Avec accusé de déception

04 décembre 2017

Les ogres de Barbara

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus,

extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais aujourd’hui, c’est la :

Sainte-Barbara.

Et hier, j’ai relu en partie « l’Aveuglement, une autre histoire du monde » de mon cher Marc Ferro. À la page 158 de la mienne édition, je redécouvrais ces phrases :

« En glorifiant ainsi leur race au sein d’une société qui affirmait sa propre supériorité raciale dans un pays déjà antisémite, les juifs d’Allemagne faisaient preuve d’un certain manque de discernement.

» Inversement, d’autres juifs, devenant révolutionnaires, se différencient autant par haine de leur judéité que par hostilité à l’État nationaliste. “Se fuyant eux-mêmes”, ils imaginent que l’internationalisme mettrait fin à leur aliénation.

» Ce trait, vrai en Allemagne, l’est encore plus en Russie, héritage d’une persécution séculaire, où les juifs constituaient jusqu’à 22% des rangs du parti bolchevique au début du siècle [et étaient cinq millions dans l’Empire tsariste !]. Plus, comme l’a montré l’historien Claudio Sergio Ingerflom, des mencheviks juifs tel Martov approuvaient les pogroms pour autant qu’ils contribuaient à élever la participation des moujiks à la vie politique. »

Quand le tsar disait : « le peuple a faim, donnons-lui du juif ! », les soucieux socialistes répondaient parfois par la politique du pire.

 

Gosse, j’écoutais Barbara, Jean Ferrat, Francis Lemarque, Joe Dassin, George Gershwin, ou voyais des films à la télévision avec Kirk Douglas ou Harrison Ford, ou encore ceux dont le scénario était tiré d’une œuvre de Joseph Kessel…

Par sa grand-mère, Hava Brodsky, Monique Serf dite Barbara Brodi puis Barbara tout court était ukrainienne. Et puisque la longue dame brune est morte il y a vingt ans et qu’elle croule sous les hommages, quelques mots sur elle du plus loin que les souvenirs me reviennent…

barbara par Just Jaeckin

Croqueuse d’hommes, résiliente et accaparante, Barbara, avec « Dis, quand reviendras-tu ? », signe une des plus belles chansons d’amour du répertoire francophone. Avec cette objection toutefois : « Je n’ai pas la vertu des femmes de marin… » Quand on sait qu’elle l’a écrite pour Hubert Ballay, résistant de la première heure mais aussi diplomate-barbouze pour la Françafrique (d’où les absences répétées…), on se dit que l’art sublime bien des choses.

« La môme était maigre mais elle avait de la graisse là où il fallait. » Élégant, non ?

La petite histoire retiendrait que la pensionnaire de « l’Écluse » se produisit dans une boîte de strip-tease d’Abidjan et que, devant un auditoire turbulent, le « résistant » Jo Attia (ancien de Gestapo française) dégaina son Beretta promettant d’abattre le premier qui troublerait ladite môme.

Hubert Ballay permit néanmoins à Barbara d’acquérir son appartement de la rue Rémusat et l’aida matériellement. Voilà qui est plus élégant…

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Pour votre serviteur, Barbara, c’est aussi et malgré les insomnies mortifères l’humour. Quand, en tournée au Québec, Jean-Jacques Debout lui présente un ami d’enfance qui veut la forcer à chanter lors d’un repas, elle ne se démonte pas et refuse. L’importun lui saute à la gorge. Elle se dégage : « Jean-Jacques, avez-vous beaucoup d’amis comme ça ? » Ce copain d’enfance n’est autre que… Jacques Mesrine, qui vient de s’évader d’un pénitencier canadien. Le lendemain, le malfrat lui offrira un collier de diamants. « Sans doute volé », ajoutera le compositeur des « Boutons dorés » ou de « Capitaine Flam ».

Barbara, c’est enfin cette femme généreuse qui, dans les années 1980, arpentait les couloirs des hôpitaux chéquier à la main pour venir en aide matérielle mais aussi morale à ceux atteints du « cancer gay ».

« Si mourir d’amour, c’est mourir d’aimer, sida, sid’amour, sid’assassiné […] sid’abandonné… »

Elle fut l’une des premières à s’engager dans ce combat qui était bien loin d’être consensuel alors.

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Aujourd’hui, c’est un ogre de barbarie au passeport russe, ami de Poutine l’homophobe, qui rend un superbe hommage à sa si petite à lui : Gérard Depardieu. Somptueusement épaulée par l’extraordinaire Gérard Daguerre, pianiste historique de Barbara, la Gégé est bouleversante quand elle interprète : « À force de m’être cherchée, c’est toi que j’ai perdu », dont l’auteur n’est autre que feu son fils, Guillaume. Paroles par ici.

(Manque de pot pas de pot-de-cast du concert privé sur France Inter du 3 novembre dernier !)

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La maison Précy-sur-Marne recevait souvent la visite de l’ogre de « Lily passion ». « Je lui faisais du poulet et des œufs. On se cachait quand venait sonner “le Petit Pont de bois”… » Lisez Yves Duteil, longtemps maire de Précy et petit-neveu du capitaine Alfred Dreyfus…

Barbara repose dans le caveau familial des Brodsky, dans le carré juif (4e division) du cimetière de Bagneux.

Les familles de Kirk Douglas, Harrison Ford, Jo Dassin, George Gershwin, Jean Ferrat, Joseph Kessel, Francis Lemarque… ont été chassées de l’Empire tsariste par la misère et/ou les pogroms.

Par la misère !

Au début des années 1880, une commission du tsar relève que 90% des juifs constituent une masse indigente menant une existence misérable. Par surcroît, ils sont soumis à 650 lois dites d’exception qui restreignent leurs droits et libertés. De quoi vous inciter à aller voir ailleurs.

Leurs enfants sont venus enrichir ô combien ! notre culture occidentalo-américaine, la régénérer. Qui mieux que Francis Lemarque a chanté le Paris de l’après-guerre ? Et George Gershwin, le New York des taudis avec son inédite musique yiddisho-nègre ? Quelle jubilation en voyant un chef viking incarné par Issur Danielovitch (qui va fêter ses 101 ans dans cinq jours) ! 

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Gosse, il ne me serait jamais venu à l’idée de me demander si Barbara, Lemarque, Dassin (car d’Odessa…), Spartacus, Danny Wilde ou Indiana Jones étaient feujs.

Les temps ont changé, à qui la faute ?

Barbara repose donc et aussi à quelques centaines de mètres de la cité où fut séquestré Ilan Halimi pendant vingt-quatre jours par le gang dit des barbares.

À deux lettres près… Barbara.

Dis-moi, camarade Martov, les moujiks sous Poutine sont-ils enfin politisés ? 

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 Le bonus comme il se doit :

  

  • Chansons, comment choisir ?...

• “Les amis de monsieur” 

• Les deux qui résonnent particulièrement dans le coeur de celle qui met en ligne les posts de sieur BB

Mais aussi :

et celle-ci, exquise :

 


• Playlist de France Inter par exemple : cliquez ici.

 

  • Lectures :

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• «Dis, quand reviendras-tu ?» de Hubert Ballay et Alain Le Meu,  Éditions de l’Archipel 2014. Disponible ici.

 

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•“Barbara, une femme qui chante”, un hors-série “Le Monde”, 124 p., 8,50 €. 

 

  • Concert privé studio 104

https://www.franceinter.fr/emissions/les-concerts-d-inter/les-concerts-d-inter-03-novembre-2017

 

  • Exposition à la Philharmonie jusqu’au 28 février 2018.



Barbara

Lʼexposition Barbara : une longue dame brune, un visage aux traits dessinés, des textes ciselés chargés de mélancolie, telle est l'image en clair-obscur qui s'impose sur papier glacé.

https://philharmoniedeparis.fr
  • Reprises réussies :

L'album de Daphnée

L'album d'Alexandre Tharaud dont on a choisi l'interprétation de Vanessa P.

 

 

 



24 novembre 2017

“Il n’y a que le changement dont on ne se lasse pas”

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

 

Un blog n’est pas une brosse à dents. Il est fait pour être prêté. La plume échoit aujourd’hui à mon ami Dominique, alpiniste, skieur et violoncelliste comme le personnage attachant qu’il nous présente.

 Je crois, et ce n’est pas pour faire le malin, que le moment est venu de donner la parole un instant à Nicolas Philibert (réalisateur entre autres du précieux « Être et avoir »), lequel dresse une façon de portrait chinois du personnage dont il va être question aujourd’hui, dans sa préface du livre qu’Hervé Bodeau consacre à notre héros du jour. Le reconnaîtrez-vous?

« Longtemps, j’ai cru qu’ils étaient deux: il y avait l’acteur que j’avais vu dans “le Crime de monsieur Lange” et “les Bas-fonds” de Jean Renoir, dans “Gueule d’amour” de Jean Grémillon ou “le Ballon Rouge » d’Albert Lamorisse, et le musicien, le violoncelliste qu’on entendait parfois à la radio. Je ne faisais pas le lien entre eux. Puis un jour, je découvris qu’il y en avait un troisième. Celui-là était chanteur d’opérette. Et un quatrième, ancien membre du groupe Octobre, joyeuse bande théâtralo-politico-surréaliste qui rassemblait dans les années 1930 les frères Prévert, Marcel Duhamel, Paul Grimault, Yves Allégret, Jean-Louis Barrault, Sylvia Bataille, Roger Blin, Raymond Bussières et quelques autres. Puis un cinquième, ex-champion de skidevenu alpiniste, compagnon de cordée de son Éminence Gaston Rébuffat* (Film Étoiles et tempêtes, photo). »

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Cet homme multiple, tu l’auras reconnu, lecteur potentiel, surtout si tu es un habitué des photos de son ami Robert Doisneau qui nous le montre, entre autres, en un cliché (ci-dessus) et deux passions – face aux Aiguilles de Chamonix son violoncelle sur le dos –, cet homme multiple, cet homme unique est Maurice Baquet. Un phénomène.

Dans la famille Baquet tout le monde fait de la musique. Son père joue du trombone, sa mère du piano, son frère René-Marcel de la flûte et du trombone. Pour Maurice, la rencontre se fait avec le violoncelle. Il a de l’oreille, une discipline à lui, une constance bien à lui aussi et de bons professeurs. Le voilà, à 17 ans, premier prix du Conservatoire de Lyon. Six ans pas tard, en 1934, il décroche le premier prix du conservatoire de Paris. Maurice a une voie (on verra aussi qu’il avait une voix) bien tracée. Il sera violoncelliste professionnel?  Oui et non.

Nous y reviendrons.

 Giuseppe Piana, le maçon – et guide de montagne – italien

La façade de la maison familiale des Baquet, à Villefrance-sur-Saône, a besoin cette année-là, 1927, d’un coup de neuf. Maurice, 16 ans, travaille sa musique. Italien, maçon, peintre en bâtiment, mélomane amateur de violoncelle et guide de montagne dans la région du mont Rose, Giuseppe Piana possède une Berliet décapotable. Maurice à l’archet, Giuseppe au pinceau. L’un joue, l’autre peint et écoute. Feeling. Rencontre. Giuseppe parle de montagne à Maurice, le fait rêver.

Une idée leur vient: cours de violoncelle contre cours de ski… Tenu.

Momo découvre, au terme d’une virée en Berliet, le ski au col de Porte (1326 m) dans le massif de la Chartreuse, au-dessus de Grenoble. Sportif, doué physiquement, il adopte aussitôt cette activité. Mais Giuseppe, en bon guide, raconte aussi, surtout peut-être, la montagne l’été. Le rêve de Maurice s’agrandit, se pare de rose et d’altitude, comme le mont du même nom. Assez vite l’occasion attendue se présente. Avec un copain alpiniste, le voilà au Gspaltenhorn (3436 m) dans les Alpes Bernoises. Les heures d’ascension, d’efforts, de bonheur physique et ce vide qui se creuse rempli de sa liberté… Et la vue alentour de tous ces sommets. Le coup au cœur, la grande gifle, une façon de naissance… Voilà, Maurice Baquet attrape le virus.

Entre ces deux passions, avec ces deux passions, Momo remplira sa vie d’une infinité de variations. On peut dire qu’il ne tiendra pas en place. Il est, il sera curieux de tout, tout le temps. Et appliquera -nécessité ou plaisir- toute sa vie cette maxime de sa grand-mère maternelle :

« Mon petit Momo, il n’y a que le changement dont on ne lasse pas! »

Forte maxime dont on ignore comment la mamie l’a mise en application…

Nicolas Philibert encore: « Nous traversons Chamonix. Je suis au volant, Maurice assis à côté de moi. Sur le siège arrière traîne son livre de souvenirs, qu’il m’a offert la veille: On dirait du veau… Soudain, un barrage de flics. Ils me font signe de m’arrêter, et les voilà qui commencent à tournicoter autour de la voiture. Mais qu’ai-je donc fait? Quelle infraction ai-je commise ? Ces messieurs n’ont pas l’air de plaisanter. Maurice baisse alors sa vitre, empoigne le livre, le brandit au nez des gendarmes, et claironne, guilleret :

      – J’suis de la maison!

    L’un d’eux le reconnaît:

      – Ah, M’sieur Baquet!

     Fou rire général. Ouf, ils nous laissent passer. »

Si l’astrologie était fondée et s’il y avait un signe astrologique du rire, de la bonne humeur, assurément Maurice serait né sous ses auspices. Joyeux, impertinent, il aimait rire, faire rire, savait ne pas se prendre au sérieux. C’est une constante: tous ceux qui l’ont connu, avec qui il a joué comme musicien, comédien, clown, ou avec qui il a grimpé, partagé des nuits en refuge et des ascensions y compris très difficiles, ont souligné ce plaisir éprouvé en la compagnie de ce gai luron déconneur. Frison-Roche : «Interrogez ces grands alpinistes, ils vous diront comme moi: avoir Baquet dans sa cordée, c’est une assurance contre le doute, un remède contre la dépression, son amitié conforte un moral à toute épreuve. Baquet, c’est le rire et la gaieté dans les moments les plus difficiles; c’est une insouciance de surface qui cache de profonds sentiments intérieurs.» Et il s’y connaissait en hommes et en grimpeurs, l’auteur de Premier de Cordée. Et d’ajouter: « Je crois que ce diable d’homme gai, rieur, enjoué, burlesque exubérant en public, est au fond un tendre, un sentimental, une petite fleur bleue. » Euh, l’histoire ne nous a rien légué sur les compétences de Frison-Roche en fleur bleue.

 

roger frison-roche_médaillon


mauroce baquet par jacques kanapaRoger Frison-Roche semble encore s'amuser des pitreries de Maurice,

ici photographié par Jacques Kanapa

Faire ce qu’on veut, c’est parfait. Mais il faut aussi gagner sa vie. Maurice a fait quasiment les mille métiers du spectacle et souvent plusieurs à la fois. Cela n’est pas toujours de tout repos. Un exemple cité par lui-même, dans les années trente:

 « Une journée comme les autres.

   - 16h 30: Fête des syndicats de la RATP. Trois cents autobus, vingt mille personnes. Le saucisson coule à flots au parc des sports de Villemomble.

    - 20 h: Évreux. Fête paroissiale en plein air. Il a beaucoup plu. Mon violoncelle aussi.

    - 22 h 15: Crazy Horse Saloon. Entre deux charmantes jeunes dames, dont ma belle amie Rita Cadillac, qui se dévêt au son d’un pick-up, j’entre en scène. Exclamations “à poil… à poil…”Je déshabille lentement mon violoncelle. Je défais avec volupté les boutons-pressions de la housse qui couvre mon instrument. Un murmure d’admiration accueille et souligne les belles formes du violoncelle.

    - 23 h 15: Théâtre des Champs-Élysées. L’habit, là, est de rigueur. Pour la dernière fois de la journée, un petit coup de Rondo de Boccherini* (lien vers Youtube). Rideau. Rideau derrière lequel je vois s’installer un ensemble sous la direction de Paul Bazelaire. Oh!… surprise. Je reconnais ce vieux Rondo des familles joué par cinquante violoncelles. Un ronronnement de plaisir parcourt la salle. “Vous vous êtes payé un beau final me dit l’organisateur en m’accompagnant respectueusement jusque ma bicyclette.” »

Nous disions plus haut que Baquet aura été et n’aura pas été un violoncelliste professionnel. On peut dire qu’il ne l’a pas été au sens traditionnel où l’entendent les instrumentistes de son niveau: concerts, enregistrements, ensembles, orchestres. Sans doute visait-il cette voie au tout début. La preuve: il s’est présenté au concours de l’Opéra de Paris. Et échoué!  Étonnant pour un premier prix du Conservatoire de Paris… N’empêche, cet échec lui a barré un chemin a priori tracé. Il n’a pas insisté.

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Baquet, Cérébos et la montagne

 

Pour autant, jamais son violoncelle ne le quittera. Qu’il fasse le clown ou pas.

Pas même en montagne. Ce violoncelle dont on dit qu’il l’appelait Cérébos, (l’un de ses instruments sans doute fut-il ainsi baptisé). Mais il en a eu et joué plusieurs. Il s’en est fait voler un aussi, imprudemment laissé dans une voiture, jamais retrouvé. Bizarrement, dans "On dirait du veau", jamais n’apparaît le nom de Cérébos… Bref. Maurice, à sa façon, a fait aussi métier de musique, comme il a fait métier de clown, chanteur, acteur, fantaisiste. On pourrait ajouter de joie de vivre, mais est-ce un métier?

