Avec accusé de déception

12 avril 2019

Alsaciens, entre “Boches” et “Youpins” (Tomi Ungerer et les trois brigands – 1re partie)

Quand on parle trois langues, on est trilingue.

Quand on en parle deux, bilingue.

Quand on n’en parle qu’une, on est français

Roger Siffer, artiste multitalent alsacien

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai été affecté par le décès de Tomi Ungerer, survenu à Cork, en Irlande, le 9 février dernier. Il avait 87 ans.

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Dans une autre vie, animateur en maternelle, j’ai narré ses « Trois Brigands » à nos chères têtes blondes (ou crépues). Doublement helvético-alsacien par mes aïeux, Fischer et Bachmann (que je traduirais librement par « l’homme de Rio »), j’ai toujours senti que, à cause de Tomi, bien que Parisien depuis cinq générations, je n’étais pas vraiment un Français de l’intérieur. Pourtant, au Château-des-Rentiers, dans le 13e, on avait l’accent d’Arletty et mon arrière-grand-mère, que j’ai connue, morte à 101 ans, est née sous la Commune de Paris.

Une chose est sûre, on était dreyfusards…

(Selon Philippe Bourdrel, auteur d’«Histoire des juifs de France», bien des israélistes alsaciens de l’Intérieur voulaient croire en la culpabilité du capitaine puisque l’armée française le jugeait ainsi. Par désir d’intégration ? Par peur des représailles ?)

Tomi (Jean-Thomas) est né à Strasbourg le 28 novembre 1931. Il perd son père, horloger, ingénieur, historien et artiste, à l’âge de 3 ans et demi. Enfant malade et prostré, il en a 8 quand l’Alsace est annexée au Reich. Il a alors trois semaines pour apprendre la langue de Goethe et pouvoir réintégrer l’école. Il est « Français à la maison, Alsacien dans la rue et Allemand à l’école ». « J’ai appris ce que c’est que d’être minoritaire. » Sa mère est passible de la déportation car elle continue de parler français en public. Les nazis brûlent les livres francophones de la bibliothèque de Strasbourg. À la Libération, les Français de l’intérieur procèdent à leur tour à des autodafés (en portugais actes de foi !) : au feu ! les ouvrages en « boche ». À Tomi et à tant d’autres, on interdit de parler alsacien dans la cour de récréation. À 15 ans, il fomente alors une grève ! Ras la casquette d’être traité de « sale Boche ». Nous ne sommes pas des « ploucs am Rhein » !

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Assigné à résistance, il n’a pas oublié que ce sont des gendarmes français qui ont livré les juifs aux nazis. Antiraciste absolu, il sait ce que les Judéo-Alsacos doivent à la France, qui les a émancipés en 1791, eux qui ont été si longtemps maltraités, ghettoïsés, rackettés.

Comme il n’est plus de quelque part, Tomi s’invente des ailleurs, parcourt la France à vélo, se fait marin, voyage dans le Grand Nord et débarque à New York en 1956, avec, selon la légende, « 60 $ en poche et une cantine de dessins ». 

Demeuré un gamin blagueur et hypersensible, il publie rien de moins que 80 livres pour enfants en dix ans. Il fait aussi scandale avec son affiche « Black Power/White Power », s’aliène la gentry de Big Apple avec « The Party », en 1966, scandalise l’Amérique avec « Fornicon », trois ans plus tard (« [pour faire des enfants], il faut bien baiser… ») et voit ses ouvrages bannis des bibliothèques tout en voyant sa cote monter.

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Avant tout littéraire, notre autodidacte voue un culte à Céline (hélas !), Chateaubriand, Nerval, Jules Renard … « Pour moi, s’il devait y avoir un paradis, ce serait une bibliothèque. »

Inquiété par le FBI pour son militantisme contre la guerre du Vietnam, il s’exile en 1971 au Canada avant de vivre auprès de sa fille en Irlande. En 1975, l’auteur du « Géant de Zéralda » fait don à la ville de Strasbourg d’une partie de ses originaux et des jouets qu’il a lui-même fabriqués, avant de participer à la convention des droits de l’enfant du Conseil de l’Europe et d’inaugurer le musée qui porte son nom, en novembre 2007, où sont présentés 140 de ses livres et 40000 dessins !

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Auparavant, en 1988, il aura créé « la Fontaine de Janus » pour le bimillénaire de Strasbourg, puis, dix ans plus tard, reçu le prix Hans Christian Andersen, la plus haute récompense en littérature jeunesse. « L’Esprit frappeur », « Jean de la Lune » et « les Trois Brigands » sont adaptés au cinéma, entre 2007 et 2012.

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Survivant à trois infarctus et un cancer (« Tumor with humor »), notre Tomi écrit des aphorismes, un livre philosophique pour enfant et plaisante de la cécité qui le gagne, invoquant ce qui reste du plaisir de soi-même (« Selbstbefriedigung »). « Je suis mon propre garnement. »

J’ignore si Tomi le longiligne a lu le roman graphique du producteur france-intérien Philippe Collin. Avec le dessinateur Sébastien Goethals, il a publié récemment, chez Futuropolis, « le Voyage de Marcel Grob », l'histoire de son grand-oncle alsacien. Quand Philippe a découvert que Marcel, avec qui il entretenait d’excellentes relations, avait été incorporé à la SS, il a douloureusement coupé les ponts avec celui-ci au point de ne pas se rendre à son enterrement.

Annexée dès 1940, l’Alsace-Moselle, qui fut quand même allemande durant quarante-quatre ans et à qui on refusa après la « Grande Guerre » le référendum d’autodétermination revendiqué par les socialo-communistes de l’époque, a vu 134 000 de ses jeunes enrôlés de force dans la Wehrmacht et la terrible Waffen-SS. Tout le monde se souvient d’Oradour-sur-Glane et de Das Reich.

Philippe Collin a étudié, gagnant en indulgence : grand-tonton a été contraint d’être un odieux Teuton : ça te dirait que ta famille soit déportée en Silésie ? Si tu ne balances pas la grenade dans l’église – de Marzabotto, en Émilie-Romagne, Italie, le plus grand massacre de civils en Europe occidentale ! –, je te loge une balle dans la nuque ! Bien malin celui qui jugerait ces Alsaciens car telle était la terreur nazie. Le terme « malgré nous » revêt ici tout son sens. (voir le post dédié au Malgré nous ici)

Déporté du travail, mon père a dû prouver qu’il n’était pas juif et a failli être incorporé dans l’Abwehr. Mais pour le Reich, il était sans doute plus rentable qu’il demeurât esclave d’une belle et grande entreprise comme BMW (qui, me semble-t-il, existe toujours).

L’Allemagne a opprimé Tomi, la France l’a rejeté, les États-Unis l’ont banni. Trois brigands qui n’ont pas su adopter un garnement alsacien joyeusement pessimiste, élevé dans le protestantisme mais qui, chaque soir, priait un Dieu catholique car plus graphique…

Jean-Thomas a écrit : « Si la vie est une vallée de larmes, autant apprendre tout de suite à nager. » Et demeurer fidèle à l’enfant qu’on a été.

« Je hais la haine… »

Güater Tag !

 

 Bonus 

Tomi Ungerer

Tomi Ungerer est né le 28 novembre 1931 à Strasbourg. Affichiste, auteur-illustrateur, inventeur d'objets, collectionneur, dessinateur publicitaire, il est considéré comme l'un des plus importants auteurs de littérature jeunesse depuis plus de 60 ans. Ses livres ont été traduits en plus de quarante langues et certains ont été adaptés au cinéma, notamment Jean de la Lune (2012) ou en...

https://www.ecoledesloisirs.fr



Tomi Ungerer - Official Website

Tomi Ungerer - Official Site of world renowned and award winning author, artist and designer Tomi Ungerer

https://www.tomiungerer.com

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01 avril 2019

Formosa, belle, rebelle et aborigène (“Nous sommes déjà comme morts, alors mourons avec les Japonais”)

“C’est seulement quand l’oubli s’entremêle avec la mémoire

que les souvenirs méritent de devenir des histoires”

Wu Ming-yi, écrivain taïwanais

 


Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai cru comprendre que notre ami le dictateur Xi Jinping mettait la pression sur Taïwan. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire que cette terre austronésienne sinisée est convoitée.

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Quand j’étais gosse, on l’appelait encore Formose, du portugais formosa, a ilha formosa, l’île de beauté. Il faut dire que les Portugais ont accosté dans la belle méridionale dès 1542, alors base arrière des pirates chinois et japonais. Comme souvent, dans le sillon des Lusitaniens tracent les Bataves, qui vont valoriser la canne à sucre dans cette île encore largement peuplée d’Austronésiens : elle présente même la particularité de receler le plus grand nombre de langues de ce tronc commun qui essaime jusqu’en Polynésie. La Compagnie des Indes Orientales, bientôt en rivalité avec l’Espagne, incite les Chinois du continent à « valoriser » les terres des sauvages.


Quand j’étais gosse, Formose était l’île-refuge de l’odieux Tchang Kaï-chek, qui, après avoir jeté des communistes vivants dans les chaudières des locomotives, s’était allié au bon Mao pour combattre l’occupant japonais.

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Or, Formose a longtemps été une base arrière vouée à la reconquête de la Chine. En 1662, le pirate et marchand sino-japonais Koxinga (père de la nation taïwanaise) chasse les Bataves de cette île un temps convoitée par l’empire du Soleil-Levant, qui a essuyé une forte résistance aborigène. Fidèle, pour des raisons économiques à la dynastie Ming, expulsée par les Mandchous, son fils Zheng Jing essaie de mettre en coupe réglée les villages abo. En 1683, les Qing (mandchous, qui régneront jusqu’en 1912) les défont, mais n’entendent pas coloniser l’île, qui rapatrient force Chinois sur le continent. Pendant près d’un siècle, il sera interdit à ceux-ci d’émigrer à Formose. Puis, ce seront le Far East, les conflits avec les « «aborigènes des montagnes »… Après les mariages mixtes, les Qing dessinent, en 1739, une frontière entre les Han et les « sauvages ».


En 1871, des naufragés japonais sont massacrés par des abo : force expéditionnaire de 2000 hommes en 1874, revers militaire et surtout sanitaire (à cause des fièvres). Ippon pour les Nippons !


À l’automne 1895, l’éphémère République de Taïwan cède sous la pression japonaise. Formosa va se révéler un laboratoire de la colonisation et une plate-forme de conquête du continent. Les militaristes de Cipango s’efforcent de nipponiser les élites taïwanaises et de soumettre les aborigènes. En 1945, les Japonais évacuent l’île. S’ensuit, en 1947, une brutale répression de la part des Chinois nationalistes du continent à l’encontre des insulaires accusés de tous les trafics. La décolonisation commence mal. La République de Chine de Tchang Kaï-chek, qui regorge d’archives et d’œuvres d’art volées à la future République pop, doit rapidement son salut à la guerre de Corée, qui la sanctuarise dès l’été 1950.


Le dictateur Tchang Kaï-chek et son Guomindang entreprennent une campagne de sinisation forcée, combattant les « dialectes » locaux, alors qu’ils ne se disent que de passage, convaincus qu’ils vont finir par renverser Mao. Bientôt la roue de l’Histoire tourne. Dès 1964, De Gaulle reconnaît le régime de Mao, Nixon se rend à Pékin huit ans plus tard. Et c’est, en 1979, sous Carter que Washington reconnaît la Chine populaire. Seul le Vatican demeure fidèle à Taï.


Cependant, l’île décolle économiquement, procède à la première élection présidentielle au suffrage universel en 1996, élit quatre ans plus tard un « indépendantiste », se débarrassant d’un demi-siècle de mainmise du Guomindang. Pourtant, l’indépendance demeure la ligne rouge à ne pas franchir pour les États-Unis comme pour la Chine. (Cataclysme plus discret que le 11 Septembre, la Chine pop intègre l’OMC en 2001.)

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Élue, en 2016, la candidate du Parti démocratique progressiste, Tsai Ing-wen, plus modérée que son prédécesseur, a tendu la main à Pékin tout en l’exhortant à « respecter l’intégrité de l’île ».


Donc statu quo dans une Formose divisée… Nonobstant, dans leur manche, les capitalistes taïwanais ont des atouts, eux qui emploient force Chinois du continent. Ils sont même les premiers investisseurs en République pop ! Et entretiennent des liens économiques privilégiés avec la Corée du Sud et le Japon. Ce en quoi ils ne sont pas rancuniers – le commerce reprend toujours ses droits.


À ce jour, Formosa est une île en suspens.


Sur Wikipédia, on peut lire cette phrase ahurissante mais non dénuée de vérité : « En 1930, durant l’incident de Wushe, les Japonais utilisent des armes chimiques sur les populations aborigènes. »

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2000 hommes se lancèrent à la poursuite des Seediq qui se réfugièrent dans leur montagne

et menèrent des actions de guérillas efficaces notamment de nuit.

 

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 Un officier japonais pose devant les têtes coupées de Seediq 


Passionné depuis des décennies par le peuple seediq, le romancier graphiste Row-long Chiu, via son chef-d’œuvre «Seediq Bale, les guerriers de l’Arc-en-ciel », a obtenu en 2008 la reconnaissance officielle dudit peuple comme quatorzième ethnie aborigène de la République de Chine. Les peuples premiers représentent environ 2% de la population taïwanaise.

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Lors de leur dernière révolte, en 1930, « les hommes authentiques » avaient pris soin d’épargner les Chinois des plaines tandis qu’ils étaient affairés à décapiter les Japonais…


En langue vernaculaire, décapiter se dit mgaya, c’est-à-dire faire « preuve de moralité ». Une décapitation réussie est celle qui permet de distinguer le vrai du faux. La tête coupée se révèle un objet de sacrifice pour les âmes des ancêtres. On ne devient un homme véritable qu’après sa première décapitation et peut alors se faire tatouer le visage et chevaucher l’arc-en-ciel.


