Avec accusé de déception

18 octobre 2017

“Un cataclysme sonore”

 « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,

10 décembre 1957.

Tocando violão 

(c)Bruno Bachmann

Livre qui est en plus des Mémoires de Darius Milhaud ("Ma Vie heureuse")

nous a aidés à composer cette série de 5 posts

Ce n’est pas pour faire mon malin mais 2017 est aussi l’année du centenaire de la mort de Scott Joplin, le roi du ragtime, ancêtre du jazz avec le blues et le gospel. Le compositeur du « Mapple Leaf Rag » est étrangement né au Texas et non à La Nouvelle-Orléans… Étrangement car le jazz est un enfant de la « classe créole » blanche ou de couleur de la capitale louisianaise. Si proche de Cuba et d’Haïti.

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Et il est étonnant que Darius Milhaud n’ait pas décelé clairement quelques affinités africanisantes entre les pianistes Ernesto Nazareth et Scott Joplin, lui qui connaissait l’axe musical allant de La Nouvelle-Orléans à Rio de Janeiro en passant par La Havane et Salvador de Bahia.

De toute façon, ce n’est pas dans le Nouveau Monde que Darius Milhaud a découvert le jazz mais dans la capitale britannique, en juillet 1920, quand il présente son « Bœuf sur le toit » au Coliseum : « C’est pendant ce séjour à Londres que je m’intéressai pour la première fois au jazz. L’orchestre Billy Arnold, tout fraîchement arrivé de New York, jouait dans un dancing des environs de Londres, à Hammersmith, où l’on avait institué l’usage des taxi-boys et taxi-girls. »

Darius et Jean 

Darius Milhaud et Jean Cocteau

Son compère Cocteau l’avait découvert plus tôt : « Dans son “Coq et l’Arlequin”, Cocteau avait qualifié le jazz qui accompagnait le numéro de Gaby Deslys et Harry Pilcer, au Casino de Paris en 1918 de “cataclysme sonore”. »

Notre Aixois écrit :

  • « L’apparition du saxophone, broyeur de rêves, de la trompette, tour à tour dramatique ou langoureuse, de la clarinette souvent employée dans l’aigu, du trombone lyrique frôlant de la coulisse le quart de ton dans le crescendo du son et de la note, ce qui intensifiait le sentiment ; et le piano reliait, retenait cet ensemble si disparate, à la ponctuation subtile et complexe de la batterie, espèce de battement intérieur, de pulsation indispensable à la vie rythmique de la musique. L’emploi constant de la syncope dans la mélodie était d’une liberté contrapuntique telle qu’elle faisait croire à une improvisation désordonnée, alors qu’il s’agissait d’une mise au point remarquable nécessitant des répétitions quotidiennes.  »

En 1922, Darius Milhaud repart pour les Etats-Unis, cette fois, sans Paul Claudel.

D’emblée le jeune compositeur français qui a suscité le scandale avec sa « Suite symphonique » – « L’indifférence du public est déprimante : l’enthousiasme ou la protestation véhémente prouve que votre œuvre agit » – surprend les journalistes nord-américains en déclarant son amour de la musique nègre : « Le jazz pèse sur les destinées de la musique en Europe. […]

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Harry T. Burleigh au piano (source : ici)

» Bien entendu, mes opinions m’attirèrent les sympathies des mélomanes noirs qui vinrent nombreux à mes concerts. Le président du Syndicat nègre [sic] m’écrivit une lettre touchante pour me remercier ; je l’invitai aussitôt à déjeuner sans me douter des complications que cela soulèverait : aucun restaurant ne nous accepta. […] Je reçus la visite de Burleigh, le célèbre harmonisateur des negro spirituals qui me joua des airs de folklore noir et des cantiques qui m’intéressèrent vivement car je voulais profiter de mon séjour pour bien me documenter sur la musique nègre. »

Amie de Cocteau et passion de Desnos, la chanteuse Yvonne George lui fait découvrir la pure tradition du jazz de La Nouvelle-Orléans, lui présente Marcel Duchamp entre deux récitals à Broadway.

Rare Blanc à s’aventurer à Harlem, Darius Milhaud écrit ceci du jazz : « Cette musique authentique prenait sa racine dans les éléments les plus obscurs de l’âme noire, les vestiges africains, sans doute. Je ne pouvais plus m’en détacher tant elle me bouleversait. Dès lors, je fréquentai d’autres théâtres noirs et d’autres dancings. Je profitais des moindres occasions pour aller à Harlem.

» En rentrant en France, je jouai inlassablement sur un petit phonographe qui avait la forme d’un kodak des disques de la marque Black Swan que j’avais achetés dans une petite boutique à Harlem ; plus que jamais, je pensais à utiliser le jazz pour une œuvre de musique de chambre. »

À Paris, il entre en contact avec Fernand Léger et Blaise Cendrars, auteur, en 1921, d’« Anthologie nègre ».

Rappelons que notre Judéo-Provençal a de lourds antécédents. Mon cher Jorge Amado, écrivain et député communiste, n’avait pas encore voté la légalisation, après la guerre, des cultes afro-brésiliens…

Nous sommes en décembre 1918 : « Toutes les Noires de Bahia portent, attachées à la ceinture de leurs robes, espèces de crinolines de couleur, des breloques porte-bonheur réunies par un fermoir représentant presque toujours une main, un morceau de bois serti dans du métal, une goyave, une grappe de raisins. Bien que chrétiens mystiques, la plupart des Noirs pratiquent le rite vaudou. Le culte en étant interdit, les cérémonies ont lieu la nuit dans la campagne. Le chancelier du consulat m’y emmena un soir. Les assistants étaient assis par terre, encerclant le “meneur de jeu” ou sorcier qui choisit une certaine personne et la mit en transe. Lorsqu’elle tomba en hurlant, l’écume à la bouche, le sorcier s’en humecta les doigts afin d’en imprégner les lèvres de tous les adeptes qui se sentirent aussitôt dépossédés et tombèrent en transe à leur tour. La cérémonie atteignit son paroxysme et nous jugeâmes plus prudent de sauter à cheval et de regagner la “ville aux trois cent soixante-cinq églises”. »

Léger, Cendrars (qui n’ira en Brésil qu’en 1924) et Milhaud fréquentent alors le Bal nègre de la rue Blomet, où Antillais, « tirailleurs sénégalais » et Noirs étatsuniens (les plus complexés de tous…) oublient la Grande Boucherie. Milhaud, qui a connu la Martinique, dont les forêts sont plus pauvres en oiseaux que celles du Brésil, admirent ces « femmes [antillaises] coiffées de madras » qui dansent « les biguines ».

Nos trois compères, affairés autour de « la Création du monde », se fixent aussi un rendez-vous hebdomadaire : aller dîner à Belleville « en casquette et gabardine ».

La Creation du Monde by Darius Milhaud,

performed by the Miami University Wind Ensemble

and conducted by Sheridan Monroe.

En 1923 émerge donc « la Création du monde », selon Georges Auric, « la meilleure recréation inspirée par le jazz ». Faut dire qu’être ami avec Cole Porter (qui vécut deux décennies en France et étudia deux ans à la Schola cantorum), ça aide !

Mais tout le monde ne partage pas son avis.

Darius Milhaud avoue :

  • « Quelques semaines plus tard, les Ballets suédois montèrent “la Création du monde” ; les éléments apportés par Léger contribuèrent à rendre le spectacle merveilleux. Les critiques décrétèrent que ma musique n’était pas sérieuse et convenait plutôt aux dancings et aux restaurants qu’au théâtre. Dix ans plus tard, les mêmes critiques commentaient la philosophie du jazz et démontraient savamment que “la Création” était ma meilleure œuvre. »

Milhaud recherche une certaine pureté musicale, qui fréquente les bals de la rue de Lappe, à une époque où l’accordéon et le piston n’ont pas encore été « contaminés [sic] par le jazz ».

De retour d’URSS, où il découvre des Russes fondus de musique – il faut bien se détendre…–, Milhaud repart pour les States, but times are changin’:

  • « Le jazz ne m’intéressait plus. Il était devenu officiel et reconnu par tous. Ses structures musicales étaient disséquées. Même à Harlem, le charme était rompu pour moi ! Les snobs, les Blancs, amateurs d’exotisme, les touristes de la musique nègre avaient pénétré dans ses plus intimes recoins. C’est pour cela que je me retirai. »

Milhaud et sa femme Madeleine copie

Ce qui ne les empêche pas, lui et Madeleine, sa femme, entre deux rencontres avec Mary Pickford et Douglas Faibanks, de passer Noël en Alabama :

  • « L’église était bondée de fidèles, nous étions les seuls Blancs et occupions des places que le pasteur avait réservées pour nous. Le sermon commença dans une atmosphère extraordinaire dans le genre de celle que l’on évoque en écoutant des disques de sermons noirs comme “The black train of Death is coming, you must have your ticket in your hand”. Le pasteur passait de la parole à une espèce de mélopée chantée, suppliante ou violente et toujours terrifiante ; les fidèles le suivaient en clamant et scandant des Lord, des Amen et en poussant des vociférations qui fusaient de tous les côtés. Une sorte d’excitation grondait ; lorsqu’elle atteignait son paroxysme, le pasteur baissait brusquement la voix et insensiblement la foule le calmait ; le pasteur reprenait alors son sermon ; il parla des relations entre Blancs et Noirs : “Pourquoi sommes-nous si maltraités, les Blancs nous confient pourtant ce qu’ils possèdent de plus précieux, leurs enfants ?” Il se déchaîna de nouveau et son lyrisme produisit un effet foudroyant, les fidèles suivaient en hurlant les inflexions de sa voix avec la même sensibilité que l’ombre attachée au corps. Les Noirs qui tombaient en transes étaient emmenés aussitôt par des personnes spécialement désignées ; lorsque le pasteur jugeait qu’il avait produit un effet suffisant sur ses fidèles, il terminait son sermon d’une voix plus posée et plus tranquille. Il fait lever sa vieille mère, une ancienne esclave, puis il nous présenta à la congrégation, comme des Français amis des Noirs. Nous sentions la foule si passionnée, si exaltée, qu’au moindre signal, si on le lui avait suggéré, elle nous eût même lynchés (à supposer que les Noirs eussent jamais lynché des Blancs). »

Évidemment, tout cela a bien changé, notamment à charlottesville.

En 1940, Madeleine, Daniel, leur fils, et Darius s’enfuient in extremis de France via Lisbonne à bord du «Excambion », où voyagent également Jules Romains, Claude Lévy-Strauss et les Julien… Duvivier et Green. Les Milhaud reçoivent en pleine traversée un télégramme d’embauche du Mills College, qui va devenir leur seconde patrie.

« En arrivant à New York, le 15 juillet, les Kurt Weill, amis fidèles, nous attendaient sur le quai. »

En 1954, Ralph Swickart produit un film sur Darius Milhaud : « Je composai une “Sonatine pour violon et violoncelle” pour illustrer ce court métrage et je tournai “Visite à Darius Milhaud” pendant l’année 1954, ce qui me divertit énormément. On fit une séquence à la Music Academy of the West, à Santa Barbara, au cours de laquelle des étudiants me demandèrent comment je concevais l’enseignement. On tourna à Mills afin d’illustrer ma vie quotidienne et la manière dont je composais ; on y voit aussi une “jam session” surprise organisée par mes anciens étudiants Dick Collins, Jack Weeks, William Smith, Dave Kriedt et David Brubeck, devenus pour la plupart célèbres dans le monde du jazz.

[Milhaud eut également pour élèves Burt Bacharach, Steve Reich et Philip Glass… (voir les bonus)]

» Enfin, on fit une séquence à Paris, dans mon appartement, avec mon fils, mes amis musiciens : Auric, Poulenc, Sauguet, Jane Bathori, cantatrice admirable qui créa nos œuvres vocales et qui, malgré ses 80 ans, continue à se dévouer pour la musique de jeunes compositeurs et enfin une séquence avec Paul Claudel. Notre dernière entrevue, hélas ! témoignage de quarante années d’amitié et de collaboration affectueuse ; il venait de me prouver une fois de plus avec quelle modestie et quelle souplesse il acceptait certains modifications dans une œuvre lyrique faite sur un texte de lui [“Christophe Colomb”]. »

Américaine, la boucle est bouclée…

Quand, le 5 décembre 2012, Burt Bacharach, compositeur, entre autres tubes, de « Don’t make me over », « Rain drops keep falling on my head »,  apprit le décès de Dave Brubeck, il posta ceci : « Darius Milhaud’s other student is no longer with us. »

Dave Brubeck avait bénéficié de la GI Bill, qui permettait aux anciens combattants d’étudier gratuitement à la fac. Sa compagne témoigna : « Non seulement Darius Milhaud était un génie de la musique, mais il a toujours été bon avec Dave. »

« On ne peut pas ne pas aimer Milhaud », disait Madeleine…

Dans les années 1920, notre cher Darius écrivait : « À La Nouvelle-Orléans, la scission entre les Blancs et les Noirs était encore plus profonde et leurs existences absolument parallèles : les Noirs empruntaient des escaliers spéciaux, des places leur étaient réservées dans le train et dans les autobus. Un médecin blanc qui soignait un Noir était définitivement compromis auprès de sa clientèle. On nous refusa l’accès d’un petit théâtre noir où l’on jouait une opérette. On s’excusa de ne pouvoir nous donner satisfaction, mais le règlement était formel. Cependant, comme nous insistions, on chercha le directeur, à qui nous expliquâmes que nous étions français et musiciens et il nous invita au spectacle dans son bureau où se trouvait une petite fenêtre qui donnait sur le fond de la salle. »

Là encore, tout a changé, ebony and ivory live in perfect harmony…

Ebony ou si peu, Charles Lucien Lambert (1828-1896).

Ivory plutôt Louis Moreau Gottschalk (1829-1869).

Le premier est donc un créole dit de couleur ; le second, un créole blanc. Tous deux sont pianistes, francophiles, globe-trotters et précurseurs du ragtime. Inutile de préciser qu’ils sont de La Nouvelle-Orléans.

Discriminé, le premier s’installe à Rio de Janeiro.

Exténué, le second donne dans cette même ville ses derniers concerts.

Le premier fut le professeur d’Ernesto Nazareth (1863-1934), le second, le père spirituel de Scott Joplin (1868-1917).

Lambert et Gottschalk mourront dans la capitale brésilienne sans savoir que le chorinho est le cousin du ragtime.

Décidément, avec ou sans Darius Milhaud,

passeur de musiques afro,

tous les chemins mènent à Rio !

 

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

PS : nous vous reparlerons de Darius à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de l’État d’Israël en mai 2018 et de Cocteau, entraîneur du boxeur noir, musicien et homosexuel Panama Al Brown, si Dieu nous prête vie…

Bonus musical :

 

 

 

  • Les élèves de Darius :

Le site officiel de Philip Glass : 

 

Philip Glass

Glass holds the Richard and Barbara Debs Composer's Chair at Carnegie Hall for the 2017-2018 season. Highlights will include performances by the Pacific Symphony Orchestra with Anoushka Shankar, the Louisiana Philharmonic, Nico Muhly, the Philip Glass Ensemble and the American Composers Orchestra.

http://philipglass.com
  • Yvonne George chante "Les cloches de Nantes"
  • J'ai deux amours
J'ai deux amours

Le Paris des années 1920 a fait de Joséphine Baker la première star noire internationale. Si, à elle seule, elle personnifie la joie de vivre, l'insolence et la créativité des Années Folles, au même moment, à l'ombre de l'icône, toute une génération d'artistes noirs américains traverse l'Atlantique et s'installe en France.

https://www.france.tv

 

 

13 octobre 2017

Pas de commerce, de la Jeantillesse

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le cas du « Bœuf sur le toit » nous rappelle que tout n’est qu’histoire et que celle-ci n’est pas nécessairement juste ni linéaire.

