parti communiste allemand (KPD).

Rosa Luxemburg

 

Karl Liebnech et Rosa Luxemburg

Mais un petit retour en arrière s’impose pour éclairer la radicalisation de Hansi et celle de millions de camarades allemands.

En 1914, le SPD est le plus important parti socialiste du monde. Il dispose de moult députés, d’écoles, de nombreux journaux, dont le quotidien « Vorwärts ». Il est le phare incontournable d’un Lénine pour qui la Révolution mondiale ne peut que passer par l’Allemagne.

Dès le 2 décembre 1914, le député socialiste Karl Liebknecht enfonce un coin dans l’Union sacrée en refusant de voter les crédits de guerre. Minoritaire et divisée, la gauche allemande, malgré la police du Kaiser, multiplie les actions. Après avoir été mobilisé malgré son âge (43 ans), Liebknecht vote une nouvelle fois contre les crédits, le 18 mars 1915, en compagnie notamment d’Otto Rühle. Le 27 mai, il publie le fameux tract « L’ennemi principal est dans notre pays ».

Du 5 au 8 septembre 1915 se tient à Zimmerwald une conférence réunissant, venus de 12 pays européens, 37 délégués socialistes, dont Lénine, Trotski, Rakovsky, chef du PS roumain, mais aucun internationaliste allemand (Rosa est encore incarcérée). Se déroulant du 24 au 30 avril 1916, celle de Kenthal rompt avec le pacificisme émollient sans que toutefois la question du défaitisme révolutionnaire soit tranchée. C’est notamment en Allemagne, chez les ouvrières et ouvriers d’usine ou les hommes sous les drapeaux, que ces conférences reçoivent un écho des plus favorables. Les grèves se multiplient. Pour leur opposition à la guerre, 17 députés sociaux-démocrates sont exclus du SPD en mars 1916. Le 1er mai, Liebknecht est arrêté après avoir distribué, en uniforme de territorial, des tracts contre la guerre en plein Berlin. Aussitôt, 55000 métallos répondent à l’appel des délégués révolutionnaires, descendent dans la rue pour protester contre la condamnation aux travaux forcés du camarade Karl. Quelques semaines après l’incarcération de Rosa, le « Vorwärts » est saisi par la police et remis à la direction (belliciste) du SPD. Avec l’aval du vascillant Karl Kautsky, pape du marxisme réformiste, le Parti social-démocrate indépendant (USPD) est constitué en avril 1917.

 

Karl Kautsky

Karl Kautsky

L’Allemagne connaît alors une immense vague de grèves. Quand s’ouvre l’année 1918, le Reich compte un million de grévistes. Les premiers conseils ouvriers naissent à Berlin. La rue n’attend pas que les principaux leaders révolutionnaires sortent de prison, elle s’organise. Certains clans de l’État allemand s’en émeuvent, qui prennent contact avec les Alliés, et font entrer dans le gouvernement deux ministres sociaux-démocrates dès le 4 octobre.

Hansi bout depuis son cuirasser…

Berlin, 1918. Pendant la révolte spartakiste, des représentants des conseils de soldats et d’ouvriers devant la caserne des Uhlans. Albert Harlingue/Roger-Viollet

Le 23 octobre 1918 sort de prison un Karl Liebknecht salué par 20000 Berlinois. Refusant une sortie suicidaire, les marins de Kiel se mutinent, le 3 novembre. Hansi en fait donc partie. Six jours plus tard, l’insurrection a gagné Berlin. Le Kaiser abdique et s’enfuit aux Pays-Bas. Rosa est libérée. Berlin signe l’armistice.

Hansi déserte tout en restant armé, car la paix vire à la guerre civile. S’installe en Allemagne une originale et désastreuse dualité des pouvoirs : le « socialiste » Friedrich Ebert, ancien ouvrier mais qui « hait la révoltuion autant que le péché » et se trouve en liaison permanente avec le maréchal Hindenburg (futur faiseur du Führer), est à la fois chancelier de la République et président du Conseil des commissaires du peuple. Sa mission principale : désarmer ouvriers et déserteurs. Hansi ne se laissera pas faire…

L’USPD quitte ce gouvernement à la Janus tandis qu’y rentre le « socialiste » Gustav Noske, nommé ministre de la Guerre. Hansi ne sait pas encore que le brave Noske a pris langue avec le général Maercker, chef des corps francs, unités d’assaut calquées sur le modèle des mercenaires qui luttent contre l’armée Rouge. Les « socialistes » font appel aux futurs nationaux-socialistes.