Quant aux femmes, il faut qu’elles soient expertes en tissage pour gagner leurs premiers tatouages faciaux. Une femme non tatouée est considérée comme un enfant.


Or, comme tout bons colonialistes, les Japonais interdisent aux Seediq la décapitation, les tatouages faciaux, histoire de les infantiliser. Bientôt, ils n’auront plus droit de chasser, de vagabonder, de semer. Place au travail forcé ou presque…

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« L’incident de Wushe » se déroule dans les montagnes centrales de l’île. Wushe se veut même une commune nipponisée modèle. On favorise les mariages mixtes (qui se terminent en viol), encourage l’éducation de certains sauvages : Ichiro Hanaoka est le premier Seediq à intégrer l’école normale, il deviendra surveillant de la commune ; Jiro Hanoaka est promu policier (tant pis s’il gagne deux fois moins que ses confrères japonais).


À quelques encablures de Wushe est le village de Masepo, « où le vent emplit l’air de pétales de cerisiers », repaire de Rudo Mouna, le Geronimo local (avec son 1,90 m, il est bien plus grand que le chaman apache). Rudo Mouna est un modérateur, il a tout connu, les révoltes de 1920, de 1925, les familles brûlées vives dans leur maison, il a fait le voyage au Japon dans « les écoles où l’on enseigne à tuer des gens », histoire de terroriser les sauvages. Il se souvient comment le peuple bunun, agissant pour l’occupant, à aider au massacre les Seediq en 1903. Sa sœur cadette a été mariée à un Japonais, répudiée et honnie de retour à son village. Ses fils ont presque honte de lui, qui fut gracié par les Japonais.

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Rudo Mouna avec les chefs tribaux Seediq


Humiliations, viols, travail forcé, déforestation effrénée, le peuple seediq n’en peut plus de l’occupant. Les mariages sont les seules fêtes encore autorisées. Le 7 octobre 1930, un officier japonais (corrompu comme la plupart) manque de respect aux villageois. Rudo Mouna et ses fils décident de passer à l’action. Ils fédèrent six villages seediq et profitent d’une grande fête sportive à Wushe pour passer à l’action et au fil de la machette quelque 136 Japonais, soit le plus grand fait de résistance de toute l’histoire de l’île. Stupeur et tremblement de la part des Nippons, qui croyaient avoir définitivement domestiqué les aborigènes. Les Seediq réveillent quelque sympathie de la part des Chinois des plaines. Sur les murs de Taïpei, on peut lire : « Face à l’impérialisme japonais, soutenons les révoltés de Wushe ! »


Geronimo et ses 40 guerriers ont été pourchassés pendant des mois par des centaines de « tuniques bleues », en vain. Ils ne se sont rendus qu’aux éclaireurs apaches.


Malgré leurs armes, les « oiseaux de fer » crachant leurs armes chimiques, les 4000 soldats japonais ne parviennent à vaincre, au terme de cinquante jours de combat, les 300 Seediq rebelles qu’en soudoyant des Seediq collabos : 100 yens pour la tête d’un homme, 30 pour celle d’une femme, 20 pour celle un enfant…


Pour les Seediq, les humains sont issus d’un étrange arbre divin, mi-bois, mi-pierre. Sans divulgâcher l’œuvre de Row-long Chiu, disons que certains rebelles acculés rejoindront leurs ancêtres en se pendant. Le nipponisé Ichiro tuera sa femme et son bébé : « Mon fils ! le destin ne va pas nous permettre de vivre ensemble… » Jiro se fait «seppuku», hara-kiri… On ne renonce pas à ses racines comme ça.


Le 25 avril 1931, l’occupant japonais fomente une vraie-fausse révolte dans un camp de détention ; 216 vieillards, femmes et enfants sont assassinés. Comme les Apaches de Geronimo, d’autres Seediq sont déportés en un lieu insulaire. Leurs terres sont offertes aux collabos.


Rudo Mouna se donne la mort après avoir tué sa femme et deux de ses petits-fils. Il avait à 49 ans. Sa dépouille revient, en 1973, à Wushe, où un mausolée a été érigé en son honneur.


Fruit de vingt ans de recherche, « Seediq Bale, les guerriers de l’arc-en-ciel » est le premier roman graphique taïwanais traduit en français.
Rudo Mouna, Geronimo, contre la face hideuse du colonialisme mondialisé, votre révolte désespérée avait quand même une de ces gueules…
Saurions-nous encore capables d’être des « hommes authentiques » comme vous ?

 

À lire


• “Seediq Bale, les guerriers de l’Arc-en-ciel », Row-long Chiu, éditions Akata, 2013, 23,50 €.

Seediq Bale, les guerriers de l'Arc-en-Ciel - Manga | Akata

En 1895, à l'issue d'une longue guerre, la Chine cède au Japon l'île de Taïwan.

http://www.akata.fr

 

• “Le Magicien sur la passerelle” de Wu Ming-yi, chez l’Asiathèque, 272 pages.

 

Le Magicien sur la passerelle | L'Asiathèque

Sur la passerelle reliant le bâtiment " Ai " (Amour) et le bâtiment " Hsin " (Confiance) du grand marché de Chunghua, à Taipei, un magicien exerce son art. Autour de lui, tout un monde s'active dans de petits métiers. Le narrateur, qui a une dizaine d'années à cette époque-là, tient un stand de semelles en face de l'illusionniste.

https://www.asiatheque.com

 

18 mars 2019

Élémentaire, mon cher Paul VI (Les graves du Vatican)

On ne résout pas un problème

avec le mode de pensée qui l’a engendré
Albert Einstein


Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le mot omerta (omertà) vient de l’italien, langue officielle du Vatican. Lequel est à la fois un État, siégeant à l’ONU, et le gouvernement de l’Église « universelle », la Curie. Inutile de dire que ce territoire de 0,44 km2, octroyé par Mussolini en 1929, condense bien des mystères du monde, d’autant que la densité au mètre carré de matière grise y est phénoménale.

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Messe de clôture du Sommet pour la protection des mineurs au Vatican, le 24 février

Il ne vous aura pas échappé qu’on parle beaucoup de l’Église ces derniers temps. Et pas pour de nobles motifs, au point que le pape François a réuni un sommet au Vatican, le 24 février, sur « la protection des mineurs dans l’Église ». Le souverain plein de poncifs persiste à voir derrière les crimes sexuels l’œuvre de Satan relevant d’un « problème universel » qui touche avant tout les familles et les éducateurs. Bref, un mea culpa décevant car sans justice ni mesures concrètes.

(Deux jours plus tard, la condamnation du cardinal australien George Pell, ex-numéro trois du Vatican, pour viol sur mineurs, prononcée en décembre, est rendue publique… Le mois précédent, son homologue de Washington Theodore McCarrick était renvoyé de l’état clérical.)


Or, c’est bien l’institution vaticane et non Lucifer qui a permis tout cela. La thèse avancée par moult observateurs (et même pas romani) veut que ce ne sont pas le célibat forcé et la prétendue abstinence qui détraquent les âmes et les corps. Mais qu’au contraire ce sont des hommes (surtout) qui ayant un problème avec leur sexualité trouvent refuge dans une Église dont elle sait qu’elle les protégera, d’autant plus que le patriarchat y règne en maître.
Un homosexuel honteux lave l’honneur de sa famille en portant une soutane et s’il entre au Vatican va évoluer dans un univers favorable – voir le livre d’enquête « Sodoma » de Frédéric Martel (chez Robert Laffont).


Un prédateur sexuel (hétéro ou pédophile) sait qu’il sera couvert par sa hiérarchie. Bien sûr notre Sainte Mère l’Église n’accueille pas que des libidineux ou des gays redoutant le coming-out. Cependant, si l’on regarde le film de “Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église”, documentaire de Marie-Pierre Raimbault et Éric Quintin, on s’aperçoit que tous les sœurs (comme Marie-Paule Ross au Canada) et les frères (comme Pierre Vignon) qui ont tenté de secourir les victimes des crimes sexuels ont été « exilés » de leur fonction ou de leur paroisse. Marie-Paule a été contrainte de quitter Québec pour le fin fond du Nouveau-Brunswick, Pierre a été exclu du tribunal ecclésiastique : « Tout est géré depuis Rome. »

 



Évidemment, l’Église n’est pas la seule institution de ce genre. En France, la haute fonction publique, l’armée, la police, l’Éducation nationale, les entreprises, le cinéma (hello, Mister Wenstein), les partis politiques (sauf le PCF dernièrement)… protègent leurs brebis galeuses. Partout où il y a interdit, il a transgression… Et puis, la hiérarchie, comme son nom l’indique, c’est sacré !


Mais enfin le cas du Saint Siège, vu l’ampleur des crimes, relève moins du chemin de croix que d’un highway to Hell !


De par le monde (puisque catholique, du grec katholikos, veut dire universel), les victimes, enfants, hommes, femmes, se comptent par milliers et les procès par centaines car les langues ont fini par se délier.


En témoigne, en France, le succès du film de François Ozon « Grâce à Dieu » (qui a failli être « censuré »). Homosexuel et catholique, le cinéaste déclare : « L’association la Parole libérée reçoit depuis la sortie du film beaucoup de soutiens et des dizaines de nouveaux témoignages. » Pour Luc Crépy, évêque du Puy-en-Velay, « [ce film] montre la loi d’un silence coupable dans les familles et chez les responsables de l’Église ». Militante antipédocriminalité, sœur Véronique Margron juge ce long-métrage d’une « grande profondeur d’humanité […] et tragiquement utile ».

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Bien sûr, le titre du film est emprunté à la célèbre citation de Mgr Barbarin : « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits aujourd’hui. » Or, contre toute attente, le prélat des Gaules a écopé, le 7 mars, d’une condamnation de 6 mois de prison avec sursis pour non-dénonciation de crime sexuels. Il a fait appel mais devrait présenter sa démission au pape dans les prochains jours. La justice des hommes lui reproche d’avoir couvert les agissements du père Preynat. Praelatus predatoris s’est défendu : « Je n’étais qu’un demandeur d’affection… » Une de ses victimes, encouragée par la Parole libérée, a répondu : « Ma jeunesse s’est arrêtée sur son lit. J’y ai repensé tous les jours. » Preynat n’est pas encore condamné.


Barbarin (auquel succédera peut-être Barbare-II ?) n’est pas le premier évêque français à subir les foudres de la justice. En 2001, son homologue de Bayeux-Lisieux, Mgr Pican, avait été condamné à trois mois de prison avec sursis. À l’automne dernier, Mgr André Fort a été condamné à huit mois avec sursis pour avoir caché les exactions du père Pierre de Castelet, qui, lui, a écopé de 3 ans, dont un avec sursis.


Pour bien des psychologues, le prêtre pédophile justifie ses agressions dans la mesure où il voit dans les enfants des êtres purs et néanmoins érotisés. Un peu comme s’il se tapait le petit Jésus. Pour lui, mieux vaut être pédéraste qu’hétérosexuel.
Enfin, tous les ecclésiastiques détraqués ne sont pas du même avis…


On connaissait le film irlandais « The Magdalene Sisters » (2002) dénonçant la perversité de certaines sœurs dites supérieures envers leurs nonnes, humiliées, dénudées et rabaissées. Grâce au documentaire “Religieuses abusées”, on a la confirmation que tous les goûts sont aussi dans la nature du prêtre violeur, d’autant que celles qui sont mariées à Dieu lui doivent obéissance.


Sœur Doris a cette formule : « Ils m’ont privé de ma chasteté. » Elle quitte l’Église enfin après des années de calvaire, mais elle est sans le sou car n’ayant jamais cotisé. La hiérarchie décide de lui acheter son silence… 3000 €. Son violeur ne sera jamais inquiété.


La carmélite Michele-France a subi un quart de siècle les attouchements de son père spirituel, le saint homme Marie-Dominique, grand ami de Jean Paul II, exfiltré vers la secte scoutiste des « Petits Gris », bien qu’ayant théorisé l’acte sexuel, Évangiles à l’appui ! Et ceux du père Thomas Philippe, à l’hygiène douteuse au moment du « cunnilinguis » (sic). Après trente ans de crime, on expédie ce vieux libidineux à l’Arche, centre d’aide aux handicapés… on en tremble. Aucun des deux n’aura de comptes à rendre à Dieu.


Ces nonnes étaient comme des « oiseaux hypnotisés par la vipère et qui peuvent encore lui échapper mais ne le font pas ».


Et puis il y a toutes ces sœurs d’Afrique notamment, prostituées par certaines mères-maquerelles supérieures pour le compte du missionnaire en chef.
Faute d’argent, celles qui viennent étudier au Vatican rubannent aussi. « Dieu t’a offert un corps, non ? »
Une fille congrégationniste tombe enceinte. On l’exclut momentanément, le temps qu’elle accouche et fasse adopter son bébé. Elle pense alors revenir mais les voies de la congrégation sont impénétrables. Heureusement, un avocat bénévole lui récupère l’enfant. Mais elle est démunie, sans le sou elle aussi.