Tout d’abord, force est de constater que l’expression faire un bœuf voire le cabaret « Le Bœuf sur le toit » sont plus connus que la farce américaniste de Darius Milhaud et Jean Cocteau. Premières injustices…

Pour le saxophoniste Jean-Claude Fohrenbach, grand ami de Boris Vian et de Django Reinhardt – il est de plus mauvaises fréquentations… –, faire un bœuf viendrait de ce cabaret où les musiciens se succédaient sur scène sans aucune programmation.

Sur la Toile, on peut lire : « Au fil du temps, cet établissement est devenu une telle icône culturelle que la croyance commune à Paris fut que Milhaud avait nommé son ballet-comédie d’après le bar. Alors que c’était le contraire. »

Au cœur des Années folles, le cabaret du 28, rue Boissy-d’Anglas, près de la Madeleine, fut donc le nombril culturel de la capitale du monde artistique.

Le poète surréaliste René Crevel écrit : « [Paris] n’allait pas de Saint-Ouen à Montrouge, de Belleville au Point-du-Jour mais plutôt de la Madeleine à Montparnasse, du “Bœuf sur le toit” au “Stix”, de la rue Boissy-d’Anglas à la plage formée par l’estuaire de la rivière Raspail quand il se jette dans l’océan Montparnasse. »

Tout a donc une histoire…

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Affiche de la chanson présente dans le livret de 1918

Au commencement était « O boi no telhado » (dont « le Bœuf sur… »), tango de José Monteiro et grand succès du carnaval de Rio de 1918. Auquel assista le jeune secrétaire de Paul Claudel, Darius Milhaud.

(Notons que comme pour « Pavane pour une infante défunte » de Ravel, ce fut la sonorité des mots  boi no telhado qui inspira Milhaud plus que l’œuvre elle-même ! Vous pouvez écouter la Pavane dans le bonus musical)

Janvier 1919, après une escale à Bahia, en Martinique et aux Barbades, Claudel et Milhaud arrivèrent pour une mission diplomatique et en pleine tempête de neige à New York, capitale économique d’un pays qui sombrerait bientôt dans la Prohibition (« Lei seca » en brésilien), un des thèmes-prétextes du « Bœuf sur le toit ».

De retour à Paris, notre Aixois écrivit : « Le cauchemar de la guerre en s’évaporant avait laissé place à une ère nouvelle. Tout se transformait aussi bien en littérature avec Apollinaire, Cendrars, Cocteau et Max Jacob qu’en peinture : les expositions se succédaient ; les cubistes s’imposaient ; les tableaux de Marcel Duchamp, de Braque, de Léger voisinaient avec ceux de Derain ou de Matisse. Et l’activité musicale n’était pas moins intense. En réaction contre l’impressionnisme des post-debussystes, les musiciens voulaient un art robuste, plus clair et plus précis, tout en demeurant humain et sensible. Aux compositeurs que j’avais connus avant la guerre s’étaient joints Durey et Poulenc.

» Depuis mon arrivée en France, je n’ai rien encore composé. Est-ce que ma musique est restée au Brésil ? Il me manque tellement la tranquillité que j’avais au Brésil pour travailler. […] Beaucoup d’amis de ma musique trouvent excessivement dissonant ce que j’ai écrit au Brésil et ils me tournent le dos. Je ne peux que dire : tant pis pour eux. »

Ce qui ne l’empêcha pas de se rapprocher de Georges Auric, Arthur Honeger, Louis Durey, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre. Le critique musical Henri Collet les baptisa alors Groupe des Six, qui se réunissait tous les samedis soir chez notre Milhaud.

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Le Groupe des Six, reconstitué en 1957 autour de Jean Cocteau

assis au centre : à sa gauche Arthur Honegger, à sa droite Darius Milhaud. 

Derrière de gauche à droite : Francis Poulenc, Germaine Tailleferre, Georges Auric, Louis Durey.

 

Crucifié de saudade, Darius fit jouer ses réseaux pour faire venir à Paris le couple Nininha et Oswaldo Guerra, respectivement pianiste virtuose et compositeur. Quittant la Ville merveille, ils arrivèrent dans celle de la Lumière fin 1920. Ils furent immédiatement intégrés au Groupe. En novembre, pour le concert inaugural des Six, Nininha interpréta pour la première fois en public les « Saudades do Brazil » (sic) de Milhaud. Elle se produirait à plusieurs reprises, notamment à Pleyel, en avril 1921, et transcrirait pour le piano quatre mains « Quarto quarteto », « Quinto quarteto de cordas » et « L’Homme et son désir » de notre Aixois carioca.

L’appartement de Darius Milhaud ayant tendance à rapetisser le samedi soir, le Groupe se rapatria à « la Gaya », un bar situé au 17 rue Duphot. Il appartenait à Louis Moysès avait l’avantage d’être dans le quartier d’un Jean Cocteau qui avait présenté les Six à Erik Satie, du « soviet d’Arcueil-Cachan ».

Milhaud écrit : « Toujours hanté par les souvenirs du Brésil, je m’amusai à réunir des airs populaires, des tangos, des maxixes, des sambas et même un fado portugais et à la transcrire avec un thème revenant entre chaque air comme un rondo. Je donnai à cette fantaisie le titre de “Bœuf sur le toit”, qui était celui d’une rengaine brésilienne. Je pensai qu’étant donné son caractère, ma musique pourrait illustrer un film de Charlot. » A-t-il encore à l’oreille les chorinhos magnifiés au piano par Ernesto Nazareth dans le hall du cinéma Odeon, le plus chic de Rio ?

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Ernesto Nazareth et le cinéma Odeon à Rio

Une musique de film ? « C’est stupide, trancha Cocteau, il faut faire un spectacle avec ça. »

Mais il faut de l’argent…

Maurice Ravel avait dédié sa « Pavane » « allitératrice » à la princesse Edmond de Polignac (Winnaretta, héritière des Singer, les fameuses machines à coudre américaines). Grande mécène lesbienne mariée à un homosexuel de trente ans son aîné, Winnaretta, pianiste et organiste, mit souvent sa fortune (trois milliards d’euros actuels environ) au service des arts et notamment de la musique.

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Winnaretta au piano et la machine Singer de 1851

Sur France Culture, en 1980, Georges Auric, compagnon de route du Parti communiste, nous rappelle ceci : « L’après-guerre, c’est la rencontre inédite des gens du monde avec l’avant-garde artistique. Par exemple, la princesse de Polignac, le comte Étienne de Beaumont ont été les premiers à venir en aide à Picasso. Et Charles de Noailles… Et à l’époque, peu importaient les travers de comportement… »

Il faut dire que l’entourage de Winnaretta était composé d’homosexuels, Stravinsky mis à part…

1920

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"Le Barman du Boeuf sur le Toit" de Jean Cocteau

 

Bref, en ces temps de mécénat éclairé, Jean Cocteau fit appel au comte de Beaumont, qui vendit loges et fauteuils très cher. La première du « Bœuf » eut lieu le samedi 21 février 1920 à « la Comédie des Champs-Élysées ». L’œuvre était sous-titrée « The Nothing Doing Bar », « une farce américaine d’un Parisien n’ayant jamais mis les pieds en Amérique du Nord », ajouterait Jean Cocteau.

Poulenc ouvrit la séance, Auric enchaîna avec son « Adieu, New York ! », suivi de « Cocardes » de Poulenc, de « Trois Petites Pièces montées » de Satie et enfin éclata « le Bœuf » !

Milhaud écrit : « Cocteau composa un scénario de pantomime-ballet qui pût s’adapter sur ma musique. Il imagina une scène dans un bar en Amérique, pendant la Prohibition. Des personnages très typiques y évoluent ; un boxeur, un nain nègre, une femme élégante, une femme rousse habillée à la garçonne, un bookmaker, un monsieur en habit. Le barman à tête d’Antinoüs offre des cocktails à tout le monde. Après quelques incidents et diverses danses arrive un policier. Le bar se transforme aussitôt en laiterie. Les consommateurs jouent une scène bucolique et une pastorale en buvant du lait. Le barman actionne le grand ventilateur qui décapite le Policeman. La femme rousse fait une danse avec la tête du policeman qu’elle termine sur les mains, comme la Salomé de la cathédrale de Rouen. Les personnages quittent peu à peu le bar. Le barman présente une immense facture au policeman ressuscité.

» Jean avait engagé les clowns de Medrano et les Fratellini pour tenir les différents rôles. Albert Fratellini étant acrobate put même tourner sur les mains autour de la tête du policeman. C’est Guy-Pierre Fauconnet qui dessina les masques et les maquettes des costumes. » Et Vladimir Golschmann qui dirigea les 25 musiciens de l’orchestre.

« Ce fut la cohue au contrôle, se souvient Darius Milhaud. Stravinsky était là. Les Fratellini étaient venus en métro. Ils avaient fait leurs pitreries dans la rame, montant dans les filets… Le public est sorti amusé… »

Notre Aixois le fut moins à l’époque : « Oubliant que j’avais écrit “les Choéphores”, le public et les critiques décidèrent que j’étais un musicien cocasse et forain moi qui avais le comique en horreur et n’avais aspiré en composant “le Bœuf sur le toit” qu’à faire un divertissement gai, sans prétention, en souvenir des rythmes brésiliens qui m’avaient tant séduit et grands dieux ! jamais fait rire… »

Les malentendus ne s’arrêteront pas là…

©Collection Bœuf sur le Toit, © Droits réservés

Source : Le boeuf sur le toit

Cocteau et son cocktail de musiciens firent tant pour « la Gaya » que Moysès songea à s’agrandir. Il dégota un bar au 28 rue Boissy-d’Anglas. Afin d’obtenir l’onction de Milhaud et de Cocteau, il décida de le nommer « le Bœuf sur le Toit » (qui déménagera six fois avant de se retrouver au 34 rue du Colisée).

Le cabaret-restaurant fut inauguré le 10 janvier 1922.

À la soirée d’ouverture, tandis que le pianiste Jean Wiener faisait retentir ses « Harmonies tumultueuses et wagnériennes à la sauce George Gershwin », que Cocteau et Milhaud martyrisaient les percussions empruntées à Stravinsky, le Tout-Paris était là : de Picasso à Diaghilev, en passant par René Clair et Maurice Chevalier. Et bientôt Tristan Tzara, Benjamin Péret (pas encore parti pour le  Brésil…), Marcel Duchamp, Man Ray, Isadora Duncan (que Milhaud retrouvera à New York en pleine scène de ménage), Paul Poiret, la pianiste brésilienne Magda Tagliaferro…

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« L’Œil cacodylate » de Picabia trônait alors sur le mur dominant sur la scène, d’où exhalaient la musique de Bach jouée par Wiener, celle de Cole Porter, par Clément Doucet, les chansons de Kurt Weil interprétées par Marianne Oswald.

 Jean Cocteau eut cette formule aussi fulgurante qu’attendrissante : « “Le Bœuf sur le toit” n’était pas un cabaret, il n’y régnait pas un climat commercial mais de gentillesse. » Et même dans les années 1930 un climat favorable aux homosexuels…

Ah oui ! nous avons évoqué les malentendus…

En 1922, année de la révolution culturelle brésilienne après la Semana de arte moderna de février, arrivèrent à Paris Os Batutas, groupe de musiciens brésiliens, dont l’un s’appelait José Monteiro, dit Zé Boiadeiro, possible auteur d’«O boi no telhado »… Ils ne se produiraient jamais au « Bœuf » d’ailleurs…

Pis, la même année, la troupe du Ba-Ta-Clan performa en août 1922 au Theatro Lyrico de Rio et Teatro Sant’Anna de São Paulo. Elle y interpréta « le Bœuf sur le toit ». La critique s’insurgea : comment ? le Brésil serait-il un pays de Nègres ? En plus de Nègres qui décapitent un policier, ridiculisant un pays allié, les Etats-Unis !  

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Par surcroît, d’aucuns crièrent au plagiat, à commencer par Donga (Ernesto dos Santos, 1894-1978), auteur du premier samba chanté, « Pelo telefone ».

Le Suisse brasilianiste Blaise Cendrars écrit : « Lors de notre première rencontre, sachant que je connaissais Darius Milhaud, [Donga] m’a dit avec beaucoup d’esprit : “Vu qu’il s’est déjà servi de ma musique, dites à monsieur Milhaud, votre ami, d’au moins m’envoyer une carte postale de Paris […]. J’aimerais beaucoup car j’ai envie de composer une chanson appelée “La Vache sur la Tour Eiffel” en hommage à ce Paris que je ne connais pas. »

Or, Darius Milhaud avait composé son « Bœuf » comme une manière de collage, de ready made à la Marcel Duchamp. Plutôt que d’un plagiat, il s’agissait d’un hommage indirect aux 14 compositeurs et 24 de leurs œuvres que recèle le « Nothing Doing Bar ».

Parmi les inspirateurs brésiliens, citons :

  1. le Paulista (de São Paulo) Marcelo Tupinambá ou Marcello Tupynambá (1889-1953), qui a écrivit le premier maxixe chanté enregistré ;
  2. João de Souza Lima (1898-1982), « le prince des pianistes brésiliens », qui avait étudié à Paris ;
  3. Alexandre Levy (1864-1892), le Mozart de São Paulo, mort à 27 ans – son père, français, tenait une boutique de musique qui existe toujours, « A Casa Levy » ;
  4. Carlos Pagliuchi (1885-1963), professeur au Conservatoire dramatique et musical de São Paulo ;
  5. Notre fameux José Monteiro (Zé Boiadeiro) ;
  6. Le tromboniste carioca Álvaro Sandim (1862-1919) ;
  7. L’hispanophone  F. Soriano Robert, auteur de « Olh’Abacaxi ! » et pianiste de Villa-Lobos !
  8. Eduardo Souto (1882-1942), artiste issu d’une richissime famille du port caféier de Santos ;
  9. Catulo da Paixão Cearense (1866-1946), auteur nordestin d’un samba plus vieux que « Pelo telefone » :« Caboca de Caxangá » ;
  10. Juca Castro, compositeur de « Vamo Maruca, vamo », chanté plus tard par Elsie Houston (future femme de Benjamin Péret) ;
  11. L’immense pianiste Ernesto Nazareth (1863-1934), dont la virtuosité avait impressionné Arthur Rubinstein en personne !
  12. Oswaldo Cardoso de Menezes Filho (1893-1935), auteur de la très remarquée « mulher no bode » ;
  13. Le pianiste Alberto Nepomuceno (1864-1920), que Darius Milhaud avait bien connu ;
  14. Et Chiquinha Gonzaga (1847-1935), une pianiste également extraordinaire !

 

Bien qu’ayant suivi des artistes brésiliens comme Camargo Guarnieri, Darius Milhaud ne revint jamais au Brésil.

Nininha Velloso Guerra

Nininha Velloso Guerra s’éteignit à Paris fin 1921, à l’âge de 26 ans.