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Les scènes françaises, des plus anodines, aux plus rayonnantes, l’on vu passé, le Maurice, en ski, en violoncelle, en acrobate, en diseur… Il a aussi fait rire et ému à l’étranger. Le voici aux États-Unis. Avec violoncelle, skis et tout l’attirail pour un numéro déjà bien rôdé sur les scènes françaises. Et ça marche. Voilà qu’on lui annonce un rendez-vous avec un important imprésario. Un rêve de fortune? Pourquoi pas. Avec l’imprésario, trois autres messieurs. Baquet raconte: «Affalés, engoncés, enfouis dans d’immenses fauteuil, ces quatre messieurs graves fument le cigare. » Baquet déballe son imposant matériel: violoncelle, skis, chaussures et bâtons, des valises qui contiennent raquettes de tennis, pull-over, petite clarinette, l’arbre enneigé, la basse en cuivre et à pois blancs sur fond rouge, la crécelle et la sirène… » Ça fait beaucoup! Maurice s’agite, se démène dans cette pièce petite et bien encombrée, jouant de ses accessoires devant le regard morne de ces messieurs. « Au bout d’un quart d’heure j’arrive à mes fins. Le final. […] Je salue modestement… Et j’attends, transpirant, le cœur battant… Tous mes bons messieurs restent dans leur fauteuil sans réaction. Un énorme silence!… »  Baquet remballe son matériel. Et, s’inclinant, annonce « la représentation est finie ». Silence. Et puis, « enfin M. W.M. senior se décide, se lève et parle :“Dear Mister Baket, vous nous avez divertis, intéressés et vraiment, je peux le dire au nom de mes collègues, vous nous avez fait passer un moment délicieux, mais… sur scène qu’est-ce que vous faites? ” »

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Baquet par Doisneau à Manhattan en 1960

 

Nous le retrouvons maintenant à Las Vegas, où chaque soir il participe « en danseur classique, clown, homme du monde, mexicain, moine, agent vélocipédiste dans La Plume de ma tante à l’hôtel Riviera ». Dans une salle voisine, Duke Ellington et son orchestre jouent trois fois par soir. Maurice: « Harry Carney [l’un des saxo baryton, ténor et clarinettiste du grand Duke] est mon musicien préféré. Je connais depuis 20 ans certains de ses solos. […] Pour faire sa connaissance, je lui en ai chanté (mal) certains. II est tout étonné qu’on le connaisse depuis si longtemps en France. Plus tard à Paris, j’ai passé de mémorables soirées avec Harry. Plus calmes qu’à Las Vegas où certains soirs la présence d’un Noir dans la salle à Manger d’un ranch n’était pas tolérée. S’excusant de nous causer du souci, Harry dînait seul dans la salle réservée aux Noirs. Un soir, avertissant à haute voix quelques amis, je suis allé rejoindre Harry dans la petite pièce où il dînait. Presque tous les clients de la salle à manger me rejoignirent. »

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Harry Carney

 Difficile de suivre Maurice tant sa vie est une succession de rythmes variés et incessants mêlant la(es) vie)s professionnelle(s) et les échappées vers les Alpes, ses virées dans Beaujolais natal. Dans les étapes qui ont jalonné sa vie, l’une mérite plus spécialement d’être citée. Hervé Bodeau raconte dans un chapitre intitulé Agitptop:

« Fin de l’année 1933. Paris, boulevard Saint-Germain. Une drôle de forme constituée par un vélo et un cycliste portant un violoncelle sanglé sur le dos, se faufile parmi les automobiles. Le manège se reproduit tous les jours et attirent l’attention de deux jeunes hommes à l’esprit bouillonnant, clients habituels de la terrasse du Café de Flore, Marc Allégret et Marcel Duhamel. […] Les deux hommes accompagnés d’un troisième larron, Jacques Prévert, frappent à une porte derrière laquelle on entend de la musique. C’est bien le cycliste qui leur ouvre. On l’aura compris, c’est Maurice Baquet. Il a une vingtaine d’années. Présentations. « On vous voit passer devant le Flore, c’est amusant et ça nous plaît. Voudriez-vous venir avec nous faire quelques entrées et sorties sur des scènes diverses? »

Momo, il ne faut pas le prier longtemps. Sans s’en douter, il s’embarque pour sa première grande expérience de la scène, et pas n’importe laquelle, celle, sulfureuse, engagée, contestée du groupe Octobre. Il faudrait plus d’un post pour rendre compte de l’esprit, de l’engagement et de l’activité du groupe. Jusqu’à sa dissolution en 1936 (avec l’avènement du Front populaire), ses membres joueront dans les endroits les plus divers. Scènes de théâtre, cabarets, réunions politique, usines en grève, rues et places publiques, tout est bon pour accueillir l’équipe. Une bonne vingtaine de membres le composent et une belle théorie d’artistes (pour les dates, les noms et quelques infos de base, lecteur n’hésite pas: Wikipédale) au premier rang desquels Les frères Prévert, Pierre et Jacques lequel écrit les principaux textes, saynètes, sketchs… Pour notre Momo, c’est un monde qui s’ouvre, une succession de rôles et de découvertes. Il se trouve même en première ligne parfois avec Cérébos dans l’ambiance révolutionnaires et festives de mai et juin 1936. Le voilà jouant Bach dans des usines à l’arrêt et même au rayon… « communiantes » dans les dépôts de la Samaritaine! On l’imagine bien, aussi, accompagnant rageusement le fameux Marche ou crève, une façon d’hymne du groupe Octobre, dont Catherine Sauvage laissée belle version. Maurice participe, en juillet 1936 à ce qui sera l’une des toutes dernières représentations du Groupe, lequel donne, à la Mutualité devant des centaines de chômeurs « Le Tableau des merveilles » (Cervantès) adapté par Prévert. Exit le groupe Octobre, bonjour le cinéma. C’est en effet grâce à ses amitiés et relations nouées avec les membres du groupe que Baquet figurera au générique de nombreux films.

 

On a vu comment Baquet est né au ski, à la montagne, à l’altitude. Il en a connu les grands noms, et parfois partagé les exploits, les champions de l’époque, James Couttet, Emile Allais, Roger Frison-Roche, Haroun Tazieff le volcanologue féru d’alpinisme et tant d’autres. Mais c’est avec Gaston Rébuffat, méridional devenu l’un des plus grands amants des Alpes, qu’il a formé une célèbre cordée. Innombrables leurs courses, leurs grandes ascensions, leurs aventures alpines. Ensemble ils ont gravi les sommets mythiques, les plus belles voies, les plus célèbres couloirs et rébarbatives faces nord (Eiger, Grandes Jorasses, Drus, Cervin…) Le grand échalas Rébuffat, le ramassé et trapu Baquet ont fait merveille, des années durant. Et, suprême consécration, ils ont « ouvert » une voie, comme on dit dans le jargon alpin. « Devant nous, la face sud de l’aiguille du Midi. Elle est simple, raide, aérienne, pas très longue, deux cent quatre-vingts mètres de granit rougeâtre à gros grains. » Cette face, ils l’ont gravie les premiers, Rébuffat devant, Baquet en second. C’était en 1956. De nos jours, c’est une classique encore très réputée pour sa beauté et sa difficulté. Oserai-je dire, pour l’avoir gravie, que oui, c’est une ascension splendide, un bonheur d’escalade. Les grimpeurs le savent: ils méritent le respect les auteurs de ce magnifique itinéraire vertical. La cordée Rébuffat-Baquet s’est aussi illustrée avec des films dont Étoiles et tempêtes, grand Prix 1954 du Cinéma de montagne et d’aventures de Trente (Italie), Entre Terre et Ciel… Lecteur, tu peux si tu le souhaites regarder Étoiles tempêtes (1h 30). Excellent témoignage sur l’alpinisme des années 1950, avec son côté héroïque et mythifiant…

topo_rebuffat-Lsource par ici.

Voie Baquet-Rebuffat à la Face Sud de l' Aiguille du Midi - Le blog du titi

La face sud de l'aiguille avec ze protogine of ze massif of ze mont blanc reste une des valeurs sûres du massif et l'une des plus belles du guide avé l'accent (putaing, cong !) La belle parmis les belles. J'y suis passé plusieurs fois au pied, en la lorgnant...

http://altitudes.over-blog.com


 

Dernier regard, celui de Frison-Roche: « Ah! Bien sûr! On peut regretter, on aurait pu avoir s’il avait persévéré dans l’une ou l’autre de ces disciplines un nouveau Pablo Casals, un nouveau Grock, peut-être un champion du monde de ski, ou un mime international! »

 

Que penses-tu, lecteur, de ce compliment qui reproche, l’air de rien, à Maurice Baquet son dilettantisme, sa légèreté?

 

Une certitude demeure et c’est ce qu’ont essayé de montrer ces bribes de vie: ce personnage aura élégamment incarné le mot « valeur », au singulier et au pluriel.

  

Tous genres confondus, Maurice Baquet c’est :

5 revues de music-hall,

37 films,

11 opérettes,

une dizaine de pièces de théâtre,

de nombreuses émissions de télé,

cinq disques…

  

 

 

 

 

Le fidèle bonus :

 

prevert

 

 

De Prévert sur Maurice Baquet :

 

Vous

qui souvent, de concert allez au concert

entendre un concert, écoutez aussi celui-ci.

Maurice Baquet et son violoncelle sont deux

frères siamois qui se jouent de la musique.

Cela ne veut pas dire qu’ils se moquent.

On ne se moque pas de ce qu’on aime.

Maurice Baquet depuis toujours aime

la musique et c’est un amour partagé.

C’est pourquoi, la musique, il la fait rire,

sourire, danser.

Il a la vie dans le corps et son violoncelle,

même quand l’air est classique, n’a jamais

la mort dans l’âme…

 

Baquet/Rostropovitch :

 


 

 

Marche ou crève C.S.:

 

 

 

Montagne Rébuffat:

 


 

Étoiles et tempêtes:

 

 

Doisneau et Baquet :

 

doisneau

Robert Doisneau photographia beaucoup son ami, son professeur de bonheur. Vous pouvez visionner une galerie dans ce lien.

 

Atelier Robert Doisneau | Galeries virtuelles des photographies de Doisneau

Explorez les archives photo de Robert Doisneau en découvrant les portfolios issus de son propre classement thématique. Régulièrement de nouvelles découvertes...

https://www.robert-doisneau.com

 

Un livre photo indispensable !

 

Maurice Baquet

Né en 1911, Maurice Baquet a eu deux grandes passions, le violoncelle et la montagne. Facétieux compagnon de cordée de l'alpiniste Gaston Rébuffat, il était aussi l'ami intime de Robert Doisneau qui photographiait ce "professeur de bonheur" dans des mises en scène insolites.

https://www.editionspaulsen.com

 


  

 Prévert et le groupe Octobre sur Franceinter :

  

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15 novembre 2017

Y avait pas de br…nleur dans “le Village français”

 « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

 

village français

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais même si j’ai raté certains épisodes, je ne puis que vous encourager à regarder dès demain soir l’ultime saison de :

« Un Village français »,

saga, sous l’Occupation, des habitants de Villeneuve, petite ville fictive du Jura. Pour la dernière fois, nous retrouverons le bon docteur Larcher (Robin Renucci), sa femme, Hortense (Audrey Fleurot), maîtresse du SS Müller, le patron résistant gaulliste Raymond Schwartz (Thierry Godard), son épouse antisémite championne du retournement de veste, Jeannine (Emmanuelle Bach, fille de Jean-Pierre Elka…).

Débutée à l’été 2009, cette série, qui a récolté moult récompenses, a été créée par Frédéric Krivine (neveu d’Alain de l’ex-LCR), Philippe Triboit et Emmanuel Daucé, sous la direction historique de Jean-Pierre Azéma.

Fort de 12 épisodes par année d’occupation, « Un village français » réussit cette performance exceptionnelle d’être historiquement irréprochable tout en humanisant l’ensemble des personnages, fussent-ils de fieffés pourris comme le policier Jean Marchetti (Nicolas Gob), qui, la veille de la Libération, fait pendre – la scène nous rappelle les massacres de Tulle (voir dans le bonus) – la résistante Marie Germain (Nade Dieu, elle aussi belge dans la vie réelle). Il est aussi à l’origine de la déportation de sa « belle-mère » juive mais a fait passer en Suisse son amoureuse, abattant au passage un sniper « boche »…

On se prend même à avoir de la sympathie pour ces jeunes miliciens qui n’ont pas eu le temps de commettre l’irréparable et qui vont être fusillés par des résistants, parfois de la vingt-cinquième heure.

Il y a pour les auteurs un besoin de montrer aussi la libération de la sauvagerie en 1944-45, les espoirs déçus (voyez cet ancien poilu, résistant de la première heure, interprété par Bernard Blancan, qui finit garçon de ferme chez une paysanne qui s’est engraissée avec le marché noir…), les solidarités incongrues (le maire gaulliste qui fait évader Marchetti dans l’espoir d’apaiser les tensions).

Pour cette ultime saison,

c’est la mémoire de l’Occupation

qui est questionnée à travers les survivants et leurs enfants dans les années

1950, 1970 voire 2000.

L’Histoire se réécrit, la Shoah fait irruption, les tensions gaullistes-communistes s’atténuent ou s’exacerbent…

 

Bref, ne ratez pas « Un village français » sur France 3 chaque jeudi à 20h55, du 16 au 30 novembre.

Irréprochable historiquement – mais pourquoi Villeneuve n’a-t-elle pas de curé ? il faut dire que les Krivine… –, cette série, riche en rebondissements, nous a présenté lors de la quatrième saison, en 2012, Vincent, un agent du BCRA (services secrets gaullistes), interprété par Jérôme Robart, qui, par ailleurs, campe pour la télévision un coruscant Nicolas Le Floch. Vincent est tué dès la fin de l’épisode.

Tel ne fut heureusement pas le cas de Cheveigné, lui aussi radio-transmetteur pour Londres.

daniel cordier

Daniel Cordier en 1942 et en 2010

Nous sommes à Lyon en 1942, Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin et membre du BCRA, nous livre cette anecdote-ci dans « Alias Caracalla » :

« Dès que nous sommes dehors, marchant le long des quais, Cheveigné se confie : “Hier, après dîner, j’ai eu une vacation trop longue, à cause du nombre de télégrammes en retard de Bidault [oui, le Georges, bras droit de Rex]. Je travaillais la fenêtre ouverte. Tout à coup, j’entends des voitures qui s’arrêtent devant l’immeuble : portières qui claquent, piétinement de chaussures à clous, cris rauques en allemand. Je me penche et aperçois des voitures avec des policiers qui en sortent comme des fous. Je débranche le poste, replie l’antenne et place le tout au-dessus de mon armoire. Je me déshabille et m’étends à poil sur mon lit en m’absorbant dans un roman policier. À peine suis-je allongé qu’on frappe furieusement à la porte. Je me lève et ouvre dans cette tenue. Bousculé par deux hommes qui font irruption dans la pièce en criant ‘police’, je m’étends sur le lit avec mon livre tandis qu’ils se penchent à la fenêtre. Me prend une idée folle : je bande et commence à me branler ! Si tu avais vu les Schleus ! Ils n’osaient pas me regarder, gênés comme des filles devant un garçon tout nu prenant son plaisir. Marrant, non ?”

» Il me regarde intensément, heureux de ma stupeur : “Après avoir soulevé mes livres sur la table, ouvert l’armoire et examiné la cheminée, ils sont sortis au moment précis où j’ai aperçu un morceau du fil de mon antenne qui pendouillait sur le côté de l’armoire ! Après leur départ, je me suis mis à trembler. Quand ils ont claqué la porte du bas, j’avais débandé ! […]”

» Au fil du récit de son aventure, son visage est devenu grave : derrière le masque espiègle ; je perçois la peur. “C’est plus dur que de sauter en parachute”, ajoute-t-il avec son rire d’enfant, signal de son insouciance retrouvée. »

Comme quoi la réalité dépasse…

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 

 Bonus : 

 

Un Village français : l'ultime saison bientôt sur France 3

 

Le massacre de Tulle, 9 juin 1944.

 

 

Alias Caracalla - Témoins - GALLIMARD - Site Gallimard

Léopold II. J'avais 19 ans. Après deux années de formation en Angleterre dans les Forces françaises libres du général de Gaulle, j'ai été parachuté à Montluçon le 25 juillet 1942. Destiné à être le radio de Georges Bidault, je fus choisi par Jean Moulin pour devenir son secrétaire.

http://www.gallimard.fr

“Alias Caracalla”, de Daniel Cordier. Gallimard, “Témoins”, 932 p., 32 €.

 

14 novembre 2017

Le 7 novembre 1917 débutait la révolution d’Octobre / 2e partie : “Nam et ipsa scientia potestas est*”(sir Francis Bacon, 1597)

 « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, puisque travaillant dans une entreprise où la DHR se permet de comparer les salariés à des rats (cliquez ici pour plus d'info), j’aurais bien voulu être une petite souris à Irkoutsk, en 1902. Nous sommes parmi les déportés politiques en Sibérie.