En octobre dernier, sur la place Saint-Pierre, le pape François déclare : « Ce n’est pas juste de se débarrasser d’un être humain, même petit, pour résoudre un problème. C’est comme avoir recours à un tueur à gages. […] Comment un acte qui supprime la vie innocente peut-il être thérapeutique, civil ou tout simplement humain ? »


Dans « Lakota Woman, ma vie de femme sioux », Mary Crow Dog narre ses souffrances de Sauvageonne chez les missionnaires à St. Francis. « Il y eut un jour un engorgement des canalisations. L’eau ne pouvait plus passer dans les tuyaux. Dans les sous-sols de la mission, il y avait des galeries et des passages auxquels seuls les religieuses et les prêtes avaient accès. Quand l’eau a été refoulée, il a fallu examiner toutes les canalisations et les nettoyer à fond. Et dans ces énormes tuyaux, on a trouvé des cadavres de nouveau-nés. »


Dans « Religieuses abusées », Constance témoigne qu’elle a été prostituée et comment un médecin missionnaire lui a conseillé d’avorter : « Tu n’es pas la Sainte Vierge ! »


Cerise sur la mitre, quand explose l’épidémie de sida en Afrique, certains missionnaires, de peur de l’attraper auprès des broussardes, changent de position et préfèrent se tremper le petit jésus dans des sœurs réputées pures… Il faut rappeler que l’Église a mis le préservatif à l’Index.
Proxénétisme, prostitution forcée, avortements de masse sont bien sûr dénoncées en leur temps par des organisations catholiques comme Caritas Internationalis, sans suite. Aucune indignation vaticane.


Aucune indignation non plus quand le Saint Siège a vent des trafics d’enfants de mères célibataires désormais au couvent. Combien de gamins irlandais par exemple ont-ils été arrachés à leur mère et « placés» aux États-Unis et au Canada ? Comment d’enfants de « rouges » ou de pauvres femmes ont-ils été « exfiltrés » vers des familles respectables en Argentine ou en Espagne avec la complicité de membres du clergé ?


En sus de l’omerta, il y a l’hypocrisie.


Quand Francesco Bergoglio dit : « qui suis-je pour juger un homosexuel ? » tout en encourageant les jeunes gay à aller se faire soigner, on décèle toute l’ambiguïté de l’ancien archevêque de Buenos Aires sous la dictature…


Pourtant, François sait que sa curie regorge d’«invertis ». Tenez, un de ses prédécesseurs était l’archevêque Montini, connu pour ses douces escapades avec de jeunes éphèbes dans les jardins publics de Milan. Quand, le 21 juin 1963, monte la fumata bianca, il prend le nom de Paul VI. Bien des Italiens rient sous cape. Paul III et Paul IV étaient des homos certifiés. Qu’importe, Paolo sesto est vite surnommé Paolo mesto, l’Éploré. Car il en a, des soucis : l’héritage de Vatican II, les démêlés du banquier sicilien Michele Sindona, le réseau anticommuniste Gladio, regroupant CIA, Mafia, hommes d’affaires vaticanais, la sainte trinité en somme…

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Pas étonnant alors que Paul VI se réconforte dans les bras d’un bel acteur, Paolo Carlini, dont la légende veut qu’il ait joué dans un épisode TV de Sherlock Holmes. En 1976, « notre » Roger Peyrefitte, dans un livre, fait étalage de cette amitié particulière. Scandale. Simonetta Greggio écrit : « Un cortège gay est alors organisé à Rome, au cours duquel les manifestants crient, “Il papa con noi”, et, Montini, nous luttons aussi pour toi. »


Survient, en mars 1978, l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades rouges. Le fils d’un des collaborateurs de Paul VI est impliqué. Vraisemblablement sous la contrainte, le pape écrit cette phrase : « Libérez-le sans conditions ! » Ce qui, pour Simonetta Greggio, revient à condamner à mort le président du Conseil.


Quelques années plus tard, Jean-Paul II reçoit Corrado Simioni en audience privée. Or, lettré, théologien, ce dernier est un des pères fondateurs des Brigate Rosse. Il a aussi été, après un passage dans la maison d’édition Mondadori, le secrétaire de l’abbé Pierre, dont la nièce, Françoise Tuscher, fut inculpée de participation à bande armée. Simioni n’a, lui, jamais été incarcéré… Il finira sa vie dans la Drôme, bouddhiste, patron d’un bed and breakfast, entouré de brebis (non galeuses).


Pour secourir sa nièce, l’abbé Pierre rencontre Sandro Pertini, alors président de la République. Ce dernier niera s’être entretenu avec lui…
Paul VI meurt quelques mois après Aldo Moro. Paolo Carlini le suit de peu.


M’est avis, mon cher Montini, que, pour démasquer les vrais « tueurs à gages » et violeurs en série, il serait temps que, du haut des cieux, tu demandasses à Guillaume de Baskerville de rechausser ses besicles et se mettre au service de Sa Sainteté non pas au nom de la rose mais de toutes les victimes.


PS : le terme « abus sexuel » n’a pas été utilisé dans ce texte car jugé impropre. Définition du Larousse : « Abus : usage injustifié ou excessif de quelque chose. L’abus d’alcool, de tabac. [Mais aussi] abus de pouvoir : usage excessif d’un droit, d’un pouvoir, d’une fonction par son titulaire. » Or, le viol, s’il est fruit d’un abus de pouvoir, n’en est pas un mais un crime.

 

Bonus 

À lire
• “Dolce Vita, 1959-1979”, Simonetta Greggio, Stock, 2010, 408 pages, 21,50 €.
• « Sodoma » de Frédéric Martel (chez Robert Laffont).

À voir
•“Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église”, documentaire de Marie-Pierre Raimbault et Éric Quintin, avec la collaboration d’Elizabeth Drévillon, diffusée sur Arte le 5 mars dernier, mais encore dispo sur le Web.
• “Grâce à Dieu” de François Ozon, plus de 500 000 spectateurs au compteur depuis sa sortie !

08 mars 2019

Le trop long hiver de l’épicière (The Milk-Snatcher – Part three)

I want Britain to be great again

Margaret Thatcher, en 1978

(Trump et Macron n’ont rien inventé…)

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais sir Laurence Olivier a baissé dans mon estime après la lecture de « l’Hiver du mécontentement » de Thomas B. Reverdy. À chaque fois que je discute avec un compatriote de l’importance des accents dans le monde anglo-saxon, il me rit au nez. C’est vexant à force ! Bien plus qu’en France, l’accent vous géolocalise et vous sociolocalise. En témoigne l’anecdote de l’espiègle journaliste cornouillais Alex Taylor : dans un grand magasin londonien, une vendeuse réclame à une cliente une pièce d’identité pour régler la note, la dame lui explique qu’elle n’en a pas, mais son accent trahit sa classe, elle est de la gentry, on lui fait confiance…

Bien des éditeurs sont versatiles. Il y a quelques années m’ont été donné d’entendre des phrases du genre : le roman historique ne fait plus recette, idem pour les thèmes sociaux, vivent l’autofiction et le cynisme « sous-écrit » et misogyne à la Houellebecq !

Or, le dernier Goncourt, « Leurs Enfants après », de Nicolas Mathieu, est une peinture de la désindustrialisation de l’est de la France, « Faux Départ », de Marion Messina, s’avère un succès de librairie que Pierre Bourdieu n’aurait pas renié, et « l’Hiver du mécontentement », de mon cher Thomas B. Reverdy, a obtenu le prix Interallié.

Pointu en histoire, Thomas, en une écriture féline, des chapitres courts ponctués par une playlist de l’époque, centre son intrigue sur ce que le « Sun » avait appelé « l’hiver de notre mécontentement », à savoir les grèves massives qui avaient paralysé la Grande-Bretagne des mois durant, en 1978-79.

 MAURICE HIBBERD/GETTY IMAGES

Grève des éboueurs, à Londres, en février 1979

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Infirmières de la NHS en grève durant le "winter of discontent".

 

Candice est livreuse à vélo, l’ubérisation pointe déjà le bout de son pneu. Elle est issue d’une famille prolo : un père chômeur qui en veut aux syndicats de ne l’avoir point assez défendu, une sœur avec qui elle ne s’entend pas – relisons Annie Ernaux – et une mère courage : « La Honte. Le pire c’est quand tu es enfant et que ça arrive à ta mère. Il lui manque quelques pences à l’épicerie et elle doit reposer des trucs parce qu’on ne lui fait pas crédit, pourtant elle vient là tous les jours. La honte c’est encore pire quand c’est pour les autres. Toi, tu peux transformer ça en rage. »

Et cette colère, Candice, assignée à résistance, la transforme en soif de culture. En amateure, elle fait du théâtre dans une troupe exclusivement féminine. Au programme : « Richard III » de Shakespeare of course. « Richard s’ennuie. C’est d’abord pour cela qu’il veut agir, qu’il est prêt même à devenir un tyran, un meurtrier, un monstre. “Si je ne peux être l’amant qui distrait ces temps de beaux parleurs, je suis déterminé à être le scélérat qui les haïra. ‘Now is the winter of our discontent.’” »

Et il y a Jones, malheureux dans son bullshit job, mais pianiste. Le welfare state a fait son temps : « Les Anglais sont pauvres, c’est un fait. Ils sont mal nourris, mal soignés, plutôt maigres – ils ont un accent outrageusement prononcé et des dents mal placés qui courent après le bifteck. Ils vivent dans des appartements vétustes où l’électricité grésille et où l’eau a un goût de fer. Malgré tout, ils s’amusent bien, dans des endroits comme le “Nightingal’s” justement, toutes les fins de semaine à partir du jeudi soir.» Dans Soho, ce ne sont pas les lieux de concert qui manquent. » Le punk pointe sa crête : no future !

Les grèves s’enchaînent sous le gouvernement travailliste de James Callaghan : « Trop de chômage tue la gauche. » Les syndicats sont pris de court. « Un député conservateur, Keith Joseph, avait carrément proposé de contrôler les naissances des pauvres. Il disait, à propos des mères célibataires :

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“Elles produisent des enfants à problèmes, de futures filles-mères, des délinquants qui peuplent nos maisons de correction… »

Coachée par sir Laurence, une conservatrice surnommée the Milk-Snatcher, la Voleuse de lait – conseillère d’État à l’éducation, elle avait eu l’excellente idée de supprimer le verre de lait donné aux enfants des écoles le matin – prophétise : « Les gens qui rencontrent des difficultés reportent leurs problèmes sur la société. Mais la société, c’est qui ? Ça n’existe pas ! Il y a des gens, et les gens s’occupent d’eux-mêmes avant tout. »

Candice travaille la psychologie du tueur en série Richard III. La troupe croise la route de sir Laurence, directeur du National Theatre. Elle l’appelle simplement Laurence Olivier car son titre de sir lui est monté à la tête (comme ce sera le cas avec un certain Mick Jagger…). La cheffe de troupe, Nancy, en est flattée : « C’est humain, de croire à la fois dans la justice et les contes de fées, de croire à la fois que les grands sont à leur place et que tout peut arriver aux humbles », commente Candice.

La troupe croise aussi le regard haineux de la Voleuse de lait. Les comédiennes l’ont déjà vue à la télévision. Certaines notent même son nom sur un morceau de papier pour ne pas l’oublier : Margaret Thatcher ! 

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Personne ne va l’oublier.

En fait, déjà entourée d’une équipe de communication, la pas encore Dame de fer aux petites lèvres pincées prend des cours de diction auprès de sir Laurence pour gommer son accent faubourien de fille d’un épicier et d’une couturière.

Les grèves s’amplifient, les ordures s’amoncellent, mais les blocages ont déjà un parfum de « gilets jaunes » : « Ce n’est pas très anglais d’adresser la parole à un inconnu. Cependant il y a tellement d’embouteillages, certains jours, que les gens s’arrêtent, coupent le moteur. Candice en a déjà vu qui sortaient de leur voiture ou de leur taxi et se mettaient à discuter, sans thé ni cérémonie, au bord de la chaussée.» Les grèves sont communicatives. »

Prime minister James Callaghan revient d’un sommet en Guadeloupe où il a côtoyé Giscard et Carter (ayant dégusté des plats imaginés par un certain… Jean-Pierre Coffe). Bronzé, à la descente de l’avion, aux journalistes qui l’interrogent sur la situation explosive du pays, il donne dans le benêt : « What crisis ? » But times are changin’ et l’épicière a mieux flairé l’air du temps que les travaillistes déjà rattrapés par la loi du marché.

Cid Vicious meurt d’une overdose à New York, le 2 février 1979. (Jusque dans les années 1960, la cocaïne était en vente libre dans les pharmacies. Si l’on en croit Keith Richards, les utilisateurs l’échangeaient contre de l’héro…) Le no future ne sera plus jamais ce qu’il était.

Jones veut faire ce qu’il aime, « ce pour quoi il est fait ». « Do it yourself – c’est un cri des punks. Dans quelques années, cela deviendra Just do it, et ça servira à vendre des chaussures de sport à des gens obligés de se mettre en jogging pour sortir de chez eux sans voiture. »

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« Tas de Chair », comme la surnommera « le Canard enchaîné », annonce la douleur : « En politique, si vous voulez que les choses soient dites, demandez à un homme ; si vous voulez que les choses soient faites, alors demandez à une femme. »

Exit la classe ouvrière. Fini de rêver puisqu’il n’y a pas d’alternative. Place aux young urban professionals (yuppies). Fini les punks avec ou sans chien. « Un dog n’est pas un chien, mais une action qui fait de mauvaises performances depuis des années. »

Alors comme on dit au Québec, ne divulgâchons pas la fin de « l’Hiver du mécontentement ». Nous vous laissons savourer l’abécédaire de la future ère Thatcher. À la lettre B, on y découvre par exemple « Bobby Sands, membre de l’IRA provisoire et député irlandais au Parlement », à U, union, le syndicat des mineurs est l’ennemi de l’intérieur, un groupe terroriste qu’il convient de dissoudre. « Z comme Zero – c’est le nombre d’emplois créés par la politique économique de Thatcher qui a “redressé l’Angleterre”. »

Witchy Maggie ouvre la voie à un autre grand communicant : Ronald Reagan, qui lui aussi mettra à genoux les syndicats. Plus tard lui succédera un roi de la téléréalité illettré au nom de canard disneyen…

Après avoir ferraillé aux Malouines, magouillé avec le régime de l’apartheid, la chimiste de formation sombre dans alzheimer comme pour mieux oublier les maux dont elle a accablé son « peuple de fourmis ». Héritière de Richard III, elle quitte son royaume pourri en avril 2013.

