Avec accusé de déception

15 février 2019

Le trop long hiver de l’épicière (Les “Rosbifs”, un peuple de veaux ? Part one)

Miserable England, 

I prophesy the fearful’st time to thee,

that ever wretched age hath looked upon*”

“Richard III”, William S.

 

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le cynisme s’apparente à la connerie en cela qu’il est une décontraction de l’intelligence. Mais une décontraction éclairante. Nous ne remercierons jamais assez le milliardaire Warren Buffet d’avoir déclaré, sur CNN, en 2005 :

« Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner. »

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Depuis plus de quarante ans, l’école de Chicago, qui a « sponsorisé » notamment le coup d’État au Chili de Pinochet, le 11 septembre… 1973, entretient sa guerre contre les pauvres.

Pour récompenser ce haut fait d’armes, Milton Friedman a reçu le prix Nobel d’économie en 1976. Depuis, bien des peuples vivent sous la botte du totalitarisme libéral.

Et le Brexit (avec no-deal ?), annoncé pour le 29 mars, semble en être un lamentable avatar. Le « there is no society » de Margaret Thatcher l’épicière l’a emporté. « L’État n’est pas la solution mais le problème. » « There is no alternative. »

Fini, « l’homme malade de l’Europe », place à la Dame de fer !

Dans « l’Hiver du mécontentement » (prix Interallié), l’excellent Thomas B. Reverdy écrit : « Au congrès du parti conservateur, en octobre [1978], n’a-t-on pas entendu ces mots retrouvés dans le “Mirror” : “S’en prendre à la distinction, au mérite, c’est clouer au sol les agiles, les audacieux et les vigoureux, comme le fut Gulliver aux mains des Lilliputiens”. » Déjà « les premiers de cordée » contre « ceux qui ne sont rien ».

Loin d’être fan de l’Europe telle qu’elle existe, je suis triste du départ annoncé et catastrophique du Royaume-Uni. (L’Union européenne ressemble à l’industrie nuclaire, qui sait fabriquer des centrales mais ignore comment les démanteler…)

Il y a quelques semaines, sur Arte, j’entendais un vieux journaliste belge naturalisé britannique tenir, en substance, ces propos : je n’étais pas pour le Brexit. Mais le peuple est souverain et le plombier polonais, son antéchrist.  Dont acte. Ce sera le triomphe de la City. Les plus pauvres qui ont voté pour en seront les premières victimes – d’autant que le décritotage des lois sociales européennes va favoriser le néothatchérisme. Du système scolaire à celui de la santé, rien ne fonctionne. Un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté. Mais les Anglais sont des veaux, ils ne réagiront pas…

En cela, ce brillant publiciste se révélait un peu marxiste. Le grand Karl, qui vécut plus de trente ans dans cette Angleterre alors l’usine du monde, se lamentait également de la passivité du prolétariat britannique. Mais il faut être juste : à coups de matchs de foot, de boxe, de gin, de bière, de conquêtes du monde, de cet Empire où le soleil ne se couche jamais, de fusion du Labour et du syndicalisme institutionnalisé, l’alliance aristocratie-bourgeoisie a joué finement.

Le grand Charles a pourtant étudié saint Thomas More, inventeur de l’utopie, de la terre de nulle part. Que le socialiste Robert Owen a essayé de réaliser dans « ses » coopératives, avant que le designer marxiste William Morris ne délivre son chef-d’œuvre : « News from Nowhere ». Et doit-on évoquer George Orwell, « contre-utopiste » ? La Grande-Bretagne a toujours eu de puissants penseurs contestataires.

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Alors tant pis si le Brexit a été manipulé à coups d’astroturfing, notamment pratiqué par Cambridge Analytica, et servi, si l’on en croit Fabrice Epelboin, professeur à Sciences Po, d’« avant-vente » pour un Donald Trump qui ne pensait pas qu’on pût influencer numériquement les électeurs. Et tant pis si 5% des électeurs contaminés par les infox peuvent faire basculer la balance. Le Brexit n’est passé, le 23 juin 2016, qu’à 51,9% des voix. Vous me direz que Maggie n’a jamais atteint un tel score puisqu’elle a pu gouverner pendant onze interminables années avec à peine un tiers des inscrits.

Quelle tristesse de voir la prétendue Perfide Albion « choisir le grand large », pour reprendre une expression churchillienne. Car son destin est indissociable du nôtre.

Né à Lyon, l’empereur Claude a conquis la (Grande-) Bretagne, Guillaume a fait après 1066 de cette même Britannia une terre partiellement anglo-normande. Richard cœur de lion parlait mieux occitan qu’anglais (et il n’a jamais été contemporain de Robin Hood). Bien sûr, il y a « Jeanne la bonne Lorraine qu’Anglois brûlèrent à Rouen » et Fachoda. Mais en juin 1940, la France a failli fusionner avec le Royaume-Uni de Churchill, et nous avons été biberonnés aux Beatles, aux Stones et autre Clash… Groupe qui, en décembre 1984, a donné deux concerts à la Brixton Academy de Londres en faveur des mineurs en grève. Lesquels ont tenu du 6 mars 1985 au 3 mars 1985 avant de succomber sous les coups de matraque de la police montée, les ravages de la misère et du désespoir. Un peuple de veaux ?

 

Faut-il rappeler ici ce qu’est le spectre du Brexit ? Que feront des entreprises comme Airbus (14000 salariés en Grande-Bretagne), Ford (qui s’apprête à perdre 707 millions d’euros rien qu’en 2019), la BBC, qui a une licence en Belgique pour diffuser outre-mer ses programmes ? Et les couples mixtes, les 200 000 Britanniques résidant en France (et dépendant des accords entre notre Sécu et le Healthcare System), les dizaines de milliers d’expatriés français à Londres, les étudiants d’Erasmus, l’industrie de la pêche à Boulogne-sur-Mer (55% des poissons viennent d’Angleterre), qui emploie 35000 personnes ? Et la bientôt infranchissable frontière irlandaise ? (Il faudra sans doute déverser des milliards d’euros sur l’agriculture de l’Eire pour compenser les pertes avec l’Angleterre étrangère.) Le tout sous l’ère de la dévaluation prévisible de la livre strerling. And so on and so forth…

Voilà pourquoi plus d’un demi-million de personnes ont manifesté dans les rues de Londres le 28 octobre dernier !

source : https://london.frenchmorning.com/2018/10/15/nouvelle-grande-marche-dans-londres-pour-demander-un-second-referendum-sur-le-brexit/

Faisons quand même une spéciale dédicace à Nigel Farage, du Ukip, qui, après avoir précipité le pays des falaises de Douvres, s’est évaporé dans l’animation d’ondes radiophoniques. Roule (par terre) Britannia…

Chafouins d’avoir été sociaux-libéraux pendant des décennies, les requinquiés travaillistes de Jeremy Corbyn demeurent tout de même ambigus quant au Brexit. Les cinéastes de gauche sont plus francs du collier, qui défendent les « veaux ». Les films qui nous déchirent le cœur comme « Full Mounty », « les Virtuoses », « Billy Elliot » et toutes les œuvres magistrales d’un certain Ken Loach nous rappellent qu’il n’y a pas que « le Discours d’un roi » dans la vie. Le peuple de veaux a souvent donné des coups de corne. Il y eut, par exemple, une féroce résistance à la Révolution industrielle. Aucun homme libre même chassé des campagnes après la loi d’enclosure (1760) ne voulait travailler en usine. Fils de la laine, du commerce d’Inde en Inde et du trafic négrier, le boueux capitalisme industriel a dû avoir recours aux femmes et aux enfants. Remarquez qu’Oliver Twist n’a même pas eu la « chance » de connaître l’enfer machinique… Et il ne faudrait pas oublier le mouvement luddite (1811-1812), qui détruisait les machines, productrices de chômage, et ce, sans être opposé à l’idée de Progrès pour autant.

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L’histoire de l’Angleterre est loin d’être une longue Tamise tranquille. Nos amis d’outre-Manche nous ont souvent précédés. La Magna Carta arrachée à Jean sans Terre en 1215 préfigure le Bill of rights de février 1689, qui scelle la naissance de la démocratie moderne et inspirera la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen  : un siècle avant la prise de la Bastille ! Dès 1649, rétive à acquitter l’impôt destiné à mater l’Écosse et de l’Irlande, l’aristocratie fait décapiter son roi, Charles Ier. La République, baptisée Commonwealth, est proclamée en 1653. Son Lord protecteur, Oliver Cromwell (puritain qui a, par exemple, interdit le théâtre sur la terre de Shakespeare), mène son Thermidor en luttant contre les Nivelleurs (Levellers), puis les Bêcheurs (Diggers), proto-sans-culottes mais chrétiens. Et si la monarchie est restaurée en 1660 (après que Jacques II s’est réfugié à Versailles, chez Louis XIV), elle est désormais sous contrôle du Parlement. L’Habeas Corpus, voté en 1679, limite la détention provision arbitraire. Dès 1771, la liberté de la presse est instituée !

Ce qui n’améliore guère le sort des prolos. Quand ils n’ont pas fertilisé les champs de coquelicots de la Somme, en 1916, ils relèvent la tête et font la grève générale dix ans plus tard. Bientôt le chômage de masse contraint des milliers de sans-emploi à errer chaque jour d’un foyer d’accueil à l’autre en accomplissant des miles pour ne pas dormir dans la rue. Et quand on a perdu une quibole au Hamel, dans cette Somme ensanglantée, de tels marathons ne sont pas évidents. Sans parler des semi-camps de travail en Écosse, par exemple, où l’on coupe du bois ou accomplit un labeur aussi inutile qu’abrutissant. (L’oisiveté est la mère de tous les vices, sauf chez les bien-nés de « Downton Abbey ».)

Et puis, quand on est vagabond, il y a les coups de matraque des braves bobbies formés à la rude école de l’ancien ministre de l’Intérieur Winston Churchill, par ailleurs ennemi personnel de Gandhi, ce « fakir rebelle ». Car l’Empire est sacré. Le Vieux Lion était clairvoyant : à moitié américain, il savait que l’insularité anglaise serait sauvée par l’Empire durant la Deuxième Guerre mondiale.

Justement à son issue, les tommies ne sont guère décidés à rentrer joyeux dans leurs slums. D’autant que la Grande-Bretagne a été le pays le plus communisé du monde. Tout pour l’effort de guerre, à chacun selon ses moyens. Mais les veaux sont revenus de l’abattoir.

Aussi quand, lors des élections de 1945, sir Winston proclame que rien n’est au-dessus de la sacro-sainte propriété, ceux qui n’ont connu que le sang et les larmes l’expulsent du 10 Downing Street. C’est l’esprit de 45, c’est aussi le titre d’un film documentaire de Ken Loach (dont il sera question dans notre prochain post).

S’épanouit alors l’été « socialiste », qui ne sait pas encore ce que lui réserve l’hiver de l’épicière…

* “À toi, malheureuse Angleterre, je prédis les temps les plus terrifiants qu’aucune époque, si misérable soit-elle, ait jamais contemplés".

 

Bonus :

 

L'Hiver du mécontentement de Thomas B. Reverdy - Editions Flammarion

L'Hiver du mécontentement : présentation du livre de Thomas B. Reverdy publié aux Editions Flammarion. L'Hiver du mécontentement, c'est ainsi que le journal le Sun qualifia l'hiver 1978-1979, où des grèves monstrueuses paralysèrent des mois durant la Grande-Bretagne.

https://editions.flammarion.com

 



31 janvier 2019

L’assassinat du Père Noël par le Corbeau (Mais qui se souvient de l’“enjuivé” Harry Baur ?)

L’homme était à la mesure de l’artiste.

Je ne veux pas lui tresser d’autre couronne

Julien Duvivier, cinéaste
(1896-1967)

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je trouve que la télévision de service public ne fait plus, en France, son travail de transmission. Rivée à l’Audimat, elle s’englue dans le présentisme. Dans « le Dictateur », Chaplin, qui s’y connaissait un peu en septième art, avait prédit que « la vitesse nous enferme[rait] sur nous-mêmes ». Or, les « vieux » films sont lents, les dialogues, trop bien écrits, les acteurs, un peu théâtraux (sauf Gabin et notre « Père Noël »…). Le « Ciné Club » de Claude-Jean Philippe a disparu en 1994, le « Cinéma de minuit », de Patrick Brion, a été exilé sur France 5. Les jeunes générations ne savent plus qui étaient Raimu, Pierre Fresnay, Louis Jouvet, Michel Simon, Jules Berry… à peine Fernandel ou Bourvil. Louis de Funès surnage, car, pianiste de bar, il est inzappable, qui va plus vite que la musique.

Et je n’évoquerais même pas les vedettes féminines, plus encore oubliées que leurs collègues masculins. (Certaines sont pourtant toujours en vie, comme Micheline Presle, 96 ans, ou Suzy Delair, 101 ans, nous évoquerons cette dernière…)

Il y a quelques semaines sortait un blockbuster numérisé, « l’Empereur de Paris », de Jean-François Richet (qui n’a pas commis que des chefs-d’œuvre…). Fort d’un budget de 22 millions d’euros, son héros, Eugène-François Vidocq, est incarné par Vincent Cassel. Moins de 800 000 spectateurs se sont précipités dans les salles obscures.

Ah ! Vidocq ! bagnard, chef de la Sûreté, mouchard contre-révolutionnaire en 1848. Il ne cesse de hanter nos grands et petits écrans. Sur ces derniers, les presque-seniors se souviennent peut-être de Bernard Noël. Et certainement de Claude Brasseur. Les deux ayant été mis en scène entre 1967 et 1973 par Marcel Bluwal, Claude Loursais et Georges Neveux. Préadolescent, je fantasmais sur les déshabillés transparents de  Danièle Lebrun (alias la baronne Roxane de Saint-Gély), encore au lit, jouant toujours double jeu, et qui susurrait un lascif « François… ». Marcel Bluwal, mari de Danièle, est toujours de ce monde. Il a 93 ans, elle, 81. Comme le temps passe…

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Bernard Noël, Claude Brasseur et Danièle Lebrun 

Seulement voilà, compagnons de route du PCF et cégétistes, Danièle et Marcel avaient réussi à faire d’Eugène-François un Vidocq sympathique, voire progressiste, opposé au conservateur Flambard (Marc Dudicourt, à l’écran).

Gérard Depardieu a incarné Vidocq, dans un autre film numérisé, en 2001. Soit quatre-vingt-douze ans après Harry Baur. Mais qui connaît encore Harry Baur ? Qui sait qu’il fut le Depardieu du théâtre et du cinéma entre 1907 et 1943 ? Lui aussi un colosse empreint de subtilité. Peut-être est-ce sa mort, longtemps qualifiée de « mystérieuse », qui l’a quelque peu gommé de nos mémoires ?