Dans « Ma Vie », Lev Davidovitch Bronstein dit Léon Trotski écrit : «Il y avait, dans une colonie plus éloignée vers le Nord, à Vilouïsk, un déporté dont le nom, Makhaïski, gagna bientôt une assez large célébrité. »

Nous avons évoqué dans notre dernier post (séance de rattrapage : clic clic par ici) ce Russo-Polonais dont l’originalité de la pensée reposait sur cette thèse: la finalité des partis prétendument révolutionnaires, d’abord sociaux-démocrates, ensuite communistes, est de servir de marchepied aux intellectuels, aux « endormeurs socialistes », vers le pouvoir.

Nous sommes donc en 1902, le régime tsariste alloue aux déportés un minimum de subsides et, indirectement et surtout, leur permet de s’organiser en cercles de discussion. (Bref, leur déportation est moins atroce que dans quelques années sous les Rouges, n’est-ce pas mon beau Léon ?)

Justement, Trotski en vient à passer une soirée avec Makhaïski et K.K. Bauer, « un marxiste lié à Peter Struve », écrit Alexandre Skirda, biographe du Russo-Polonais « manuelliste ». « Malhaïski répète sans cesse les mêmes arguments au cours de la discussion, ce qui fait sursauter Bauer d’indignation. Lorsque Trotski essaie timidement en profitant d’une pause de se mêler à la discussion, les deux adversaires fondent sur lui et l’obligent à se taire. »

De quoi se mêle ce fils de grands propriétaires terriens ?

Vexé de n’avoir pu en placer une, le futur patron du soviet de Petrograd a été marqué par cette soirée. Il écrira : « Durant plusieurs mois, les travaux de Makhaïski prirent toute l’attention des déportés de la Lena. Ce fut pour moi un puissant sérum contre l’anarchisme qui a beaucoup d’allant quand il s’agit de nier, mais qui manque de vie et se montre même timoré dans les déductions pratiques.»

Encore virulemment antiléniniste, notre menchevik, qui ignore que Makhaïski n’épargne pas non plus les anarchistes, souvent d’origine aristocratique, oublie que Marx en personne, vantant « l’intellection des mécanismes de l’Histoire », n’a jamais donné de recettes pour « faire bouillir les marmites de l’avenir ». Notons au passage que le Lénine de « tout le pouvoir aux soviets » voulait que « chaque cuisinière [apprît] à gouverner l’État » (que les bolcheviques voulaient abolir, mais bon…).

"auto-organisation des travailleurs"

Makhaïski a foi en l’auto-organisation des travailleurs et rejette violemment la doxa social-démocrate qui veut que, vu leur fatigue, leurs conditions de vie et leur manque d’instruction, ils ne peuvent accéder à la « science révolutionnaire », celle des gens éduqués, les « capitalistes du savoir ». Qu’ils soient sociaux-démocrates, populistes ou anarchistes… Il aurait peut-être cautionné ces phrases de l’agrégé de philosophie Claude Capelier : « Quand on croit appartenir à une élite, on se croit aussi en droit d’exiger des autres l’adhésion aux normes qu’on assume, plutôt que de subir celles du plus grand nombre. Les pulsions d’un intellectuel le portent plus souvent vers le Prince dont il rêve d’être le conseiller, plutôt que de voir ses idées soumises aux voix. […] Lorsque la gestion des sociétés est apparue comme une pratique qui devait s’appuyer sur le savoir, telle une science, les lois de la statistique ont pris la relève de l’esprit des lois. »

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Eternelle Rosa

Dès 1901, Rosa Luxemburg avait prévenu : « Rien ne livre aussi sûrement et aussi rapidement un mouvement ouvrier encore jeune au caprice des intellectuels que son emprisonnement dans la cuirasse d’un centralisme bureaucratique. »

« La révolution de 1917 justifia les appréhensions de Makhaïski, écrit Alexandre Skirda. Après les premières émeutes populaires, l’intelligentsia prit le relais, monopolisa l’expression politique du mouvement, que ce soit dans le gouvernement provisoire de Kerenski ou au sein même des soviets qui regroupaient en fait, à leur “sommet”, un grand nombre de militants révolutionnaires d’avant 1917.

Moscou 1917 02

Moscou, février 1917

» Il est évident qu’à cet instant, le “capital” militant se fit prévaloir. Seuls, ceux qui savaient “bien” s’exprimer, “bien” rédiger, organiser et contrôler, purent se proposer de remplacer les anciennes autorités défaillantes. Ce qui est encore plus frappant, c’est la participation massive de ces mêmes “militants” au pouvoir bolchevik – auquel la plupart étaient intérieurement hostiles – mais qu’ils supportèrent fidèlement jusqu’à ce qu’il se soit suffisamment affermi pour se passer d’eux. » Fidèlement, car comme l’écrira notre cher Marc Ferro (mon second MA…), en cas de défaite des séides de Lénine, le néobolchevisés risquaient d’être fusillés par les Blancs !

Les opportunistes de tout bord investiraient rapidement le Parti. Si l’on en croit Skirda, « le recensement panrusse des membres du parti communiste russe, en 1922, relevait la présence de plusieurs milliers d’anciens anarchistes, mencheviks, socialistes-révolutionnaires et bundistes [membres du parti socialiste yiddishophone]. Sans compter tous ceux qui s’étaient casés dans les rouages de l’appareil d’État ».

 

Ce phénomène rejoint celui de la bureaucratisation par en bas mis au jour par Marc Ferro : « Parallèlement aux soviets, qui fonctionnaient comme une sorte de parlement des ouvriers et des soldats, d’autres formes d’organisation ont été créées, en particulier, des comités d’usine élus par des ouvriers, un soviet des comités d’usine qui était une sorte de contre-syndicat. […] Il y avait également des comités de quartier. Des gens se regroupaient par quartier, un peu comme en mai 1968 et formaient des comités. Par exemple, un comité logeait des gens qui n’avaient pas d’appartement, on ravitaillait les personnes âgées, on payait des pensions à ceux qui n’en avait pas. À un moment, les comités de quartier se sont fédérés et ont créé leur soviet, qui a concurrencé les soviets de députés, celui de Petrograd ou celui de Moscou par exemple.

» Un membre d’un comité de quartier, c’est un pope, un instituteur, un employé, un ouvrier d’usine qui gère un quartier plus ou moins grand, ou un pâté de maisons. Chacun détient un petit pouvoir, devient un apparatchik. C’est ça, la bureaucratisation par en bas. Et pour être légitimés, ils adhèrent au Parti bolchevique ou le Parti leur délègue un président, qui va les “couvrir”. Ainsi, un bolchevik devient président d’un comité de quartier, alors qu’il n’y avait peut-être pas un seul bolchevik dans ce quartier. […] Ces anciens soldats, ouvriers non spécialisés, gardes rouges, de fraîche origine paysanne, gravissent peu à peu les échelons du nouvel appareil d’État. Il n’y a pas de césure entre les gens gouvernés et les gens qui gouvernent, ce sont les mêmes. […] Ils reçoivent des ordres du sommet eux donnent des ordres en bas, et ils montent dans l’appareil. Et cela va durer jusqu’en 1940»

Par ailleurs, au début de la bolchevisation de la société russe, on nota certaines réactions bien humaines malheureusement. Le communiste français Pierre Pascal écrit : « Les vieux bolcheviks passés par les longs séjours en prison étaient avides d’une revanche sur la vie. Sans oser le dire. » Tout en observant la disparition des syndicats libres, les prélèvements sur salaire, les usines militarisées, l’ancien anarchiste rallié au bolchevisme Victor Serge lâchait ce commentaire : « Au Congrès [du Parti] par contre, l’optimisme coulait à pleins bords. À ma surprise, parmi les délégués, il y avait peu d’ouvriers, beaucoup d’intellectuels pas très intelligents, faciles à flatter car ils étaient obnubilés par leur importance de délégués. »

"plébéianisation des pouvoirs"

Il y eut incontestablement plébéianisation des pouvoirs. Néanmoins ce phénomène aura des conséquences assez inattendues : puisque le Parti rallie de nouveaux militants qui ne connaissent pas grand-chose au socialisme, et que l’aristocratie ouvrière est bientôt purgée, on assiste à la
(re-)montée de certaines « valeurs » populaires que le plébéien Staline ne manquera pas d’exploiter : la famille (le droit à l’avortement obtenu dès 1920 grâce notamment à Alexandra Kollontaï est « limité » par le petit père Joseph dès 1936), l’art conventionnel (le fameux réalisme soviétique anti-avant-gardiste, Maïakovski peut se suicider tranquillement), le chauvinisme (la Révolution mondiale ayant échoué, retour aux vraies valeurs russes !), l’antisémitisme (avec les Lettons, les juifs constituaient la minorité « non russe » la plus importante au sein du parti bolchevique – en plus ça tombait bien, Trotski, Zinoviev et Kamenev étaient plutôt « israélites » !).

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Tintin au pays des soviets sans soviets...

Comme l’avait prophétisé Makhaïski, la révolution socialiste n’aurait pas lieu.

« Les communistes se tournent alors vers l’arrière, en criant bien fort : “Assez de révoltes ! Vive la patrie ! Travail renforcé des ouvriers! Discipline de fer dans les fabriques et les usines !

Tout le pouvoir contre ce qu’il reste des soviets. Aucune autonomie ouvrière ou paysanne.

Du mouvement makhaïskiste demeure l’éternel débat avant-garde versus auto-éducation, conscience qui vient de l’extérieur contre autoconscientisation…

Cependant, les filles et fils des peuples russifés sont allés à l’école, à l’université et beaucoup ont rejoint la classe « intellectuelle » honnie par Jan Waclav.

« Sur les 28 dirigeants bolcheviques du début du régime soviétique, écrit Marc Ferro, 15 d’entre eux avaient fait des études supérieures et huit des études secondaires. […] Un demi-siècle plus tard, au pays du “parti de la classe ouvrière”, parmi les “héros” du travail socialiste entre 1971 et 1975, on comptait 1017 techniciens et scientifiques, 448 membres de l’intelligentsia, 177 artistes et architectes et 23 ouvriers. […]

» En 1938, seuls 14% des 160 000 communistes de Moscou avaient poursuivi des études supérieures. En 1988, ils étaient 50,2% et le nombre de communistes s’était multiplié approximativement par dix. Le personnel affecté aux activités scientifiques a sextuplé de 1900 à 1963. »

Quelques décennies avant Octobre, Mikhaïl Bakounine, en pourfendant la prétention scientifique d’un certain marxisme, avait presque vu juste : « Il y aura un gouvernement excessivement compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et d’administrer les masses politiquement […] mais qui encore les administrera économiquement, en concentrant en ses mains la production et la juste répartition des richesses […] l’application du capital à la production par le seul banquier, l’État. Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l’intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes. »

Sauf que notre exilé du lac Majeur ne pouvait prévoir qu’en 1985, le Parti communiste d’Union soviétique compterait 19 millions de membres. Et comme le soulignerait Marc Ferro, « n’importe quel conflit qui éclatait opposait des communistes ».

Six ans plus tard, l’URSS n’existait plus…Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 

* “ En effet, le savoir lui-même est pouvoir.”

En bonus :

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• à paraître en février / mars 2018 de l’ami Charles Reeve : “le Socialisme sauvage, essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours”, éd. L’Échappée, 320 pages, 20 €.

“Les courants spontanés, autonomes et émancipateurs des mouvements sociaux ont toujours été rejetés par les chefs du socialisme avant-gardiste et qualifiés de ‘sauvages’, car leur échappant.”

Site de la maison d'édition par ici.

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• “Le Socialisme des intellectuels”, de Jan Waclav Makhaïski, écrits traduits et commentés par Alexandre Skirda, est aussi disponible chez Spartacus (Paris, 2014, 334 pages) pour la modique somme de 18 €.

Site de la maison d'éition : par là.

07 novembre 2017

Le 7 novembre 1917 débutait la révolution d’Octobre Ire partie : le putsch populaire d’un parti ouvrier sans leader ouvrier

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la révolution d’Octobre débuta il y a tout juste cent ans, un certain 7 novembre 1917. Le 7 novembre étant devenu sous l’ère soviétique un jour férié…

Avec les tovaritch, nous sommes toujours un tantinet décalés.

Mais peut-être pas autant que « Télérama », qui, dans sa livraison du n° 3537, osa titrer en « une » : « Poutine, fossoyeur de la révolution d’Octobre, c’est Lénine qu’on assassine ». Non seulement, ce n’est pas gentil pour Wolfgang Amadeus, qui n’a jamais fait fusiller des représentés par la faucille et le marteau, mais c’est offensant pour les Russes : pourquoi les Occidentaux doivent-ils les résumer à des dictateurs ? Les chefs de la titraille de « Télérama » ont-ils oublié que la Russie de février 1917 avait été le pays le plus libre au monde ?

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Fanny Kaplan

Et puis en plus ce fut Fanny Kaplan qui, le 30 août 1918, de trois coups de revolver, faillit nous débarrasser de Lénine, perçu par les socialistes-révolutionnaires de gauche dont elle faisait partie comme un agent du Kaiser et un traître au socialisme.

De retour de Suisse dans son wagon plombé et extraterritorial et… blindé d’argent allemand, Oulianov n’avait-il pas signé la Paix de Brest-Litovsk ? Une trahison pour les S-R de gauche. En la signant, dixit le gentil bolchevik Boukharine, le parti était devenu un « tas de fumier ». (C’est beau, la lucidité, Nikolaï !)

Cette condescendance occidentale à l’égard des fils de moujiks est d’une insupportable bêtise. La prétendue arriération de la masse noire russe présente néanmoins l’avantage de justifier la tyrannie, tsariste puis bolchevique, stalinienne, et maintenant poutinienne.

Quand j’entends résumer les révolutions russes aux soi-disant chefs, je sors mes deux MA : MArc Ferro et MAkhaïski (de ses petits noms Jan Waclav).

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Marc Ferro et MakhaIski

Le premier, bien connu des téléspectateurs hexagonaux, a « théorisé » la bureaucratisation des soviets par en bas.

Le second, né en 1866, a dénoncé, bien avant Octobre, le socialisme des intellectuels, porte d’entrée vers une dictature de cols blancs sur les damnés de la terre. Gorki n’écrivait-il pas : « Il faut se méfier de ceux qui savent » ?

Lors du congrès de Genève de la Ire Internationale (AIT), en septembre 1866, la délégation française, avec notamment mon cher Eugène Varlin, avait proposé d’exclure de l’organisation les « ouvriers de la pensée », afin de faire barrage aux ambitieux binoclards. La proposition fut repoussée par les Allemands, déjà fortement « intellectualisés ». Il n’en demeura pas moins que la devise de l’AIT fut :

« l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

D’où aussi le différend opposant le bourgeois rhénan mais miséreux Marx à l’aristocrate-aventurier Bakounine, grand pourfendeur du socialisme « scientifique ». Lequel ne sera « rien d’autre que le gouvernement despotique des masses prolétaires par une nouvelle et très restreinte aristocratie de vrais ou de prétendus savants. Le peuple n’étant pas savant, il sera entièrement affranchi des soucis gouvernementaux et tout entier intégré dans le troupeau des gouvernés. »

Bakounine était bien russe…

Biographe de Jan Waclav, Alexandre Skirda, grand spécialiste du mouvement anarchiste russo-ukrainien, tord le cou à certaines idées reçues sur le pays de Bakounine :

« L’argument de l’“arriération” du peuple et de l’économie russe appelle quelques remarques. Tout d’abord, contrairement à l’opinion si répandue, à la veille de la guerre de 1914, la Russie tsariste connaissait un développement économique très rapide, dont le rythme ne pouvait se comparer qu’à celui des États-Unis, et, n’eussent été la guerre et la tourmente révolutionnaire, il est tout à fait certain qu’elle serait devenue une grande puissance capitaliste. Par ailleurs, et cela est plus connu, la Russie, grenier à blé de l’Europe, était en grande partie agraire ; et près des quatre cinquièmes des paysans étaient groupés en communes rurales, caractérisées par la possession collective du sol. C’était une survivance de ce que l’on appelle le communisme primitif. Marx avait considéré son existence comme le “point d’appui de la régénération sociale en Russie”. La signification du mot d’ordre “la terre aux paysans”, en 1917, revenait à une appropriation collective des meilleures terres détenues par la Couronne, le clergé et les gros propriétaires terriens. N’y voir, comme Lénine et les bolcheviks, qu’une aspiration à devenir petit propriétaire, révèle une méconnaissance totale de la question paysanne en Russie, et un aveuglement dû aux préjugés “marxistes” les plus rigides. »

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Paysannes russes dans un champ de fraises avant 1917

À force de vivre en exil physique et en exil de la réalité triviale du bon peuple « grâce » à un catéchisme pseudo-marxiste appauvri, bien des dirigeants bolcheviques connaissaient finalement mal leur propre pays. Et puis, au départ, il n’était pas question de faire la révolution prolétarienne mais simplement de faire de la Sainte Russie une démocratie parlementaire.