Hansi ne rend pas les armes, qui lutte contre ces protonazis fusil au poing, et participe à la fondation du Parti communiste. Entre deux barricades, il fait la connaisance de Magdalena Müller, qui deviendra sa femme et la mère de ses enfants, Rosemarie et Johann.

Les bourgeois se gobergent dans les auberges tandis que les anciens combattants crèvent la dalle. En déclinant son titre de membre du conseil ouvrier, Hansi fait que les bougnats locaux se montrent dociles, lui et sa compagne peuvent déguster les magnifiques desserts réservés aux patriotes de l’arrière…

Combattant de l’éphémère République des conseils de Bavière (avril-mai 1919), Baimler a peut-être croisé un mouchard moustachu qui fera plus tard parler de lui, un dénommé Adolf Hitler…

Au terme de la défaite du soviet bavarois, Hansi est emprisonné. Le retour à la « liberté » est difficile. Blacklisté, il galère, devient enfin machiniste et milite au Parti et au syndicat. Magdalena se morfond, le pain se fait rare et les enfants pleurent.

queue nourritureQueue pour avoir de la nourriture à Berlin pendant la Première Guerre mondiale

Hansi est derechef emprisonné, en juin 1921, cette fois, pour deux ans, pour avoir tenté d’arrêter un transport de troupes en faisant sauter un pont. Libéré, il perd sa vie à la gagner dans une usine de… locomotives à Munich tout en adhérant au conseil « bolchevique » de la ville. Magdalena n’en peut plus…

Hansi est approché par un ancien camarade mutin qui a viré au rouge-brun et sera plus tard son tortionnaire zélé (ah ! la camaraderie militaire !). Mais, révolutionnaire dans l’âme, il campe à gauche et se méfiera toujours des diktats de Moscou pour qui un protonazi vaudra mieux qu’un « social-traître ». Son antifascisme radical s’illustrera en Espagne…

Comment Magdalena réagit-elle quand son homme part avec 13 autres travailleurs allemands en délégation en Union soviétique à l’été 1925 ?

Hansi la coopte au Parti. Elle feint de l’en remercier. Son mari fait le coup de poing, cloue des planches sur des portes de restaurant où les bourgeois s’empiffrent tandis qu’il faut plus d’un milliard de marks pour s’offrir un guignon de pain.

En mars 1928, Hansi retrouve Magdalena suicidée d’une balle dans la tête avec le revolver offert par le Parti.

Beimler essaie de se consoler dans les bras de Centa, secrétaire au journal « Neue Zeitung », de Munich. Élu conseiller municipal d’Augsbourg puis député au Parlement, Hansi est arrêté par les nazis le 11 avril 1933. C’est à la préfecture de police de Munich qu’il est passé à tabac avant d’être interné à Dachau, où son état physique se dégrade. Mais pas au point de renoncer au combat. Dans la nuit du 8 au 9 mai, il trouve la force d’occire un gardien SS, de revêtir son uniforme et de s’enfuir. Traqué en Bavière, il rédige une brochure qui paraît en août 1933, « Dachau, dans le camp des meurtriers ». Il s’agit ni plus ni moins que du premier témoignage sur l’horreur des camps nazis. Son texte sera publié à Moscou mais aussi à Londres.

