Avec accusé de déception

08 août 2017

Joana brasileira

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967) 

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je ne voudrais pas jouer les ambassadeurs d’Arménie en Suisse, à savoir Charles Aznav…, et entamer une nouvelle tournée d’adieu. Cependant la disparition de Jeanne Moreau, le 31 juillet dernier, m’oblige à ajourner mes vacances blogofériennes pour lui rendre hommage par le truchement de ma seconde « patrie », le Brésil.

Jeanne la Brésilienne, claro que sim !

« Quelle histoire » est un samba écrit par Antoine Duhamel (fils de Georges), le compositeur de la Nouvelle Vague (Baisers volés, Domicile conjugal, La Sirène du Mississippi, L’enfant sauvage, Pierrot le fou…).

« Ce soir, je ne suis pas farouche, prise au piège comme une mouche… »

Résultat :

Cet homme est là à mon réveil

Dehors il fait déjà soleil

Nous reprenons notre entretien

Ce n’est pas un théoricien

Quel est son nom, je n’en sais rien

Mais je crois qu’il est Brésilien

 

En 1973, Jeanne Moreau devient Joana francesa pour le film éponyme de Cacá (Carlos) Diegues. Nous sommes en octobre 1930, Jeanne est une tenancière de claque à São Paulo. Elle accepte la proposition du coronel Aureliano de partir s’installer avec lui dans sa plantation en ruine au fin fond du Nordeste, en ruine lui aussi.

Dans ce long métrage franco-brésilien, on aperçoit Pierre Cardin, qui fut le compagnon de Jeanne à la ville.

Cacá Diegues confie à Chico Buarque de Holanda l’écriture de la chanson « Joana francesa ». Si Francisco est auteur, compositeur, interprète, dramaturge, écrivain, il n’est pas acteur bien qu’il ait participé mais en jouant son propre rôle au film « Garota de Ipanema » au côté de Tom Jobim, Vinícius de Moraes, Nara Leão (qui reprendra d’ailleurs avec force talent « Joana francesa »).

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De retour d’exil volontaire en Italie, Chico va beaucoup écrire pour le cinéma, notamment « O que será » pour le film « Dona Flor e seus dois maridos » en livrant trois versions différentes de cette chanson qui sous la plume troubadouresque de Claude Nougaro deviendra « Tu verras ».

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Tout d'abord, Jeanne dans Les amants. Puis avec Pierre Cardin

Faux timide, Chico se rappelle comment il a présenté à Jeanne Moreau sa chanson, qu’elle accepta d’emblée. Lui était bouleversé : quand il parlait (en français) avec elle (il maîtrise admirablement notre langue même si à l’époque il n’habitait pas encore l’île Saint-Louis), il ne voyait que l’héroïne sulfureuse des « Amants » de Louis Malle, qui a troublé la fin de son adolescence bohème entre Rio et São Paulo.

Dans « Jeanne la Française », Chico mélange nos deux langues et son « acorda, acorda, acorda… » (« réveille-toi ») se métamorphose en « d’accord, d’accord, d’accord ».

Tu ris, tu mens trop
Tu pleures, tu meurs trop
Tu as le tropique dans le sang et sur la peau

Gémis de folie et de torpeur
Le jour se lève déjà
Réveille-toi, réveille-toi

Fais-moi mourir de rire
Parle-moi d’amour
Songes et mensonges
J’en sais long, je le sais par cœur

Gémis de plaisir et de terreur

Le jour se lève déjà

Réveille-toi, réveille-toi

Viens mouiller mon giron
Je vais te consoler
Viens, métis tout doux, danser dans mes bras

Viens, gamin, m’expliquer
Où se trouve ton soleil, ta braise

Qui m’a ensorcelée ?
La mer, marée, bateau
Tu as le parfum de l’alcool de canne et de la sueur

Gémis de paresse et de chaleur
Le jour se lève déjà
Réveille-toi, réveille-toi

 Jeanne :

Chico :


Son ami Orson Welles, avec qui Jeanne a notamment tourné « Falstaff » en 1965 et en anglais (la langue maternelle de sa mère), a beaucoup usé de pellicule au Brésil pendant la guerre. En 1942, il réalise « It’s All True », film documentaire inachevé et commandité indirectement par Washington, inquiet d’un éventuel rapprochement du Brésil de Vargas avec Hitler et Mussolini. Grand amateur de culture noire et de rhum blanc, Mister Welles a filmé le carnaval de Rio comme personne !

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Jeanne Moreau avec Orson Welles dans "Falstaff" source ici

Quand on demandait à Jeanne Moreau quelle était la plus belle scène d’amour fou au cinéma, elle répondait : « C’est dans le film d’Hitchcock “Notorious” (“les Enchaînés”). Ce fameux baiser, en fait une série de baisers entre Cary Grant et Ingrid Bergman, alors qu’ils sont en danger de mort tous les deux. Car c’est l’absence d’amour qui fait naître la peur. »

« Les enchaînés » se déroulent dans la Ville merveille, Rio de Janeiro, déjà nids d’espions nazis avant Jean Dujardin…

Jeanne Moreau, que la terre vous soit légère !

Sua vida foi linda…

 

Vous vivrez, jusqu’à la rentrée, une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus 

Rien que pour Elle et vous...

 

 

02 août 2017

Trois prolos, trois destins américains

 « Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

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Marcelle, Bruce Spingsteen avec sa soeur et Joe Hill

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais quand ma grand-tante Marcelle, fraîchement mariée à un soldat étatsunien, s’est installée dans la moiteur de la Floride, Joe Hill était déjà mort depuis au moins quatre ans.

Joe Hillström a été fusillé en novembre 1915.

Et puisque tout finit par des chansons dans nos francophones contrées, terminons la saison par un clin d’œil à la camarade Isabelle P. , qui aime le Boss, lequel chante dans la ville de Tampa, celle de ma grand-tante, « Joe Hill » d’Alfred Hayes et Earl Robinson (deux communistes orthodoxes ou presque chantant un anarchiste joyeux et souriant !).

« Joe Hill », un classique de la protest song, immortalisé notamment par Joan Baez à Woodstock.


Le vrai Joe Hill était lui-même un troubadour de la révolution sociale. Celle voulue par les wobblies, les militants libertaro-marxistes (ou non) des IWW, Industrial Workers of the World.

Marcelle, Bruce, Joe, trois prolos qui ont vécu leur rêve américain différemment.

  • Un rêve de femme au foyer libérée du travail à l’usine.
  • Un rêve de musique pour désennuyer ses contemporains (« Est-ce qu’un rêve est un mensonge s’il ne se réalise pas ? »).
  • Un rêve de société humaine (même si ça ne sera pas facile : « Je me console en me souvenant que le pire est encore à venir »).

En 1915, l’immigré suédois Joe Hillström est accusé du meurtre d’un commerçant à Salt Lake City, Utah. À l’époque, « grâce » à l’Espionage Act, les wobblies et socialistes sont assez vulnérables.

Sans preuves, Joe est condamné à mort.

Le verdict déclenche un immense mouvement populaire. Sa prison se retrouve gardée par des miliciens équipés de mitrailleuses. Salt Lake (50 000 habitants) est le théâtre d’une manifestation monstre. Partout dans le pays, ça branle dans le manche.

Du fond de son cachot, Joe conserve un solide sens de l’humour : « Je ne tiens pas à être retrouvé mort dans l’Utah. »

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Manuscrit original découvert en 2007 dans les archives du PC 

 Mon testament est facile à régler,

Puisqu’il n’y a rien à se partager.

Mes proches n’iront pas se plaindre en douce

« Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».

Mon corps ? Ah, si je pouvais choisir,

C’est en cendres qu’il faudrait le réduire,

Pour le laisser flotter au gré du vent

Qu’il aille se disperser dans un champ.

Peut-être quelque fleur fanée alors

Reviendra à la vie pour éclore encore.

Ce sont mes volontés dernières et ultimes.

Bonne chance à chacun d’entre vous.

 

Dans sa lettre d’adieu à Big Bill Haywood, un des fondateurs des IWW, il écrit ces deux fameuses phrases : « Don’t waste any time in mourning. Organize ! » « Ne perdez pas de temps en lamentations. Organisez-vous ! » Transformées en un slogan qui fera le tour du monde :

 

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« Don’t mourn, organize ! »

Après cet « assassinat légal », de secondes funérailles sont organisées à Chicago. Ce sont les plus importantes jamais vues dans tout le mouvement ouvrier étatsunien.

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Funérailles de Joe Hill

Les cendres de Joe sont réparties dans de petites enveloppes distribuées à des militants libertaires à travers le pays mais aussi le monde… Franklin Rosemont écrit : « Le 1er Mai 1916, selon les dernières volontés de Joe, ses cendres sont dispersées au gré du vent aux quatre coins de la planète. »

I never died, says he 

Joe Hill, c’est un peu un deuil sans fin et heureusement pour les vivants !

Même dans son pays d’origine, il n’est pas oublié. En 1979, la Suède fait imprimer des timbres-poste commémoratifs. (Ce qui n’empêchera pas les néonazis locaux de faire sauter sa maison natale à Gävle, vingt ans plus tard.)

En 1980, Thomas Babe lui consacre une pièce de théâtre, « Salt Lake City Skyline », représentée à Broadway. Quatre ans plus tard, une pétition qui recueille des milliers de signatures est présentée au gouverneur de l’Utah. Pas de réhabilitation car « l’affaire n’était pas claire ».

En attendant, Joe a été clairement fusillé.

En 1985, Carlos Cortez organise une exposition itinérante : « Wobbly, 80 ans d’art rebelle », où l’on peut voir pour la première fois les dessins de Joe.

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Torrent (antérieur à 1902)

La biographie que Gibbs Smith consacre au barde wobbly en 1969 est un succès. Quant au « Joe Hill » de John McDermott, c’est carrément un best-seller.

Le cinéma ne l’a pas non plus oublié. Bo Widerberg sort en 1971 un film sur le martyr de Salt Lake qui représente la Suède au Festival de Cannes.

En 1970, John Lennon chante « A Working Class Hero is something to be » :

 

There’s room at the top they are telling you still

Ils ne cessent de te dire qu’il y a de la place en haut

But first you must learn how to smile as you kill

Mais tu dois d'abord apprendre à sourire en tuant

If you want to be like the folks on the hill

Si tu veux ressembler aux gens sur la colline

En juin 1985, par exemple, Bruce profite de sa tournée européenne pour remettre un chèque de 10 000 dollars à Mme Peycelon, adjointe au maire de Saint-Étienne, en faveur des chômeurs de la ville. Dans un même élan, il offre 20 000 livres aux femmes des mineurs en grève, ce qui lui vaut d’encourir les foudres de Margaret Thatcher.

Met avis que le petit-fils de Marcelle n’aurait pas signé la pétition susmentionnée ni soutenu la plus longue grève jamais vue en Angleterre. Officier dans la Navy, Joey a participé à la guerre du Vietnam.

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Joey, 

Quel était son rêve d'enfant américain ? ...

 

Guerre à laquelle le Boss et sa band of brothers ont échappé en se faisant copieusement réformer. Un rocker a autre chose à faire que d’aller tuer des « yellow men », even though he was BORN IN THE USA.

Hymne des vétérans antiguerre.

Il y a quelques mois, Bruce était sur un yacht avec Barak Obama. Comment empêcher l’arrivée de Mickey Trump à la Maison blanche ?

Les politiciens aiment bien s’afficher à ses côtés. C’est un héros de la classe ouvrière du New Jersey qui « vit tout en haut en regardant en bas », une star anonyme et dépressive qui n’est pas absente aux autres.

Bruce a dénoncé les crimes raciaux au prix de se faire inquiéter par certains policiers radicalisés.