C’est d’ailleurs bien ce que Makhaïski reprochait aux « marxistes » : le bonheur, c’est toujours pour demain. En attendant, allons joyeusement à l’usine ou mourir à la guerre… laquelle va faire changer de perspective l’élite bolchevique…

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Lénine en 1887 et son frère Alexandre Oulianov 

Toujours obsédé à l’idée de venger son frère aîné, son idole, pendu par le tsar en mai 1887 pour avoir comploté contre celui-ci, Lénine, plus blanquiste que jamais, se mit même à courtiser les anarchistes en vue de s’emparer du pouvoir. En août 1917, il écrivit dans « l’État et la Révolution » : « Nous ne sommes pas le moins du monde en désaccord avec les anarchistes quant à l’abolition de l’État en tant que but. Nous affirmons que, pour atteindre ce but, il est nécessaire d’utiliser provisoirement les instruments, les moyens et les procédés du pouvoir d’État contre les exploiteurs, de même que pour supprimer les classes, il est indispensable d’établir la dictature provisoire de la classe opprimée»

Piètre philosophe mais redoutable joueur d’échecs, Vladimir Illich ne voulait pas savoir que Bakounine lui avait répondu par anticipation : « Les marxistes se consolent à l’idée que cette dictature sera temporaire et de courte durée. Selon eux, ce joug étatique, cette dictature est une phase de transition nécessaire pour arriver à l’émancipation totale du peuple: l’anarchie ou la liberté étant le but, l’État ou la dictature le moyen. Ainsi donc pour affranchir les masses populaires, on devra commencer par les asservir. […] À cela nous répondons qu’aucune dictature ne peut avoir d’autre fin que de durer le plus longtemps possible. »

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Par surcroît, Lénine, à l’avant-garde de l’avant-garde du prolétariat, lui qui n’a jamais travaillé, s’agaçait, écrit Marc Ferro, « d’entendre Chljapnikov arguer de son origine ouvrière (il est bien le seul à pouvoir le faire) afin de légitimer un point de vue ». Et c’est là que l’ancien du Vercors rejoint le Polonais Makhaïski : le parti marxiste n’a guère de leaders ouvriers. « De fait, Lénine est fils d’un haut fonctionnaire. Les commissaires du peuple Alexandre Kollontaï et Gueorgui Tchitcherine appartiennent à la noblesse. Adolf Ioffe et Léon Trotski viennent de la bonne bourgeoisie. » Avec Chljapnikov, seul un petit Géorgien au bras plus court que l’autre et au visage vérolé vient du peuple (ce qui, grâce aux bons pères, ne l’a pas empêché d’être un érudit, féru d’histoire, de poésie, de danse… et de chasse !).

D’ailleurs, notre « ami » Staline va être des plus prudents quant au déclenchement de la révolution…

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Scène de fraternisation entre soldats et ouvriers en février 1917

Marc Ferro écrit : « En février 1917, la classe ouvrière assura le déclenchement de la révolution, bientôt soutenue par les soldats de la capitale. Entre février et octobre, c’est encore elle qui, par des grèves incessantes suscitées par les refus du patronat de répondre à ses modestes aspirations, sécréta un mouvement de comités d’usine, rival du syndicat jugé conciliateur, et que soutient le parti bolchevique. Ce mouvement contribue à la bolchevisation du soviet des députés au IIe congrès des soviets en octobre et à la chute du régime de Kerenski, et cela en coordination avec un coup d’État mené par les soldats et des gardes rouges bolchevisés. Le parti bolchevique se saisit alors du pouvoir. Pourtant, une partie de la classe ouvrière social-démocrate menchevique demeure circonspecte, sinon hostile, devant cette prise du pouvoir qui eût pu s’opérer démocratiquement, alors qu’une majorité de gauche avait gagnée le IIe congrès. […]

» Ce sont des soldats-paysans, guidés par le parti de “la classe ouvrière” qui ont renversé un gouvernement défini comme “bourgeois” alors qu’il comprenait une moitié de sociaux-démocrates. Et ce sont les comités et soviets, pas nécessairement ouvriers, mais bolchevisés, qui accomplirent Octobre 1917 en une révolution communiste. »

Pourtant ce coup d’État populaire repose sur un fake !

« Sans consulter personne, Lénine écrivit de sa main une proclamation qui annonçait, avant le congrès, le renversement du gouvernement provisoire par le comité révolutionnaire provisoire, une institution contrôlée par le parti et qui était l’antenne militaire du soviet de Petrograd. Ce comité n’était aucunement légitimé à se substituer au soviet de Petrograd et encore moins au congrès des soviets. […] Lénine se méfie du légalisme révolutionnaire [de celui-ci], c’est-à-dire de Trotski, et de l’esprit démocratique de certains de ses amis bolcheviks du soviet, tel Kamenev [beau-frère du fondateur de l’armée Rouge]. »

Tout le monde se méfie vite de tout le monde. Ou presque. Ce sont des anarchistes téléguidés par Lénine qui vont dissoudre la Douma, l’Assemblée nationale.

La Tchéka est créée dès le 20 décembre 1917 et innerve le Parti : un bon communiste doit être un bon tchékiste.

Les ouvriers qui autogèrent et occupent leurs usines ne participent plus aux manifestations de peur de voir leur outil de travail confisqué par le nouveau pouvoir. Ce qui va arriver avec la nationalisation de l’industrie et la militarisation des syndicats voulue par Trotski, lequel multiplie les camps de travail (cocasse pour un révolutionnaire qui voulait abolir le salariat, quoiqu’il n’y ait pas ici de réelle contradiction)…

Les bolcheviks ont découvert « la nécessité ». Après tout, l’organisation capitaliste du travail, ça le faisait grave ! Et puis, il n’est jamais bon que le petit personnel se mette à rêver…

« Ne sont dignes de s’appeler communistes que ceux qui comprennent qu’on ne peut pas créer ou instaurer le socialisme sans se mettre à l’école des organisateurs de trusts », écrivait « Maximilien Oulianov » dès mai 1918.

(Makhaïski avait eu raison trop tôt. Enfin… une partie de la plèbe va provisoirement bien s’en sortir – nous le verrons dans le prochain post.)

Quant aux paysans-soldats qui avaient accompli le putsch bolchevique, ils furent les principales victimes d’Octobre et de la guerre civile, dont les bolcheviques (mais pas que) sont en grande partie responsables.

Après le goulag cher à Léon Trotski, au tour du koulak.

« Contre les sauvages, il faut mener une guerre de sauvages… », écrivit Lénine. La dékoulakisation en fut une belle. On était koulak donc riche quand on possédait deux chevaux et deux ou trois vaches.

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Marc Ferro écrit : « “On a encore plus à combattre les paysans que les Blancs”, témoigne le commissaire au ravitaillement de la région de Perm. Cette observation met à mal la vulgate de l’Histoire à la soviétique et déplace l’axe principal des grands événements après 1917. De fait, ces paysans avaient accompli leur révolution à l’issue de l’immense jacquerie de l’automne 1917. Avant les décrets d’Octobre, ils avaient balayé la propriété privée et instauré un système de répartition équitable des terres. Après cette courte “lune de miel” avec le régime qui en assume le bien-fondé, les rapports se détériorent dès que le gouvernement fait appel à la force pour nourrir les villes et l’armée Rouge. Les Blancs veulent leur reprendre la terre, les Rouges veulent saisir leurs récoltes. Les soulèvements succèdent aux soulèvements avec constitution d’armées paysannes de plusieurs milliers de participants. On peut d’ailleurs établir un lien entre le montant des contributions exigées, les soulèvements et bientôt les famines : 800 000 victimes dans la province de Saratov en 1920-1921. À cela s’ajoutent les violences inouïes commises : femmes enterrées nues dans la neige, hommes piétinés par les chevaux ou fusillés, etc. »

Puisque Lénine était hanté par le spectre de la Commune de Paris, rappelons ceci à sa momie : le 28 mai 1871, dernier jour de la Semaine sanglante, le typographe Eugène Varlin est dénoncé, rue Lafayette, par un prêtre en civil. Il est lynché par la foule revancharde acquise à Versailles. Un de ses yeux pend de son orbite. Les tchékistes de Thiers doivent le fusiller assis.

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L'exécution d'Eugène Varlin,

peinture de Maximilien Luce (1858-1941)

Jan Waclav Makhaïski aura un peu plus de chance dans son malheur. Correcteur technique à la revue officielle « l’Économie populaire », rongé par l’alcool et le dégoût de vivre sous une dictature « marxiste » dont il avait prédit les déviances totalitaires, il meurt le 19 février 1926 d’un infarctus, ce qui lui a sans doute évité d’être « purgé » et déporté par le nouveau tsar rouge… 

« L’émancipation des travailleurs sera… »

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

Le coin plus-produit ! alias le bonus :

Nos saines lectures

De Marc Ferro :

De Jan Waclav Makhaïski :

 

à redécouvrir avec une écoute plus attentive (certains et j'en connais, on fait un blocage sur ce chanteur, ça c'est l'éditrice et postière qui vous le dit ! qui était fan inconditionnelle de JJG eh oui et même pas honte )

 

 

 

26 octobre 2017

Mais où s’aVentura Lino ?

 « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,

10 décembre 1957.

jose giovanni michel audiard lino ventura

José Giovanni, Michel Audiard et Lino Ventura

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’aurais voulu rendre un autre hommage à Lino Ventura, parti le 22 octobre 1987, il y a trente ans. Peu de personnalités ont en effet cristallisé une telle unanimité à leur mort.

Le Parmesan champion d'Europe de catch en 1950 (pour l’Italie) était un honnête homme auquel, modestement, je reprocherais sa trop grande fidélité en amitié. Eh oui ! ça peut être un défaut quand même !

N’a-t-il pas travaillé avec Michel Audiard et José Giovanni ?

Sans doute savait-il que les deux auraient pu se rencontrer en 1943, année où le soldat Angiolino Ventura déserte l’armée italienne occupant le Monténégro pour retrouver sa femme, Odette, à Paris.

Audiard, Giovanni, hommes de lettres tous deux, bien que l’un fût plus porté sur l’action que l’autre. Hommes de fiction donc, surtout quand il s’est agi d’écrire leur « propre » biographie.

Il y a quelques jours, je lisais concernant José Giovanni deux longs textes de Franck Lhomeau, l’éditeur et le directeur de « Temps noir », revue semestrielle consacrée au roman policier. Quand une nouvelle enquête sienne confirma certaines de mes craintes…

1982 : le producteur Norbert Saada alerte Lino Ventura qu’il ne produira pas « le Ruffian ». Passe encore l’option politique douteuse du réalisateur sous l’Occup, mais la torture et l’assassinat, non !

Ventura se présente devant le réal, José Giovanni : « J’ai reçu un truc que j’ai déjà oublié. » Biographe de Lino, Philippe Durant écrit : « Il lui montre les restes de l’extrait du casier judiciaire qu’il a déjà déchiré. Pour Lino, il n’y a ni affaire ni scandale. Seulement un passé dont il ne veut pas entendre parler. Giovanni mènera sa propre enquête et attribuera l’apparition soudaine de ce dossier à Auguste Le Breton [dont nous reparlerons plus bas], 70 ans qui n’entretient plus que des rapports lointains avec le cinéma, alors que Giovanni y est toujours actif. »

Il faut préciser qu’ancien bookmaker mais vrai résistant Le Breton a eu affaire à la Carlingue, la Gestapo française ! Peut-être n’a-t-il pas agi que par jalousie…

 

Montage créé avec bloggif

Tout commence donc avec « le Trou », publié en 1957 chez Gallimard, livre qui retrace la tentative d’évasion de la Santé de Joseph Damiani (le vrai nom de Giovanni) dix ans plus tôt.

Pourquoi le narrateur et ses codétenus sont-ils condamnés à avoir la tête tranchée ? Le lecteur ne le saura pas. Pas plus que le spectateur de l’excellent et ultime film éponyme de Jacques Becker.

Quelques mois plus tard, Lino Ventura dévore le roman « Classe tous risques » de Giovanni. Il le fait lire à Claude Sautet et impose finalement un jeune comédien sorti certes du Conservatoire mais qui pratique la boxe : Jean-Paul Belmondo, sur le point de tourner avec un obscur Suisse…

Le cycle est enclenché, pour Lino, ce seront avec Giovanni comme scénariste « les Grandes Gueules » de Robert Enrico (1965), « le Deuxième Souffle » réalisé par Jean-Pierre Melville (1966)…

Or beaucoup connaissent alors le passé du Parisien d’origine corse. Une détention de onze ans qu’il évacue de deux phrases : « J’ai payé. J’ai droit au pardon et à l’oubli. »

Certes mais encore… dans ses livres autobiographiques (dont ses «Mémoires») et dans son dernier film («Mon Père»), José Giovanni révise son histoire. Le hic est qu’il n’a jamais été résistant, n’a jamais fait passer de Juifs en Suisse ni abattu de « Boches »…

Comme l’affirme Lhomeau, qui a longuement enquêté dans les Archives nationales, « Damiani a été jugé et a fait sa peine. Dès lors, il était légitime qu’il obtienne l’oubli. Mais il veut que sa “version” soit la seule vérité possible, même au mépris des faits . C’est cette imposture qu’il [convient] de démasquer. »

Rappel ou découverte des faits…

Membre du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, proche du mafieux corse Simon Sabiani, un ponte de la Collaboration, José Giovanni a pour oncle maternel le truand Paul Santolini, dit «Santos», et comme frère aîné un autre… Paul, membre de la Milice. Nos Corso-Parigots traquent les réfractaires au Service du travail obligatoire (STO), perpètrent des vols aux faux policiers, « à la fausse poule » selon l’expression de l’époque. Sous l’uniforme nazi puis celui de l’armée de libération, ils commencent par faire chanter deux négociants juifs de Lyon en août 1944. Joseph a pour complice un certain Orloff, qu’on retrouvera dans « le Deuxième Souffle ».

Giovanni junior (22 ans) est arrêté début juin 1945 à la suite d’un triple assassinat. Le premier crime a été commis le 18 mai. Avec Jacques Ménassole, garde du corps de Jean Hérold-Paquis, de la très collaborationniste Radio-Paris, et Georges Accad, les frères Giovanni, qui prétendent appartenir à la sécurité militaire, arrêtent un représentant en vin et liquoreux, Haïm Cohen, qu’ils conduisent dans une villa de Suresnes. Ils le torturent copieusement, lui volent les clefs de son coffre après l’avoir contraint de signer un chèque de 105 000 francs au porteur. Ménassole l’abat froidement et jette son corps dans la Seine.Treize jours plus tard, le glorieux quatuor enlève les frères Peugeot, industriels à Maisons-Alfort. Même villa suresnoise… Torture, balles dans la nuque, enterrement dans la forêt de Fausses-Reposes.

José Giovanni comparaît devant la cour de justice de Marseille le 20 juillet 1946 pour appartenance au PPF, pour avoir été membre d’un service allemand, le Schuztkorps, avoir été le garde du corps du directeur de l’Office de placement allemand de Marseille et pour avoir traqué et arrêté des réfractaires au STO. Il est condamné à vingt années de travaux forcés et à la dégradation nationale à vie.

 

prisonlasante

 

Incarcéré à la prison de la Santé, il essaie de s’évader avec ses trois complices. En vain pour lui. Pas pour les trois autres malfrats : Santos rejoint l’Espagne, son frère Paul est liquidé lors d’un règlement de comptes à Marseille, Ménassole se suicide dans le métro parisien le 11 juin 1947 au moment d’être appréhendé par la police.

En juillet 1948, Giovanni et Accad sont condamnés à mort pour le triple meurtre.

Mars 1949 : leur peine est commuée en travaux forcés à perpétuité.

Novembre 1951, la perpétuité est ramenée à vingt ans de travaux forcés.

Après onze ans de zonzon, la plupart du temps à Melun, José Giovanni est libéré le 4 décembre 1956.

Bref, tout cela pour dire que Lino Ventura et Claude Sautet avaient entendu parler de « la pègre des bars élyséens », des Accad et autres Damiani aux méthodes gestapistes. Comment pouvaient-ils ignorer que derrière Abel DaVos, héros de « Classe tous risques », se cachait Abel DaNos, surnommé le Mammouth, un des bourreaux de la Gestapo française de la rue Lauriston ?

Durant l’écriture du scénario, affirme Philippe Durant, « Giovanni emmène Sautet dans le milieu. Il lui présente des truands plus ou moins à la retraite qui ont connu Abel Danos. Dont Jo Attia [lequel a servi de juge de paix à Joseph après l’assassinat de son frère], qui tient un bar à Pigalle, “le Gavroche”, fréquenté par toute la pègre. »

Attia est un ancien de la Carlingue, qui est tombé pour avoir doublé le gestapiste français Henri Lafont, lequel l’a fait déporter. En camp, Attia aura l’intelligence de protéger certaines personnes qui feront une belle carrière politique, rachetant ainsi son passé de truand bas-œuvrant pour les nazis…

De fait, le spectateur apprendra au début de « Classe tous risques » de Sautet qu’«Abel Davos [est] condamné à mort par contumace. En fuite depuis des années ». Pour quelle raison ? Pourquoi ses ex-amis gangsters se détournent-ils de lui ? Mystère…

Le cinéma français a de ces pudeurs !

Voyez par exemple le cas d’Albert Simonin, scénariste, entre autres, de « Touchez pas au grisbi », des « Barbouzes », de « la Métamorphose des cloportes », des « Tontons flingueurs », du « Cave se rebiffe »… les quatre derniers ayant été dialogués par Michel Audiard. Eh bien ! ce brave assistant d’Henry Coston, journaliste collaborationniste venu de l’Action française, a été condamné à cinq ans de prison pour intelligence avec l’ennemi !

Décidément, tout les gars du mitan ne sont pas des Alphonse Boudard, authentique compagnon de route du colonel Fabien recyclé dans la littérature après un passage chez les malfrats et la case prison.

