Avec accusé de déception

31 juillet 2018

“Sans savoir pour qui battait leur cœur*”

La philosophie est comme la musique, qui existe si peu, dont on se passe si facilement :

sans elle il manquerait quelque chose, bien qu'on ne puisse dire quoi. […]

On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie,

sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien.

Vladimir Jankélévitch

 

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le service public, y compris télévisuel, n’est pas toujours une honte, n’en déplaise à Emmanuel Jupiter. Au Concert de Paris du 14 juillet dernier, France 2 nous a gratifiés d’un « Mon cœur s’ouvre à ta voix » (de « Samson et Dalila » de Camille Saint-Saëns), interprété par la violoniste Fiona Monbet, le pianiste Dimitri Naïditch, et la soprano Patricia Petibon. Le tout en version jazz et en hommage à Didier Lockwood, mari de Patricia, décédé d’un malaise cardiaque en février de cette bien triste année, à 62 ans seulement. Six minutes d’émotion pure ! Que de là-haut ce violoniste de génie a su apprécier. Et quelle chance d’être aimé par une telle femme !

Didier Lockwood, c’était l’ambassadeur du jazz français que même les Américains nous enviaient. N’est pas adoubé par Stéphane Grappelli qui veut ! N’improvise pas avec Dave Brubeck, Michel Petrucciani ou Miles Davis le premier violoneux venu. Jazz-fusion, rock progressif (il fut un compagnon d’archet de Magma), jazz manouche, musique classique, il était l’éclectisme même, « un musicien sans aucune barrière », dixit l’accordéoniste Richard Galliano.

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Yvette Horner, disparue le 11 juin, était non seulement une instrumentiste hors pair mais aussi une fulgurance qui ne se laissait pas compartimenter dans un style. Ex-reine du musette et du Tour de France, notre Tarbaise avait accompagné des divas et Boy George, enregistré avec Charlie McCoy et du Beethoven au piano. Entre Maurice Béjart, qui lui fit incarner une fée dans « Casse-Noisette », et Quincy Jones qui la dirigea interprétant du David Bowie, on connaît itinéraire plus monotone, n’en déplaise à Antoine, qui lui conseillait de jouer de la clarinette, et à qui nous conseillerions d’honorer ses factures pacifico-maritimes.

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Si les médias de masse ont salué décemment la mémoire de ces deux touche-à-tout aux doigts d’or, ils ont plus maltraité François Corbier, « chanteur et animateur du “Club Dorothée” ». C’est vrai que le petit écran porte bien son nom, qui réduit les carrières et diminue les hommes. Disparu le 1er juillet, il n’était pas qu’un pitre au côté des Musclés. Première partie de Brassens, Corbier, dont chaque tour de chant était salué par « le Canard enchaîné », avait usé sa six-cordes dans les usines en grève en mai-juin 68 avec des comparses qui avaient noms Georges Moustaki ou Maxime Le Forestier. Grand ami de Cabu, Corbier avait connu de terribles revers de fortune après son éclipse télévisuelle. « Je deviens ce que les médias ont fait de moi, c’est-à-dire rien », avait-il déclaré au micro qu’une station de radio elle-même en déclin. Et puis un type qui intitule son autobiographie « Vous étiez dans Dorothée ? Non à côté » ne peut être tout à fait mauvais… Je suis sûr qu’il partage un bon repas végétarien avec Jean Cabut en gratouillant du Trenet.

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Mort le 22 juin, Geoffrey Oryema n’a pas eu non plus la couverture médiatique qu’il méritait. Emporté par le crabe à 65 ans, cet Ougando-Breton (il habitait Ploemeur) demeurera pour une large partie du public le chanteur du générique du « Cercle de minuit » ou le co-auteur de la mélodie d’“Un Indien dans la ville ». Geoffrey, dont le père, ministre, avait été assassiné par Amin Dada, en 1977, était lui aussi un éclectique, refusant d’abandonner son jazz-pop aux seuls rythmes du continent noir. Celui qu’on surnommait le Leonard Cohen africain et qui fut repéré par Peter Gabriel, apôtre de la world music, aimait autant les Beatles que Brecht, Miles Davis que Fela, le théâtre de l’absurde que le lukema (piano à pouces). Que le granit breton lui soit léger !

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Gérard Jouannest jouait, lui, du piano avec tous ses doigts. Monsieur Gréco nous a quittés le 16 mai. Il est parti, à 85 ans sur la pointe des touches noires. Fils d’ouvrier mais petit-fils de facteur de piano, il tombe sur le clavier dès sa plus tendre enfance. Orphelin de père, il lui faut faire bouillir la marmite familiale. Abandonné l’espoir d’enseigner au conservatoire, place au music-hall et rencontre en 1958 avec un débutant surnommé par Brassens « l’Abbé Brel ». Ayant rasé sa petite moustache et mis en veille ses trois accords de guitare, notre Belge s’en remet au Vanvéen qui lui composera, attention les yeux et les oreilles ! « Ne me quitte pas », « J’arrive », « la Chanson des vieux amants », « Madeleine », « Bruxelles », « les Vieux », « Ces gens-là », « Mathilde », « la Chanson de Jacky »… Retiré des planches, Brel lui présente un « mec de scène », une femme qui en a (le grand Jacques était un poil mysogine…) : Juliette Gréco. Ils seront mari et femme pendant quarante-huit ans.

Pour avoir vu Jujube en photo lors des obsèques de son Gérard, je préfère me rappeler d’elle cette anecdote. Jouannest était au piano et le couple sur la scène d’un théâtre chilien dont les premiers rangs étaient pourris par la présence des généraux de Pinochet venus s’encanailler auprès de la muse de Saint-Germain-des-Prés. Et notre Juliette de leur dégainer « le Temps des cerises », « la Semaine sanglante », « la Butte rouge »… en un silence aussi glacial que les nuits dans le camp de concentration de Chacabuco.

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Bah ! les chansons de la Commune, Marc Ogeret les connaissait sur le bout des cordes vocales. Dans un silence médiatique assourdissant, cet interprète d’Aragon, de Seghers, Bruant, Ferré ou Genet s’est tu le 6 juin, à l’âge de 86 ans. Membre actif du Syndicat français des artistes-interprètes, il était l’emblème du chanteur rive gauche et un passeur du patrimoine français, dans ce qu’il a parfois de plus désuet… Quoi qu’il en soit, son interprétation du « Condamné à mort » de Genet sur une musique d’Hélène Martin avait eu l’effet d’un électrochoc dans la France post-68. Aussi a-t-il peut-être été amer quand la presse, en 2010, a salué l’audace d’Étienne Daho d’interpréter, avec Jeanne Moreau, ce même « Condamné ». La presse est parfois oublieuse. La compagne de Marc Ogeret, Anita (Anita… comme l’amazone de Garibaldi…), a tenu à préciser qu’il a été inhumé avec « un œillet rouge » car la Commune n’est pas tout à fait morte…

Marc Ogeret était-il au courant du braquage historique perpétré par « la Casa de papel », série de la télévision publique espagnole diffusée mondialement par Netflix ? Désormais, pour des millions de Terriens, « Bella Ciao » est la bande originale qui accompagne les exploits de braqueurs madrilènes. Jeté aux oubliettes de l’Histoire l’hymne de la résistance communiste italienne. Reléguée à l’archéologie la première version, qui ne parlait pas de partisans, mais d’ouvrières agricoles, les « mondine », travaillant dans les rizières sous la férule de chefs armés de bâton.

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Après tout, l’histoire des chansons regorge de malentendus et de détournements. « Le Temps des cerises » a été écrit quatre ans avant la Commune par Jean-Baptiste Clément. Et je fais partie de cette génération qui a été surpris d’entendre « Suzanne » chantée en anglais par un certain Leonard Cohen. Que non pas ! c’est une chanson de Graeme Allright ! Comme « Jolie bouteille », « Petites boîtes », « le Trimardeur »… À l’époque, au temps jadis des feux de camp annonciateurs de bains de minuit, on chantait en s’accompagnant d’une guitare les traductions que ce Néozélandais avait faites de Cohen, Guthrie, Dylan… Pas de yaourt, on passait du français à l’anglais et Graeme était notre truchement. Apiculteur, ouvrier, prof, hippie à Auroville (Tamil Nadu, Inde), bon Samaritain en Éthiopie, clochard à Bombay, patient bipolaire à la clinique de La Borde (celle de Félix Guattari), Graeme a aujourd’hui 91 ans. Eh oui ! il est toujours vivant. Jacques Vassal lui consacre une bio au titre un peu trompeur : «  » (le Cherche Midi, 21 €).

« On a fêté nos retrouvailles. Ça me fait de la peine mais il faut que je m’en aille… »

Enfin, pas tout à fait…

En 2001, Didier Lockwood avait fondé le Centre des musiques, à Dammarie-les-Lys, en Seine-et-Marne, une école dédiée à l’improvisation, « la première des lois de l’évolution. Il faut s’adapter, pouvoir rapidement évaluer les choses ». Étreinte de chagrin, Patricia Petibon nous a fait don, sur les ondes d’une radio nationale, de cette phrase de son mari : « Le sourire de l’éternité est dans la transmission. »

 

* Vers extraits de « l’Âme des poètes » de Charles Trenet, enregristrée en 1951.

Bonus musical, faites tourner vos platines !

  • Didier Lockwood  

 

 

 

  • Yvette Horner

 

 

 

  • Jacques Brel

 

 

  • Marc Ogeret

  • Graeme Allright

 

 

Bella Ciao

 

 







 


 

 

11 juillet 2018

Rien n’arrêtait Mario Marret (“De ces volcans où le feu ne s’éteint pas”, seconde partie)

 “On n’oublie jamais une rencontre avec Mario Marret

Solange Cariou,
psychothérapeute aixoise

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais l’homme de plume et de caméra Chris Marker (1921-2012) a dit ceci de Mario Marret en évoquant la période pré-Mai 68 : « Je me souviens de lui comme d’un Mensch, ce que l’on ne peut pas dire de tous dans cette période agitée. »

Sous le clavier de Magali Triano, pour le site Bleu Tomate, on peut lire : « Nous avons demandé à Pierre de choisir un nom parmi les explorateurs qui ont marqué selon lui l’histoire de la terre Adélie. Sans hésitation, il a cité Mario Marret. Un homme au destin hors du commun. À DDU [base Dumont d’Urville], tout le monde le connaît. Mario Marret a donné son nom à l’un des sites classés Monument historique : la base Marret. Une cabane ! Devenue le “squat” des hivernants, elle rappelle le buron de l’Auvergnat qui vient partager un repas et le goût de l’aventure. Marret venait de ces volcans d’Auvergne où le feu ne s’éteint pas. Quelques photos ont laissé de lui un visage marqué, caché derrière une moustache ou une barbe épaisse selon les saisons, une dégaine de baroudeur aux allures de beau gosse, un petit air de “Che” Guevara avec une grandeur du regard qui laisse présumer une vie pas ordinaire. »

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Dans notre premier post consacré à Marius, nous l’avions laissé fraîchement sorti de l’OSS, service de renseignement US basé à Alger (et à Berne). Il est un autre Français qui doit beaucoup aux Américains : Paul-Émile Victor. Ethnologue médiatisé dès les années 1935, quand il a réalisé un hivernage auprès des Inuits du Groenland et traversé l’inlandsis en cinquante jours – exploits feuilletonés dans le « Paris-Soir » de Pierre Lazareff – PEV rejoint, après 1940, la France libre puis l’US Air Force. C’est auprès des Américains, en Alaska notamment, qu’il découvre les techniques modernes de survie dans le Grand Nord. C’est aux États-Unis qu’il se lie d’amitié avec l’explorateur André-Frank Liotard (1905-1982). Tous deux ont un projet pour la France : relancer les expéditions polaires et s’implanter en terre Adélie, « découverte » en 1840 par un certain Jules Sébastien César Dumont d’Urville (1790-1842). Et qui l’a ainsi baptisée en hommage à sa femme, Adèle.

Pourtant exsangue, la France de Paul Ramadier approuve en 1947 le projet que lui soumet PEV. Sont nées les Expédition polaires françaises – Missions Paul-Émile Victor. Avec l’appui de Liotard, un sérieux comité scientifique voit le jour. La Marine nationale arme l’aviso polaire « Commandant-Charcot » (que PEV a bien connu), qui part à l’automne 1948… pour le Groenland, où l’on doit tester le matériel du dernier cri.

De cette campagne d’été, Mario Marret fait partie puisqu’il se retrouve à la tête de la section de radiotélégraphie.

Il participe ensuite à la campagne préparatoire devant la terre Adélie qui aboutira à la création de la base de Port-Martin, en février 1950. C’est durant le voyage que décède le caméraman J.-A. Martin. Tous les regards se tournent alors vers Marius, déjà chargé de l’installation du sondeur ionosphérique. Puisque tu es opérateur radio, tu sauras te servir d’une caméra !

Mario ne se démonte pas et… démonte pièce par pièce la caméra en bon ouvrier serrurier qu’il a été. Il la remonte. OK, je suis prêt. Et il tournera le film de l’expédition pour la plus grande joie de PEV.

Rentré en France en 1951, Marius repart illico presto pour organiser « un groupe dont la mission, écrit PEV, sera la construction d’une base nouvelle, à Pointe-Géologie, à quelque 70 km de la base principale de Port-Martin, et l’étude de la biologie des manchots empereurs, dont la rookerie de plusieurs milliers de têtes avait été découverte par la première expédition ».

(c) A. Guinault

 Manchot empereur 

Or, dans la nuit du 23 au 24 janvier 1952, le principal bâtiment de la base de Port-Martin est détruit par un violent incendie en moins d’une demi-heure. Les trois hommes qui doivent y hiverner n’ont d’autre choix que de se tourner vers Marius et sa « cabane », devenue première base de l'île des Pétrels. Après consultation de ses trois compagnons, il accepte de les recevoir tout en sachant que les vivres seront plus que comptés…

Marius a réussi à assurer des liaisons radio directes avec la France quand PEV lui annonce une réduction massive de subventions annulant la mission l’année suivante. Incité à abandonner les chiens de traîneau qui, deux saisons durant, ont assuré des raids que les engins à chenilles américains ne pouvaient effectuer, Marius obtient, via la presse, que certains huskies soient adoptés en métropole.

Paul-Émile Victor écrit ceci dans la préface de « Sept hommes chez les pingouins » : « Sans hésitation, sans précipitation, clairement conscients d’une situation précaire, qui la veille était presque confortable, ces sept hommes, groupés autour de Mario Marret, se mirent aussitôt au travail et réussirent à créer une base complète. Lorsqu’ils rentrèrent en France en 1953, ils avaient non seulement rempli leur mission, mais élargi le programme qui leur avait été initialement fixé, dans un esprit d’équipe courageux dont Mario Marret était le principal responsable. »

Ah oui ! « Sept hommes chez les pingouins » est signé Marius ! Où et quand a-t-il appris à manier si bien la plume ?

Quant à la caméra, il sait aussi la dorloter. Il remporte avec « Aptenodytes Forsteri » (nom latin du manchot empereur) le Premier Prix du documentaire au Festival de Cannes en 1953 et avec « Terre Adélie » le Premier Prix à la Biennale de Venise l’année suivante.

 

(Par parenthèses, 1954 est un excellent cru cinématographique, sont à l’affiche : Carmen Jones, Fenêtre sur cour, French Cancan, Johnny Guitare, La Comtesse aux pieds nus, La Rivière sans retour, La Strada, Le crime était presque parfait, Les hommes préfèrent les blondes, Les Sept Samouraïs, Sabrina, Senso, Tant qu'il y aura des hommes,Touchez pas au grisbi, Une étoile est née, Vera Cruz…)

Confessons-le, nous perdons un peu la trace de l’espion qui filmait le froid. Il travaille avec le producteur Fred Orain (1909-1999), à qui on doit « Jour de fête » de Jacques Tati (1949) et qui a cofondé, quatre ans plus tard, le Groupe des trente, pour défendre le court-métrage. Dans ce groupe, on retrouve notamment Alain Renais et Jacques Demy.

On dit de Marius qu’il tourne des films commerciaux pour notamment payer la pellicule destinée aux dissidences. Car l’Antarctique n’a pas refroidi ses ardeurs militantes.

Lui qui a fait ses débuts d’opérateur radio à Alger ne cache pas ses sympathies pour le FLN. Dans les premiers mois de l’indépendance, il participe aux côtés d’André Dumaître et de Pierre Clément à la création du Centre audiovisuel, installé à l’Ecole normale du château royal Ben Aknoun, d’où sortiront les premiers reportages sur l’Algérie nouvelle, manière de Cuba bis à l’époque.

Depuis 1961, la guerre fait rage dans les colonies portugaises d’Afrique. Avec Sarah Maldoror et Tobias Engel, Mario Marret est un des rares francophones à filmer ces luttes de libération. À ses risques et périls, il s’enfonce dans les mangroves de Guinée-Bissau pour filmer les maquis qui mettent en difficulté l’armée portugaise. (Alors qu’en Angola ou au Mozambique, la situation militaire sera plus favorable aux troupes de Salazar.)