Quelques mois plus tard mourrait Marcel Proust

« Un cocktail, des Cocteau », disait André Breton, qui n’osa jamais aborder l’homosexualité, forcément « vicieuse », de René Crevel. Le pape des excommunicateurs écrirait : «J'accuse les pédérastes de proposer à la tolérance humaine un déficit moral et mental qui tend à s'ériger en système et à paralyser toutes les entreprises que je respecte.»

Cocteau avait répliqué dans l’anonyme «  Livre blanc », paru en 1928, et publié sous le manteau à 31 exemplaires : «J'ai toujours aimé le sexe fort, que je trouve légitime d'appeler le beau sexe. Mes malheurs sont venus d'une société qui condamne le rare comme un crime et nous oblige à réformer nos penchants.» Ce livre est disponible ici.

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De gauche à droite : Françoise Arnoul, Micheline Presle, Gérard Philipe, Jean Marais et Jean Renoir, au Mills College, Californie, en 1958.

Au piano Darius Milhaud et Josepha Heifetz.

Dans son autobiographie « Ma Vie heureuse », le gentleman Darius Milhaud ne fait aucune référence à l’homosexualité de Jean Cocteau. Le plus tranquillement du monde, il évoque le couple Radiguet-Cocteau et pose volontiers au côté de Jean Marais.

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Edith Piaf et Jean Cocteau

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Obsèques de Jean Cocteau à Milly-la-Forêt

Cocteau eut le désagréable manque de savoir-vivre de disparaître le même jour qu’Édith Piaf. C’est à Berlin que Darius Milhaud apprit la mauvaise nouvelle par la radio : « Jean, l’ami et le témoin des années folles de notre jeunesse ! Jean, au cœur d’or, brillant d’intelligence et d’esprit. Avec Henri Sauguet nous allâmes nous recueillir sur sa tombe. Devant la petite église de Milly que Jean avait décorée, une foule disparate de jeunes gens, de vieillards, de paysans, de petits employés défilaient en silence. Dans le jardin médicinal, les simples voisinaient avec une multitude de petits bouquets et d’énormes gerbes envoyées souvent par des associations de toutes sortes. La bonté, le désintéressement, la générosité de Jean étaient légendaires. Il était aimé de tous ! »

Au Brésil, depuis le coup d’État institutionnel contre Dilma Rousseff, la droite, épaulée par les évangélistes, a repris du poil de la bête immonde. On parle de « Cura gay », de « reversão sexual »… La justice fédérale du Distrito (de Brasília) qui ne l’est pas moins a, en septembre dernier, permis, contre la loi tout autant fédérale s’appuyant sur la résolution de l’OMS de 1990, que des psychologues puissent traiter l’homosexualité comme une maladie, « soignons les gays ». Le Brésil des citoyens n’a pas manqué de réagir…

En attendant, en 2016, un terrible record a été atteint, celui des homicides dont les LGBT ont été victimes du seul fait de leur orientation sexuelle : 340 !

Trois cent quarante !

Hé ! Monsieur Cocteau ! et si l’on revenait à un climat de gentillesse ?

 

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 

Bonus musical et plus :

 

 

Documentaire d'été - Le Boeuf sur le toit 50 ans après 2/5 : Le Boeuf sur le toit, son époque, ses familiers (1ère diffusion : 19/08/1980)

Documentaire d'été - Le Boeuf sur le toit 50 ans après 2/5 : Le Boeuf sur le toit, son époque, ses familiers (1ère diffusion : 19/08/1980) en replay sur France Culture. Retrouvez l'émission en réécoute gratuite et abonnez-vous au podcast !

https://www.franceculture.fr

et bien sûr :

 

Rondó

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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06 octobre 2017

La vie heureuse de Darius Rio

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,

10 décembre 1957.

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais quand, au côté du représentant de la République française Paul Claudel, Darius Milhaud débarque, le 1er février 1917, à Rio de Janeiro, il est loin de se douter qu’un siècle plus tard la Ville merveilleuse se dotera d’un maire évangélique. Mais ce n’est pas sa religion qui aurait décoiffé notre Judéo-Aixois mais plutôt l’hostilité du premier édile carioca au carnaval.

Lequel carnaval, quoique encore blanc et bourgeois, via ses maxixes (interdits par le pape !), tangos, cateretês et son tout jeune samba chanté (« Pelo telefone ») nourrira ses « Bœuf sur le toit » (1919) et autres « Saudades do Brazil » (1920), voire trois œuvres postérieures : « Souvenir de Rio » (1928), « Brazileira » (1936), « Danças de Jacaremirim » (1945).

Marcelo Crivella (c)Prefeitura do Rio de Janeiro

Élu en 2016 maire de Rio de Janeiro, Marcelo Crivella est un évangélique qui fête ses 60 ans ce mois-ci. Il y a quatre décennies, ce jeune catholique intégrait l’Igreja Universal do Reino de Deus (Église universelle du royaume de Dieu), tout juste fondée par son oncle, le néopencôtiste Edir Macedo.

(Pour la petite histoire, l’EURD, ce sont cinq millions de séides au Brésil, huit dans le monde, un budget annuel de 800 millions de dollars, 10 000 temples, la deuxième chaîne de télé brésilienne, Record, et 18 députés à Brasília…)

Pasteur puis évêque, chanteur et producteur de musique gospel, Marcelo Crivella entre en politique en 2002 « à l’appel de l’Église », voire de Jésus directement, sous l’étiquette du Parti républicain brésilien (PRB, droite). Sénateur, il est nommé ministre en 2012 (sous Dilma donc !) et remporte la mairie de Rio quatre ans plus tard après deux échecs.

Né en 1892, Darius Milhaud, qui se présente volontiers comme « un Français de Provence, de religion israélite, dont la patrie s’étend de Jérusalem à Rio ayant Aix-en-Provence comme capitale », est un œcuménique. Ce que n’est pas le cas de l’Église universelle du royaume de Dieu, qui combat les hérésies vaudoue, homosexuelle et cryptocommuniste…

Arrière-petit-fils du fondateur de la synagogue d’Aix-en-Provence, ce descendant de Gaulois convertis 600 av. J.-C. (sic) au seul monothéisme de la région, le judaïsme, a une mère fille de sephardims italiens aux ancêtres parlant le ladino et le turc. Ce qui n’a pas empêché Darius d’avoir pour ami d’enfance Léo Latil, un catholique convaincu, et d’admirer des écrivains tout aussi mystiques comme Francis Jammes, Paul Claudel et André Gide… Invité « spécial » au Vatican par un Paul VI condamnant l’antisémitisme, Darius Milhaud n’a-t-il pas reçu commande du ministre André Malraux pour co-composer « l’Ode aux morts des guerres », lui le juif, avec le catholique Messiaen et le protestant Georges Migot ?

« Si l’on me demandait de choisir entre “aller au Paradis” ou “retourner à Rio”, je crois que je choisirais “retourner à Rio” », écrira le très croyant Milhaud.

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Au pied du Christ Rédompteur, o Corcovado, Rio de Janeiro sans gratte-ciel

Mais comment est-il arrivé, à 25 ans, dans la capitale du Brésil ? Et pourquoi peut-on dire que le compositeur du « Bœuf sur le toit » est un des compositeurs du XXe siècle qui ont fait entrer les musiques afro-américaines dans « la Grande Musique », la musique érudite, comme on dit au pays de Villa-Lobos ?

C’est ce que nous allons voir dans ce post et les deux prochains !

En fait, Darius Milhaud, c’est un peu la world music version début du XXe siècle à lui tout seul : il aime Bach, Debussy, la musique espagnole, les chants hébraïques, les rythmes des Gitans des Saintes-Maries, les mélodies provençales…

Son maître d’harmonie écoutant son « Quatuor à cordes » s’écrira : « On dirait de la musique arabe ! »

Et puis au Brésil, aux Antilles et plus tard à Londres, à Harlem et au bal nègre de la rue Blomet, ce sera la découverte du génie des musiques africaines-américaines. Avec donc au commencement « ce petit rien si typiquement brésilien ».

Il faut préciser qu’il arrive à un moment de l’histoire musicale brésilienne où l’Afrique calant ses syncopes percussives sur des mélodies luso-broussardes s’insinue dans l’industrie balbutiante de la radio puis celle du disque.

C’est à 7 ans que l’enfant du Bras d’Or commence le violon. Affable, il se fait vite deux amis : Léo Latil et un passionné de poésie, Armand Lunel. Avec lequel il monte à Paris en 1909 pour rejoindre le Conservatoire. Émerveillement : Darius découvre Debussy, Ravel, Wagner (« je m’ennuyais à périr »), les Ballets russes de Diaghilev, avec Nijinsky (qu’il retrouvera à Rio) et « le plus grand musicien de notre siècle » : Igor Stravinsky.

Armand lui fait connaître les poèmes de Francis Jammes, qu’il met en musique (comme plus tard… Georges Brassens, avec « la Prière »).

Bientôt il se lie d’amitié avec Arthur Honegger et Jean Wiener et rencontre Jammes, qui lui fait découvrir l’œuvre de Paul Claudel. Révélation ! Darius écrit à l’écrivain-diplomate, alors consul à Francfort-sur-le Main. Ils finissent par s’y rencontrer : « L’entente avec Claudel fut immédiate, la confiance totale. Pas de temps perdu ! » L’écrivain écoute sa musique : « Vous êtes un mâle ! »

En effet, sa « Sonate pour piano et deux violons » remporte le prix Lepaulle, « ma seule récompense ». Rappelons que Milhaud composera :

plus de 430 œuvres !

Darius Milhaud a à peine achevé « la Brebis égarée » quand arrive le 2 août 1914. De santé très fragile, il est affecté au service photographique de l’armée, où il fait la connaissance de Paul Morand. Paul Claudel est alors en poste à Rome. En septembre 1915, Léo Latil est fauché lors de l’offensive de Champagne. « J’ai un grand désir de solitude depuis [sa] mort… »

Entre-temps, Darius s’est lancé dans l’étude de la polytonalité : « J’avais remarqué, et c’était un signe pour moi, que dans un petit duetto de Bach écrit en canon à la quinte, on avait vraiment l’impression de deux tonalités se suivant, se superposant, s’opposant, mais que la texte harmonique demeurait bien entendu totale. Les contemporains, Stravinsky, Kœchlin se servaient d’accords contenant plusieurs tonalités, souvent traitées en contrepoints d’accords ou en pédales d’accords. » Poussant des cris de frayeur à chaque dissonance, son professeur de composition conclura : « Ce qui est pis, c’est qu’on s’y habitue. »

Paul Claudel écrit : « Nous sommes en 1914. L’Allemagne de Guillaume II vient de déclarer la guerre à la France et à l’Angleterre, pas seulement à la France et à l’Angleterre, et à la Russie, pas seulement à ces trois pays, mais au monde entier, aux principes sacrés sur lesquels repose la civilisation chrétienne. Ses armées ont passé la frontière, pas seulement la frontière de la Belgique et de la France, celle du Droit.

Et aussitôt la première voix à s’élever, la première protestation, est celle du petit homme. “Clama, ne cesses !” fût-il dit jadis au prophète hébreu. Rui Barbosa a pris pour lui cette injonction. Elle ne cessera pour un moment, pour toute la durée de la guerre, cette clameur enragée.

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Assis au premier rang, Paul Claudel, l’écrivain-diplomate Henri Hoppenot et Nininha.

 

C’est à ce moment que je fus envoyé au Brésil comme représentant de la République française. C’était en 1917 ; au moment le plus critique de cette lutte effroyable. Verdun venait de finir dans une mer de sang. Après la Somme, après le Chemin des Dames, la France épuisée, saignant de toutes ses artères, avait dû repousser de nouveaux assauts. Trois fois en 1918, malgré l’entrée en scène des États-Unis, le fer s’approche de son cœur. Notre pays cherche partout du secours et des concours. Vos saltem, amici mei ! Et au premier rang de ces amis, comment n’aurions-nous pas songé au Brésil ?

J’arrivai dans ce grand pays, avocat d’une cause à ce moment presque perdue, en inconnu, j’allais presque dire en gêneur, la neutralité, en temps de guerre, une neutralité bienveillante assurément comporte de tels avantages ! Il me fallait une caution. À qui pouvais-je mieux la demander qu’à celle du fondateur de la République à Rui Barbosa ? Pas un moment il ne songea à me la refuser. »

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Paul Claudel dans le Jardin botanique et Rio sans embouteillages

L’auteur du « Soulier de satin » veut que le jeune Darius le suive à la légation de France à Rio, où il arrive le 1er février 1917 après avoir traversé l’Espagne neutre et le Portugal qui envoie ses premiers contingents en France…

La légation est « magnifiquement située rue Paysandu, une rue bordée de palmiers royaux, originaires de l’île Bourbon, dont le tronc atteignait parfois 70 mètres ».

Et contrairement à ce que d’aucuns ont écrit, Claudel (dont « l’esprit se détache peu de la Bible, il [écrit] tous les jours des commentaires sur des versets extraits des deux Testaments ») aime la Cidade maravilhosa : « Rio de Janeiro est la seule grande ville que je connais qui n’a pas réussi à expulser la nature. »

Darius ne dit pas autre chose : « Rio possédait un charme puissant. Il est difficile de décrire cette baie si belle, bordée de montagnes aux formes inattendues couvertes de forêts comme d’un léger duvet ou de rocs solitaires brun rougeâtre, surmontés parfois de lignes de palmiers… »

Cependant entre deux week-ends sur les hauteurs, à Teresópolis, « pour se reposer de la chaleur humide de Rio », Milhaud découvre une musique puissante : « Mon contact avec le folklore brésilien fut brutal ; j’arrivais à Rio en plein carnaval et je ressentis aussitôt profondément le vent de folie qui déferlait sur la ville entière. Le carnaval de Rio est un véritable événement qui subit une laborieuse préparation… »

Avant le carnaval, « un des jeux favoris des danseurs consiste à improviser des paroles sur un air que l’on joue sans cesse. L’improvisateur doit toujours trouver de nouvelles paroles, s’il manque d’imagination, il est aussitôt remplacé. La monotonie de cette incessante rengaine, son rythme lancinant finissent par engendrer une sorte d’hypnose dont les danseurs deviennent victimes ».