Les arts schools ont fait place aux business schools, le long hiver de l’épicière ne craint toujours pas le printemps, n’est-ce pas Madame Theresa May ?

 

Bonus :

• À lire

« L’Hiver du mécontentement », de Thomas B. Reverdy, Flammarion, 220 p., 18 €.

 

L'Hiver du mécontentement de Thomas B. Reverdy - Editions Flammarion

L'Hiver du mécontentement : présentation du livre de Thomas B. Reverdy publié aux Editions Flammarion. L'Hiver du mécontentement, c'est ainsi que le journal le Sun qualifia l'hiver 1978-1979, où des grèves monstrueuses paralysèrent des mois durant la Grande-Bretagne.

https://editions.flammarion.com

 

Livres cités :

Leurs enfants après eux

Août 1992. Une vallée perdue quelque part à l’Est, des hauts fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a 14 ans, et avec son cous

https://www.actes-sud.fr

 

et

 

Sid Vicious - Recherche Google

Sid Vicious [sɪd ˈvɪʃəs], de son vrai nom John Simon Ritchie, né le 10 mai 1957 à Lewisham (Londres) et mort le 2 février 1979 à New York, est un chanteur ...

https://www.google.com



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25 février 2019

Le trop long hiver de l’épicière (“Join the army of the children of the night*” Part two)

As soon as you’re born they make you feel small

By giving you no time instead of it all

Till the pain is so big you feel nothing at all

A working class hero is something to be

⃰⃰

John Lennon, 4 ans à l’époque de l’esprit de 45

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai connu ces vers de Bertolt Brecht grâce à la chanson de Silvio Rodríguez interprétée par la géniale Mercedes Sosa, en pleine guerre des Malouines : « Sueño con serpientes » (« Je rêve de serpents »).

« Il y a des hommes qui luttent un jour et ils sont bons, d’autres luttent un an et ils sont meilleurs, il y a ceux qui luttent pendant de nombreuses années et ils sont très bons, mais il y a ceux qui luttent toute leur vie et ceux-là sont les indispensables. »

Et il est des hommes qui filment toute leur vie et eux aussi sont indispensables. M’est avis que Ken Loach (hostile au Brexit) fait partie de ceux-là. Même si je ne partage pas toutes les options politiques du cinéaste, son « Esprit de 45 » (2013) m’a autant cueilli qu’ému comme, naguère, son « Land and Freedom », chef-d’œuvre sur la Révolution espagnole. Alors bien sûr, j’ai des réserves sur ce film à la gloire du Labour de 1945. Esprit chagrin et marxisant, je pourrais écrire que la politique de welfare des travaillistes a redonné un coup de fouet au capitalisme britannique. Mais ce serait un peu court, jeune homme, tant les témoignages recueillis par le cinéaste sont poignants. Ne soyons pas partisans de la politique du pire…

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À l’été 1945, Picadilly est en fête après six ans de guerre. L’Angleterre a été en partie rasée mais son peuple a gardé son flegme. Découvrant sa maison en ruine, une femme déclare : « Dire que j’ai fait les vitres hier… » Infirmière, Eileen Thompson se rappelle deux maternités bombardées et 50 bébés et leurs mères tués sous les bombes nazies. Une question se pose : a-t-on vaincu nos ennemis d’avant guerre : la pauvreté et le chômage ? Il ne faut pas retourner dans la Grande-Bretagne des années 1930 et son apartheid social. Mineur, Dai Walters se souvient que dans l’armée, « c’était eux, les officiers, et nous ». : « Nous vivions dans le plus grand empire du monde et dans les pires taudis d’Europe. It was a false life… » Enfant, il a accompagné ses frères au cimetière, deux cercueils d’enfant sur ses genoux. On les a empilés dans la fosse commune… Dai a lu son premier livre à 25 ans (« les Philanthropes aux pantalons troués ») 

 

 

Sam Watts partageait son lit avec la vermine et ses cinq frères. On le frappait à coups de canne à l’école car il avait les genoux sales. Le lundi, d’autres prolos portaient leurs vêtements au mont-de-piété pour pouvoir manger la semaine. Mineur et métallo, Ray Davies avalait du malt au petit déjeuner pour combattre le rachitisme. Pain et confiture étaient son quotidien. D’autres volaient du charbon quand les mines fermaient une journée sur deux, laissant sur le carreau des cohortes de chômeurs désœuvrés. Déjà, le leader travailliste George Lansbury stigmatisait « cette absurdité de système bancaire qui a mené à la crise ».

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George Lansbury et Clement Attlee

Six ans de guerre… Alors ça branle dans le manche. Les soldats songent que s’ils ont vaincu le fascisme, ils peuvent gagner la paix. Ken Loach écrit : « Si nous étions capables de financer des campagnes militaires, ne pourrions-nous pas également envisager de construire des logements, de créer un service public pour la santé et les transports, et de produire les biens nécessaires à la reconstruction du pays ? » Ministre conservateur, sir Maurice Petherick s’émeut de ces tommies, « créatures de la classe ouvrière », qui vont revenir de la guerre « trop maniérés » et exiger les dividendes de la paix. Pourtant, il aurait dû s’en douter : bien que coaché par Churchill, le gouvernement de coalition qui a mené la guerre était largement travailliste. Le « socialiste » Clement Attlee en étant le vice-Premier ministre. Alors quand sir Winston, qui disait en aparté qu’Attlee était un homme modeste et qui aurait dû le rester, affirme que si l’on touche à l’économie on s’acheminera vers le totalitarisme, la foule le hue en meeting : You want Clement ! Quant à sa sortie du genre : pour mener à bien les nationalisations, il faudra qu’Attlee crée une Gestapo, ça ne passe plus. D’autant que le vieux lion a fait tirer sur les mineurs de Tobypandy.

D’ailleurs, lorsque ces tough guys de mineurs apprennent la victoire aussi écrasante que surprenante du Labour en juillet 1945, les larmes ruissellent sur leurs joues. « Enfin, on va contrôler nos vies. » Oui, enfin, presque…

La Grande-Bretagne sort de la guerre avec un quart de son économie ruinée. Plus aucune réserve en dollars. Et pourtant elle crée la National Health Service, en 1946. Avant, quand on avait une angine, hop une bonne paire de chaussettes pleine de sueur autour du cou et guéri… avant l’otite. Il fallait payer cinq shillings le médecin, qui faisait crédit et exigeait le double de la somme quand il n’envoyait pas les huissiers. L’un d’eux se souvient d’une petite fille qui ouvrant la porte de son taudis lui affirme que « maman me fait dire qu’elle n’était pas là…»

Bientôt diabolisé par les médias conservateurs, Aneurin (Nye) Bevan, ministre de la Santé, envisage la nationalisation complète de la médecine avant de céder sous les coups de boutoir de l’Ordre : OK, pas de service salarié pour les généralistes. « Je les ai gavés d’or », dira-t-il. En attendant, les Britanniques ont accès aux soins gratuits : lunettes, orthodontie… « J’ai connu un homme qui utilisait des culs de bouteilles pour lire, témoigne une soignante, il a obtenu ses premières lunettes à 70 ans ! » Dans le pays de Galles, grâce à la médecine préventive, le taux de décès a baissé de 50% !

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Aneurin Bevan

En 1948, le premier gouvernement travailliste ayant effectué la totalité de son mandat nationalise les transports. Avant, « grâce » à la bureaucratisation libérale, on pouvait attendre quarante-cinq minutes dans son train à un aiguillage. Chaque compagnie favorisait ses convois. Et elle refacturait après : une véritable administration de paperasse ! Avec la création du British Railways Board, le réseau s’est trouvé amélioré, les salaires ont été augmentés, les bureaucrates, recasés, et les licenciements économiques, interdits.

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Un an avant, le gouvernement d’Attlee a nationalisé les mines. Priorité au charbon durant la guerre. Tant pis pour les mineurs. « Les propriétaires des mines étaient des tyrans, affirme Ray Davies. Ils possédaient les mines et les mineurs. Un jour, un fils d’un mineur a volé des pommes dans un de leurs jardins. Son père a été renvoyé et expulsé de sa maison. Ces gens-là sont méprisables. Avec la nationalisation, nous avons eu de l’eau courante dans les houillères. Les travaillistes ont nommé à la tête du National Coal Board lord Inley, hostile aux nationalisations. Côté contremaîtres, c’étaient les mêmes qui avaient le pouvoir. J’ai vu mourir Fred sous mes yeux, il extrayait du charbon, payé à la tâche. Je n’ai pas eu le temps d’étayer. J’ai vu ses jambes gigoter… Depuis, on a gagné en sécurité. »

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La même année, le projet de nationalisation des docks échoue. Il faudra attendre vingt ans pour que les dockers soient engagés contractuellement et non au jour le jour. (Ken Loach leur a consacré, en 1997, un film documentaire « les Dockers de Liverpool ».)

En 1948, l’électricité devient propriété publique, l’État prenant le contrôle de 600 entreprises privées et réduisant les coûts. Le gaz passe aussi sous « ownership », son prix et sa distribution sont désormais les mêmes pour tous.

Mais c’est peut-être le Plan for housing qui est le plus amazing. Plus question d’habiter dans des slums, lesquels ont été en partie pulvérisés par les bombardements nazis. Et puis, il y a tous ces tommies qui rentrent avec l’espoir de fonder une famille. Ils ne veulent plus vivre à quatre dans une chambre. Il faut auprès du council house 60 points pour obtenir une maison et avoir quatre enfants notamment. Une femme pousse son mari à faire un quatrième gamin. Elle est recalée : « Trois cents autres couples ont fait comme vous cette nuit-là. »

Cependant, après six ans de guerre, dans le cadre d’une économie en ruine, le gouvernement d’Attlee construit 300 000 maisons par an, avec, sous la supervision de Bevan, le souci d’en faire des lieux sains et décents : des W-C en bas pour les enfants qui reviennent du backgarden et des toilettes à l’étage et, merveille d’entre les merveilles, une salle de bains. « C’est la plus belle chose qui me soit arrivée dans la vie », témoigne Dai Walters.

En 1951 a lieu le Festival of Britain, célébrant le renouveau culturel du Royaume-Uni. La même année, les travaillistes perdent de peu les élections…

Le gouvernement d’Attlee a toujours insisté sur le besoin de loisirs. Sont créées les Arts Schools, centres pluriacadémiques où l’on forme des artistes multistes. Certains membres des Beatles, des Who, des Stones les fréquentent. Graphiste, Keith Richards, dont un des proches est membre du Labour, y fait ses classes. Devenu millionaire, son frère ennemi, Mick Jagger, réfugié fiscal en France, a eu l’audace de déclarer qu’il regrettait l’ère Thatcher. Cette épicière viendra au pouvoir au terme d’une grève générale après laquelle a couru un Labour bien loin de l’esprit de 45…

⃰⃰ Phrase prononcée par le travailliste George Lansbury  lors d’un meeting à l’été 1945.

P.-S. : c’est sous le gouvernement d’Attlee que l’Angleterre lâche son mandat en Palestine et procède à la décolonisation du sous-continent indien sous la férule d’un lord Louis Mountbatten bien décidé à faire que l’ancienne colonie éclate en quelque 20 États indépendants. Mais cela est une autre histoire...

 

Bonus

 

• « Blue Skies are around the Corner »

 


 

• “A Working Class hero”

 

 

 

• “Sueño con serpientes” 

 

 

  • Ken Loach

 

L'Esprit de 45

L'Esprit de 45 est un film réalisé par Ken Loach avec Tony Benn. Synopsis : L'année 1945 a marqué un tournant dans l'histoire de la Grande-Bretagne. L'unité de son peuple pendant les combats de 1939-1945, et le souvenir douloureux de l...

http://www.allocine.fr

 

Land and Freedom

Land and Freedom est un film réalisé par Ken Loach avec Ian Hart, Rosana Pastor. Synopsis : Evocation de la guerre d'Espagne, à travers l'histoire d'un vieil homme que sa petite-fille enterre à Liverpool.

http://www.allocine.fr

 




 

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15 février 2019

Le trop long hiver de l’épicière (Les “Rosbifs”, un peuple de veaux ? Part one)

Miserable England, 

I prophesy the fearful’st time to thee,

that ever wretched age hath looked upon*”

“Richard III”, William S.

 

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le cynisme s’apparente à la connerie en cela qu’il est une décontraction de l’intelligence. Mais une décontraction éclairante. Nous ne remercierons jamais assez le milliardaire Warren Buffet d’avoir déclaré, sur CNN, en 2005 :

« Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner. »

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Depuis plus de quarante ans, l’école de Chicago, qui a « sponsorisé » notamment le coup d’État au Chili de Pinochet, le 11 septembre… 1973, entretient sa guerre contre les pauvres.

Pour récompenser ce haut fait d’armes, Milton Friedman a reçu le prix Nobel d’économie en 1976. Depuis, bien des peuples vivent sous la botte du totalitarisme libéral.

Et le Brexit (avec no-deal ?), annoncé pour le 29 mars, semble en être un lamentable avatar. Le « there is no society » de Margaret Thatcher l’épicière l’a emporté. « L’État n’est pas la solution mais le problème. » « There is no alternative. »

Fini, « l’homme malade de l’Europe », place à la Dame de fer !

Dans « l’Hiver du mécontentement » (prix Interallié), l’excellent Thomas B. Reverdy écrit : « Au congrès du parti conservateur, en octobre [1978], n’a-t-on pas entendu ces mots retrouvés dans le “Mirror” : “S’en prendre à la distinction, au mérite, c’est clouer au sol les agiles, les audacieux et les vigoureux, comme le fut Gulliver aux mains des Lilliputiens”. » Déjà « les premiers de cordée » contre « ceux qui ne sont rien ».