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La chanson « Forty-one shots » nous rappelle la mort d’Amadou Diallo, abattu, en février 1999, par quatre policiers du Bronx qui, alors qu’il sortait son portefeuille, ont pris ce dernier pour une arme. Quarante et une balles tirées. Dix-neuf ont atteint le jeune immigré guinéen…

Ma grand-tante Marcelle, paix à son âme, s’est plutôt bien intégrée à la société sudiste. Elle se vantait d’accueillir de braves « Négresses » qui, contre quelques dollars, se tapaient les lessives à la main.

Elles demeuraient dans le coton, en sommes.

Vérité en deçà du XIIIe arrondissement, erreur au-delà…

Ah oui ! les IWW étaient le seul syndicat à accepter à hauteur d’homme des descendants d’esclaves. C’est peut-être pour cela que « Joe Hill » est une manière de gospel.

Bonnes vacances !

À l’époque de Joe Hill et de Marcelle Fischer, les prolos n’en avaient pas.

Les paroles, avant d’écouter the Boss ?

I dreamed I saw Joe Hill last night

J’ai rêvé avoir vu Joe Hill la nuit dernière

Alive as you and me

Vivant comme vous et moi

Says I “But Joe, you’re ten years dead”

J’ai dit “Mais Joe, tu es mort il y a dix ans”

“I never died” says he

“Je ne suis jamais mort” a-t-il répondu

 °

In Salt Lake, Joe, says I to him

À Salt Lake, Joe, lui dis-je

Him standing by my bed

Lui debout près de mon lit


They framed you on a murder charge

Ils t’ont fait tomber pour une affaire de meurtre


Says Joe, but I ain’t dead

Joe a dit “Mais je ne suis pas mort”

° 

“The copper bosses killed you, Joe

“Les patrons du cuivre t’ont tué

They shot you, Joe” says I

Ils t’ont abattu ” ai-je dit

“Takes more than guns to kill a man”

“Il faut plus que des armes pour tuer un homme”

Says Joe “I didn’t die”

Joe a dit “Je ne suis pas mort” 

 °

And standing there as big as life

Se tenant là, comme plein de vie

And smiling with his eyes

Et souriant avec ses yeux

Says Joe “What they can never kill

Joe a dit “Ce qu’ils ne pourront jamais tuer

Went on to organize”

A continué à s’organiser”

° 

“Joe Hill ain’t dead” he says to me

“Joe Hill n’est pas mort

“Joe ain’t never died

“Joe Hill n’est jamais mort

Where workingmen are out on strike

Quand les travailleurs se mettent en grève

Joe Hill is at their side”

Joe Hill est à leur côté”

° 

From San Diego up to Maine

De San Diego jusque dans le Maine

In every mine and mill,

Dans toutes les mines et les usines

Where workers strike and organize”

Où des travailleurs font grève et s’unissent

Says he “you’ll find Joe Hill”

Il dit “vous trouverez Joe Hill” […]

 

(Il existe plusieurs versions du texte.
Bruce ne chante pas exactement celle-ci…)

 

Place au Boss !

 

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

 

Bonus 

À écouter en pot-de-cast sur France Culture :

"Est-ce qu'un rêve est un mensonge s'il ne se réalise pas ?"

C'est un vers tiré de la chanson The River. Un fondement à tous ses textes et une question posée depuis longtemps au rêve américain. Mais depuis le 11 septembre 2001, Springsteen est entrée dans l'arène politique, comme s'il n'avait plus le choix.

https://www.franceculture.fr


 et Mam'zelle Pirate ne peut pas s'empêcher de mettre son grain de sel et de vous mettre cette chanson que Reagan a tenté de s'appropier. Le Boss l'a sommé d'arrêter ça tout de suite ! Il a baissé les yeux le répubicain... 

Les paroles, histoire de lever toute ambiguïté sont par ici.

 

 

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27 juillet 2017

“Moi ici, j’ai pris mon PARTI des brimades, mon camarade*”

 « Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la révolution d’Octobre, qui a eu lieu en novembre (selon notre calendrier grégorien), a peut-être bien débuté en juillet. Et je n’écris pas cela parce que le Gouvernement provisoire avait ouvert la chasse aux bolcheviques : on disait Lénine agent du Kaiser. On verrait Illitch Oulianov s’enfuir en Finlande.

Non, je pensais plutôt à Maria Spiridonova, leader des socialistes-révolutionnaires, très populaires dans les campagnes russes.

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Maria Spiridonova seule, avec d'autres femmes révolutionnaires et en prison

Quand Maria apprend que le 12 juillet que la peine de mort a été rétablie pour les crimes militaires, « l’Ange féminin de la vengeance » entame une violente campagne contre ce « meurtre judiciaire organisé », l’abolition de la peine capitale ayant toujours été pour les S-R un enjeu primordial. Les militaires S-R ruent dans les brancards, Maria est arrêtée, son parti lâche Kerenski et se rapproche des bolcheviques. On connaît la suite, les S-R de gauche gouverneront un temps avec les séides de Lénine.

Pas mal pour une hystérique. Eh oui ! c’est ainsi que Lénine la qualifiera. En général, quiconque ne pense pas comme lui est forcément un déviant. « L’hystérie est le symptôme de l’impuissance petite-bourgeoise braillarde, qui refuse la discipline et gesticule au lieu de marcher au pas de l’oie de la loi du parti », écrit Dominique Colas dans « le Léninisme » (PUF, 1982), petit livre rouge indispensable pour comprendre une des grandes tragédies du XXe siècle.

lénine puf Colas la terreur sous Lénine

En attendant, constatons avec Jacques Baynac, auteur notamment de « la Terreur sous Lénine » (Le Sagittaire, 1975), que la Camarde n’a pas chômé sous le régime bolchevique. Bien sûr, Lénine n’a pas inventé la violence venue d’en bas et des « blancs » aussi, mais a appelé de ses vœux l’ensauvagement de la société : « Les terroristes vont nous prendre pour des chiffes molles. Il faut encourager l’énergie et la nature de masse de la terreur. »

Deux mois après le coup d’État bolchevique est promulgué le décret – tenu sept ans secret – portant création de la vétchéka (Commission extraordinaire panrusse), la Tchéka, « institution autocréatrice, précise Dominique Colas, car elle crée l’ennemi à détruire ». Le premier camp de concentration ouvre en août 1918 grâce à Trotski. On en dénombrera 56 quatre ans plus tard. Les 30 000 tchékistes que compte « la patrie du socialisme » en abattent, des basses-œuvres. Si la Révolution de 1905 a fait aux alentours de 20 000 morts, la terreur rouge déclenchée par Lénine en fera cinquante fois plus. Jacques Baynac écrit : « La terreur a officiellement duré dix-neuf mois et demi (septembre 1918-15 janvier 1920), ce qui donne une moyenne annuelle de 1,5 million de morts. Si l’on voulait polémiquer, on pourrait affirmer que sous Lénine l’intensité de la terreur était le double de celle régnant sous Staline “en vitesse de croisière”. »

Pour Lénine, ceux qui critiquent la Tchéka légitiment son existence. Et puis un bon communiste est un bon tchékiste.

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Gabriel Miasnikov, Alexander Chliapnikov et Georgi Plekhanov

Après les « blancs », les mencheviks, les anarchistes, les S-R de gauche, les marins de Kronstadt, les cosaques makhnovistes, les léninistes s’en prennent aux bolcheviques dissidents, à commencer par ceux de l’Opposition ouvrière : Miasnikov, « le seul grand dirigeant bolchevik à disposer d’une authentique expérience du travail ouvrier en usine » (dixit Marc Ferro) a, en 1921, l’outrecuidance de réclamer la liberté de la presse « depuis les monarchistes jusqu’aux anarchistes».

Puis ce sera le tour de Chliapnikov, toujours de l’Opposition, qui prône l’affermissement de la démocratie par un accroissement du pouvoir des syndicats face au Parti. En mars 1921, au Xe Congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe, il taquine Lénine qui se lamente sur la quasi-disparition de la classe ouvrière pendant la guerre civile : « Eh bien, camarade Lénine, je vous félicite d’exercer le pouvoir au nom d’une classe qui n’existe pas ! »

Qu’importe puisque la classe ne peut exister sans le parti. Et puis Lénine n’a-t-il pas inventé la post-vérité ?

« La vérité léniniste, écrit Colas, dépend non de l’adéquation de l’énoncé avec le réel, mais de la position de classe de l’énonciateur. »

Prenez l’exemple d’un ouvrier russe antisémite (et il y en avait !). Incarnation du prolétariat, Vladimir Illitch répond au déviant qui prétend qu’un ouvrier peut détester les juifs qu’il divague. Un vrai ouvrier, un ouvrier de la grande industrie (les autres comptent moins), ne peut être que procommuniste. Or les bolcheviques ne sont pas antisémites (et pour cause !). Donc le prolo qui hait les juifs ne peut être qu’un « élément retardé », qu’il faudra bien rééduquer.

« L’histoire du mouvement communiste est [donc] l’histoire d’une série de purges », écrit Dominique Colas. Pour lui, « le stalinisme n’est que la prolongation du léninisme sans coupures essentielles », « une variante pas une déviation ». Oh ! bien sûr Lénine n’a pas toujours été léniniste. Si vous lisez le petit livre rouge de Colas, vous goûterez le passage où, amoureux dépité de Plekhanov (le grand gourou de la « science » marxiste russe) Vladimir, en août 1900 à Genève, tue le père et devient un monstre froid au cœur d’airain comme Plekhanov l'était.

N’aimer personne, ne faire aucune concession, c’est ainsi qu’on se fait aimer.

En 1904, un jeune socialiste à l’épaisse tignasse, assimile Lénine à un Robespierre moderne (personnellement, j’aurais quelques réserves…).

« La méthode [des jacobins] était de guillotiner les moindres déviations, la nôtre est de dépasser théoriquement et politiquement les divergences. Ils coupaient les têtes, nous y insufflons la conscience de classe.

Les jacobins enfonçaient entre eux et le modérantisme le couperet de la guillotine. La logique du mouvement de classe allait contre eux, et ils s’efforçaient de la décapiter. Folie : cette hydre avait toujours plus de têtes […]. Les jacobins se “purifiaient” en s’affaiblissant. La guillotine n’était que l’instrument mécanique de leur suicide politique.

[Entre les sociaux-démocrates et les jacobins] deux mondes, deux doctrines, deux tactiques, deux mentalités, séparés par un abîme...

Il ne fait aucun doute que tout le mouvement international du prolétariat dans son ensemble serait accusé par le tribunal révolutionnaire [de Lénine] de modérantisme, et la tête léonine de Marx serait la première à tomber sous le couteau de la guillotine. »

Ce jeune menchevik n’est autre que… Trotski en personne !

(Comme quoi, y en a qui se radicalisent en vieillissant…)

 troski

Alors que nous enseigne Dominique Colas du léninisme ?

(Attention les connexions neuronales vont chauffer !)

Le parti léniniste est un dispositif producteur d’hystérie.

Un cri ne dit rien. L’hystérique est celui qui conteste le maître.

L’hystérique est celui qui ne succombe pas ou plus à l’hypnotiseur Lénine.

Un vrai révolutionnaire n’a ni états d’âme ni sentiments.

Les opposants n’ont aucune valeur.

Toute parole qui ne répète pas celle de Lénine est nulle, vidée de sens, à jamais exilée de la réalité.

Lénine constitue le prolétariat : « Il serait fou celui qui parlerait à Dieu au nom de Dieu. »

(My godness, on dirait du Orwell !)

La politique est une affaire de forces et non de phrases.

La force seule peut résoudre les grands problèmes historiques.

La guerre civile est non seulement inéluctable mais désirable.

Le mépris de la mort doit se répandre parmi les masses et assurer la victoire.

Le parti n’est pas un club de discussion.

Le parti n’est pas le produit de la classe mais la classe est le produit du parti démiurge. Le prolétariat n’est rien sans le parti.