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Carnaval 1917, l’avenue Rio Branco à heures le dimanche…

Dans les salles de bal, la société carioca se montre plus élégante : « Le public danse et chante avec passion pendant six semaines ; parmi toutes ces chansons, il y en a toujours une qu’il préfère et qui, de ce fait, devient la chanson du carnaval. C’est ainsi qu’en 1917, broyée par les petits orchestres devant les cinémas de l’Avenida, interprétée par les musiques militaires, les orphéons municipaux, rabâchée par les pianos mécaniques, les gramophones, pianotée, sifflotée, chantée tant bien que mal dans les maisons : « Pelo telefono » (sic), la chanson du carnaval de 1917, éclata dans tous les coins et nous hanta pendant tout l’hiver. »

 

Le charme opère : « Les rythmes de cette musique populaire m’intriguaient et me fascinaient. Il y avait dans la syncope une imperceptible suspension, une respiration nonchalante, un léger arrêt qu’il m’était très difficile de saisir. J’achetai alors une quantité de maxixes et de tangos ; je m’efforçai de les jouer avec leurs syncopes qui passent d’une main à l’autre. Mes efforts furent récompensés et je pus enfin exprimer et analyser ce “petit rien” si typiquement brésilien. Un des meilleurs compositeurs de musique de ce genre, Ernesto Nazareth, jouait du piano devant la porte d’un cinéma de l’avenue Rio Branco. Son jeu fluide, insaisissable et traite m’aida également à mieux connaître l’âme brésilienne. »

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Ernesto Nazareth

Darius ne sait plus où donner du tympan. Il découvre la musique du regretté Glauco Velasquez, fait la connaissance du jeune pianiste Luciano Gallet, du directeur du Conservatoire, Henrique Oswald, de Francesco Braga, chef d’orchestre des Concerts symphoniques de Rio, qui avait suivi à Paris les classes de Massenet, ainsi que d’un jeune couple de musiciens tout nouvellement mariés : les Oswald Guerra. « Oswald composait de la musique imprégnée d’influence française, sa femme, Nininha, douée aussi pour la composition, était surtout une excellente pianiste.. »

Notre jeune Aixois fait découvrir au Lycée français, au Teatro municipal, au Palais de cristal de Petrópolis les œuvres de Ravel, Satie, Debussy (« [il] est mon musicien préféré. C’est incroyable comme nous le connaissons mal […] Ce fut à Rio que j’ai appris à l’aimer »). Il donne des conférences musicales au profit de la Croix-Rouge et des prisonniers. Il étonne aussi avec sa « Première Symphonie », dont les sonorités polytonales choquent moins que sa brièveté…

C’est à Rio que Milhaud écoute Caruso, Arthur Rubinstein (qui sera le premier à faire connaître en Europe et aux États-Unis la musique d’un certain Villa-Lobos). C’est via  les Ballets russes qu’il a des nouvelles de « Parade », ballet de Cocteau sur une musique de Satie, avec des décors d’un certain Pablo… Picasso ! C’est enfin à Rio que Claudel propose à un Nijinsky déjà halluciné un ballet dont il explique le sujet dans la forêt de Tijuca.

Le tandem Claudel-Milhaud voyage aussi : à São Paulo, Paraná, Santa Catarina (« où les populations en majorité allemandes ont conservé les coutumes, les écoles de leur pays d’origine… »). En décembre, ils rejoignent en train la frontière bolivienne : « Nous avions la sensation, Claudel et moi, que rien n’avait changé dans ce pays depuis le premier chapitre de la Genèse. Les Indiens vivaient dans les bois et ne se montraient guère, sauf aux haltes de chemin de fer où on en voyait quelquefois, vêtus comme les paysans portugais de pantalons de toile et de chemises, mais tout comme leurs ancêtres, il tirent à l’arc avec leurs pieds. »

Entre-temps, le Brésil est entré en guerre contre l’Allemagne et les Puissances centrales.

« À la fin de l’hiver austral 1918, en août, la grippe espagnole fit son apparition ; l’épidémie atteignit rapidement l’ampleur d’un fléau : 4 600 personnes mouraient chaque jour. Les autorités étaient débordées. Dans les hôpitaux, on retirait les morts des lits encore tièdes pour y coucher des mourants. Il n’y avait plus de cercueils… […] La mère de Nininha mourut, elle-même tomba très gravement malade. »

Via Claudel, la France profite de la confiscation des biens allemands au Brésil. Début de scandale…

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Nininha Velloso-Guerra et Paul Claudel fêtant la fin de la guerre

« Avec le 11 novembre, la gaieté succéda à la tristesse ; la foule se déchaîna dans les rues pour fêter la paix enfin revenue. Claudel fut chargé de représenter la France à une mission économique interalliée à Washington ; il m’emmena avec lui. De là nous devions rejoindre la France. J’étais heureux à l’idée de rentrer à Paris, de revoir mes parents et mes amis, mais ma joie était empreinte d’une certaine nostalgie : j’aimais profondément le Brésil »

Pétri de saudade, Milhaud demeurera de longs mois sans composer…

« Le soir, je faisais souvent le tour de la Tijuca ; j’aimais apercevoir peu à peu le panorama de Rio dont les scintillements des lumières traçaient si bien le contour de la baie ; ou j’allais en bateau de l’autre côté de la baie près de Nichteroy (sic), je restais étendu sur la plage déserte pendant une partie de la nuit ; le clair de lune était si intense que je pouvais lire sans peine. »

De nos jours, quiconque s’aventurerait à dormir sur la plage aurait une espérance de vie d’un quart d’heure…

La roue-tourne a tourné comme dirait l’autre : 78 % des Cariocas approuvent les coupes budgétaires concernant le carnaval, un carnaval plutôt classes moyennes supérieures. Sous la plume de Claire Gatinois, on pouvait lire dans « Le Monde » du 29 août dernier :  « Dans les zones déshéritées où les églises catholiques ont disparu, les mères épuisées par les drames du quotidien provoqués par la drogue, les gangs, l’alcoolisme ou la sexualité précoce, se reposent sur les pasteurs. » Lesquels « ont adouci leur discours afin de concilier religion et vie hédoniste à la carioca ».

 

L'austère maire évangélique de Rio sonne la fin de la fête

Marcelo Crivella coupe les subventions aux écoles de samba et au carnaval, dans une ville ruinée par les Jeux olympiques de 2016. Le Monde | | Par Claire Gatinois (Rio de Janeiro, envoyée spéciale) Il est arrivé en retard, sous une pluie tiède d'hiver tropical.

http://www.lemonde.fr

 

Si l’on en croit Valdemar Figueredo, professeur de sciences politiques, « aujourd’hui, même les trafiquants et les danseurs de samba sont évangéliques » !

« … entre aller au Paradis ou retourner à Rio… »

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 Bonus : 

 

 

 

Témoignage de Darius Milhaud, compositeur - 26/06/2014

Le compositeur Darius Milhaud témoigne de la mise en veilleuse de la vie musicale à Paris et de l'aversion du public français (jusqu'au début des années vingt) pour les œuvres allemandes. (du 26/06/2014)

https://www.rtbf.be

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 septembre 2017

Bern et Raoni, à Rio réunis

 « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,

10 décembre 1957.

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais si Darius Milhaud avait regardé France 2 en prime time le mardi 15 août, il n’aurait pas reconnu son carnaval. En effet, débarquant il y a cent ans et sept mois à Rio de Janeiro, notre Provençal découvrait une fête de bourgeois blancs défilant en décapotables. Mais ce qui l’intéressait, c’étaient déjà les rythmes et autres danses obscènes condamnés par « notre » sainte mère l’Église, bref le petit peuple et ses lancinantes mélopées venues de Bahia et d’Afrique. Le samba (nom masculin, cela n’est donc pas une coquille) éveillait déjà en lui l’amour du jazz.

Il faut que vous voyiez Stéphane Bern en courtisan sur un char au carnaval de Rio

MÉDIAS - 1,3 millions de téléspectateurs ont suivi "Soir de fête" sur France 2 ce mardi 15 août. Mais si vous n'en faisiez pas partie, il faut que vous preniez un instant pour voir Stéphane Bern en action. Dans ce nouveau numéro, le présentateur nous a fait voyager au Brésil, pour le célèbre carnaval de Rio de Janeiro.

http://www.huffingtonpost.fr

Darius Milhaud n’aurait pas non plus reconnu l’héritière de l’ORTF tant cette émission où se fourvoya aussi Édouard Baer, malgré les rapicolantes gesticulations d’une Bern au portugais spontané mais peu soucieux des genres (des mots… pas des personnes), atteignit des cimes de médiocrité.

Cependant, puisque le cahier des charges de ce blog impose la bienveillance, le brasilianiste retraité que je suis a appris ceci : Raoni (86 ans), le grand porte-parole des Kaiapó, médiatisé naguère en nos contrées exophiles par Sting, avait défilé sur le char allégorique de l’école de samba Imperatriz Leopoldinense. Laquelle avait été l’objet d’insultes voire plus de la part du lobby ruraliste.

 

Indígenas desfilam no Carnaval do Rio por seus direitos

Indígenas brasileiros desfilaram ontem na Sapucaí dando visibilidade à luta por suas terras e às ameaças constantes que sofrem. O desfile dos indígenas foi parte do samba enredo "Xingu, o clamor que vem da floresta" da Imperatriz Leopoldinense no Carnaval 2017 do Rio de Janeiro, e contou com a presença de 17 lideranças indígenas como o renomado Cacique Raoni do povo Kayapó.

https://www.survivalbrasil.org

Vous savez, celui des grands propriétaires terriens qui voient les Indiens comme des diables accaparant des sols dont ils ne tirent aucun bénéfice.

Les Indiens sont aux ruralistes ce que les vegans sont à un adhérent à la FNSEA.

Lula Marques/ Fotos Públicas

Les Indiens pointent leurs flèches sur le palais présidentiel (source ici)

Le lendemain, sur la route des retours de vacances, j’apprenais par France Culture que lors de la Journée internationale des peuples indigènes, le 9 août, des Indiens guarani et kaiowá avaient manifesté devant le Suprême Tribunal fédéral (STF), à Brasília, contre le « marco temporal », le marqueur temporel.

Quèsaco ? aurait demandé l’Aixois Darius Milhaud.

Le « marco temporal » est ce concept développé par l’ex-ministre du STF Carlos Ayres Britto, en 2009 pour contester la démarcation des terres amérindiennes de Raposa-Serra do Sol, dans le Roraima, près du Venezuela cher à Lean-Luc M… Passant outre la compétence scientifique de la Funai (Fondation nationale de l’Indien), ledit Ayres Britto entendait jeter « une pelletée de chaux » sur ces différends fonciers qui empoisonnaient les relations Indiens-latifundiaires. Autrement dit, le 5 octobre 1988, date de l’adoption de la Constitution, tout Indien absent de son territoire historique estimé par la Funai n’était plus chez lui.

Or, persécutés, chassés de leur territoire quasi ancestral (les Amers Indiens étant nomades), emprisonnés et déportés, bien des indigènes n’occupaient plus leur terre à la date susdite.

(Personnellement, j’ai connu une famille Rajsfus qui au soir du 16 juillet 1942 n’habitait plus que partiellement son modeste appartement de Vincennes…)

Voilà pourquoi force Amérindiens se sont regroupés au sein du mouvement :

« Notre histoire ne commence pas en 1988 ».

Par ailleurs, ils bénéficient du soutien moral de l’ONU, qui a récemment exprimé sa préoccupation par rapport aux violations des droits des peuples indigènes de la part de l’État brésilien. Une préoccupation qui a atteint il y a quelques années une manière d’acmé avec le projet de barrages à Belo Monte, impactant les peuples amérindiens du Parc national du Xingu, fondé en 1961. Un projet soutenu par Lula puis Dilma… Aurions-nous l’outrecuidance d’écrire que la gauche fut plus anti-indienne que la droite militaire ? Si l’on en croit certains écologistes, missionnaires catholiques ou porte-parole amérindiens, on pourrait répondre par l’affirmatif.

Obligeons-nous à examiner certains chiffres.

Le Brésil compte plus de 207 millions d’habitants, dont environ 700 000 Amérindiens (contre 100 000 dans les années 1970), répartis sur 594 territoires indigènes. Les peuples premiers ne représentent que 0,04 % de la population. Cependant, leurs terres (aujourd’hui à 70% démarquées par la Funai) couvrent environ 12% du territoire national, soit 100 millions d’hectares… convoités par les petits paysans, les orpailleurs, mais aussi les ruralistes.

Lesquels ont le vent en poupe puisque le président Temer (hier encore accusé par l’ex-procureur général de la République Rodrigo Janot d’avoir été à la tête d’une « organisation criminelle » ayant détourné près de 158 millions d’euros) est disposé, vu son impopularité, à céder à tous les lobbies.

Si l’on en croit Felipe Milanez, chercheur en écologie politique, il existe un lien entre la recrudescence des assassinats d’Indiens ou de paysans sans terre et le coup d’État parlementaire contre une Dilma Rousseff mieux élue que ce que nos médias occidentaux ont laissé entendre.

Des listes noires circulent plus que jamais, élaborées par les grands propriétaires.

Et contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les autochtones d’Amazonie qui sont les plus ciblés.

Entre 2003 et 2015, sur les 891 assassinats d’Amérindiens répertoriés (crimes souvent couverts par des policiers qui se sont laissés aller à torturer les victimes…), 426 ont été perpétrés dans le Mato Grosso do Sul, terre de soja transgénique.

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Ainsi est-ce avec le sang des Guarani et des Kaiowá que « prospèrent » nos vaches en France !

Pis, certains ruralistes organisent des pince-fesses pour lever des fonds destinés à rémunérer des pistoleiros. (Dans le sud de l’État du Pará, connu pour ses bains de sang, ils portent le doux nom de guacheba.)

Élu par Survival International, ONG qui milite pour le droit des peuples premiers depuis 1969, « le raciste de l’année », le député luthérien du Parti progressiste (sic) Luis Carlos Heinze, au cours d’une « enchère publique pour la résistance » (re-sic), avait qualifié le cabinet du ministre (de gauche… et corrompu car de l’administration Lula) Gilberto Carvalho de ramassis «  d’Indiens, de Nègres, de sans-terre, de pédés et de gouines ».

Stéphane Bern a eu raison de rentrer très vite dans son tekoha

… en guarani, tekoha signifie l’endroit où l’on est soi-même.

En 1943, Sophie Milhaud, la mère de Darius, dut se cacher comme d’autres juifs de la zone Sud. « Elle s’éteignit sans souffrances, mais seule, hélas ! » Et pas chez elle… Bientôt la synagogue, inaugurée par l’arrière-grand-père de Darius en 1840, deviendrait un temple protestant faute de croyants…

Quant à Raoni, son âge et sa notoriété semblent le protéger… Enfin, espérons-le !

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

Bonus  musical entre autre :

« Si je pouvais au moins une fois prouver que celui qui a plus que ce dont il a besoin presque toujours se convainc qu’il n’en a jamais assez… »

  • Et « Um índio » de et par Caetano Veloso en 1989 :

Um índio descerá de uma estrela colorida e brilhante

Un Indien descendra d’une étoile colorée et lumineuse

De uma estrela que virá numa velocidade estonteante

D’une étoile qui viendra à une vitesses hallucinante

E pousará no coração do hemisfério sul, na América

Et se posera au cœur de l’hémisphère Sud, en Amérique

Num claro instante

En un instant clair

 ----

Depois de exterminada a última nação indígena

Après avoir exterminé la dernière nation indigène

E o espírito dos pássaros das fontes de água límpida

Et l'esprit des oiseaux des sources d'eau claire

Mais avançado que a mais avançada das mais avançadas

Plus avancé que la plus avancée des plus avancées

Das tecnologias

Des technologies

---- 

Virá, impávido que nem Muhammed Ali

Il viendra, plus impavide que Mohammed Ali

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

Apaixonadamente como Peri

[Héros indien guarani romantique du roman éponyme de José de Alencar]

Amoureusement comme Peri

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

Tranqüilo e infalível como Bruce Lee

Tranquille et infaillible comme Bruce Lee

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

O axé do afoxé, filhos de Ghandi

La force de vie de l’afoxé, fils de Gandhi

[Groupe d’afro-samba de Bahia réservé aux hommes dits de couleur]

Virá

Il viendra

---- 

Um índio preservado em pleno corpo físico

Un Indien conservé dans un corps en pleine forme

Em todo sólido, todo gás e todo líquido

En tout solide, tout gaz et tout liquide

Em átomos, palavras, alma, cor, em gesto e cheiro em sombra

Dans les atomes, les mots, l'âme, la couleur, le geste et l'odeur dans l'ombre

Em luz, em som magnífico

À la lumière, dans une musique magnifique

 ----

Num ponto equidistante entre o Atlântico e o Pacífico

Dans un point équidistant entre l'Atlantique et le Pacifique

Do objeto, sim, resplandecente descerá o índio

D’une machine, oui, resplendissante descendra l’Indien

E as coisas que eu sei que ele dirá, fará, não sei dizer assim

Et les choses que je sais qu'il dira, fera, je ne sais le dire ainsi

De um modo explícito

D’un mode explicite

---- 

Virá, impávido que nem Muhammed Ali

Il viendra, plus impavide que Mohammad Ali

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

Apaixonadamente como Peri

Amoureusement comme Peri

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

Tranqüilo e infalível como Bruce Lee

Tranquille et infaillible comme Bruce Lee

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

O axé do afoxé, filhos de Ghandi

La force de vie de l’afoxé, fils de Gandhi

Virá

Il viendra

---- 

E aquilo que nesse momento se revelará aos povos

Et cela à ce moment se révélera aux peuples

Surpreenderá a todos, não por ser exótico

Il les surprendra non pas pour être exotique

Mas pelo fato de poder ter sempre estado oculto

Mais par le fait d’avoir pu être toujours caché

Quando terá sido o óbvio

Quand cela aura été l’évidence


Darius Milhaud, Saudade do Brasil

 

 

Darius Milhaud, carnaval d'Aix


 et encore...