En 1966 sort « Nossa terra » sur la résistance du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, sur l’archipel créole, toute lutte armée étant impossible, les combattants du parti d’Amílcar Cabral se sont regroupés dans les jungles guinéennes).

Bien plus tard, sur les collines de Haute-Provence, Marius entreprendra la construction d’un catamaran-hôpital pour la guérilla bissau-guinéenne. La révolution des Œillets mettra heureusement fin à la guerre avant que le bateau descende des Alpilles…

En 1967, Chris Marker, qui a déjà coréalisé avec Pierre Lhomme « le Joli Mai », en 1962, supervise, sous le label Slon, le film « Loin du Vietnam », auquel participent Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Agnès Varda, Jean Rouch, René Vautier, Ruy Guerra…

La même année, Pol Cèbe, ouvrier à l’usine Rhodiacéta de Besançon, invite le Neuilléen, au nom du Centre culturel populaire de Palente-les-Orchamps, à filmer les travailleurs qui occupent leur usine. À l’époque, coucher sur pellicule le quotidien des pue-la-sueur est exotique et quasi inédit. Par surcroît, les conditions de travail sont rudes, c’est dans l’humidité et le bruit qu’ils perdent leur vie à la gagner. Colette Magny chantera :

 

Le bagne, c’est fini
Maintenant, nos ouvriers ont du temps
À 4 heures le matin, j’ai pu admirer les étoiles
Je travaille en 4x8 à la Rhodiacéta
Mardi, mercredi, 4 heures-12 heures
Jeudi, Vendredi, 12 heures-20 heures
Samedi, dimanche, lundi 20 heures-4 heures
Repos jusqu’au jeudi matin
Juste le temps d’effacer la fatigue
Pour retourner au travail plein d’entrain
Merci Rhône-Poulenc, trust de la chimie
Premier groupe financier français
C’est grâce à toi qu’on peut s’embourgeoiser
Un dimanche sur quatre toute l’année…

Le choix de Marker n’est pas anodin. L’ancien résistant passé par l’armée américaine (lui aussi !) a dit : « Il est important que les cinéastes soient là où se fait le monde, au moment où il se fait. »

Chris Marker débarque à Besançon avec sa vieille 2 CV décapotable chargée à ras bord de matériel. Mario est bientôt du voyage. Prolo de chez prolo, il sait mettre à l’aise les ouvriers qui se confient plus facilement à lui qu’à Christian Bouche-Villeneuve (Chris M.).

Le film s’appellera « À bientôt j’espère ». Derrière ce titre énigmatique se cache cette prophétie adressée aux détenteurs du capital : « On vous aura, c’est dans la nature des choses, à bientôt j’espère. »

Le 27 avril 1968, le film est projeté dans la salle des fêtes de Palente. Et c’est le bide ! Les ouvriers ne se reconnaissent pas. On n’est pas des pleureuses. On est des combattants. On ne fait pas grève pour s’amuser, on joue nos vies. Vous n’êtes que de passage, nous, on vit et crève à l’usine.

Chris Marker ne se démonte pas : vous avez raison, on ne peut exprimer réellement que ce que l’on vit. Il propose alors aux ouvriers de se filmer eux-mêmes. Marius aura ses mots : « Nous sommes convaincus que l’audiovisuel est à la portée instantanément de tout le monde. »

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Les groupes Medvedkine sont nés. Après Besançon viendra Sochaux. Place au cinéma militant des années 1970 ! Encore tout empreint de bolchevisme : Alexandre Medvedkine est un cinéaste soviétique qui a inventé les ciné-trains qui allaient d’usine en usine pour faire et montrer des films.

Mais, ici, point de Parti, c’est la productrice Inger Servolin qui, les bobines dans le coffre de sa voiture, traverse les frontières pour aller vendre elle-même aux télévisions étrangères les films afin de financer ce cinéma indépendant. (« À bientôt j’espère » est même diffusé par l’ORTF grâce à d’Astier de La Vigerie, qui a connu Chris Marker dans la Résistance ! 

Parmi les Medvedkine de Besançon, on compte Vincent Berchoud, Juliet Berto, Pol et Zouzou Cèbe, Jean-Luc Godard, Joris Ivens, Pierre Lhomme, Colette Magny, Bruno Muel (le principal opérateur de ces groupes), René Vautier… Chris et Marius évidemment. Ils produiront neuf films : A Bientôt J’espère (1967-68), La Charnière (1968), Classe de Lutte (1968), Rhodia 4x8 (1969), Nouvelle Société n°5: Kelton (1969-1970), Nouvelle Société n°6: Biscuiterie Buhler (1969-1970), Nouvelle Société n°7: Augé Découpage (1969-1970), Le Traîneau-Échelle (1971), Lettre à mon ami Pol Cèbe (1971).

Le groupe de Sochaux réunit, entre autres fortes individualités, Antoine Bonfanti, Dominique et Christian Corouge, Michel Desrois, Théo Robichet, l’équipe du Théâtre des Habitants… Sortiront sur les écrans : Sochaux, 11 juin 1968 (1970), les Trois Quarts de la vie (1971), Week-end à Sochaux (1971-1972), Avec le sang des autres (1974), Septembre chilien (1973), le Train en marche (1971), Manuela (1968).

Hors-champ après les Orchamps, Mario ne participe pas à l’expérience sochalienne. Visiblement excédé par quelques gauchistes des beaux quartiers, il quitte les Medvedkine et adhère au Parti communiste. Au moins y trouve-t-on d’authentiques prolos. Tandis que le maoïste Godard rejoint le groupe Dziga Vertov, Mario Marret anime Dynadia (1968-1971), organisme de propagande audiovisuelle, qui deviendra Unicité, dépendant du comité central du PCF.

Et c’est dans une lettre ouverte publiée par « la Marseillaise », le quotidien phocéen du Parti, que Marius annonce renvoyer sa Distinguished Service Cross à Washington en signe de protestation contre la guerre du Vietnam.

On retrouve sa trace au ciné-club d’Apt. Le cheveu a poussé, les conquêtes féminines sont toujours aussi nombreuses (voire de plus en plus jeunes). Il est un des premiers à se mobiliser contre l’implantation des fusées sur le plateau d’Albion.

Pis, il est devenu un guérisseur par la parole.

Normal, le commandant Charcot a stimulé la vocation de Paul-Émile Victor. Et le professeur Charcot, le père du premier, a été un des maîtres de Sigmund Freud.

« Je suis analyste analyste », dit Marius, qui ne suit évidemment aucune école psy précise. Il consulte dans sa roulotte installée dans un camping de Vitrolles où logent des saisonniers. Il analyse les ouvriers de Fosse-sur-Mer. On dit sa méthode directe : il assène au patient ce qu’il croit être ses quatre vérités. Marius est haï par les psys aixois, qui se lamentent en constatant que son cabinet ne désemplit pas.

Interrogée sur France Culture, Solange Cariou, psychothérapeute aixoise, témoigne de l’obédience lacanienne de Mario Marret et de sa profonde connaissance des textes. Quand et avec quelle énergie, notre guérisseur néostructuraliste a-t-il pu s’autoformer ?

Marié depuis deux ans, notre sorcier de la parole est victime d’un AVC qui le laisse aphasique et presque incapable de parler…

Mario Marret s’éteint le 5 janvier 2000, à l’âge de 79 ans.

En 2004, l’administration des Postes émettait un timbre à son effigie dans une série consacrée aux terres australes.

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Les esprits chagrins pourront ironiser…

Le Vietnam réunifié est une dictature communiste au service d’un capitalisme des plus sauvages.

La Guinée-Bissau, naguère tropicalo-stalinienne et qui a chassé ses camarades capverdiens en 1980, est devenue un narco-État.

La classe ouvrière française s’est normalisée et col-blanchie, Guyancourt ayant remplacé Billancourt… Le fond de l’air n’est définitivement plus rouge !

Depuis que Super-Mario est mort, l’Antarctique a perdu 3000 milliards de tonnes de glace ! Pourtant le toit de sa station s’est en partie fissuré sous le poids de la neige…

Mais Marius, c’est surtout un destin qui nous rappelle à quel point notre Occident inégalitaire et surdiplômé bloque l’ascenseur dit social. Qui, de nos jours, pourrait passer de serrurier à cinéaste (primé), de chef d’expédition polaire à psychanalyste, même sauvage ?

Chris Marker disait donc de Mario qu’il était un Mensch.

Dans la civilisation yiddish, un Mensch est quelqu’un qui se comporte avec droiture et qui est capable d’entraîner les autres dans la voie d’une humanité toujours plus exigeante.

Mario, à là-haut, j’espère…

 Bonus

• Les Mutins de Pangée, coopérative audiovisuelle, ont récemment sorti un coffret de trois DVD comprenant les 16 films des groupes Medvedkine, accompagnés d’un livre de 170 pages. Le tout disponible pour la modique somme de 45€.

 

• Jusqu’au 29 juillet se tient à la Cinémathèque de Paris une exposition consacrée à Chris Marker, disparu en 2012. “Les Sept vies d’un cinéaste” :

 

Chris Marker : les sept vies d'un cinéaste | ARTE

Jusqu'au 29 juillet se tient à la Cinémathèque de Paris une exposition consacrée à Chris Marker, disparu en 2012. Le réalisateur français reste peu connu du grand public, mais ses admirateurs continuent à lui vouer un véritable culte tant son œuvre et ses champs d'expérimentation sont vastes.

https://www.arte.tv

 

“Les quatre vies de Mario Marret”, France Culture, mars 2016, un documentaire radiophonique de Nina Almberg et Assia Khalid :

 

Les quatre vies de Mario Marret

Collection Témoignages Un documentaire de Nina Almberg et Assia Khalid Prise de son : Laurent Macchietti, Philippe Etienne Mixage : Claude Niort Jeune opérateur radio anarchiste, il participa pendant la Deuxième Guerre mondiale à la Résistance au sein de l'OSS, le service de renseignement américain ancêtre de la CIA.

https://www.franceculture.fr

• De Mario Marret :

À lire (disponible sur le Web) : “Sept Hommes chez les pingouins”, René Julliard, Paris, 1954.

À voir :

“Terre Adélie (1951)”, Premier Prix à la Biennale de Venise de 1954 ;

“Aptenodytes Fosteri”, Premier Prix du documentaire au Festival de Cannes de 1953 ;

“Nossa terra”, de 1966, sur la résistance du PAIGC contre l’armée portugaise en Guinée-Bissau ;

“À bientôt j’espère”, avec Chris Marker, 1967… 

• À lire « Le “Che” de l’Antarctique » :

 

Le ché de l'Antarctique - Bleu Tomate le mag

A DDU, tout le monde le connaît. Mario Marret a donné son nom à l'un des sites classés Monument Historique : la base Marret. Une cabane ! Devenue le " squat " des hivernants, elle rappelle le buron de l'auvergnat où l'on vient partager un repas et le goût de l'aventure.

http://www.bleu-tomate.fr





 

29 juin 2018

Rien n’arrêtait Mario Marret (L’armée des ondes, 1re partie)

Le groupe [Penny Farthing] comprenait aussi bien des aristocrates français

dont les familles avaient été amies que des cheminots,

des fonctionnaires de l’administration vichyste

et même un fervent anarchiste dont le nom de code était Toto.

“Independent”, 8 mai 1997, à l’occasion du décès de Henry Hyde, un des patrons de l’OSS pour la France.

 

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Mai 68 fut une aventure mondiale, fille de la guerre du Vietnam, des décolonisations africaines, des révoltes ouvrières et plus largement d’un monde encore bipolaire et glacé qui avait besoin d’être rimbaldiennement réenchanté.

De Mai 68, l’ancien serrurier Mario Marret détient certaines clés…

Si les chats ont neuf vies, Mario Marret (1920-2000) en a eu au moins tout autant. (Je me permets ainsi de faire mon malin par rapport à une excellente émission de France Culture intitulée “Les quatre vies de Mario Marret”.)

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Mario Marret  Crédits : Jean Rivolier

Anarchiste d’essence authentiquement prolétarienne, le né natif de Clermont-Ferrand (dont le père était plus alcoolique que cantonnier…) fut donc serrurier, mais aussi dynamiteur de calvaire, espion amateur du mouvement libertaire Solidarité internationale antifasciste (SIA) infiltré dans le camp d’Argelès auprès des républicains espagnols, opérateur radio dans l’Alger vichyste, agent de renseignement pour l’OSS, les services secrets américains de Donovan et Roosevelt, chef d’expédition en Antarctique, documentariste récompensé à Cannes et à Venise, cofondateur de la télévision d’État algérienne, cinéaste militant et maquisard en Guinée-Bissau, coréalisateur d’ «À bientôt j’espère » avec Chris Marker et les grévistes de la Rhodiacéta, enfin psychanalyste en roue libre et en roulotte parfois.

Bref, un destin hors du commun qu’il est opportun d’évoquer enfin.

Par où commencer ? Peut-être par le début pour éviter le tourbillon de ces vies félines et parfois felliniennes. Et souvent cloisonnées, réflexe d’agent de renseignement oblige.

Allons dans un premier temps jusqu’à la période précédant celle de l’ex-espion qui aimait le froid…

ecole amédée gasquet

À 15 ans, Marius pas encore Mario fait son apprentissage de serrurier à l’école Amédée-Gasquet de Michelincity. Très vite, il fréquente des réfugiés allemands ayant fui le nazisme. Sympathique au Front populaire, il organise, selon la légende, des « pelotons de grévistes qui sillonnent la campagne à vélo, pourchassés par des paysans armés de fourches ». On devine le tableau ! Étudiant l’espéranto, membre d’un groupuscule anarchiste, il s’essaie au dynamitage de calvaires. Sans grand succès, les grilles de protection résistent aux explosifs amateurs mais sa réputation de par le pays est déjà assurée.

On ne sait quand il opte pour une vasectomie afin ne pas avoir d’enfant « dans ce monde pourri ».

En août 1939, révolté par les rumeurs de maltraitance voire de viols pratiqués dans les camps de réfugiés républicains espagnols pourtant sous protection gendarmesque, il infiltre, pour le “Libertaire”, celui d’Argelès-sur-Mer. Il trompe les barbelés et les rares pandores. La déclaration de guerre l’empêche d’envoyer ses papiers à l’organe de la Fédération anarchiste précité.

Un antifasciste italien lui conseille d’étudier la radio, l’arme de guerre la plus efficace contre Mussolini et Hitler.

Mario rejoint l’école Thouzet de radio, à Clermont. Cette décision va bouleverser sa vie.

Entre-temps, à l’automne 1940, il vote lors d’un congrès anarchiste (lequel ? nous ne le savons pas) la motion « Paix avec le diable contre Hitler ».

En septembre 1941, Mario intègre le Groupement des communications radio-électriques (service des repérages) de Hauterive, près de Vichy, avec son copain Robert Rouet, fils de gendarme de Malakoff. Soucieux d’en découdre avec l’occupant via les écoutes, ils se débrouillent pour rater le concours d’entrée au PTT.

Robert est fasciné par l’éloquence de Marius à qui rien ni personne ne résiste.

Fin 1941, notre Auvergnat est convoqué par le directeur de Hauterive, un militaire certes vichyste mais qui abhorre les Boches. « On sait qui vous êtes. Il faut partir. Allez poursuivre votre combat ailleurs. Je vais vous donner un contact à la préfecture de Clermont. C’est un ami, il se fera une joie de vous remettre un passeport et de quoi rejoindre Alger. »

Mario parvient à se faire embaucher dans le centre d’écoutes de Kouba, dans le sud d’Alger, où le contre-espionnage du commandant Paillole, dépendant officiellement des Travaux ruraux, traque les messages de l’Abwehr. (Quelque 500 espions du Reich seront traduits devant les tribunaux militaires en zone libre et en Afrique du Nord !)

Mais Vichy sera toujours Vichy, en quelques semaines, le SR français est au courant du passé « terroriste » de Marius, bientôt congédié.

En épluchant l’annuaire, il découvre la boutique Général Radio Contrôle, sise au 48, rue Sadi-Carnot. Son patron, un grand gaillard au visage rieur, le reçoit. Il s’appelle Frederic Brown, à moins que ce soit Brun ou Braun. C’est un Américain aux origines confuses… Se disant orphelin de parents canadiens, élevé par un oncle au Luxembourg, il prétend dominer la langue de Molière… qu’il massacre sans vergogne.

Apprenant que Mario est opérateur radio, Brown l’embauche tout de go. Évidemment notre Auvergnat, qui doit émettre jour et nuit des messages codés, ne sait pas que son contact, le capitaine Dubois, soi-disant français mais à l’accent slave, est un espion polonais comme il y en a beaucoup à Alger.

Dès janvier 1942, la blanche cité devient un nid d’espions. Son consul américain, Robert Murphy, se voit attribué douze « vice », douze apôtres, douze espions play-boys envoyés spéciaux de William Donovan, patron de l’Office of Strategic Services, qui dépend directement de Franklin Roosevelt.