Le vrai prolétariat vient de la grande industrie urbaine. Le modèle est l’usine qui a su discipliner le prolétaire. Avec la gestion socialiste, le progrès capitaliste battra son plein d’autant plus que les syndicats, militarisés (par Trotski), ne seront plus un frein à la production. Contre le « Nègre hystérique qui refuse la discipline allemande propre à la fabrique », Lénine tranche : « Quand j’entends dire ici qu’on peut parvenir au socialisme sans se mettre à l’école de la bourgeoisie, je sais que cette psychologie est celle d’un habitant de l’Afrique centrale.»

Le pouvoir des soviets est celui d’une ombre. En juin 1917, il affirme ceci : « Nous ne préconiserons pas le moins du monde le passage humoristique des chemins de fer aux mains des cheminots et des tanneries aux mains des tanneurs. Mais nous affirmons le principe de contrôle ouvrier. » C’est-à-dire le contrôle d’un parti dont les militants ont abdiqué de leur volonté personnelle, et dont le modèle est l’armée Rouge triomphante de la guerre civile, voire la Tchéka. (On y revient.)

« L’exigence du contrôle associée à celles de la surveillance, de l’enregistrement, de la comptabilité, définit le mode de gestion de la vie sociale que Lénine veut développer. Progressivement, la liberté de critique signifie “la liberté de défendre le capitalisme” ».

L’appartenance de classe est à soi seule suffisante pour déterminer si un individu est coupable.

L’état de droit est aboli, ainsi que toute contestation.

« La révolution léniniste qui érige le parti en seul agent légitime de l’histoire réduit le prolétariat et toute la population au statut d’appendice manipulés par des appareils bureaucratiques, terrorisés par des organes policiers, écrasés par la force armée, quand ils cherchent à s’auto-organiser. »

« Si le léninisme est presque insaisissable, c’est moins parce qu’il est subtil et profond que parce qu’il force en permanence à réfléchir à côté, si bien qu’il piège par un style de pensée et d’action qui se joue de lui-même, au prétexte de la dialectique, non pas dans une dérision burlesque, mais dans une perversion tragique. »

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Lénine en 1923

Le hic est que le parti sécrète une violence que personne ne peut maîtriser. Hémiplégique, Lénine devient à son tour hystérique. Au Kremlin, on ne lui obéit plus. Il ne maîtrise plus ses nerfs. Pis, son «merveilleux Géorgien», dont il s’est servi contre « les fripouilles du Bund » (parti socialiste du grand Yiddishland), fait preuve de brutalité (grubost’) à l’égard de sa femme, Nadejda Kroupskaïa. Staline est son nouveau Plékhanov. La boucle est bouclée.

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Lénine et Staline

Dominique Colas et Jacques Baynac ont écrit les livres susnommés avant la chute du mur de Berlin. Et arrivent à des conclusions fort similaires.

Attention les neurones vont de nouveau s'agiter... (dixit mam'zelle Pirate)

Colas : « La victoire du léninisme est la défaite des idéaux de la Révolution française et de la Commune de Paris : plus de droits, ni pour l’homme, ni pour le citoyen, ni pour le travailleur, et pas même pour les adhérents du parti, mais seulement pour le parti en tant qu’institution monopolisant la politique. »

Baynac : « Lénine n’est pas marxiste. Il n’a pas, comme on l’a souvent affirmé, russifié le marxisme. Ce qu’il a russifié, c’est le modèle lassallien, c’est le modèle social-démocrate allemand, c’est la conception idéologique réformiste. »

Arrêtée après le putsch manqué de juillet 1918 contre la dictature bolchevique, Maria finira folle pour de bon en hôpital psychiatrique. Enfin presque… En septembre 1941, devant l’avancée nazie, les détenus de la prison d’Orel sont évacués. Elle non, qui est exécutée sur place.

 

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus musical  

* Vers extrait de la chanson de Charles Aznavour “Camarade”. Écoutez bien les paroles aux rimes en « ade »…


Ah oui ! Un autre ver troublant :

« J’ai appris qu’ils t’ont donné une ambassade

Quelque part à Caracas ou à Belgrade »

C’est vrai qu’entre les rouge-brun serbes et la mafia chaviste chère à nos « Insoumis » bolivariens valets de la dictature cubaine, ça interpelle au niveau du heureusement pas vécu.

21 juillet 2017

London contre Barnum

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

tout le monde la connait_001 jack et son chien_001

 

Sa photo la plus populaire, prise par sa compagne, Charmian, sur le “Roamer” en 1914. (en premier)

Jack, 9 ou 10 ans, et son chien (en second)

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais quand j’ai vu certains films produits par Disney d’après des romans de Jack London, j’ai ri jaune. Comment cette entreprise créée par un mouchard du FBI doublé d’un raciste patenté pourrait-elle adapter honnêtement une œuvre de Jack le Rouge, le candidat du Parti ouvrier socialiste à la municipalité d’Oakland ?

Gilles Deleuze a dit: « On écrit pour être autre chose ». Jack a par exemple écrit pour être un chien.

Porté à l’écran pour Disney et par Randal Kleiser, en 1991, « Croc-Blanc » n’est plus un roman social mais une bluette pour « Trente Millions d’amis ». D’ailleurs, oublié le passage où White Fang (Croc-Blanc) défend son maître, un humain digne de ce nom, contre un cambrioleur… un pauvre hère que la misère a poussé au vol. Les (presque-)sans-dents seront-ils toujours condamnés à s’affronter ?

“White Fang knew the law well: to oppress the weak and obey the strong.”

Le personnage et sa pensée sont un peu trop riches et contrastés pour Hollywood.

Jack était un authentique prolo, un peu pilleur d’huîtres, un peu chercheur d’or, mais surtout un écrivain du réel nourri par les lectures de Marx et Spencer (jeu de mots), Darwin, Kipling…

DIEU ROUGE HISTOIRE DE BOXE COUV LE TALON DE FER COUV

C’était un révolutionnaire qui aimait bien l’argent, un hobo devenu propriétaire de ranch servi par quatre domestiques, un suprématiste blanc (à cause du brave Rudyard) qui écrivait des nouvelles antiracistes et anticolonialistes comme « le Dieu rouge », un boxeur qui picolait, un internationaliste favorable à l’entrée en guerre de son pays au côté de l’Angleterre, un loup des mers… piètre marin, un camarade qui prédit l’avènement du fascisme dans son terrible « Talon de fer » (1908), un forçat de la Remington (pas un jour sans mille mots couchés sur le papier) qui fit entrer ce qui n’était pas du tout considéré comme le « noble art » dans la littérature.

D’ailleurs, il y a prescription, le seul vol que j’ai commis dans ma vie fut celui du recueil « Histoires de boxe »… Je vous en reparlerai un jour, non pas de mon larcin, mais de la boxe, métaphore jack-londonienne de la lutte des classes.

Ce mois-ci, sur la couverture d’un mensuel ruraliste, j’ai pu lire « Dernier tour de piste pour les animaux de cirque ? ». À l’intérieur une apologie des dresseurs de bêtes fauves et autres éléphants, une plaidoirie pour la conservation des delphinariums menacés par le décret de la méchante Ségolène interdisant la reproduction en captivité des cétacés. Bref, on n’est plus chez soi, on est gouvernés par des bobos qui ne font rien qu’à nous gâcher nos petits plaisirs…

circus bis Ours,_Luchon,_septembre_1900

 

Numéro de cirque en premier puis un montreur d'ours à Luchon en 1900 à droite

Même aux États-Unis, Barnum a dû baisser le rideau à cause des « extrémistes de la cause animale » qui n’aimaient pas voir des pachydermes faire l’équilibre sur un podium…

L’autre jour, sur les ondes de ma radio préférée, j’écoutais Alexandre Romanès, patron gitan du cirque éponyme, se réjouir de la disparition des animaux sauvages de la piste cendrée. « Ce n’est pas une tradition circassienne. Mis à part les chevaux, il n’y a jamais eu d’animaux au cirque. »

D’aucuns objecteront : oui, mais les montreurs d’ours. Était-ce du cirque d’abord ?

La chose relevait du politico-religieux. L’Église voyait en l’ours, animal qui marche à l’occasion, un suppôt de Satan. Il était alors en Europe le roi des animaux. La papauté voulut qu’on le fît tomber en disgrâce et encouragea à le ridiculiser. Il convient de relire, de Michel Pastoureau, « l’Ours : histoire d’un roi déchu » (Seuil, 2007).

D’ailleurs, pour qu’un ours danse, il faut lui brûler les pieds.

Car, on ne nous a pas tout dit, le dressage est une forme de torture.

« Je suis quelqu’un qui a vraiment vécu la vie et à une rude école, et partout j’ai pu constater que l’homme dépassait la mesure raisonnable en méchanceté et en barbarie. […] Eh bien ! rien ne m’a jamais autant indigné et dégoûté que ces bêtes sans défense qui, devant un public amusé et battant des mains, exécutent les malheureux tours que leur a enseignés la torture. »

Quelle est cette saloperie de bobo qui ainsi s’exprime ?

Vous l’aurez deviné, Jack le fils du loup ! Qui avait certes moult défauts mais pas celui, rédhibitoire, d’être bobo.

Eh oui ! ce chasseur de canard – il les dévorait quasi crus au crépuscule de sa courte vie, il mourut à 40 ans… – tonna contre l’exploitation des animaux sauvages dans les cirques et la tauromachie !

appel de la foret jerry mickael

Dans son admirable « Jack London » (Prix Goncourt de la Biographie Edmonde Charles-Roux), Jennifer Lesieur nous rappelle qu’il a « commis » « Michaël, chien de cirque » : « Il décrit sans complaisance les coulisses des cirques et des numéros d’animaux savants, qu’il abhorre. Torture n’est pas un mot trop fort pour qualifier les sévices infligés par Harris Collins, propriétaire de l’école animalière de Cedarwild, une “université de la douleur” sur laquelle il règne par la terreur. Collins se réjouit de la duplicité du public : “Heureusement pour nous – et pour nos estomacs –, les gens n’ont aucune idée de ce qui se passe en coulisse. Si les choses se savaient, tous nos numéros seraient interdits, et il ne nous resterait plus qu’à chercher du travail ailleurs.” Hannibal, le lion, est roué de coups de manche à balai ; on électrifie la cage de ceux qui sont trop vieux ou trop fatigués pour bondir encore ; un ours s’automutile pour se débarrasser des anneaux de métal qu’on lui attache. »

L’auteur de « l’Appel de la forêt » (1903) sort le fouet : « Un animal savant est brisé. Il faut que quelque chose se brise véritablement, chez l’animal sauvage, pour qu’il accepte de se livrer à des numéros de cirque en présence d’un public. »

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Caricature de ses derniers romans, “Jerry, chien des îles” et “Michaël, chien de cirque”.

Et Jennifer Lesieur d’ajouter : « “Jerry, chien des îles” et “Michaël, chien de cirque” paraîtront en 1917, l’année suivant la mort de London. […] Les brutalités infligées à Michael contribuent à la création de centaines de sociétés protectrices des animaux, certaines baptisées “clubs Jack London”, répondant au souhait formulé par l’écrivain… »

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Jack à côté de son étalon préféré, Newadd Hillside.