Loin d’être fan de l’Europe telle qu’elle existe, je suis triste du départ annoncé et catastrophique du Royaume-Uni. (L’Union européenne ressemble à l’industrie nuclaire, qui sait fabriquer des centrales mais ignore comment les démanteler…)

Il y a quelques semaines, sur Arte, j’entendais un vieux journaliste belge naturalisé britannique tenir, en substance, ces propos : je n’étais pas pour le Brexit. Mais le peuple est souverain et le plombier polonais, son antéchrist.  Dont acte. Ce sera le triomphe de la City. Les plus pauvres qui ont voté pour en seront les premières victimes – d’autant que le décritotage des lois sociales européennes va favoriser le néothatchérisme. Du système scolaire à celui de la santé, rien ne fonctionne. Un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté. Mais les Anglais sont des veaux, ils ne réagiront pas…

En cela, ce brillant publiciste se révélait un peu marxiste. Le grand Karl, qui vécut plus de trente ans dans cette Angleterre alors l’usine du monde, se lamentait également de la passivité du prolétariat britannique. Mais il faut être juste : à coups de matchs de foot, de boxe, de gin, de bière, de conquêtes du monde, de cet Empire où le soleil ne se couche jamais, de fusion du Labour et du syndicalisme institutionnalisé, l’alliance aristocratie-bourgeoisie a joué finement.

Le grand Charles a pourtant étudié saint Thomas More, inventeur de l’utopie, de la terre de nulle part. Que le socialiste Robert Owen a essayé de réaliser dans « ses » coopératives, avant que le designer marxiste William Morris ne délivre son chef-d’œuvre : « News from Nowhere ». Et doit-on évoquer George Orwell, « contre-utopiste » ? La Grande-Bretagne a toujours eu de puissants penseurs contestataires.

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Alors tant pis si le Brexit a été manipulé à coups d’astroturfing, notamment pratiqué par Cambridge Analytica, et servi, si l’on en croit Fabrice Epelboin, professeur à Sciences Po, d’« avant-vente » pour un Donald Trump qui ne pensait pas qu’on pût influencer numériquement les électeurs. Et tant pis si 5% des électeurs contaminés par les infox peuvent faire basculer la balance. Le Brexit n’est passé, le 23 juin 2016, qu’à 51,9% des voix. Vous me direz que Maggie n’a jamais atteint un tel score puisqu’elle a pu gouverner pendant onze interminables années avec à peine un tiers des inscrits.

Quelle tristesse de voir la prétendue Perfide Albion « choisir le grand large », pour reprendre une expression churchillienne. Car son destin est indissociable du nôtre.

Né à Lyon, l’empereur Claude a conquis la (Grande-) Bretagne, Guillaume a fait après 1066 de cette même Britannia une terre partiellement anglo-normande. Richard cœur de lion parlait mieux occitan qu’anglais (et il n’a jamais été contemporain de Robin Hood). Bien sûr, il y a « Jeanne la bonne Lorraine qu’Anglois brûlèrent à Rouen » et Fachoda. Mais en juin 1940, la France a failli fusionner avec le Royaume-Uni de Churchill, et nous avons été biberonnés aux Beatles, aux Stones et autre Clash… Groupe qui, en décembre 1984, a donné deux concerts à la Brixton Academy de Londres en faveur des mineurs en grève. Lesquels ont tenu du 6 mars 1985 au 3 mars 1985 avant de succomber sous les coups de matraque de la police montée, les ravages de la misère et du désespoir. Un peuple de veaux ?

 

Faut-il rappeler ici ce qu’est le spectre du Brexit ? Que feront des entreprises comme Airbus (14000 salariés en Grande-Bretagne), Ford (qui s’apprête à perdre 707 millions d’euros rien qu’en 2019), la BBC, qui a une licence en Belgique pour diffuser outre-mer ses programmes ? Et les couples mixtes, les 200 000 Britanniques résidant en France (et dépendant des accords entre notre Sécu et le Healthcare System), les dizaines de milliers d’expatriés français à Londres, les étudiants d’Erasmus, l’industrie de la pêche à Boulogne-sur-Mer (55% des poissons viennent d’Angleterre), qui emploie 35000 personnes ? Et la bientôt infranchissable frontière irlandaise ? (Il faudra sans doute déverser des milliards d’euros sur l’agriculture de l’Eire pour compenser les pertes avec l’Angleterre étrangère.) Le tout sous l’ère de la dévaluation prévisible de la livre strerling. And so on and so forth…

Voilà pourquoi plus d’un demi-million de personnes ont manifesté dans les rues de Londres le 28 octobre dernier !

source : https://london.frenchmorning.com/2018/10/15/nouvelle-grande-marche-dans-londres-pour-demander-un-second-referendum-sur-le-brexit/

Faisons quand même une spéciale dédicace à Nigel Farage, du Ukip, qui, après avoir précipité le pays des falaises de Douvres, s’est évaporé dans l’animation d’ondes radiophoniques. Roule (par terre) Britannia…

Chafouins d’avoir été sociaux-libéraux pendant des décennies, les requinquiés travaillistes de Jeremy Corbyn demeurent tout de même ambigus quant au Brexit. Les cinéastes de gauche sont plus francs du collier, qui défendent les « veaux ». Les films qui nous déchirent le cœur comme « Full Mounty », « les Virtuoses », « Billy Elliot » et toutes les œuvres magistrales d’un certain Ken Loach nous rappellent qu’il n’y a pas que « le Discours d’un roi » dans la vie. Le peuple de veaux a souvent donné des coups de corne. Il y eut, par exemple, une féroce résistance à la Révolution industrielle. Aucun homme libre même chassé des campagnes après la loi d’enclosure (1760) ne voulait travailler en usine. Fils de la laine, du commerce d’Inde en Inde et du trafic négrier, le boueux capitalisme industriel a dû avoir recours aux femmes et aux enfants. Remarquez qu’Oliver Twist n’a même pas eu la « chance » de connaître l’enfer machinique… Et il ne faudrait pas oublier le mouvement luddite (1811-1812), qui détruisait les machines, productrices de chômage, et ce, sans être opposé à l’idée de Progrès pour autant.

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L’histoire de l’Angleterre est loin d’être une longue Tamise tranquille. Nos amis d’outre-Manche nous ont souvent précédés. La Magna Carta arrachée à Jean sans Terre en 1215 préfigure le Bill of rights de février 1689, qui scelle la naissance de la démocratie moderne et inspirera la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen  : un siècle avant la prise de la Bastille ! Dès 1649, rétive à acquitter l’impôt destiné à mater l’Écosse et de l’Irlande, l’aristocratie fait décapiter son roi, Charles Ier. La République, baptisée Commonwealth, est proclamée en 1653. Son Lord protecteur, Oliver Cromwell (puritain qui a, par exemple, interdit le théâtre sur la terre de Shakespeare), mène son Thermidor en luttant contre les Nivelleurs (Levellers), puis les Bêcheurs (Diggers), proto-sans-culottes mais chrétiens. Et si la monarchie est restaurée en 1660 (après que Jacques II s’est réfugié à Versailles, chez Louis XIV), elle est désormais sous contrôle du Parlement. L’Habeas Corpus, voté en 1679, limite la détention provision arbitraire. Dès 1771, la liberté de la presse est instituée !

Ce qui n’améliore guère le sort des prolos. Quand ils n’ont pas fertilisé les champs de coquelicots de la Somme, en 1916, ils relèvent la tête et font la grève générale dix ans plus tard. Bientôt le chômage de masse contraint des milliers de sans-emploi à errer chaque jour d’un foyer d’accueil à l’autre en accomplissant des miles pour ne pas dormir dans la rue. Et quand on a perdu une quibole au Hamel, dans cette Somme ensanglantée, de tels marathons ne sont pas évidents. Sans parler des semi-camps de travail en Écosse, par exemple, où l’on coupe du bois ou accomplit un labeur aussi inutile qu’abrutissant. (L’oisiveté est la mère de tous les vices, sauf chez les bien-nés de « Downton Abbey ».)

Et puis, quand on est vagabond, il y a les coups de matraque des braves bobbies formés à la rude école de l’ancien ministre de l’Intérieur Winston Churchill, par ailleurs ennemi personnel de Gandhi, ce « fakir rebelle ». Car l’Empire est sacré. Le Vieux Lion était clairvoyant : à moitié américain, il savait que l’insularité anglaise serait sauvée par l’Empire durant la Deuxième Guerre mondiale.

Justement à son issue, les tommies ne sont guère décidés à rentrer joyeux dans leurs slums. D’autant que la Grande-Bretagne a été le pays le plus communisé du monde. Tout pour l’effort de guerre, à chacun selon ses moyens. Mais les veaux sont revenus de l’abattoir.

Aussi quand, lors des élections de 1945, sir Winston proclame que rien n’est au-dessus de la sacro-sainte propriété, ceux qui n’ont connu que le sang et les larmes l’expulsent du 10 Downing Street. C’est l’esprit de 45, c’est aussi le titre d’un film documentaire de Ken Loach (dont il sera question dans notre prochain post).

S’épanouit alors l’été « socialiste », qui ne sait pas encore ce que lui réserve l’hiver de l’épicière…

* “À toi, malheureuse Angleterre, je prédis les temps les plus terrifiants qu’aucune époque, si misérable soit-elle, ait jamais contemplés".

 

Bonus :

 

L'Hiver du mécontentement de Thomas B. Reverdy - Editions Flammarion

L'Hiver du mécontentement : présentation du livre de Thomas B. Reverdy publié aux Editions Flammarion. L'Hiver du mécontentement, c'est ainsi que le journal le Sun qualifia l'hiver 1978-1979, où des grèves monstrueuses paralysèrent des mois durant la Grande-Bretagne.

https://editions.flammarion.com

 



31 janvier 2019

L’assassinat du Père Noël par le Corbeau (Mais qui se souvient de l’“enjuivé” Harry Baur ?)

L’homme était à la mesure de l’artiste.

Je ne veux pas lui tresser d’autre couronne

Julien Duvivier, cinéaste
(1896-1967)

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je trouve que la télévision de service public ne fait plus, en France, son travail de transmission. Rivée à l’Audimat, elle s’englue dans le présentisme. Dans « le Dictateur », Chaplin, qui s’y connaissait un peu en septième art, avait prédit que « la vitesse nous enferme[rait] sur nous-mêmes ». Or, les « vieux » films sont lents, les dialogues, trop bien écrits, les acteurs, un peu théâtraux (sauf Gabin et notre « Père Noël »…). Le « Ciné Club » de Claude-Jean Philippe a disparu en 1994, le « Cinéma de minuit », de Patrick Brion, a été exilé sur France 5. Les jeunes générations ne savent plus qui étaient Raimu, Pierre Fresnay, Louis Jouvet, Michel Simon, Jules Berry… à peine Fernandel ou Bourvil. Louis de Funès surnage, car, pianiste de bar, il est inzappable, qui va plus vite que la musique.

Et je n’évoquerais même pas les vedettes féminines, plus encore oubliées que leurs collègues masculins. (Certaines sont pourtant toujours en vie, comme Micheline Presle, 96 ans, ou Suzy Delair, 101 ans, nous évoquerons cette dernière…)

Il y a quelques semaines sortait un blockbuster numérisé, « l’Empereur de Paris », de Jean-François Richet (qui n’a pas commis que des chefs-d’œuvre…). Fort d’un budget de 22 millions d’euros, son héros, Eugène-François Vidocq, est incarné par Vincent Cassel. Moins de 800 000 spectateurs se sont précipités dans les salles obscures.

Ah ! Vidocq ! bagnard, chef de la Sûreté, mouchard contre-révolutionnaire en 1848. Il ne cesse de hanter nos grands et petits écrans. Sur ces derniers, les presque-seniors se souviennent peut-être de Bernard Noël. Et certainement de Claude Brasseur. Les deux ayant été mis en scène entre 1967 et 1973 par Marcel Bluwal, Claude Loursais et Georges Neveux. Préadolescent, je fantasmais sur les déshabillés transparents de  Danièle Lebrun (alias la baronne Roxane de Saint-Gély), encore au lit, jouant toujours double jeu, et qui susurrait un lascif « François… ». Marcel Bluwal, mari de Danièle, est toujours de ce monde. Il a 93 ans, elle, 81. Comme le temps passe…

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Bernard Noël, Claude Brasseur et Danièle Lebrun 

Seulement voilà, compagnons de route du PCF et cégétistes, Danièle et Marcel avaient réussi à faire d’Eugène-François un Vidocq sympathique, voire progressiste, opposé au conservateur Flambard (Marc Dudicourt, à l’écran).

Gérard Depardieu a incarné Vidocq, dans un autre film numérisé, en 2001. Soit quatre-vingt-douze ans après Harry Baur. Mais qui connaît encore Harry Baur ? Qui sait qu’il fut le Depardieu du théâtre et du cinéma entre 1907 et 1943 ? Lui aussi un colosse empreint de subtilité. Peut-être est-ce sa mort, longtemps qualifiée de « mystérieuse », qui l’a quelque peu gommé de nos mémoires ?

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 Harry Baur

Dans l’excellent livre de Christine Leteux, « Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand », préfacé par l’indispensable Bertrand Tavernier, je découvris, à ma grande honte, les circonstances de la mort d’Harry Baur et l’incroyable acharnement mouchardo-médiatique qui les avaient précédées. Nous étions à l’époque du « Corbeau », célèbre film d’un Clouzot lui-même plus qu’ambigu sous l’Occupation : « nos » actuels réseaux sociaux gorgés d’une haine dopée par le courage de l’anonymat n’ont rien inventé !