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Alger en 1942 et débarquement des Américains dans le port d'Alger en Novembre 1942

Brown joue alors avec Mario carte sur table. Je ne veux plus travailler que pour mes compatriotes américains. Es-tu partant ? Après une pensée pour Sacco et Vanzetti, Mister Marret accepte et le voilà qui prépare sur les ondes le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, en novembre 1942.

Bientôt, il se retrouve sous la férule du vice-consul John Boyd, un « vrai cow-boy » (en fait, un gentleman du gallant South), qui l’initie à la mitraillette Thompson à chargeur rotatif, au P. 38. Et au 7,65.

Né et élevé à Paris, le très sophistiqué et polyglotte Henry Hyde doit, à Alger, recruter ceux qui formeront la base de l’OSS pour les missions en Corse et sur le continent. L’aristocrate Jean Alziary de Roquefort, est sa première recrue de valeur. Ne partagent-ils pas la même passion pour l’Aéropostale, Saint Exupéry et le sulfureux André Gide ?

Espiègle, Hyde lui fait rencontrer notre anarchiste clermontois. Tandis que monsieur de Roquefort vante les bottiers de luxe, Marius s’emporte en pleine réunion: « Il me serait plus agréable de voir les enfants algériens ne plus marcher nu-pieds ! » Diantre, Hyde a deviné que Toto serait l’inséparable radio de Jacques pour la mission Penny Farthing, le Grand-bi. « Les deux hommes, écrit Fabrizio Calvi, étaient aussi dissemblables que la petite et la grande roue de cet ancêtre de la bicyclette. »

Direction le Club des pins, à l’est d’Alger, où des instructeurs britanniques et américains enseignent à des républicains espagnols, des Polonais en exil ou des Français d’Afrique du Nord les rudiments du métier : maniement des armes, parachutisme – plus Mario saute et plus il a peur… – comment reconnaître le « poignet » d’un opérateur, son doigté, et ainsi confondre un éventuel usurpateur …

Puis la très secrète école de Chréa : comment résister à la torture, le capitaine Richard Cosby, professeur de littérature à l’université américaine de Beyrouth, y enseigne les us et coutumes de la Gestapo. Comment se forger une légende : Monsieur Marcel Rossignol (alias Toto), combien coûtait un kilo de pommes de terre à Clermont-Ferrand en 1941 ?

Non, recalé !

Après quelques embrouilles administratives dues à une administration vichyste plus soucieuse de lutter contre les subversifs que les nazis, Toto obtient, grâce à Hyde, de partir avec des papiers en règle et Jacques pour Londres. Le voyage est mouvementé, les moteurs de leur avion prenant partiellement feu au large de l’Écosse.

Bientôt leurs légendes sont au point bien que notre Auvergnat ait failli s’envoler avec des allumettes made in GB dans les poches !

Leur parachutage en France est annulé une fois, Mario se voit braqué par les projecteurs de la DSA allemande au moment de se jeter dans le vide. Jacques et Toto sautent finalement à l’aveugle, à près de 3000 pieds, soit trois fois l’altitude de largage prévue, en juillet 1943.

La mission de l’OSS en France repose pour le moment sur leurs seules épaules…

Parachutés dans le Puy-de-Dôme cher à Mario, ils parviennent à la capitale des Gaules, où ils n’ont que peu de contacts : Me Seignol et le père jésuite Léon Chaine, de la Conférence Ampère, qu’il dirige. Les débuts sont difficiles. Jean Naville (répétiteur privé de grec et de latin), Jacques Bonvalot, membre de la Conférence les rejoignent ainsi que le faussaire André Beau, Robert Rouet, le polytechnicien Jean Lescanne, les truands Gros Louis ou Zazou (occasionnels gardes du corps de Toto), le commissaire Charles Chenevier (qui mourra en déportation) ou Georges l’Américain.

Bravo ! notre anarchiste clermontois côtoie des jésuites, des flics, des malandrins, des prostituées (à qui on enseigne à identifier les grades et unités de leurs clients allemands)… Mais aussi la jeune et intrépide Yvonne Loiseau, sa secrétaire, qui, dans les gares, passe des valises de matériel radio au nez et à la barbe des « casqués ». C’est aussi ça, les services secrets.

Petit à petit, le réseau s’étend. Les postes émetteurs s’appellent Ravina puis Alpina, les parachutages d’armes et de matériel s’enchaînent, Penny Farthing est une réussite. En 1944, c’est le seul réseau capable de fournir aux Alliés des renseignements militaires de premier ordre.

Mario et ses opérateurs prennent des risques. Il leur arrive d’émettre une heure durant au lieu des quinze minutes réglementaires. Les Allemands coupent le courant dans certains quartiers lyonnais afin de les repérer. À la campagne, Mario découvre qu’il est surveillé par des avions Goéland et échappe in extremis aux hommes d’un certain Klaus Barbie en enfourchant son vélo qu’il abandonne dans la cour d’une ferme avant d’escalader un mur de fumier et de se fondre dans la nature.

En janvier 1944, Robert et Marius manquent de se faire serrer dans une traboule par les sbires de Barbie. Échange de coups de feu. Sans trembler, Toto dégaine son colt de rechange, tire à trois reprises et abat un officier de la Gestapo.

L’étau se resserre comme on dit dans les mauvais polars.

Jacques Bonvalot présente au réseau une nouvelle recrue, Jean Forat, jeune étudiant catholique à l’école d’électricité de Grenoble. Mario tique : pourquoi les Allemands l’ont-ils relâché aussi facilement à l’heure du STO et des otages ?

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Le 11 avril 1944, le jour même où les enfants d’Izieu prennent la route d’Auschwitz, Yvonne, Mario et Forat se retrouvent au « Terminus », en face de la gare de Perrache. Il y a bien des « Fridolins » attablés, mais pas plus que d’habitude. Soudain, c’est l’assaut. Toto, qui apprécie les westerns, tente de traverser la porte vitrée… qui résiste ! Yvonne, qui essaie d’assommer un gestapiste à coups de parapluie, est ceinturée. Forat s’est évaporé comme de bien entendu…

D’abord gagner du temps pour permettre à Jacques de réorganiser le réseau même s’il est bien tard. Et se souvenir des leçons du capitaine Cosby.

Ah oui ! pas plus de dix centimètres du mur. À la première mandale, c’est le contrecoup à la nuque et l’évanouissement garanti. Ça marche durant les premiers interrogatoires.

Au bout de six jours, Alger est au courant de l’arrestation de Toto. Le choc est rude. Roquefort songe alors à redéployer ses agents vers les régions du Sud où le débarquement allié risque d’avoir lieu et laisse les truands lyonnais de l’OSS, qui ne touchent aucune solde, se payer via un braquage de fourgon postal. À la guerre comme à la guerre.

Jacques est arrêté à la défaveur d’une rafle de miliciens, à Lyon, le 7 août 1944.

Avec l’aide des deniers de l’OSS, de la dive bouteille pour endormir le docteur Heric et son homologue allemand, Jean Alziary de Roquefort reçoit un certificat médical de complaisance… même s’il est vraiment atteint d’une maladie pulmonaire. Mais, relâché, le chef de Penny Farthing est désormais en possession de faux papiers frappés d’un vrai tampon allemand.

Le réseau est au top, Français et Américains rencontrent peu de troupes allemandes en débarquant entre Cannes et Toulon, le 15 août 1944. Grâce au Grand-bi, des milliers de vies humaines sont épargnées.

Interrogé à Montluc, Marius décide de se la jouer César pour que les Allemands embrassent Fanny…

« Bravo, Messieurs, vous venez de faire une grosse prise. Je suis un agent américain, je travaille pour l’OSS ! »

Coup de théâtre risqué car Mario ne parle pas anglais : « Je suis officier canadien français. Les papiers d’identité que vous m’avez confisqués sont bien entendu des faux. »

Or, les Allemands l’ont identifié comme étant l’agent qui a abattu un gestapiste !

Du fond de sa cellule, il prépare un plan B et son évasion, rêvant même de construire une radio de fortune.

Le grand jeu commence à payer. Ako von Czernin et Franz Oehler, de l’Abwehr, service de renseignement militaire, débarquent à Montluc. Que cet agent américain ait tué un gestapiste, qu’importe, en revanche, il doit détenir des informations de premier ordre. N’ayant pas encore rétabli le contact avec Alger, Mario les promène en Auvergne, où il leur révèle des caches d’arme… au singulier, un pistolet camouflé dans un mur de pierre sèche ! Il leur fait même déménager un tas de fumier et se prend une dérouillée pour cela. Mais il a gagné du temps. Hyde lui a répondu : on parlemente avec von Czernin et Oehler, qui ne sont pas fichés comme criminels de guerre. « La victoire alliée ne fait plus de doute, autant vous mettre au vert : Yvonne et Mario contre vos vies sauves. »

La secrétaire de Toto est libérée mais a perdu le réseau, qui se méfie d’elle. Czernin et Oehler s’impatientent, on vous

a sauvé la peau et on ne peut pas faire sortir votre patron de Montluc. « Eh bien ! mon organisation vous liquidera. Vous êtes surveillés. Nous savons que vous êtes passés hier à 16 heures sur le pont de la Guillotière.

– Votre chef va être exécuté aujourd’hui, nous n’y pouvons rien…

– Vous ne lui survivrez pas plus d’une journée… »

Sachant les Américains à quelques kilomètres de Lyon, Czernin et Oehler viennent quand même chercher Mario Marret le jour où est promis au peloton d’exécution. Mais avant de les mettre au frais, il lui faut s’assurer qu’Yvonne va bien. Les agents de l’Abwehr passent la prendre en voiture. Elle s’assoit près d’un Mario menotté et certain que les deux contre-espions vont les liquider avant de revêtir des tenues civiles. Tel Houdini, Mario, qui avait dans sa ceinture de petites clés faites maison, se libère, dégaine un couteau et se faire remettre la mitraillette de Franz Oehler.

C’était une fausse alerte, les officiers de l’Abwehr avaient à cœur d’honorer le contrat. En tout cas, Yvonne et Mario les remettent à l’avant-garde américaine. Pour Czernin et Oehler la guerre était finie ou presque… reconnus par un FFI, ils vont passer deux ans à la prison de Montluc avant de partir « en villégiature » dans un camp de prisonniers en Autriche.

Bientôt démobilisé, Mario va, bien qu’anarchiste, intégrer, avec Jean Alziary de Roquefort, la toute jeune DGER, l’ancêtre du Sdece.

Seul André Beau demeurera à l’OSS.

Quant au père Chaine, il se verra après guerre reproché par la bonne société lyonnaise d’avoir collaboré avec une puissance étrangère…

Avant de partir pour les pôles et de changer encore deux fois de métier, le « première classe Marion (sic !) Marret » a reçu la Distinguished Service Cross pour exploits exceptionnels et tout le toutim.

Il ne va pas la conserver toute sa vie…

 

Bonus :

 

• “OSS, la guerre secrète en France”, de Fabrizio Calvi, Nouveau Monde éditions, 2015, 24 €.

 

OSS, la guerre secrète en France, Les services spéciaux américains, la Résistance et la Gestapo (1942-1945)

OSS, la guerre secrète en France. Voici un livre qui bouscule les idées reçues et qui nous délivre une masse d'informations inédites sur un sujet qu'on pouvait croire épuisé par les spécialistes : la guerre secrète pendant la Seconde Guerre mondiale.

http://www.nouveau-monde.net

 

• “Les quatre vies de Mario Marret”, mars 2016, un documentaire radiophonique de Nina Almberg et Assia Khalid

 

Les quatre vies de Mario Marret

Collection Témoignages Un documentaire de Nina Almberg et Assia Khalid Prise de son : Laurent Macchietti, Philippe Etienne Mixage : Claude Niort Jeune opérateur radio anarchiste, il participa pendant la Deuxième Guerre mondiale à la Résistance au sein de l'OSS, le service de renseignement américain ancêtre de la CIA.

https://www.franceculture.fr

 

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15 juin 2018

Wonderwoman n’ira pas rue Charles-Fourier à Mobylette

“La révolution,
c’est changer de désir”

Maurice Bellet,
prêtre dominicain et psychanalyste

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais pour moi, alors enfant, Mai 68, c’est une odeur de pétrolette. Pas de pétroleuse, mais d’essence destinée au mélange pour les Mobylette, les pétrolettes, quoi !

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Mes parents travaillent à l’AOIP, Association des ouvriers en instruments de précision, fondée en mars 1896. Sise dans le XIIIe arrondissement, rue Charles-Fourier – du nom du plus coruscant des socialistes dits utopiques, n’y voyez pas une coïncidence –, l’AOIP va devenir en 1975 la plus grande coopérative ouvrière du monde, avec 4665 employés et 710 millions de francs de chiffres d’affaires.

Pour moi, enfant, l’AOIP est une oasis. Elle a permis à mon grand-père marginalisé par ses aventures anarcho-syndicalistes de trouver un travail, de nourrir sa famille et de devenir dessinateur industriel. Sociétaire, il coopte mon père, puis ma mère. Quand on entre dans cette Scop maternante, seule usine non occupée de la région parisienne en 1936, c’est pour la vie.

L’AOIP est à l’avant-garde sociale. Dès 1905, elle pratique la journée de huit heures, adopte l’horaire souple deux ans plus tard. L’AOIP se veut pure et dure : pas de cadre, pas d’ingénieur, un salaire unique du directeur à l’ouvrier. (Pas de femmes non plus…)

À la veille de la Première Boucherie mondiale, elle instaure la semaine de cinq jours et demi. En 1917 sont créées une caisse de retraite et une école d’apprentissage qui fonctionneront soixante-dix ans. En 1925, les ouvriers bénéficient d’une semaine de congés payés.

Cependant à cause de « 14-18 », l’AOIP est contrainte d’embaucher des ouvriers non spécialisés et des cols blancs, vite ostracisés par le sociétariat.

Mais la coopérative est rentable…

Dès 1905, l’AOIP est agréée par les PTT eu égard à ses performances en téléphonie. En 1924, elle crée une division mesure électrique, puis navigation (elle fabrique les gyrocompas pour la Marine nationale), travaille pour la société électronique Marcel Dassault.

Se voulant une entreprise artisanale où il fait bon vivre entre sociétaires, l’AOIP sort exsangue de la Seconde Guerre mondiale. En 1948, le ministère des Finances la renfloue à hauteur de six millions d’anciens francs. Mais pose trois conditions : plus de salaire unique, ouverture du sociétariat à tous et obligation de prendre des directeurs extérieurs aux sociétaires. La coopérative se normalise, perd son esprit corporatiste mais s’ouvre aux femmes.

Deux ans avant Mai, les PTT demandent à l’AOIP d’augmenter sa production de matériel téléphonique d’autant que ses centrales Crossbar sont un succès technologique.

De 750 personnes, en 1967, les effectifs cumulent à 4 665 sept ans plus tard, avec la création d’usines à Guingamp, Morlaix, Béziers, Toulouse, Rungis et Évry.

Interrogée, en 1975, par la sociologue Danièle Linhart (lire « l’Appel de la sirène » disponible sur le Web), un ouvrier témoigne : « Une coopérative, ça peut se comprendre quand il y a 40 ou 50 personnes, ça représente la participation de chacun dans l’entreprise, chacun sait qu’il ne travaille pas pour un patron, mais pour le bien de lui-même et de l’entreprise... à l’AOIP on ressent pas tellement tout ça, il y a des grèves que normalement on devrait pas avoir dans une coopérative, car on travaillerait contre son propre intérêt... Les travailleurs se heurtent à une direction, et on a l’impression qu’il y a un patron... simplement à l’AOIP, il y a peut-être plus d’avantages. »

Un administrateur rétorque : « Pour faire du social, il faut être rentable. »

Les intérimaires ne savent même pas qu’ils travaillent dans une coopérative bien qu’ils notent une ambiance plus détendue qu’ailleurs. « On n’a pas tout le temps les chefs sur le dos comme dans les autres usines. » « Ici, c’est pas comme ailleurs, on a le respect de la personne humaine. » « On a la possibilité de circuler dans la maison sans se faire rappeler à l’ordre par un supérieur hiérarchique. »

Un jeune ajusteur-régleur a ces phrases bien senties : « Ici, c’est comme dans toutes les maisons, je fais pas la différence… à part une bonne camaraderie dans notre secteur. Mais le travail, il est toujours pareil… On n’est pas considéré comme des bêtes, mais comme des fourmis travailleuses, on fait partie de la machine, on fait partie des meubles. »

Au décolletage, le turn-over est vertigineux, on travaille dans l’huile. Une OS de 30 ans lâche : « C’est surtout terrible pour les femmes qui sont coquettes, à cause de l’odeur… »

Le spectre de Charles Fourier hante alors les ouvrières. Ne lui prête-t-on pas l’invention du mot féminisme ?

Le 20 mai 1968, à l’issu d’un vote à bulletin secret, 75% des inscrits votent la grève avec occupation des locaux.

 photo Alain Camelin

  photo Alain Camelin

Mai 68  

On débat des cadences, des salaires, de l’hygiène, de la retraite. Les jeunes y voient l’occasion de faire la nique aux anciens de 36.