Ce socialiste qui se fit l’avocat de (presque) toutes les souffrances a cette phrase : « L’étude de la cruauté envers les animaux constitue une véritable branche de la sociologie, car les animaux sont essentiellement un facteur constitutif de notre civilisation ; et les torts de l’homme envers les animaux doivent être attribués précisément aux mêmes causes que ceux infligés à l’homme par l’homme

Neurologue, psychiatre, éthologue et psychanalyste, Boris Cyrulnik, qu’on ne présente plus, lui répond du fond d’autres souffrances : « Le jour où les humains comprendront qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires… »

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus 

 

Quand j’étais enfant, je regardais bien sûr “Flipper le dauphin. Le brave cétacé terrassait requins et caïmans pour protéger sa famille humaine. J’étais loin de me douter qu’en 88 épisodes, la production avait tué cinq dauphins. Morts de stress, de tristesse… Ce n’est pas non plus un hasard si beaucoup de dresseurs finissent, dégoûtés, par démissionner et “donner un autre élan à leur carrière”…

Interview de Richard O'Barry

Voir une reconstitution dans ce reportage de l'émission Mystères diffusée sur TF1 ]. Pierre : La série Flipper a projeté une certaine image des dauphins. Comment décririez-vous cette image qui a mené à une véritable " dauphin-mania ", si je puis employer ce terme, durant les années 60 ?

http://www.blog-les-dauphins.com

À voir sur Arte, le jeudi 27 juillet à 9h40 ou en replay jusqu’au 17 août : “La Souffrance pour seul avenir”, les bélugas et leur marchandisation

Les trois journalistes et plongeuses russes Gaya, Tanya et Julia ont une passion commune : nager en apnée aux côtés de baleines et de dauphins en liberté. Emues par une lettre ouverte adressée par Kim Basinger au président Vladimir Poutine condamnant l'importation de bélugas vivants aux Etats-Unis, toutes trois décident de se pencher sur la question controversée du commerce international des cétacés. Au fil de leur enquête, elles dévoilent les coulisses sordides d'un marché lucratif, à mille lieues de ce qui est montré au public lors des spectacles aquatiques. Des images inédites exposent les impitoyables méthodes employées pour capturer les animaux, et les conséquences de mauvais traitements qui leur sont infligés tout au long de leur détention.

Les bélugas et leur marchandisation - La souffrance pour seul avenir | ARTE+7

Une plongée dans les coulisses sordides du commerce mondial des bélugas. Au fil de cette enquête, on découvre les méthodes impitoyables employées pour capturer les cétacés, et les conséquences des mauvais traitements qui leur sont infligés tout au long de leur détention.

http://www.arte.tv

Dans « Le jour se lève », de Marcel Carné (1939), Valentin est dresseur de chiens, fisqueux, génialement odieux. Il est interprété par un Jules Berry au sommet de son art. Celui qui torture les petits chiens pour en faire des bêtes de cabaret sera occis par François (Jean Gabin).

 

 

17 juillet 2017

En Amapá, on n’est plus chez soi ! (Seconde partie en Counani)

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

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source ici

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais les hommes politiques français et brésiliens, en tête Lula (récemment condamné à neuf ans et demi de prison pour corruption) et Sarkozy (pas encore embastillé), n’ont pas été à la hauteur de tonton Georges : « Il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure… »

En effet, si je retournais avec Eugène en Counani, je n’essaierais pas d’emprunter ce fameux pont qui enjambe l’Oyapock, reliant le Brésil à l’Union européenne. Un pont de 378 mètres à 50 millions d’euros qui, vingt ans après la décision de sa création par les présidents Jacques Chirac et Fernando Henrique Cardoso, a failli être inauguré par Ségolène Royal en mars dernier…

 Bah  non ! nous irions « chez nous » en pirogue comme tout le petit peuple de l’Oyapock. Eh oui ! « chez nous » ! En Counani, voyons !

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source :

Et nous aurions dorénavant une pensée pour notre camarade communeux et néanmoins géographe Élisée Reclus et le cryptarque Jules Gros, président à vie de la République de Counani.

Aujourd’hui un pont kafkaïen, hier un président ubuesque…

Nicolas Sarkozy, ce sera le Fouquet’s. Jules Gros, c’est le Véfour. Membre de la Société de géographie, chroniqueur au « Petit Journal », conseiller municipal de Vanves, ce « colosse aux jambes courtes et à la voix de grenouille », pour reprendre le description de Jean Galmot, futur député de Guyane, y fait lors d’un dîner la connaissance de Paul Quartier, ancien horloger suisse, membre de l’expédition d’Henri Coudreau de 1883, et du Bourguignon Jean-Ferréol Guigues. Gros ne sait pas encore que ces deux-là se sont acoquinés avec un duo de « capitaines » : Trajane Supriano, un ancien esclave, et Nunato de Maceda, hostile à la présence brésilienne en Counani.

Mais quèsaco, le Counani ?

Commettrais-je une erreur majeure si j’écrivais que le Counani correspond à l’actuel État d’Amapá ?

carte copie

Après la révolte de la Cabanagem (1834-1840), les Français édifient une redoute près du lac Ramudo sans en informer les Brésiliens. Dom Pedro II interpelle son homologue Napoléon III. Les deux empereurs décident de neutraliser cette région disputée par leur pays respectif depuis le siècle précédent.

Petit détail : la France a aboli l’esclavage en 1848, le Brésil attendra encore quarante ans. Du coup, moult esclaves marronnent en Counani ; certains souhaitant la protection des Français.

La région, désormais appelée Contesté franco-brésilien, est représentée par un Brésilien vivant à Belém do Pará et un Français qui réside à Cayenne. Le chef-lieu du Contesté n’est autre que l’actuel Oiapoque.

En 1883, l’explorateur-géographe Henri Coudreau « découvre » la terre de Counani lors d’une mission officielle : climat sain, peu de moustiques, plaines fertiles propices à l’élevage.

Ce no man’s land où vit une modeste population « trimétissée » ne saurait demeuré inexploité, par surcroît à quelques encablures de l’embouchure du plus grand fleuve du monde.

Une belle idée que reprennent Guigues et Quartier ! Les « capitaines » susnommés signent, en juillet 1886, un manifeste d’indépendance. Supriano et Guigues se rendent à Cayenne pour officialiser la proclamation. Devant l’hostilité de la France, les compères songent à Jules Gros, don quichotte de banlieue, mais influent publiciste.

À grands coups de clairon, la République de Cunani est proclamée le 23 juillet de la même année. À Vanves, Jules Gros reçoit un télégramme :

"vous serez président à vie de notre jeune République."

Guigues s’autoproclame président du conseil, Quartier, ministre des travaux publics… On dessine drapeau, on bat monnaie. « Gros Ier », lui, administre sa République depuis les cafés de Montmartre, de la rue Drouot. Le siège de la légation counanienne se trouve au 18, rue du Louvre. Grâce à lui, sa république imaginaire devient célèbre dans l’Europe entière.

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Drapeau Inévitablement apparaissent les premières dissensions. Les trois compères counaniens virent escrocs : vendre de faux titres nobiliaires et des actions sur les mines d’or (encore) fictives, ça peut rapporter gros. Gros, justement, révoque Guigues ! Puis il approche des hommes d’affaires anglais regroupés dans la Guiana Syndicate Ltd. Gros va enfin fouler le sol de « sa » république. Avec femme et enfants, il quitte Vanves… Les Gros embarquent à Southampton à bord du « Medway ». Londres se renseigne auprès de Paris, qui n’a jamais adoubé ce président d’opérette. Le « Medway » est bloqué en Guyane britannique. Notre famille Fenouillard est refoulée vers la Tamise. Jules Gros ne verra jamais son Counani.

Mais le don quichotte vanvéen est opiniâtre, qui entend lever une armée de mercenaires pour libérer le Counani. Sans solde en vue, les apaches des barrières qu’il a recrutés se paient sur la bête et le lynchent. Il meurt le 30 juillet 1891. Selon ses dernières volontés, il est enveloppé dans les plis du drapeau counanien. Jean Galmot écrira : « Il en mourut, le bon don quichotte, honnêtement, n’ayant jamais battu monnaie de son rêve. Il joua son rôle jusqu’au bout et son agonie fut héroïque. »

Jules Gros fait un émule. En mai 1902, Adolphe Brezet s’autoproclame « président de l’État libre de Counani ».

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Adolphe Brezet

Il est arrêté par les Brésiliens, inquiété par la France où le désormais duc de Brezet, vicomte de São João, vit en exil. L’année suivante, une ambassade counanienne ouvre à Paris, Londres, Rome, Berlin, Madrid. Le pot-aux-roses est découvert quand le Japon en guerre contre la Russie demande à Counani de le fournir en vaisseaux !

Brezet meurt ruiné en 1911, à Londres.

Entre-temps, le Contesté a été réglé…

En 1897, les Républiques françaises et brésiliennes ont confié à la Confédération helvétique la mission de localiser le cours du Japoc-Vicente Pinçon marquant virtuellement la frontière entre Français et Portugais lors du traité d’Utrecht de 1713.

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Henri Coudreau et Elisée Reclus

 

Henri Coudreau et Élisée Reclus sont sollicités en qualité de géographes. Bien que « Français », ils attestent que les peuples du Counani reconnaissent le Brésil comme leur nation. Coudreau, par dépit, et Reclus, par internationalisme anarchiste, se désolidarisent du projet colonial français. Le géographe communeux abhorre les « bornes, symboles d’accaparement et de haine ! ». « Nous avons hâte de pouvoir enfin embrasser tous les hommes et nous dire leurs frères. »

L’arbitrage est rendu par la Suisse le 1er décembre 1900 :

le Japoc-Vincent Pinçon est l’Oyapock, qui servira de frontière entre les deux pays.

Donc, le pont de l’Oyapock a été inauguré le 18 mars dernier mais sans Ségolène Royal. A-t-elle eu peur des « 500 Frères » ou de serrer la main du gouverneur de l’Amapá, Antônio Waldez Góes da Silva, dont la gestion des affaires publiques est aussi transparente que les eaux limoneuses du fleuve-frontière ?

Guyane: ouverture du pont de l'Oyapock, et après? - outre-mer 1ère

La plus grande frontière française se traverse désormais par la route. Le pont de l'Oyapock, qui relie les deux rives du fleuve Oyapock, entre la Guyane et le Brésil a été inauguré ce samedi, plus de six ans après sa construction, et... vingt ans après le lancement du projet.

http://la1ere.francetvinfo.fr

Jacques Chirac avait prophétisé : « Le pont n’amènera pas un immigré clandestin de plus, mais il permettra une relation économique plus importante. Cayenne est un cul-de-sac… »

En fait, sur le terrain, il y a toujours disproportion et carences infrastructurelles.

Saint-Georges : 4 000 habitants, à 200 km de Cayenne. Oiapoque : 25 000 âmes, à 600 km de Macapá, à laquelle ce gros bourg peuplé d’orpailleurs est relié par une route dont l’asphaltage est inachevé – la part du gouverneur sans doute…

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source : ici.

Concrètement, les Brésiliens ont toujours besoin d’un visa pour entrer en Guyane, tandis que les Guyanais peuvent circuler librement au Brésil avec un passeport et en signalant leur présence. En revanche, les habitants de Saint-Georges et d’Oiapoque bénéficient d’un laisser-passer valable trois jours renouvelables.

Pour l’anthropologue Damien Davy, ce pont « semble déconnecté des réalités locales. Les Oyapockois n’en ont jamais eu besoin. Par contre, c’est vrai qu’il a attiré les regards vers cette frontière méconnue. Les gens vivent ensemble depuis des siècles. Ils parlent portugais, palikur, créole, français. Le “vivre-ensemble” est là. »

Un vivre-ensemble tout de même mis à mal par le chômage, l’insécurité, les gangs de chercheurs d’or, le mercure qui empoisonne les fils des fleuves…

En 1894, Élisée Reclus écrivait : « De toutes les possessions d’outre-mer que la France s’attribue, nulle ne prospère moins que sa part des Guyanes : on ne peut en raconter l’histoire sans humiliation. L’exemple de la Guyane est celui qu’on choisit d’ordinaire pour démontrer l’incapacité des Français en fait de colonisation. »

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Source :

En septembre 1985, en visite à Kourou, François Mitterrand sembla lui répondre :

« Comment pouvons-nous continuer à lancer des fusées sur fond de bidonvilles ? »

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus : 

• « Pou d’agouti »

Le Pou d'Agouti,le journal qui démange: 13 ans de démangeaisons écologiques

3000 exemplaires, 500 abonnés, le journal de l'ouest qui démange a su faire frémir les puissants de Guyane, et donné l'alerte lorsque la nature guyanaise était mis en danger. Retour sur un média qui pourrait faire école, 23 ans après sa création (Lire la suite...)

http://www.une-saison-en-guyane.com

 

  • À lire de Blaise Cendrars, poète-karatéka et traducteur brasilianiste, familier des modernistes de São Paulo :

lorRhum

« L’Or », paru chez Grasset en 1925, son premier roman.