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 Harry Baur

Dans l’excellent livre de Christine Leteux, « Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand », préfacé par l’indispensable Bertrand Tavernier, je découvris, à ma grande honte, les circonstances de la mort d’Harry Baur et l’incroyable acharnement mouchardo-médiatique qui les avaient précédées. Nous étions à l’époque du « Corbeau », célèbre film d’un Clouzot lui-même plus qu’ambigu sous l’Occupation : « nos » actuels réseaux sociaux gorgés d’une haine dopée par le courage de l’anonymat n’ont rien inventé !

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Né à Montrouge, en 1880, d’un père alsacien et d’une mère lorraine, Henri Marie Rodolphe Baur connaît vite la vie de bohème. Études erratiques, belle carrière de rugbyman à l’Olympique de Marseille, rencontres avec Picasso, Apollinaire, notre colosse commence, non sans avoir essuyé quelques déboires, à brûler les planches dès avant la Grande Guerre. Le cinéma lui fait de l’œil. En 1909, par exemple, il incarne Vidocq avant de tourner au côté de Sarah Bernhardt, qui meurt avec la fin du tournage de « la Voyante », en 1923. Il travaille avec Maurice Chevalier, Elvire Popesco, Louis Jouvet, Marcel Pagnol, Raimu – il joue César sur scène dans « Fanny ». Sa carrière au cinéma explose avec le parlant. À la cinquantaine, Harry Baur est l’équivalent d’un Depardieu puissance dix ! Il devient Jules Maigret en 1932, Jean Valjean deux ans plus tard (avant Gabin, Ventura, Belmondo et Gégé).

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Harry Baur en Maigret

Incarnant souvent des Orientaux (Hérode, Tarass Boulba…), il a beau avoir assassiné un riche Israélite dans « le Juif polonais », ses rôles vont le rattraper… D’autant plus que « chez nous », avoir un patronyme allemanique renvoie souvent à une judéité supposée… Vous êtes comme ça, les Français de l’intérieur, vous nous voyez forcément comme ayant un pied dans la synagogue.

Or, Harry Baur a été un brin allergique à l’éducation sévère que lui ont administrée les bons pères. Il est évidemment catholique.

En 1910, il a épousé l’actrice Rose Cremer, dite Rose Grane, qui lui a donné trois enfants, Loëna, Jacques (mort à l’âge de 20 ans) et Cécil, qui s’engage dans la France libre dès 1940 – l’Alsacien est vite patriote… Rose meurt d’une saloperie lors d’un tournage en Algérie en 1930. Harry se remarie avec Rika Radifé, née en Turquie, mais vite supposée juive – les nazis n’étaient pas toujours fufutes. L’étau se resserre…

D’autant plus que Radio Londres le soupçonne, comme plus tard Maurice Chevalier, de collaborer.

Ayant travaillé sur les archives françaises mais aussi allemandes, Christine Leteux nous dresse pourtant, dans « Continental films: cinéma français sous contrôle allemand », le portrait de réalisateurs, scénaristes, acteurs et techniciens très peu versés dans le collaborationnisme. Même Arletty, dont le cœur était français mais le cul, international, refuse de travailler pour la Continental. Dirigée par Alfred Greven, dès octobre 1940, cette société téléguidée par le Dr Joseph Goebbels ne fait pas les professionnels du grand écran se bousculer au portillon. Mais il faut bien vivre. Et la presse (elle, collaborationniste) fera ses choux gras du fameux voyage à Berlin de « nos » stars, en mars 1942. Voyez Danielle Darrieux, par exemple. Ah ! la salope ! Mais c’est oublié que son fiancé, l’ambassadeur de la République dominicaine, Porfirio Rubirosa, croupit dans les geôles de Hitler. Elle entreprend ce fameux voyage sulfureux pour le revoir… Marcel Carnet, Henri Decoin, Pierre Blanchar, Paul Meurisse et tant d’autres seront exemplaires. Exceptions à la règle : le millionnaire Fernandel, Samuel Le Vigan (évidemment) ou Suzy Delair – elle, une vraie salope –, qui regrettera de n’avoir pu serrer la main de Goebbels.

Paradoxe de l’Occupation, Continental Films est à l’origine de moult chefs-d’œuvre du cinéma français. Nous ne citerons que « l’Assassinat du Père Noël », « Premier Rendez-vous », « la Symphonie fantastique », « les Inconnus dans la maison », « L’assassin habite au 21 », « la Main du diable », « le Corbeau »…

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Justement, le corbeau, car on n’est jamais trahi que par les siens… Et Harry a un bon ami d’enfance, un acteur raté reconverti dans les assurances (et accessoirement dans l’assistance, juteuse et bidon, des porteurs d’étoiles jaunes traqués par l’Institut d’étude des questions juives) : Édouard Bouchez. Harry Baur est le parrain de deux des enfants que ce Judas marié une Allemande. La jalousie mène ici à la haine.

Dès décembre 1941, Bouchez balance que la fille d’Harry Baur a épousé un juif algérien, Mardochée Meyer, et que son père a une photo dédicacée par l’avocat Lévy Oulmann. À défaut d’être israélite, pis, Baur est enjuivé, un franc-maçon plus ou moins cégétiste sympathique au Front populaire et à la République espagnole. Paparazzé dans la capitale du Reich alors qu’il assistait, paralysé d’effroi, à une allocution du Führer en octobre 1941, le premier Jean Valjean du grand écran est ainsi décrit par son tendre copain : « Il y a eu, dans la publication de cette photographie, entre un être immonde, Harry Baur, et un être si beau, Hitler, une manifestation évidente de la position qu’a prise Harry Baur, blanchi par son séjour à Berlin. Mais si l’on avait pris tous les renseignements, jamais l’Allemagne n’aurait autorisé ce voyage. »

Comment ? Harry Baur a aussi séjourné à Berlin ?

Puisqu’il faut bien vivre de son art, notre Montrougeois tourne pour la Continental « l’Assassinat du Père Noël », de Christian-Jaque en 1941, et « Péchés de jeunesse », la même année, de Maurice Tourneur. Très vite, les nazis lui mettent le grappin dessus : venez faire un film en Allemagne. Harry Baur freine des quatre fers, arguant de sa santé vacillante. Bien que d’origine alsacienne, il ne parle pas allemand. De la séduction à la menace, il n’y a qu’une paire de bottes bien cirées. Rika est arrêtée, soupçonnée de judéité. En septembre 1941, tous frais payés, le couple part pour Berlin et le tournage du film « Symphonie eines Lebens ». La presse française s’en réjouit et qu’importe que la Gestapo colle aux basques d’Harry Baur. Pour Goebbels, il y a un souci majeur : comment faire tourner en Allemagne un comédien qui pourrait bien être enjuivé ? Le bon docteur Joseph craint un retour de manivelle. On renvoie Harry Baur à Paris, on le rappelle à Berlin. Puis, le faux pas, étant alsacien d’origine, il est naturellement sujet allemand. Seulement voilà, Harry Baur inflige un énorme camouflet à Goebbels en refusant d’être fait citoyen d’honneur du Reich.

En mai 1942, lui et sa femme sont arrêtés à Paris. Harry se retrouve à la prison du Cherche-Midi, Rika, à la Santé. Passons sur les conflits entre les différents services de sécurité nazis, l’essentiel est que « notre » plus grand acteur français est torturé au siège de la Gestapo, 72, avenue Foch, par cinq pourritures, dont Theodor Dannecker. Un inspecteur de la Préfecture de police détaché auprès des services antijuifs l’y a convoyé. Ce brave fonctionnaire témoignera des sévices endurés par l’acteur : « Harry Baur a dit à Dannecker qui allait le frapper assis et lui demandait pourquoi il se levait : “Ce serait moins lâche pour vous de frapper un homme debout.” À la prison, Harry Baur a été frappé à coups de tabouret. »

Sachant désormais que notre Alsacien est « aryen », les nazis s’empressent de le renvoyer agoniser chez lui, en septembre 1942. On ne massacre pas impunément la plus grande star du cinéma français. En attendant, le colosse a perdu 37 kilos. Dans d’atroces souffrances, il meurt le 8 avril 1943.

« Symphonie eines Lebens » sort sur les écrans berlinois treize jours après son décès. Le bon Dr Goebbels trouve Harry Baur « irréprochable ». Ouf ! et en plus, il n’est pas youpin !

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Gisela Uhlen, Harry Baur dans "Symphonie eines lebens"

Frappé d’indignité nationale, Édouard Bouchez passe naturellement entre les mailles du filet judiciaire puisqu’il est acquitté en mai 1951. Sa santé était prétendument peu résistante.

Rika Radifé dirigera le théâtre des Mathurins de 1953 à 1980.

À l’enterrement d’Harry Baur, le 12 avril, le jour même de son anniversaire, le public est présent. La profession, un peu moins, si ce n’est son fidèle Paul Azaïs et les deux Pierre acteurs, Alcover et Blanchar.

Alors, ne laissons pas le clap de fin aux bourreaux et redécouvrons Harry Baur dont la carrière cinématographique fut une symphonie de la vie.

 

Bonus :

 

“Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand”, de Christine Leteux, préface de Bertrand Tavernier, la Tour verte, octobre 2017, 23 €.

 

La muse Celluloïd

La Tour Verte : Une maison d'édition artisanale créée par un écrivain, Robert de Laroche, désireux de partager avec des lecteurs passionnés ses thèmes de prédilection : les chats, le fantastique, Venise, le cinéma

http://www.latourverte.com

 

 

 

 

23 janvier 2019

Poulou au purgatoire (Opposition n’est point raison)

Il est plus économique de lire ‘Minute’ que Sartre.

Pour le prix d’un journal, on a à la fois la nausée et les mains sales

Pierre Desproges

 

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais l’écume médiatique parfois m’incommode quand elle entend opposer ce qui n’a pas lieu d’être. Beatles ou Rolling Stones ? Keaton ou Chaplin ? Sartre ou Camus ? Ou Sartre ou Aron ? Et la liste des fake oppositions est encore longue, qui obère notre faculté de réflexion et assèche notre cortex.

Tiens, j’ajouterais aussi : Pierre Desproges ou Luís Rego ? Nous verrons pourquoi…

À moins que certains médias aiment manipuler ou, pis, être manipulés.

Dans la vie réelle, les bad boys qu’étaient supposés être les Stones étaient potes avec les gentils Beatles. Lesquels ont offert aux premiers leur tube « I Wanna Be Your Man » en 1964 pour lancer leur carrière. Et on ne compte plus les participations des uns et des autres dans leurs différents enregistrements. Ou leurs diverses expériences de murge : le seul grief de Keith Richards à l’encontre John Lennon fut sa dilection pour les mélanges alcoolisés. Il ne tenait pas le rouge et chaque soirée s’achevait pour le « working class hero » sur une civière tandis que le compositeur des Stones la terminait à la vodka saupoudrée de coke.

Le producteur et arrangeur Andrew Loog Oldham orchestrait par médias interposés leur supposée rivalité. Une semaine, un dithyrambe sur les Beatles, une semaine, un gossip sur les Pierres qui roulent. L’essentiel étant de vendre du papier et, surtout, du vinyle !

Pourquoi aurait-on le cœur assez rabougri pour opposer le génie de mélodistes des premiers à la virtuosité musicale des seconds ?

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Keaton le lunaire versus Chaplin l’acrobate de la Sociale ?

Ce serait oublier que sir Charles Spencer Chaplin a fait tourner le mécano de « la Générale » dans « les Feux de la rampe ». En pleine déchéance, « l’homme qui ne rit jamais » était bien content de se renflouer un peu en travaillant pour son prétendu ancien rival.

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Mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ?

Ce dernier est arrivé premier à l’agrégation de philo en 1928, le second a été recalé (avant de triompher l’année suivante juste devant une certaine Simone de Beauvoir). Aron était de la France libre, Sartre fut calomnié pour avoir monté ses pièces sous l’Occupation. (C’est oublier qu’il a animé le journal clandestin « Combat » au côté notamment d’Albert Camus…) Et alors ? L’exode des « boat people » a fini par réconcilier, en 1979, le père de l’existentialisme avec son camarade libéral et atlantiste.

Fichtre ! encore Sartre ! cette fois contre Camus. L’agrégé contre l’apprenti philosophe de classe de terminale ! J’ajouterai le boxeur que fut le jeune professeur Sartre contre le footballeur pied-noir («ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois… »). Un sportif individualiste (Aron jouait, lui, au tennis) contre un adepte du jeu collectif. Un compagnon de route du PC (jusqu’en 1956 seulement) contre un libertaire coincé entre l’intransigeance du FLN et l’amour de sa mère.

(La phrase originelle serait : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways à Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère. »)

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J’en ai lu des jugements approximatifs sur le duel Sartre-Camus. Et je ne vous recommanderai pas « l’Ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus » de Michel Onfray. (Son éditeur aurait pu engager un vrai secrétaire de rédaction tant le pavé est élagage. Le vocable libertaire revient toutes les deux lignes…) Je me souviens avoir parcouru un essai étasunien sur les intellectuels français sous l’Occupation. Sartre, du futur comité d’épuration, y est représenté comme un planqué qui attend à la rédaction de « Combat » les papiers d’un Camus ayant esquivé les balles dans les rues du Paris de la Libération. Sartre a été marxiste (certes hétérodoxe), Camus a écrit dans « le Libertaire », « Témoins » et aidé (financièrement et sans le faire savoir) les anarchistes espagnols de la CNT. (« Du génie libertaire, la société de demain ne pourra se passer. »)

Bref, Sartre est au purgatoire, Camus au paradis. Je n’étais pas loin moi-même d’établir le même palmarès. Et puis, cet été, j’ai lu « le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann, ses Mémoires. Il faut dire que le frère du meilleur parolier de Jacques Dutronc n’est pas très objectif : il a travaillé avec Sartre aux « Temps modernes » et vécu maritalement avec le Castor pendant une quinzaine d’années. Pourtant le portrait de l’auteur de « la Putain respectueuse » qu’il brosse est attachant. Sartre est un homme attentif aux autres. Jeune professeur de philo au Havre, il éblouit ses élèves par son non-didactisme, sa liberté de les laisser penser par eux-mêmes. Devenez votre propre maître !

Entre deux séances de boxe anglaise, il leur a fait connaître un écrivain peu conformiste comme Céline. (Ce qui ne l’empêchera pas de tacler le nazi de Meudon,  en 1945. L’ancien réfugié de Sigmaringen répondra au « Portrait de l’antisémite » sartrien, trois ans plus tard, avec le pamphlet « À l’agité du bocal » :  « Je parcours ce long devoir, jette un œil, ce n’est ni bon ni mauvais, ce n’est rien du tout, pastiche… […] Toujours au lycée, ce J.-P.S. ! »  Noté 7/20 pour l’auteur du « Voyage »… Comme prof, Sartre aura eu cette phrase : « Celui qui dépose un chiffre sur une copie est un con ».)