Mais il semble que personne ne s’interroge sur la finalité de son travail : comment une coopérative ouvrière peut-elle travailler pour l’armée française, l’Arabie saoudite et livrer du matériel de transmission aux bases militaires américaines ?

Syndicat unique, la CGT marche sur des œufs…

Mon père fait des allers-retours usine-maison avec sa pétrolette.

De vieux sociétaires courent chez le président : « Ben quoi, André, fais quelque chose, t’es chez toi ici, on est chez nous… »

Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary Club ont longtemps occulté que mai-juin 68, ce sont les plus grandes grèves ouvrières jamais vues en France.

Ces déçus du stalinisme chinois ont voulu nous faire oublier que la France des « Trente Glorieuses », expression infecte inventée par l’économiste Jean Fourastié (« les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975 », publié en 1979), compte, en Mai, cinq millions de pauvres et plus de 300 000 chômeurs. Dans les usines où les cadences sont vraiment infernales, on trime quarante-six à cinquante heures par semaine, souvent dans des conditions insalubres. Les salaires sont parmi les plus bas de l’Europe industrialisée. (Bien que ne payant pas de loyer, un P2 comme mon père ne peut pas s’acheter de voiture, seulement une pétrolette.)

Depuis 1959, la scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans, âge où l’on embauche à l’usine ou au supermarché du coin. Par surcroît apparaît çà et là une nouvelle génération de contremaîtres : ce ne sont plus des ouvriers qualifiés qui encadrent les petits jeunes mais des gardes-chiourme nostalgiques de la guerre d’Algérie qui les traitent comme des fellagas.

La moitié des logements français n’a ni eau courante, ni toilettes, ni salle de bains. L’ensemble de la Bretagne vient tout juste d’être électrifiée… En Mai, ça va chauffer dans l’Ouest…

À quelques kilomètres de la rue Charles-Fourier se trouvent, à Saint-Ouen, les usines Wonder. Paternalisme dégueulasse (pléonasme) à tous les étages, pas de syndicat. Dès qu’elles quittent l’école, les filles du cru viennent pointer ici, soumises à la chaîne pour de longues années dans ces ateliers-bagnes. Et avec parfois l’impression de faire de « la belle ouvrage » : à Wonder, on peut augmenter les cadences quitte à mettre au rebut un quart des 3800 piles fabriquées dans la journée.

Le 13 mai, la grève est votée. C’est une première pour les ouvrières.

« Nous ne céderons pas. Nous ne rentrerons pas. »

Pour le film qu’ils réalisent, « Sauve qui peut Trotski », Jacques Willemont et Pierre Bonneau, étudiants en école de cinéma, se rendent le 10 juin à Saint-Ouen. Il est 13h30, l’ambiance, morose, le personnel vient de voter la reprise au terme d’un scrutin contesté.

Willemont et Bonneau ne savent pas qu’ils vont réaliser, selon Jacques Rivette, « le seul film qui soit vraiment révolutionnaire » sur Mai, « peut-être parce que c’est un moment où la réalité se transfigure à tel point qu’elle se met à condenser toute une situation politique en dix minutes d’intensité dramatique folle ».

Le contremaître bat le rappel, on franchit la porte du bâtiment en courbant l’échine. C’est alors qu’une noble et belle ouvrière s’insurge : « Non, je rentrerai pas là-dedans. Je mettrai plus les pieds dans cette taule. Vous, rentrez-y, vous allez voir quel bordel que c’est ! On est dégueulasses : jusque-là, on est toutes noires, de vrais charbonniers. Les femmes qui sont dans les bureaux, elles s’en foutent. Elles fayotent avec le patron. » Gentiment mais non sans paternalisme, un délégué CGT et un élu communiste lui assurent que le directeur a cédé, que ce n’est qu’un début, qu’on n’obtient pas tout ni tout de suite, qu’il faut se contenter des 6% d’augmentation. « C’est une victoire, tu entends ? »

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Mais la belle demeure inflexible.

Un jeune gauchiste lui donne raison. « Tu ne travailles pas à Wonder, tu n’as rien à dire », lui objecte le cégétiste, sûr de parler, lui, au nom de la classe ouvrière, la vraie, la disciplinée, celle qui sait que la conscience prolétarienne vient du Parti.

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Dessin de Siné

 

« On n’a même pas d’eau chaude pour se laver. »

Comment ne pas succomber au charme subversif et solaire de la belle pour qui la dignité passe avant l’aumône salariale ?

Le cinéaste Hervé Le Roux est tombé en amour de la rebelle. Les rushes de « Sauve qui peut Trotski » ont disparu de la salle de montage le 15 juillet 1968. Il ne reste que les dix minutes du 10 juin. En 1997, Hervé Le Roux réalise « Reprise » après être parti à la recherche de… Jocelyne. Car c’est son nom. Il l’a appris auprès des anciennes ouvrières de Wonder…

En 1979, rattrapée par le tout-électronique, l’AOIP rejoint Charles Fourier dans sa tombe. Avec ses indemnités chômage, mon père fait l’acquisition d’une nouvelle mob.

Racheté par Cit-Alcatel et Thomson-CSF, l’astre mort de ce qui fut la plus grande Scop du monde sortira définitivement des radars en 2003.

Décédé en juillet 2017, Hervé Le Roux n’a jamais retrouvé Jocelyne. Il s’est refusé à diffuser son portrait dans les journaux : « On a le droit de disparaître… » 

En 1984, Bernard Tapie rachète Wonder, qu’il promet de remettre à flots.

Deux ans plus tard, le futur ministre de la Ville de François Mitterrand ferme l’usine.

Mon père meurt l’année suivante, me léguant pour tout bien 1500 francs et sa belle Mobylette orange, qu’un damné de la terre me volera plus tard, porte Saint-Martin.

Ce fut à vélo qu’un jour et par hasard, je passai rue Charles-Fourier. C’était pour y découvrir qu’à la place de l’AOIP, qui s’était voulu un temps phalanstère, se trouvait désormais une manière de soupe populaire…

AV89[1]

 

Bonus :

Histoire sociale de la coopérative A.O.I.P. (Association des ouvriers en Instruments de précision) de 1896 à 2003

 

Histoire et Archives de la coopérative A.O.I.P. de 1896 à 2003

Histoire et archives de la coopérative ouvrière A.O.I.P. de 1896 à 2003 (Association des Ouvriers en Instruments de Précision)

http://www.aoip-scop.fr 

• « La reprise du travail aux usines Wonder » de Jacques Willemont et Pierre Bonneau

 

• « Le Temps de vivre », Georges Moutaski



Moustaki est ici édité par Ducretet Thomson. Or, c’est à cause d’un différend avec le patron Ducretet que Viardot contribua à fonder le Syndicat des ouvriers en instruments de précision, qui, à son tour, engendrerait l’AOIP. Laquelle fut en partie rachetée à la fin des années 1970 par Thomson. Une boucle bouclée…

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05 juin 2018

“La branche a cru dompter ses feuilles*”

Les casseurs d’existence
sont plus dangereux
que les casseurs de vitres

Jolie phrase extraite de la plaidoirie d’un des avocats des “gauchistes”

qui avait attaqué la mairie de Meulan en mars 1970.

Ils protestaient contre les conditions faites aux travailleurs immigrés…

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a trois semaines, je suis allé au ciné-club de ma ville, escorté par un ami d’enfance et ma fille, voir « Mai 68, la belle ouvrage » de Jean-Luc Magneron, 1968 (disponible en DVD et en version restaurée ici).

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Un long-métrage de 117 minutes recueillant les témoignages de soixante-huiteux « bavurés » par la police parisienne de De Gaulle. Dont le gros des troupes, fidèle au « résistant » Maurice Papon, s’était illustré le 17 octobre 1961, en improvisant des séances de natation dans la Seine réservés aux sympathisants du FLN (peut-être 200 morts ?), puis à la station Charonne en février de l’année suivante (neuf morts).

Les témoignages produits par Jean-Luc Magneron sont accablants et contrastent avec l’estime que le Général portait à sa police : tabassages systématiques (y compris de simples badauds), gazages de raflés dans les fourgons, double ration pour les immigrés, bidules fouillant l’entrejambes des manifestantes, viols collectifs avérés…

Mal encadrée par ses chefs, débordée par la fureur populaire, la police retrouve ses accents « versaillais ». Le Général ironisera en affirmant que les forces de l’ordre ont échappé au pouvoir comme « les curés échappent au Vatican ». (Enfin, il y a un des témoins qui n’a pas échappé à la DS d’un commando gaulliste qui lui a roulé dessus…)

À plusieurs reprises, les subversifs affirment que les officiers ont plutôt essayé, dans les commissariats, de limiter la casse face aux flics de base nostalgiques des djebels.

Issu de la gauche pacifiste d’avant guerre, le préfet de Paris, Maurice Grimaud, envoie une lettre aux forces de police, le 29 mai 1968 :

« Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. »

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La préfecture de Paris dénombre officiellement 3369 blessés, dont 1910 forces de l’ordre. Ce qui n’est pas négligeable côté policier. « Nous sommes passés des pandores à Robocop, ils ont beaucoup appris et travaillé. On ne pourrait plus les expulser de Nanterre… », a récemment commenté, un brin nostalgique, l’écrivain surréalisant Jean-Christophe Bailly.

En réaction aux exactions projetées sur grand écran, ma fille de 12 ans et demi – elle tient au demi ! – eut cette sentence : « Ce sont des fils de chiens ! »

Je lui fis d’abord remarquer que tous les canidés n’étaient pas policiers, n’en déplaise à Jean Cocteau, que nous avions désormais un capitaine de la maréchaussée dans la famille et qu’en plus lui et moi partagions le même prénom.

Je lui fis ensuite remarquer que le slogan « CRS SS » ne datait pas de 68 mais des grèves des mineurs vingt ans plus tôt, quand les compagnies républicaines d’insécurité, expurgées de leurs éléments communistes, avaient massacré ceux qui avaient redressé le pays et qui, après avoir fait grève sous l’Occupation, avaient cru revivre « le temps des Boches » sous un gouvernement « socialiste » qui indexait leurs salaires sur le chiffre d’affaires de leur mine !

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Grève des mineurs en 1948 

Je lui fis enfin remarquer qu’il existait une légende de Mai. À savoir qu’il n’y avait pas eu de morts en mai-juin 68. Ou en tout cas, pas à Paris.

J’en ai modestement recensé cinq. Et c’est presque un miracle que le nombre de morts se compte sur les doigts d’une seule main vu le degré de violence généralisée.

« À Cochin, écrit Pierre-André Weber, un grand “patron”, le Pr Merle d’Aubigné, s’occupe lui-même des cas urgents. À la faculté de médecine, on s’emploie à soulager les gazés. Un CRS, blessé lui aussi, a pu y être soigné grâce au subterfuge utilisé par les étudiants : après lui avoir enlevé son casque et son mousqueton, ils ont plié le CRS dans une couverture et lui ont fait traverser ainsi la salle où sont hospitalisés leurs camarades… »

Le 25 mai, une partie de la Sorbonne est transformée en hôpital de campagne avec deux salles dédiées, l’une à la chirurgie, l’autre aux gazés.

Tandis que le Nobel de chimie Alfred Kastler apporte son soutien aux subversifs, son homologue de médecine, le professeur Jacques Monod, soigne les étudiants blessés au matin du 11 mai.

Dans « la Belle Ouvrage », un contestataire a constaté l’existence de comités d’accueil paritaire. « On passait se faire matraquer entre deux rangées constituées de deux CRS, deux gardes mobiles et deux flics [normaux]. » La France gaullo-pompidolienne dispose alors de 13500 CRS pour tout l’Hexagone. Ils dépendent de la Police nationale.

Quant à la gendarmerie mobile (16000 hommes), elle est sous les ordres du ministre des Armées, Pierre Messmer. Ironie de l’Histoire, cet ancien légionnaire avait critiqué la décision du Général de décorer, à la Libération de Paris, la préfecture de police de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre. N’avait-elle pas organisé, sans le concours des Allemands, la rafle du Vél’ d’hiv’ et rendu efficace la traque des résistants ? (Ce qui ne l’empêchera pas plus tard de demander la grâce de Papon…)

Les forces dites de l’ordre sont surtout concentrées autour de Paris. Larguée, la classe dirigeante pense que les « étudiants » veulent s’emparer du pouvoir, qui plus est, avec le concours du PC et de la CGT. De Gaulle est favorable à la répression à balles réelles (Messmer l’en lui aurait dissuadé). Pompidou mise sur le pourrissement de la situation… Voire un dérapage.

Il y a donc bien un mort dans le Paris de Mai. Il s’appelle Philippe Mathérion. Jeune travailleur, plutôt classé à droite, il a déjà eu une vie bien remplie. À 26 ans, il est veuf depuis trois ans et père d’un enfant de 6, Gilles. Le 24 mai, entre la rue des Écoles et la Sorbonne, il assiste aux affrontements en tant que simple badaud. Il est touché par un éclat de grenade offensive qui provoque une hémorragie interne. Les brigades de secours ne sachant plus où donner du brancard, il s’éteint au terme de trois heures d’agonie.

Thèse officielle : règlement de comptes. Mathérion a été tué d’un coup de couteau, sans doute par un « Katangais » ou un blouson noir…

Sa mort n’est guère récupérable par ce qui reste du pouvoir gaullo-pompidolien.

En revanche, celle du commissaire René Lacroix est une aubaine…

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Les obsèques du commissaire René Lacroix

 

Le même jour, à Lyon, sur le pont Lafayette, où les subversifs font face aux forces de l’ordre, un camion fou lancé par deux trimards, deux marginaux un brin illettrés, Michel Raton et Marcel Munch, écrase contre le parapet le commissaire Lacroix, 51 ans.

 Il faut préciser que sans chefs, la convergence des luttes a lieu. Pour les « gauchistes » de province (qu’on n’appelle pas encore région), il convient de désengorger Paris comme l’Odéon a désengorgé la Sorbonne.

À Nantes, le vendredi 24 mai, travailleurs des champs et des villes sont rejoints par les étudiants place Royale.

Il faut compter avec Juju, fils de flic, à la tête des étudiants.

Avec Alexandre Hébert, prof ami de Gabriel Cohn-Bendit, le frère du « Divin Rouquin ».

Avec Bernard Lambert, catholique de gauche, membre du PSU, virulent syndicaliste agricole et auteur du futur best-seller (100 000 exemplaires) « les Paysans dans la lutte des classes ». 

Le 28 mai 1968, filmées par la télévision – l’ORTF n’est pas encore en grève… –, les obsèques du commissaire Lacroix provoquent une émotion générale qui sert le pouvoir. Une partie de l’opinion est retournée. Les gentils étudiants ont tué. Sur un mur du théâtre de l’Odéon occupé**, on peut lire et cela n’a rien à voir avec le pont Lafayette : « Mettez un flic sous votre moteur ! »

Obsèques du commissaire Lacroix

Obsèques officielles du commissaire principal René LACROIX à Lyon. Ce dernier a été tué par un camion lancé a toute vitesse contre lui alors qu'il tentait de l'arrêter. Les coupables ont été arrêtés.

http://www.ina.fr

Dans la ville des canuts, les rafles s’enchaînent, les gros bras de la CGT aident même la police…

Michel Raton et Marcel Munch sont arrêtés et inculpés du meurtre du commissaire. Bientôt, un troisième trimard, Robert Mougin, est appréhendé avant d’être remis en liberté dès décembre 1969.

Raton et Munch sont jugés du 22 au 25 septembre 1970. Leur procès ne dure donc que trois jours. Trois jours riches en rebondissements car un interne de l’hôpital Édouard-Herriot, fils de bonne famille, le Dr Paul Grammont, témoigne en leur faveur : « Le soir du 24 mai, j’étais en charge des urgences. Le commissaire venait d’avoir un infarctus. C’est en lui faisant un massage cardiaque que je lui ai cassé plusieurs côtes. »

Raton et Munch sont acquittés.

Force de la nature – il arrache les radiateurs muraux à main nue ! –, Raton sera toute sa vie persécuté par la police. Recueilli par Daniel Véricel, membre de la CFDT et fondateur d’une scop, il mourra avant le quarantième anniversaire de Mai 68. Trop de pression. 

Alors apprenti dominicain, Jean Kergrist, devenu écrivain, comédien et metteur en scène, a enquêté sur le drame du pont Lafayette. Et pour cause, il a aidé à charger les pavés dans le camion fou, lequel appartenait d’ailleurs au fils d’un grand entrepreneur lyonnais.

Jean Kergrist nous livre son… livre « Libérez Raton ! » (éd. Montagnes Noires). Dont les conclusions sont étonnantes et les rebondissements nombreux. Sans dévoiler le suspense, on peut dire que le commissaire Lacroix, cardiaque au dernier degré, n’aurait jamais dû travailler ce jour-là…

Tragédie de l’histoire, René Lacroix était un policier proche du PSU, un catho de gauche qui était monté au créneau ce jour-là pour éviter qu’il y eût du grabuge.

Juin s’avère plus meurtrier encore.