« Rhum : l’aventure de Jean Galmot », paru chez le même éditeur mais cinq ans plus tard.

11 juillet 2017

En Amapá, on est “plus” chez soi ! (Première partie ou presque)

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le premier grand voyage hors d’Europe que j’ai effectué fut, avec mon ami d’enfance Eugène, à destination d’un département d’outre-mer qui, récemment, fit parler de lui : « l’île de Guyane ».

Emmanuel Macron marchait à peine.

« L’île de Guyane » !

Je n’ai pas fait partie de ces espiègles qui ont ri quand « notre » nouveau président a (grand étourdi, va !) parlé de ce département frontalier du Brésil… et du Surinam, comme d’une île.

Déjà, à l’époque, le DOM n’était guère accueillant. Comparable sur le plan juridique à la Creuse, voire la Corse, il exigeait de mon ami Eugène et de votre serviteur que nous eussions un billet de retour pour la métropole. Point d’immigration « gauloise » en terre… de France.

Depuis, d’autres non-Français ont « profité » de la porosité des frontières pour fuir la misère et la violence de leurs pays glorieusement indépendants. Des Surinamaises viennent en pirogue accoucher à Saint-Laurent-du-Maroni pour que leurs enfants naissent européens, les meritrizes brésiliennes égayent les nuits de Cayenne tandis que leurs compatriotes orpailleurs « mercurisent » les rivières intoxiquant les quelque 9000 (voire seulement 6000 !) Amérindiens oubliés de « notre » République.

Laquelle ne reconnaît pas juridiquement le droit coutumier des « tribus » dites premières. Dites premières… car tous les Amérindiens de Guyane ne sont pas autochtones. Teko (ou Émerillon, 3000 âmes) ou Wayãpi, du groupe linguistique tupi-guarani, viennent du Brésil.

Kali’na (3000 personnes) et Wayana (1000 seulement) sont de la famille des Caribe, qui a donné les terribles cannibales…

[Pour en savoir plus sur ces derniers, menacés de mercurisation intégrale, écoutez en pot de cast sur France Inter « Voyage en terre d’outre-mer, des sentinelles écologiques », par Anne Pastor, une émission du dimanche 9 juillet à 14 heures.]

 

Les sentinelles écologiques

Grâce à leur territoire, la France possède l'une des plus grandes zones maritimes au monde et un trésor de biodiversité. Aujourd'hui, ces peuples sont aux avant-postes du réchauffement climatique et de la pollution. Ils sont les premières victimes. Ils plaident pour une révolution. C'est la voix des peuples autochtones.

https://www.franceinter.fr

Quant aux Palikur (550) et Lokono (200 à 400), ils appartiennent aux « paisibles » Arawak chers à Christophe Colomb et à Jacques Chirac.

La Guyane îlienne ressemble désormais à Mayotte, La Réunion, Melilla, Lampelusa ou Lesbos…

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A côté d'Eugène, Fortune, Guyanais de son état, est un des premiers Français à avoir pratiqué la capoiera à Paris

Depuis les temps immémoriaux où nous nous sommes rendus, Eugène et moi, la population est passée de 73 000 habitants à plus de 250 000 ! À l’aube du XXIe siècle, elle accueille (si l’on peut dire) 52% de « migrants », entendez par là principalement des Haïtiens, Brésiliens, Surinamais, Hmongs – depuis Giscard d’Estaing, les Hmongs ayant aidé la France à grands coups d’opium à lutter contre le Nord-Vietnam –, mais aussi des compatriotes antillais et « métro ».

Quand Eugène et moi prîmes une pirogue pour nous rendre de Saint-Georges-de-l’Oyapock à Oiapoque, de Guyane en Amapá, de la France au Brésil (avec lequel l’Hexagone partage sa grande frontière terrestre), nous eûmes affaire à des Amérindiens maîtrisant plusieurs idiomes. « Nous ne sommes ni Brésiliens ni Français, mais Palikur. » Cousins des Arawak des Antilles.

Autant l’équateur patriote nous parut glacial, autant celui de l’Amapá nous fut cordial. Même si nous fûmes reçus par des policiers fédéraux redoutant d’avoir affaire à des déserteurs de la Légion étrangère.

Nous rejoignîmes alors, Eugène et moi, via un avion militaire, Macapá, capitale de cet État créé en 1948 seulement.

Entre-temps, un brave Ch’ti qui avait emporté pour voyager au Brésil un dictionnaire d’espagnol et gratifiait les Oiapoquenses d’un incongru « obergado » (au lieu d’obrigado) nous déconseilla l’usage de la crème solaire… « Ici, aucun risque, les rayons, ça crame pas ». Nous avions tort d’assimiler l’Amazonie à Tourcoing. Apprentis routards, nous acquiesçâmes avant de rejoindre à pied l’aérodrome militaire d’un pas aussi volontaire que l’aviateur Adrien Dufourquet, alias Jean-Paul Belmondo, « l’Homme de Rio ». Au bout de quelques kilomètres, carbonisés, nous nous aperçûmes que nous n’étions pas sur un tournage et dûmes notre salut à un brave caboclo, qui nous offrit eau et bananes naines.

Par ailleurs, comme à la fin du légendaire film de De Broca, la forêt déjà succombait sous les coups des tractopelles. Nous nous sentions malheureusement en paysage familier (vu que les aventures de mademoiselle Françoise Dorléac et Bébel, scénarisées par Ariane Mnouchkine notamment, étaient diffusées toutes les veilles de Noël ou de réveillon sur la première chaîne).

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Dans la roda, votre serviteur barbu en apesanteur, à droite Fortune, l'un des hommes les plus cool et les plus énigmatiques que nous ayons rencontrés

Saut de puce, arrivés à Belém do Pará, alors capitale d’une Amazonie brésilienne bien embouchée par un fleuve-océan prodigue en pororocas (cherchez sur Internet…), Eugène et moi fûmes témoins d’un dialogue dans une lanchonete, un snack local et néanmoins nord-américanisé…

L’employé brésilien, quelque peu galvanisé par un nationalisme entretenu par une dictature militaire vieillissante, eut cette réflexion envers des Guyanaises, noires comme par hasard : « Mes pauvres, vous êtes colonisées, vous n’êtes pas libres comme nous !

– Oui, mais nous sommes venues en avion. Vous pouvez vous le payer, vous, l’avion ? »

(La suite guyanaise au prochain épisode d’autant qu’Eugène et moi travaillons désormais non loin de Vanves, ville du président de Counani, République indépendante de Guyane… Madame Taubira en rêvait, d’autres, avant elle, l’ont imaginée possible…)

Vous vivez, jusqu’au prochain épisode, une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus :

 

  • musical : 

P.S. – Le Guyanais Henri Salvador aurait eu 100 ans ce 18 juillet. Immodeste et égoïste, il se vantait d’avoir été le père indirect de la bossa-nova. Ayant écouté « Dans mon île », Tom Jobim aurait claqué sur son blanc piano les premiers accords de bossa. Permettez-nous de vous proposer la version brésilienne interprétée par l’immense Caetano Veloso au « Grand Rex » en mai 2014…

Que d’allers-retours !

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À lire : Indiens de Guyane, Wayana et Wayampi de la forêt”, de Jean-Marcel Hurault, Françoise Grenand et , Pierre Grenand, éditions Autrement, 1998.

Préface d’un certain Claude Lévi-Strauss : « Cet album a, par les images, une telle puissance évocatrice, il apporte par les textes des informations si riches qu'il mérite de prendre rang dans la littérature comme un petit “trésor” de l'ethnologie guyanais. »

 

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07 juillet 2017

Le Mammifère omnivore se parfume au poisson chilien malgré le Gault&Millau

 

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

 

Avec une pensée pour Markéta Zatioukalova

 

Philippe_MEYER en 2009 par ESBY/CC

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la forme de ce modeste blog doit beaucoup à Philippe Meyer, Mammifère omnivore et Toutologue multimèd (petit clin d’œil à Gérard Lefort). Ma dilection pour ses émissions et chroniques remonte, comme la femme selon son cher Alexandre Vialatte, à la plus haute Antiquité.

Dans feue la revue brasilianiste « Maíra », j’ai même commis des billets sous le pseudonyme de… Bruno Meyer. Ah ! les hétéronymes chers au monde lusophone !

Il y a un peu plus de deux ans, pour les besoins d’une revue cynégético-ruraliste, j’ai eu la joie de l’interviouver au sujet de son livre « les Gens de mon pays ». Titre emprunté à une chanson de son ami Gilles Vigneault.

150212amy1_012 livre Philippe Meyer

 

La chanson ouvre de si beaux horizons d’amitié !

Car le Mammifère omnivore, c’est aussi l’amour du Québec, de la chanson, de la musique érudite, de la bonne chère, du Carladez, de ce qui fait société, de la Comédie française, de Paris, des Frères Jacques

Des dizaines de noms fusent quand on évoque le sien : Jean-François Revel, François Morel, Jean-François Zygel, Paco Ibáñez, Jean-Louis Bourlanges, Max Gallo, Mario Vargas Llosa, Patachou, Francis Lemarque, Pierre Barouh, Philippe Ariès, Raymond Barre (par amour du tablier de sapeur ?), Grand Corps Malade, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Marie Domenach, Gilles Deleuze, Mademoiselle (Patricia) Martin, Pierre Desproges, Michel Foucault, Michel Rocard… On a connu aréopage plus bas de gamme !

Après trente-cinq ans de brillants et loyaux services au service du service public, une directrice que j’ai connue en d’autres temps a mis fin brutalement à sa dernière émission présente sur Radio France, « l’Esprit public ». Bien sûr, nul n’est propriétaire de l’antenne, même après dix-neuf ans de débats politiques aussi courtois que de haut vol, dont on ne peut ressortir que moins bête. Mais enfin…

Fidèle auditeur ignorant des arcanes de la Maison ronde, j’ai pu constater que ça a commencé à tourner vinaigre quand le très honnête Philippe Val (voir sa loyauté indéfectible envers son ancien compère, Patrick Font !) a coupé les subsides à « La prochaine fois je vous le chanterai » prétextant que les comédiens du Français interprétant notre patrimoine « chansonnier » revenaient trop cher à l’aimable payeur de redevance.

Puis, en mars 2015, après une tribune moins assassine que lucide dans « le Monde » intitulée « Il faut stopper la dérive de Radio France », le beau Matthieu Gallet, plus expérimenté en moquette et en vidéo qu’en art radiophonique, et Frédéric Schlesinger, directeur des programmes dudit groupe, ont « dégagé » cette émission irremplaçable née en septembre 2000.

Philippe Meyer : " Il faut stopper la dérive de Radio France "

Maintenir l'exigence du service public nécessite d'avoir un projet. C'est ce qui manque à la direction de la Maison ronde depuis plusieurs années, explique Philippe Meyer, animateur à France Inter.

http://www.lemonde.fr

En février 2017, l’essayiste centriste Jean-Louis Bourlanges fut prié de s’éloigner momentanément du micro de « l’Esprit public » en raison de son soutien affiché à Emmanuel Macron.

Signe avant-coureur.

Dimanche 28 mai, Philippe Meyer lit en direct la lettre de la direction lui annonçant que son émission n’a plus sa place dans la grille de rentrée.