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Aujourd’hui, 26 octobre, paraît dans « Temps noir » l’enquête (de 120 pages) de Franck Lhomeau sur les écrits sulfureux de Michel Audiard : « En 1943, [il] a 23 ans quand il publie ses premières nouvelles pour “l’Appel”, intitulées “La fin commence à l’aube” et “Le Rescapé du Santa-Maria”. Dans cette dernière, le propriétaire d’un bateau, dénommé Jacob Brahm, “ Juif”, dégage “une veulerie suante” et “une odeur de chacal”, tandis qu’un autre personnage, Ephraïm, est “une synthèse de fourberie”. »

Le texte, qui mentionne enfin une « conjuration des synagogues », souligne, au moment où les personnages concernés sont pendus, une « manifestation de l’immanente justice ».

Franck Lhomeau écrit :«  […] Le monde artistique demeure selon [Audiard] “le plus coquet ramassis de faisans, juifs (pardonnez le pléonasme), métèques, margoulins…”. Dans une chronique littéraire, il cloue au pilori le “petit youpin Joseph Kessel”» Ce dernier sera l’auteur de « l’Armée des ombres » qu’adaptera au cinéma le Judéo-Alsacien et Français-Libre Jean-Pierre Grumbach dit Melville, qui, au passage, harcèlera moralement Lino Ventura-Philippe Gerbier.

Ah oui ! « l’Appel » était « l’organe de la Ligue française d’épuration, d’entraide sociale et de collaboration européenne ». Dirigée par Pierre Costantini, du PPF,  la revue comptait parmi ses deux principaux Kollaborateurs Paul Riche et Robert Jullien-Courtine. Ce dernier écrivit aussi pour le « Pariser Zeitung », journal franco-nazi sis au 100, rue Réaumur, dans le même immeuble où s’entraînait à la lutte gréco-romaine un déserteur parmesan… Ça ne s’invente pas !

C’est chez ce même Jullien-Courtine que Michel Audiard est interpellé à la Libération avec une carte du mouvement Collaboration. Le futur dialoguiste se justifie ainsi : « Il est possible que quelqu’un m’ait fait inscrire à ce groupement à mon insu mais je suis absolument certain de n’avoir jamais donné ma signature pour une adhésion volontaire. »

Aussi n’est-il pas étonnant que dans ses autobiographies « Le petit cheval de retour » (1975) et « La nuit, le jour et toutes les autres nuits » (1978), il ne fasse aucune mention à cet épisode, lui qui parle des « Boches » comme d’«épouvanteurs» qui transforment son cher Vél d’Hiv’ « en cage ». Souvent plumitif varie…

Sous l’Occup, il se présente comme un gavroche du 14e qui aurait survécu en chapardant des vélos ou en taquinant le marché noir. Et Franck Lhomeau, pour qui « il n’est pas question de traquer qui que ce soit », a raison de rappeler ceci : « Sa contribution à “l’Appel” n’était pas “politique” mais “littéraire” et ne constituait pas [une invitation] à la collaboration. Ses portraits de juifs n’étaient pas des “dénonciations” passibles des tribunaux, mais avaient la forme littéraire des “caricatures” antisémites courantes dans les journaux collaborationnistes. » Michel Audiard n’est pas José Giovanni, qui n’est pas non plus Alphonse Boudard ni Auguste Le Breton, rappelons-le.

On s’étonnera quand même de trouver dans ses dialogues ce genre de phrases : « Si t’as pas de grand-père banquier, veux-tu me dire à quoi ça sert d’être juif ? » Ou dans la bouche du « Professionnel » Belmondo braquant un dictateur africain maladroit : « On ne pourra plus dire malin comme un singe… »

Derrière ces biographies frappées d’Alzheimer, il y a aussi et surtout l’aveuglement d’une certaine presse. Paru en 1993 dans « Libération », un article révélait, nous dit Franck Lhomeau, que « [la Confédération helvétique] avait démasqué le “prétendument résistant” Giovanni au moment où il s’apprêtait à réaliser, à la demande de la Suisse où il résidait, un film sur le général Guisan, chef de l’armée suisse pendant la guerre, qui avait réussi à maintenir son pays hors du cataclysme. Comme Giovanni était connu pour son passé de résistant, il était naturel de lui confier cette tâche. Mais il y a eu des voix pour dire que c’était une imposture. Cette révélation a ensuite été totalement omise dans toutes les nécrologies publiées à la mort de Giovanni, y compris celle de “Libération”…».

Michel Audiard est mort le 28 juillet 1985, à l’âge de 65 ans. Dans la presse, rien sur ses écrits antisémites… un Angiolino passa.

Cinq ans plus tôt, le livre « les Collaborateurs » de Pascal Ory avait pourtant mentionné ses publications dans « l’Appel ».

Selon Franck Lhomeau, « ce type de révélations sur le passé sombre de Michel Audiard pendant la guerre n’est pas tout à fait une première.  Disons plutôt qu’il y avait, de la part du milieu du cinéma comme du milieu littéraire, une certaine sympathie pour les truands, une certaine fascination pour le mitan, le milieu ».

« La vérité n’est jamais amusante sinon tout le monde la dirait », écrivit si justement Audiard.

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On rira toujours aux dialogues des « Tontons Flingueurs », mais peut-être pas comme avant… 

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 

Bonus : 

• La revue “Temps Noir”, 19,50 €, Éditions Joseph K., 25, rue Geoffroy-Drouet 44000 Nantes, www.editions-josephk.com

• “Lino Ventura”, de Philippe Durant, First, 528 pages, juin 2014, 22,95 €. Une biographie certes savante mais mal corrigée. Et on aurait aimé savoir comment un tendre réac comme Lino a pu être pote avec des libertaires comme Brel et Brassens, ce dernier étant par ailleurs un ami d’Audiard, 14e arrondissement oblige…

• Anthologie Melville, 11 longs-métrages plus sept heures de bonus, un coffret de 12 DVD (99,99 €) ou de 12 Blu-ray (119,99 €), Studiocanal. Cependant manquent à l’appel deux œuvres majeures : “l’Aîné des Ferchaux” et “le Deuxième Souffle”.

• L’Intégrale Melville se joue au Champo-Espace Jacques-Tati, 51, rue des Écoles Paris 5e jusqu’au 14 novembre.

 

Michel Audiard à propos de Lino Ventura

Interview de Michel AUDIARD à propos de sa première rencontre avec Lino VENTURA sur le tournage de "Touchez pas au Grisby" de Jacques BECKER. Il évoque le physique et le talent de Lino VENTURA.

http://www.ina.fr

 

 

 

 

 



18 octobre 2017

“Un cataclysme sonore”

 « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,

10 décembre 1957.

Tocando violão 

(c)Bruno Bachmann

Livre qui est en plus des Mémoires de Darius Milhaud ("Ma Vie heureuse")

nous a aidés à composer cette série de 5 posts

Ce n’est pas pour faire mon malin mais 2017 est aussi l’année du centenaire de la mort de Scott Joplin, le roi du ragtime, ancêtre du jazz avec le blues et le gospel. Le compositeur du « Mapple Leaf Rag » est étrangement né au Texas et non à La Nouvelle-Orléans… Étrangement car le jazz est un enfant de la « classe créole » blanche ou de couleur de la capitale louisianaise. Si proche de Cuba et d’Haïti.

scott-joplin

Et il est étonnant que Darius Milhaud n’ait pas décelé clairement quelques affinités africanisantes entre les pianistes Ernesto Nazareth et Scott Joplin, lui qui connaissait l’axe musical allant de La Nouvelle-Orléans à Rio de Janeiro en passant par La Havane et Salvador de Bahia.

De toute façon, ce n’est pas dans le Nouveau Monde que Darius Milhaud a découvert le jazz mais dans la capitale britannique, en juillet 1920, quand il présente son « Bœuf sur le toit » au Coliseum : « C’est pendant ce séjour à Londres que je m’intéressai pour la première fois au jazz. L’orchestre Billy Arnold, tout fraîchement arrivé de New York, jouait dans un dancing des environs de Londres, à Hammersmith, où l’on avait institué l’usage des taxi-boys et taxi-girls. »

Darius et Jean 

Darius Milhaud et Jean Cocteau

Son compère Cocteau l’avait découvert plus tôt : « Dans son “Coq et l’Arlequin”, Cocteau avait qualifié le jazz qui accompagnait le numéro de Gaby Deslys et Harry Pilcer, au Casino de Paris en 1918 de “cataclysme sonore”. »

Notre Aixois écrit :

  • « L’apparition du saxophone, broyeur de rêves, de la trompette, tour à tour dramatique ou langoureuse, de la clarinette souvent employée dans l’aigu, du trombone lyrique frôlant de la coulisse le quart de ton dans le crescendo du son et de la note, ce qui intensifiait le sentiment ; et le piano reliait, retenait cet ensemble si disparate, à la ponctuation subtile et complexe de la batterie, espèce de battement intérieur, de pulsation indispensable à la vie rythmique de la musique. L’emploi constant de la syncope dans la mélodie était d’une liberté contrapuntique telle qu’elle faisait croire à une improvisation désordonnée, alors qu’il s’agissait d’une mise au point remarquable nécessitant des répétitions quotidiennes.  »

En 1922, Darius Milhaud repart pour les Etats-Unis, cette fois, sans Paul Claudel.

D’emblée le jeune compositeur français qui a suscité le scandale avec sa « Suite symphonique » – « L’indifférence du public est déprimante : l’enthousiasme ou la protestation véhémente prouve que votre œuvre agit » – surprend les journalistes nord-américains en déclarant son amour de la musique nègre : « Le jazz pèse sur les destinées de la musique en Europe. […]

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Harry T. Burleigh au piano (source : ici)

» Bien entendu, mes opinions m’attirèrent les sympathies des mélomanes noirs qui vinrent nombreux à mes concerts. Le président du Syndicat nègre [sic] m’écrivit une lettre touchante pour me remercier ; je l’invitai aussitôt à déjeuner sans me douter des complications que cela soulèverait : aucun restaurant ne nous accepta. […] Je reçus la visite de Burleigh, le célèbre harmonisateur des negro spirituals qui me joua des airs de folklore noir et des cantiques qui m’intéressèrent vivement car je voulais profiter de mon séjour pour bien me documenter sur la musique nègre. »

Amie de Cocteau et passion de Desnos, la chanteuse Yvonne George lui fait découvrir la pure tradition du jazz de La Nouvelle-Orléans, lui présente Marcel Duchamp entre deux récitals à Broadway.

Rare Blanc à s’aventurer à Harlem, Darius Milhaud écrit ceci du jazz : « Cette musique authentique prenait sa racine dans les éléments les plus obscurs de l’âme noire, les vestiges africains, sans doute. Je ne pouvais plus m’en détacher tant elle me bouleversait. Dès lors, je fréquentai d’autres théâtres noirs et d’autres dancings. Je profitais des moindres occasions pour aller à Harlem.

» En rentrant en France, je jouai inlassablement sur un petit phonographe qui avait la forme d’un kodak des disques de la marque Black Swan que j’avais achetés dans une petite boutique à Harlem ; plus que jamais, je pensais à utiliser le jazz pour une œuvre de musique de chambre. »

À Paris, il entre en contact avec Fernand Léger et Blaise Cendrars, auteur, en 1921, d’« Anthologie nègre ».

Rappelons que notre Judéo-Provençal a de lourds antécédents. Mon cher Jorge Amado, écrivain et député communiste, n’avait pas encore voté la légalisation, après la guerre, des cultes afro-brésiliens…

Nous sommes en décembre 1918 : « Toutes les Noires de Bahia portent, attachées à la ceinture de leurs robes, espèces de crinolines de couleur, des breloques porte-bonheur réunies par un fermoir représentant presque toujours une main, un morceau de bois serti dans du métal, une goyave, une grappe de raisins. Bien que chrétiens mystiques, la plupart des Noirs pratiquent le rite vaudou. Le culte en étant interdit, les cérémonies ont lieu la nuit dans la campagne. Le chancelier du consulat m’y emmena un soir. Les assistants étaient assis par terre, encerclant le “meneur de jeu” ou sorcier qui choisit une certaine personne et la mit en transe. Lorsqu’elle tomba en hurlant, l’écume à la bouche, le sorcier s’en humecta les doigts afin d’en imprégner les lèvres de tous les adeptes qui se sentirent aussitôt dépossédés et tombèrent en transe à leur tour. La cérémonie atteignit son paroxysme et nous jugeâmes plus prudent de sauter à cheval et de regagner la “ville aux trois cent soixante-cinq églises”. »

Léger, Cendrars (qui n’ira en Brésil qu’en 1924) et Milhaud fréquentent alors le Bal nègre de la rue Blomet, où Antillais, « tirailleurs sénégalais » et Noirs étatsuniens (les plus complexés de tous…) oublient la Grande Boucherie. Milhaud, qui a connu la Martinique, dont les forêts sont plus pauvres en oiseaux que celles du Brésil, admirent ces « femmes [antillaises] coiffées de madras » qui dansent « les biguines ».

Nos trois compères, affairés autour de « la Création du monde », se fixent aussi un rendez-vous hebdomadaire : aller dîner à Belleville « en casquette et gabardine ».

La Creation du Monde by Darius Milhaud,

performed by the Miami University Wind Ensemble

and conducted by Sheridan Monroe.

En 1923 émerge donc « la Création du monde », selon Georges Auric, « la meilleure recréation inspirée par le jazz ». Faut dire qu’être ami avec Cole Porter (qui vécut deux décennies en France et étudia deux ans à la Schola cantorum), ça aide !

Mais tout le monde ne partage pas son avis.

Darius Milhaud avoue :

  • « Quelques semaines plus tard, les Ballets suédois montèrent “la Création du monde” ; les éléments apportés par Léger contribuèrent à rendre le spectacle merveilleux. Les critiques décrétèrent que ma musique n’était pas sérieuse et convenait plutôt aux dancings et aux restaurants qu’au théâtre. Dix ans plus tard, les mêmes critiques commentaient la philosophie du jazz et démontraient savamment que “la Création” était ma meilleure œuvre. »

Milhaud recherche une certaine pureté musicale, qui fréquente les bals de la rue de Lappe, à une époque où l’accordéon et le piston n’ont pas encore été « contaminés [sic] par le jazz ».

De retour d’URSS, où il découvre des Russes fondus de musique – il faut bien se détendre…–, Milhaud repart pour les States, but times are changin’:

  • « Le jazz ne m’intéressait plus. Il était devenu officiel et reconnu par tous. Ses structures musicales étaient disséquées. Même à Harlem, le charme était rompu pour moi ! Les snobs, les Blancs, amateurs d’exotisme, les touristes de la musique nègre avaient pénétré dans ses plus intimes recoins. C’est pour cela que je me retirai. »

Milhaud et sa femme Madeleine copie

Ce qui ne les empêche pas, lui et Madeleine, sa femme, entre deux rencontres avec Mary Pickford et Douglas Faibanks, de passer Noël en Alabama :

  • « L’église était bondée de fidèles, nous étions les seuls Blancs et occupions des places que le pasteur avait réservées pour nous. Le sermon commença dans une atmosphère extraordinaire dans le genre de celle que l’on évoque en écoutant des disques de sermons noirs comme “The black train of Death is coming, you must have your ticket in your hand”. Le pasteur passait de la parole à une espèce de mélopée chantée, suppliante ou violente et toujours terrifiante ; les fidèles le suivaient en clamant et scandant des Lord, des Amen et en poussant des vociférations qui fusaient de tous les côtés. Une sorte d’excitation grondait ; lorsqu’elle atteignait son paroxysme, le pasteur baissait brusquement la voix et insensiblement la foule le calmait ; le pasteur reprenait alors son sermon ; il parla des relations entre Blancs et Noirs : “Pourquoi sommes-nous si maltraités, les Blancs nous confient pourtant ce qu’ils possèdent de plus précieux, leurs enfants ?” Il se déchaîna de nouveau et son lyrisme produisit un effet foudroyant, les fidèles suivaient en hurlant les inflexions de sa voix avec la même sensibilité que l’ombre attachée au corps. Les Noirs qui tombaient en transes étaient emmenés aussitôt par des personnes spécialement désignées ; lorsque le pasteur jugeait qu’il avait produit un effet suffisant sur ses fidèles, il terminait son sermon d’une voix plus posée et plus tranquille. Il fait lever sa vieille mère, une ancienne esclave, puis il nous présenta à la congrégation, comme des Français amis des Noirs. Nous sentions la foule si passionnée, si exaltée, qu’au moindre signal, si on le lui avait suggéré, elle nous eût même lynchés (à supposer que les Noirs eussent jamais lynché des Blancs). »

Évidemment, tout cela a bien changé, notamment à charlottesville.

En 1940, Madeleine, Daniel, leur fils, et Darius s’enfuient in extremis de France via Lisbonne à bord du «Excambion », où voyagent également Jules Romains, Claude Lévy-Strauss et les Julien… Duvivier et Green. Les Milhaud reçoivent en pleine traversée un télégramme d’embauche du Mills College, qui va devenir leur seconde patrie.