Après que, dans La Rochelle, des patrouilles gaullistes et d’extrême droite ont défié, armées, la population, au grand dam de Michel Crépeau ; que les maires socialistes de Lormont et Talence ont été victimes d’attentats à l’explosif ; qu’on a tabassé allègrement les colleurs d’affiches et vandalisé plusieurs cités universitaires, le jeune Gilles Tautin est retrouvé noyé dans la Seine, le 7 juin. Âgé de 17 ans, cet apprenti maoïste – « on n’est pas sérieux quand… » –, solidaire des grévistes de l’usine de Flins, s’est jeté à l’eau pour échapper à la charge policière… à moins que quelques pandores l’aient poussé.

Dans la nuit du 10-11 juin, dans les usines Peugeot Sochaux à Montbéliard, Pierre Beylot est abattu par un CRS d’une balle dans le cœur. Il avait 24 ans, une femme et une petite fille. Son meurtrier fut muté mais jamais inquiété.

À la suite de la charge des « casqués », Henri Blanchet, 49 ans, son camarade, est retrouvé mort. Massacré à coups de bidule ? Ou tombé d’un mur, d’un pont ?

À Peugeot Sochaux, la violence policière a fait 150 blessés, dont plusieurs touchés par balle. Certains ont été amputés…

 

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Nommé, le 31 mai 1968, sinistre de l’Inférieur, Raymond Marcellin entretiendra la tension durant un peu plus de cinq longues années, interdisant les mouvements subversifs, emprisonnant les Krivine, Geismar, Le Bris, Le Dantec… collaborant avec les dictatures ibériques, grecque, latino-américaines…

(Nous en reparlerons si Dieu nous prête vie autour du livre de notre ami Maurice Rajsfus « Sous les pavés, la répression », éd. Cherche-Midi, 1998-2018.)

Dans son long métrage, Jean-Luc Magneron convoque une jeune chirurgienne dentiste. À Paris, elle a vu des agitateurs démonter des grilles entourant des arbres sous le regard impassible de CRS et exhortant les étudiants alentour à les rejoindre. En guise de provocation, ils se sont mis à se masturber devant la maréchaussée.

Plus tard, notre orthodontiste dira les avoir reconnus, le 30 mai, lors du raz de marée gaulliste (400 000 manifestants).

Mais elle ne précise pas si ces barbouzes agitées du gourdin criaient avec d’autres amis de l’ordre : « Cohn-Bendit à Dachau ! »…

 

Bonus

À lire et à offrir absolument, de notre ami Max Curry, « Au printemps fleurissent les pavés », roman graphique illustré par Hubert Poirot-Bourdain, éd. de La Martinière, 14,90 €.

Une fiction à la précision historique qui rafraîchit les mémoires. Les illustrations donnent véritablement à ce roman graphique des airs de carnet de terrain croqué dans le vif des événements (N'hésitez pas à visiter son site ici). Un grand bravo ! 

 

 

au printemps

 

 

disponible ici

 

« C’est français, c’est la police française », monsieur Ramirez dans « Papy fait de la résistance ».

 

 

* Vers extrait de “Mai 68” écrit par le très regretté Jean-Michel Caradec.

par Maxime Le Forestier, Olympia 73, paroles du regretté Jean-Michel Caradec

Par Jean-Michel Caradec


 

** Slogan lu sur les murs du théâtre de l’Odéon, envahi pour soulager la Sorbonne, sur les recommandations du peintre anarcho-surréaliste Jean-Jacques Lebel, inventeur du happening en Europe. Le Centre Georges-Pompidou consacre à ce dernier un « montrage », « Jean-Jacques Lebel, l’outrepasseur », jusqu’au 3 septembre, qui invite « le visiteur à cesser d’être un “consommateur résigné” ».

 


Le slogan "CRS SS" s'est installé dans le répertoire contestataire et militant dans les années 60. Pourtant il date en fait de 1948. Trois ans après la fin de la guerre, les mineurs qui vivent une des grèves les plus dures et les plus violemment réprimées de l'histoire sociale, font rimer CRS et SS.

https://www.franceculture.fr

 

 

18 mai 2018

Le rêve assassiné d’Yitzhak Epstein

“Pour qu’un rêve demeure merveilleux, ne le réalisez pas

Amos Oz, écrivain israélien

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais à l’heure des soixante-dix ans de la fondation de l’État d’Israël et de son corolaire, la Nakba, j’avais préparé un post autour de la judéité non sémitique du cher Darius Milhaud, mais l’horreur de l’actualité à Gaza m’a fait préférer vous présenter des extraits de « La question disparue » d’Yitzhak Epstein.

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Né en Biélorussie en 1862, Yitzhak, sioniste historique, est un pédagogue de renom, un des « inventeurs » de l’hébreu moderne, qu’il enseigne directement dans cette langue qui permet de dîner avec le roi Salomon sans interprète.

Il fait partie de la première Aliyah, de la première vague d’immigration en Palestine, entre 1882 et 1905.

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Pionniers juifs à Rehovot

 Beaucoup fuient les pogroms « sponsorisés » par l’État tsariste, qui a cette jolie devise : « Le peuple a faim, donnons-lui du juif ! »

Le mouvement sioniste, créé par Theodore Herzl, n’en est qu’à ses balbutiements. Les juifs persécutés préfèrent largement immigrer aux Amériques ou en Europe de l’Ouest plutôt que dans l’ingrate Palestine.

Dès 1886, Yitzhak Epstein s’installe dans l’une des premières bourgades juives, à Roch-Pina, en Galilée. 

Peut-être convient-il de rappeler que le sionisme naît à une époque de conquêtes coloniales européennes, qu’il est le fruit de l’antisémitisme européen (Cf. l’affaire Dreyfus, qui a épouvanté Herzl), qu’il est athée mais reposant sur « le Livre des livres » (dixit Ben Gourion), européocentré (donc méfiant envers les Orientaux et hostile à la pratique du yiddish), et que son droit au retour est fondé sur le mythe de la Diaspora, consécutive à la destruction du Temple, en 70 apr. J.-C.

(Par ailleurs, il existe le Bund, puissant parti socialiste regroupant force révolutionnaires du Yiddishland, évidemment opposé à toute idée de foyer national.

Sans omettre la forte participation juive aux divers partis socialistes puis communistes : l’égalité sociale égale l’égalité pour tous, y compris les juifs.)

Au 7e Congrès sioniste, à Bâle, en août 1907, Yitzhak Epstein présente ce texte à la fois touchant, lourd de coups de grisou et tragique aujourd’hui.

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Premier congrès sioniste à Bâle en 1897.

(Pour en faciliter la lecture, je ne signalerai pas les coupes effectuées dans le texte originel. Lequel est assez difficile à trouver sur le Web, sauf en anglais, sous le titre de « The Hidden Question ».)

« Parmi les questions difficiles liées à l’idée de renaissance de notre nation dans sa patrie, il en est une dont l’importance est égale à celle de toutes les autres à la fois : c’est la question de notre attitude à l’égard des Arabes. Elle a été absolument ignorée des sionistes, qui ne connaissaient pas le pays ni ses habitants.

Le fait qu’il a été possible d’ignorer une question aussi fondamentale après trente ans d’action d’établissement d’une population juive, qu’il faille encore en parler comme d’une question neuve est un fait attristant et témoigne assez clairement de la légèreté d’esprit qui règne dans les rangs de notre mouvement.

Dans cette terre, qui est notre patrie bien aimée, vit tout un peuple qui y est établi depuis des siècles et qui n’a jamais songé à la quitter.

Cela fait quelques années que l’on nous dit que la population du pays compte 600 000 âmes. Si l’on en déduit les 80 000 Juifs, il reste qu’il y a, aujourd’hui, en Palestine, un demi-million d’Arabes, dont 80% ne vivent que de l’agriculture et détiennent toutes les terres cultivables. Il est temps d’extirper cette fausse idée répandue chez les sionistes qu’il y a en Palestine des terres incultes par manque de main-d’œuvre agricole ou par l’incurie de ses habitants. Il n’y a pas de terres désertées. Au contraire ! le fellah arabe s’efforce constamment d’adjoindre à son lopin les terres incultes adjacentes si elles n’exigent pas un travail excessif.

Nous achetons ces terres, en général, soit à des grands propriétaires terriens qui se les sont appropriées, par la tromperie ou la spoliation, et qui les donnent en métayage aux paysans, soit à des villageois qui vendent une partie de leur propriété. Selon la coutume du pays, la terre passe d’un propriétaire à l’autre ; mais les métayers restent en place. En revanche, lorsque c’est nous qui acquérons ces terres, nous en expulsons les occupants antérieurs. Il est vrai que nous ne les renvoyons pas sans indemnisation. Nous ne lésinons pas sur le nombre de pièces d’or, au moment de leur renvoi. Mais si nous ne voulons pas nous leurrer nous-mêmes, il faut bien reconnaître que nous expulsons aussi des malheureux de leurs misérables propriétés et que nous ruinons leur gagne-pain. Il est vrai que la bourgade juive leur procurera parfois un travail bien mieux rétribué que celui que leur procurait leur pauvre labeur sur leur métairie. Cependant, nous ne pouvons nous engager à leur trouver du travail en permanence.

Le fait que nous fassions un don à cet Arabe ne sera jamais, à ses yeux, une compensation pour le champ dont il a été privé ; il acceptera bien le bienfait, mais n’oubliera pas le mal qui l’a précédé !

Nous commettons une grave erreur, au plan psychologique, dans nos rapports avec ce grand peuple peu enclin aux concessions. L’Arabe, comme tout être humain, est attaché à sa patrie. Il est lié au paysage de sa terre natale par toute sorte de liens, dont l’un lui est particulièrement précieux : les tombes de ses aïeux.

J’entends toujours la plainte de ces femmes arabes, le jour où leurs familles avaient quitté le village de Djouni – aujourd’hui, la bourgade de Roch-Pina – pour aller s’établir sur le plateau du Hauran, de l’autre côté du Jourdain. Les hommes chevauchaient leurs ânes et les femmes suivaient en se lamentant amèrement, emplissant la vallée de cette lamentation et s’arrêtant, de temps à autre, pour baiser les pierres et le sol.

Peut-on se fier à cette manière d’acquérir des terres ? Est-elle digne de notre entreprise ? Cent fois non ! Ce peuple a été le premier à proclamer le précepte : « la terre ne sera pas vendue pour toujours ! ».

Les Arabes sont ce grand peuple distingué par ses qualités physiques et son intelligence. Il vit sur notre terre depuis dix siècles. Mais, pour notre bonheur, il occupe un espace si vaste de la surface du globe qu’il peut nous laisser nous rétablir dans cette partie de notre patrie ancestrale qu’il n’a pas occupée lui-même. Non seulement, il le peut, mais il doit, pour son propre bien, laisser les Juifs se rétablir dans leur patrie, car il est incapable d’améliorer seul sa situation et sortir de sa misère et de son ignorance ; seul le peuple juif peut l’aider à le faire.

Nous n’avons nulle arrière-pensée de domination ni désir d’effacer l’identité nationale de nos voisins. Nous venons nous établir parmi eux avec des intentions pures.

Il faut donc que nous fassions alliance avec les Arabes, que nous concluions avec eux un accord qui bénéficie aux deux parties, et à l’humanité tout entière.

Toute nouvelle usine, toute nouvelle agglomération que nous établirons, toute institution nouvelle doivent nous rapprocher de notre but, pourvu qu’ils bénéficient également aux habitants du pays.

Pour acquérir notre patrie, nous nous sommes adressés à toutes les puissances qui y possèdent quelque intérêt [Ottomans puis Britanniques]. Nous avons ignoré les vrais maîtres du pays. Nous devons coopérer étroitement avec le peuple arabe. Ouvrons aux habitants du pays les portes de nos établissements publics : nos hôpitaux, nos dispensaires, nos écoles, nos bibliothèques, nos restaurants populaires, nos caisses d’épargne et de crédit. Dans nos écoles, il faudra accorder une place importante à l’enseignement de la langue arabe, y admettre volontiers les enfants arabes.

Nous devrons également nous éloigner, dans nos écoles comme dans toutes nos institutions, d’un esprit de nationalisme étroit et mesquin, qui ne verrait que lui-même. Nous y introduirons libéralement les sciences, les techniques, le travail manuel et la culture physique. Il ne s’agit pas, pour nous, de judaïser les Arabes, mais bien de les former à une vie plus pleine, à une vision du monde plus étendue et plus avancée, pour qu’ils puissent, le jour venu, être des alliés loyaux, des compagnons et des frères.

Nous serons les annonciateurs de la paix qui réconcilieront les forces religieuses antagoniques.

Nous devons étudier le psychisme de nos voisins et arriver à bien les connaître. Il faut avouer, non sans honte, que rien n’a été fait jusqu’ici ; aucun Juif ne s’est consacré à cette tâche de sorte que nous sommes parfaitement ignorants de ce que sont les Arabes. Il est temps d’apprendre !

“Je les mènerai chacun dans son héritage, chacun dans son pays. Et s’ils apprennent les voies de mon peuple […] ils jouiront du bonheur au milieu de mon peuple », Jérémie, 122, 15-16.

Enseignons-leur la bonne voie ; qu’ils se relèvent et nous serons relevés également. »

En 1948, les sionistes raflent, au terme d’une guerre d’épuration ethnique voulue par Ben Gourion (mais pas partout appliquée…), 55 % de la Palestine mandataire, dont ils n’avaient acheté que 10% du territoire aux propriétaires arabes. Mais surtout 80% des terres céréalières et 40% de l’industrie reviennent dans l’escarcelle du nouvel État dit hébreu. Le droit au retour ne s’appliquera jamais aux « habitants du pays »…

Après une belle carrière de pédagogue à l’Alliance israélite universelle, à Salonique et à Tel-Aviv notamment, Yitzhak Epstein meurt, en 1943, aux États-Unis. 

 

 

Bonus 

 

« ÉTOILE D’OR » par Herbert Pagani 

 

Si vous désirez lire la lettre en anglais c'est par ici :

Yitzhak Epstein

THE HIDDEN QUESTION.
August 1907. Yitzhak Epstein
(lecture delivered at the Seventh Zionist Congress in Basel
)

Among the difficult issues regarding the rebirth of our people in its homeland, one issue outweighs them all: our relations with the Arabs. This issue, upon whose correct resolution hinges the revival of our national hope, has not been forgotten by the Zionists but has gone completely unnoticed by them and, in its true form, is barely mentioned in the literature of our movement. Although in recent years some disconnected words about this have appeared in various writings, these, however, have been in the context of claims by the Jews in Palestine (Eretz Israel) who deny the possibility of any real Zionist effort, or in accounts of the Arab nationalist movement. The loyal Zionists have not yet dealt with the issue of what our attitude to the Arab should be when we come to buy land from them in Palestine, to found settlements and, in general, to settle the country. The Zionists' lack of attention to an issue so basic to the settlement is not intentional; it went unnoticed because they were not familiar with the country and its inhabitants, and, furthermore had no national or political awareness.

The sad fact that it is possible to ignore a fundamental issue like this, and after 30 years of settlement activity to speak about it as if it were new, virtually proves the irresponsibility of our movement, which deals with issues superficially and does not delve into their core.

Since the emergence of the national movement, Zionist leaders have continuously studied the arrangements and the laws of the land, but the question of people who are settled there, its workers and its true owners, has not arisen, not in practice and not in theory..... While governmental procedures, the difficulties in purchasing land and constructing homes, the ban against entry of Jews - these and more have hampered immigration to Palestine, obstacles related to Arabs do not appear numerous. And if our brothers in Palestine did not entirely grasp the seriousness of the question, it certainly did not occur to the Zionists who live far from the arena of activity. We devote attention to everything related to our homeland, we discuss and debate everything, we praise and criticise in every way, but one trivial thing we have overlooked so long in our lovely country: there exists an entire people who have held it for centuries and to whom it would never occur to leave.

For a number of years we have been hearing that the population of the country exceeds
600,000. Assuming that this number is correct, even if we deduct from it 80.000 Jews , there are still over half a million Arabs in our its land, 80 percent of whom support themselves exclusively by farming and own all the arable land. The time has come to dispel the misconceptions among the Zionists that land in Palestine lies uncultivated for lack of working hands or laziness of the local residents. There are no deserted fields. Indeed every Arab peasant tries to add to his plot from the adjoining land, if additional work is not required. Near the cities they even plow the sloped hillsides and, near Mettulah, the indigent Arab peasants plant between the boulders, as they do in Lebanon, not allowing an inch of the land to lie fallow. Therefore, when we come to take over the land, the question immediately arises: what will the Arab peasant do when we buy their lands from them?...