Vite un petit curriculum vitae du Mammifère omnivore s’impose…

• Naissance le jour de Noël de l’an de grâce 1947.

• 1965, études de droit et de sociologie à Nanterre.

• Travaille comme éducateur dans un centre de prévention de la délinquance juvénile.

• Novembre 1967 : préside le comité de grève des étudiants au côté d’Yves Stourdzé et de Jean-François Godchau.

Mai 68 : milite avec le philosophe Paul Ricœur (cher à notre Manu Macron), héraut de la réforme de l’université, et des militants chrétien membres d’un comité d’action qui deviendra… « Nous sommes en marche » (1968-1972). Ça ne s’invente pas !

• Découverte du Canada francophone grâce à une bourse de l’Office franco-québécois pour la jeunesse. Contacts avec le Parti québécois et des artistes tels que le cinéaste Denys Arcand et l’inimitable Gilles Vigneault (enfin pas si inimitable que ça puisque François Morel y arrive !).

• 1977 : passe sa thèse de doctorat, « l’Enfant et la Raison d’État », sous la direction d’Annie Kriegel et de Philippe Ariès.

Chercheur au Centre de santé mentale du professeur Philippe Paumelle.

Sur la Toile, on peut lire : « En 1980, en désaccord avec la réforme menée par Alice Saunier-Seïté qui aboutit à la suppression du statut des chercheurs “hors-statut” (indépendants), il décline une invitation à entrer au CNRS et devient journaliste. »

« Sur le tard », comme il le dit…

Mais sa carrière universitaire ne s’arrête pas là. « De 1984 à 2007, il est maître de conférences à Sciences Po, où il enseigne d’abord la sociologie des médias et où, à partir de 1997, il anime un séminaire consacré à Paris, son histoire et ses problématiques urbaines contemporaines. »

« Nouvelle impulsion à sa carrière », pour reprendre une expression mortifère des médiocrates du privé. Prolongeons le CV.

• Presse écrite : « Esprit », « L’Express » (où Jean-François Revel l’embauche pour rajeunir la rédaction), « Le Point », « L’Événement du jeudi »…

Radio dès 1982 : France Culture, Inter, Musique(s) [petit clin d’œil à Pierre Bouteiller]. Chronique de 8h45 dans la matutinale d’Inter (« Heureux habitants du Val-de-Marne et des autres département français… »). Depuis 1998 : « L’Esprit public ». De septembre 2000 à juin 2016, « La prochaine fois, je vous le chanterai ». De septembre 2010 à juin 2014, « La Chronique du Toutologue sur Culture » (« Auditeur sachant auditer, ça n’est pas pour me vanter, mais…).

Toute ressemblance avec ce blog serait un compliment…

 • Télévision : sur M6 en 1987, «Revenez quand vous voulez », sur Arte « Anicroches ».

En 1989, écrit les textes du film de Frédéric Rossif « De Nuremberg à Nuremberg ». (Et a une altercation sur Inter avec un Jacques Toubon qui lui affirme que ce genre de film fait monter le Front national !) 

 

De 2000 à 2001, dans « L’Heure de vérité », il est le portraitiste de l’invité de l’émission. France 2 ne le soutient pas quand un différend l’oppose à Martine Aubry.

Politique culturelle : conseil d'administration du Théâtre du Châtelet, Commision du Vieux Paris, membre de différents jurys de concours, dont celui des Halles.

 • Politique tout court : apparenté Modem, se présente aux municipales dans le 5e arrondissement de Paris en 2008.

 • Essais-littérature : signe 18 ouvrages, dont le délicieux « Le communisme est-il soluble dans l’alcool ? »…

 • Président d’Éclat, organisateur du Festival de rue d’Aurillac.

 • Acteur pour les petit et grand écrans : « Ça commence aujourd’hui » de Bertrand Tavernier. « L’Affaire Picpus » de Jacques Fansten. Dans la série Maigret, il est le patron du très regretté Bruno Crémer !

 • Sur les planches, interprète ses propres textes : « Causerie », en 1997 et 1999 ; « Paris la Grande » (2001), « L’Endroit du cœur (avec vue sur l’envers) ». Pour la Comédie française, écrit et dirige en octobre 2010 « Chansons des jours avec et chansons des jours sans ». Spectacles avec Jean-François Zygel, qui lui a d’ailleurs succédé sur la tranche horaire de « La prochaine fois je vous le chanterai ».

Son tour de chant autour de Paris attire au débotté 500 spectateurs au Chili. Il faut dire que le Mammifère omnivore connaît bien ce pays…

Fondateur du Syndicat de la magistrature, le coruscant Louis Joinet publie en 2013 « Mes Raisons d’État, Mémoires d’un épris de justice ». On y peut lire ceci :

« Je me souviens à ce propos, en novembre 1973, d’une mise “en Seine” un peu lunaire par laquelle était passée notre active solidarité avec les détenus et résistants chiliens : c’est sur un bateau-restaurant amarré aux quais de Boulogne, noyés dans le flot des touristes, qu’avec […] Philippe Meyer, j’avais eu à rencontrer Jean Mazoyer, un commerçant français marié à une actrice chilienne. C’était le patron de la Sorimex, société de Renault chargée des “paiements par compensation”, c’est-à-dire des procédures de troc dans les pays à monnaie faible : on pouvait s’y acheter des automobiles Renault si on les payait en marchandises : café, sucre ou minerai de cuivre.

Dans le cadre du “Comité de soutien à la lutte révolutionnaire du peuple chilien”, nous collections des sommes d’argent, mais nous avions toutes les peines du monde à les acheminer vers le Chili, verrouillé par Pinochet. L’affaire avait d’ailleurs été mal engagée du fait d’un premier émissaire par trop improvisé. Je n’ai rien voulu savoir de ces premières embrouilles, mais j’ai dû m’intéresser aux moyens de mettre en œuvre une filière fiable de financement. Évoquant cette époque avec Philippe Meyer, je me suis remis en mémoire ce qui amena à rencontre Jean Mazoyer.

» La poésie, me rappelle-t-il, s’en était mêlée : c’est Dominique Éluard (la “muse” de Paul) qui lui présenta Mazoyer. Elle-même participait à la défense des droits des détenus et celui qui était son nouveau compagnon (un ancien communiste, aussi) était dans le staff de Renault. C’est pour mieux préparer son voyage au Chili que Philippe Meyer l’avait rencontré avec moi sur ce restaurant flottant. Nous étions convenus, avec mon collègue italien Salvatore Senese, de Magistratura Democratica, de l’envoyer en mission au Chili pour enquêter auprès des opposants sur leurs besoins prioritaires et pour choisir sur le terrain les meilleures voies d’acheminement de nos aides financières. On n’était guère plus de deux mois après le putsch de Pinochet [le 11 septembre 1973… oui déjà un 11 septembre !] ; le couvre-feu était sévère et le contrôle des étrangers extrêmement strict.

» Philippe s’envola pour Santiago sous un prétexte que lui fournit Jean Mazoyer : il le fit embaucher par un industriel français de l’agroalimentaire pour réaliser une étude de marché sur la pêche au Chili. Un élément imprévu vint pimenter cette affaire halieutique : le patron français de Philippe Meyer, complice involontaire de son action pour la résistance, était très favorable à Pinochet ! [Lequel était soutenu par les libéraux de l’École de Chicago.] Dans ces conditions, Philippe fut si soucieux de sauvegarder sa “couverture” et déploya un tel zèle dans son étude que son patron d’un mois fit des pieds et des mains pour l’embaucher définitivement ! Cette couverture impliqua pour Philippe de passer ses journées au marché aux poissons, avant de se doucher pour aller honorer ses discrets rendez-vous entre deux couvre-feux. De ses contacts, il ressortit qu’il fallait établir les circuits financiers les plus “tordus” possibles. Ils furent mis au point grâce à Luis Alberro (frère du rédacteur en chef d’alors de “Tribune socialiste”, la revue du PSU). Luis était le boss, au Mexique, du Banco Atlantico… Ainsi purent s’établir des liaisons clandestines, allant des Comités Chili et d’autres organisations de solidarité jusqu’au Comité “Pro Paz”, au Chili, qui se chargeait de répartir l’ensemble de ces fonds entre les détenus et les autres victimes du régime militaire. »

Avant le Chili, Philippe Meyer participe au Groupe d’information sur les prisons (GIP), créé en février 1971 à l’initiative de Michel Foucault. Dans ses rangs, Gilles Deleuze, Daniel Defert…

En 1972, à la suite de la répression des mutineries des prisons de Nancy et de Toul, le GIP, ayant regroupé force informations auprès des détenus, pactise avec le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine pour en écrire une version dramaturgique. Louis Joinet écrit : « Michel Foucault me demanda d’intervenir en tant que conseiller technique : je devais, comme magistrat, assister au “filage” prévu, pour vérifier sa conformité avec les pratiques judiciaires. C’est ainsi que j’ai débarqué dans les coulisses de la Cartoucherie de Vincennes – qui abritait le Théâtre du Soleil – où je n’allais pas tarder à être un peu comme chez moi. Et là, stupéfaction : sur la scène, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Philippe Meyer et autres “amateurs” jouaient des rôles de flics ou de greffiers… Seuls les rôles principaux avaient été attribués à des comédiens professionnels. Ariane Mnouchine s’était gardé le rôle de l’“avocat(e)”, portant haut la parole des sans-parole. »

Donc Philippe Meyer a été remercié par une directrice d’antenne, ex-journaliste avec qui je n’ai pas eu de joie à travailler…

À mon tour de narrer deux petites anecdotes…

 

 

Courant de gris matin sur la plage de Merville, Calvados, où j’essayais de rattraper les pur-sang qui pataugeaient dans l’écume, je fus pris d’un malaise, non point physique mais psychique : j’apprenais par mon doudou-radio que ladite journaliste était devenue directrice adjointe de France Culture. Je mesurai ô combien j’avais gâché ma vie à essayer de bien faire mon travail !

Son nom me remontait du fond de la mémoire. Jeune éphèbe de 35 ans, je travaillais alors comme correcteur pour un guide gastronomique naguère dirigé par deux journalistes dont la dilection pour la gauche n’était pas avérée.

Mes collègues et moi, nous nous lamentions sur la prose de la damoiselle : « Dans cette boulangerie, on trouve du pain de qualité… », « La boucherie d’Henri vous propose de la viande fraîche… »

Bref, nous réécrivions ses textes et les amendions avec les adresses exactes, les bons numéros de téléphone… Aussi ne fûmes-nous guère récompensés ! La pigiste convoqua le directeur du guide. Elle connaissait un VIP (au demeurant aussi sympathique que dilettante) qui d’ailleurs officiait encore à France Inter. Elle se plaignit de nos interventions lexicales qui ne respectaient pas sa prose originelle. Le bon directeur, courageux comme le sont souvent les directeurs, nous recommanda de freiner sur l’encre rouge. Un (h)auteur, c’est comme les familles françaises, ça se respecte !

Le 25 juin dernier,  notre Toutologue closant son « Esprit public » cita Chateaubriand :

«Il faut être économe de son mépris en raison du grand nombre de nécessiteux. »

En attendant, et puisqu’il n’y a plus de météo marine sur France Inter, sachez que, comme l’écrivait Alexandre Vialatte, « la mer sera agitée à très agitée, sauf dans le Massif central ».

Que le Ciel vous tienne en joie, Monsieur le Toutologue !

 

 

Ce n’est pas pour me vanter mais j’ai l’impression que la postmodernité fait rage.

  

Bonus multimèd : 

Billet de François Morel

 

Jean-François Zygel , la preuve par Z dusamedi 24 juin 2017

Monsieur Meyer

A l'occasion de son départ de Radio France, La Preuve par Z rend hommage au grand homme de radio qu'est Philippe Meyer.

https://www.franceinter.fr

 

Chansons de Paris par Philippe Meyer himself

Avec le pot de cast, les producteurs-animateurs ne meurent pas dans l’instant. 