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Né à Montrouge, en 1880, d’un père alsacien et d’une mère lorraine, Henri Marie Rodolphe Baur connaît vite la vie de bohème. Études erratiques, belle carrière de rugbyman à l’Olympique de Marseille, rencontres avec Picasso, Apollinaire, notre colosse commence, non sans avoir essuyé quelques déboires, à brûler les planches dès avant la Grande Guerre. Le cinéma lui fait de l’œil. En 1909, par exemple, il incarne Vidocq avant de tourner au côté de Sarah Bernhardt, qui meurt avec la fin du tournage de « la Voyante », en 1923. Il travaille avec Maurice Chevalier, Elvire Popesco, Louis Jouvet, Marcel Pagnol, Raimu – il joue César sur scène dans « Fanny ». Sa carrière au cinéma explose avec le parlant. À la cinquantaine, Harry Baur est l’équivalent d’un Depardieu puissance dix ! Il devient Jules Maigret en 1932, Jean Valjean deux ans plus tard (avant Gabin, Ventura, Belmondo et Gégé).

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Harry Baur en Maigret

Incarnant souvent des Orientaux (Hérode, Tarass Boulba…), il a beau avoir assassiné un riche Israélite dans « le Juif polonais », ses rôles vont le rattraper… D’autant plus que « chez nous », avoir un patronyme allemanique renvoie souvent à une judéité supposée… Vous êtes comme ça, les Français de l’intérieur, vous nous voyez forcément comme ayant un pied dans la synagogue.

Or, Harry Baur a été un brin allergique à l’éducation sévère que lui ont administrée les bons pères. Il est évidemment catholique.

En 1910, il a épousé l’actrice Rose Cremer, dite Rose Grane, qui lui a donné trois enfants, Loëna, Jacques (mort à l’âge de 20 ans) et Cécil, qui s’engage dans la France libre dès 1940 – l’Alsacien est vite patriote… Rose meurt d’une saloperie lors d’un tournage en Algérie en 1930. Harry se remarie avec Rika Radifé, née en Turquie, mais vite supposée juive – les nazis n’étaient pas toujours fufutes. L’étau se resserre…

D’autant plus que Radio Londres le soupçonne, comme plus tard Maurice Chevalier, de collaborer.

Ayant travaillé sur les archives françaises mais aussi allemandes, Christine Leteux nous dresse pourtant, dans « Continental films: cinéma français sous contrôle allemand », le portrait de réalisateurs, scénaristes, acteurs et techniciens très peu versés dans le collaborationnisme. Même Arletty, dont le cœur était français mais le cul, international, refuse de travailler pour la Continental. Dirigée par Alfred Greven, dès octobre 1940, cette société téléguidée par le Dr Joseph Goebbels ne fait pas les professionnels du grand écran se bousculer au portillon. Mais il faut bien vivre. Et la presse (elle, collaborationniste) fera ses choux gras du fameux voyage à Berlin de « nos » stars, en mars 1942. Voyez Danielle Darrieux, par exemple. Ah ! la salope ! Mais c’est oublié que son fiancé, l’ambassadeur de la République dominicaine, Porfirio Rubirosa, croupit dans les geôles de Hitler. Elle entreprend ce fameux voyage sulfureux pour le revoir… Marcel Carnet, Henri Decoin, Pierre Blanchar, Paul Meurisse et tant d’autres seront exemplaires. Exceptions à la règle : le millionnaire Fernandel, Samuel Le Vigan (évidemment) ou Suzy Delair – elle, une vraie salope –, qui regrettera de n’avoir pu serrer la main de Goebbels.

Paradoxe de l’Occupation, Continental Films est à l’origine de moult chefs-d’œuvre du cinéma français. Nous ne citerons que « l’Assassinat du Père Noël », « Premier Rendez-vous », « la Symphonie fantastique », « les Inconnus dans la maison », « L’assassin habite au 21 », « la Main du diable », « le Corbeau »…

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Justement, le corbeau, car on n’est jamais trahi que par les siens… Et Harry a un bon ami d’enfance, un acteur raté reconverti dans les assurances (et accessoirement dans l’assistance, juteuse et bidon, des porteurs d’étoiles jaunes traqués par l’Institut d’étude des questions juives) : Édouard Bouchez. Harry Baur est le parrain de deux des enfants que ce Judas marié une Allemande. La jalousie mène ici à la haine.

Dès décembre 1941, Bouchez balance que la fille d’Harry Baur a épousé un juif algérien, Mardochée Meyer, et que son père a une photo dédicacée par l’avocat Lévy Oulmann. À défaut d’être israélite, pis, Baur est enjuivé, un franc-maçon plus ou moins cégétiste sympathique au Front populaire et à la République espagnole. Paparazzé dans la capitale du Reich alors qu’il assistait, paralysé d’effroi, à une allocution du Führer en octobre 1941, le premier Jean Valjean du grand écran est ainsi décrit par son tendre copain : « Il y a eu, dans la publication de cette photographie, entre un être immonde, Harry Baur, et un être si beau, Hitler, une manifestation évidente de la position qu’a prise Harry Baur, blanchi par son séjour à Berlin. Mais si l’on avait pris tous les renseignements, jamais l’Allemagne n’aurait autorisé ce voyage. »

Comment ? Harry Baur a aussi séjourné à Berlin ?

Puisqu’il faut bien vivre de son art, notre Montrougeois tourne pour la Continental « l’Assassinat du Père Noël », de Christian-Jaque en 1941, et « Péchés de jeunesse », la même année, de Maurice Tourneur. Très vite, les nazis lui mettent le grappin dessus : venez faire un film en Allemagne. Harry Baur freine des quatre fers, arguant de sa santé vacillante. Bien que d’origine alsacienne, il ne parle pas allemand. De la séduction à la menace, il n’y a qu’une paire de bottes bien cirées. Rika est arrêtée, soupçonnée de judéité. En septembre 1941, tous frais payés, le couple part pour Berlin et le tournage du film « Symphonie eines Lebens ». La presse française s’en réjouit et qu’importe que la Gestapo colle aux basques d’Harry Baur. Pour Goebbels, il y a un souci majeur : comment faire tourner en Allemagne un comédien qui pourrait bien être enjuivé ? Le bon docteur Joseph craint un retour de manivelle. On renvoie Harry Baur à Paris, on le rappelle à Berlin. Puis, le faux pas, étant alsacien d’origine, il est naturellement sujet allemand. Seulement voilà, Harry Baur inflige un énorme camouflet à Goebbels en refusant d’être fait citoyen d’honneur du Reich.

En mai 1942, lui et sa femme sont arrêtés à Paris. Harry se retrouve à la prison du Cherche-Midi, Rika, à la Santé. Passons sur les conflits entre les différents services de sécurité nazis, l’essentiel est que « notre » plus grand acteur français est torturé au siège de la Gestapo, 72, avenue Foch, par cinq pourritures, dont Theodor Dannecker. Un inspecteur de la Préfecture de police détaché auprès des services antijuifs l’y a convoyé. Ce brave fonctionnaire témoignera des sévices endurés par l’acteur : « Harry Baur a dit à Dannecker qui allait le frapper assis et lui demandait pourquoi il se levait : “Ce serait moins lâche pour vous de frapper un homme debout.” À la prison, Harry Baur a été frappé à coups de tabouret. »

Sachant désormais que notre Alsacien est « aryen », les nazis s’empressent de le renvoyer agoniser chez lui, en septembre 1942. On ne massacre pas impunément la plus grande star du cinéma français. En attendant, le colosse a perdu 37 kilos. Dans d’atroces souffrances, il meurt le 8 avril 1943.

« Symphonie eines Lebens » sort sur les écrans berlinois treize jours après son décès. Le bon Dr Goebbels trouve Harry Baur « irréprochable ». Ouf ! et en plus, il n’est pas youpin !

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Gisela Uhlen, Harry Baur dans "Symphonie eines lebens"

Frappé d’indignité nationale, Édouard Bouchez passe naturellement entre les mailles du filet judiciaire puisqu’il est acquitté en mai 1951. Sa santé était prétendument peu résistante.

Rika Radifé dirigera le théâtre des Mathurins de 1953 à 1980.

À l’enterrement d’Harry Baur, le 12 avril, le jour même de son anniversaire, le public est présent. La profession, un peu moins, si ce n’est son fidèle Paul Azaïs et les deux Pierre acteurs, Alcover et Blanchar.

Alors, ne laissons pas le clap de fin aux bourreaux et redécouvrons Harry Baur dont la carrière cinématographique fut une symphonie de la vie.

 

Bonus :

 

“Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand”, de Christine Leteux, préface de Bertrand Tavernier, la Tour verte, octobre 2017, 23 €.

 

La muse Celluloïd

La Tour Verte : Une maison d'édition artisanale créée par un écrivain, Robert de Laroche, désireux de partager avec des lecteurs passionnés ses thèmes de prédilection : les chats, le fantastique, Venise, le cinéma

http://www.latourverte.com

 

 

 

 

23 janvier 2019

Poulou au purgatoire (Opposition n’est point raison)

Il est plus économique de lire ‘Minute’ que Sartre.

Pour le prix d’un journal, on a à la fois la nausée et les mains sales

Pierre Desproges

 

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais l’écume médiatique parfois m’incommode quand elle entend opposer ce qui n’a pas lieu d’être. Beatles ou Rolling Stones ? Keaton ou Chaplin ? Sartre ou Camus ? Ou Sartre ou Aron ? Et la liste des fake oppositions est encore longue, qui obère notre faculté de réflexion et assèche notre cortex.

Tiens, j’ajouterais aussi : Pierre Desproges ou Luís Rego ? Nous verrons pourquoi…

À moins que certains médias aiment manipuler ou, pis, être manipulés.

Dans la vie réelle, les bad boys qu’étaient supposés être les Stones étaient potes avec les gentils Beatles. Lesquels ont offert aux premiers leur tube « I Wanna Be Your Man » en 1964 pour lancer leur carrière. Et on ne compte plus les participations des uns et des autres dans leurs différents enregistrements. Ou leurs diverses expériences de murge : le seul grief de Keith Richards à l’encontre John Lennon fut sa dilection pour les mélanges alcoolisés. Il ne tenait pas le rouge et chaque soirée s’achevait pour le « working class hero » sur une civière tandis que le compositeur des Stones la terminait à la vodka saupoudrée de coke.

Le producteur et arrangeur Andrew Loog Oldham orchestrait par médias interposés leur supposée rivalité. Une semaine, un dithyrambe sur les Beatles, une semaine, un gossip sur les Pierres qui roulent. L’essentiel étant de vendre du papier et, surtout, du vinyle !

Pourquoi aurait-on le cœur assez rabougri pour opposer le génie de mélodistes des premiers à la virtuosité musicale des seconds ?

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Keaton le lunaire versus Chaplin l’acrobate de la Sociale ?

Ce serait oublier que sir Charles Spencer Chaplin a fait tourner le mécano de « la Générale » dans « les Feux de la rampe ». En pleine déchéance, « l’homme qui ne rit jamais » était bien content de se renflouer un peu en travaillant pour son prétendu ancien rival.

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Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ?

Ce dernier est arrivé premier à l’agrégation de philo en 1928, le second a été recalé (avant de triompher l’année suivante juste devant une certaine Simone de Beauvoir). Aron était de la France libre, Sartre fut calomnié pour avoir monté ses pièces sous l’Occupation. (C’est oublier qu’il a animé le journal clandestin « Combat » au côté notamment d’Albert Camus…) Et alors ? L’exode des « boat people » a fini par réconcilier, en 1979, le père de l’existentialisme avec son camarade libéral et atlantiste.

Fichtre ! encore Sartre ! cette fois contre Camus. L’agrégé contre l’apprenti philosophe de classe de terminale ! J’ajouterai le boxeur que fut le jeune professeur Sartre contre le footballeur pied-noir («ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois… »). Un sportif individualiste (Aron jouait, lui, au tennis) contre un adepte du jeu collectif. Un compagnon de route du PC (jusqu’en 1956 seulement) contre un libertaire coincé entre l’intransigeance du FLN et l’amour de sa mère.

(La phrase originelle serait : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways à Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. »)

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J’en ai lu des jugements approximatifs sur le duel Sartre-Camus. Et je ne vous recommanderai pas « l’Ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus » de Michel Onfray. (Son éditeur aurait pu engager un vrai secrétaire de rédaction tant le pavé est élagage. Le vocable libertaire revient toutes les deux lignes…) Je me souviens avoir parcouru un essai étasunien sur les intellectuels français sous l’Occupation. Sartre, du futur comité d’épuration, y est représenté comme un planqué qui attend à la rédaction de « Combat » les papiers d’un Camus ayant esquivé les balles dans les rues du Paris de la Libération. Sartre a été marxiste (certes hétérodoxe), Camus a écrit dans « le Libertaire », « Témoins » et aidé (financièrement et sans le faire savoir) les anarchistes espagnols de la CNT. (« Du génie libertaire, la société de demain ne pourra se passer. »)

Bref, Sartre est au purgatoire, Camus au paradis. Je n’étais pas loin moi-même d’établir le même palmarès. Et puis, cet été, j’ai lu « le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann, ses Mémoires. Il faut dire que le frère du meilleur parolier de Jacques Dutronc n’est pas très objectif : il a travaillé avec Sartre aux « Temps modernes » et vécu maritalement avec le Castor pendant une quinzaine d’années. Pourtant le portrait de l’auteur de « la Putain respectueuse » qu’il brosse est attachant. Sartre est un homme attentif aux autres. Jeune professeur de philo au Havre, il éblouit ses élèves par son non-didactisme, sa liberté de les laisser penser par eux-mêmes. Devenez votre propre maître !