« En arrivant à New York, le 15 juillet, les Kurt Weill, amis fidèles, nous attendaient sur le quai. »

En 1954, Ralph Swickart produit un film sur Darius Milhaud : « Je composai une “Sonatine pour violon et violoncelle” pour illustrer ce court métrage et je tournai “Visite à Darius Milhaud” pendant l’année 1954, ce qui me divertit énormément. On fit une séquence à la Music Academy of the West, à Santa Barbara, au cours de laquelle des étudiants me demandèrent comment je concevais l’enseignement. On tourna à Mills afin d’illustrer ma vie quotidienne et la manière dont je composais ; on y voit aussi une “jam session” surprise organisée par mes anciens étudiants Dick Collins, Jack Weeks, William Smith, Dave Kriedt et David Brubeck, devenus pour la plupart célèbres dans le monde du jazz.

[Milhaud eut également pour élèves Burt Bacharach, Steve Reich et Philip Glass… (voir les bonus)]

» Enfin, on fit une séquence à Paris, dans mon appartement, avec mon fils, mes amis musiciens : Auric, Poulenc, Sauguet, Jane Bathori, cantatrice admirable qui créa nos œuvres vocales et qui, malgré ses 80 ans, continue à se dévouer pour la musique de jeunes compositeurs et enfin une séquence avec Paul Claudel. Notre dernière entrevue, hélas ! témoignage de quarante années d’amitié et de collaboration affectueuse ; il venait de me prouver une fois de plus avec quelle modestie et quelle souplesse il acceptait certains modifications dans une œuvre lyrique faite sur un texte de lui [“Christophe Colomb”]. »

Américaine, la boucle est bouclée…

Quand, le 5 décembre 2012, Burt Bacharach, compositeur, entre autres tubes, de « Don’t make me over », « Rain drops keep falling on my head »,  apprit le décès de Dave Brubeck, il posta ceci : « Darius Milhaud’s other student is no longer with us. »

Dave Brubeck avait bénéficié de la GI Bill, qui permettait aux anciens combattants d’étudier gratuitement à la fac. Sa compagne témoigna : « Non seulement Darius Milhaud était un génie de la musique, mais il a toujours été bon avec Dave. »

« On ne peut pas ne pas aimer Milhaud », disait Madeleine…

Dans les années 1920, notre cher Darius écrivait : « À La Nouvelle-Orléans, la scission entre les Blancs et les Noirs était encore plus profonde et leurs existences absolument parallèles : les Noirs empruntaient des escaliers spéciaux, des places leur étaient réservées dans le train et dans les autobus. Un médecin blanc qui soignait un Noir était définitivement compromis auprès de sa clientèle. On nous refusa l’accès d’un petit théâtre noir où l’on jouait une opérette. On s’excusa de ne pouvoir nous donner satisfaction, mais le règlement était formel. Cependant, comme nous insistions, on chercha le directeur, à qui nous expliquâmes que nous étions français et musiciens et il nous invita au spectacle dans son bureau où se trouvait une petite fenêtre qui donnait sur le fond de la salle. »

Là encore, tout a changé, ebony and ivory live in perfect harmony…

Ebony ou si peu, Charles Lucien Lambert (1828-1896).

Ivory plutôt Louis Moreau Gottschalk (1829-1869).

Le premier est donc un créole dit de couleur ; le second, un créole blanc. Tous deux sont pianistes, francophiles, globe-trotters et précurseurs du ragtime. Inutile de préciser qu’ils sont de La Nouvelle-Orléans.

Discriminé, le premier s’installe à Rio de Janeiro.

Exténué, le second donne dans cette même ville ses derniers concerts.

Le premier fut le professeur d’Ernesto Nazareth (1863-1934), le second, le père spirituel de Scott Joplin (1868-1917).

Lambert et Gottschalk mourront dans la capitale brésilienne sans savoir que le chorinho est le cousin du ragtime.

Décidément, avec ou sans Darius Milhaud,

passeur de musiques afro,

tous les chemins mènent à Rio !

 

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

PS : nous vous reparlerons de Darius à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de l’État d’Israël en mai 2018 et de Cocteau, entraîneur du boxeur noir, musicien et homosexuel Panama Al Brown, si Dieu nous prête vie…

Bonus musical :

 

 

 

  • Les élèves de Darius :

Le site officiel de Philip Glass : 

 

Philip Glass

Glass holds the Richard and Barbara Debs Composer's Chair at Carnegie Hall for the 2017-2018 season. Highlights will include performances by the Pacific Symphony Orchestra with Anoushka Shankar, the Louisiana Philharmonic, Nico Muhly, the Philip Glass Ensemble and the American Composers Orchestra.

http://philipglass.com
  • Yvonne George chante "Les cloches de Nantes"
  • J'ai deux amours
J'ai deux amours

Le Paris des années 1920 a fait de Joséphine Baker la première star noire internationale. Si, à elle seule, elle personnifie la joie de vivre, l'insolence et la créativité des Années Folles, au même moment, à l'ombre de l'icône, toute une génération d'artistes noirs américains traverse l'Atlantique et s'installe en France.

https://www.france.tv

 

 

13 octobre 2017

Pas de commerce, de la Jeantillesse

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le cas du « Bœuf sur le toit » nous rappelle que tout n’est qu’histoire et que celle-ci n’est pas nécessairement juste ni linéaire.

Tout d’abord, force est de constater que l’expression faire un bœuf voire le cabaret « Le Bœuf sur le toit » sont plus connus que la farce américaniste de Darius Milhaud et Jean Cocteau. Premières injustices…

Pour le saxophoniste Jean-Claude Fohrenbach, grand ami de Boris Vian et de Django Reinhardt – il est de plus mauvaises fréquentations… –, faire un bœuf viendrait de ce cabaret où les musiciens se succédaient sur scène sans aucune programmation.

Sur la Toile, on peut lire : « Au fil du temps, cet établissement est devenu une telle icône culturelle que la croyance commune à Paris fut que Milhaud avait nommé son ballet-comédie d’après le bar. Alors que c’était le contraire. »

Au cœur des Années folles, le cabaret du 28, rue Boissy-d’Anglas, près de la Madeleine, fut donc le nombril culturel de la capitale du monde artistique.

Le poète surréaliste René Crevel écrit : « [Paris] n’allait pas de Saint-Ouen à Montrouge, de Belleville au Point-du-Jour mais plutôt de la Madeleine à Montparnasse, du “Bœuf sur le toit” au “Stix”, de la rue Boissy-d’Anglas à la plage formée par l’estuaire de la rivière Raspail quand il se jette dans l’océan Montparnasse. »

Tout a donc une histoire…

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Affiche de la chanson présente dans le livret de 1918

Au commencement était « O boi no telhado » (dont « le Bœuf sur… »), tango de José Monteiro et grand succès du carnaval de Rio de 1918. Auquel assista le jeune secrétaire de Paul Claudel, Darius Milhaud.

(Notons que comme pour « Pavane pour une infante défunte » de Ravel, ce fut la sonorité des mots  boi no telhado qui inspira Milhaud plus que l’œuvre elle-même ! Vous pouvez écouter la Pavane dans le bonus musical)

Janvier 1919, après une escale à Bahia, en Martinique et aux Barbades, Claudel et Milhaud arrivèrent pour une mission diplomatique et en pleine tempête de neige à New York, capitale économique d’un pays qui sombrerait bientôt dans la Prohibition (« Lei seca » en brésilien), un des thèmes-prétextes du « Bœuf sur le toit ».

De retour à Paris, notre Aixois écrivit : « Le cauchemar de la guerre en s’évaporant avait laissé place à une ère nouvelle. Tout se transformait aussi bien en littérature avec Apollinaire, Cendrars, Cocteau et Max Jacob qu’en peinture : les expositions se succédaient ; les cubistes s’imposaient ; les tableaux de Marcel Duchamp, de Braque, de Léger voisinaient avec ceux de Derain ou de Matisse. Et l’activité musicale n’était pas moins intense. En réaction contre l’impressionnisme des post-debussystes, les musiciens voulaient un art robuste, plus clair et plus précis, tout en demeurant humain et sensible. Aux compositeurs que j’avais connus avant la guerre s’étaient joints Durey et Poulenc.

» Depuis mon arrivée en France, je n’ai rien encore composé. Est-ce que ma musique est restée au Brésil ? Il me manque tellement la tranquillité que j’avais au Brésil pour travailler. […] Beaucoup d’amis de ma musique trouvent excessivement dissonant ce que j’ai écrit au Brésil et ils me tournent le dos. Je ne peux que dire : tant pis pour eux. »

Ce qui ne l’empêcha pas de se rapprocher de Georges Auric, Arthur Honeger, Louis Durey, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre. Le critique musical Henri Collet les baptisa alors Groupe des Six, qui se réunissait tous les samedis soir chez notre Milhaud.

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Le Groupe des Six, reconstitué en 1957 autour de Jean Cocteau

assis au centre : à sa gauche Arthur Honegger, à sa droite Darius Milhaud. 

Derrière de gauche à droite : Francis Poulenc, Germaine Tailleferre, Georges Auric, Louis Durey.

 

Crucifié de saudade, Darius fit jouer ses réseaux pour faire venir à Paris le couple Nininha et Oswaldo Guerra, respectivement pianiste virtuose et compositeur. Quittant la Ville merveille, ils arrivèrent dans celle de la Lumière fin 1920. Ils furent immédiatement intégrés au Groupe. En novembre, pour le concert inaugural des Six, Nininha interpréta pour la première fois en public les « Saudades do Brazil » (sic) de Milhaud. Elle se produirait à plusieurs reprises, notamment à Pleyel, en avril 1921, et transcrirait pour le piano quatre mains « Quarto quarteto », « Quinto quarteto de cordas » et « L’Homme et son désir » de notre Aixois carioca.

L’appartement de Darius Milhaud ayant tendance à rapetisser le samedi soir, le Groupe se rapatria à « la Gaya », un bar situé au 17 rue Duphot. Il appartenait à Louis Moysès avait l’avantage d’être dans le quartier d’un Jean Cocteau qui avait présenté les Six à Erik Satie, du « soviet d’Arcueil-Cachan ».

Milhaud écrit : « Toujours hanté par les souvenirs du Brésil, je m’amusai à réunir des airs populaires, des tangos, des maxixes, des sambas et même un fado portugais et à la transcrire avec un thème revenant entre chaque air comme un rondo. Je donnai à cette fantaisie le titre de “Bœuf sur le toit”, qui était celui d’une rengaine brésilienne. Je pensai qu’étant donné son caractère, ma musique pourrait illustrer un film de Charlot. » A-t-il encore à l’oreille les chorinhos magnifiés au piano par Ernesto Nazareth dans le hall du cinéma Odeon, le plus chic de Rio ?

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Ernesto Nazareth et le cinéma Odeon à Rio

Une musique de film ? « C’est stupide, trancha Cocteau, il faut faire un spectacle avec ça. »

Mais il faut de l’argent…

Maurice Ravel avait dédié sa « Pavane » « allitératrice » à la princesse Edmond de Polignac (Winnaretta, héritière des Singer, les fameuses machines à coudre américaines). Grande mécène lesbienne mariée à un homosexuel de trente ans son aîné, Winnaretta, pianiste et organiste, mit souvent sa fortune (trois milliards d’euros actuels environ) au service des arts et notamment de la musique.

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Winnaretta au piano et la machine Singer de 1851

Sur France Culture, en 1980, Georges Auric, compagnon de route du Parti communiste, nous rappelle ceci : « L’après-guerre, c’est la rencontre inédite des gens du monde avec l’avant-garde artistique. Par exemple, la princesse de Polignac, le comte Étienne de Beaumont ont été les premiers à venir en aide à Picasso. Et Charles de Noailles… Et à l’époque, peu importaient les travers de comportement… »

Il faut dire que l’entourage de Winnaretta était composé d’homosexuels, Stravinsky mis à part…

1920

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"Le Barman du Boeuf sur le Toit" de Jean Cocteau

 

Bref, en ces temps de mécénat éclairé, Jean Cocteau fit appel au comte de Beaumont, qui vendit loges et fauteuils très cher. La première du « Bœuf » eut lieu le samedi 21 février 1920 à « la Comédie des Champs-Élysées ». L’œuvre était sous-titrée « The Nothing Doing Bar », « une farce américaine d’un Parisien n’ayant jamais mis les pieds en Amérique du Nord », ajouterait Jean Cocteau.

Poulenc ouvrit la séance, Auric enchaîna avec son « Adieu, New York ! », suivi de « Cocardes » de Poulenc, de « Trois Petites Pièces montées » de Satie et enfin éclata « le Bœuf » !

Milhaud écrit : « Cocteau composa un scénario de pantomime-ballet qui pût s’adapter sur ma musique. Il imagina une scène dans un bar en Amérique, pendant la Prohibition. Des personnages très typiques y évoluent ; un boxeur, un nain nègre, une femme élégante, une femme rousse habillée à la garçonne, un bookmaker, un monsieur en habit. Le barman à tête d’Antinoüs offre des cocktails à tout le monde. Après quelques incidents et diverses danses arrive un policier. Le bar se transforme aussitôt en laiterie. Les consommateurs jouent une scène bucolique et une pastorale en buvant du lait. Le barman actionne le grand ventilateur qui décapite le Policeman. La femme rousse fait une danse avec la tête du policeman qu’elle termine sur les mains, comme la Salomé de la cathédrale de Rouen. Les personnages quittent peu à peu le bar. Le barman présente une immense facture au policeman ressuscité.

» Jean avait engagé les clowns de Medrano et les Fratellini pour tenir les différents rôles. Albert Fratellini étant acrobate put même tourner sur les mains autour de la tête du policeman. C’est Guy-Pierre Fauconnet qui dessina les masques et les maquettes des costumes. » Et Vladimir Golschmann qui dirigea les 25 musiciens de l’orchestre.

« Ce fut la cohue au contrôle, se souvient Darius Milhaud. Stravinsky était là. Les Fratellini étaient venus en métro. Ils avaient fait leurs pitreries dans la rame, montant dans les filets… Le public est sorti amusé… »

Notre Aixois le fut moins à l’époque : « Oubliant que j’avais écrit “les Choéphores”, le public et les critiques décidèrent que j’étais un musicien cocasse et forain moi qui avais le comique en horreur et n’avais aspiré en composant “le Bœuf sur le toit” qu’à faire un divertissement gai, sans prétention, en souvenir des rythmes brésiliens qui m’avaient tant séduit et grands dieux ! jamais fait rire… »

Les malentendus ne s’arrêteront pas là…

©Collection Bœuf sur le Toit, © Droits réservés

Source : Le boeuf sur le toit

Cocteau et son cocktail de musiciens firent tant pour « la Gaya » que Moysès songea à s’agrandir. Il dégota un bar au 28 rue Boissy-d’Anglas. Afin d’obtenir l’onction de Milhaud et de Cocteau, il décida de le nommer « le Bœuf sur le Toit » (qui déménagera six fois avant de se retrouver au 34 rue du Colisée).

Le cabaret-restaurant fut inauguré le 10 janvier 1922.

À la soirée d’ouverture, tandis que le pianiste Jean Wiener faisait retentir ses « Harmonies tumultueuses et wagnériennes à la sauce George Gershwin », que Cocteau et Milhaud martyrisaient les percussions empruntées à Stravinsky, le Tout-Paris était là : de Picasso à Diaghilev, en passant par René Clair et Maurice Chevalier. Et bientôt Tristan Tzara, Benjamin Péret (pas encore parti pour le  Brésil…), Marcel Duchamp, Man Ray, Isadora Duncan (que Milhaud retrouvera à New York en pleine scène de ménage), Paul Poiret, la pianiste brésilienne Magda Tagliaferro…

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« L’Œil cacodylate » de Picabia trônait alors sur le mur dominant sur la scène, d’où exhalaient la musique de Bach jouée par Wiener, celle de Cole Porter, par Clément Doucet, les chansons de Kurt Weil interprétées par Marianne Oswald.

 Jean Cocteau eut cette formule aussi fulgurante qu’attendrissante : « “Le Bœuf sur le toit” n’était pas un cabaret, il n’y régnait pas un climat commercial mais de gentillesse. » Et même dans les années 1930 un climat favorable aux homosexuels…

Ah oui ! nous avons évoqué les malentendus…

En 1922, année de la révolution culturelle brésilienne après la Semana de arte moderna de février, arrivèrent à Paris Os Batutas, groupe de musiciens brésiliens, dont l’un s’appelait José Monteiro, dit Zé Boiadeiro, possible auteur d’«O boi no telhado »… Ils ne se produiraient jamais au « Bœuf » d’ailleurs…

Pis, la même année, la troupe du Ba-Ta-Clan performa en août 1922 au Theatro Lyrico de Rio et Teatro Sant’Anna de São Paulo. Elle y interpréta « le Bœuf sur le toit ». La critique s’insurgea : comment ? le Brésil serait-il un pays de Nègres ? En plus de Nègres qui décapitent un policier, ridiculisant un pays allié, les Etats-Unis !  

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Par surcroît, d’aucuns crièrent au plagiat, à commencer par Donga (Ernesto dos Santos, 1894-1978), auteur du premier samba chanté, « Pelo telefone ».

Le Suisse brasilianiste Blaise Cendrars écrit : « Lors de notre première rencontre, sachant que je connaissais Darius Milhaud, [Donga] m’a dit avec beaucoup d’esprit : “Vu qu’il s’est déjà servi de ma musique, dites à monsieur Milhaud, votre ami, d’au moins m’envoyer une carte postale de Paris […]. J’aimerais beaucoup car j’ai envie de composer une chanson appelée “La Vache sur la Tour Eiffel” en hommage à ce Paris que je ne connais pas. »

Or, Darius Milhaud avait composé son « Bœuf » comme une manière de collage, de ready made à la Marcel Duchamp. Plutôt que d’un plagiat, il s’agissait d’un hommage indirect aux 14 compositeurs et 24 de leurs œuvres que recèle le « Nothing Doing Bar ».