In general we have made a crude psychological blunder in our relationship with a large, if assertive and passionate people. At a time when we are feeling the love of the homeland with all our might, the land of our forefathers, we are forgetting that the people who live there now also have a

sensitive heart and a loving soul. The Arab, like any man, has a strong bond with his homeland; the lower his level of development and the more narrow his perspective, the stronger his bond to the land and to the region, and the harder it is for him to part from his village and his field. The Muslim will not abandon his country, will not wander far: he has many traditions which bind him to the soil of his homeland, the most dear to him being respect for the graves of his forefathers. To understand the depth of this feeling, one has to know that these Orientals venerate their dead, and they visit their graves and involve their ancestors in the events of their lives, their celebrations and their sorrows. I can still hear the dirge of the Arab women on the day their families left their village of Ja'una, today Rosh Pina , to settle in Hawran, east of the Jordan. The men rode asses and the women walked behind them, bitterly weeping, and the valley was filled with their keening. From time to time they would stop to kiss the stones and the earth. Even when the fellahin themselves sell some of the village land, the issue of acquisition is not resolved. The fellah, in anguish from the burden of heavy taxes, may decide in a moment of despair and sometimes with the encouragement of the village elders, who receive a hefty sum for this to sell the field; but the sale leaves him with a festering wound that reminds him of the cursed day that his land fell into the hands of strangers. I have known fellahin who, after they sold the land, worked for the Jews together with their wives and who managed to save money. As long as the wages were good, they sealed their lips, but when the work ended, they began to grumble against the Jews and dispute the purchase.

Can we rely on such a method of land acquisition? Will it succeed and does it serve our goals? A hundred times no. A nation which declared: "but the land must not be sold beyond reclaim", and which gives preference to the rights of one who cultivates the land over one who buys it, must not and cannot confiscate land from those who work it and settled on it in good faith. We must not uproot people from land to which they and their forefathers dedicated their best efforts and toil. If there are farmers who water their fields with their sweat, these are the Arabs. Who could place of value all the toil of the fellah, plowing in torrential rains, reaping in the hot summer, loading and transporting the harvest?....

But let us leave justice and sensitivity aside for a moment and look at the question only from the point of view of feasibility. Let us assume that in the land of our forefathers we don't have to care about others and we are allowed - perhaps even obligated - to purchase all the lands
obtainable. Can this type of land acquisition continue? Will those who are dispossessed remain silent and accept what is being done to them? In the end, they will wake up and return to us in blows what we have looted from them with our gold! They will seek legal redress against the foreigners who have torn them from their lands. And who knows, but they will then be both the prosecutors and the judges... The people are brave, armed, excellent marksman, have superb cavalry,, and are zealous of the nation and especially have not yet weakened; they are after all but a fraction of a large nation which controls all the surrounding lands: Syria, Iraq, Arabia and Egypt.

It's easy to dismiss these words and to view them as disloyalty to the ancient and eternal national ideal. But if we weigh the matter disinterestedly, we must admit that it would be folly not to consider with whom we are dealing and the extent of our power and the power against us. Heaven forbid that we close our eyes to what is happening sooner, perhaps, than we imagine. One can definitely say, that at the present time, there is no Arab national or political movement in Palestine. But this people has no real need of a movement: it is large and numerous and does not require a revival because it never ceased to exist for even a moment. In its physical growth, it exceeds all the nations of Europe... Let us not make light of its rights, and especially let us not, Heaven forbid, take advantage of the evil exultation of their own brothers. Let us not tease a sleeping lion! Let us not depend upon the ash that covers the embers: one spark escapes, and soon it will be a conflagration out of control.

It is not my belief that in our homeland we must be servile and surrender to its inhabitants. But we

can dwell among them in courage and strength, secure in our settlements; and in the land of sun, we shall also refresh ourselves, renew our blood and be heartened. But we sin against our nation and our future if we facilely cast aside our choicest weapon: the justice and the purity of our cause. As long as we hold to these principles, we are mighty and need fear no one, but if we abandon them - our strength is in vain and our courage for nought...

The Jewish settlement has already given bountifully to the inhabitants of the land: the situation of the towns and villages near new settlements has improved; hundreds of craftsmen - masons, builders, painters, donkey and camel handlers - and thousands of labourers have found work in the settlements; commence has increased, as has the demand for dairy products and produce. And yet all this cannot make up for what we have distorted. For the good we shall not be remembered, but the bad will not be forgotten. It is impossible to buy love, but how easy to establish enemies among the simple fellahin. Powerful is the passion of those who have been uprooted from their land.

It is time to open our eyes to our methods! If we don't want to ruin our work, we must consider every step we take in our homeland, and we must urgently solve the question of our relations with the Arabs before it becomes the “Jewish question". We must not rest content with the current situation! Heaven forbid that we should digress even momentarily from our act of creation, from the future, but whenever what we believe to be the national good violates human justice, this good will become a national sin from which there is no repentance. Our ideal is so noble and our young people yearn to realize in it the social ideals which throb in humanity these days. But this means that we must distance ourselves from the ugly and from anything which resembled it, i.e. from every deed tainted with plunder.

When they come to our homeland, we must uproot all sorts of conquest or expropriation. Our motto must be: live and let live! Let us not cause harm to any nation, and certainly not to a numerous people, whose enmity is very dangerous...

After we own the uncultivated land, we shall turn our attention to the cultivated land. This will be acquired not to expel the tenants but on condition of having them remain on the land and improving their lot by introducing good agricultural methods. Gradually they will switch from the old ways of extensive farming to intensive farming. When the land yields better returns, it will be sufficient for the Jews and the fellahin together. As enlightened owners, we will devote some money to improving the lot of the tenants, because their welfare is our welfare. We shall benefit the residents, not furtively with bribes or gold in order to rid ourselves of them but in true material and spiritual ways. Our agronomists will advise them, teaching them the sciences of agriculture, husbandry and cross-breeding, and show them the scientific ways to fight cattle and poultry epidemics and pests of the field, vineyard and garden. They will be able to cheaply purchase medicines against disease and, when in need, will have access to the Jewish doctor. Their children will be accepted in our schools, and when we can relieve the burden of the tithe, they will also be relieved. Although in the early days they will view us with suspicion, not believing the innovations and even less the innovators, but from day to day our integrity will become evident, and they will see the innocence of our aspirations and benefit of our reforms, which will undoubtedly succeed in the hands are such a diligent, wise and frugal people. The Arab fellah is smart and has more commonsense than the farmers of many other countries. And then the Arab tenants will know us at our best, and they will not curse the day the Jews came to settle their land but will remember it as a day of redemption and salvation....

This is not a dream. It is difficult but easy, loyal and more productive than the systems that we used until now. If instead of disinheriting the Druze from Mettulah, we would divide the land with them, then we would not have to spend even half of what we spend on bribes to the wicked, expulsion of indigent families, court cases and lawyers, and untenable compromises. We would not have to

enslave ourselves to the butchers, and we would sit in security with our neighbours and work our plots in security. Druze respect education, and they would send their sons and daughters to our schools, and in coming generations we could find in them not only honest neighbours but also loyal friends. And this is true of other settlements. We have spent a fortune to gain sworn enemies at a time that we could have spent less - or even more - and acquired friends, enhanced our honour, sanctified the name of Israel and advanced our goals --- opening the ports of hearts, which are more important than the ports of the coast.

Our methods of land acquisition must be a direct extension of our relations with the Arab nation in general. The principles which should guide us when we settle among this nation are as follows:

A the Jewish people, the foremost with regard to justice and the law, egalitarianism and the brotherhood of man, respects not only the individual rights of every person but also the national rights of every nation and ethnic group.
B the people of Israel, yearning for rebirth, is in solidarity - in belief and deed - with all nations who are awakening to life and treats their aspirations with love and goodwill and fosters in them their sense of national identity.

These two principles must be the basis of our relations with the Arabs....
We must therefore enter into a covenant with the Arabs which will be productive to both sides and to humanity as a whole. We will certainly agree to this covenant, but it also requires the agreement of the other side; and that we shall gain gradually through practical deeds which are of benefit to the land, to us and to the Arabs....

We shall be an angel of peace, who mediates among the discordant religious sects, and we can do all this in the purity of our aspirations and our beliefs, we alone, not others.
And when we bring education to our ally and work together with him, let us not forget one principle.. Just as the teacher is obliged to know the soul of his pupil and his inclinations, so too it is not enough to hold before us the end goal, but we must also have a proper understanding of the Arab nation, its characteristics, inclinations, hopes, language, literature and especially a deep understanding of his life, customs, pain and suffering.... We are entering an environment still living in the sixteenth century, and in all we do we must take into consideration the spiritual condition of this nation today. If we desire to lead someone anywhere, we must take them from where he is right now; otherwise he would not be able to follow us. We must, therefore, study and understand the psyche of our neighbours. It's shameful to say that we have not yet done anything at all about this, that no Jew has yet devoted himself to this study, and that we are absolutely ignorant of everything regarding Arabs and that all that we do know it gleaned at the market place. It is time to educate!

One can object to this lecture on several grounds, but on one thing, the lecturer dares assert with certainty: these words were said in the spirit of our nation, in the spirit of world justice, imprinted on us ever since we became a people.

The prophet of the Diaspora, when he came to speak about the division of the land, said:" you shall divide it by lot for an inheritance unto you and unto the strangers that sojourn among you, which shall beget children among you, and they shall be unto you as native-born children of Israel, they shall have inheritance with you among the tribes of Israel. And in whatever tribe the stranger sojourns, there shall you give him his inheritance, says the Lord God." Ezekiel,47: 22-23.

As great prophet from Anatot, who preceded Ezekiel, when he came to prophesise bad tidings to the evil neighbours who threatened the inheritance of Israel, concludes: " And after I have plucked them up, I will again have compassion on them, and I will bring them again each to his heritage and each to his land. And it shall come to pass, if they will diligently learn the ways of my people.... Then shall they be built up in the midst of my people" Jeremiah 12, 15-16..

Come, let us teach them the right path; we shall build them up, and we to shall be built. 

09 mai 2018

Marx, Marcuse, Marchais et autres Mai-disances

L’idée de révolution n’a plus de présence pratique dans la période actuelle. […]

Elle sert de référence, de code, elle permet un marquage, une discrimination symboliques […]. 

Elle permet de répartir les idéaux, les idéologies, et leurs partisans, en camps bien distincts

et suscite enfin cette surenchère aussi grotesque que répandue qui fait qu’on rencontre toujours plus révolutionnaire que soi…

Claude Orsoni,
“La Révolution en question” (1984).

 

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais ce week-end, c’était le bicentenaire de la naissance de Karl Marx. C’est pourquoi la République populaire de Chine, ayant retenu les leçons du confucianisme, a offert à Trèves, sa ville natale, une magnifique statue de cinq mètres et demi de hauteur.

5-5 comme le 5 mai.

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Que reste-t-il de celui qui peut avant de disparaître affirmait qu’il n’était pas marxiste ?

En forme de boutade, nous pourrions répondre qu’il est plus lu et commenté par les éditorialistes de BFM Business que par les black blocs, qui ont abandonné la faucille mais pas le marteau, ou les zadistes férus de permaculture.

« Excellent lecteur de Karl Marx » selon le philosophe « communiste » Louis Althusser, Raymond Aron aurait-il terrassé son collègue d’agrégation Jean-Paul Sartre ? Ce libéral qui a étudié « le Capital » dès 1931 et en allemand n’a jamais caché son admiration pour le Marx économiste et, bien sûr, sa défiance pour le Marx philosophe de l’Histoire. Ce qui ne l’empêchait pas de voir dans l’orthodoxie d’État soviétique un dévoiement de la pensée du prophète de Trèves.

Bref, de Rosa à Korch, en passant par Morris, Kautsky, Plekhanov, Lénine, Bernstein, Gorter, Pannekoek, Gramsci, sans oublier Bordiga, Munis, Janover, Rubel, Kurz ou… Minc (!), on trouve de tout à la Saint-Marxritaine.

Dès juin 1968, Raymond Aron écrit « la Révolution introuvable. Réflexions sur les événements de mai ». Or, à l’époque, comme le dit le coruscant Jean-Christophe Bailly (« Un arbre en mai », Seuil), Marx est un fond de sauce, les étudiants révolutionnaires ne l’ayant pas vraiment étudié. Dans le milieu contestataire, on débat de la Commune de Paris ou de la Révolution espagnole. On a très peu lu Guy Debord, un peu plus Henri Lefebvre, pas tellement Herbert Marcuse. Pourtant, c’est l’auteur de « l’Homme unidimensionnel » (“One-dimensional Man”, 1964, Boston, traduit en français trois ans plus tard) que les médias et le PCF vont mettre en avant.

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« Un des maîtres à penser de ces gauchistes, écrit l’ineffable Georges Marchais dans « l’Humanité » du 3 mai 1968, est le philosophe allemand Herbert Marcuse qui vit aux États-Unis. » Bref, un Boche au service de l’impérialisme yankee !

Et de fustiger dans le même papier le Mouvement du 22 mars Nanterre « dirigé par l’anarchiste allemand » Cohn-B(a)ndit.

Les deux présentent l’avantage d’être juifs et teutons. Contre-attaque des étudiants qui entre deux lancers de pavés scandent « nous sommes tous des juifs allemands » en soutien à Dany.

Juif et allemand comme Marx ?

Ah bah non ! Carlitos est le fils d’un juge converti au luthérianisme. Son grand-père était rabbin, mais lui n’est pas de religion hébraïque, même s’il présente un certain goût pour l’apocalipse. D’ailleurs il est peu porté sur l’opium du peuple, les cigares et l’alcool fort lui suffisent.

Ça y est ! J’ai franchi la ligne !

Mais quelle ligne ?

Savez-vous qu’un double spectre hante le communisme ? Celui de la malhonnêteté accouplée à l’arrogance intellectuelle. C’est un poison, une drogue. Plutôt que de l’affronter à fleuret moucheté, il faut discréditer l’ennemi de classe…

Il y a un couple de décennies, votre serviteur a fréquenté un cercle de discussion composé de libertaires et marxistes dits anti-autoritaires. Une des conditions de la participation aux débats était de demeurer courtois. Pas de coups bas (sauf « libre »), pas d’insultes, pas de médisances. « Ce n’est pas parce que Marx avait des furoncles que je dois en avoir ! » s’écria un jour une charmante jeune Vénézuélienne. On a beau s’appeler camarade, on apprécie la lutte des crasses, l’amitié passant souvent après les idées, qu’il convient de faire triompher sous peine d’être un petit bourgeois.

Le comte Jean d’Ormesson ne saurait être ainsi qualifié. Néanmoins, c’est lui qui en tant que secrétaire général adjoint du Conseil international de la philosophie, dépendant de l’Unesco, organise, dès le 7 mai 1968, le colloque ayant pour thème : « L’influence de Karl Marx sur le développement de la pensée scientifique contemporaine ». Nous sommes en plein cent cinquantième anniversaire et parmi les têtes d’affiche françaises figurent Raymond Aron, Alfred Sauvy, Louis Althusser, Roger Garaudy et… Herbert Marcuse. Des intellectuels italiens, américains, soviétiques sont présents, mais pas de Chinois. À peine remis des hécatombes de la Révolution culturelle, l’empire du Milieu n’est pas adhérent à l’Unesco.

Herbert Marcuse, qui a théorisé la violence anticapitaliste, semble comme désolé que les étudiants, en guise d’hommage, passent des cours magistraux aux travaux pratiques. Celui qui a écrit : « Il est d’une importance qui dépasse de loin les effets immédiats que l’opposition de la jeunesse contre “la société d’abondance” lie rébellion instinctuelle et rébellion politique » se terre dans son hôtel et refuse tout interview.

De son côté le « Divin Rouquin » a déclaré : « Si vous voulez, je suis marxiste comme Bakounine l’était : Bakounine a traduit Marx. […] Je crois que je me suis déterminé à partir des positions de la Commune ouvrière de Kronstadt où des anarchistes luttèrent contre la mainmise du parti bolchevique sur les soviets. Par conséquent, je suis très antiléniniste. »

Mais pas antiprovocation bien sûr. « Marcuse, connais pas », fanfaronne le Zorro de la mauvaise foi qui sait l’affection intellectuelle que Rudi Dutschke, son homologue d’outre-Rhin, porte au vieux Marcuse.

Pis, Dany, depuis Rome, urbi et orbi donc, traitera l’auteur d’ « Eros et Civilisation » d’agent de la CIA !

Ce qui est faux mais perfide…

En juin 1941, le président Roosevelt encourage la naissance de l’Office of the Coodinator of Information monté par l’avocat William Donovan. Dès août la section recherches et analyses voit le jour. Bill Donovan recrute des gens de l’image, des cinéastes, dont John Ford et Merian Cooper (réalisateur de « King Kong » en 1933 et pilote de guerre formé en France), et des intellectuels et philosophes comme Herbert Marcuse, qui ayant fui le nazisme avec sa petite famille tire le diable par la queue. L’ancien sympathisant spartakiste analyse l’évolution du régime hitlérien tout en fournissant quelques pistes de réflexion pour l’après-guerre.

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Will Bill Donovan

Dissous en juin 1942 et placé directement sous les ordres de Maison blanche, l’OCI (ou COI in French) devient l’OSS, Office of Strategic Services. Oui, comme OSS 117.

Au grand dam du FBI et des services secrets militaires US, l’OSS va œuvrer en Afrique du Nord française, dans la métropole au côté de la Résistance puis dans l’ensemble de l’Europe occidentale.

Après guerre, l’organisation, qui emploie près de 20 000 personnes, est démantelée. La branche R&A tombe dans l’escarcelle du Département d’État. Et las qu’on ne fasse plus guère appel à ses compétences, Marcuse rejoint l’université en 1951.