Entre deux séances de boxe anglaise, il leur a fait connaître un écrivain peu conformiste comme Céline. (Ce qui ne l’empêchera pas de tacler le nazi de Meudon,  en 1945. L’ancien réfugié de Sigmaringen répondra au « Portrait de l’antisémite » sartrien, trois ans plus tard, avec le pamphlet « À l’agité du bocal » :  « Je parcours ce long devoir, jette un œil, ce n’est ni bon ni mauvais, ce n’est rien du tout, pastiche… […] Toujours au lycée, ce J.-P.S. ! »  Noté 7/20 pour l’auteur du « Voyage »… Comme prof, Sartre aura eu cette phrase : « Celui qui dépose un chiffre sur une copie est un con ».)

Donc Sartre versus Camus ?

Batifolons un peu ! Poulou, comme l’appelait sa mère, Anne-Marie Schweitzer, est orphelin de père. Camus aussi. Tous les deux ont eu des relations très intenses avec leur génitrice. Tous les deux sont des intellectuels engagés. Hugo pourfendant Badinguet est le héros du jeune Sartre.

Tous les deux sont des dramaturges à succès. D’ailleurs, ils aiment les actrices. Lisons la correspondance de Camus avec Maria Casarès. Sartre a été notamment l’amant de l’actrice Évelyne Rey, la sœur de Claude Lanzmann.

Bien sûr il y a la question algérienne… Favorable au FLN, Poulou est fasciné par le psychiatre martiniquais Frantz Fanon, qui a épousé la cause indépendantiste. Lanzmann en rend compte ainsi : « Sartre, qui écrivait le matin et l’après-midi quelles que soient les circonstances ou le climat (il écrivait à Gao, au Mali, par 50 °C), qui ne transigeait jamais sur son temps de travail – il n’y avait aucune dérogation possible, aucune justification possible à la dérogation – s’est arrêté de travailler pendant trois jours pour écouter Fanon. »

Le Castor, elle, se méfie d’un protocourant islamiste qui ternit déjà la cause… Quasiment insulté par un braillard du FLN avant de recevoir son prix Nobel de littérature, Camus s’interroge sur l’avenir de son pays natal. Serais-je voué aux gémonies si j’osais m’aventurer à dire qu’avec le recul, les positions de l’Alsacien du 16e arrondissement et de l’enfant du soleil algérien sont in fine plutôt complémentaires.

À l’aise dans tous les milieux sociaux et pas seulement au « Flore », Sartre, qui a gentiment qualifié, les yeux dans les yeux, les étudiants occupant la Sorbonne en 68 de « fils de bourgeois », a mouillé la chemise : son appartement du 42 rue Bonaparte a été plastiqué en juillet 1961 par l’OAS.

En 1960, trois ans après son prix Nobel, Camus meurt dans un accident de voiture. Beauvoir et Sartre sont inconsolables… L’auteur de « la Peste » n’aura pas connu l’Algérie indépendante.

L’erreur cubaine ? Sartre fut fasciné par Fidel Castro quand il l’a rencontré. Cependant, un an après la victoire des « Barbudos », il prédit au Líder Máximo : « La terreur est devant vous. » Une décennie plus tard, face à la répression qui frappe également la communauté gay, il déclare : « Les homosexuels sont les juifs de Cuba

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À force de jeter le penseur avec la cuvette de « la Nausée », on en oublierait que l’existentialisme a plus que fortement influencé Guy Debord, « pape » du situationnisme. Qui n’a pas compté pour rien dans le mouvement de Mai 68. Bien sûr, celui qui ne voulait pas « désespérer Billancourt » s’est un peu fourvoyé avec les maoïstes de « la Cause du peuple » et de « Libération ». Mais n’était-ce point pour garantir une certaine idée de la liberté d’expression ?

D’ailleurs, l’homme est diminué. En mai 1971, il est victime d’une attaque cérébrale. « Il mâchait par poignées la Corydrane qu’il réduisait en une bouillie acide, écrit Lanzmann, se détruisant la santé en toute conscience au nom de ce qu’il appelait le “plein emploi” de son cerveau. » Il a déjà troqué le costard-cravate pour le blouson de cuir quand il se fait régulièrement embarquer, avec le Castor, dans les paniers à salade du régime pompidolien.

Celui que Lanzmann présente aussi comme un peu fleur bleue, qui pleure à la énième vision de « Seuls les anges ont des ailes » de Howard Hawks, avec, notamment, Cary Grant et Rita Hayworth, qui dévore les journaux à scandales et se repaît de polars, n’a jamais laissé l’humain lui être étranger. Claude Lanzmann écrit ceci : « Mais la plume, chez Sartre, remplaça le couteau quand il le fallut : c’est largement à lui que la France doit de n’avoir pas connu le passage à la violence des groupuscules les plus extrémistes, prêts à imiter les modèles italien ou allemand. Sartre fut tout à la fois leur soutien et leur modérateur, Alain Geismar me l’a rapporté lui-même : “Je suis avec vous, mais jusqu’à un certain point. Ne déconnez pas, il y a une frontière, ne la franchissez pas.” Il est vrai, Sartre céda à l’avocat Klaus Croissant et rendit visite, dans sa prison de Stuttgart-Stammheim, à Andreas Baader, l’instigateur du terrorisme allemand. Il justifia cet acte par des raisons humanitaires, considérant la claustration, le silence et l’implacable lumière blanche de la cellule comme la torture même, mais ajouta, au cours de la conférence de presse qui suivit, que sa présence ne valait pas approbation des exploits sanglants de Baader et de sa bande. »

Cet été, je dévorais « le Lièvre de Patagonie » et écoutais sur les coups de 8h55 la rediffusion du best-of de Pierre Desproges sur Inter. Sartre ou Camus ? Desproges ou Rego ? L’honnêteté me porte à écrire que l’avocat aux effluves de morue me faisait souvent plus rire que l’ancien journaliste de « l’Aurore ». Luís est meilleur comédien. Pierre, plus écrivain. Et pourtant je n’ai jamais voulu choisir entre « l’avocat le plus bas d’Inter » et le procureur dont on saluait la hargne et « le courroux coucou » !

Desproges eut ces phrases : « En voulant allumer un feu de cheminée avec des paperasses inutiles, je suis tombé hier par hasard sur une page du tome II de la “Critique de la raison dialectique” de Jean-Paul Sartre. Écoutez plutôt : “Il faut revenir à cette première vérité du marxisme : ce sont les hommes qui font l’Histoire ; et comme c’est l’Histoire qui les produit (en tant qu’ils la font), nous comprenons dans l’évidence que la ‘substance’ de l’acte humain, si elle existait, serait au contraire le non-humain (ou, à la rigueur, le pré-humain) en tant qu’il est justement la matérialité discrète de chacun.” […]

» Il faut bien voir que, quand Sartre écrivait ce genre de conneries, à la fin des années 1950, il ne se prenait pas encore au sérieux. Il n’avait pas encore été nommé pape des béats de la rive gauche. Il écrivait surtout pour du pognon ou pour faire rigoler Jean Cau. »

M’est avis que Desproges avait parfaitement compris la prose sartrienne. Mais pour un bon mot…

Sartre, asservi à l’argent ? Lanzmann s’inscrit en faux : « En voyage, il portait toujours dans la poche arrière de son pantalon une somme énorme, viatique de toutes les vacances et garante de son autonomie. Cela ne doit être confondu ni avec l’avarice ni avec un quelconque penchant pour la thésaurisation. C’était exactement le contraire : il s’est toujours montré le plus généreux des hommes, jetant ses sous à tout vent et à tous ceux qui le sollicitaient. Il n’a jamais rien possédé, ne fut propriétaire de rien et mourut locataire d’un deux-pièces spartiate. »

L’ironie de l’Histoire veut que les deux Albert de Poulou ont eu le prix Nobel, avec une somme coquette à la clé. Son grand-oncle Albert Schweitzer (oui, oui, le docteur de Lambaréné), en 1952, et donc Camus cinq ans plus tard.

Lanzmann écrit : « Il ne faut pas croire qu’il lui fut si facile de refuser le Nobel, il avait un besoin criant d’argent et eût été soulagé pendant quelque temps par la manne que ce prix lui aurait rapportée. […] “J’aurais accepté à la rigueur le prix Nobel de la paix pour mon action en faveur des Algériens.” »

Malgré ses errances (mais qui n’en a pas eu ?), Sartre, en conclusion des « Mots », ne cesse de nous questionner sur l’avenir de « nos » démocraties vacillantes : « Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

 

Bonus

 

Chroniques de la haine ordinaire par Pierre Desproges - France Inter

Durant tout l'été, France Inter vous permet de replonger dans l'humour de Pierre Desproges. Un humoriste \"qui n'est plus, mais qui reste plus que jamais juste, moderne et drôle\" précise Léa Salamé.

https://www.franceinter.fr

 

Le lièvre de Patagonie - Folio - Folio - GALLIMARD - Site Gallimard

Shoah disent toute la liberté et l'horreur du XXe siècle, faisant du Lièvre de Patagonie un livre unique qui allie la pensée, la passion, la joie, la jeunesse, l'humour, le tragique.

http://www.gallimard.fr

 




 

 

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15 janvier 2019

Il y a cent ans, l’assassinat de Rosa “la Sanguinaire”

Elle pouvait tout souffrir, sauf la peine des autres

Anouk Grinberg, comédienne et créatrice du spectacle “Rosa la vie

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 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je vois Rosalia Luksenburg comme une femme du XIXe siècle. Je n’écris pas cela parce qu’elle est née en mars 1871 à Zamosc, en Pologne russe, dans une famille juive, émancipée et cultivée, où l’on ne parlait ni yiddish ni hébreu. Maîtrisant au moins cinq langues, Rosa, brillante élève ayant étudié à Varsovie (où existe un quota limitant l’admission des Juifs) et à Zurich, se passionne pour la littérature, la peinture (elle peint elle-même), la musique, la botanique, la géologie, l’ornithologie et l’économie. Bien sûr, elle envisage le marxisme comme une science exacte. Elle est du XIXe siècle car rien de la vie ne lui est étranger.

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Début janvier 1919, en pleine Révolution allemande, Karl Liebknecht, le seul député à avoir refusé de voter les crédits de guerre en 1914, et elle refusent de quitter Berlin et d’abandonner leurs camarades spartakistes victimes de la répression.

Dès le 11 janvier, les loups, les corps francs du « socialiste » majoritaire Gustav Noske, sont entrés dans Berlin. Constitués en milice (qui ont heureusement disparu dans l’Allemagne d’aujourd’hui… joke), de braves commerçants du quartier de Wilmersdorf, qui ne savent pas encore qu’ils voteront Hitler quatorze ans plus tard, les débusquent et les livrent au capitaine Waldemar Pabst, à l’hôtel « Eden ». Nous sommes le mardi 14 janvier. (Un sympathique banquier, certainement futur soutien du Fürher, les récompensera d’une prime de 1700 marks.)

Rosa est une femme du XIXe siècle. Moult fois arrêtée, y compris en Russie, elle a passé la guerre entre quatre murs et tâté y compris de la paille du cachot. Mais sans cesser d’être libre dans sa tête et dans ses lettres.

Pourtant elle a prédit le siècle de minuit : « À mon tour peut-être, je serai expédiée dans l’autre monde par une balle de la contre-révolution qui est partout à l’affût. »

Elle recoud l’ourlet de sa robe, déchirée durant l’arrestation. Et prépare sa valise. C’est une femme du XIXe siècle. Elle pense quand même repartir en prison. Elle ne peut savoir que le Serpent a pondu son œuf (petit clin d’œil à Ingmar Bergman).

Karl Liebknecht est abattu dans la voiture qui doit « normalement » le conduire en prison.

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Mort de  Karl Liebknecht

 

 

À 23h40, Rosa « la Sanguinaire » est interrogée, sans succès, par Pabst. Sa valise est prête. Au sortir de l’« Eden », un soldat, d’un coup de crosse, lui fracasse la mâchoire. Bientôt le soldat Kurt Vogel (Vogel, l’oiseau en allemand, l’Histoire est cruelle…) l’achève d’une balle dans la tête celle qui, avec Karl et d’autres camarades spartakistes, a fondé, quinze jours plutôt, le Parti communiste allemand. On leste son corps d’un bloc de pierre avant de le jeter dans le Landwehrkanal. Un de ses assassins, un gentleman à n’en point douter, a cette phrase : « Voilà la vieille salope qui nage maintenant. » Mademoiselle Luxemburg n’est pas si âgée que ça, qui aurait eu 48 ans le 5 mars 1919.

Leo Jogiches, son amoureux pendant plus de quinze ans – mais en cachette, pudibonderie socialiste oblige –, est abattu par la police en mars de la même année. Il aura consacré ses dernières forces à démasquer les assassins de Rosa.

Qu’on se rassure, ces derniers sont jugés, condamnés puis aidés à s’évader de leur prison pour gagner l’étranger. Quant au capitaine Pabst, il ne sera jamais tourmenté et s’éteindra en 1970, dans une RFA jamais vraiment dénazifiée.

Le XXe siècle a débuté en août 1914 pour s’achever en novembre 1989. Comment une femme du XIXe siècle aurait-elle pu y retrouver ses petits ? Un brin uchroniste, j’ai la faiblesse de penser que la face du socialisme-communiste eût été différente si Rosa était passée entre les balles de ces corps francs téléguidés par les sociaux-démocrates d’État…

Oh ! je n’évoque pas le nez de Cléopâtre ! Celui de Rosa est trop long, elle s’en moque elle-même. Disgracieuse, elle n’en est pas moins courtisée ni aimée, elle, frêle femme d’un mètre cinquante et qui boite. Mais boiter n’est-il pas un avantage dans un monde bancal ? En la personne du futur médecin Kostia Zetkin, fils cadet de Clara, sa camarade communiste et féministe, Rosa a un amant de treize ans de moins qu’elle !

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Rosa et son amoureux Kostia Zetkin

Rosa n’est pas venue au socialisme par haine ou dépit « amoureux » (comme Lénine, soucieux de venger son grand frère, pendu par le tsar, et amoureux dépité par l’arrogance de Plekhanov) mais par raison et compassion.