Donc Sartre versus Camus ?

Batifolons un peu ! Poulou, comme l’appelait sa mère, Anne-Marie Schweitzer, est orphelin de père. Camus aussi. Tous les deux ont eu des relations très intenses avec leur génitrice. Tous les deux sont des intellectuels engagés. Hugo pourfendant Badinguet est le héros du jeune Sartre.

Tous les deux sont des dramaturges à succès. D’ailleurs, ils aiment les actrices. Lisons la correspondance de Camus avec Maria Casarès. Sartre a été notamment l’amant de l’actrice Évelyne Rey, la sœur de Claude Lanzmann.

Bien sûr il y a la question algérienne… Favorable au FLN, Poulou est fasciné par le psychiatre martiniquais Frantz Fanon, qui a épousé la cause indépendantiste. Lanzmann en rend compte ainsi : « Sartre, qui écrivait le matin et l’après-midi quelles que soient les circonstances ou le climat (il écrivait à Gao, au Mali, par 50 °C), qui ne transigeait jamais sur son temps de travail – il n’y avait aucune dérogation possible, aucune justification possible à la dérogation – s’est arrêté de travailler pendant trois jours pour écouter Fanon. »

Le Castor, elle, se méfie d’un protocourant islamiste qui ternit déjà la cause… Quasiment insulté par un braillard du FLN avant de recevoir son prix Nobel de littérature, Camus s’interroge sur l’avenir de son pays natal. Serais-je voué aux gémonies si j’osais m’aventurer à dire qu’avec le recul, les positions de l’Alsacien du 16e arrondissement et de l’enfant du soleil algérien sont in fine plutôt complémentaires.

À l’aise dans tous les milieux sociaux et pas seulement au « Flore », Sartre, qui a gentiment qualifié, les yeux dans les yeux, les étudiants occupant la Sorbonne en 68 de « fils de bourgeois », a mouillé la chemise : son appartement du 42 rue Bonaparte a été plastiqué en juillet 1961 par l’OAS.

En 1960, trois ans après son prix Nobel, Camus meurt dans un accident de voiture. Beauvoir et Sartre sont inconsolables… L’auteur de « la Peste » n’aura pas connu l’Algérie indépendante.

L’erreur cubaine ? Sartre fut fasciné par Fidel Castro quand il l’a rencontré. Cependant, un an après la victoire des « Barbudos », il prédit au Líder Máximo : « La terreur est devant vous. » Une décennie plus tard, face à la répression qui frappe également la communauté gay, il déclare : « Les homosexuels sont les juifs de Cuba

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À force de jeter le penseur avec la cuvette de « la Nausée », on en oublierait que l’existentialisme a plus que fortement influencé Guy Debord, « pape » du situationnisme. Qui n’a pas compté pour rien dans le mouvement de Mai 68. Bien sûr, celui qui ne voulait pas « désespérer Billancourt » s’est un peu fourvoyé avec les maoïstes de « la Cause du peuple » et de « Libération ». Mais n’était-ce point pour garantir une certaine idée de la liberté d’expression ?

D’ailleurs, l’homme est diminué. En mai 1971, il est victime d’une attaque cérébrale. « Il mâchait par poignées la Corydrane qu’il réduisait en une bouillie acide, écrit Lanzmann, se détruisant la santé en toute conscience au nom de ce qu’il appelait le “plein emploi” de son cerveau. » Il a déjà troqué le costard-cravate pour le blouson de cuir quand il se fait régulièrement embarquer, avec le Castor, dans les paniers à salade du régime pompidolien.

Celui que Lanzmann présente aussi comme un peu fleur bleue, qui pleure à la énième vision de « Seuls les anges ont des ailes » de Howard Hawks, avec, notamment, Cary Grant et Rita Hayworth, qui dévore les journaux à scandales et se repaît de polars, n’a jamais laissé l’humain lui être étranger. Claude Lanzmann écrit ceci : « Mais la plume, chez Sartre, remplaça le couteau quand il le fallut : c’est largement à lui que la France doit de n’avoir pas connu le passage à la violence des groupuscules les plus extrémistes, prêts à imiter les modèles italien ou allemand. Sartre fut tout à la fois leur soutien et leur modérateur, Alain Geismar me l’a rapporté lui-même : “Je suis avec vous, mais jusqu’à un certain point. Ne déconnez pas, il y a une frontière, ne la franchissez pas.” Il est vrai, Sartre céda à l’avocat Klaus Croissant et rendit visite, dans sa prison de Stuttgart-Stammheim, à Andreas Baader, l’instigateur du terrorisme allemand. Il justifia cet acte par des raisons humanitaires, considérant la claustration, le silence et l’implacable lumière blanche de la cellule comme la torture même, mais ajouta, au cours de la conférence de presse qui suivit, que sa présence ne valait pas approbation des exploits sanglants de Baader et de sa bande. »

Cet été, je dévorais « le Lièvre de Patagonie » et écoutais sur les coups de 8h55 la rediffusion du best-of de Pierre Desproges sur Inter. Sartre ou Camus ? Desproges ou Rego ? L’honnêteté me porte à écrire que l’avocat aux effluves de morue me faisait souvent plus rire que l’ancien journaliste de « l’Aurore ». Luís est meilleur comédien. Pierre, plus écrivain. Et pourtant je n’ai jamais voulu choisir entre « l’avocat le plus bas d’Inter » et le procureur dont on saluait la hargne et « le courroux coucou » !

Desproges eut ces phrases : « En voulant allumer un feu de cheminée avec des paperasses inutiles, je suis tombé hier par hasard sur une page du tome II de la “Critique de la raison dialectique” de Jean-Paul Sartre. Écoutez plutôt : “Il faut revenir à cette première vérité du marxisme : ce sont les hommes qui font l’Histoire ; et comme c’est l’Histoire qui les produit (en tant qu’ils la font), nous comprenons dans l’évidence que la ‘substance’ de l’acte humain, si elle existait, serait au contraire le non-humain (ou, à la rigueur, le pré-humain) en tant qu’il est justement la matérialité discrète de chacun.” […]

» Il faut bien voir que, quand Sartre écrivait ce genre de conneries, à la fin des années 1950, il ne se prenait pas encore au sérieux. Il n’avait pas encore été nommé pape des béats de la rive gauche. Il écrivait surtout pour du pognon ou pour faire rigoler Jean Cau. »

M’est avis que Desproges avait parfaitement compris la prose sartrienne. Mais pour un bon mot…

Sartre, asservi à l’argent ? Lanzmann s’inscrit en faux : « En voyage, il portait toujours dans la poche arrière de son pantalon une somme énorme, viatique de toutes les vacances et garante de son autonomie. Cela ne doit être confondu ni avec l’avarice ni avec un quelconque penchant pour la thésaurisation. C’était exactement le contraire : il s’est toujours montré le plus généreux des hommes, jetant ses sous à tout vent et à tous ceux qui le sollicitaient. Il n’a jamais rien possédé, ne fut propriétaire de rien et mourut locataire d’un deux-pièces spartiate. »

L’ironie de l’Histoire veut que les deux Albert de Poulou ont eu le prix Nobel, avec une somme coquette à la clé. Son grand-oncle Albert Schweitzer (oui, oui, le docteur de Lambaréné), en 1952, et donc Camus cinq ans plus tard.

Lanzmann écrit : « Il ne faut pas croire qu’il lui fut si facile de refuser le Nobel, il avait un besoin criant d’argent et eût été soulagé pendant quelque temps par la manne que ce prix lui aurait rapportée. […] “J’aurais accepté à la rigueur le prix Nobel de la paix pour mon action en faveur des Algériens.” »

Malgré ses errances (mais qui n’en a pas eu ?), Sartre, en conclusion des « Mots », ne cesse de nous questionner sur l’avenir de « nos » démocraties vacillantes : « Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

 

Bonus

 

Chroniques de la haine ordinaire par Pierre Desproges - France Inter

Durant tout l'été, France Inter vous permet de replonger dans l'humour de Pierre Desproges. Un humoriste \"qui n'est plus, mais qui reste plus que jamais juste, moderne et drôle\" précise Léa Salamé.

https://www.franceinter.fr

 

Le lièvre de Patagonie - Folio - Folio - GALLIMARD - Site Gallimard

Shoah disent toute la liberté et l'horreur du XXe siècle, faisant du Lièvre de Patagonie un livre unique qui allie la pensée, la passion, la joie, la jeunesse, l'humour, le tragique.

http://www.gallimard.fr

 




 

 

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15 janvier 2019

Il y a cent ans, l’assassinat de Rosa “la Sanguinaire”

Elle pouvait tout souffrir, sauf la peine des autres

Anouk Grinberg, comédienne et créatrice du spectacle “Rosa la vie

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 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je vois Rosalia Luksenburg comme une femme du XIXe siècle. Je n’écris pas cela parce qu’elle est née en mars 1871 à Zamosc, en Pologne russe, dans une famille juive, émancipée et cultivée, où l’on ne parlait ni yiddish ni hébreu. Maîtrisant au moins cinq langues, Rosa, brillante élève ayant étudié à Varsovie (où existe un quota limitant l’admission des Juifs) et à Zurich, se passionne pour la littérature, la peinture (elle peint elle-même), la musique, la botanique, la géologie, l’ornithologie et l’économie. Bien sûr, elle envisage le marxisme comme une science exacte. Elle est du XIXe siècle car rien de la vie ne lui est étranger.

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Début janvier 1919, en pleine Révolution allemande, Karl Liebknecht, le seul député à avoir refusé de voter les crédits de guerre en 1914, et elle refusent de quitter Berlin et d’abandonner leurs camarades spartakistes victimes de la répression.

Dès le 11 janvier, les loups, les corps francs du « socialiste » majoritaire Gustav Noske, sont entrés dans Berlin. Constitués en milice (qui ont heureusement disparu dans l’Allemagne d’aujourd’hui… joke), de braves commerçants du quartier de Wilmersdorf, qui ne savent pas encore qu’ils voteront Hitler quatorze ans plus tard, les débusquent et les livrent au capitaine Waldemar Pabst, à l’hôtel « Eden ». Nous sommes le mardi 14 janvier. (Un sympathique banquier, certainement futur soutien du Fürher, les récompensera d’une prime de 1700 marks.)

Rosa est une femme du XIXe siècle. Moult fois arrêtée, y compris en Russie, elle a passé la guerre entre quatre murs et tâté y compris de la paille du cachot. Mais sans cesser d’être libre dans sa tête et dans ses lettres.

Pourtant elle a prédit le siècle de minuit : « À mon tour peut-être, je serai expédiée dans l’autre monde par une balle de la contre-révolution qui est partout à l’affût. »

Elle recoud l’ourlet de sa robe, déchirée durant l’arrestation. Et prépare sa valise. C’est une femme du XIXe siècle. Elle pense quand même repartir en prison. Elle ne peut savoir que le Serpent a pondu son œuf (petit clin d’œil à Ingmar Bergman).

Karl Liebknecht est abattu dans la voiture qui doit « normalement » le conduire en prison.

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Mort de  Karl Liebknecht

 

 

À 23h40, Rosa « la Sanguinaire » est interrogée, sans succès, par Pabst. Sa valise est prête. Au sortir de l’« Eden », un soldat, d’un coup de crosse, lui fracasse la mâchoire. Bientôt le soldat Kurt Vogel (Vogel, l’oiseau en allemand, l’Histoire est cruelle…) l’achève d’une balle dans la tête celle qui, avec Karl et d’autres camarades spartakistes, a fondé, quinze jours plutôt, le Parti communiste allemand. On leste son corps d’un bloc de pierre avant de le jeter dans le Landwehrkanal. Un de ses assassins, un gentleman à n’en point douter, a cette phrase : « Voilà la vieille salope qui nage maintenant. » Mademoiselle Luxemburg n’est pas si âgée que ça, qui aurait eu 48 ans le 5 mars 1919.

Leo Jogiches, son amoureux pendant plus de quinze ans – mais en cachette, pudibonderie socialiste oblige –, est abattu par la police en mars de la même année. Il aura consacré ses dernières forces à démasquer les assassins de Rosa.

Qu’on se rassure, ces derniers sont jugés, condamnés puis aidés à s’évader de leur prison pour gagner l’étranger. Quant au capitaine Pabst, il ne sera jamais tourmenté et s’éteindra en 1970, dans une RFA jamais vraiment dénazifiée.

Le XXe siècle a débuté en août 1914 pour s’achever en novembre 1989. Comment une femme du XIXe siècle aurait-elle pu y retrouver ses petits ? Un brin uchroniste, j’ai la faiblesse de penser que la face du socialisme-communiste eût été différente si Rosa était passée entre les balles de ces corps francs téléguidés par les sociaux-démocrates d’État…

Oh ! je n’évoque pas le nez de Cléopâtre ! Celui de Rosa est trop long, elle s’en moque elle-même. Disgracieuse, elle n’en est pas moins courtisée ni aimée, elle, frêle femme d’un mètre cinquante et qui boite. Mais boiter n’est-il pas un avantage dans un monde bancal ? En la personne du futur médecin Kostia Zetkin, fils cadet de Clara, sa camarade communiste et féministe, Rosa a un amant de treize ans de moins qu’elle !

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Rosa et son amoureux Kostia Zetkin

Rosa n’est pas venue au socialisme par haine ou dépit « amoureux » (comme Lénine, soucieux de venger son grand frère, pendu par le tsar, et amoureux dépité par l’arrogance de Plekhanov) mais par raison et compassion.

« Mon idéal est le régime social dans lequel on pourrait sans remords

de conscience aimer tout le monde. »

 

« D’une façon générale, on ne doit pas oublier d’être bon,

car la bonté, dans les relations avec les hommes, fait bien plus que la sévérité. »

Ce qui ne l’empêche pas d’être un « soldat de la Révolution » : « La fraternité universelle des travailleurs est pour moi ce qu’il y a de plus haut et de plus sacré sur terre, c’est mon étoile, mon idéal, ma patrie, je préférerais renoncer à la vie plutôt que d’être infidèle à cet idéal. »

Internationaliste intransigeante (au point de combattre le Bund, parti socialiste du Yiddishland), elle abhorre la guerre, l’impérialisme, le colonialisme. Théoricienne de la baisse tendancielle du taux de profit, elle prophétise vite le suicide du prolétariat européen en « 14-18 ». À son ami Karl K., elle dégaine : « Une fois corrigé par Kautsky, l’appel historique du “Manifeste communiste” proclame désormais : “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous en temps de paix et tranchez-vous la gorge en temps de guerre. »

Rosa est un Mentch, comme on dit en yiddish, une femme debout. Mais qui a ses fêlures : le 2 août 1914, elle tente de se suicider…

« Le monde entier est devenu un asile de fous » écrira-t-elle à Kostia.