Parmi les inspirateurs brésiliens, citons :

  1. le Paulista (de São Paulo) Marcelo Tupinambá ou Marcello Tupynambá (1889-1953), qui a écrivit le premier maxixe chanté enregistré ;
  2. João de Souza Lima (1898-1982), « le prince des pianistes brésiliens », qui avait étudié à Paris ;
  3. Alexandre Levy (1864-1892), le Mozart de São Paulo, mort à 27 ans – son père, français, tenait une boutique de musique qui existe toujours, « A Casa Levy » ;
  4. Carlos Pagliuchi (1885-1963), professeur au Conservatoire dramatique et musical de São Paulo ;
  5. Notre fameux José Monteiro (Zé Boiadeiro) ;
  6. Le tromboniste carioca Álvaro Sandim (1862-1919) ;
  7. L’hispanophone  F. Soriano Robert, auteur de « Olh’Abacaxi ! » et pianiste de Villa-Lobos !
  8. Eduardo Souto (1882-1942), artiste issu d’une richissime famille du port caféier de Santos ;
  9. Catulo da Paixão Cearense (1866-1946), auteur nordestin d’un samba plus vieux que « Pelo telefone » :« Caboca de Caxangá » ;
  10. Juca Castro, compositeur de « Vamo Maruca, vamo », chanté plus tard par Elsie Houston (future femme de Benjamin Péret) ;
  11. L’immense pianiste Ernesto Nazareth (1863-1934), dont la virtuosité avait impressionné Arthur Rubinstein en personne !
  12. Oswaldo Cardoso de Menezes Filho (1893-1935), auteur de la très remarquée « mulher no bode » ;
  13. Le pianiste Alberto Nepomuceno (1864-1920), que Darius Milhaud avait bien connu ;
  14. Et Chiquinha Gonzaga (1847-1935), une pianiste également extraordinaire !

 

Bien qu’ayant suivi des artistes brésiliens comme Camargo Guarnieri, Darius Milhaud ne revint jamais au Brésil.

Nininha Velloso Guerra

Nininha Velloso Guerra s’éteignit à Paris fin 1921, à l’âge de 26 ans.

Quelques mois plus tard mourrait Marcel Proust

« Un cocktail, des Cocteau », disait André Breton, qui n’osa jamais aborder l’homosexualité, forcément « vicieuse », de René Crevel. Le pape des excommunicateurs écrirait : «J'accuse les pédérastes de proposer à la tolérance humaine un déficit moral et mental qui tend à s'ériger en système et à paralyser toutes les entreprises que je respecte.»

Cocteau avait répliqué dans l’anonyme «  Livre blanc », paru en 1928, et publié sous le manteau à 31 exemplaires : «J'ai toujours aimé le sexe fort, que je trouve légitime d'appeler le beau sexe. Mes malheurs sont venus d'une société qui condamne le rare comme un crime et nous oblige à réformer nos penchants.» Ce livre est disponible ici.

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De gauche à droite : Françoise Arnoul, Micheline Presle, Gérard Philipe, Jean Marais et Jean Renoir, au Mills College, Californie, en 1958.

Au piano Darius Milhaud et Josepha Heifetz.

Dans son autobiographie « Ma Vie heureuse », le gentleman Darius Milhaud ne fait aucune référence à l’homosexualité de Jean Cocteau. Le plus tranquillement du monde, il évoque le couple Radiguet-Cocteau et pose volontiers au côté de Jean Marais.

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Edith Piaf et Jean Cocteau

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Obsèques de Jean Cocteau à Milly-la-Forêt

Cocteau eut le désagréable manque de savoir-vivre de disparaître le même jour qu’Édith Piaf. C’est à Berlin que Darius Milhaud apprit la mauvaise nouvelle par la radio : « Jean, l’ami et le témoin des années folles de notre jeunesse ! Jean, au cœur d’or, brillant d’intelligence et d’esprit. Avec Henri Sauguet nous allâmes nous recueillir sur sa tombe. Devant la petite église de Milly que Jean avait décorée, une foule disparate de jeunes gens, de vieillards, de paysans, de petits employés défilaient en silence. Dans le jardin médicinal, les simples voisinaient avec une multitude de petits bouquets et d’énormes gerbes envoyées souvent par des associations de toutes sortes. La bonté, le désintéressement, la générosité de Jean étaient légendaires. Il était aimé de tous ! »

Au Brésil, depuis le coup d’État institutionnel contre Dilma Rousseff, la droite, épaulée par les évangélistes, a repris du poil de la bête immonde. On parle de « Cura gay », de « reversão sexual »… La justice fédérale du Distrito (de Brasília) qui ne l’est pas moins a, en septembre dernier, permis, contre la loi tout autant fédérale s’appuyant sur la résolution de l’OMS de 1990, que des psychologues puissent traiter l’homosexualité comme une maladie, « soignons les gays ». Le Brésil des citoyens n’a pas manqué de réagir…

En attendant, en 2016, un terrible record a été atteint, celui des homicides dont les LGBT ont été victimes du seul fait de leur orientation sexuelle : 340 !

Trois cent quarante !

Hé ! Monsieur Cocteau ! et si l’on revenait à un climat de gentillesse ?

 

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 

Bonus musical et plus :

 

 

Documentaire d'été - Le Boeuf sur le toit 50 ans après 2/5 : Le Boeuf sur le toit, son époque, ses familiers (1ère diffusion : 19/08/1980)

Documentaire d'été - Le Boeuf sur le toit 50 ans après 2/5 : Le Boeuf sur le toit, son époque, ses familiers (1ère diffusion : 19/08/1980) en replay sur France Culture. Retrouvez l'émission en réécoute gratuite et abonnez-vous au podcast !

https://www.franceculture.fr

et bien sûr :

 

Rondó

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Posté par Bruno B à 09:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 octobre 2017

La vie heureuse de Darius Rio

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,

10 décembre 1957.

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais quand, au côté du représentant de la République française Paul Claudel, Darius Milhaud débarque, le 1er février 1917, à Rio de Janeiro, il est loin de se douter qu’un siècle plus tard la Ville merveilleuse se dotera d’un maire évangélique. Mais ce n’est pas sa religion qui aurait décoiffé notre Judéo-Aixois mais plutôt l’hostilité du premier édile carioca au carnaval.

Lequel carnaval, quoique encore blanc et bourgeois, via ses maxixes (interdits par le pape !), tangos, cateretês et son tout jeune samba chanté (« Pelo telefone ») nourrira ses « Bœuf sur le toit » (1919) et autres « Saudades do Brazil » (1920), voire trois œuvres postérieures : « Souvenir de Rio » (1928), « Brazileira » (1936), « Danças de Jacaremirim » (1945).

Marcelo Crivella (c)Prefeitura do Rio de Janeiro

Élu en 2016 maire de Rio de Janeiro, Marcelo Crivella est un évangélique qui fête ses 60 ans ce mois-ci. Il y a quatre décennies, ce jeune catholique intégrait l’Igreja Universal do Reino de Deus (Église universelle du royaume de Dieu), tout juste fondée par son oncle, le néopencôtiste Edir Macedo.

(Pour la petite histoire, l’EURD, ce sont cinq millions de séides au Brésil, huit dans le monde, un budget annuel de 800 millions de dollars, 10 000 temples, la deuxième chaîne de télé brésilienne, Record, et 18 députés à Brasília…)

Pasteur puis évêque, chanteur et producteur de musique gospel, Marcelo Crivella entre en politique en 2002 « à l’appel de l’Église », voire de Jésus directement, sous l’étiquette du Parti républicain brésilien (PRB, droite). Sénateur, il est nommé ministre en 2012 (sous Dilma donc !) et remporte la mairie de Rio quatre ans plus tard après deux échecs.

Né en 1892, Darius Milhaud, qui se présente volontiers comme « un Français de Provence, de religion israélite, dont la patrie s’étend de Jérusalem à Rio ayant Aix-en-Provence comme capitale », est un œcuménique. Ce que n’est pas le cas de l’Église universelle du royaume de Dieu, qui combat les hérésies vaudoue, homosexuelle et cryptocommuniste…

Arrière-petit-fils du fondateur de la synagogue d’Aix-en-Provence, ce descendant de Gaulois convertis 600 av. J.-C. (sic) au seul monothéisme de la région, le judaïsme, a une mère fille de sephardims italiens aux ancêtres parlant le ladino et le turc. Ce qui n’a pas empêché Darius d’avoir pour ami d’enfance Léo Latil, un catholique convaincu, et d’admirer des écrivains tout aussi mystiques comme Francis Jammes, Paul Claudel et André Gide… Invité « spécial » au Vatican par un Paul VI condamnant l’antisémitisme, Darius Milhaud n’a-t-il pas reçu commande du ministre André Malraux pour co-composer « l’Ode aux morts des guerres », lui le juif, avec le catholique Messiaen et le protestant Georges Migot ?

« Si l’on me demandait de choisir entre “aller au Paradis” ou “retourner à Rio”, je crois que je choisirais “retourner à Rio” », écrira le très croyant Milhaud.

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Au pied du Christ Rédompteur, o Corcovado, Rio de Janeiro sans gratte-ciel

Mais comment est-il arrivé, à 25 ans, dans la capitale du Brésil ? Et pourquoi peut-on dire que le compositeur du « Bœuf sur le toit » est un des compositeurs du XXe siècle qui ont fait entrer les musiques afro-américaines dans « la Grande Musique », la musique érudite, comme on dit au pays de Villa-Lobos ?

C’est ce que nous allons voir dans ce post et les deux prochains !

En fait, Darius Milhaud, c’est un peu la world music version début du XXe siècle à lui tout seul : il aime Bach, Debussy, la musique espagnole, les chants hébraïques, les rythmes des Gitans des Saintes-Maries, les mélodies provençales…

Son maître d’harmonie écoutant son « Quatuor à cordes » s’écrira : « On dirait de la musique arabe ! »

Et puis au Brésil, aux Antilles et plus tard à Londres, à Harlem et au bal nègre de la rue Blomet, ce sera la découverte du génie des musiques africaines-américaines. Avec donc au commencement « ce petit rien si typiquement brésilien ».

Il faut préciser qu’il arrive à un moment de l’histoire musicale brésilienne où l’Afrique calant ses syncopes percussives sur des mélodies luso-broussardes s’insinue dans l’industrie balbutiante de la radio puis celle du disque.

C’est à 7 ans que l’enfant du Bras d’Or commence le violon. Affable, il se fait vite deux amis : Léo Latil et un passionné de poésie, Armand Lunel. Avec lequel il monte à Paris en 1909 pour rejoindre le Conservatoire. Émerveillement : Darius découvre Debussy, Ravel, Wagner (« je m’ennuyais à périr »), les Ballets russes de Diaghilev, avec Nijinsky (qu’il retrouvera à Rio) et « le plus grand musicien de notre siècle » : Igor Stravinsky.

Armand lui fait connaître les poèmes de Francis Jammes, qu’il met en musique (comme plus tard… Georges Brassens, avec « la Prière »).

Bientôt il se lie d’amitié avec Arthur Honegger et Jean Wiener et rencontre Jammes, qui lui fait découvrir l’œuvre de Paul Claudel. Révélation ! Darius écrit à l’écrivain-diplomate, alors consul à Francfort-sur-le Main. Ils finissent par s’y rencontrer : « L’entente avec Claudel fut immédiate, la confiance totale. Pas de temps perdu ! » L’écrivain écoute sa musique : « Vous êtes un mâle ! »

En effet, sa « Sonate pour piano et deux violons » remporte le prix Lepaulle, « ma seule récompense ». Rappelons que Milhaud composera :

plus de 430 œuvres !

Darius Milhaud a à peine achevé « la Brebis égarée » quand arrive le 2 août 1914. De santé très fragile, il est affecté au service photographique de l’armée, où il fait la connaissance de Paul Morand. Paul Claudel est alors en poste à Rome. En septembre 1915, Léo Latil est fauché lors de l’offensive de Champagne. « J’ai un grand désir de solitude depuis [sa] mort… »

Entre-temps, Darius s’est lancé dans l’étude de la polytonalité : « J’avais remarqué, et c’était un signe pour moi, que dans un petit duetto de Bach écrit en canon à la quinte, on avait vraiment l’impression de deux tonalités se suivant, se superposant, s’opposant, mais que la texte harmonique demeurait bien entendu totale. Les contemporains, Stravinsky, Kœchlin se servaient d’accords contenant plusieurs tonalités, souvent traitées en contrepoints d’accords ou en pédales d’accords. » Poussant des cris de frayeur à chaque dissonance, son professeur de composition conclura : « Ce qui est pis, c’est qu’on s’y habitue. »

Paul Claudel écrit : « Nous sommes en 1914. L’Allemagne de Guillaume II vient de déclarer la guerre à la France et à l’Angleterre, pas seulement à la France et à l’Angleterre, et à la Russie, pas seulement à ces trois pays, mais au monde entier, aux principes sacrés sur lesquels repose la civilisation chrétienne. Ses armées ont passé la frontière, pas seulement la frontière de la Belgique et de la France, celle du Droit.

Et aussitôt la première voix à s’élever, la première protestation, est celle du petit homme. “Clama, ne cesses !” fût-il dit jadis au prophète hébreu. Rui Barbosa a pris pour lui cette injonction. Elle ne cessera pour un moment, pour toute la durée de la guerre, cette clameur enragée.

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Assis au premier rang, Paul Claudel, l’écrivain-diplomate Henri Hoppenot et Nininha.

 

C’est à ce moment que je fus envoyé au Brésil comme représentant de la République française. C’était en 1917 ; au moment le plus critique de cette lutte effroyable. Verdun venait de finir dans une mer de sang. Après la Somme, après le Chemin des Dames, la France épuisée, saignant de toutes ses artères, avait dû repousser de nouveaux assauts. Trois fois en 1918, malgré l’entrée en scène des États-Unis, le fer s’approche de son cœur. Notre pays cherche partout du secours et des concours. Vos saltem, amici mei ! Et au premier rang de ces amis, comment n’aurions-nous pas songé au Brésil ?

J’arrivai dans ce grand pays, avocat d’une cause à ce moment presque perdue, en inconnu, j’allais presque dire en gêneur, la neutralité, en temps de guerre, une neutralité bienveillante assurément comporte de tels avantages ! Il me fallait une caution. À qui pouvais-je mieux la demander qu’à celle du fondateur de la République à Rui Barbosa ? Pas un moment il ne songea à me la refuser. »

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Paul Claudel dans le Jardin botanique et Rio sans embouteillages

L’auteur du « Soulier de satin » veut que le jeune Darius le suive à la légation de France à Rio, où il arrive le 1er février 1917 après avoir traversé l’Espagne neutre et le Portugal qui envoie ses premiers contingents en France…

La légation est « magnifiquement située rue Paysandu, une rue bordée de palmiers royaux, originaires de l’île Bourbon, dont le tronc atteignait parfois 70 mètres ».

Et contrairement à ce que d’aucuns ont écrit, Claudel (dont « l’esprit se détache peu de la Bible, il [écrit] tous les jours des commentaires sur des versets extraits des deux Testaments ») aime la Cidade maravilhosa : « Rio de Janeiro est la seule grande ville que je connais qui n’a pas réussi à expulser la nature. »

Darius ne dit pas autre chose : « Rio possédait un charme puissant. Il est difficile de décrire cette baie si belle, bordée de montagnes aux formes inattendues couvertes de forêts comme d’un léger duvet ou de rocs solitaires brun rougeâtre, surmontés parfois de lignes de palmiers… »

Cependant entre deux week-ends sur les hauteurs, à Teresópolis, « pour se reposer de la chaleur humide de Rio », Milhaud découvre une musique puissante : « Mon contact avec le folklore brésilien fut brutal ; j’arrivais à Rio en plein carnaval et je ressentis aussitôt profondément le vent de folie qui déferlait sur la ville entière. Le carnaval de Rio est un véritable événement qui subit une laborieuse préparation… »

Avant le carnaval, « un des jeux favoris des danseurs consiste à improviser des paroles sur un air que l’on joue sans cesse. L’improvisateur doit toujours trouver de nouvelles paroles, s’il manque d’imagination, il est aussitôt remplacé. La monotonie de cette incessante rengaine, son rythme lancinant finissent par engendrer une sorte d’hypnose dont les danseurs deviennent victimes ».