On ne s'arrêterait plus...

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07 septembre 2017

Le Bope* sur le toit

 « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,

10 décembre 1957.

 

En ce jour de Fête nationale, Dia da Independência, un petit coucou à Cecília Bulcão, carioca da gema.

* Bope, Batalhão de operações policiais especiais

Crédit : Mam'zelle Pirate

Vue sur Copacabana

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais pour enchaîner avec le dernier post sur mademoiselle Jeanne Moreau, Joana francesa, j’eusse apprécié de vous entretenir en cette rentrée des classes de mon cher Darius Milhaud, compositeur judéo-provençalo qui arriva au Brésil il y a un siècle. Commencer par un bon carpaccio de bœuf sur le toit, «boi no telhado », eût relevé du pampre et mousse. Même si l’expression « vai ter boi no telhado » peut se traduire par : ça va barder, on va s’expliquer, t’as un plèm ?

Cependant, avant de partir en vacances, j’appris par la radio que le nombre des homicides à Rio de Janeiro s’élevait pour le seul premier semestre à :

3 457 ! 

Quelques heures plus tard, je tombai sur un article du « Monde » en date du 8 août (et pas vraiment signé) : « À Rio de Janeiro, une guerre non déclarée ».

A Rio de Janeiro, une guerre non déclarée

Un an après l'organisation des Jeux olympiques, la " cité merveilleuse " est ravagée par une flambée de violences. Le Monde | * Mis à jour le | Par Intérim (Rio de Janeiro, correspondance) Juillet avait commencé sous le signe de la malédiction pour la police militaire de Rio.

http://www.lemonde.fr

 

Le chapô disait : « Un an après l’organisation des Jeux olympiques, la “Cité merveilleuse” est ravagée par une flambée de violences. » Un an après que les JO ont précipité la ville et l’État éponyme dans la faillite (on se réjouit déjà de Paris 2024, madame Hidalgo…).

Sur la colonne de gauche de la page 2, « les chiffres » : « 93 policiers tués depuis janvier », « 10 000 vols de cargaisons de poids lourds en 2016 » et deux intertitres dans le texte courant : (des favelados) « victimes de balles perdues » et « Vols à l’arme blanche » (contre des touristes sur la piste pentue qui mène à travers la jungle de Tijuca jusqu’au Christ rédempteur).

Crédit : Mam'zelle Pirate

Vue depuis le train qui longe la fameuse piste

menant au Corcovado 

 

Et une belle relance : « Dans le nord de la ville, la police a installé des tours blindées en mai. Les gangs ont répondu au fusil gros calibre ». La lecture de cet article fort intéressant me troublait légèrement. C’est vrai que les forces dites de l’ordre paient un lourd tribut à cette « non-guerre ». Il est vrai aussi que l’ONU a plusieurs fois recommandé aux gouvernements brésiliens la suppression de la Police militaire, laquelle est coresponsable annuellement de 1000 morts, victimes très souvent innocentes.

Et puis, j’avisai sur cette page 2 la photo (voir photo dans le lien ci-dessus vers l'article) d’un homme métis dévisageant un militaire envoyé « pacifier » le quartier de Lins de Vasconcelos. Or, ce jeune gars en tee-shirt et Havaianas faisant face à un Rambo blanc et lourdement armé portait sur ses épaules une bouteille de gaz. Et cela fit un gros tilt. Vite, retrouver dans mon capharnaüm de gratte-ciel livresque « Troupe d’élite 2 » (éditions Anacaona, octobre 2011).

Troupe d’élite 2

En quatrième de couverture, cette exergue : « La police a été conçue et organisée pour combattre le crime. Aujourd’hui à Rio, elle est le crime. » Ça démarre fort !

Bande-annonce en portugais do Brasil de « Troupe d’élite » :

Tropa de Elite 2 - Trailer (Elite Squad 2)

 

À la relecture, l’ouvrage est toujours aussi déconcertant – je n’évoquerai pas les innombrables fautes d’orthographe qui le parsème – non point en tant que mélange de fiction et de réalité, mais par sa polyphonie décousue – il est signé par quatre auteurs (Luiz Eduardo Soares, Cláudio Ferraz, André Batista, Rodrigo Pimentel) et a inspiré le second volet d’un film éponyme ayant été l’un des plus gros cartons du box office brésilien, Ours d’or à Berlin en 2008.

Mais où veux-tu en venir, ô blogueur brasilianiste ?

Eh bien ! quid des milícias dans le papier du « Monde » ? Oui, des milices, aimables agrégats de policiers civils ou militaires, de pompiers, hommes d’affaires et politiciens corrompus et de « purs » mafieux ! N’ont-elles point perduré ?

« Troupe d’élite 2 » nous dépeint l’affrontement entre flics véreux qui protègent les trafiquants quand ils ne les manipulent pas et fonctionnaires de police intègres, partant menacés de mort mais aussi de passer de l’autre côté : à savoir exterminer les bandits, couvrir les tortures, les bavures…

Grosso modo, voici le schéma. Sous prétexte d’autodéfense communautaire, des policiers font le ménage dans un quartier. Les habitants sont dans un premier temps soulagés. Mais bientôt, la milice commence à encadrer la vie de la communauté, contrôle les transports en commun alternatifs, le foncier, le débit Internet, l’électricité et… le gaz ! Au lieu de payer 36 reais sa bouteille de gaz, le brave citoyen la paie 45 en échange d’une hypothétique protection !

D’autant qu’entre gangsters, on s’entraide. Certains miliciens vendent directement les armes aux trafiquants de drogue, louent à l’occasion leurs camions blindés, bien utiles pour faire un casse.

S’estimant mal payés, bien des policiers arrondissent aussi leurs fins de mois avec la sécurité privée. Elle est cocasse, la scène où le sergent Ramalho est convoqué par le colonel Ortega, de l’Inspection des services. Comment fait ce brave sergent pour avoir deux voitures étrangères, une maison de plage, une autre dans une copropriété luxueuse de Jacarepaguá et un bateau ? Bah comment tout le monde ou presque. Qu’importe qu’il soit interdit à un fonctionnaire public de faire de la sécurité privée. 

« Mon colonel, est-ce un délit d’essayer de survivre et d’entretenir sa famille ? »

Il faut dire que l’exemple vient d’en haut… des hommes politiques et des entrepreneurs. Rappelons-nous le scandale Odebrecht, du nom de ce groupe industriel (au bord de la faillite), qui a versé de 2006 à 2014 quelque 2,8 milliards d’euros de pots-de-vin et de contributions occultes aux partis politiques brésiliens mais pas que, éclaboussant la droite comme la gauche.

À la lecture de « Troupe d’élite 2 », on peut d’ailleurs sourire quand l’économie est évoquée. Si les polices ne se « débrouillaient » pas, il faudrait augmenter sensiblement les salaires et le budget ne serait plus à l’équilibre.

Quoi qu’il en soit, le lecteur demeure frappé par l’horreur de cette guerre qui n’aura ni vainqueurs ni vaincus.

Quelques exemples… âmes sensibles cuidado (attention)

  • Lors d’un blitz (un contrôle routier, en vrai, une forme de racket « légal » des automobilistes), une conductrice oublie ou refuse de s’arrêter. Le PM qui lui a demandé de stopper la tue d’une balle de M16 en pleine tête. Caramba ! la police découvre qu’elle est blanche, trentenaire et architecte. Si elle avait été noire et favelada, ça passait encore mais là que faire ? Le plus haut gradé décide alors de brûler le corps. Mais on conserve quand même un bras qu’on essaiera de déposer dans le quartier de Rocinha, histoire de mettre ça sur le dos des trafiquants. À l’autre bout de la ville, un policier découvre la bavure et alerte sa hiérarchie. Il sera bientôt assassiné dans le quartier qu’il protège et où tous l’apprécient.

 

  • Et quid du « maçon », un spécialiste du burin qui, à la demande des miliciens, fait sauter les dents des victimes pour qu’on ne les identifie pas ? Il faut aussi préciser que la police scientifique manque de moyens. Bien des demandes de certificats d’expertise sont écartées. Sur sa terrasse, son fils dans les bras, un ripou reçoit la visite d’un gamin venu l’avertir que son protectorat sur le quartier pourrait prendre fin. Le brave fonctionnaire sort son Beretta et abat le messager devant la famille !

 

  • Sur une autre terrasse, un travailleur noir s’apprête à passer un petit coup de peinture. Un PM le voit et tire… sans doute un cambrioleur.

 

  • Onofre, petit commerçant populaire dans son quartier, est convoqué toute affaire cessante ainsi que le pasteur par le capitaine surnommé le Diable blond. Alex, patron de quelques taxis collectifs, refuse de vendre son entreprise au blondinet gradé. Elle vaut un million de reais, le fonctionnaire de police ne lui en propose que 100 000. Onofre et le pasteur assistent alors à une drôle de séance. Entouré de collègues policiers, le Diable blond découpe Alex au sabre, au scalpel… il l’étripe littéralement. Onofre et le pasteur ont été conviés pour rapporter les faits à la communauté. On ne plaisante pas avec le Diable. Onofre, plus révolté que terrorisé, ira déposer à la police. Le pasteur, non. Puis Onofre s’enfuira dans le Pantanal après avoir refusé le programme de protection des témoins.

Concluons le chapitre horreurs avec l’histoire de Russo, un ancien chef du Comando vermelho, une des grandes organisations criminelles. Condamné à vingt ans de prison, il a décidé de s’en sortir une fois sa peine purgée. Il a toujours maintenu le contact avec sa femme, une sainte, et ses enfants. Bien sûr, à sa sortie, personne ne veut l’embaucher, sauf une ONG, une des ces entreprises bobo au service des gringos qui ne font rien qu’à condamner les méthodes de la police brésilienne. Jean Valjean brazuca, Russo croit pouvoir échapper à son destin. Mais c’était sans compter sur deux policiers qui tentent de le racketter. Il est clean maintenant et de toute façon, il n’a pas de quoi payer. Qu’à cela ne tienne, un petit contrôle d’identité, un calibre soigneusement dissimulé dans ses affaires et le tour est joué. Retour dans l’enfer carcéral de Bangu. Et là, chef un jour, chef toujours, ces anciens nouveaux collègues le poussent à prendre la tête de la mutinerie qui s’annonce… Et que la gouverneure, désemparée et conseillée par un ancien stalinien, entend étouffée dans le sang comme à Carandiru, en 1992 : 111 détenus abattus.

Contre toute attente, le capitaine Lima Neto, du Bope, Batalhão de Operações policiais especiais, celui qui inspirera le rôle vedette de « Troupe d’élite », refuse d’obéir… Je ne vous dirai pas la fin.

Un des narrateurs résume bien l’ampleur des dégâts : « Pour les Cariocas qui connaissent la zone Ouest, Tarantino, c’est Walt Disney. J’arrêterai d’écrire quand la zone Sud arrêtera d’être hypnotisée par la mer et qu’elle découvrira l’horreur qui vit à côté d’elle. »

Cette guerre de tous contre tous se veut d’abord une guerre contre le crime organisé autour du trafic de drogue. Drogue que thunés comme favelados consomment en un élan interclassiste et transgénérationnel.

Un autre narrateur nous laisse entrevoir une seule sortie qui rejoint d’ailleurs les récentes déclarations de l’ancien président de Colombie César Gaviria : « L’utilisation de la force brutale dans la lutte contre les drogues illégales crée plus de problèmes qu’elle n’en résout. Il faut dépénaliser l’usage des drogues et les sortir du traitement policier et judiciaire pour les remettre au domaine auquel elles appartiennent : la santé publique et le travail social. »

Darius Milhaud a connu le carnaval de Rio de 1917, dont le tube, signé Donga, s’appelait « Pelo telefone », hommage à la corruption de la maréchaussée. « Le chef de la police par téléphone m’a prévenu qu’il y avait une roulette [clandestine] où l’on pouvait jouer… »

 

 

Donc « si tu vas à Rio », n’oublie pas ce p’tit numéro. Tape le :

190,

la Police militaire, avant qu’elle ne te tape.

Cela peut te sauver la vie… ou pas.

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Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

Bonus :

Un petit bonus de Porta dos fundos autour des « balas de borracha », des balles en caoutchouc. La PUC, dont il est question, est la Pontifícia Universidade Católica do Rio de Janeiro, un repaire de professeurs et d’étudiants subversifs !

 

 

 

 

 

 

08 août 2017

Joana brasileira

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967) 

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je ne voudrais pas jouer les ambassadeurs d’Arménie en Suisse, à savoir Charles Aznav…, et entamer une nouvelle tournée d’adieu. Cependant la disparition de Jeanne Moreau, le 31 juillet dernier, m’oblige à ajourner mes vacances blogofériennes pour lui rendre hommage par le truchement de ma seconde « patrie », le Brésil.

Jeanne la Brésilienne, claro que sim !

« Quelle histoire » est un samba écrit par Antoine Duhamel (fils de Georges), le compositeur de la Nouvelle Vague (Baisers volés, Domicile conjugal, La Sirène du Mississippi, L’enfant sauvage, Pierrot le fou…).

« Ce soir, je ne suis pas farouche, prise au piège comme une mouche… »

Résultat :

Cet homme est là à mon réveil

Dehors il fait déjà soleil

Nous reprenons notre entretien

Ce n’est pas un théoricien

Quel est son nom, je n’en sais rien

Mais je crois qu’il est Brésilien

 

En 1973, Jeanne Moreau devient Joana francesa pour le film éponyme de Cacá (Carlos) Diegues. Nous sommes en octobre 1930, Jeanne est une tenancière de claque à São Paulo. Elle accepte la proposition du coronel Aureliano de partir s’installer avec lui dans sa plantation en ruine au fin fond du Nordeste, en ruine lui aussi.

Dans ce long métrage franco-brésilien, on aperçoit Pierre Cardin, qui fut le compagnon de Jeanne à la ville.