« Mon idéal est le régime social dans lequel on pourrait sans remords

de conscience aimer tout le monde. »

 

« D’une façon générale, on ne doit pas oublier d’être bon,

car la bonté, dans les relations avec les hommes, fait bien plus que la sévérité. »

Ce qui ne l’empêche pas d’être un « soldat de la Révolution » : « La fraternité universelle des travailleurs est pour moi ce qu’il y a de plus haut et de plus sacré sur terre, c’est mon étoile, mon idéal, ma patrie, je préférerais renoncer à la vie plutôt que d’être infidèle à cet idéal. »

Internationaliste intransigeante (au point de combattre le Bund, parti socialiste du Yiddishland), elle abhorre la guerre, l’impérialisme, le colonialisme. Théoricienne de la baisse tendancielle du taux de profit, elle prophétise vite le suicide du prolétariat européen en « 14-18 ». À son ami Karl K., elle dégaine : « Une fois corrigé par Kautsky, l’appel historique du “Manifeste communiste” proclame désormais : “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous en temps de paix et tranchez-vous la gorge en temps de guerre. »

Rosa est un Mentch, comme on dit en yiddish, une femme debout. Mais qui a ses fêlures : le 2 août 1914, elle tente de se suicider…

« Le monde entier est devenu un asile de fous » écrira-t-elle à Kostia.

Elle s’interroge bien sûr : « Si je virevolte dans le tourbillon de l’Histoire, c’est par erreur, […] au fond, je suis faite pour garder des oies. »

Bien sûr, Rosa n’est pas une madone. Elle est féroce en politique. Il faut avoir les ovaires bien accrochés pour affronter Kaustky, Jaurès, voire Lénine. Mais sans jamais renier l’amitié qu’elle leur porte.

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De sa sordide geôle de Breslau, elle salue naturellement la révolution d’Octobre. D’autant qu’elle connaît et respecte Lénine, rencontré en 1906. Ce dernier voit en elle un aigle. Comme souvent, ce producteur d’hystérie collective se trompe. Elle est une mésange charbonnière qui écrira :

« Lénine et Trotsky ont mis à la place des corps représentatifs sortis d’élections populaires générales les soviets comme la seule représentation véritable des masses ouvrières. […] Mais, en étouffant la vie politique dans tout le pays, il est fatal que la vie soit de plus en plus paralysée dans les soviets mêmes.

[…] Sans élections générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, sans lutte libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institutions publiques, elle devient une vie apparente, où la bureaucratie est le seul élément qui reste actif. […] La liberté, c’est toujours la liberté de qui ne pense pas comme vous. »

Vladimir Oulianov, Trotski ou Staline sont des prédateurs. Ils chassent ou pêchent (loisirs au demeurant nobles quand ils sont convenablement pratiqués). La fin justifie les moyens chez les jésuites rouges. Rosa ne conçoit le socialisme que comme éthique. Hannah Arendt écrit qu’« elle avait beaucoup plus peur d’une révolution déformée que d’une révolution ratée ».

En attendant, elle n’a jamais craint d’être marginalisée au sein de son parti, qui lui a, par exemple, offert une promotion dans son université pour mieux la faire taire. Parfois censurée, Rosa demeure populaire. Quand elle est une première fois libérée en février 1916, c’est un millier de Berlinoises qui l’accueillent lui offrant pain, gâteaux et fleurs.

Elle est même minoritaire dans le Parti communiste qu’elle a contribué à créer. « Pas de putsch, pas d’attaque prématurée, pas de lutte pour des buts qui n’auraient pas été compris et admis par la majorité de la classe ouvrière. » Elle milite pour une participation aux élections et à l’intérieur des syndicats existants.

La suite, nous la connaissons.

Devant une foule immense, Karl Liebknecht est inhumé, au cimetière de Friedrichsfelde, le 25 janvier 1919. À ses côtés repose un cercueil vide. Celui de Rosa. Mathilde Jacob, sa  fidèle secrétaire, celle qui s’occupait de Mimi la chatte quand mademoiselle Luxemburg était en prison, sait qu’un corps mutilé et repêché d’un canal a été transporté de nuit et clandestinement dans le camp militaire de Rossen. Elle reconnaît les gants et la robe de Rosa. Et doit s’acquitter de 3 marks pour que la dépouille soit ramenée à Berlin. C’est encore une fois une foule immense qui accompagne la « seconde » mise en terre de Rosa.

De sa prison de Breslau, Rosa a écrit à Mathilde, le 4 novembre 1918 : « Mes pigeons sont en train de muer, et ils ont besoin d’une nourriture plus riche que celle que je peux leur offrir d’habitude. Maintenant, ils sont là tous les quatre à assiéger ma cellule toute la journée, ils se posent devant moi sur mon bureau, sur le dossier de ma chaise ou sur mon assiette quand je veux déjeuner. Je n’arrive même pas à imaginer ce qu’ils diront quand je disparaîtriat un jour tout à coup sans laisser de trace. »

Parce que juive et rouge, Mathilde Jacob meurt en avril 1942 dans le camp de Theresienstadt.

À la future veuve de Karl, Sonia, l’ancien pilier du Bureau socialiste international a confié ceci : « Mais je dois être malade pour que tout me bouleverse aussi profondément. Ou alors savez-vous ce que c’est ? J’ai parfois le sentiment de ne pas être un vrai être humain, mais plutôt un oiseau ou quelque autre animal qui aurait très vaguement pris forme humaine ; au fond de moi, je me sens bien plus chez moi, dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons et de brins d’herbe que dans un congrès du Parti. À vous, je peux bien dire cela tranquillement ; vous n’irez pas tout de suite me soupconner de trahir le socialisme. Vous savez bien qu’au bout du compte, j’espère mourir à mon poste : dans un combat ou au pénitencier. Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux “camarades”. »

Rosa « la Sanguinaire » a demandé une faveur: « Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : “tsvi-tsvi”. C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. »

Dans son dernier article, paru dans « Die Rote Fahne », intitulé « L’ordre règne à Berlin », elle écrit : « J’étais, je suis, je serai ! »

Après la Réunification, les troupes d’occupation libérale n’ont eu de cesse de vouloir débaptiser la moindre rue de l’ex-RDA portant le nom de mademoiselle Luxemburg.

Nonobstant, chaque 15 janvier (sauf sous le IIIe Reich, allez savoir pourquoi…), des centaines d’Allemands continuent de fleurir les tombes de Rosa et Karl.

« Un monde doit être renversé, mais toute larme versée alors qu’elle aurait pu être essuyée est une accusation. »

Comment une humaniste du XIXe siècle aurait-elle pu imaginer qu’un jour ses camarades russes inventeraient l’archipel du goulag ?

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Bonus :

 

  •  “Lettres de Rosa Luxemburg, Rosa la vie”, textes choisis par Anouk Grinberg, traduits par Laure Bernardi, préface d’Edwy Plenel, les Éditions de l’Atelier, les Éditions ouvrières, France Culture, 2009, 25 €.

 

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  • “Rosa Luxemburg épistolière”, de Gilbert Badia, les Éditions de l’Atelier, les Éditions ouvrières, 1995, 125 F (à l’époque).

 

Rosa Luxemburg épistolière - Gilbert Badia

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https://www.decitre.fr
  • Lecture par Anouk Grinberg



 

 

Et tant d’autres ouvrages…

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07 janvier 2019

“Quand le crayon sait dessiner, le dessin commence à bouger” (Encore deux Jean !)

[Romanin], c’est, je le prétends, un cierge qui peut montrer jusqu’au ciel […]

et dont la flamme est une étoile que personne ne soufflera jamais.

Max Jacob

 

 

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je me souviens de ce funeste mercredi 7 janvier 2015 comme si c’était hier. Rentrant à pied, vers midi, à la maison dans l’attente fébrile d’acheter un vélo à notre fille, j’essayais de joindre mes proches au téléphone. Personne ne répondait. Branché sur France Inter (pour changer), j’écoutais, fébrile, les quelques nouvelles qui me parvenaient. Elles évoquaient un attentat à « Charlie Hebdo ». M’en voudrez-vous beaucoup si je pensais d’abord à Cabu, puis à Bernard Maris, en escaladant la côte d’Arcueil ? Qui pouvait-être assez dégueulasse pour assassiner un poète comme Cabu, amoureux d’un autre poète, Charles Trenet ? Je pensais au fils de Jean, le chanteur Mano Solo, mort du sida presque cinq ans plus tôt. Père et fils semblaient réconciliés, tant mieux…

Quant à Bernard Maris, keynésien et économiste surdiplômé, il m’ouvrait l’esprit avec ses chroniques rapicolantes sur Inter, luttant avec esprit et arguments contre le « French bashing » : « Souriez, vous êtes français ».

Quelques semaines plus tard, le choc presque amorti, je tombai sur les partitions de l’album III de Maxime Le Forestier, de 1975, illustré par un certain Jean Cabut. Saisissant une de mes six-cordes, j’en jouais l’intégralité… comme si c’était hier. Les doigts sont aussi notre mémoire à nous, humbles musiciens, comme aux talentueux dessinateurs.

 

le forestier

 

 

Oh ! je ne voudrais pas oublier toutes les autres victimes de ce crime terroriste ! La vie a fait que j’ai rencontré des proches de Tignous par exemple. Accablées, meurtries, mais sans haine pour ces soi-disant « djihadistes » – le djihad, n’en déplaise aux endoctrinés bas de plafond de Strasbourg ou de Toulouse, signifie bien autre chose que la terreur, mais plutôt la reconquête spirituelle de sa propre foi.

Jean est un prénom qui sied à merveille aux dessinateurs de presse. Dès les années 1920, le Méridional Romanin a le trait agile, la couleur, flamboyante, et l’encre de Chine, subtile. Il tient son pseudo d’un vieux château médiévale en ruines, près de Saint-Andiol.

 

 

Entre deux descentes à ski, devenu chef de cabinet du préfet de Savoie, à Chambéry – son père, professeur d’histoire radical-socialiste et dreyfusard voulut qu’il délaissât le crayon au profit d’études, du reste suivies d’une manière plutôt dilettante –, il expose, dès 1922, au salon organisé par la Société des beaux-arts. Son pastel « Picadors » (ci-dessous) fait sensation. Il faut dire que c’est un jeune homme qui cultive l’amitié, un bout-en-train, un séducteur. Il sait aussi cloisonner ses vies.

 

Picadors

 

Quatre ans plus tard, il devient un collaborateur (quel horrible mot adossé à Romanin…) du journal satirique « le Rire ». Avant d’être muté à Châteaulin, dans le Finistère, et de tomber amoureux de la Bretagne, cet enfant du soleil publie sa première caricature politique dans le « Carnet de la semaine », où il croque Georges Mandel, en 1928. Puis le Montparnasse de la bohème l’inspire et lui permet de rencontrer Max Jacob et, accessoirement, de passer une agréable soirée avec ce poète judéo-breton et… l’antisémite Céline. Romanin a l’art de réconcilier les contraires… Haut fonctionnaire appliqué, il aime la marginalité, les poètes, Foujita, les avant-gardistes, la fête et, bien sûr, les femmes…

Admirez ces dessins :

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Après quelques « aventures espagnoles », Romanin devient marchand et collectionneur d’art. D’aucuns y voient, l’Occupation venue, une manière de couverture.

Il initie alors un jeune patriote de l’Action française à la peinture moderne, à Picasso, à Kandinsky. L’antidreyfard de 22 ans n’y voit que des tableaux à peine dignes d’enfants de maternelle. Romanin lui conseille d’un jour aller visiter le Prado, à Madrid.

À l’été 1943, Romanin est quelque peu tracassé par la Gespato de Lyon. Le gentil officier qui délicatement le questionne ne sait pas encore qu’il partagera le même patronyme qu’une célèbre poupée étatsunienne. Il déclarera : « [Romanin] a eu une attitude magnifique de courage, tenant de se suicider à plusieurs reprises, en se jetant dans l’escalier de la cave, et en se cognant la tête contre les murs entre les interrogatoires. Il a toujours persisté à se déclarer artiste peintre et il a fait un dessin de moi et un croquis de ma secrétaire. »

Et cela, les organes à moitié éclatés…

Trois ans plus tôt, Romanin s’est ouvert la gorge plutôt que de signer un document accusant les tirailleurs dits sénégalais d’avoir assassiné des Français alors que c’est « l’œuvre » d’une Werhmacht sans doute soucieuse de laver « die schwarze Schande »,« la honte noire », l’occupation de la Rhénanie notamment par des troupes franco-africaines.

Comme Cabu, Romanin demeure jusqu’au bout un caricaturiste. Plaie vivante, il meurt probablement le 8 juillet 1943 dans le train plombé qui l’emporte vers l’Allemagne nazie.

 

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Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d'ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures.

Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi — et même, ce qui est peut-être plus atroce – en ayant parlé.”

Vous l’aurez deviné, ce dessinateur de talent s’appelait Max (en hommage à Jacob) ou Rex ou encore… Jean Moulin.

C’est curieux comme les artistes amoureux de la vie savent résister à la barbarie…

PS : son jeune secrétaire – oui ! l’antidreyfusard ! –, Daniel Cordier, aujourd’hui âgé de 98 ans, après avoir visité le Prado et croupi dans les geôles franquistes, est devenu lui aussi marchand d’art. Cofondateur du Centre Georges-Pompidou, il fera dès 1973 don à l’État français de plus de 550 œuvres d’une valeur inestimable. M’est idée que Romanin fut très fier de lui.

 



Bonus :

Si vous avez quelques courtes minutes devant vous, écoutez les paroles de “Caricature”, qui, quarante-quatre ans plus tard, n’ont malheureusement pas pris une ride…

  • “Caricature” 1975


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