Entre-temps, en 1947, la CIA a été créée. Et donc, l’antinazi Marcuse n’a jamais travaillé pour elle…

Le ping-pong continue.

Une légende urbaine tenace veut que Dani le rouge ait eu pour amoureuse Françoise Missoffe, devenue de Panafieu, fille du ministre UNR chahuté lors de la légendaire inauguration de la piscine du campus de Nanterre en 1968. Que nenni ! nous affirme Jean-Pierre Duteuil, alter ego du marxiste libertaire de Montauban, « ces rumeurs-ragots [ont] surtout été colportées par les staliniens et la presse de caniveau de l’époque » pour accréditer « les liaisons dangereuses » des anars avec le pouvoir gaulliste.

Cohn-Bendit a évoqué Bakounine traducteur de Marx.

Rarement traduction ne coûta aussi cher…

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De gauche à droite : Marx, Engels et Bakounine

Au congrès de septembre 1872, les ruines de la Commune fumant encore, l’Internationale se déchire entre marxistes, anarchistes, blanquistes, modérés anglais… Le torchon brûle surtout entre Marx-Engels et Bakounine. Ces derniers temps, par les deux compères, Mikhaïl a été accusé d’être un agent de la police russe, d’avoir voulu capter l’héritage des prétendus fonds mis à la disposition de Herzen, d’être un maître chanteur et d’avoir escroqué Marx dont il n’a pas mené à bien la traduction des œuvres en russe. L’éditeur Poliakoff a fait une avance à Bakounine et rien, des nèfles, pas de traduction !

H.-E. Kaminsky écrit : « La réputation de Bakounine n’est pas atteinte par ces calomnies. Mais en introduisant ces méthodes de la lutte fractionnelle dans l’Internationale, Marx crée un précédent qui pèse lourdement sur tout le mouvement ouvrier. Nombre de ses disciples imiteront les bassesses de leur maître, sans avoir l’excuse de son génie ! »

Seul spolié dans l’affaire, Poliakoff n’en tiendra jamais grief à Bakounine.

L’Internationale sera marxiste ou ne sera pas. Elle est délocalisée à New York pour mieux se dissoudre… Marx a obtenu ce qu’il voulait…

Biographe du « Maure », le communiste de conseil Otto Rühle écrit : « Qu’il [Marx] se soit servi pour triompher objectivement de moyens aussi honteux que de souiller son adversaire, c’est un geste déshonorant qui ne salit pas Bakounine et qui avilit au contraire son auteur. On voit bien là le trait fatal d’un caractère : ni les questions politiques, ni le mouvement ouvrier, ni l’intérêt de la révolution, rien ne passe jamais pour Marx qu’après le souci de sa propre personne. Qu’un concile de révolutionnaires internationaux prêt à faire sauter à la première occasion le code de la propriété personnelle et de la morale bourgeoise ait chassé, proscrit, expulsé, sur la dénonciation de son chef, le plus génial, le plus héroïque, le plus fascinant de ses membres sous le prétexte d’une infractions aux lois bourgeoises de la propriété, c’est une des plus sanglantes plaisanteries de l’Histoire. »

Laissons conclure Raymond Aron : « La dernière fois que j’ai rencontré [Marcuse] – nous sommes personnellement en bons termes en dépit de nos désaccords – je lui ai dit : “En somme, votre philosophie, c’est la violence pour arriver à une société complètement pacifiée.” Il m’a répondu : “C’est exactement cela.” »

Et pourtant, l’auteur de « l’Homme unidimensionnel » avait écrit : « La fin doit apparaître dans les moyens… »

Sans rancune, Carlitos, et merci de nous avoir fait comprendre que l’instinct de mort gouvernait le capitalisme.

Avec un peu de retard, bon anniversaire !

PS : il faudra un jour que je vous entretienne de sa descendance. N’en déplaise à certains, la lignée de Jenny et du Maure est française et non allemande ou anglaise…

 

Bonus :

• Raymond Aron analyse Mai 68

 



• “La dialectique peut-elle casser des briques ? » de René Viénet, 1973

 



  • Film "Le jeune Karl Marx"

 

 


 

02 mai 2018

1898-1901, David Fagen versus the US Empire

 “J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant,
mordre la crosse de leurs fusils

Arthur Rimbaud, “Une saison en enfer”

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais depuis qu’enfant j’ai vu « Omer Pacha » en feuilleton à la télé, j’ai toujours aimé les bons traîtres.

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Bien sûr, Omer Pacha, officier austro-serbe, n’a pas choisi d’emblée de servir la Sublime Porte. Loin du feuilleton signé Christian-Jaque, le père de « Fanfan la tulipe », le vrai Omer Pacha n’était pas un amoureux romantique trahi par sa hiérarchie mais un fervent converti à l’islam devenu grâce à son intelligence hors du commun gouverneur militaire d’Istanbul et ministre de la Guerre de l’Empire ottoman.

Qu’importe, j’aime depuis et aussi le lieutenant Dunbar de « Danse-avec-les-loups », son homologue devenu « le Dernier Samouraï » – on peut être scientologue et formidable acteur… – le Eanes de « Sandokan »…

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Sans oublier les bons traîtres en vrai : Marlene Dietrich, sa camarade Dora Schaul (du « travail allemand »), Daniel Ellsberg (des Pentagon Papers), Julian Assange, Edward Snowden, voire le futur poète et écrivain irakien Salah al Hamdani, qui, soldat, fut emprisonné et torturé pour avoir organisé l’évasion d’enfants kurdes promis aux pires sévices !

And I shall not forget David Fagen…

Bref, à l’heure où Donald Trump feint de jouer aux isolationnistes, où la dynastie Castro rend (apparemment) son tablier de dictateur, où le président philippin Rodrigo Duterte sème la mort dans son archipel, et où, dans les quartiers de Floride et d’ailleurs, les black lives do not matter, un petit rappel de ce que fut la guerre hispano-américaine s’impose.

Au commencement était le capital.

 Les guerres indiennes – enterre mon cœur à Wounded Knee… – sont finies depuis moins de huit ans, les États-Unis sont le deuxième exportateur mondial après la Grande-Bretagne. Il y a bien sûr le blé, le coton, le tabac, mais déjà l’acier pointe ses laminoirs et l’or noir coule à flots : Rockefeller et sa Standard Oil contrôlent 70% du pétrole mondial. Futur gouverneur de New York, Theodore Roosevelt écrit à un ami en 1897 : « J’appelle de mes vœux presque n’importe quelle guerre, car je crois que ce pays en a besoin. » L’oligarchie a un goût d’empire dans la bouche, elle qui cherche son espace vital, soucieuse de ne pas étouffer sous sa surproduction industrielle. Teddy, pas encore amis des ours, s’inquiète du retard accumulé par les États-Unis, qui rêvent du marché chinois et assistent, impuissants, à la découpe en concessions de l’Empire du Milieu par les Européens, Allemands en tête.

L’Ouest est conquis. Le Pacifique est à nous !

Cependant, c’est à Cuba que Teddy, et les Rough Riders, va militairement s’illustrer.

Dès 1895, les patriotes de l’île Crocodile se soulèvent contre l’Espagne. Avec Porto Rico, la terre de José Martí est la dernière colonie du royaume castillan dans les Caraïbes. Roosevelt en bon porte-parole de la ploutocratie états-unienne ne souhaite pas en faire une colonie formelle. Un protectorat économique suffira.

Un jeune conservateur anglo-américain met en garde l’aristocratie blanche, anglo-saxonne et protestante : « Les deux cinquièmes des insurgés cubains sont des Noirs. [Attention à ne pas avoir] une autre République nègre ! »

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Vous aurez reconnu Winston Churchill

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Le 15 février 1898, le « USS Maine » explose mystérieusement dans le port de La Havane. Plus de 260 Américains y trouvent la mort. La presse de Hearst et Pulitzer se déchaîne. Le 11 avril, le président McKinley demande au Congrès de voter la guerre. Neuf jours plus tard, l’amendement Teller pose une condition à l’envoi d’un corps expéditionnaire : qu’il garantisse l’indépendance de Cuba.

En moins de trois mois, l’Oncle Sam vient à bout des Espagnols.

Premier bémol : les patriotes cubains ne sont même pas conviés à la table des belligérants.

Les États-Unis occupent militairement Cuba, malgré les grèves, les manifestations, jusqu’en 1901. Ils garantissent l’indépendance du nouveau État dans la mesure où sa politique étrangère est conforme à leurs intérêts.

La Bethlehem Steal contrôle bientôt l’essentiel des exportations de minerais cubains tandis que l’American Tobacco Compagny défriche des milliers d’hectares de terres dites vierges. Que la fête commence !

Côté Caraïbes, avec Puerto Rico dans l’escarcelle, on est parés… Côté Pacifique, on a essuyé l’affront de la non-annexion de Hawaii en 1893 (« un crime contre la civilisation blanche », dixit Teddy) par l’achat de Guam et des Philippines, en décembre 1898, contre la modique somme de 20 millions de dollars versés à l’Espagne.

Dieu en personne a parlé au président McKinley : nous avons pour devoir de civiliser et d’évangéliser les Filipinos… même s’ils sont de fervents catholiques depuis déjà le XVIe siècle !

En février 1899, Emilio Aguinaldo, dirigeant philippin ramené de Chine à bord d’un navire de guerre US pour combattre les Espagnols, n’a pas entendu le même message divin. D’accord pour la protection nord-américaine mais dans le cadre de l’indépendance… Fin de non-recevoir !

Insurrectos contre descendants d’insurgents…

Au Sénat, Albert Beveridge s’exclame en janvier 1900 : « Les Philippines sont à nous pour toujours. Et au-delà des Philippines se trouve le marché sans limites de la Chine. [Au nom de Dieu et de notre race] le Pacifique est à nous. La Chine est notre client naturel. »

Washington envoie quatre fois plus de soldats aux Philippines qu’à Cuba afin de réprimer les insurrectos. Trois ans seront nécessaires pour anéantir ce proto-Vietnam.

Comme pour Cuba, le mouvement socialiste US montre ses limites et se divise. Il est même le syndicat des typographes pour se réjouir qu’en conquérant les Philippines le nombre de lecteurs en anglais s’accroîtra !

L’oligarchie est, elle-même, divisée. La Ligue anti-impérialiste compte dans ses rang : « Que Dieu condamne l’Amérique pour sa vile conduite dans les Philippines. »

Il faut dire que l’armée américaine n’a pas attendu le napalm ou l’agent orange… La province de Luzón perd un sixième de ses habitants à la suite des combats et de la dengue. Celle de Batangas, un tiers !

Mark Twain écrit : « Nous avons pacifié des milliers d’îliens et les avons enterrés ; détruit leurs champs ; brûlé leurs villages et fait de leurs veuves et orphelins des réfugiés ; […] nous nous sommes appropriés trois cents concubines et autres esclaves grâce à notre partenaire commercial le sultan de Sulu et hissé notre drapeau protecteur sur ce butin [« hoisted our protecting flag over that swag »]. Et ainsi, par quelques providences de Dieu – cette phrase n’est pas mienne mais du gouvernement –, nous sommes une puissance mondiale. »

Parmi les correspondances épluchées par les historiens, on peut lire ces charmantes phrases de vétérans des Philippines : « Il y avait 17000 habitants à Caloocán, il ne reste plus âme qui vive. »

« Nous voulions tous tuer ces Nègres… »

Ah ! les Nègres, encore eux !

Entre 1889 et 1903, en moyenne, chaque semaine, deux citoyens américains de couleur sont lynchés, pendus, brûlés, mutilés… Quand certains Blancs apprennent que les engagés à Luzón ou à Batangas se font dessouder par des Negritos, ça leur donne du cœur à l’ouvrage… (Ils ne savent pas encore que bien des clichés de suppliciés et autres « strange fruits » finiront en… cartes postales !)

L’armée ! Vaste programme. Pour un descendant d’esclaves, surtout après la « normalisation » post-1877 (quand les forces d’occupation yankee se sont retirées, cédant la place aux nostalgiques de l’esclavagisme), s’engager est une occasion de s’en sortir. Mais la chicote est structurante. De retour de Cuba, les vétérans noirs redeviennent des Niggers, non pas de « simples » Nègres, mais des pièces de bois d’ébène bonnes à vendre. À Tampa, en Floride, ça chauffe. On refuse de les servir, leurs « camarades » blancs, démobilisés et éméchés, s’entraînent au tir sur des enfants noirs… Le ressentiment grandit…

W.E.B. DuBois, futur fondateur du NAACP, Association nationale pour le progrès des gens de couleur, s’oppose à la guerre des Philippines, comme plus tard Martin Luther King à celle du Vietnam : au lieu de combattre les Negritos, nos frères feraient mieux d’empêcher les lynchages dans le Sud.

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source : ici

 

Originaire de Tampa (la ville de Floride de ma grand-tante…), le simple soldat David Fagen est, à 23 ans, déjà un vétéran, lui qui a participé à la campagne de Cuba. Il en a été exfiltré à cause de la fièvre jaune. Et pourtant la hiérarchie militaire et blanche certifiait que les Noirs étaient insensibles aux maladies tropicales… Un peu comme le général Mangin qui pensait que « nos » Nègres n’avaient pas le même système nerveux que les pioupious.

Orphelin de mère depuis longtemps et de père tout récemment, David embarque le 21 juin 1899 du port de San Francisco. Il fait partie de ces 6000 Afro-Américains que Washington envoie combattre le général Emilio Aguinaldo. Lequel devant l’asymétrie des forces engagées opte pour la guérilla.

David fait partie du 24e d’infanterie, un des quatre régiments noirs expédiés aux Philippines. Du matin au soir, ses officiers (souvent sudistes) le traitent de Nigger ou de gugu. Comme plus tard, les Japonais auprès des soldats noirs du Pacifique durant la World War II, les Philippins font circuler certains messages : « Pourquoi vous battez-vous au côté d’hommes qui, en Amérique, brûlent vos frères et font de vous des animaux ? »

Refusant d’aller se battre au Vietnam, le boxeur Muhammad Ali objectera : « Aucun vietcong ne m’a jamais traité de Nègre. »

Las des insultes et des basses besognes, David, après avoir récolté quelques Colt, déserte le 17 novembre 1899. On pense qu’il est déjà et bien sûr en contact avec la rébellion. Il enfourche son étalon et s’enfonce dans la jungle pour rejoindre les insurrectos vers le mont Arayat.

Vingt autres soldats noirs l’imitent, dont 12 qui le rejoignent dans la brigade du général Urbano Lacuña.

Tel « un chat sauvage », David harcèle les Yankees et capture une canonnière et son unité de 15 hommes sous le commandement d’un promu de West Point, le lieutenant Alstaetter.

Mister Fagen fait à la une du « New York Times » du 9 octobre 1900.

Bientôt, le private Fagen devenu heneral Fagen, dont la tête est mise à prix pour 600 $ (une grosse somme pour l’époque), se retrouve l’ennemi numéro un du terrible colonel Frederick Funston. Lequel ne capture « que » Aguinaldo, qui finit par prêter allégeance aux États-Unis, puis le général Lacuña. Ce dernier refusant de demander à David Fagen de se rendre s’il n’est pas amnistié.

Guérillero repenti, Anastacio Bartolomé, le 6 décembre 1901, apporte au lieutenant Corliss, à Bongabong, un sac contenant la tête quasi momifiée d’un homme de type négroïde. Ce serait le « scalp » de Fagen. En plus, il a la photo du général Lacuña et la bague d’Alstaetter. « J’ai vu sa femme fuir vers l’océan et se noyer… »

Le dossier Fagen est classé mais Bartolomé ne touchera jamais aucune récompense…

Bien des compagnons de David demeurent dans ces Philippines martyrisées plutôt que de retourner en pays d’apartheid. Ils y feront souche, notamment chez les pêcheurs.

En 1902, d’aucuns aperçoivent un Negrito ressemblant trait pour trait à David…

… comme « le dernier samouraï » peut-être s’est-il perdu pour mieux se retrouver dans la montagne où, avec sa compagne, il vécut heureux et eut beaucoup de petits insurrectos.

Car, pour paraphraser John “Liberty Valance” Ford, dans le Far East, quand la légende est plus belle que l’histoire, on imprime la légende.

 

 

Bonus :

 

 

 

  • « Omer Pacha »

 



  • David Fagen “Unsung Hero In The Philippines”

 

 

 

 

17 avril 2018

On a tous en nous quelque chose d’Alain Geismar

On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable

Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829)

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, enfant, j’aimais Tarzan, Akim-Color, Zembla parce qu’ils parlaient et commandaient aux animaux, notamment aux mammifères. À la télé, je regardais « les Animaux du monde », « Caméra au poing », « la Vie des bêtes »…

J’étais presque incollable sur les grands mammifères. Je savais comment distinguer, grâce à la morphologie des lèvres et des cornes, un rhinocéros noir d’un blanc.

Mais je ne pensais pas connaître de mon vivant la disparition du dernier rhino blanc du Nord, Sudan. Après sa mort, le 19 mars dernier, il ne reste plus que deux femelles : sa fille et sa petite-fille. Après tout, à quoi ça sert, cette sous-espèce de pachyderme ? C’est moins utile que des algorithmes !