Cacá Diegues confie à Chico Buarque de Holanda l’écriture de la chanson « Joana francesa ». Si Francisco est auteur, compositeur, interprète, dramaturge, écrivain, il n’est pas acteur bien qu’il ait participé mais en jouant son propre rôle au film « Garota de Ipanema » au côté de Tom Jobim, Vinícius de Moraes, Nara Leão (qui reprendra d’ailleurs avec force talent « Joana francesa »).

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De retour d’exil volontaire en Italie, Chico va beaucoup écrire pour le cinéma, notamment « O que será » pour le film « Dona Flor e seus dois maridos » en livrant trois versions différentes de cette chanson qui sous la plume troubadouresque de Claude Nougaro deviendra « Tu verras ».

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Tout d'abord, Jeanne dans Les amants. Puis avec Pierre Cardin

Faux timide, Chico se rappelle comment il a présenté à Jeanne Moreau sa chanson, qu’elle accepta d’emblée. Lui était bouleversé : quand il parlait (en français) avec elle (il maîtrise admirablement notre langue même si à l’époque il n’habitait pas encore l’île Saint-Louis), il ne voyait que l’héroïne sulfureuse des « Amants » de Louis Malle, qui a troublé la fin de son adolescence bohème entre Rio et São Paulo.

Dans « Jeanne la Française », Chico mélange nos deux langues et son « acorda, acorda, acorda… » (« réveille-toi ») se métamorphose en « d’accord, d’accord, d’accord ».

Tu ris, tu mens trop
Tu pleures, tu meurs trop
Tu as le tropique dans le sang et sur la peau

Gémis de folie et de torpeur
Le jour se lève déjà
Réveille-toi, réveille-toi

Fais-moi mourir de rire
Parle-moi d’amour
Songes et mensonges
J’en sais long, je le sais par cœur

Gémis de plaisir et de terreur

Le jour se lève déjà

Réveille-toi, réveille-toi

Viens mouiller mon giron
Je vais te consoler
Viens, métis tout doux, danser dans mes bras

Viens, gamin, m’expliquer
Où se trouve ton soleil, ta braise

Qui m’a ensorcelée ?
La mer, marée, bateau
Tu as le parfum de l’alcool de canne et de la sueur

Gémis de paresse et de chaleur
Le jour se lève déjà
Réveille-toi, réveille-toi

 Jeanne :

Chico :


Son ami Orson Welles, avec qui Jeanne a notamment tourné « Falstaff » en 1965 et en anglais (la langue maternelle de sa mère), a beaucoup usé de pellicule au Brésil pendant la guerre. En 1942, il réalise « It’s All True », film documentaire inachevé et commandité indirectement par Washington, inquiet d’un éventuel rapprochement du Brésil de Vargas avec Hitler et Mussolini. Grand amateur de culture noire et de rhum blanc, Mister Welles a filmé le carnaval de Rio comme personne !

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Jeanne Moreau avec Orson Welles dans "Falstaff" source ici

Quand on demandait à Jeanne Moreau quelle était la plus belle scène d’amour fou au cinéma, elle répondait : « C’est dans le film d’Hitchcock “Notorious” (“les Enchaînés”). Ce fameux baiser, en fait une série de baisers entre Cary Grant et Ingrid Bergman, alors qu’ils sont en danger de mort tous les deux. Car c’est l’absence d’amour qui fait naître la peur. »

« Les enchaînés » se déroulent dans la Ville merveille, Rio de Janeiro, déjà nids d’espions nazis avant Jean Dujardin…

Jeanne Moreau, que la terre vous soit légère !

Sua vida foi linda…

 

Vous vivrez, jusqu’à la rentrée, une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus 

Rien que pour Elle et vous...

 

 

02 août 2017

Trois prolos, trois destins américains

 « Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

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Marcelle, Bruce Spingsteen avec sa soeur et Joe Hill

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais quand ma grand-tante Marcelle, fraîchement mariée à un soldat étatsunien, s’est installée dans la moiteur de la Floride, Joe Hill était déjà mort depuis au moins quatre ans.

Joe Hillström a été fusillé en novembre 1915.

Et puisque tout finit par des chansons dans nos francophones contrées, terminons la saison par un clin d’œil à la camarade Isabelle P. , qui aime le Boss, lequel chante dans la ville de Tampa, celle de ma grand-tante, « Joe Hill » d’Alfred Hayes et Earl Robinson (deux communistes orthodoxes ou presque chantant un anarchiste joyeux et souriant !).

« Joe Hill », un classique de la protest song, immortalisé notamment par Joan Baez à Woodstock.


Le vrai Joe Hill était lui-même un troubadour de la révolution sociale. Celle voulue par les wobblies, les militants libertaro-marxistes (ou non) des IWW, Industrial Workers of the World.

Marcelle, Bruce, Joe, trois prolos qui ont vécu leur rêve américain différemment.

  • Un rêve de femme au foyer libérée du travail à l’usine.
  • Un rêve de musique pour désennuyer ses contemporains (« Est-ce qu’un rêve est un mensonge s’il ne se réalise pas ? »).
  • Un rêve de société humaine (même si ça ne sera pas facile : « Je me console en me souvenant que le pire est encore à venir »).

En 1915, l’immigré suédois Joe Hillström est accusé du meurtre d’un commerçant à Salt Lake City, Utah. À l’époque, « grâce » à l’Espionage Act, les wobblies et socialistes sont assez vulnérables.

Sans preuves, Joe est condamné à mort.

Le verdict déclenche un immense mouvement populaire. Sa prison se retrouve gardée par des miliciens équipés de mitrailleuses. Salt Lake (50 000 habitants) est le théâtre d’une manifestation monstre. Partout dans le pays, ça branle dans le manche.

Du fond de son cachot, Joe conserve un solide sens de l’humour : « Je ne tiens pas à être retrouvé mort dans l’Utah. »

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Manuscrit original découvert en 2007 dans les archives du PC 

 Mon testament est facile à régler,

Puisqu’il n’y a rien à se partager.

Mes proches n’iront pas se plaindre en douce

« Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».

Mon corps ? Ah, si je pouvais choisir,

C’est en cendres qu’il faudrait le réduire,

Pour le laisser flotter au gré du vent

Qu’il aille se disperser dans un champ.

Peut-être quelque fleur fanée alors

Reviendra à la vie pour éclore encore.

Ce sont mes volontés dernières et ultimes.

Bonne chance à chacun d’entre vous.

 

Dans sa lettre d’adieu à Big Bill Haywood, un des fondateurs des IWW, il écrit ces deux fameuses phrases : « Don’t waste any time in mourning. Organize ! » « Ne perdez pas de temps en lamentations. Organisez-vous ! » Transformées en un slogan qui fera le tour du monde :

 

863680069

 

« Don’t mourn, organize ! »

Après cet « assassinat légal », de secondes funérailles sont organisées à Chicago. Ce sont les plus importantes jamais vues dans tout le mouvement ouvrier étatsunien.

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Funérailles de Joe Hill

Les cendres de Joe sont réparties dans de petites enveloppes distribuées à des militants libertaires à travers le pays mais aussi le monde… Franklin Rosemont écrit : « Le 1er Mai 1916, selon les dernières volontés de Joe, ses cendres sont dispersées au gré du vent aux quatre coins de la planète. »

I never died, says he 

Joe Hill, c’est un peu un deuil sans fin et heureusement pour les vivants !

Même dans son pays d’origine, il n’est pas oublié. En 1979, la Suède fait imprimer des timbres-poste commémoratifs. (Ce qui n’empêchera pas les néonazis locaux de faire sauter sa maison natale à Gävle, vingt ans plus tard.)

En 1980, Thomas Babe lui consacre une pièce de théâtre, « Salt Lake City Skyline », représentée à Broadway. Quatre ans plus tard, une pétition qui recueille des milliers de signatures est présentée au gouverneur de l’Utah. Pas de réhabilitation car « l’affaire n’était pas claire ».

En attendant, Joe a été clairement fusillé.

En 1985, Carlos Cortez organise une exposition itinérante : « Wobbly, 80 ans d’art rebelle », où l’on peut voir pour la première fois les dessins de Joe.

torrent

Torrent (antérieur à 1902)

La biographie que Gibbs Smith consacre au barde wobbly en 1969 est un succès. Quant au « Joe Hill » de John McDermott, c’est carrément un best-seller.

Le cinéma ne l’a pas non plus oublié. Bo Widerberg sort en 1971 un film sur le martyr de Salt Lake qui représente la Suède au Festival de Cannes.

En 1970, John Lennon chante « A Working Class Hero is something to be » :

 

There’s room at the top they are telling you still

Ils ne cessent de te dire qu’il y a de la place en haut

But first you must learn how to smile as you kill

Mais tu dois d'abord apprendre à sourire en tuant

If you want to be like the folks on the hill

Si tu veux ressembler aux gens sur la colline

En juin 1985, par exemple, Bruce profite de sa tournée européenne pour remettre un chèque de 10 000 dollars à Mme Peycelon, adjointe au maire de Saint-Étienne, en faveur des chômeurs de la ville. Dans un même élan, il offre 20 000 livres aux femmes des mineurs en grève, ce qui lui vaut d’encourir les foudres de Margaret Thatcher.

Met avis que le petit-fils de Marcelle n’aurait pas signé la pétition susmentionnée ni soutenu la plus longue grève jamais vue en Angleterre. Officier dans la Navy, Joey a participé à la guerre du Vietnam.

03

Joey, 

Quel était son rêve d'enfant américain ? ...

 

Guerre à laquelle le Boss et sa band of brothers ont échappé en se faisant copieusement réformer. Un rocker a autre chose à faire que d’aller tuer des « yellow men », even though he was BORN IN THE USA.

Hymne des vétérans antiguerre.

Il y a quelques mois, Bruce était sur un yacht avec Barak Obama. Comment empêcher l’arrivée de Mickey Trump à la Maison blanche ?

Les politiciens aiment bien s’afficher à ses côtés. C’est un héros de la classe ouvrière du New Jersey qui « vit tout en haut en regardant en bas », une star anonyme et dépressive qui n’est pas absente aux autres.

Bruce a dénoncé les crimes raciaux au prix de se faire inquiéter par certains policiers radicalisés.

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La chanson « Forty-one shots » nous rappelle la mort d’Amadou Diallo, abattu, en février 1999, par quatre policiers du Bronx qui, alors qu’il sortait son portefeuille, ont pris ce dernier pour une arme. Quarante et une balles tirées. Dix-neuf ont atteint le jeune immigré guinéen…

Ma grand-tante Marcelle, paix à son âme, s’est plutôt bien intégrée à la société sudiste. Elle se vantait d’accueillir de braves « Négresses » qui, contre quelques dollars, se tapaient les lessives à la main.

Elles demeuraient dans le coton, en sommes.

Vérité en deçà du XIIIe arrondissement, erreur au-delà…

Ah oui ! les IWW étaient le seul syndicat à accepter à hauteur d’homme des descendants d’esclaves. C’est peut-être pour cela que « Joe Hill » est une manière de gospel.

Bonnes vacances !

À l’époque de Joe Hill et de Marcelle Fischer, les prolos n’en avaient pas.

Les paroles, avant d’écouter the Boss ?

I dreamed I saw Joe Hill last night

J’ai rêvé avoir vu Joe Hill la nuit dernière

Alive as you and me

Vivant comme vous et moi

Says I “But Joe, you’re ten years dead”

J’ai dit “Mais Joe, tu es mort il y a dix ans”

“I never died” says he

“Je ne suis jamais mort” a-t-il répondu

 °

In Salt Lake, Joe, says I to him

À Salt Lake, Joe, lui dis-je

Him standing by my bed

Lui debout près de mon lit


They framed you on a murder charge

Ils t’ont fait tomber pour une affaire de meurtre


Says Joe, but I ain’t dead

Joe a dit “Mais je ne suis pas mort”

° 

“The copper bosses killed you, Joe

“Les patrons du cuivre t’ont tué

They shot you, Joe” says I

Ils t’ont abattu ” ai-je dit

“Takes more than guns to kill a man”

“Il faut plus que des armes pour tuer un homme”

Says Joe “I didn’t die”

Joe a dit “Je ne suis pas mort” 

 °

And standing there as big as life

Se tenant là, comme plein de vie

And smiling with his eyes

Et souriant avec ses yeux

Says Joe “What they can never kill

Joe a dit “Ce qu’ils ne pourront jamais tuer

Went on to organize”

A continué à s’organiser”

° 

“Joe Hill ain’t dead” he says to me

“Joe Hill n’est pas mort

“Joe ain’t never died

“Joe Hill n’est jamais mort

Where workingmen are out on strike

Quand les travailleurs se mettent en grève

Joe Hill is at their side”

Joe Hill est à leur côté”

° 

From San Diego up to Maine

De San Diego jusque dans le Maine

In every mine and mill,

Dans toutes les mines et les usines

Where workers strike and organize”

Où des travailleurs font grève et s’unissent

Says he “you’ll find Joe Hill”

Il dit “vous trouverez Joe Hill” […]

 

(Il existe plusieurs versions du texte.
Bruce ne chante pas exactement celle-ci…)

 

Place au Boss !

 

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

 

Bonus 

À écouter en pot-de-cast sur France Culture :

"Est-ce qu'un rêve est un mensonge s'il ne se réalise pas ?"

C'est un vers tiré de la chanson The River. Un fondement à tous ses textes et une question posée depuis longtemps au rêve américain. Mais depuis le 11 septembre 2001, Springsteen est entrée dans l'arène politique, comme s'il n'avait plus le choix.

https://www.franceculture.fr


 et Mam'zelle Pirate ne peut pas s'empêcher de mettre son grain de sel et de vous mettre cette chanson que Reagan a tenté de s'appropier. Le Boss l'a sommé d'arrêter ça tout de suite ! Il a baissé les yeux le répubicain... 

Les paroles, histoire de lever toute ambiguïté sont par ici.

 

 

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27 juillet 2017

“Moi ici, j’ai pris mon PARTI des brimades, mon camarade*”

 « Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la révolution d’Octobre, qui a eu lieu en novembre (selon notre calendrier grégorien), a peut-être bien débuté en juillet. Et je n’écris pas cela parce que le Gouvernement provisoire avait ouvert la chasse aux bolcheviques : on disait Lénine agent du Kaiser. On verrait Illitch Oulianov s’enfuir en Finlande.

Non, je pensais plutôt à Maria Spiridonova, leader des socialistes-révolutionnaires, très populaires dans les campagnes russes.

Maria Spiridonova maria-spiridonova_4-t maria-spiridonova_3-t

Maria Spiridonova seule, avec d'autres femmes révolutionnaires et en prison

Quand Maria apprend que le 12 juillet que la peine de mort a été rétablie pour les crimes militaires, « l’Ange féminin de la vengeance » entame une violente campagne contre ce « meurtre judiciaire organisé », l’abolition de la peine capitale ayant toujours été pour les S-R un enjeu primordial. Les militaires S-R ruent dans les brancards, Maria est arrêtée, son parti lâche Kerenski et se rapproche des bolcheviques. On connaît la suite, les S-R de gauche gouverneront un temps avec les séides de Lénine.