Elle s’interroge bien sûr : « Si je virevolte dans le tourbillon de l’Histoire, c’est par erreur, […] au fond, je suis faite pour garder des oies. »

Bien sûr, Rosa n’est pas une madone. Elle est féroce en politique. Il faut avoir les ovaires bien accrochés pour affronter Kaustky, Jaurès, voire Lénine. Mais sans jamais renier l’amitié qu’elle leur porte.

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De sa sordide geôle de Breslau, elle salue naturellement la révolution d’Octobre. D’autant qu’elle connaît et respecte Lénine, rencontré en 1906. Ce dernier voit en elle un aigle. Comme souvent, ce producteur d’hystérie collective se trompe. Elle est une mésange charbonnière qui écrira :

« Lénine et Trotsky ont mis à la place des corps représentatifs sortis d’élections populaires générales les soviets comme la seule représentation véritable des masses ouvrières. […] Mais, en étouffant la vie politique dans tout le pays, il est fatal que la vie soit de plus en plus paralysée dans les soviets mêmes.

[…] Sans élections générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, sans lutte libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institutions publiques, elle devient une vie apparente, où la bureaucratie est le seul élément qui reste actif. […] La liberté, c’est toujours la liberté de qui ne pense pas comme vous. »

Vladimir Oulianov, Trotski ou Staline sont des prédateurs. Ils chassent ou pêchent (loisirs au demeurant nobles quand ils sont convenablement pratiqués). La fin justifie les moyens chez les jésuites rouges. Rosa ne conçoit le socialisme que comme éthique. Hannah Arendt écrit qu’« elle avait beaucoup plus peur d’une révolution déformée que d’une révolution ratée ».

En attendant, elle n’a jamais craint d’être marginalisée au sein de son parti, qui lui a, par exemple, offert une promotion dans son université pour mieux la faire taire. Parfois censurée, Rosa demeure populaire. Quand elle est une première fois libérée en février 1916, c’est un millier de Berlinoises qui l’accueillent lui offrant pain, gâteaux et fleurs.

Elle est même minoritaire dans le Parti communiste qu’elle a contribué à créer. « Pas de putsch, pas d’attaque prématurée, pas de lutte pour des buts qui n’auraient pas été compris et admis par la majorité de la classe ouvrière. » Elle milite pour une participation aux élections et à l’intérieur des syndicats existants.

La suite, nous la connaissons.

Devant une foule immense, Karl Liebknecht est inhumé, au cimetière de Friedrichsfelde, le 25 janvier 1919. À ses côtés repose un cercueil vide. Celui de Rosa. Mathilde Jacob, sa  fidèle secrétaire, celle qui s’occupait de Mimi la chatte quand mademoiselle Luxemburg était en prison, sait qu’un corps mutilé et repêché d’un canal a été transporté de nuit et clandestinement dans le camp militaire de Rossen. Elle reconnaît les gants et la robe de Rosa. Et doit s’acquitter de 3 marks pour que la dépouille soit ramenée à Berlin. C’est encore une fois une foule immense qui accompagne la « seconde » mise en terre de Rosa.

De sa prison de Breslau, Rosa a écrit à Mathilde, le 4 novembre 1918 : « Mes pigeons sont en train de muer, et ils ont besoin d’une nourriture plus riche que celle que je peux leur offrir d’habitude. Maintenant, ils sont là tous les quatre à assiéger ma cellule toute la journée, ils se posent devant moi sur mon bureau, sur le dossier de ma chaise ou sur mon assiette quand je veux déjeuner. Je n’arrive même pas à imaginer ce qu’ils diront quand je disparaîtriat un jour tout à coup sans laisser de trace. »

Parce que juive et rouge, Mathilde Jacob meurt en avril 1942 dans le camp de Theresienstadt.

À la future veuve de Karl, Sonia, l’ancien pilier du Bureau socialiste international a confié ceci : « Mais je dois être malade pour que tout me bouleverse aussi profondément. Ou alors savez-vous ce que c’est ? J’ai parfois le sentiment de ne pas être un vrai être humain, mais plutôt un oiseau ou quelque autre animal qui aurait très vaguement pris forme humaine ; au fond de moi, je me sens bien plus chez moi, dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons et de brins d’herbe que dans un congrès du Parti. À vous, je peux bien dire cela tranquillement ; vous n’irez pas tout de suite me soupconner de trahir le socialisme. Vous savez bien qu’au bout du compte, j’espère mourir à mon poste : dans un combat ou au pénitencier. Mais mon moi le plus profond appartient plus à mes mésanges charbonnières qu’aux “camarades”. »

Rosa « la Sanguinaire » a demandé une faveur: « Sur la pierre de mon tombeau, on ne lira que deux syllabes : “tsvi-tsvi”. C’est le chant des mésanges charbonnières que j’imite si bien qu’elles accourent aussitôt. »

Dans son dernier article, paru dans « Die Rote Fahne », intitulé « L’ordre règne à Berlin », elle écrit : « J’étais, je suis, je serai ! »

Après la Réunification, les troupes d’occupation libérale n’ont eu de cesse de vouloir débaptiser la moindre rue de l’ex-RDA portant le nom de mademoiselle Luxemburg.

Nonobstant, chaque 15 janvier (sauf sous le IIIe Reich, allez savoir pourquoi…), des centaines d’Allemands continuent de fleurir les tombes de Rosa et Karl.

« Un monde doit être renversé, mais toute larme versée alors qu’elle aurait pu être essuyée est une accusation. »

Comment une humaniste du XIXe siècle aurait-elle pu imaginer qu’un jour ses camarades russes inventeraient l’archipel du goulag ?

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Bonus :

 

  •  “Lettres de Rosa Luxemburg, Rosa la vie”, textes choisis par Anouk Grinberg, traduits par Laure Bernardi, préface d’Edwy Plenel, les Éditions de l’Atelier, les Éditions ouvrières, France Culture, 2009, 25 €.

 

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  • “Rosa Luxemburg épistolière”, de Gilbert Badia, les Éditions de l’Atelier, les Éditions ouvrières, 1995, 125 F (à l’époque).

 

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https://www.decitre.fr
  • Lecture par Anouk Grinberg



 

 

Et tant d’autres ouvrages…

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07 janvier 2019

“Quand le crayon sait dessiner, le dessin commence à bouger” (Encore deux Jean !)

[Romanin], c’est, je le prétends, un cierge qui peut montrer jusqu’au ciel […]

et dont la flamme est une étoile que personne ne soufflera jamais.

Max Jacob

 

 

cabu et co

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je me souviens de ce funeste mercredi 7 janvier 2015 comme si c’était hier. Rentrant à pied, vers midi, à la maison dans l’attente fébrile d’acheter un vélo à notre fille, j’essayais de joindre mes proches au téléphone. Personne ne répondait. Branché sur France Inter (pour changer), j’écoutais, fébrile, les quelques nouvelles qui me parvenaient. Elles évoquaient un attentat à « Charlie Hebdo ». M’en voudrez-vous beaucoup si je pensais d’abord à Cabu, puis à Bernard Maris, en escaladant la côte d’Arcueil ? Qui pouvait-être assez dégueulasse pour assassiner un poète comme Cabu, amoureux d’un autre poète, Charles Trenet ? Je pensais au fils de Jean, le chanteur Mano Solo, mort du sida presque cinq ans plus tôt. Père et fils semblaient réconciliés, tant mieux…

Quant à Bernard Maris, keynésien et économiste surdiplômé, il m’ouvrait l’esprit avec ses chroniques rapicolantes sur Inter, luttant avec esprit et arguments contre le « French bashing » : « Souriez, vous êtes français ».

Quelques semaines plus tard, le choc presque amorti, je tombai sur les partitions de l’album III de Maxime Le Forestier, de 1975, illustré par un certain Jean Cabut. Saisissant une de mes six-cordes, j’en jouais l’intégralité… comme si c’était hier. Les doigts sont aussi notre mémoire à nous, humbles musiciens, comme aux talentueux dessinateurs.

 

le forestier

 

 

Oh ! je ne voudrais pas oublier toutes les autres victimes de ce crime terroriste ! La vie a fait que j’ai rencontré des proches de Tignous par exemple. Accablées, meurtries, mais sans haine pour ces soi-disant « djihadistes » – le djihad, n’en déplaise aux endoctrinés bas de plafond de Strasbourg ou de Toulouse, signifie bien autre chose que la terreur, mais plutôt la reconquête spirituelle de sa propre foi.

Jean est un prénom qui sied à merveille aux dessinateurs de presse. Dès les années 1920, le Méridional Romanin a le trait agile, la couleur, flamboyante, et l’encre de Chine, subtile. Il tient son pseudo d’un vieux château médiévale en ruines, près de Saint-Andiol.

 

 

Entre deux descentes à ski, devenu chef de cabinet du préfet de Savoie, à Chambéry – son père, professeur d’histoire radical-socialiste et dreyfusard voulut qu’il délaissât le crayon au profit d’études, du reste suivies d’une manière plutôt dilettante –, il expose, dès 1922, au salon organisé par la Société des beaux-arts. Son pastel « Picadors » (ci-dessous) fait sensation. Il faut dire que c’est un jeune homme qui cultive l’amitié, un bout-en-train, un séducteur. Il sait aussi cloisonner ses vies.

 

Picadors

 

Quatre ans plus tard, il devient un collaborateur (quel horrible mot adossé à Romanin…) du journal satirique « le Rire ». Avant d’être muté à Châteaulin, dans le Finistère, et de tomber amoureux de la Bretagne, cet enfant du soleil publie sa première caricature politique dans le « Carnet de la semaine », où il croque Georges Mandel, en 1928. Puis le Montparnasse de la bohème l’inspire et lui permet de rencontrer Max Jacob et, accessoirement, de passer une agréable soirée avec ce poète judéo-breton et… l’antisémite Céline. Romanin a l’art de réconcilier les contraires… Haut fonctionnaire appliqué, il aime la marginalité, les poètes, Foujita, les avant-gardistes, la fête et, bien sûr, les femmes…

Admirez ces dessins :

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Après quelques « aventures espagnoles », Romanin devient marchand et collectionneur d’art. D’aucuns y voient, l’Occupation venue, une manière de couverture.

Il initie alors un jeune patriote de l’Action française à la peinture moderne, à Picasso, à Kandinsky. L’antidreyfard de 22 ans n’y voit que des tableaux à peine dignes d’enfants de maternelle. Romanin lui conseille d’un jour aller visiter le Prado, à Madrid.

À l’été 1943, Romanin est quelque peu tracassé par la Gespato de Lyon. Le gentil officier qui délicatement le questionne ne sait pas encore qu’il partagera le même patronyme qu’une célèbre poupée étatsunienne. Il déclarera : « [Romanin] a eu une attitude magnifique de courage, tenant de se suicider à plusieurs reprises, en se jetant dans l’escalier de la cave, et en se cognant la tête contre les murs entre les interrogatoires. Il a toujours persisté à se déclarer artiste peintre et il a fait un dessin de moi et un croquis de ma secrétaire. »

Et cela, les organes à moitié éclatés…

Trois ans plus tôt, Romanin s’est ouvert la gorge plutôt que de signer un document accusant les tirailleurs dits sénégalais d’avoir assassiné des Français alors que c’est « l’œuvre » d’une Werhmacht sans doute soucieuse de laver « die schwarze Schande »,« la honte noire », l’occupation de la Rhénanie notamment par des troupes franco-africaines.

Comme Cabu, Romanin demeure jusqu’au bout un caricaturiste. Plaie vivante, il meurt probablement le 8 juillet 1943 dans le train plombé qui l’emporte vers l’Allemagne nazie.

 

caricature romanin

 

Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d'ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures.

Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi — et même, ce qui est peut-être plus atroce – en ayant parlé.”

Vous l’aurez deviné, ce dessinateur de talent s’appelait Max (en hommage à Jacob) ou Rex ou encore… Jean Moulin.

C’est curieux comme les artistes amoureux de la vie savent résister à la barbarie…

PS : son jeune secrétaire – oui ! l’antidreyfusard ! –, Daniel Cordier, aujourd’hui âgé de 98 ans, après avoir visité le Prado et croupi dans les geôles franquistes, est devenu lui aussi marchand d’art. Cofondateur du Centre Georges-Pompidou, il fera dès 1973 don à l’État français de plus de 550 œuvres d’une valeur inestimable. M’est idée que Romanin fut très fier de lui.

 



Bonus :

Si vous avez quelques courtes minutes devant vous, écoutez les paroles de “Caricature”, qui, quarante-quatre ans plus tard, n’ont malheureusement pas pris une ride…

  • “Caricature” 1975


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27 décembre 2018

De quoi le dribble est-il le nom ?

 

 

J’ai déjà été noir et je sais ce que c’est

Robson, footballeur du Fluminense,

fonctionnaire à l’Imprimerie nationale et propriétaire d’une boutique de tailleur

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 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais nous ne pouvions quitter l’année 2018 sans évoquer le football car « on est les champions, on est les… ». Les années en « 8 » sont dans l’histoire du football remarquables. Il y eut bien sûr le 12 juillet 1998. C’était le jour de mon anniversaire et j’étais un peu déchiré. Bon, Adidas a fini par l’emporter sur Nike, notamment au terme de deux cabeçadas de Zizou. Mais trente ans plus tôt, le Brésil de Pelé, Vavá, Didi et Garrincha dominait l’équipe de Just Fontaine, quand même meilleur buteur avec 13 réalisations. Dix ans auparavant, les frères Dassler se séparaient pour créer Adidas et Puma. En 1928, bafoué par le joueur noir Feitiço, le président brésilien Washington Luís refusait les subventions à la Confédération nationale de football nécessaires à la participation aux JO de 1928, à Amsterdam. Mais vingt ans plus tard était posée la première pierre du Maracanã.

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Il y eut évidemment 1978 et le boycott en Europe de la Coupe du monde organisée par la junte argentine du général Videla. Les épreuves se déroulaient non loin de l’École mécanique de la Marine, haut lieu de la torture d’État. (De mémoire, il n’y eut que Dominique Rocheteau, proche de la Ligue communiste révolutionnaire, pour, au sein de l’équipe nationale, s’en émouvoir.) De son côté, Thierry Roland disait ceci de la Seleção : « À force de jouer dès 1973 le football brésilien contre nature, on a fini par casser la machine […] pour former un ensemble discipliné mais sans personnalité. »

Accessoirement, il y eut les joueurs de l’équipe anglaise qui exécutèrent le salut hitlérien avant le coup d’envoi de la rencontre Allemagne-Angleterre au Stade olympique de Berlin en 1938.