Et pour finir, une chanson d'actualité interprétée par le groupe préféré de Philippe Meyer

 

 

 

 

 

03 juillet 2017

Nous Veillerons, Simone, Shlomo… יְהֵא שְׁלָמָה רבָּא מִן שְׁמַיָּא, 78651

 « Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

 

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source : ici

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’aurais aimé vous entretenir de mon cher Shlomo Venezia plus tard et en d’autres circonstances.

Quand j’ai annoncé son décès, non pas celui de Shlomo mais celui de madame Veil, deux proches amis plutôt enclins au libertarisme qu’au libéralisme ont exprimé leur profonde tristesse.

Idem et encore plus chez mes amies de l’open space.

Allez savoir pourquoi…

Pourtant son nom m’avait, pour dire la vérité, un peu agacé : « Sonderkommando, dans l’enfer des chambres à gaz, Shlomo Venezia, préface de Simone Veil ». La femme du constitutionnaliste Antoine Veil soutenait alors Nicolas S.

L’ensemble faisait dans le boursouflé version Livre de Poche. Mais l’écrin renfermait un bijou.

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Source par là

« Shlomo Venezia est arrivé à Auschwitz-Birkenau le 11 avril 1944 ; j’y suis moi-même arrivée, venant de Drancy, quatre jours plus tard. Jusqu’au 9 septembre 1943, nous avions vécu – lui en Grèce, moi à Nice– sous occupation italienne, avec le sentiment d’être, au moins provisoirement, à l’abri de la déportation. Mais après la capitulation de l’Italie, l’étau nazi s’est immédiatement resserré, aussi bien sur ceux qui vivaient dans les Alpes-Maritimes que dans l’archipel grec.

» Quand je parle de la Shoah, j’évoque souvent la déportation et l’extermination des Juifs de Grèce, car ce qui s’est passé dans ce pays illustre parfaitement l’acharnement des nazis à mettre en œuvre la “Solution finale”, pourchassant les Juifs jusque dans les îles les plus petites et les plus reculées de l’archipel. C’est donc avec un intérêt tout particulier que j’ai lu le récit de Shlomo Venezia, citoyen italien, parlant non seulement le grec mais aussi le ladino, [la belle langue] des Juifs de Salonique où il vivait. Son nom, Venezia, renvoie au temps où ses ancêtres, dans les années d’errance qui ont suivi l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, avaient pris le chemin de l’Italie avant de rejoindre Salonique, la “Jérusalem des Balkans”, ville dont quatre-vingt-dix pour cent de la communauté juive a été exterminée.

» Je lis de très nombreux récits d’anciens déportés qui me replongent chaque fois dans la vie du camp. Mais celui de Shlomo Venezia est particulièrement bouleversant puisqu’il est le seul témoignage complet que nous ayons d’un survivant des Sonderkommandos. Nous savons désormais avec précision comment ils ont été condamnés à accomplir leur abominable tâche, la pire de toutes : celle d’aider les déportés sélectionnés pour la mort à se déshabiller et à entrer dans les chambres à gaz, puis d’emporter tous ces cadavres, corps entremêlés qui s’étaient débattus, vers les fours crématoires. Complices malgré eux des bourreaux, les membres des Sonderkommando ont été quasiment tous assassinés, comme ceux qu’ils avaient conduits vers les chambres à gaz.

» Shlomo Venezia ne cherche pas à passer sous silences les épisodes qui pourraient donner prise à la critique, si certains osaient la formuler. C’est tout à son honneur d’avoir le courage de parler du sentiment d’être complice des nazis, de l’égoïsme qu’il lui a fallu parfois pour survivre, mais aussi de son désir de vengeance à la libération des camps. Face à ceux qui pourraient suggérer qu’ayant été dans un Kommando où il était mieux nourri et mieux habillé, il a peut-être moins souffert que les autres déportés, Shlomo Venezia demande : que vaut un peu plus de pain, de repos, de vêtements quand on a, tous les jours, les mains dans la mort ? »

 

En 1979, commentant la série « Holocauste » (avec notamment Meryl Streep), madame Veil, vous aviez dit de cette production hollywoodienne qui se voulait bienveillante qu’elle reposait sur un fake : il n’y avait aucune solidarité dans les camps, votre mère en était morte, qui se faisait voler sa maigre pitance jour après jour.

Présidente du Parlement européen, vous vous êtes fait aboyer dessus par des députés germanophones, vous avez tenu bon, votre lippe frémissait, les mauvais jours remontaient…

Personne ne peut ressentir ce que vous viviez alors.

De la culpabilité, les femmes d’Europe en ont encore quand, non pas confort mais par détresse, elles se font avorter.

De la culpabilité, les candidats de la France insoumise n’en affichent guère quand ils acceptent les voix de Dieudonné et de ses amis islamistes.

 

Ah oui ! c’est quelqu’un qui m’a dit… que 70% des médecins italiens – l’Italie étant la seconde patrie de Shlomo – refusaient de pratiquer l’IVG.

78651…

celui de Schlomo Venezia

187727...

 Quoi qu’il en soit, grâce à vous, madame Veil, la France heureusement déchristianisée a de plus en plus de beaux enfants désirés.

יְהֵא שְׁלָמָה רבָּא מִן שְׁמַיָּא

« Qu'il y ait une grande paix venant du Ciel » 

Certains vivent encore une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à leur place.

 Bonus cinématographique :

 Le discours de l'immense Chaplin dans "Le Dictateur"

 

 

 

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27 juin 2017

Raconte Anderson !

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il est important d’être constant, comme dirait Oscar Wilde.

Entre juin 1940 et août 1944, un vieil homme – à l’époque, quand on a 79 ans, on peut ne pas être à la retraite – se rend six fois par semaine dans les bureaux de la De Brosse International Transport Company. En juin 1940, il déclare à son patron sur le point de se réfugier en zone libre : « Je reste, inutile de cavaler. »

Il tiendra seul la boutique pendant un peu plus de quatre ans. Il s’appelle Charles Anderson. Il est un de ces 5000 Américains demeurés dans la capitale à l’arrivée des nazis. Après tout jusqu’au 11 décembre 1941, les États-Unis sont encore un pays neutre.

Ah oui ! Charles Anderson est le fils d’un soldat nordiste descendant d’esclaves.

Au début, les nazis n’inquiètent guère les Blancs américains. L’Hôpital américain de Neuilly et la Bibliothèque US de Paris demeurent ouverts à tous. Dans son essai « les Américains à Paris sous l’Occupation », Charles Glass écrit : « [En France] quelques courageux consuls des Etats-Unis désobéirent aux ordres du Département d’État en émettant des passeports et des visas destinés à des réfugiés juifs et leur ménagèrent des itinéraires sûrs pour les aider à rejoindre les Amériques du Nord et du Sud. »

Les-americains-a-Paris   paris est une fete

L’occupant ne sait pas encore que l’Hôpital américain servira de filière d’exfiltration des aviateurs alliés. Bien sûr, il inquiétera Sylvia Beach, première éditrice de James Joyce et intime d’Ernest Hemingway, qui lui consacre un chapitre entier dans « Paris est une fête », dont la librairie, « Shakespeare and Co », demeurera un repère et un repaire pour les Yankees.

Dès le début de l’Occupation, ce sont les Untermenschen qui commencent de morfler. Bien sûr, les nazis n’osent s’en prendre ni à Josephine Baker ni à Django Reinhardt, pour cause de notoriété internationale. La race aryenne entend interdire le « jazz négro-juif dégénéré » dont « l’Officiel des spectacles » — il existe déjà mais oui ! – fait la promotion.

(Notons au passage que, dans son « Voyage », Céline qualifie cette même musique « négro-judéo-saxonne » !) 

Comme, plus tard, les juifs, les Africains-Américains sont tenus de se faire recenser auprès de la très obéissante police française.

« Fin juin 1940, écrit Charles Glass, le trompettiste de jazz Arthur Briggs [« le Armstrong de Paris », marié à une Française], fut envoyé dans un camp [à Drancy], où il forma un orchestre classique avec d’autres musiciens noirs originaires d’Amérique, de Grande-Bretagne et des Antilles. Les Allemands détenaient de nombreux autres Afro-Américains du monde du spectacle, notamment Roberta Dodd Crawford, de Chicago. […] Un autre trompettiste, Harry Cooper, fut enfermé dans un camp. Le compositeur classique et musicien noir Maceo Jefferson s’enfuit de Paris – pour [finalement se faire] interner au Frontstalag 122. Henry Crowder, dont la liaison de treize années avec Nancy Cunard, l’héritière de la compagnie maritime britannique, choqua davantage l’Amérique blanche que la société parisienne, donnait un concert en Belgique, lors de l’invasion nazie. Il sauta dans le dernier train pour la capitale, train que la Luftwaffe bombarda. Continuant à pied vers son Paris bien-aimé, il fut capturé par les Allemands. C’est ainsi que cette communauté afro-américaine bien vivante, qui connut une vie florissante dans les années 1920-1930, fut pour l’essentiel absente de Paris sous l’Occupation. »

En revanche, Charles Anderson n’a jamais quitté Paname… Il expliquera plus tard qu’il était trop âgé pour être inquiété. L’ancien légionnaire est peut-être de nature optimiste. Le passé teuton en matière de « négroïdes » n’est pas globalement positif.

Rappelons succinctement trois épisodes…

  1. Dans l’actuelle Namibie, le 3 octobre 1904, le général Lothar von Trotha enjoint les troupes du Kaiser d’appliquer cet ordre : tout Herero (femme, enfant, homme, vieillard) présent sur le « territoire allemand » sera tué. Les missionnaires dénoncent alors le premier génocide du XXe siècle. Les survivants terrés dans le désert sont placés en camps de concentration, où presque tous meurent de travail forcé, soif, chaleur et malnutrition. Le 23 avril de l’année suivante, le même von Trotha signe une déclaration réservant un sort analogue aux Nama. Bilan : 65 000 Herero et 10 000 Nama assassinés entre 1904 et 1908.
  2. La honte noire (die schwarze Schande am Rhein oder die schwarze Schmach am Rhein). L’occupation (assez… honteuse) de la Rhénanie par les troupes françaises et donc en partie coloniales génèrent des amours « contrenature ». Bien des Aryennes qui s’ignorent encore font des bébés avec de beaux tirailleurs dits sénégalais. Quand il ne s’agit pas de viol… Ce crime étant un corollaire de toute guerre ou occupation. Avec les lois de Nuremberg, ces Afro-franco-allemands voient leurs passeports et droits refusés. Cependant, s’ils savent rester à leur place, ils ne seront pas exterminés comme les juifs. En revanche, la moitié de ces « bâtards de Rhénanie » sera, dès 1937, stérilisée !
  3. À l’issu de la Blitzkrieg, force tirailleurs sénégalais sont purement et simplement massacrés par les nazis à cause de leur couleur. Pis, l’envahisseur essaie de mettre sur le dos des « Nègres» la mort de civils chartrains. D’où le refus de valider ce mensonge de la part du préfet de la Sarthe, un certain… Jean Moulin. S’ouvrir la gorge à coups de tesson de bouteille pour refuser de souiller la réputation de soldats coloniaux, avouons que cela a de la gueule !

 

[« Nos Patriotes » est un film historique français réalisé par Gabriel Le Bomin et sorti en 2017. Il s'agit de l'adaptation du roman « Le Terroriste noir » de Tierno Monénembo. Addi Ba, un jeune tirailleur sénégalais (en fait guinéen), est emmené dans un camp de prisonniers après la défaite française de l'été 1940. Il parvient à s'échapper. Gravement blessé, il est secouru par Christine, une institutrice qui le confie à un fermier de la région. Celle-ci fait partie d'un réseau de résistance qui commence à se constituer et propose à Addi Ba de participer à la lutte. Il prend la tête d'un groupe mais, à cause de sa couleur de peau, certains ne lui font pas confiance. Un soir, il tue un soldat allemand, ce qui provoque une vague de représailles sans précédent...]