Copyright : Ami Vitale (voir ci-dessous)Triste au-revoir à Susan (copyright Ami Vitale voir le lien ci-dessous)

 

 

Goodbye Sudan, the World's Last Male Northern White Rhino

This week, I made a heartbreaking journey back to Kenya to say goodbye to Sudan, the world's LAST male northern white rhino alive on the planet. Today, I am launching a print sale with a choice of two images, one of the final moments of Sudan and an image of Fatu, Sudan's granddaughter and one of the last two surviving female northern white rhino on the savannah.

En seize ans, à Bornéo, 150 000 orangs-outans ont disparu, victimes de la déforestation et de la chasse (Merci Nutella et les autres !). Sur deux décennies, la population de gorilles des plaines a diminué de 80%. C’est aussi le taux de disparition des lions en Afrique en un demi-siècle. Il ne resterait plus que 23 000 « rois des animaux » à l’état sauvage. C’est toutefois un peu plus que le guépard, dont il n’existerait plus que 7000 spécimens en liberté.

En une petite décennie, un tiers des éléphants ont été exterminés. En 2040, ils ne devraient plus empoisonner la vie des villageois africains… Car bien plus que le braconnage ou la chasse, c’est l’aménagement du territoire au profit de l’homme qui signe la disparition de celui que l’on appelle le jardinier de la savane et de la forêt.

Bref, Homo economicus ne sait pas partager la planète…

Sans compter qu’après la drogue et les armes, la contrebande d’animaux sauvages est le troisième trafic le plus lucratif au monde !

 

Selon les 550 experts de l’IPBES, le « Giec de la biodiversité », le déclin de celle-ci condamne l’humanité à moyen terme. Procédant continent par continent, il dresse un tableau noir :

Afrique : un demi-million de terres dégradées du fait de la déforestation et de l’agriculture non durable. Avec 50% de la population animale qui aura disparu à l’horizon 2100 en raison du changement climatique.

Amérique latine : ne citons que l’Amazonie… dont 17% de la forêt a été transformée par Homo capitalisticus. Bientôt il n’y aura plus que de la savane ! Or cette forêt cultivée par les Amérindiens depuis des temps immémoriaux, donc qui n’a jamais été vraiment vierge, est un régulateur du climat mondial et un garage à CO2.

Amérique du Nord : 31% des espèces originelles vont rejoindre les cimetières amérindiens…

Europe : disparition de 42% des espèces d’animaux et de plantes terrestres, de 71% des poissons, 60% des amphibiens. Moins d’insectes, moins d’oiseaux, moins d’abeilles, moins de pollinisation… Et plus de cancers pour les agriculteurs !

Asie-Pacifique : 0 = les stocks de poissons d’ici 2048. 90% des coraux seront endommagés deux ans plus tard. Dans cette zone désormais la plus industrialisée du monde, 80% des rivières sont polluées par le plastique.

Quant aux océans en général, entre PCB, mammifères devenus hermaphrodites, dislocation des sous-marins soviétiques nucléaires dans les mers arctiques, ils regorgent déjà de bien plus de plastoc que de fish qui n’attendent que leurs chips transgéniques.

Le 14 novembre dernier, à la « une » du « Monde », nos élites avisées pouvaient lire : « Le cri d’alarme de 15000 scientifiques pour sauver la planète : “Il sera bientôt trop tard…” » clic clic sur ce lien

Quelques réactions ?

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », disait Jacques Chirac qui redoutait « un crime de l’humanité contre la vie ».

Quelques décisions ?

L’homme a la faculté de ne pas croire ce qu’il sait !

« Après trois années de stagnation, les émissions mondiales de CO2 sont reparties à la hausse en 2017, portées notamment par la Chine.» Laquelle subira tôt ou tard un krach écologique…

Le baiji, le dauphin de Chine, nous a quittés il y a dix ans, sur la pointe de la nageoire dorsale pour cause de pollution et de surnavigation fluviale.

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crédit : ABG

Quelque 75% des populations primates non humaines sont en danger d’extinction. Et deux tiers d’entre elles vivent dans quatre pays : le Brésil, l’Indonésie, Madagascar et la République « démocratique » du Congo… Quatre contrées « sauvages » où, entre guerre civile, déforestation, soja transgénique et décomposition économique, la nature compte pour des prunes. « C’est la onzième heure pour beaucoup de ces créatures », a écrit l’anthropologue Paul Garber, de l’université d’Illinois.

L’unique moyen de préserver la biodiversité est de la transformer en devises. Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le parc des Virunga, où ont trouvé refuge les derniers gorilles de montagne, paie même ainsi un lourd tribut : le lundi 9 avril, six de ses gardes ont été tués dans une embuscade tendue par des miliciens maï-maï !

Six Virunga park rangers killed in DRC wildlife sanctuary

Five rangers and a driver have been killed in an ambush in Virunga national park in Democratic Republic of the Congo (DRC). A sixth ranger was injured in the attack on Monday that took place in the central section of the vast reserve, known globally for its population of rare mountain gorillas.

https://www.theguardian.com

 

« En vingt-cinq ans, la population mondiale a augmenté de 35% » et celle des bovins, destinés en un Treblinka éternel à nourrir les humains les moins miséreux, de 20,5%.

Depuis le Sommet de Rio, en 1992, d’ailleurs. Qui n’a pas servi à grand-chose, évidemment.

Mieux, nous savons désormais que cette première conférence internationale consacrée à l’environnement a été court-circuitée par « l’appel de Heidelberg » (contre cette « idéologie irrationnelle qui s’oppose au développement scientifique et industriel »), téléguidé par le lobby de l’amiante.

Laquelle vient tout juste d’être interdite au Brésil, un des grands producteurs mondiaux de cet ami du cancer. (J’espère que la cellule du président Lula n’en contient pas…)

« Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité, écrit “le Monde”, les scientifiques appellent l’humanité à changer radicalement de mode de vie. »

Ligotés par un capitalisme porteur de pulsion de mort (comme l’ont écrit notamment Freud et Keynes – je convoite, je possède, je détruis… –), nous en sommes bien incapables au fond…

Et puisque l’heure est aux commémorations de Mai 68, avouons que nous avons tous en nous quelque chose d’Alain Geismar…

13-mai-1968---manifestation-unitaire

De gauche à droite : Alain Geismar, Jacques Sauvageot et Daniel Cohn-Bendit source ici

 

Figure médiatisée de Mai, avec Jacques Sauvageot et bien sûr Daniel Cohn-Bendit, l’ancien secrétaire général du SNE-Sup Alain Geismar en a un peu… marre de la révolution en ce mois de juin 1968 notamment après la « renverse » gaulliste. Mystérieusement, l’essence est réapparue. Voici le week-end de la Pentecôte. Au volant de son cabriolet Fiat, Lailain s’arrête à Sancy, près de Provins, pour faire le plein. Le pompiste lui répond qu’il ne peut lui vendre que dix litres, rationnement oblige. Courroux de l’universitaire. « Mais je suis Alain Geismar ! – Tiens, tiens, eh bien, raison de plus ! » lui répond le préposé. Son patron, Maurice, est lui aussi bientôt courroucé en voyant le gauchiste s’arrêter quelques centaines de mètres plus loin à la station concurrente. Il rattrape le barricadier pour l’agonir d’injures. Geismar s’enfuit avant d’être cerné dans une autre station-service, à Esternay. Dans « les Grandes Énigmes de Mai 1968 », Pierre-André Weber écrit : « Geismar, pris au piège de la capitalisation, du privilège et de l’aliénation consommatrice pour son propre compte, refuse de développer, pour ses auditeurs, sa conception d’une société idéale sans capitalisation, sans privilège et sans aliénation. Alors, désespéré par le mépris du mandarin consommateur, Maurice s’empare d’une barre de fer et entreprend, comme un honnête contestataire, de casser méthodiquement, les unes après les autres, les vitres du cabriolet, sans oublier le pare-brise. Du travail très propre. On se croirait rue Gay-Lussac… » Et de signaler à la maréchaussée une décapotable cabossée dangereuse pour son conducteur et les autres véhicules. (En passant, on notera que le week-end de la Pentecôte 68 a fait… 68 morts sur les routes !)

Le journaliste Gilbert Comte écrit en ce mois de reflux de la révolution : « L’insurrection se termine au week-end… »

Bientôt, Claude Nougaro chantera :

“Le casque des pavés ne bouge plus d’un cil

La Seine de nouveau ruisselle d’eau bénite

Le vent a dispersé les cendres de Bendit

Et chacun est rentré chez son automobile…”

 

Bonus musical et autre :

 

 

Sauvez les guépards du Mara

Cheetah For Ever est une association française qui finance un programme kenyan original de protection des femelles guépards et de leurs petits au Kenya

https://www.cheetahforever.org

 

Alain Geismar : L intensité de Mai-68 nous a donné l espoir de changements radicaux plus tard

En ouverture de la semaine spéciale On a tous en nous quelque chose de 68 sur France Inter, l ancien leader de mai 68 et dirigeant de la Gauche Prolétarienne, Alain Geismar, est l invité du Grand Entretien. Il répond aux questions d Ali Baddou, de Léa Salamé et des auditeurs de France Inter.

https://www.franceinter.fr

 

 

C'est quoi le problème avec l'huile de palme ?

S'attaquer à l'huile de palme, c'est risquer de s'attirer les foudres d'une foule de gourmands. Mais savez-vous vraiment pourquoi elle fait tant polémique ? Comment faire pour ravir vos papilles sans provoquer un drame social et environnemental ? France Nature Environnement a mis la main à la pâte pour vous éclairer sur la question et vous livrer ses (savoureuses) solutions.

https://www.fne.asso.fr





 

10 avril 2018

Trois voix libres se sont tues

Hey, je suis né dans un spasme,
le ventre de ma mère a craché un noyau de jouissance
et j’ai jamais perdu le goût de ça.”

Jacques Higelin

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais trois voix libres (dont une « trop » libre), se sont tues vendredi dernier.

Trois voix engagées dans différentes voies mais ayant en commun l’amour de la musique.

C’est le chanteur Axel Bauer qui nous a annoncé la mort de son père, Franck, dernier survivant de l’équipe de speakers gaullistes de la BBC :

« Ici Londres… »

Franck Bauer Ouest France

Franck Bauer (source ici)

Eh oui ! cette célèbre voix, c’était notamment celle du père de l’interprète de « Cargo de nuit ».

Né en juillet 1918, Franck se destinait à être architecte comme son père. Batteur de jazz, ayant très tôt voyagé dans l’Allemagne nazie dont il a découvert les horreurs, il répondit à l’appel d’un général dont il n’avait jamais entendu parler. Cinq cent soixante-dix-huit fois, il a prononcé : « Les Français parlent aux Français… », avant de démissionner, arrivé à Alger, après l’avènement (temporaire) du général Giraud soutenu par les Américains. Histoire de ne pas trahir l’homme de Londres.

Après 1945, Franck Bauer a travaillé comme reporter de guerre, est entré au ministère de la Culture, devenu secrétaire général de la Comédie-Française, professeur à la Sorbonne…

Bref, un parcours plutôt coruscant.

 

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Antimilitariste, Patrick Font aurait pu avoir un parcours brillant aussi. Auteur pour Thierry Le Luron, Christophe Alévêque, chroniqueur à « Charlie Hebdo » et à « Rien à cirer » de Ruquier sur Inter, il restera comme le binôme du chansonnier Philippe Val… qui le lâchera en rase campagne pour bientôt gagner les sphères dirigeantes de France Inter justement… Lâché en rase campagne pour pédophilie. En 1996, des parents de dix fillettes et d’un garçon, âgés de 10 à 15 ans, portent plainte pour attouchements sexuels perpétrés dans le cadre de l’école de spectacles «Marie Pantalon», que Font dirigeait aux Villards-sur-Thônes (Haute-Savoie).

Condamné à six ans de prison ferme, il en fera un peu plus de quatre !

Culpa nostra, nous riions à l’époque à ses vannes douteuses : «L’avantage avec les enfants de 8 ans, c’est que ça laisse pas de poils entre les dents… » 

Il avait, en 1968 épousé, la vraie-fausse poétesse post-adolescente Minou Drouet. « Après la nuit de noces, on l’appelait Minou Troué ! »

Nous étions loin de nous douter qu’ayant participé au Summer of love en Californie, il était passé de l’autre côté du miroir. Comme Roman Polanski, Claude François, voire Cohn-Bendit (lire ses propos dans son livre "Le Grand Bazar" en 1975 chef Belfond… ici)

En détention, Font s’est rendu compte de l’horreur de ses agressions et avoué les terribles pulsions qui le tourmentaient depuis l’enfance…

Soutenu par l’homme de théâtre Daniel Gros, par Christophe Alévêque et d’autres (y compris des chansonniers plutôt marqués à droite), il est timidement remonté sur les planches. Mais la taupinette ne feugeait plus vraiment.

Toutes les semaines, il recevait un coup de fil de l’ami Cabu…

Patrick Font s’est éteint à l’hôpital de Chambéry, des suites d’une longue maladie du foie.

Antimilitariste, il n’en avait pas moins un grand-père maternel exilé mexicain et compagnon d’armes de Pancho Villa.

Font est mort le même jour et au même âge que Jacques Higelin

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La grâce de l'oiseau de scène

« Pompiers, pompiers, j’ai des pompiers dans mon zizi ! » cria Arthur, encore enfant, en traversant le studio en plein enregistrement. Son père, le grand Jacques, intégra cet instant surprenant à son disque.

En compagnie de son frère, Kên, et de sa sœur, Izïa, Arthur H. a annoncé vendredi la mort de l’astre flamboyant de la nouvelle chanson française.

Ami du formidable guitariste Henri Crolla, acteur de cinéma dès l’adolescence (il avait tapé dans l’œil de BB !), chanteur au bagou incroyable, remarqué très tôt par le pape Jacques Canetti, pilier avec Brigitte Fontaine et Areski Belkacem du label Saravah du brasilianiste Pierre Barouh, Higelin fut pour la génération de collégiens et de lycéens à laquelle j’ai appartenu un punk lunaire mâtiné de Prévert et Trénet. Je me souviens d’un concert où il était accompagné par quatre musicos. « Le bassiste, c’est une femme, me lança un copain. – Mais non, ça se fait pas », répondis-je… intelligemment. Eh si ! les quatre fous furieux allaient s’appeler Téléphone. Et nous connaîtrions bientôt le nom de la bassiste : Corinne.

L’Irradié chantait le rock en français et n’avait aucun complexe à enregistrer « Alertez les bébés » à Hérouville, studio qu’il partageait, sans ambages, avec Iggy Pop et David Bowie.

Higelin réconcilia les générations, lui qui osa inviter au premier Printemps de Bourges, en 1977, un vieux Fou Chantant tremblant sous son maquillage très Zaza Napoli et sous les quolibets d’une jeunesse punkisée. « Siffle. Quand tu siffles, tu salues Charles Trenet, car Charles Trenet est le serviteur des oiseaux », lança Higelin.

Traumatisé par la guerre et les bombardements sur Chelles, il chanta longtemps après son service militaire en Algérie :

 « Résignés, volontaires, vaincus en uniforme

Vous enfoncez la guerre dans la mémoire de l’homme… »

Boudé par les grands médias de l’époque – je me souviens d’un Guy Bedos l’imposant dans « Le Grand Échiquier » d’un Chancel soucieux d’échapper à la tutelle giscardienne –, Higelin ne connut la consécration qu’autour de la quarantaine, ce qui en faisait pour nous un OVNI. Maquillé comme Lou Reed, ce presque-vieillard jouait de l’accordéon !

 

 

Commémorant le centenaire de la Commune de Paris, devant le « mur des fédérés », il interpréta « l’Internationale » en blues. Ce qui lui valut les lazzis sectaires de crétins se prenant pour la réincarnation d’Eugène Varlin.

Pour le meilleur ou le moins bon, Higelin, c’était ça, un homme libre et grave qui n’aspirait qu’à la naïveté légère, « comme dans ses tableaux de Renoir, où les gens des guinguettes étaient joyeux ».

« Il ne faut jamais perdre la grâce. »

Le Calvi de Tao est en deuil, comme « le Cirque d’hiver », les Bouglione, les sans-abri et les sans-pap’ auxquels il fut solidaire.

Depuis vendredi, je suis sûr qu’il tape le bœuf avec celui dont il était le seul héritier, Charles Trenet.

Lequel, s’il appréciait les éphèbes, n’a pas dû beaucoup écouter Radio Londres…

Bonus :

• « Éteins la lumière »

 

 

• À lire «L’espion qui venait du jazz », de Franck Bauer, Bayard, 2004.

 

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• “This is London. Frenchmen speaking to their counrtymen. Here are some personal messages…”

 

  

• “La Vieille” avec Leïla Huissoud

 

 

• “Denise” : 

(Dans la version studio, c’est Bertignac qui assure les solos de guitare)

 

 

  • Philippe Val et Patrick Font

 


 

Posté par Bruno B à 09:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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