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Vingt ans plus tôt, les quatre fédérations britanniques avaient quitté la Fifa et Staline inaugurait le stade du Dynamo Moscou, mettant fin à la propagande selon laquelle le foot était un sport bourgeois.Plus cocasse, en 1888, année de la création de la Football League, en Angleterre, le gardien de but était autorisé à utiliser les mains. J’en déduis donc qu’il devait avant arrêter les tirs avec les pieds, voire la tête.

Bref, le football a, comme toute création humaine, une histoire et elle est passionnante. Y compris pour un non-footeux comme moi, qui n’a jamais réussi à dribbler personne, même pas ma fille quand elle avait 6 ans. Il faut dire qu’on l’a surnommée Maradonnette (son pied gauche tutoie « la main de Dieu », célèbre geste de Diego face à l’Angleterre en quart de finale de la Coupe de 1986, quatre ans après la guerre des Malouines…).

Je n’ai donc jamais réussi à dribbler personne. Pourtant, j’ai eu deux beaux-frères brésiliens footballeurs, l’un professionnel, l’autre plus qu’amateur. Et pourtant, j’ai pratiqué la capoeira. Mais quel rapport me direz-vous ?

Eh bien ! il me plaît à penser (avec d’autres) que le génie footballistique brésilien doit beaucoup à la capoeira, jeu de combat fondé sur l’esquive.

Soyons raisonnable aussi, codifié dès 1846 à Cambridge, le soccer devient vite un sport d’évitement, fondé sur les passes. Il ne faut pas abîmer physiquement les futurs dirigeants formés dans les public schools. Avec la réduction du temps de travail, il convient aussi de discipliner les corps des ouvriers. Comme l’a déclaré le footballeur et médecin Sócrates (1954-2011), grand défenseur de la transition démocratique dans les années 1980, « tous les régimes politiques manipulent le foot car il est naturellement très populaire ». Ce sport de gentlemen devient, selon la célèbre formule, un art pratiqué par des voyous à casquettes. Dès 1880 est créé Manchester United, puis Arsenal six ans plus tard. Cependant, dès 1883, l’équipe ouvrière de Blackburn Olympic vainc la team bourgeoise des Old Etonians en finale de la Coupe d’Angleterre (2-1). Fondée en 1863, la Football Association autorise deux ans plus tard le professionnalisme.

Oscar Cox

« Le sport breton » n’arrive au Brésil qu’en 1897 via les Allemands et à São Paulo. C’est un flop. Ce n’est qu’en 1900 avec le Carioca Oscar Cox (ci-dessus), dont les parents sont britanniques, que la greffe prend. Il forme la première équipe à Niterói, le Rio Cricket Club, entièrement composé de sujets de la reine Victoria. Le premier match n’attire que 15 spectateurs !

Semi-colonie britannique depuis les années 1820, le Brésil n’est guère sportif. Progressivement, il découvre les clubs British de Botafogo, Fluminense, Flamengo où l’on s’affronte à l’aviron. Le soccer n’est que secondaire mais il est physiquement démocratique. Pas besoin d’être une armoire à glace pour briller, d’être, pour reprendre l’expression de l’immense écrivain métis Lima Barreto, « d’arrogants et rubiconds employés de banque anglais ». Et c’est dans cette faille que la plèbe basanée va s’engouffrer non sans quelques humiliations…

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Artur Friedenreich

Fils d’un Allemand et d’une descendante d’esclaves, Artur Friedenreich, « ô pé de ourro » comme l’appelle son père, donne sa première victoire internationale au Brésil en 1919. Le Pied d’or (1300 buts au compteur !) dissimule sa chevelure crépue sous des tonnes de brillantine. Carlos Alberto atténue sa « triste » couleur sous des couches de poudre de riz. Alors, dégainer des joueurs afro-descendants est pour les grands clubs une « arme interdite ». Seules les petites équipes ouvrières comme Bangu osent aligner des footballeurs noirs. Émanation de la dispora portugaise, le Vasco da Gama franchit le premier la ligne blanche. Son gardien de but Nelson da Conceição est lapidé en plein match… Il ne faut pas toucher un joueur blanc. Que dirait la corbeille composée de belles donzelles amoureuses de leurs champions caucasiens ? Alors pour ne pas se prendre un coup de rasoir à la sortie du match, on invente le dribble, se remémorant les rodas de capoeira auxquelles on a assisté, gamin, dans la rue. On dribble l’ordre établi, on esquive l’arbitraire des Blancs…

Bien sûr, sans le sou, il faut dormir dans les vestiaires, se soumettre à la séance de signature avant de rentrer sur le terrain. Mais comment signer quand on est analphabète ? Et puis, on peut jouer au billard dans le hall de son club, mais interdiction de participer au thé dansant. Et prière d’emprunter l’escalier de service…

Cependant, dès les années 1920, la « canaille » inspire le respect. Le public se détourne des équipes non professionnelles. Le président de la Nouvelle République, Getúlio Vargas, comprend que le football est un moyen d’intégrer une nation meurtrie par l’esclavage et qui peine à assimilier des millions d’immigrés scolarisés dans la langue de leurs parents. Vainqueur en 1932 de l’Uruguay en finale de Coupe sud-américaine, le Brésil invente son aquarelle autour de Fausto, « la Merveille noire », et Leônidas, « le Diamant noir ». Pour l’historien Joel Rufino, « Leônidas fut le Getúlio Vargas du football tout comme Noel Rosa le fut pour la musique populaire brésilienne ». Et mestre Bimba pour la capoeira, légalisée en 1937, en pleine dictature.

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En 1950, le Brésil organise la Coupe du monde. Arrivé en finale contre l’Uruguay, le pays a déjà imprimé des timbres célébrant la victoire programmée. Or, le 16 juillet, Ghiggia crucifie le gardien Barbosa : le Brésil perd 2 à 1. Le Maracanã se transforme en chapelle ardente. Devenu jardinier dudit stade, Barbosa aura le « bonheur » de revivre chaque nuit cette finale maudite. Des années durant, la Seleção écartera tout gardien de but afro-descendant…

(En perdant, en 2014, 7 à 1 contre l’Allemagne, on peut se dire que le pays le plus titré mondialement n’a décidemment pas intérêt à organiser une Coupe chez lui, par surcroît au prix d’un endettement démesuré.)

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Pelé

Pelé (prononcez Pélè) a 17 ans quand il offre au Brésil son premier trophée mondial, en 1958. Edson Arantes do Nascimento est un athlète de haut niveau. On ne peut pas en dire autant de Garrincha, « la Joie du peuple », aux jambes torves, qui exécute toujours le même dribble mais que personne ne parvient à arrêter. Sous l’ère Jucelino Kubitschek, le sous-continent lusophone renoue avec la démocratie, entame une manière de réforme agraire, entend fonder Brasília. La victoire de la Seleção précède celle des barbudos à Cuba et confortera, via ses figures nègres, la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, lesquels répliqueront en sponsorisant le golpe de 1964, prémice à bien d’autres en Amérique du Sud…

Il me revient à la mémoire ces images d’un Garrincha ivre mort défilant sur un char du carnaval de Rio tandis que, déplorant sa déchéance, le roi Pélé sabrait le champagne entouré de blondes émanourées.

Cependant, il serait peut-être hâtif d’opposer le « Bounty » au gosse métis des favelas qui chassait les oiseaux au lance-pierre pour améliorer son quotiden. Paul Dietschy nous rappelle à l’ordre : « Loin d’avoir été un docile serviteur de l’ordre établi, Pelé a aussi été un transgresseur. D’abord, en faisant fi du racisme des spectateurs qui le traitent de “macaque” et qu’il réduisait au silence à grand renfort de buts et d’exploits. Ensuite, en se mariant avec des femmes blanches issues pour la première, Rosemaire Cholby, de la bourgeoisie brésilienne, avant de partir aux Etats-Unis tenter de convertir les foules new-yorkaises et américaines aux joies du soccer puis de mener une carrière de businessman. Le fait de ne pas avoir subi la déchéance promise à un Garrincha et d’avoir des revenus annuels de 18 millions de dolars en 2001 constitue en soi aussi une forme de transgression des codes sociaux du Brésil. Et lorsque Pelé devint ministre des Sports [entre 1995 et 1998], il tenta de mener à bien une vaste réforme du football brésilien, après en avoir dénoncé la corruption quelques années plus tôt. Il entendait professionnaliser le futebol en instaurant la transparence financière par l’obligation des clubs de publier un bilan et en améliorant les conditions contractuelles imposées aux joueurs. Pour ce faire, il dut affrontrer le représentant de l’establishment blanc du football, João Havelange, ainsi que le lobby des dirigeants toujours blancs, qui parvinrent à édulcorer le texte de loi voté en 2000, à tel point que Pelé voulut un moment que son nom ne lui fût plus associé. »

En 1998, o rei Pelé avait prédit la victoire de l’équipe de France et d’un Zizou brahmane sur le terrain : « Tu ne me touches pas. » Thaumaturge, il bénit de sa main et en finale la tête de Ronaldo à terre.

 

 

Le 9 juillet 2006, en administrant une magistrale cabeçada, un coup de boule tout ce qu’il y a de plus capoeiristique, à l’Italien Marco Materazzi, qui l’avait insulté, Zidane, faisant fi de la victoire en finale de Coupe du monde et mettant une fin symbolique à sa carrière de joueur, signifait au monde entier : « Tu me respectes. » Il vengeait sans en avoir conscience l’Afrique. De leur pauvre tombe, Friedenreich, Leônidas ou Garrincha ont dû astiquer de joie leurs crampons.

 

Bonus : 

A lire :

  • “Histoire du football”, de Paul Dietschy, professeur agrégé, chez Tempus (pour la modeste somme de 12 €).
  • “Éloge de l’esquive” d’Olivier Guez, chez Grasset, 2014.
  • Le roman de Philippe Bordas sur Zinedine Zidane, “Chant furieux”, chez Gallimard, 496 pages.
  • Du philosophe Ollivier Pourriol, “Facile, l’art français de réussir sans forcer”, où il est aussi et notamment question de Zizou, aux éditions Michel Lafon.
  • “Enfin libre ! Itinéraire d’un arbitre intraitable”… et à la retraite après un tacle fameux. Un flic footeux qui cite Antoni Gramsci ne peut pas être entièrement mauvais. Aux éditions Arthaud.

À écouter :

        • Prisonnier de sa passion dévorante, le maçon José Ribeiro se suicide le 27 juillet 1974 après la défaite du Brésil face aux Pays-Bas en demi-finale. Chico Buarque lui rend hommage en écrivant “Construção”, une chanson qu’il déconstruit au fur et à mesure(s) des couplets…

 

 


À revoir : la cabeçada de Zinedine Zidane :

 

 

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21 décembre 2018

Ghosn, baby, Ghosn (Flux et reflux des travailleurs entre le Japon et le Brésil, segunda parte)

Je ne suis pas un extraterrestre mais un multiterrestre”,

Carlos Ghosn

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la « Japonaise ratée » Amélie Nothomb ne goûte guère « la » manga. Distribuée gratuitement dans le métro, c’est, dit-elle, l’opium bas de gamme d’un peuple harassé par le travail. Et l’écrivaine belgo-nippone d’affirmer, en substance, qu’en Europe, nous n’héritons que de la crème des crèmes de ces romans graphiques. Or, Carlinhos fut un temps un héros de manga. Mais c’était avant, quand le « French Guru » sillonnait la planète à bord de son « Air Force One » à 50 millions de dollars. (Sans doute un clin d’œil à son grand-père paternel, le maronite Bichira, qui, bien qu’analphabète et ne parlant qu’arabe quand il fuit son mont Liban à 13 ans, au troisième quart du XIXe siècle, a fait fortune dans le transport aérien amazonien. Merci le caoutchouc !)

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Les compatriotes immigrés, donc brésiliens, de Carlos Ghosn n’ont jamais voyagé dans un tel luxe. D’autant que le marché du travail au pays du Soleil-Levant se présente comme une terre de contrastes. Il faut préciser que la conjoncture internationale ne se prête guère aux extravagances sociales. La hantise du Japon s’appelle la Chine. Lâché par les États-Unis de Donald Trump, avec qui pourtant Shinzo Abe joue au golf, l’archipel peine à réaliser son front de libre-échange sur l’océan Pacifique avec comme alliés démocratiques l’Inde et l’Australie. L’inquiétant rapprochement de « You are fired » et de Kim Jong-un n’est pas là pour calmer les esprits. Surtout que le Japon, qui rêve de modifier sa Constitution pour militariser ses forces d’autodéfense, demeure un nain international. Il n’a déployé que… deux « casques bleus » au Soudan par exemple !

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Depuis 2014, les Nippo-descendants brésiliens tentent de reconquérir une vie meilleure au Japon. Approchant les 200000, ils ne sont que le cinquième contingent de gaijins (étrangers)  derrière les Chinois (700 890), Sud-Coréens (450 000), Vietnamiens (262 000) et Philippins (260 000). Mais ils précèdent les Népalais (80 000), les Thaïlandais (56 000) et les États-Uniens (55 000).

L’archipel de Shinzo Abe concède quelques facilités aux Nippo-descendants jusqu’à la troisième génération. Et ce dans un pays qui, soucieux de son identité, ne compte qu’environ deux millions d’immigrés pour 120 millions d’habitants. Ce qui est peu !

Ce chiffre avoisine celui du chômage : 2,3 %. Mais comme le disait le Prime Minister Benjamin Disraeli (d’origine judéo-portugaise d’ailleurs), il est trois manières de mentir : de bonne foi, de mauvaise foi ou avec des chiffres. Le Japon a encore un taux d’employabilité féminine largement inférieur à celui de la France par exemple, ce qui fausse toute statistique. Il est difficile pour une femme d’y concilier vies familiale et professionnelle. Une cadre sup ne peut se permettre de tomber enceinte sans fragiliser sa carrière.

Le Japon redoute de descendre sous la barre des 100 millions. Car il y a crise de la nuptialité. Un tiers des jeunes adultes ne dispose pas d’un CDI. Bien des 35-45 ans vivent encore à la Tanguy, chez leurs parents. Une femme condamnée à la vie au foyer se doit d’avoir un mari dont les revenus atteignent au moins 50000 € à l’année. Et il faut être mariée pour faire des enfants. Il n’y a que 2% de marmots qui naissent hors mariage au Japon, contre 50 % dans l’Hexagone. (En sept ans, plus de 2300 garderies ont fermé dans l’archipel !)