Plutôt que de vous infliger des lignes décrivant l’enfer de ce camp, je préfère m’arrêter sur une certaine indifférence coupable :

« Dachau a l’aspect de toutes les bourgades de Bavière. Rien n’indique la présence, si proche, du camp de concentration et de ses horreurs. Le voisinage des détenus n’influe pas sur la bonne humeur des Bavarois qui vivent là tranquilles et heureux pourvu qu’il aient de la bière bonne et pas chère… »

Hansi est loin de se douter (quoique…) que son fils, Johann, réfugié chez Staline, sera victime des purges, comme tous les étrangers d’ailleurs. Soupçonné d’être un agent hitlérien qui veut attenter à la vie du « Petit père des peuples », il doit à la notoriété de son père d’être libéré. Il s’exile alors au Mexique, grande terre d’asile. (Trotski lui-même y vivotera avant d’être assassiné par le Franco-Espagnol Ramón Mercader, le 21 août 1940.)

Avec le Pacte germano-soviétique, la communiste allemande Margarete Buber-Neumann fera par exemple et directement le voyage du goulag de Karaganda, au Kazakhstan, au camp de Ravensbrück, où elle se liera d’amitié avec Germaine Tillion d’ailleurs…

Réfugié à Prague puis Zurich, Hansi se rend toutes affaires cessantes à Barcelone pour contrer le coup d’État de Franco. Il est de fait un des premiers engagés des Brigades internationales. Membre de la brigade Thälmann (du nom du secrétaire général du KPD, qui finira au four crématoire), il est selon la grande Histoire nommé commissaire politique des bataillons allemands. En fait, un doute plane. L’était-il réellement ? Par surcroît, non sectaire, il noue des contacts avec des combattants anarchistes et poumistes. Ce qui défrise Moscou. Et il ne manque pas non plus de dénoncer la pauvreté de l’armement mis à la disposition des antifascistes. Comme si Staline voulait la défaite du camp républicain. (Hans ne se doute pas que le montagnard géorgien va dérober la moitié de l’or de la Banque d’Espagne…)

Bon camarade, Hans est aimé de tous. Ce qui dérange les étroits moscoutaires. D’où le mystère qui entoure sa mort. Le 1er décembre 1936, il est tué d’une balle dans la tête en pleine bataille de Madrid. Certains historiens évoquent un sniper marocain. Son amie Antonia Stern, célèbre violoniste suisse, et sa femme, Centa, affirmeront qu’il a été liquidé par le Guépéou. Son camarade Franz Vehlow (alis Louis Schuster) est abattu quand il tente de lui porter secours. Étonnamment, le dénommé Richard, qui est à leur côté, s’en sort indemne. Comme par hasard, c’est un agent dudit GPU…

Avant qu’il soit inhumé au cimetière de Montjuich, à Barcelone, quelque deux millions d’Espagnols viennent s’incliner sur son cercueil. Deux millions ! Populaire, le Hansi ! ¿ No és ?

Une chanson des républicains espagnols et des brigades internationales en a conservé le souvenir :

 

 

“Camarada Hans Beimler”

La muerte no anunciada

en Madrid busca a Hans

detrás de una barricada

lejos de su patria lucha

Hans Beimler, por la libertad.

 

Las calles están teñidas

de sangre internacional

una bala lo destroza

disparada con certeza

por un frío fusil alemán.

 

Comisario Hans Beimler

nadie te podrá olvidar

Te lo juro camarada

vivirás entre nosotros

Vencerá la libertad !

 

Naturellement, feu la RDA récupère la figure de Hansi : médaille, timbre, écoles et même un corvette lance-missiles porteront son nom.

Même une… corvette pour celui qui est venu au communisme par pacifisme…

Rosa Luxemburg et Karl Liebnecht ont refusé de voter les crédits de guerre. Ils ont fini par le payer de leur vie il y a bientôt un siècle.

Jean Longuet, Johnny pour sa tante Eleonor, les a votés, en France, au nom du défensisme, suivant les brisées de son père, Charles, acteur singulier et proudhonnien de la Commune de Paris.

Ah oui ! Johnny était le petit-fils d’un certain… Karl Marx.

Bonus :

 

1918-1939 : les rêves brisés de l'entre-deux guerres (1/8) - Survivre | ARTE

Treize destins de célébrités ou d'anonymes brossent le portrait des années troubles de l'entre-deux-guerres. Un fresque historique internationale, magistrale. Dans ce volet : l'armistice proclamé le 11 novembre 1918 acte la défaite de l'Allemagne.

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