L’imbécillité du racisme réside bien sûr et entre autres dans sa faculté globalisante. À Paris, bien des Africains-Américains sont des bambocheurs, l’atmosphère du Montmartre de l’entre-deux-guerres repose sur la testostérone, le champagne, le jazz et le revolver. Tous pareils !

Mais non, il y a Charles Anderson… Un orphelin de l’Illinois qui a su s’autostructurer pour décider de sa vie autant que faire se peut.

Pour le célèbre magazine afro « Ebony », William Gardner Smith l’interviouve en 1952. Nonagénaire (il n’a jamais bu ni fumé), Charles est veuf depuis peu.

Mister Anderson est né en mars 1861 à Lebanon, dans l’Illinois. Comme les autres vétérans noirs de la guerre civile, son père, James, reçoit quelques arpents de terre et deux mules. À 6 ans, Charles perd sa mère, à 7 ans, son père. Orphelin flanqué de deux frères et une sœur, il commence sa longue bataille pour survivre. D’abord, il se débrouille pour aller à l’école. Adolescent, il est homme à tout faire au cirque Barnum. Jeune adulte, il rejoint l’armée, qui ne lui plaît guère. En revanche, il y découvre ses deux passions : le violon et les échecs. Un temps patron d’un saloon dans le Far West, il part pour Boston. En 1884, Charles s’engage comme marin à bord d’un bateau transportant du bétail vers l’Angleterre. Il ne reverra plus jamais sa patrie… Il en adoptera une autre…

Avec 20 dollars en poche, il fait le touriste à Londres puis traverse la Manche pour se retrouver dans un hôtel à Pigalle. Première surprise, le matin, il trouve ses chaussures cirées devant sa porte. Comment ? en France, des Blancs s’abaissent à polir les souliers des Nègres ?

À bout de ressources, Charles s’engage dans la Légion étrangère. Il y restera vingt-huit ans. Sans pratiquement tirer un coup de feu… Au fin fond des djebels, il se bat pour apprendre le français, l’écrire, le lire. Et il maîtrise le solfège et devient un excellent joueur d’échecs.

De retour à Paris en 1912, il trouve un emploi dans la compagnie de transport susmentionnée et épouse Eugénie. L’amour de sa vie. Trente ans de bonheur pour « the Oldest Negro in Paris », qui désormais donne aussi des cours de violon.

En 1944, Charles assiste au défilé des armées alliées, des Champs-Élysées à la Concorde.

Charles Glass conclut ainsi « les Américains à Paris sous l’Occupation » : « L’itinéraire des soldats alliés était identique à celui des nazis victorieux en juin 1940. […] Charles Anderson scrutait les visages des jeunes Américains qui avaient libéré la capitale. […] Ils avaient soixante ans de moins que lui, mais ce n’était pas leur jeunesse qu’il remarqua. C’étaient leurs visages à la peau blanche. Parmi ces milliers d’Américains, il cherchait les soldats noirs. Dans les rangs yankees, il n’en vit pas un seul. C’était comme en 1918, quand le général Pershing avait interdit les Harlem Hellfighters, tous Noirs, de défilé de la victoire, à la fin de la Première Guerre mondiale. Anderson plia son journal et rentra chez lui à pied, avec la lente dignité d’un vieux soldat, vers l’épouse française qui l’aimait. Paris s’était libéré. Pour l’Amérique, cela prendrait plus de temps. »

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

 

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19 juin 2017

Et il n’avait même pas le “Bullard” !

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais comme un ami, Dominique, pour ne le point nommer, m’a fait remarquer que « notre » aviateur Eugene Bullard ne le laissait pas indifférent, je me permets de revenir sur le destin peu commun de cet Africain-Américain.

En 1923, il épouse donc Marcelle Strauman, dont il a connu les riches parents grâce à ses exploits militaires. À la mort de son père, Marcelle veut que Eugene arrête de travailler. « Pas question d’être un gigolo même avec ma propre femme ! » Le couple divorce en 1935. Eugene « hérite » de ses deux filles.

Et puis c’est elle qui finit par abonner le foyer familial laissant seul Eugene avec ses deux filles.

Or, être métisses dans un Paris occupé par des nazis peu afro-compatibles génère quelques inconvénients…

Nous avons laissé dans le dernier post Eugene Bullard blessé, au Blanc, à la colonne vertébrale et à la tête, exfiltré via l’Espagne et hospitalisé dans un New York qui lui est étranger. D’autant qu’il a goûté la (relative) tolérance raciale parisienne…

Grâce à l’ancien ambassadeur Bullitt à Paris et à des compagnons d’armes blancs, ses deux filles sont exfiltrées en 1941. Victime de nouveau de la ségrégation, Eugene, qui voit systématiquement ses exploits militaires ignorés ou minorés, se fait un ardent militant de la France Libre à travers l’organisation gaulliste France Forever.

Vendeur en parfumerie, très diminué physiquement, il vivote à Big Apple.

Le 4 septembre 1949, il assiste à un concert de Paul Robeson en faveur de la défense des droits civiques. Des racistes blancs attaquent alors les spectateurs sous la caméra des actualités. On y voit Eugene frappé par deux agents de police, un militaire et un civil. Bien que le film soit largement diffusé, aucune poursuite n’est engagée contre ces sympathisants du KKK.

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Petit aperçu de l'ambiance (source : ici)

En 1954, le gouvernement français l’invite à Paris pour ranimer la flamme de la tombe du soldat inconnu. Il déclare :

« La France m’a donné la vraie signification de la liberté, de l’égalité et de la Fraternité. Je ne pourrais jamais lui rembourser tout ce que je lui dois. »

Revoir Paris et rêver d’un nouveau night-club… But times are changing.

Il se console alors en servant de traducteur et d’homme de confiance de Louis Armstrong himself.

De retour à la Grosse Pomme, il acquiert un modeste appartement à Harlem, où, ses filles désormais mariées, il vit seul et ouvre de temps en temps une vieille boîte. Laquelle contient ses quinze médailles françaises, la quinzième médaille étant celle de chevalier de la Légion d’honneur, reçue des mains du général de Gaulle en personne, qui l’a qualifié de « véritable héros français ».

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Redevenu anonyme, l’ancien boxeur, héros de l’aviation, agent secret français, joueur de jazz, gérant de night-club, survit comme garçon d’ascenseur, un vieux garçon un peu excentrique puisqu’il arbore ses médailles sur la poitrine. Pour cela remarqué par NBC, il est amené à narrer son histoire à Dave Garroway au « Today Show », sur NBC.

Perclus de pauvreté, Eugene s’éteint à New York, victime d’un cancer de l’estomac, le 12 octobre 1961.

Le jour de Christophe Colomb.

Dans son uniforme de légionnaire, il est enterré avec tous les honneurs militaires par des officiers français dans la section des vétérans du cimetière de Flushing, dans le Queens.

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En 1972, ses exploits comme pilote de combat sont publiés dans le livre « L’Incroyable Histoire de Eugene Jacques Bullard, le premier noir aviateur de combat » écrit par P.J. Carisella, James W. Ryan et Edward W. Brooke (Marlborough House, 1972).

En 2006 sort le film « Flyboys », qui reprend une partie de son histoire militaire. L’acteur britannique Abdul Salis y interprète Eugene Skinner, alias l’Hirondelle noire.

Sur le site du Grand Orient de France, on peut lire : « Le 12 avril 2012, un protocole franco-américain a été signé au ministère français de la Défense pour une célébration commune du centenaire de la Première Guerre mondiale autour du Mémorial La Fayette de Marnes-la-Coquette, ce qui pourrait être l’occasion, pour les deux pays, de rendre enfin un hommage appuyé à Eugene Bullard, dont le cinquantenaire de la mort, en octobre 2011, a été passé sous silence. »

Citons Charles Glass avant de consacrer pour la semaine prochaine un dernier post aux Africains-Américains sous l’Occupation :

« Avant une réunion de l’American Legion à New York, [en 1941] Eugene reçut une lettre anonyme : “Votre séjour prolongé à l’étranger vous a peut-être fait oublier qu’aux États-Unis, lors des réceptions, les Blancs et les gens de couleur ne se mêlent pas. Vous auriez tout intérêt à ne pas assister au dîner de lundi soir et, à l’avenir, à ne participer à aucune des activités de Paris Post n°1.”

» Lui qui n’avait jamais reculé, ni dans la guerre ni dans la paix, s’y rendit néanmoins. Ses vieux amis, qui furent nombreux à couvrir les frais du rapatriement de ses filles en Amérique, lui réservèrent un accueil chaleureux. »

Trente ans après sa mort et soixante-quatorze ans après son rejet de l’armée américaine (le 23 août 1917), il est promu au grade de sous-lieutenant de l’Air Force grâce à l’intervention de Colin Powell. 

Cette triste histoire m’évoque un vieux samba de Nelson Cavaquinho et Guilherme de Brito : « Quando eu me chamar saudade ».  Une complainte d’un autre descendant d’esclaves :

« Je sais que demain quand je mourrai, mes amis diront que j’avais le cœur bon. Certains iront jusqu’à pleurer et vouloir me rendre hommage faisant de l’or une guitare. Mais quand le temps aura passé, je sais que personne ne se souviendra de moi. C’est pour cela que je pense si quelqu’un peut m’aider, qu’il le fasse maintenant. »

 

 Vous vivez, jusqu’au prochain épisode, une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

 

19 juin 2017

 Bonus 

Pour en savoir plus et autrement – le père de Eugene aurait été un esclave martiniquais ! —, nous vous recommandons :

ribbe bullard

 • Un livre : “Eugène Bullard”, de Claude Ribbe, éditions Cherche-Midi, 2012.

Disponible ici.

• Un téléfilm : “Les Amants de l’ombre”. “Oui, les libérateurs pratiquaient un racisme institutionnalisé et ils condamnèrent à mort des soldats noirs, accusés à tort de viol. En son temps, l’écrivain Louis Guilloux, qui fut l’interprète officiel des Américains en 1944 en Bretagne, assista à certains de ces procès en cour martiale. Durablement marqué, il relata son expérience dans OK, Joe ! (Folio), un récit sobre, tranchant, qui a la puissance d’un brûlot. Loin du mélo.” — Hélène Rochette “Télérama”. Un téléfilm avec un Anthony Kavanagh tout en justesse.

 

en entier

• Un film documentaire : “Parcours de dissidents” d’Euzhan Palcy (réalisatrice de “Rue Cases-Nègres”), 2006, 88 minutes. “Le documentaire d’Euzhan Palcy met en lumière l’histoire oubliée, même dans leur propre pays, des ‘dissidents’, ces hommes et femmes de Martinique et de Guadeloupe qui quittèrent leurs îles au péril de leurs vies entre 1940 et 1943 pour rejoindre, via la Dominique et Sainte-Lucie, les FFL de De Gaulle, le “Général Micro". Entrecoupé de rares images d’archives, le film fait la part belle aux entretiens avec ces résistants qui racontent leur passé avec beaucoup de passion, d’humilité, d’humour, de distance, et parfois de rancune. Car une fois l’effervescence de 1945 passé, le retour dans les Antilles fut douloureux pour ces anciens combattants qui peinent encore aujourd’hui à être reconnus. Euzhan Palcy leur rend ainsi hommage afin que leur histoire ne soit pas oubliée.”

Le narrateur n’est autre qu’un Gérard Depardieu plus sobre que jamais…

 

extrait de "Dissidents"

Et toujours un peu de musique... avec la voix puissante et si touchante de Paul Robeson

 

 

Posté par Bruno B à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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