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Par surcroît, les seniors représentent 12,5% du cheptel salarié. L’âge de départ à la retraite est fluctuant : 60 ans, 65 ans, cela dépend de l’entreprise… Sur France Info, Sadao Yoshida, 80 ans, ancien chauffeur routier, qui balaie les parcs publics, témoigne : « Avec ma retraite, je touche 750 € par mois, ce n’est pas assez pour vivre. » Pourtant ce « privilégié » touche quand même 10 € de l’heure…

Toujours sur France Info, on pouvait écouter ceci : « Au Japon, vous cotisez pendant quarante ans, et ensuite avec le régime de base, vous touchez 500 € par mois. Autant dire qu’à Tokyo, si vous êtes locataire, vous n’avez plus de quoi manger, illustre Ando Tadawshi, dont l’association fait travailler les seniors. Lui-même a 70 ans. »

Pis les emplois de seniors sont subventionnés par l’État.

Certaines grandes entreprises réembauchent des droit-à-la-retraite et assurent encore leur formation jusqu’à 70 ans…

Alors, au pays des samouraïs, on pratique la méthode canadienne : on invite les gaijins mais seulement en fonction de leurs qualifications. Et ce pour cinq ans et sans toujours la possibilité de faire venir leur famille. Ils sont évidemment assignés à la même entreprise. Bien sûr, l’Empire est désormais moins exigeant quant à la maîtrise parfaite du japonais, barrière longtemps infranchissable. On l’a dit, ils triment dans le BTP, l’automobile, l’agriculture, sont aides-soignants, infirmières. Et on les choisit de préférence asiatiques pour ne pas faire vilain dans le paysage.

En revanche, comme dans le cas de Carlos Ghosn, les cadres sup gaijins peuvent faire venir leur famille voire leurs domestiques.

Évidemment, toute médaille a son revers. Le Japon peine à retenir ses étudiants étrangers (l’objectif de 300 000 est loin d’être atteint), même s’ils ont le droit de travailler vingt-huit heures par semaine. L’obstacle de la langue, la dure perspective d’une carrière très lente, la fin du modèle familial de l’entreprise expliquent leur retour au pays natal.

À l’opposé, vu la baisse de la démographie, les jeunes bacheliers sont désormais choyés par les universités, qui se battent pour les recruter.

Bref, en dépit de la progression du travail des femmes, de l’employabilité des seniors, des milliers d’ « évaporés » (qui disparaissent des radars de la société avant parfois de réapparaître quand ils ne se sont pas suicidés…), les Brazucas, nippo-descendants ou non, arrivent à tisser leur nid.

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Aichi

Dans la préfecture d’Aichi (7,4 millions d’habitants) vivent plus de 55000 Brésiliens, dont beaucoup sont employés par l’industrie automobile, notamment dans la ville de Toyota. Ils travaillent pour d’autres marques aussi : Mitsubishi (chez Carlinhos), Daimler, Chrysler ou Volkwagen. Là où les Nisseis sont les plus nombreux proportionnellement est la ville de Hamamatsu, où fleurissent l’industrie des pièces détachées pour voitures mais aussi celle du thé vert. Et il en faut de la théine pour supporter les rythmes de travail. Edson Nishimura, installé depuis moins de deux ans au Japon après que son entreprise a fait faillite au Brésil, trime de 19 heures à 7 heures. Mais il ne se plaint guère : ici, le peuple est bien éduqué, les bus ne sont pas bondés, on traverse au feu rouge et personne ne jette de mégots par terre. Quant à la criminalité en « col bleu », elle est quasiment inexistante.

Bien sûr, le quotidien n’est pas idyllique. Près d’un tiers des enfants nés au Brésil galèrent à l’école en raison de leur insuffisante maîtrise du japonais. (Pour émigrer au pays du Soleil-Levant, un gaijin doit connaître au moins 1500 mots de japonais…)

Et puis il est difficile de se loger. Avec la crise de 2008, bien des Nisseis ont déserté leur appartement sans avoir payé le loyer… Cependant, la discrimination est pénalement répréhensible. Le ministère de la Justice est joignable au 0570-090-911 et peut même vous répondre en portugais. De fait, la communauté brésilienne est visible, les drapeaux vert-jaune pavoisent bien des quartiers, où l’on boit du jus de canne à sucre (venue de Thaïlande).

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Palme d’or à Cannes, « Une affaire de famille » de Hirokazu Kore-eda – le film vient de sortir en France – n’a pas reçu les félicitations de Shinzo Abe, qui a qualifié le film d’antijaponais, d’autant plus qu’il a bénéficié de fonds publics (156000 €). Il convient d’obéir au pouvoir et surtout ne pas révéler que 16% des enfants, le plus souvent issus de familles monoparentales, vivent dans la pauvreté, ce qui est parmi les taux les plus élevés des pays développés, et que désormais, un peu « grâce » à Carlinhos « la Pépite », 40% des travailleurs nippons connaissent une situation professionnelle précaire.

À chaque nation sa fierté. Sous l’œil bienveillant d’une présidente Dilma Rousseff en chute libre dans les sondages, Carlos Ghosn a porté la flamme olympique, le 5 août 2016, à Rio de Janeiro. Les Jeux ont ruiné le pays bien que notamment sponsorisés par Nissan.

Avant que son Brutus et ancien protégé Hirohito Saikawa ne le poignarde, « the Boss among bosses » (selon la formule du « Financial Times ») était, comme « notre » Jacques Chirac, un amateur de combat de sumos. Mais l’aquarelle japonaise, n’en déplaise à Shinzo Abe, a changé. Les meilleurs sumotoris sont désormais mongols, le karaté shotokan a subi l’influence de la capoeira via la diaspora japonaise et le jiu-jitsu a été réinventé par la dynastie brésilienne des Gracie. Décidément, la pureté culturelle nippone n’est plus ce qu’elle était !

 

Bonus :

• À écouter :

Japon : la précarité oblige les seniors à retourner travailler

France 2 France Télévisions Le Japon voit ses seniors, à l'âge de la retraite, continuer à travailler. Pour compléter une maigre retraite le plus souvent, ils travaillent à temps partiel ou ne partent pas à la retraite. "Avec ma retraite, je touche 750 euros par mois, ce n'est pas assez pour vivre", explique Sadao Yoshida, 80 ans et ancien chauffeur routier.

https://www.francetvinfo.fr



• À lire du camarade Thomas B. Reverdy « les Évaporés »  (Flammarion, 2013). Thomas vient d’obtenir le prix Interallié pour « l’Hiver du mécontentement », un roman antithatchérien qui se dévore au son des Clash…

 

Les Évaporés de Thomas B. Reverdy - Editions Flammarion

Les Évaporés : présentation du livre de Thomas B. Reverdy publié aux Editions Flammarion. Ici, lorsque quelqu'un disparaît, on dit simplement qu'il s'est évaporé, personne ne le recherche, ni la police parce qu'il n'y a pas de crime, ni la famille parce qu'elle est déshonorée.

https://editions.flammarion.com

 

 

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12 décembre 2018

Ghosn, baby, Ghosn (Flux et reflux des travailleurs entre le Japon et le Brésil, primeira parte)

Ce Japon d’aspect étriqué, méfiant et sur les dents est dépassé.

Il est clair à présent qu’à l’autre bout de la planète, l’Europe a trouvé un voisin.”

Henri Michaux (1984)

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le sort des travailleurs immigrés brésiliens laisse à désirer au Japon. Comme partout ailleurs, me direz-vous, oui, mais regardez le « pauvre » Carlos Ghosn (plus de 16 millions d’euros d’émoluments par an !) dans sa cellule de torture psychologique de 6 m2 – d’accord, c’est la taille d’un studio à Paris mais quand même ! Évidemment, on a connu un tueur japonais détenu dans les couloirs de la mort pendant quarante-huit ans, « espérant » la pendaison…

source : https://www.sudinfo.be/id86566/article/2018-11-20/arrestation-de-carlos-ghosn-pas-de-fraude-fiscale-identifiee-en-france

Eh oui ! Carlos Ghosn est d’abord brésilien puisque né en 1954 à Porto Novo, capitale de l’État du Rondônia, au fin fond de l’Amazonie brazuca. Bien sûr, sa famille vient du pays du Cèdre – São Paulo est la deuxième ville libanaise au monde ; Fernando Hadad, le candidat malheureux face à Bolsonaro, a été maire de la plus première mégapole d’Amérique du Sud.

Vous me direz, pas de quoi s’apitoyer. Avec sa tête de killer botoxé, l’ancien polytechnicien n’est pas le genre à s’apoltronner ni se faire hara kiri sur ses deux tatamis. Nommé en juin 1999 à la tête de Nissan, « l’Imperator » l’a « redressée » en fermant cinq usines, licenciant 21000 salariés et questionnant le dogme japonais de l’emploi à vie.

Ghosn sensei ne se sent pas complètement gaijin, étranger, au pays du Soleil-Levant. Car comme au Brésil, les élites y sont corrompues, tout en étant, pour reprendre l’expression d’un journaliste français, à la tête d’une armée de samouraïs. Généraux d’opérette, elles prennent de sages décisions comme celle de construire des centrales nucléaires concédées au privé et édifiées sur des zones sismiques soumises aux tsunamis.

 

source : https://www.guidevoyages.org/wordpress/wp-content/uploads/2018/02/Tokyo-Giappone.-Author-Morio.-Licensed-under-the-Creative-Commons-Attribution-Share-Alike.jpg

 

Bien que les clans yakuzas animent, grâce aux libérateurs américains, soucieux d’endiguer la vague « rouge », une partie de l’économie, laquelle stagne depuis deux décennies, le Japon ne connaît pas la violence ordinaire et offre des salaires décents. C’est pourquoi près de 200 000 Brésiliens vivent dans la patrie de leurs aïeux (soit 10% de la population étrangère au Japon, laquelle ne représente que 2% des habitants de l’archipel). Ils sont certes moins qu’il y a dix ans, quand a éclaté la crise financière, suivie en 2011 du tsunami, mais ils reviennent (plus de 145% de demandes de visa depuis 2014), à la faveur de la récession tupiniquim.

Les flux et reflux sont fluctuants. Après le tremblement de terre de Kobe, en janvier 1995, bien des Brésiliens ont tout perdu, y compris leurs papiers. Ce qui a permis aux autorités de leur faire un barrage contre le Pacifique. Notons qu’accessoirement les clans yakuzas ont profité du désastre pour acquérir d’immenses biens immobiliers.

 

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Séisme à Kobe

Le Brésil a la plus grande communauté nippone expatriée du monde, qui constitue environ 1% de la population du sous-continent américano-lusophone. Et apparaît comme désormais la plus diplômée. Pourtant, les Nikkeis étaient au départ des agriculteurs ou plutôt des semi-esclaves dans les plantations de café de São Paulo dans la première décennie du XXe siècle.

 

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L'empereur Meiji se déplaçant de Kyoto à Tokyo , fin 1868, comme imaginé par Le Monde Illustré

 

Le Japon des conservateurs a un peu honte de son histoire. Avant qu’il s’ouvre définitivement au monde sous l’ère Meiji (1868), c’est encore un pays rural soumis aux disettes, où les paysans endettés sont souvent expulsés de leurs terres. Pour répondre aux tensions sociales, le gouvernement autoritaire prône l’émmigration. Hop ! des travailleurs sous contrat ou non à Hawaï, au Pérou, au Mexique. Des colons à Taïwan, dès 1895, où la glorieuse armée nippone massacre allègrement les populations aborigèrenes, et en Corée, en 1905, que les Japonais occuperont une quarantaine d’années.

1905 s’impose comme une date cruciale. Le Japon écrase la Russie tsariste, un cataclysme en Occident. Le ministre Fukashi Sugimura voit dans le Brésil un « pays accueillant ». Il feint d’ignorer que l’Italie, trois ans plus tôt, a supprimé l’émigration subventionnée vers le Brésil tant ses travailleurs, des Calabrais de préférence, y ont été « bien traités » dans les cafezais. En effet, après la « révolution abolitionniste », qui a vu les Brésiliens éclairés lutter contre le régime esclavagiste qui ne sévissait plus que sur les terres paulistas, les Italiens y ont pallié le travail servile. Endettés car devant tout acheter à l’épicerie de la plantation, ils s’épuisent au travail à longueur d’année pour des clopinettes, avant de fuir pour certains vers la ville, comme avant eux leurs frères de couleur.

Le Brésil républicain a peur de la « mongolisation ». Aussi s’oppose-t-il à l’arrivée de travailleurs chinois (déjà qu’on a assez de « Nègres » à la maison…). Cependant, les Nippons ont triomphé des Russes. Ce ne sont donc pas des « bridés » comme les autres. Débarquent le 18 juin 1908, du « Kasato-Maru », dans le port de Santos, 781 travailleurs japonais. Que voici du beau bétail humain !

 

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Affiche d'une entreprise privée japonaise pour attirer les immigrants au Brésil

Musée historique de l'immigration japonaise.

 

J’eus l’heur de voir au Brésil, à sa sortie, « Gaijin, os caminhos da liberdade » (« Étranger, les chemins de la liberté ») de Tizuka Yamasaki, Nippo-descendante, un film en japonais et en portugais. Un vétéran de 1905, Yamada, et sa femme, Titoe (16 ans et bientôt maman), sont alloués à une plantation. Ils ne comprennent évidemment pas le brésilien et sont traités comme des « Nègres » ou des Calabrais. Beau gosse barbu, le comptable, Tonho, qui est italo-brésilien, se montre compatissant (on devine qu’il a le béguin pour la belle Titoe). Au terme d’une scène déchirante, Yamada meurt d’épuisement (on n’appelait pas encore ça karoshi). Titoe s’enfuit, avec sa fille et la complicité de Tonho, de la plantation poursuivie par les chiens créancés au « Nègre » pour rejoindre la capitale de São Paulo.

De fait, les laborieux Isseis n’ont pas tardé à réaliser l’ampleur du traquenard. Dès 1912, ils marronnent vers la rue Conde de Sarzedas et bientôt le quartier de Liberdade, qui deviendra pour São Paulo ce qu’est une partie du XIIIe arrondissement de Paris : un quartier asiatique. (L’État de São Paulo compte actuellement environ 693000 Nippo-descendants !)

 

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Quartier Libertade à São Paulo

 

Cependant, le flux ne tarit pas. Entre 1917 et 1940, plus de 164000 Japonais émigrent au Brésil. Il faut dire aussi que les États-Unis leur ont interdit l’entrée dès 1924. Quelque 75% des Nikkeis se concentrent à São Paulo. D’aucuns s’aventurent au Pará, en Amazonie, où ils développent la culture du poivre.