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Carnaval 1917, l’avenue Rio Branco à heures le dimanche…

Dans les salles de bal, la société carioca se montre plus élégante : « Le public danse et chante avec passion pendant six semaines ; parmi toutes ces chansons, il y en a toujours une qu’il préfère et qui, de ce fait, devient la chanson du carnaval. C’est ainsi qu’en 1917, broyée par les petits orchestres devant les cinémas de l’Avenida, interprétée par les musiques militaires, les orphéons municipaux, rabâchée par les pianos mécaniques, les gramophones, pianotée, sifflotée, chantée tant bien que mal dans les maisons : « Pelo telefono » (sic), la chanson du carnaval de 1917, éclata dans tous les coins et nous hanta pendant tout l’hiver. »

 

Le charme opère : « Les rythmes de cette musique populaire m’intriguaient et me fascinaient. Il y avait dans la syncope une imperceptible suspension, une respiration nonchalante, un léger arrêt qu’il m’était très difficile de saisir. J’achetai alors une quantité de maxixes et de tangos ; je m’efforçai de les jouer avec leurs syncopes qui passent d’une main à l’autre. Mes efforts furent récompensés et je pus enfin exprimer et analyser ce “petit rien” si typiquement brésilien. Un des meilleurs compositeurs de musique de ce genre, Ernesto Nazareth, jouait du piano devant la porte d’un cinéma de l’avenue Rio Branco. Son jeu fluide, insaisissable et traite m’aida également à mieux connaître l’âme brésilienne. »

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Ernesto Nazareth

Darius ne sait plus où donner du tympan. Il découvre la musique du regretté Glauco Velasquez, fait la connaissance du jeune pianiste Luciano Gallet, du directeur du Conservatoire, Henrique Oswald, de Francesco Braga, chef d’orchestre des Concerts symphoniques de Rio, qui avait suivi à Paris les classes de Massenet, ainsi que d’un jeune couple de musiciens tout nouvellement mariés : les Oswald Guerra. « Oswald composait de la musique imprégnée d’influence française, sa femme, Nininha, douée aussi pour la composition, était surtout une excellente pianiste.. »

Notre jeune Aixois fait découvrir au Lycée français, au Teatro municipal, au Palais de cristal de Petrópolis les œuvres de Ravel, Satie, Debussy (« [il] est mon musicien préféré. C’est incroyable comme nous le connaissons mal […] Ce fut à Rio que j’ai appris à l’aimer »). Il donne des conférences musicales au profit de la Croix-Rouge et des prisonniers. Il étonne aussi avec sa « Première Symphonie », dont les sonorités polytonales choquent moins que sa brièveté…

C’est à Rio que Milhaud écoute Caruso, Arthur Rubinstein (qui sera le premier à faire connaître en Europe et aux États-Unis la musique d’un certain Villa-Lobos). C’est via  les Ballets russes qu’il a des nouvelles de « Parade », ballet de Cocteau sur une musique de Satie, avec des décors d’un certain Pablo… Picasso ! C’est enfin à Rio que Claudel propose à un Nijinsky déjà halluciné un ballet dont il explique le sujet dans la forêt de Tijuca.

Le tandem Claudel-Milhaud voyage aussi : à São Paulo, Paraná, Santa Catarina (« où les populations en majorité allemandes ont conservé les coutumes, les écoles de leur pays d’origine… »). En décembre, ils rejoignent en train la frontière bolivienne : « Nous avions la sensation, Claudel et moi, que rien n’avait changé dans ce pays depuis le premier chapitre de la Genèse. Les Indiens vivaient dans les bois et ne se montraient guère, sauf aux haltes de chemin de fer où on en voyait quelquefois, vêtus comme les paysans portugais de pantalons de toile et de chemises, mais tout comme leurs ancêtres, il tirent à l’arc avec leurs pieds. »

Entre-temps, le Brésil est entré en guerre contre l’Allemagne et les Puissances centrales.

« À la fin de l’hiver austral 1918, en août, la grippe espagnole fit son apparition ; l’épidémie atteignit rapidement l’ampleur d’un fléau : 4 600 personnes mouraient chaque jour. Les autorités étaient débordées. Dans les hôpitaux, on retirait les morts des lits encore tièdes pour y coucher des mourants. Il n’y avait plus de cercueils… […] La mère de Nininha mourut, elle-même tomba très gravement malade. »

Via Claudel, la France profite de la confiscation des biens allemands au Brésil. Début de scandale…

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Nininha Velloso-Guerra et Paul Claudel fêtant la fin de la guerre

« Avec le 11 novembre, la gaieté succéda à la tristesse ; la foule se déchaîna dans les rues pour fêter la paix enfin revenue. Claudel fut chargé de représenter la France à une mission économique interalliée à Washington ; il m’emmena avec lui. De là nous devions rejoindre la France. J’étais heureux à l’idée de rentrer à Paris, de revoir mes parents et mes amis, mais ma joie était empreinte d’une certaine nostalgie : j’aimais profondément le Brésil »

Pétri de saudade, Milhaud demeurera de longs mois sans composer…

« Le soir, je faisais souvent le tour de la Tijuca ; j’aimais apercevoir peu à peu le panorama de Rio dont les scintillements des lumières traçaient si bien le contour de la baie ; ou j’allais en bateau de l’autre côté de la baie près de Nichteroy (sic), je restais étendu sur la plage déserte pendant une partie de la nuit ; le clair de lune était si intense que je pouvais lire sans peine. »

De nos jours, quiconque s’aventurerait à dormir sur la plage aurait une espérance de vie d’un quart d’heure…

La roue-tourne a tourné comme dirait l’autre : 78 % des Cariocas approuvent les coupes budgétaires concernant le carnaval, un carnaval plutôt classes moyennes supérieures. Sous la plume de Claire Gatinois, on pouvait lire dans « Le Monde » du 29 août dernier :  « Dans les zones déshéritées où les églises catholiques ont disparu, les mères épuisées par les drames du quotidien provoqués par la drogue, les gangs, l’alcoolisme ou la sexualité précoce, se reposent sur les pasteurs. » Lesquels « ont adouci leur discours afin de concilier religion et vie hédoniste à la carioca ».

 

L'austère maire évangélique de Rio sonne la fin de la fête

Marcelo Crivella coupe les subventions aux écoles de samba et au carnaval, dans une ville ruinée par les Jeux olympiques de 2016. Le Monde | | Par Claire Gatinois (Rio de Janeiro, envoyée spéciale) Il est arrivé en retard, sous une pluie tiède d'hiver tropical.

http://www.lemonde.fr

 

Si l’on en croit Valdemar Figueredo, professeur de sciences politiques, « aujourd’hui, même les trafiquants et les danseurs de samba sont évangéliques » !

« … entre aller au Paradis ou retourner à Rio… »

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 Bonus : 

 

 

 

Témoignage de Darius Milhaud, compositeur - 26/06/2014

Le compositeur Darius Milhaud témoigne de la mise en veilleuse de la vie musicale à Paris et de l'aversion du public français (jusqu'au début des années vingt) pour les œuvres allemandes. (du 26/06/2014)

https://www.rtbf.be

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 septembre 2017

Bern et Raoni, à Rio réunis

 « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,

10 décembre 1957.

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais si Darius Milhaud avait regardé France 2 en prime time le mardi 15 août, il n’aurait pas reconnu son carnaval. En effet, débarquant il y a cent ans et sept mois à Rio de Janeiro, notre Provençal découvrait une fête de bourgeois blancs défilant en décapotables. Mais ce qui l’intéressait, c’étaient déjà les rythmes et autres danses obscènes condamnés par « notre » sainte mère l’Église, bref le petit peuple et ses lancinantes mélopées venues de Bahia et d’Afrique. Le samba (nom masculin, cela n’est donc pas une coquille) éveillait déjà en lui l’amour du jazz.

Il faut que vous voyiez Stéphane Bern en courtisan sur un char au carnaval de Rio

MÉDIAS - 1,3 millions de téléspectateurs ont suivi "Soir de fête" sur France 2 ce mardi 15 août. Mais si vous n'en faisiez pas partie, il faut que vous preniez un instant pour voir Stéphane Bern en action. Dans ce nouveau numéro, le présentateur nous a fait voyager au Brésil, pour le célèbre carnaval de Rio de Janeiro.

http://www.huffingtonpost.fr

Darius Milhaud n’aurait pas non plus reconnu l’héritière de l’ORTF tant cette émission où se fourvoya aussi Édouard Baer, malgré les rapicolantes gesticulations d’une Bern au portugais spontané mais peu soucieux des genres (des mots… pas des personnes), atteignit des cimes de médiocrité.

Cependant, puisque le cahier des charges de ce blog impose la bienveillance, le brasilianiste retraité que je suis a appris ceci : Raoni (86 ans), le grand porte-parole des Kaiapó, médiatisé naguère en nos contrées exophiles par Sting, avait défilé sur le char allégorique de l’école de samba Imperatriz Leopoldinense. Laquelle avait été l’objet d’insultes voire plus de la part du lobby ruraliste.

 

Indígenas desfilam no Carnaval do Rio por seus direitos

Indígenas brasileiros desfilaram ontem na Sapucaí dando visibilidade à luta por suas terras e às ameaças constantes que sofrem. O desfile dos indígenas foi parte do samba enredo "Xingu, o clamor que vem da floresta" da Imperatriz Leopoldinense no Carnaval 2017 do Rio de Janeiro, e contou com a presença de 17 lideranças indígenas como o renomado Cacique Raoni do povo Kayapó.

https://www.survivalbrasil.org

Vous savez, celui des grands propriétaires terriens qui voient les Indiens comme des diables accaparant des sols dont ils ne tirent aucun bénéfice.

Les Indiens sont aux ruralistes ce que les vegans sont à un adhérent à la FNSEA.

Lula Marques/ Fotos Públicas

Les Indiens pointent leurs flèches sur le palais présidentiel (source ici)

Le lendemain, sur la route des retours de vacances, j’apprenais par France Culture que lors de la Journée internationale des peuples indigènes, le 9 août, des Indiens guarani et kaiowá avaient manifesté devant le Suprême Tribunal fédéral (STF), à Brasília, contre le « marco temporal », le marqueur temporel.

Quèsaco ? aurait demandé l’Aixois Darius Milhaud.

Le « marco temporal » est ce concept développé par l’ex-ministre du STF Carlos Ayres Britto, en 2009 pour contester la démarcation des terres amérindiennes de Raposa-Serra do Sol, dans le Roraima, près du Venezuela cher à Lean-Luc M… Passant outre la compétence scientifique de la Funai (Fondation nationale de l’Indien), ledit Ayres Britto entendait jeter « une pelletée de chaux » sur ces différends fonciers qui empoisonnaient les relations Indiens-latifundiaires. Autrement dit, le 5 octobre 1988, date de l’adoption de la Constitution, tout Indien absent de son territoire historique estimé par la Funai n’était plus chez lui.

Or, persécutés, chassés de leur territoire quasi ancestral (les Amers Indiens étant nomades), emprisonnés et déportés, bien des indigènes n’occupaient plus leur terre à la date susdite.

(Personnellement, j’ai connu une famille Rajsfus qui au soir du 16 juillet 1942 n’habitait plus que partiellement son modeste appartement de Vincennes…)

Voilà pourquoi force Amérindiens se sont regroupés au sein du mouvement :

« Notre histoire ne commence pas en 1988 ».

Par ailleurs, ils bénéficient du soutien moral de l’ONU, qui a récemment exprimé sa préoccupation par rapport aux violations des droits des peuples indigènes de la part de l’État brésilien. Une préoccupation qui a atteint il y a quelques années une manière d’acmé avec le projet de barrages à Belo Monte, impactant les peuples amérindiens du Parc national du Xingu, fondé en 1961. Un projet soutenu par Lula puis Dilma… Aurions-nous l’outrecuidance d’écrire que la gauche fut plus anti-indienne que la droite militaire ? Si l’on en croit certains écologistes, missionnaires catholiques ou porte-parole amérindiens, on pourrait répondre par l’affirmatif.

Obligeons-nous à examiner certains chiffres.

Le Brésil compte plus de 207 millions d’habitants, dont environ 700 000 Amérindiens (contre 100 000 dans les années 1970), répartis sur 594 territoires indigènes. Les peuples premiers ne représentent que 0,04 % de la population. Cependant, leurs terres (aujourd’hui à 70% démarquées par la Funai) couvrent environ 12% du territoire national, soit 100 millions d’hectares… convoités par les petits paysans, les orpailleurs, mais aussi les ruralistes.

Lesquels ont le vent en poupe puisque le président Temer (hier encore accusé par l’ex-procureur général de la République Rodrigo Janot d’avoir été à la tête d’une « organisation criminelle » ayant détourné près de 158 millions d’euros) est disposé, vu son impopularité, à céder à tous les lobbies.

Si l’on en croit Felipe Milanez, chercheur en écologie politique, il existe un lien entre la recrudescence des assassinats d’Indiens ou de paysans sans terre et le coup d’État parlementaire contre une Dilma Rousseff mieux élue que ce que nos médias occidentaux ont laissé entendre.

Des listes noires circulent plus que jamais, élaborées par les grands propriétaires.

Et contrairement à une idée reçue, ce ne sont pas les autochtones d’Amazonie qui sont les plus ciblés.

Entre 2003 et 2015, sur les 891 assassinats d’Amérindiens répertoriés (crimes souvent couverts par des policiers qui se sont laissés aller à torturer les victimes…), 426 ont été perpétrés dans le Mato Grosso do Sul, terre de soja transgénique.

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Ainsi est-ce avec le sang des Guarani et des Kaiowá que « prospèrent » nos vaches en France !

Pis, certains ruralistes organisent des pince-fesses pour lever des fonds destinés à rémunérer des pistoleiros. (Dans le sud de l’État du Pará, connu pour ses bains de sang, ils portent le doux nom de guacheba.)

Élu par Survival International, ONG qui milite pour le droit des peuples premiers depuis 1969, « le raciste de l’année », le député luthérien du Parti progressiste (sic) Luis Carlos Heinze, au cours d’une « enchère publique pour la résistance » (re-sic), avait qualifié le cabinet du ministre (de gauche… et corrompu car de l’administration Lula) Gilberto Carvalho de ramassis «  d’Indiens, de Nègres, de sans-terre, de pédés et de gouines ».

Stéphane Bern a eu raison de rentrer très vite dans son tekoha

… en guarani, tekoha signifie l’endroit où l’on est soi-même.

En 1943, Sophie Milhaud, la mère de Darius, dut se cacher comme d’autres juifs de la zone Sud. « Elle s’éteignit sans souffrances, mais seule, hélas ! » Et pas chez elle… Bientôt la synagogue, inaugurée par l’arrière-grand-père de Darius en 1840, deviendrait un temple protestant faute de croyants…

Quant à Raoni, son âge et sa notoriété semblent le protéger… Enfin, espérons-le !

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

Bonus  musical entre autre :

« Si je pouvais au moins une fois prouver que celui qui a plus que ce dont il a besoin presque toujours se convainc qu’il n’en a jamais assez… »

  • Et « Um índio » de et par Caetano Veloso en 1989 :

Um índio descerá de uma estrela colorida e brilhante

Un Indien descendra d’une étoile colorée et lumineuse

De uma estrela que virá numa velocidade estonteante

D’une étoile qui viendra à une vitesses hallucinante

E pousará no coração do hemisfério sul, na América

Et se posera au cœur de l’hémisphère Sud, en Amérique

Num claro instante

En un instant clair

 ----

Depois de exterminada a última nação indígena

Après avoir exterminé la dernière nation indigène

E o espírito dos pássaros das fontes de água límpida

Et l'esprit des oiseaux des sources d'eau claire

Mais avançado que a mais avançada das mais avançadas

Plus avancé que la plus avancée des plus avancées

Das tecnologias

Des technologies

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Virá, impávido que nem Muhammed Ali

Il viendra, plus impavide que Mohammed Ali

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

Apaixonadamente como Peri

[Héros indien guarani romantique du roman éponyme de José de Alencar]

Amoureusement comme Peri

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

Tranqüilo e infalível como Bruce Lee

Tranquille et infaillible comme Bruce Lee

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

O axé do afoxé, filhos de Ghandi

La force de vie de l’afoxé, fils de Gandhi

[Groupe d’afro-samba de Bahia réservé aux hommes dits de couleur]

Virá

Il viendra

---- 

Um índio preservado em pleno corpo físico

Un Indien conservé dans un corps en pleine forme

Em todo sólido, todo gás e todo líquido

En tout solide, tout gaz et tout liquide

Em átomos, palavras, alma, cor, em gesto e cheiro em sombra

Dans les atomes, les mots, l'âme, la couleur, le geste et l'odeur dans l'ombre

Em luz, em som magnífico

À la lumière, dans une musique magnifique

 ----

Num ponto equidistante entre o Atlântico e o Pacífico

Dans un point équidistant entre l'Atlantique et le Pacifique

Do objeto, sim, resplandecente descerá o índio

D’une machine, oui, resplendissante descendra l’Indien

E as coisas que eu sei que ele dirá, fará, não sei dizer assim

Et les choses que je sais qu'il dira, fera, je ne sais le dire ainsi

De um modo explícito

D’un mode explicite

---- 

Virá, impávido que nem Muhammed Ali

Il viendra, plus impavide que Mohammad Ali

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

Apaixonadamente como Peri

Amoureusement comme Peri

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

Tranqüilo e infalível como Bruce Lee

Tranquille et infaillible comme Bruce Lee

Virá que eu vi

Il viendra comme je l’ai vu

O axé do afoxé, filhos de Ghandi

La force de vie de l’afoxé, fils de Gandhi

Virá

Il viendra

---- 

E aquilo que nesse momento se revelará aos povos

Et cela à ce moment se révélera aux peuples

Surpreenderá a todos, não por ser exótico

Il les surprendra non pas pour être exotique

Mas pelo fato de poder ter sempre estado oculto

Mais par le fait d’avoir pu être toujours caché

Quando terá sido o óbvio

Quand cela aura été l’évidence


Darius Milhaud, Saudade do Brasil

 

 

Darius Milhaud, carnaval d'Aix


 et encore...

On ne s'arrêterait plus...

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