Pas mal pour une hystérique. Eh oui ! c’est ainsi que Lénine la qualifiera. En général, quiconque ne pense pas comme lui est forcément un déviant. « L’hystérie est le symptôme de l’impuissance petite-bourgeoise braillarde, qui refuse la discipline et gesticule au lieu de marcher au pas de l’oie de la loi du parti », écrit Dominique Colas dans « le Léninisme » (PUF, 1982), petit livre rouge indispensable pour comprendre une des grandes tragédies du XXe siècle.

lénine puf Colas la terreur sous Lénine

En attendant, constatons avec Jacques Baynac, auteur notamment de « la Terreur sous Lénine » (Le Sagittaire, 1975), que la Camarde n’a pas chômé sous le régime bolchevique. Bien sûr, Lénine n’a pas inventé la violence venue d’en bas et des « blancs » aussi, mais a appelé de ses vœux l’ensauvagement de la société : « Les terroristes vont nous prendre pour des chiffes molles. Il faut encourager l’énergie et la nature de masse de la terreur. »

Deux mois après le coup d’État bolchevique est promulgué le décret – tenu sept ans secret – portant création de la vétchéka (Commission extraordinaire panrusse), la Tchéka, « institution autocréatrice, précise Dominique Colas, car elle crée l’ennemi à détruire ». Le premier camp de concentration ouvre en août 1918 grâce à Trotski. On en dénombrera 56 quatre ans plus tard. Les 30 000 tchékistes que compte « la patrie du socialisme » en abattent, des basses-œuvres. Si la Révolution de 1905 a fait aux alentours de 20 000 morts, la terreur rouge déclenchée par Lénine en fera cinquante fois plus. Jacques Baynac écrit : « La terreur a officiellement duré dix-neuf mois et demi (septembre 1918-15 janvier 1920), ce qui donne une moyenne annuelle de 1,5 million de morts. Si l’on voulait polémiquer, on pourrait affirmer que sous Lénine l’intensité de la terreur était le double de celle régnant sous Staline “en vitesse de croisière”. »

Pour Lénine, ceux qui critiquent la Tchéka légitiment son existence. Et puis un bon communiste est un bon tchékiste.

1922-gavril_myasnikov Shliapnikov-alexander Georgi_Plekhanov

Gabriel Miasnikov, Alexander Chliapnikov et Georgi Plekhanov

Après les « blancs », les mencheviks, les anarchistes, les S-R de gauche, les marins de Kronstadt, les cosaques makhnovistes, les léninistes s’en prennent aux bolcheviques dissidents, à commencer par ceux de l’Opposition ouvrière : Miasnikov, « le seul grand dirigeant bolchevik à disposer d’une authentique expérience du travail ouvrier en usine » (dixit Marc Ferro) a, en 1921, l’outrecuidance de réclamer la liberté de la presse « depuis les monarchistes jusqu’aux anarchistes».

Puis ce sera le tour de Chliapnikov, toujours de l’Opposition, qui prône l’affermissement de la démocratie par un accroissement du pouvoir des syndicats face au Parti. En mars 1921, au Xe Congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe, il taquine Lénine qui se lamente sur la quasi-disparition de la classe ouvrière pendant la guerre civile : « Eh bien, camarade Lénine, je vous félicite d’exercer le pouvoir au nom d’une classe qui n’existe pas ! »

Qu’importe puisque la classe ne peut exister sans le parti. Et puis Lénine n’a-t-il pas inventé la post-vérité ?

« La vérité léniniste, écrit Colas, dépend non de l’adéquation de l’énoncé avec le réel, mais de la position de classe de l’énonciateur. »

Prenez l’exemple d’un ouvrier russe antisémite (et il y en avait !). Incarnation du prolétariat, Vladimir Illitch répond au déviant qui prétend qu’un ouvrier peut détester les juifs qu’il divague. Un vrai ouvrier, un ouvrier de la grande industrie (les autres comptent moins), ne peut être que procommuniste. Or les bolcheviques ne sont pas antisémites (et pour cause !). Donc le prolo qui hait les juifs ne peut être qu’un « élément retardé », qu’il faudra bien rééduquer.

« L’histoire du mouvement communiste est [donc] l’histoire d’une série de purges », écrit Dominique Colas. Pour lui, « le stalinisme n’est que la prolongation du léninisme sans coupures essentielles », « une variante pas une déviation ». Oh ! bien sûr Lénine n’a pas toujours été léniniste. Si vous lisez le petit livre rouge de Colas, vous goûterez le passage où, amoureux dépité de Plekhanov (le grand gourou de la « science » marxiste russe) Vladimir, en août 1900 à Genève, tue le père et devient un monstre froid au cœur d’airain comme Plekhanov l'était.

N’aimer personne, ne faire aucune concession, c’est ainsi qu’on se fait aimer.

En 1904, un jeune socialiste à l’épaisse tignasse, assimile Lénine à un Robespierre moderne (personnellement, j’aurais quelques réserves…).

« La méthode [des jacobins] était de guillotiner les moindres déviations, la nôtre est de dépasser théoriquement et politiquement les divergences. Ils coupaient les têtes, nous y insufflons la conscience de classe.

Les jacobins enfonçaient entre eux et le modérantisme le couperet de la guillotine. La logique du mouvement de classe allait contre eux, et ils s’efforçaient de la décapiter. Folie : cette hydre avait toujours plus de têtes […]. Les jacobins se “purifiaient” en s’affaiblissant. La guillotine n’était que l’instrument mécanique de leur suicide politique.

[Entre les sociaux-démocrates et les jacobins] deux mondes, deux doctrines, deux tactiques, deux mentalités, séparés par un abîme...

Il ne fait aucun doute que tout le mouvement international du prolétariat dans son ensemble serait accusé par le tribunal révolutionnaire [de Lénine] de modérantisme, et la tête léonine de Marx serait la première à tomber sous le couteau de la guillotine. »

Ce jeune menchevik n’est autre que… Trotski en personne !

(Comme quoi, y en a qui se radicalisent en vieillissant…)

 troski

Alors que nous enseigne Dominique Colas du léninisme ?

(Attention les connexions neuronales vont chauffer !)

Le parti léniniste est un dispositif producteur d’hystérie.

Un cri ne dit rien. L’hystérique est celui qui conteste le maître.

L’hystérique est celui qui ne succombe pas ou plus à l’hypnotiseur Lénine.

Un vrai révolutionnaire n’a ni états d’âme ni sentiments.

Les opposants n’ont aucune valeur.

Toute parole qui ne répète pas celle de Lénine est nulle, vidée de sens, à jamais exilée de la réalité.

Lénine constitue le prolétariat : « Il serait fou celui qui parlerait à Dieu au nom de Dieu. »

(My godness, on dirait du Orwell !)

La politique est une affaire de forces et non de phrases.

La force seule peut résoudre les grands problèmes historiques.

La guerre civile est non seulement inéluctable mais désirable.

Le mépris de la mort doit se répandre parmi les masses et assurer la victoire.

Le parti n’est pas un club de discussion.

Le parti n’est pas le produit de la classe mais la classe est le produit du parti démiurge. Le prolétariat n’est rien sans le parti.

Le vrai prolétariat vient de la grande industrie urbaine. Le modèle est l’usine qui a su discipliner le prolétaire. Avec la gestion socialiste, le progrès capitaliste battra son plein d’autant plus que les syndicats, militarisés (par Trotski), ne seront plus un frein à la production. Contre le « Nègre hystérique qui refuse la discipline allemande propre à la fabrique », Lénine tranche : « Quand j’entends dire ici qu’on peut parvenir au socialisme sans se mettre à l’école de la bourgeoisie, je sais que cette psychologie est celle d’un habitant de l’Afrique centrale.»

Le pouvoir des soviets est celui d’une ombre. En juin 1917, il affirme ceci : « Nous ne préconiserons pas le moins du monde le passage humoristique des chemins de fer aux mains des cheminots et des tanneries aux mains des tanneurs. Mais nous affirmons le principe de contrôle ouvrier. » C’est-à-dire le contrôle d’un parti dont les militants ont abdiqué de leur volonté personnelle, et dont le modèle est l’armée Rouge triomphante de la guerre civile, voire la Tchéka. (On y revient.)

« L’exigence du contrôle associée à celles de la surveillance, de l’enregistrement, de la comptabilité, définit le mode de gestion de la vie sociale que Lénine veut développer. Progressivement, la liberté de critique signifie “la liberté de défendre le capitalisme” ».

L’appartenance de classe est à soi seule suffisante pour déterminer si un individu est coupable.

L’état de droit est aboli, ainsi que toute contestation.

« La révolution léniniste qui érige le parti en seul agent légitime de l’histoire réduit le prolétariat et toute la population au statut d’appendice manipulés par des appareils bureaucratiques, terrorisés par des organes policiers, écrasés par la force armée, quand ils cherchent à s’auto-organiser. »

« Si le léninisme est presque insaisissable, c’est moins parce qu’il est subtil et profond que parce qu’il force en permanence à réfléchir à côté, si bien qu’il piège par un style de pensée et d’action qui se joue de lui-même, au prétexte de la dialectique, non pas dans une dérision burlesque, mais dans une perversion tragique. »

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Lénine en 1923

Le hic est que le parti sécrète une violence que personne ne peut maîtriser. Hémiplégique, Lénine devient à son tour hystérique. Au Kremlin, on ne lui obéit plus. Il ne maîtrise plus ses nerfs. Pis, son «merveilleux Géorgien», dont il s’est servi contre « les fripouilles du Bund » (parti socialiste du grand Yiddishland), fait preuve de brutalité (grubost’) à l’égard de sa femme, Nadejda Kroupskaïa. Staline est son nouveau Plékhanov. La boucle est bouclée.

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Lénine et Staline

Dominique Colas et Jacques Baynac ont écrit les livres susnommés avant la chute du mur de Berlin. Et arrivent à des conclusions fort similaires.

Attention les neurones vont de nouveau s'agiter... (dixit mam'zelle Pirate)

Colas : « La victoire du léninisme est la défaite des idéaux de la Révolution française et de la Commune de Paris : plus de droits, ni pour l’homme, ni pour le citoyen, ni pour le travailleur, et pas même pour les adhérents du parti, mais seulement pour le parti en tant qu’institution monopolisant la politique. »

Baynac : « Lénine n’est pas marxiste. Il n’a pas, comme on l’a souvent affirmé, russifié le marxisme. Ce qu’il a russifié, c’est le modèle lassallien, c’est le modèle social-démocrate allemand, c’est la conception idéologique réformiste. »

Arrêtée après le putsch manqué de juillet 1918 contre la dictature bolchevique, Maria finira folle pour de bon en hôpital psychiatrique. Enfin presque… En septembre 1941, devant l’avancée nazie, les détenus de la prison d’Orel sont évacués. Elle non, qui est exécutée sur place.

 

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus musical  

* Vers extrait de la chanson de Charles Aznavour “Camarade”. Écoutez bien les paroles aux rimes en « ade »…


Ah oui ! Un autre ver troublant :

« J’ai appris qu’ils t’ont donné une ambassade

Quelque part à Caracas ou à Belgrade »

C’est vrai qu’entre les rouge-brun serbes et la mafia chaviste chère à nos « Insoumis » bolivariens valets de la dictature cubaine, ça interpelle au niveau du heureusement pas vécu.

21 juillet 2017

London contre Barnum

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

tout le monde la connait_001 jack et son chien_001

 

Sa photo la plus populaire, prise par sa compagne, Charmian, sur le “Roamer” en 1914. (en premier)

Jack, 9 ou 10 ans, et son chien (en second)

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais quand j’ai vu certains films produits par Disney d’après des romans de Jack London, j’ai ri jaune. Comment cette entreprise créée par un mouchard du FBI doublé d’un raciste patenté pourrait-elle adapter honnêtement une œuvre de Jack le Rouge, le candidat du Parti ouvrier socialiste à la municipalité d’Oakland ?

Gilles Deleuze a dit: « On écrit pour être autre chose ». Jack a par exemple écrit pour être un chien.

Porté à l’écran pour Disney et par Randal Kleiser, en 1991, « Croc-Blanc » n’est plus un roman social mais une bluette pour « Trente Millions d’amis ». D’ailleurs, oublié le passage où White Fang (Croc-Blanc) défend son maître, un humain digne de ce nom, contre un cambrioleur… un pauvre hère que la misère a poussé au vol. Les (presque-)sans-dents seront-ils toujours condamnés à s’affronter ?

“White Fang knew the law well: to oppress the weak and obey the strong.”

Le personnage et sa pensée sont un peu trop riches et contrastés pour Hollywood.

Jack était un authentique prolo, un peu pilleur d’huîtres, un peu chercheur d’or, mais surtout un écrivain du réel nourri par les lectures de Marx et Spencer (jeu de mots), Darwin, Kipling…

DIEU ROUGE HISTOIRE DE BOXE COUV LE TALON DE FER COUV

C’était un révolutionnaire qui aimait bien l’argent, un hobo devenu propriétaire de ranch servi par quatre domestiques, un suprématiste blanc (à cause du brave Rudyard) qui écrivait des nouvelles antiracistes et anticolonialistes comme « le Dieu rouge », un boxeur qui picolait, un internationaliste favorable à l’entrée en guerre de son pays au côté de l’Angleterre, un loup des mers… piètre marin, un camarade qui prédit l’avènement du fascisme dans son terrible « Talon de fer » (1908), un forçat de la Remington (pas un jour sans mille mots couchés sur le papier) qui fit entrer ce qui n’était pas du tout considéré comme le « noble art » dans la littérature.

D’ailleurs, il y a prescription, le seul vol que j’ai commis dans ma vie fut celui du recueil « Histoires de boxe »… Je vous en reparlerai un jour, non pas de mon larcin, mais de la boxe, métaphore jack-londonienne de la lutte des classes.

Ce mois-ci, sur la couverture d’un mensuel ruraliste, j’ai pu lire « Dernier tour de piste pour les animaux de cirque ? ». À l’intérieur une apologie des dresseurs de bêtes fauves et autres éléphants, une plaidoirie pour la conservation des delphinariums menacés par le décret de la méchante Ségolène interdisant la reproduction en captivité des cétacés. Bref, on n’est plus chez soi, on est gouvernés par des bobos qui ne font rien qu’à nous gâcher nos petits plaisirs…

circus bis Ours,_Luchon,_septembre_1900

 

Numéro de cirque en premier puis un montreur d'ours à Luchon en 1900 à droite

Même aux États-Unis, Barnum a dû baisser le rideau à cause des « extrémistes de la cause animale » qui n’aimaient pas voir des pachydermes faire l’équilibre sur un podium…

L’autre jour, sur les ondes de ma radio préférée, j’écoutais Alexandre Romanès, patron gitan du cirque éponyme, se réjouir de la disparition des animaux sauvages de la piste cendrée. « Ce n’est pas une tradition circassienne. Mis à part les chevaux, il n’y a jamais eu d’animaux au cirque. »

D’aucuns objecteront : oui, mais les montreurs d’ours. Était-ce du cirque d’abord ?

La chose relevait du politico-religieux. L’Église voyait en l’ours, animal qui marche à l’occasion, un suppôt de Satan. Il était alors en Europe le roi des animaux. La papauté voulut qu’on le fît tomber en disgrâce et encouragea à le ridiculiser. Il convient de relire, de Michel Pastoureau, « l’Ours : histoire d’un roi déchu » (Seuil, 2007).

D’ailleurs, pour qu’un ours danse, il faut lui brûler les pieds.

Car, on ne nous a pas tout dit, le dressage est une forme de torture.

« Je suis quelqu’un qui a vraiment vécu la vie et à une rude école, et partout j’ai pu constater que l’homme dépassait la mesure raisonnable en méchanceté et en barbarie. […] Eh bien ! rien ne m’a jamais autant indigné et dégoûté que ces bêtes sans défense qui, devant un public amusé et battant des mains, exécutent les malheureux tours que leur a enseignés la torture. »

Quelle est cette saloperie de bobo qui ainsi s’exprime ?