Les Japonais ont du mal à s’adapter car ils ne vivent qu’entre eux. Oh ! ils ne sont pas les seuls. Les Allemands ont leurs écoles, les Italiens aussi. Avec la dictature de Getúlio Vargas, le ton vire au vert-jaune. Dès 1938, l’enseignement en portugais devient obligatoire. L’Estado Novo, d’inspiration salazariste, procède à la fermeture des nihongakus, les écoles où l’on apprend le japonais mais aussi la componction nippone. Quand, en août 1942, par opportunisme, Vargas déclare la guerre à ses anciens amis Mussolini et Hitler, les Nippo-Brésiliens en font les frais. Hirohito devient l’ennemi de Rio, ce qui permet de confisquer quelques biens japonais au passage et d’éloigner dès juillet 1943 10000 Nippo- et Germano-descendants du port stratégique de Santos. De par le pays, il est des camps presque de concentration qui s’ouvrent, destinés aux sujets de Hirohito.

Or des sujets de cet empereur sanguinaire qui ne parle même pas le japonais du commun des mortels, il en est et des fidèles. L’organisation Shindo Renmei traque bientôt au cœur de São Paulo ceux qui osent croire à la capitulation sans conditions de l’Empire du Soleil-Levant. Elle tuera 23 personnes et en blessera 147 autres !

Associés à l’Axe, les Japonais ne jouissent guère, au sortir de la guerre, d’une bonne réputation. À l’Assemblée constituante, des communistes (comme mon cher Jorge Amado) votent pour l’arrêt de « la nipponisation du Brésil ». Ce qui n’empêche pas qu’émigrent, entre 1955 et 1959, plus de 28000 malheureux venus d’un pays encore exsangue. Bien qu’ils brillent comme maraîchers, les Nikkeis vivent dès le début des années 1960 plus en ville qu’à la campagne.

La dictature ayant accompli son « œuvre » et la crise mondiale fait le reste, les Nippo-Brésiliens sont nombreux, plus de 85000, à rentrer chez leurs grands-parents entre 1980 et 1990. En 2008, avant la crise, ils seront plus de 300000 résidents légaux.

Pourtant, ils sont entre-temps devenus brésiliens. Quand ils parlent encore le japonais, c’est un dialecte rural qui fait honte aux sujets de la troisième puissance mondiale. Ils sourient, s’embrassent, parlent fort, tapotent sur les tables de bar des sambas.

 

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Dans le film « Gaijin », Titoe voit Tonho haranguer la foule depuis une estrade. Nous sommes en 1917, il est devenu anarchiste et croit en la Révolution maximaliste en Russie. Titoe demande à sa fille si elle veut retourner au Japon. L’enfant, dans son lit, sourit et répond dans un portugais parfait : « Est-ce que je pourrais emmener mes amis d’ici ? »

Qui a dit, en ces temps de pacte de Marrakech, qu’on émigrait par plaisir ou que l’amour connaissait les frontières ?

(Segunda parte : est-ce ainsi que les Brésiliens au Japon vivent ? Et leurs désirs au loin les suivent…)

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06 décembre 2018

Casimir Oberfeld, “funestement choisi” (matricule 169899)

Sont entrés chez nous par une infiltration dont j’ai essayé en vain de trouver le secret

une centaine de mille Askenasis échappés des ghettos polonais ou roumains […] 

Ils apportent là où ils passent l’a-peu-près […], la corruption […].

Nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer

qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale…”

Jean Giraudoux, “Pleins pouvoirs”, Gallimard, 1939.

Oberfeld-Casimir

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais vous connaissez Casimir Oberfeld sans vous en doutez. Si je vous dis « C’est vrai », créé par Mistinguett en 1933, « Félicie aussi », par Fernandel, en 1939, ou « Paris sera toujours Paris », par Chevalier la même année, vous entendez de quoi je vous parle. Or, ce sont toutes des musiques composées par le génial pianiste Casimir Oberfeld.

Si j’évoque « la Margoton du bataillon », pas de réaction ? Il faut préciser que vous la connaissez mieux, pour son refrain, sous le titre de « Maréchal, nous voilà ».

 

À l’aurore des commémorations du 11 Novembre dernier, Emmanuel Microbe a tenté de rendre hommage au Maréchal, prétendu « vainqueur de Verdun », qui, plus tard, a opéré des « choix funestes » au point d’être frappé d’indignité nationale (d’où la bourde inqualifiable du Brigitte’s husband). Sans doute, Jupiter a-t-il été influencé par « notre » état-major, traditionnellement moins sensible aux sirènes gaullistes qu’à celles de Philippe Putain ou de l’OAS – d’autant qu’il est désormais empêtré dans une guerre sans fin contre les djihadistes sur deux continents (et demi), fournissant au passage quelques inquiétants troublions retraités et identitaires, adeptes du survivalisme.

Il ne s’agit point ici d’évoquer l’inspiration, un La Fontaine rendant hommage à Ésope, un Gainsbourg « mélodiant » Chopin ou un Brel dont « Amsterdam » rappelerait un vieux chant irlandais (« Since Greybeadrs Informe Us That Youth Will Decay »), lui-même dérivé d’un air que l’on dit composé par Henri VIII himself et réarrangé par un certain Beethoven… La culture est palimpseste.

Non, ici, il s’agit plus que d’un vol, d’un odieux détournement. Je connais peu d’histoires aussi cruelles et dégueulasses que celle qui a frappé Casimir Oberfeld. Lequel a ainsi été tué deux fois mais aussi inhumé deux fois…

Kasimierz Jerzy Oberfeld voit le jour à Lódz, en Pologne, le 16 novembre 1903. Son père, Roman, est un banquier d’origine juive (bien qu’il ne fréquente guère la synagogue), dont la famille a fui les progroms tsaristes. Sa mère, Olga, est une femme de lettres protestante. Enfant turbulent, bientôt souffre-douleur de ses gentils petits camarades d’école, Casi (comme l’appeleront ses intimes) se montre, dans cette Pologne cosmopolite car maltraitée par l’Histoire, doué pour les langues – il parle bien sûr polonais, mais aussi français, russe et allemand – mais encore plus pour le piano. À 8 ans, il maîtrise une partie du répertoire de Franz Liszt et de Frédéric Chopin, ce qui n’est pas rien ! Étudiant à l’Institut de musique de Varsovie auprès de Zbigniew Drzewiecki, spécialiste de l’œuvre de l’ancien amoureux de George Sand, Casi part pour Paris. Capitale d’un pays qui, grâce à la Révolution française, a été le premier à donner la citoyenneté aux juifs et qui s’est étripé pour défendre l’honneur d’un obscur capitaine alsacien.

Roman espérait que son fils étudiât l’économie, mais c’est la musique qui a pris le pas. Inscrit au Conservatoire de Paris, Casi vit pleinement les Années folles, fréquentant notamment le salon de Mme Paul Clemenceau, belle-sœur du « Tigre », où il croise Albert Einstein ou Stefan Zweig, l’auteur le plus lu dans le monde. Habitant la Butte Montmartre, il devient stagiaire à la section des compositeurs de la Sacem dès octobre 1926. À l’époque, n’est pas compositeur qui veut. Il y a des règles, des examens à passer pour être adoubé par ses pairs.

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Après avoir publié à compte d’auteur, Casi connaît un premier succès avec « À Paname un soir », en 1929, chanté par Alibert et repris par l’immense Berthe Sylva. Bientôt il se lie d’amité avec le parolier Albert Willemetz. Ancien secrétaire de Georges Clemenceau (décidément…), il sera l’auteur de 3000 chansons. C’est le roi de l’opérette moderne et de la comédie musicale avant de devenir directeur de la Sacem. On lui doit, entre autres succès, « Mon homme » interprété par Mistinguett, « Dans la vie faut pas s’en faire » ou « Valentine », magnifiés par Maurice Chevalier, ancien amant de la Miss justement.

 

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Casi, qui francise à l’occasion son nom en adoptant comme pseudo Georges Grandchamp, triomphe avec l’opérette « la Pouponnière » en 1932. Il acquiert une vaste demeure à Saint-Cloud, où il fait venir ses parents. Puis c’est l’ascension. Il compose pour Joséphine Baker, Lucienne Boyer, Chevalier (bien sûr), Michel Simon, Arletty, la Miss et… Fernandel. Casi l’érudit collabore avec Arthur Honegger pour un film de Pabst « Salonique, nid d’espions ». (Bien avant Le Caire, cher à notre OSS 117…)

C’est sur le plateau d’un nanar du millionnaire Fernandel qu’il rencontre, en juillet 1938, Elisabeth Macalester de Donici, une jolie Roumaine à la voix d’ange, pianiste, danseuse et figurante. Peut-être convient-il de rappeler que la Roumanie sera l’alliée du IIIe Reich. Par surcroît, la famille de Lili est passablement antisémite, ce qui expliquera la suite.

C’est justement l’année de l’ascension de Hitler au pouvoir que Casi compose la musique du film « la Margoton du bataillon », qui devient une opérette-bouffe quatre ans plus tard. Tout le monde en adore le gai refrain. Au point de le piller… Frédo Gardoni en fait la chanson officielle du Tour de France de 1937, « la Fleur au guidon ». L’année suivante, Michel Emer et Georges Aubry s’en inspirent pour pondre « le Chant de l’avenir », chanson des amicales socialistes.

Casi ne s’en émeut guère, qui brille avec « Fric-Frac » ou « Francine », dont les paroles, chantées par Fernandel, pourfendent à équidistance Hitler et son allié Staline. Casi est amoureux, il veut un enfant.

Surviennent la guerre et la défaite éclair. Bientôt les lois antisémites du Maréchal Putain. Or, c’est un juif allemand, Rolf Marbot, alias Albrecht Marcuse, qui va une première fois assassiner Casimir, en permettant à André Montagard et Charles Courtioux de détourner, via les éditions musicales du « Ver luisant » (ça ne s’invente pas), « la Margoton du bataillon ». Chanté par Andrex, puis gravée pour Pathé par André Dassary avec ce qui reste de l’orchestre de Ray Ventura (parti, avec Henri Salvador, pour le Brésil, judéité oblige). « La Margoton » devient donc « Maréchal nous voilà », chantée pour la première fois à Saint-Étienne pour accueillir le partouzeur capitulard qui a fait « don de son corps à la France ».

La Sacem s’émeut de ce plagiat…

N’en déplaise au juif algérien Éric Zemmour, les parents de Casi sont assignés à résidence à Uzerche, en Corrèze. Dès octobre 1940, Vichy recense les juifs en zones libre ou occupée. Les israélistes français sont exclus des professions libérales, de la fonction publique, de la presse et du cinéma. Fernandel déjeune au Cercle allemand « parce que c’est bon », tout en protégeant Casi.

(Rappelons à Ricounet le zémourrien que 80 % des juifs en France ont été déportés par « notre » police nationale…)

Lili est à Genève, qu’elle quitte en septembre 1941 pour rejoindre à Cassis notre Casi. C’est dans cette ville balnéaire qu’ils conçoivent Grégoire, qui naîtra le 20 juin 1942, « de père inconnu » !

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Port de Cassis en 1940

Monsieur Granchamp a la chance de passer la frontière et d’aller à Genève à l’été 1943. Que n’y est-il resté ? Non, il a préféré partir pour Nice et les Studios Victorine, où il travaille avec Fernandel.

Les alliés ont débarqué en Sicile. Nice, sous occupation italienne, passe sous la coupe des nazis. Venant de Drancy, Alois Brunner en personne y pose ses bottes bien cirées et s’installe à l’hôtel « Excelsior ». Le futur conseiller de Hafez el-Assad est par le butin alléché : 25 000 frais « Youpins » l’attendent, dont Simone Veil et Serge Klarsfeld.

Le préfet du département avec l’aide d’une partie de l’Église avait fait recenser les « israélites » pour leur mieux venir en aide. Brunner profite du fichier. Fanfaronnant sur la promenade des Anglais en chantant « nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried », Casi est arrêté en décembre 1943. Les nazis étant des malandrins, il doit lui-même payer son voyage jusqu’à Drancy, 700 francs, soit l’équivalent de 330 pains ! Il n’y a pas de menu profit. Après quinze jours dans ce riant camp de transit, il est expédié à Auschwitz. Au débarquement du convoi, 500 « Untermenschen » sont immédiatement gazés. Casi a « la chance » de se voir tatoué le matricule 169899 sur l’avant-bras gauche. Il sera comme bien d’autres obligé d’écrire à ses parents que tout va bien, que le zyklon est une invention des alliés. Envoyez-moi un colis pour que les nazis le pillent aussitôt…

Mélomanes autant que voleurs, ces derniers aiment les marches militaires, qui angoissent encore plus les déportés. Casi joue du piano dans un théâtre-bordel quand il n’est pas confiné à la grosse caisse. Ach ! on sait s’amuser. Avant le film de Polanski, il devient le pianiste d’Auschwitz. Eh oui ! on sait s’amuser ! Les bourreaux apprécient ces petits « Youtres » qui jouent du violon. Pour les en remercier, ils ne répugnent pas à leur briser les doigts à coups de marteau ou de crosse de pistolet.

Cerise sur le gâteau de l’horreur, Casimir ne sait pas que ses parents ne sont plus à Uzerche, mais à quelques kilomètres de lui dans le terminal de Birkenau, en ce funeste mois de mai 1944. Ils n’auront même pas le temps d’être tatoués. Au moins auront-ils eu le plaisir d’entendre « le Beau Danuble bleu » en empruntant le « Judenrampe », antichambre des… chambres à gaz. Après Polanski, « Orange mécanique ».

Même sans Internet, les nouvelles circulent vite. Casimir a retrouvé la pêche pour le concert du… 6 juin 44.

Quelques semaines plus tard commencent les marches de la mort devant l’avancée soviétique. Il ne faut pas laisser de traces. Sur 60000 « marcheurs », 15000 survivront et avec quelles séquelles !

Casi, qui se trouvait un peu ventru, ne doit pas peser bien lourd. En haillons, confiné dans un wagon à bestiaux par un froid sibérien, le prince de la Sacem succombe le 24 janvier 1945. Son cadavre est jeté du train n° 90858, à 100 km de Prague.

Il n’est pas le seul, malheureusement. Un brave prêtre, le père Cecetka, fait ramasser les corps. Il sait que les suppliciés sont français. Sur leur tombe, dans un cimetière chrétien, il fait écrire ces célèbres vers de François Villon :

« Frères humains, qui après nous vivez

N’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

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L"hôtel Excelsior à Nice avant la guerre

Lili a longtemps rôdé autour de l’hôtel « Excelsior ». Elle finit par épouser l’amant de sa sœur, Olga, un Helvète répondant au doux nom de Paul Dunant. Oui, oui, admistrateur de la Croix-Rouge, il est bien le descendant d’Henri Dunant, créateur de cette institution humanitaire qui a parfois eu quelques complaisances envers les nazis et leurs camps. Grégoire a 6 ans quand sa mère se marie. Ce n’est qu’à 18 ans qu’il découvre l’existence de son père biologique. Mais ce n’est que trente et un ans plus tard qu’un test ADN prouvera sa filiation, lui permettant notamment de percevoir 25% des droits d’auteur de son père.

Casimir Oberfeld figure parmi les patronymes des 76000 juifs, dont 11000 enfants, déportés avec l’aval de Vichy.

Le 5 mai 2015, la Sacem inaugure un mur de la mémoire en hommage aux 84 sociétaires morts pour la France.

Le 29 juin 2016, en présence de quelques personnalités de la chanson françaises et de Grégoire, les restes de Casimir Oberfeld sont inhumés au cimetière de Montmartre, dans le carré de la Sacem. Casi repose non loin d’un autre juif qui a honoré la musique française de son génie, Jacob Offenbach.

Rolf Marbot a été président de la Sacem de 1956 à 1973.

André Dassary, « ténor à la voix d’or », a vendu des centaines de milliers de disques après guerre.

Chantant les louanges du Maréchal, « sauveur des Juifs », le révisionniste Éric Zemmour a récemment écoulé 300000 exemplaires de son dernier torchon tout en se payant le luxe d’être invité sur France Culture par Alain Finkielkraut.

Dont les parents, polonais, n’ont peut-être pas eu le temps d’être tatoués sur l’avant-bras…

P.S. : si vous voulez en savoir, lisez, de Jean-Pierre Guéno, « la Mélodie volée du Maréchal », aux éditions de l’Archipel. Entre autres choses, vous apprendrez que l’oncle de Grégoire, Hélvète collabo, comédien, juriste et journaliste, avait pour pseudonymes Soral et Dieudonné… Là encore, ça ne s’invente pas !

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28 novembre 2018

Jean de nos pays (Hansi and Johnny, 3e partie)

Les Français ont besoin d'une raclée.

Si les Prussiens l'emportent, la centralisation du pouvoir d'État

favorisera la centralisation de la classe ouvrière allemande. ”

Karl Marx (1870)

 

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, lors de la « Grande Guerre », ma grand-mère était munitionnette (d’où ses avant-bras musclés), et mon grand-père, un jeune syndicaliste révolutionnaire qui a tout fait pour échapper, en 1917, à la conscription. Or, je n’ai jamais entendu prononcer le mot « boche » à la maison. De la même façon flottait chez nous un parfum œcuménique : mon grand-père eut des amis anarchistes qui se sont évaporés au contact de la Tcheka dans ce qui allait devenir l’Union dite soviétique, dès le début des années 1920. Il savait que les communistes infiltraient la CGT pour en mieux chasser les libertaires et que bientôt leurs apparatchicks moscoutaires s’en prendraient à la CNT et au Poum en Espagne. Puis, vaincu de l’Histoire, il a voté communiste tout en défendant Léon Blum quand quelqu’un s’avisait de traiter celui-ci de « juif », avait dans notre bibliothèque le livre de Talès « la Commune de 1871 » préfacé par Léon Trotski. Et sans ambages a naturellement glissé dans l’urne son bulletin Mitterrand en mai 81.

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Jean Longuet

Pour m’être penché sur le dossier Johnny Longuet, j’ai la faiblesse de croire que l’attitude de ce socialiste minoritaire dès l’été 1914 ne fut peut-être pas étrangère à cette entente cordiale. En résistant à l’hystérie chauvine qui s’était emparée de la France au début de la Grande Boucherie, il permit que les gauches ne volassent pas complètement en éclats comme en Allemagne. Où un Hans Beimler eût peut-être affronté les armes à la main le petit-fils de Karl Marx.

Jaurès assassiné (au côté de Johnny d’ailleurs), l’opposition à la guerre est balayée. Rédacteur à la « Guerre sociale », organe de l’extrême gauche du parti socialiste, antiélectoraliste, Gustave Hervé, qui recommandait aux appelés de revolveriser leurs officiers, rejoint l’Union sacrée ! La CGT de Léon Jouhaux affirme : « Nous serons les soldats de la liberté » contre l’impérialisme néobismarckien et sa guerre de conquête. Le 4 août, le jour où l’on enterre Jaurès, les députés socialistes votent à l’unanimité les crédits de guerre. Le collectiviste Jules Guesde et le blanquiste Marcel Sembat entrent au gouvernement. La gauche invoque Valmy et Gambetta, le résistant de 1870.

Mais contrairement à une idée reçue, les pioupious savent que l’heure est grave et partent au front la mort dans l’âme plutôt que la fleur au fusil.

Inquiet par une certaine non-réactivité de la Grande-Bretagne, l’anglophile Johnny mise sur des conservateurs comme Winston Churchill, plutôt que sur le Labour, pour voler au secours de la France. Pour lui, l’Union sacrée ne signifie pas la haine du « Boche » mais la simple défense d’un territoire qui recevrait durant la guerre un milliard d’obus ! Gilles Candar écrit : « Longuet [dans « l’Humanité »] met en parallèle le sac de Louvain et le ravage du Palatinat par les troupes de Louis XIV pour condamner les excitations à la haine et au massacre des prisonniers allemands par la presse […]. Dans le même esprit, il relata l’anecdote contée par le “Vorwärts” d’une jeune fille française soignant un soldat allemand et écrivant à la fiancée de celui-ci, citée en exemple par le journal social-démocrate aux jeunes femmes allemandes. » Bientôt, Johnny militera pour que les soldats du Kaiser soient le mieux traités possible.

Dès le mois d’octobre 1914, lui et Renaudel, bien avant la conférence internationaliste de Zimmerwald, rencontrent, en secret et à Berne, les socialistes Kautsky et Bernstein. Ils croient encore à un sursaut pacifiste de leurs homologues allemands. Ils remettent le couvert, toujours à Berne, le 12 avril 1915. Ce sera leur ultime tentative…

Minoritaire, Longuet ne baisse les bras, qui s’inquiète déjà de l’annexion de l’Alsace-Lorraine – il faut consulter les populations, y compris germanophones –, de l’éclatement de l’Autriche-Hongrie, qui destabiliserait profondément la future Europe, de l’impérialisme tsariste, qui veut s’emparer du Bosphore, et s’indigne des massacres de masse des Arméniens.

En mai 1915, la fédération socialiste de Haute-Vienne exige de la direction de la SFIO qu’elle « tende une oreille attentive à toute tentative de paix, d’où qu’elle vienne ». Ne participent que deux cégétistes minoritaires, Merrheim et Bourderon, à la conférence de Zimmerwald, de septembre, à laquelle assistent 38 délégués de différents pays européens, dont Lénine – quant à Trotski, il sera un des rédacteurs du manifeste.

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L’Histoire a tourné pour Johnny. Cependant, député de Sceaux, il se préoccupe de ses mandants et accable notamment le ministre Albert Thomas de missives (« Vous allez me trouver bien rasant »). Il soutient les boulangères d’Arcueil-Cachan qui veulent un roulement des ouvriers boulangers au front, milite pour qu’on fournisse du tissu aux officiers pauvres, réclame une prime de 15 centimes pour les photograveurs et imprimeurs du service géographique des armées, réfléchit sur le sort des mutilés une fois la paix revenue : il faut leur garantir un emploi dans un service public ou une allocation d’État.

Petit à petit, sa position « centriste » gagne du terrain au sein de la SFIO. Johnny passe dans l’opposition en refusant d’adouber un nouveau cabinet Briand, en décembre 1916. Huit mois plus tard, les ministres socialistes quittent le gouvernement Clemenceau. En novembre triomphe le coup d’État bolchevique. La presse française voit en Lénine un agent du Kaiser (ce qui serait partiellement vrai puisque Vladimir Illich aurait rejoint dans son wagon blindé la Russie avec l’équivalent de six millions de dollars actuels en poche…). « Les Russes nous poignardent dans le dos ». La paix séparée de Brest-Litovsk de mars 1918 est perçue comme un « coup de folie » par la direction de la SFIO.

Très tôt inquiet quant au sort des prisonniers politiques dans la Russie nouvelle, Longuet est pourtant vu par l’Action française comme l’homme à abattre,  « l’ami des Boches », « le petit-fils à Gross-Papa », « l’ami de Lénine et de Trotski ».

Le 18 novembre 1919, à la Chambre, Longuet se lance dans un grand discours, lui qui en est avare, contre la ratification du Traité de Versailles, fécond de guerres à venir. Gilles Candar écrit : « La Librairie du Parti socialiste l’édita en brochure, sous le titre révélateur de la popularité croissante de la Révolution russe dans l’opinion militante, de “Contre la Paix impérialiste, pour la Russie révolutionnaire” » Brochure qui met en rage un Trotski n’appréciant guère le parallèle. Cependant pour Johnny, il s’agit de reconstruire l’Internationale mais dans un esprit démocratique et de respect des nations. La vague bolchevique qui entraîne aussi des anarchistes, des syndicalistes révolutionnaires, des socialistes de gauche balaie la « Vieille Maison ». Par 3208 voix contre 1022, lors du Congrès de Tours de décembre 1920, les socialistes adhèrent à la IIIe Internationale et créent la Section française de l’Internationale communiste, futur PCF.

Les bolcheviques français sauront se souvenir du petit-fils de Marx, ce « social-traître ». En 1936, il perd son siège de député face au maire stalinien de Bagneux. Il n’assiste au Front populaire qu’en tant que conseiller général du canton de Sceaux et maire de Châtenay-Malabry.

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Dès les années 1920, Johnny sort un peu de la vie politique nationale bien qu’il ait repris « le Populaire », fondé en mai 1916 par les dissidents de la fédération de Haute-Vienne. Il en fait un quotidien parisien du soir moins de deux ans plus tard. Un quotidien bientôt diffusé à 50 000 exemplaires (bien moins que « l’Humanité », passée aux mains des séides de Lénine). Dirigé aussi par Léon Blum et Paul Faure, « le Populaire » invente sa fête, à Garches, dès août 1919, préfigurant celle de « l’Humanité ».

Johnny commence à faire has-been avec ses montées au Mur des fédérés dans l’espoir de perpétuer les traditions de la gauche. Octobre rouge a vengé la Commune, voilà le modèle à suivre !

Alors, suivant l’exemple des socialistes autrichiens, Johnny s’illustre dans la gestion de sa bonne ville de Châtenay-Malabry, dont un de ses conseillers municipaux n’est autres que Jean Paulhan, animateur de la NRF. Élu premier édile en 1925, Longuet modernise la voirie, permet l’accès à l’eau courante et au gaz, organise l’enlèvement des ordures ménagères, réclame le prolongement de la ligne de Sceaux, développe les logements sociaux de la cité-jardin de la Butte-Rouge, crée des écoles, équipe la ville d’une piscine intercommunale et d’un stade. Inquiet par la montée du fascisme, il fait venir un certain Modigliani pour témoigner des ravages de la politique bientôt impérialiste du Duce.

Entre-temps, il préface d’innombrables ouvrages, où hommage est rendu à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, défend l’anarchiste Louis Lecoin, soutient Upton Sinclair et son « No pasarán ». Opposant discret mais de toujours, Johnny condamne la non-intervention en Espagne du gouvernement Léon Blum et cofonde, dès 1932, avec son fils Robert, la revue « Maghreb », qui milite pour les droits des peuples coloniaux à disposer d’eux-mêmes. Il est un des premiers à alerter sur les dangers des accords qui pourraient être signés à Munich. Sillonnant la France pour dénoncer la passivité devant le nazisme, il trouve la mort dans un accident de voiture, à Aix-en-Provence, le 11 septembre 1938, à l’âge de 62 ans. Dix-neuf jours plus tard les fameux accords infâmants sont paraphés.

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Johnny est inhumé auprès de son père, Charles, au Père-Lachaise. Robert les rejoindra en 1987 après une carrière de journaliste aux États-Unis émaillée d’une militance constante en faveur du Maroc et du FLN algérien.

Loin de mener le train de vie des Balkany, futurs parrains des Hauts-de-Seine justement, Jean laisse sa femme, Anita (son père était un admirateur de Garibaldi), dans la mouise et un pavillon toujours en location…

Petit-fils de Johnny, Karl-Jean Longuet (1904-1981) n’a pas vraiment fait de politique, bien qu’il ait été un grand résistant FFI après avoir travaillé au cinéma avec Alexandre Trauner et Louis Jouvet (excusez du peu). Sa passion, c’est la sculpture. Diplômé des Beaux-Arts, marié à la grande sculptrice non figurative Simone Boisecq (1922-1912), il travaille avec Brancusi dès 1948 et laisse une œuvre plus que consistante. Pour la Monnaie de Paris, il réalise notamment une médaille à l’effigie de son arrière-grand père Karl.

 

Exposition Karl-Jean Longuet et Simone Boisecq, De la sculpture à la cité rêvée - Eglise des Jacobins

Admiratif de l'oeuvre de Maillol et de Rodin, Karl-Jean Longuet montre un certain réalisme dans ses premières sculptures, aux volumes simples et monumentaux. La sculpture de Simone Boisecq, fascinée par les arts premiers et les paysages algérois et bretons de son enfance, se démarque à la fois de la description naturaliste, même simplifiée, et d'une abstraction purement géométrique.

http://www.officiel-galeries-musees.com

 

Simone et Karl-Jean ont eu deux filles, Frédérique, anthropologue, spécialiste du Caucase, et Anne, auteure d’essais sur la littérature et l’art.

Hans Beimler, emmasculé par la propagande de la RDA ; Jean Longuet, oublié des siens : les seules rues qui portent son nom se trouvent dans les villes de son ancienne circonscription. Deux dissidences. Un mutin et un héritier ne laissant qu’un maigre héritage, mais deux hommes de conviction quoi qu’on en pense. Après tout, ils ne sont pas si nombreux…

Après avoir échappé aux griffes de l’ours Staline, Johann Beimler, le fils de Hans, s’est réfugié au Mexique, où naît Hans Anthony, en juillet 1953, l’année de la mort du « Petit Père des peuples ». Il sera notamment le scénariste de la série « Fame » et de « Star Trek : The New Generation ».

Après tout, « Star Trek » ne répond-il pas lointainement aux Parisiens de la Commune « montant à l’assaut du ciel » ? Une formule épistolaire que l’on doit à un certain Karl Marx, grand-père de qui vous savez.

 

Bonus :

 

 Gilles Candar, Jean Longuet. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire, Rennes, PUR, 2007, 367 p.

 

Presses Universitaires de Rennes - Jean Longuet Un internationaliste à l'épreuve de l'histoire Gilles Candar

Petit-fils de Karl Marx, fils d'un communard proudhonien, neveu de Paul et Laura Lafargue, Jean Longuet est mêlé dès son plus jeune âge à la vie de la gauche politique et intellectuelle française comme à celle du socialisme international.

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  •  “Fame”