Vous l’aurez deviné, Jack le fils du loup ! Qui avait certes moult défauts mais pas celui, rédhibitoire, d’être bobo.

Eh oui ! ce chasseur de canard – il les dévorait quasi crus au crépuscule de sa courte vie, il mourut à 40 ans… – tonna contre l’exploitation des animaux sauvages dans les cirques et la tauromachie !

appel de la foret jerry mickael

Dans son admirable « Jack London » (Prix Goncourt de la Biographie Edmonde Charles-Roux), Jennifer Lesieur nous rappelle qu’il a « commis » « Michaël, chien de cirque » : « Il décrit sans complaisance les coulisses des cirques et des numéros d’animaux savants, qu’il abhorre. Torture n’est pas un mot trop fort pour qualifier les sévices infligés par Harris Collins, propriétaire de l’école animalière de Cedarwild, une “université de la douleur” sur laquelle il règne par la terreur. Collins se réjouit de la duplicité du public : “Heureusement pour nous – et pour nos estomacs –, les gens n’ont aucune idée de ce qui se passe en coulisse. Si les choses se savaient, tous nos numéros seraient interdits, et il ne nous resterait plus qu’à chercher du travail ailleurs.” Hannibal, le lion, est roué de coups de manche à balai ; on électrifie la cage de ceux qui sont trop vieux ou trop fatigués pour bondir encore ; un ours s’automutile pour se débarrasser des anneaux de métal qu’on lui attache. »

L’auteur de « l’Appel de la forêt » (1903) sort le fouet : « Un animal savant est brisé. Il faut que quelque chose se brise véritablement, chez l’animal sauvage, pour qu’il accepte de se livrer à des numéros de cirque en présence d’un public. »

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Caricature de ses derniers romans, “Jerry, chien des îles” et “Michaël, chien de cirque”.

Et Jennifer Lesieur d’ajouter : « “Jerry, chien des îles” et “Michaël, chien de cirque” paraîtront en 1917, l’année suivant la mort de London. […] Les brutalités infligées à Michael contribuent à la création de centaines de sociétés protectrices des animaux, certaines baptisées “clubs Jack London”, répondant au souhait formulé par l’écrivain… »

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Jack à côté de son étalon préféré, Newadd Hillside.

Ce socialiste qui se fit l’avocat de (presque) toutes les souffrances a cette phrase : « L’étude de la cruauté envers les animaux constitue une véritable branche de la sociologie, car les animaux sont essentiellement un facteur constitutif de notre civilisation ; et les torts de l’homme envers les animaux doivent être attribués précisément aux mêmes causes que ceux infligés à l’homme par l’homme

Neurologue, psychiatre, éthologue et psychanalyste, Boris Cyrulnik, qu’on ne présente plus, lui répond du fond d’autres souffrances : « Le jour où les humains comprendront qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires… »

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus 

 

Quand j’étais enfant, je regardais bien sûr “Flipper le dauphin. Le brave cétacé terrassait requins et caïmans pour protéger sa famille humaine. J’étais loin de me douter qu’en 88 épisodes, la production avait tué cinq dauphins. Morts de stress, de tristesse… Ce n’est pas non plus un hasard si beaucoup de dresseurs finissent, dégoûtés, par démissionner et “donner un autre élan à leur carrière”…

Interview de Richard O'Barry

Voir une reconstitution dans ce reportage de l'émission Mystères diffusée sur TF1 ]. Pierre : La série Flipper a projeté une certaine image des dauphins. Comment décririez-vous cette image qui a mené à une véritable " dauphin-mania ", si je puis employer ce terme, durant les années 60 ?

http://www.blog-les-dauphins.com

À voir sur Arte, le jeudi 27 juillet à 9h40 ou en replay jusqu’au 17 août : “La Souffrance pour seul avenir”, les bélugas et leur marchandisation

Les trois journalistes et plongeuses russes Gaya, Tanya et Julia ont une passion commune : nager en apnée aux côtés de baleines et de dauphins en liberté. Emues par une lettre ouverte adressée par Kim Basinger au président Vladimir Poutine condamnant l'importation de bélugas vivants aux Etats-Unis, toutes trois décident de se pencher sur la question controversée du commerce international des cétacés. Au fil de leur enquête, elles dévoilent les coulisses sordides d'un marché lucratif, à mille lieues de ce qui est montré au public lors des spectacles aquatiques. Des images inédites exposent les impitoyables méthodes employées pour capturer les animaux, et les conséquences de mauvais traitements qui leur sont infligés tout au long de leur détention.

Les bélugas et leur marchandisation - La souffrance pour seul avenir | ARTE+7

Une plongée dans les coulisses sordides du commerce mondial des bélugas. Au fil de cette enquête, on découvre les méthodes impitoyables employées pour capturer les cétacés, et les conséquences des mauvais traitements qui leur sont infligés tout au long de leur détention.

http://www.arte.tv

Dans « Le jour se lève », de Marcel Carné (1939), Valentin est dresseur de chiens, fisqueux, génialement odieux. Il est interprété par un Jules Berry au sommet de son art. Celui qui torture les petits chiens pour en faire des bêtes de cabaret sera occis par François (Jean Gabin).

 

 

17 juillet 2017

En Amapá, on n’est plus chez soi ! (Seconde partie en Counani)

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

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source ici

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais les hommes politiques français et brésiliens, en tête Lula (récemment condamné à neuf ans et demi de prison pour corruption) et Sarkozy (pas encore embastillé), n’ont pas été à la hauteur de tonton Georges : « Il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure… »

En effet, si je retournais avec Eugène en Counani, je n’essaierais pas d’emprunter ce fameux pont qui enjambe l’Oyapock, reliant le Brésil à l’Union européenne. Un pont de 378 mètres à 50 millions d’euros qui, vingt ans après la décision de sa création par les présidents Jacques Chirac et Fernando Henrique Cardoso, a failli être inauguré par Ségolène Royal en mars dernier…

 Bah  non ! nous irions « chez nous » en pirogue comme tout le petit peuple de l’Oyapock. Eh oui ! « chez nous » ! En Counani, voyons !

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source :

Et nous aurions dorénavant une pensée pour notre camarade communeux et néanmoins géographe Élisée Reclus et le cryptarque Jules Gros, président à vie de la République de Counani.

Aujourd’hui un pont kafkaïen, hier un président ubuesque…

Nicolas Sarkozy, ce sera le Fouquet’s. Jules Gros, c’est le Véfour. Membre de la Société de géographie, chroniqueur au « Petit Journal », conseiller municipal de Vanves, ce « colosse aux jambes courtes et à la voix de grenouille », pour reprendre le description de Jean Galmot, futur député de Guyane, y fait lors d’un dîner la connaissance de Paul Quartier, ancien horloger suisse, membre de l’expédition d’Henri Coudreau de 1883, et du Bourguignon Jean-Ferréol Guigues. Gros ne sait pas encore que ces deux-là se sont acoquinés avec un duo de « capitaines » : Trajane Supriano, un ancien esclave, et Nunato de Maceda, hostile à la présence brésilienne en Counani.

Mais quèsaco, le Counani ?

Commettrais-je une erreur majeure si j’écrivais que le Counani correspond à l’actuel État d’Amapá ?

carte copie

Après la révolte de la Cabanagem (1834-1840), les Français édifient une redoute près du lac Ramudo sans en informer les Brésiliens. Dom Pedro II interpelle son homologue Napoléon III. Les deux empereurs décident de neutraliser cette région disputée par leur pays respectif depuis le siècle précédent.

Petit détail : la France a aboli l’esclavage en 1848, le Brésil attendra encore quarante ans. Du coup, moult esclaves marronnent en Counani ; certains souhaitant la protection des Français.

La région, désormais appelée Contesté franco-brésilien, est représentée par un Brésilien vivant à Belém do Pará et un Français qui réside à Cayenne. Le chef-lieu du Contesté n’est autre que l’actuel Oiapoque.

En 1883, l’explorateur-géographe Henri Coudreau « découvre » la terre de Counani lors d’une mission officielle : climat sain, peu de moustiques, plaines fertiles propices à l’élevage.

Ce no man’s land où vit une modeste population « trimétissée » ne saurait demeuré inexploité, par surcroît à quelques encablures de l’embouchure du plus grand fleuve du monde.

Une belle idée que reprennent Guigues et Quartier ! Les « capitaines » susnommés signent, en juillet 1886, un manifeste d’indépendance. Supriano et Guigues se rendent à Cayenne pour officialiser la proclamation. Devant l’hostilité de la France, les compères songent à Jules Gros, don quichotte de banlieue, mais influent publiciste.

À grands coups de clairon, la République de Cunani est proclamée le 23 juillet de la même année. À Vanves, Jules Gros reçoit un télégramme :

"vous serez président à vie de notre jeune République."

Guigues s’autoproclame président du conseil, Quartier, ministre des travaux publics… On dessine drapeau, on bat monnaie. « Gros Ier », lui, administre sa République depuis les cafés de Montmartre, de la rue Drouot. Le siège de la légation counanienne se trouve au 18, rue du Louvre. Grâce à lui, sa république imaginaire devient célèbre dans l’Europe entière.

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Drapeau Inévitablement apparaissent les premières dissensions. Les trois compères counaniens virent escrocs : vendre de faux titres nobiliaires et des actions sur les mines d’or (encore) fictives, ça peut rapporter gros. Gros, justement, révoque Guigues ! Puis il approche des hommes d’affaires anglais regroupés dans la Guiana Syndicate Ltd. Gros va enfin fouler le sol de « sa » république. Avec femme et enfants, il quitte Vanves… Les Gros embarquent à Southampton à bord du « Medway ». Londres se renseigne auprès de Paris, qui n’a jamais adoubé ce président d’opérette. Le « Medway » est bloqué en Guyane britannique. Notre famille Fenouillard est refoulée vers la Tamise. Jules Gros ne verra jamais son Counani.

Mais le don quichotte vanvéen est opiniâtre, qui entend lever une armée de mercenaires pour libérer le Counani. Sans solde en vue, les apaches des barrières qu’il a recrutés se paient sur la bête et le lynchent. Il meurt le 30 juillet 1891. Selon ses dernières volontés, il est enveloppé dans les plis du drapeau counanien. Jean Galmot écrira : « Il en mourut, le bon don quichotte, honnêtement, n’ayant jamais battu monnaie de son rêve. Il joua son rôle jusqu’au bout et son agonie fut héroïque. »

Jules Gros fait un émule. En mai 1902, Adolphe Brezet s’autoproclame « président de l’État libre de Counani ».

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Adolphe Brezet

Il est arrêté par les Brésiliens, inquiété par la France où le désormais duc de Brezet, vicomte de São João, vit en exil. L’année suivante, une ambassade counanienne ouvre à Paris, Londres, Rome, Berlin, Madrid. Le pot-aux-roses est découvert quand le Japon en guerre contre la Russie demande à Counani de le fournir en vaisseaux !

Brezet meurt ruiné en 1911, à Londres.

Entre-temps, le Contesté a été réglé…

En 1897, les Républiques françaises et brésiliennes ont confié à la Confédération helvétique la mission de localiser le cours du Japoc-Vicente Pinçon marquant virtuellement la frontière entre Français et Portugais lors du traité d’Utrecht de 1713.

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Henri Coudreau et Elisée Reclus

 

Henri Coudreau et Élisée Reclus sont sollicités en qualité de géographes. Bien que « Français », ils attestent que les peuples du Counani reconnaissent le Brésil comme leur nation. Coudreau, par dépit, et Reclus, par internationalisme anarchiste, se désolidarisent du projet colonial français. Le géographe communeux abhorre les « bornes, symboles d’accaparement et de haine ! ». « Nous avons hâte de pouvoir enfin embrasser tous les hommes et nous dire leurs frères. »

L’arbitrage est rendu par la Suisse le 1er décembre 1900 :

le Japoc-Vincent Pinçon est l’Oyapock, qui servira de frontière entre les deux pays.

Donc, le pont de l’Oyapock a été inauguré le 18 mars dernier mais sans Ségolène Royal. A-t-elle eu peur des « 500 Frères » ou de serrer la main du gouverneur de l’Amapá, Antônio Waldez Góes da Silva, dont la gestion des affaires publiques est aussi transparente que les eaux limoneuses du fleuve-frontière ?

Guyane: ouverture du pont de l'Oyapock, et après? - outre-mer 1ère

La plus grande frontière française se traverse désormais par la route. Le pont de l'Oyapock, qui relie les deux rives du fleuve Oyapock, entre la Guyane et le Brésil a été inauguré ce samedi, plus de six ans après sa construction, et... vingt ans après le lancement du projet.

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Jacques Chirac avait prophétisé : « Le pont n’amènera pas un immigré clandestin de plus, mais il permettra une relation économique plus importante. Cayenne est un cul-de-sac… »

En fait, sur le terrain, il y a toujours disproportion et carences infrastructurelles.

Saint-Georges : 4 000 habitants, à 200 km de Cayenne. Oiapoque : 25 000 âmes, à 600 km de Macapá, à laquelle ce gros bourg peuplé d’orpailleurs est relié par une route dont l’asphaltage est inachevé – la part du gouverneur sans doute…

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source : ici.

Concrètement, les Brésiliens ont toujours besoin d’un visa pour entrer en Guyane, tandis que les Guyanais peuvent circuler librement au Brésil avec un passeport et en signalant leur présence. En revanche, les habitants de Saint-Georges et d’Oiapoque bénéficient d’un laisser-passer valable trois jours renouvelables.

Pour l’anthropologue Damien Davy, ce pont « semble déconnecté des réalités locales. Les Oyapockois n’en ont jamais eu besoin. Par contre, c’est vrai qu’il a attiré les regards vers cette frontière méconnue. Les gens vivent ensemble depuis des siècles. Ils parlent portugais, palikur, créole, français. Le “vivre-ensemble” est là. »

Un vivre-ensemble tout de même mis à mal par le chômage, l’insécurité, les gangs de chercheurs d’or, le mercure qui empoisonne les fils des fleuves…

En 1894, Élisée Reclus écrivait : « De toutes les possessions d’outre-mer que la France s’attribue, nulle ne prospère moins que sa part des Guyanes : on ne peut en raconter l’histoire sans humiliation. L’exemple de la Guyane est celui qu’on choisit d’ordinaire pour démontrer l’incapacité des Français en fait de colonisation. »

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Source :

En septembre 1985, en visite à Kourou, François Mitterrand sembla lui répondre :

« Comment pouvons-nous continuer à lancer des fusées sur fond de bidonvilles ? »

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus : 

• « Pou d’agouti »

Le Pou d'Agouti,le journal qui démange: 13 ans de démangeaisons écologiques

3000 exemplaires, 500 abonnés, le journal de l'ouest qui démange a su faire frémir les puissants de Guyane, et donné l'alerte lorsque la nature guyanaise était mis en danger. Retour sur un média qui pourrait faire école, 23 ans après sa création (Lire la suite...)

http://www.une-saison-en-guyane.com

 

  • À lire de Blaise Cendrars, poète-karatéka et traducteur brasilianiste, familier des modernistes de São Paulo :

lorRhum

« L’Or », paru chez Grasset en 1925, son premier roman.

« Rhum : l’aventure de Jean Galmot », paru chez le même éditeur mais cinq ans plus tard.