Avec accusé de déception

18 mai 2018

Le rêve assassiné d’Yitzhak Epstein

“Pour qu’un rêve demeure merveilleux, ne le réalisez pas

Amos Oz, écrivain israélien

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais à l’heure des soixante-dix ans de la fondation de l’État d’Israël et de son corolaire, la Nakba, j’avais préparé un post autour de la judéité non sémitique du cher Darius Milhaud, mais l’horreur de l’actualité à Gaza m’a fait préférer vous présenter des extraits de « La question disparue » d’Yitzhak Epstein.

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Né en Biélorussie en 1862, Yitzhak, sioniste historique, est un pédagogue de renom, un des « inventeurs » de l’hébreu moderne, qu’il enseigne directement dans cette langue qui permet de dîner avec le roi Salomon sans interprète.

Il fait partie de la première Aliyah, de la première vague d’immigration en Palestine, entre 1882 et 1905.

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Pionniers juifs à Rehovot

 Beaucoup fuient les pogroms « sponsorisés » par l’État tsariste, qui a cette jolie devise : « Le peuple a faim, donnons-lui du juif ! »

Le mouvement sioniste, créé par Theodore Herzl, n’en est qu’à ses balbutiements. Les juifs persécutés préfèrent largement immigrer aux Amériques ou en Europe de l’Ouest plutôt que dans l’ingrate Palestine.

Dès 1886, Yitzhak Epstein s’installe dans l’une des premières bourgades juives, à Roch-Pina, en Galilée. 

Peut-être convient-il de rappeler que le sionisme naît à une époque de conquêtes coloniales européennes, qu’il est le fruit de l’antisémitisme européen (Cf. l’affaire Dreyfus, qui a épouvanté Herzl), qu’il est athée mais reposant sur « le Livre des livres » (dixit Ben Gourion), européocentré (donc méfiant envers les Orientaux et hostile à la pratique du yiddish), et que son droit au retour est fondé sur le mythe de la Diaspora, consécutive à la destruction du Temple, en 70 apr. J.-C.

(Par ailleurs, il existe le Bund, puissant parti socialiste regroupant force révolutionnaires du Yiddishland, évidemment opposé à toute idée de foyer national.

Sans omettre la forte participation juive aux divers partis socialistes puis communistes : l’égalité sociale égale l’égalité pour tous, y compris les juifs.)

Au 7e Congrès sioniste, à Bâle, en août 1907, Yitzhak Epstein présente ce texte à la fois touchant, lourd de coups de grisou et tragique aujourd’hui.

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Premier congrès sioniste à Bâle en 1897.

(Pour en faciliter la lecture, je ne signalerai pas les coupes effectuées dans le texte originel. Lequel est assez difficile à trouver sur le Web, sauf en anglais, sous le titre de « The Hidden Question ».)

« Parmi les questions difficiles liées à l’idée de renaissance de notre nation dans sa patrie, il en est une dont l’importance est égale à celle de toutes les autres à la fois : c’est la question de notre attitude à l’égard des Arabes. Elle a été absolument ignorée des sionistes, qui ne connaissaient pas le pays ni ses habitants.

Le fait qu’il a été possible d’ignorer une question aussi fondamentale après trente ans d’action d’établissement d’une population juive, qu’il faille encore en parler comme d’une question neuve est un fait attristant et témoigne assez clairement de la légèreté d’esprit qui règne dans les rangs de notre mouvement.

Dans cette terre, qui est notre patrie bien aimée, vit tout un peuple qui y est établi depuis des siècles et qui n’a jamais songé à la quitter.

Cela fait quelques années que l’on nous dit que la population du pays compte 600 000 âmes. Si l’on en déduit les 80 000 Juifs, il reste qu’il y a, aujourd’hui, en Palestine, un demi-million d’Arabes, dont 80% ne vivent que de l’agriculture et détiennent toutes les terres cultivables. Il est temps d’extirper cette fausse idée répandue chez les sionistes qu’il y a en Palestine des terres incultes par manque de main-d’œuvre agricole ou par l’incurie de ses habitants. Il n’y a pas de terres désertées. Au contraire ! le fellah arabe s’efforce constamment d’adjoindre à son lopin les terres incultes adjacentes si elles n’exigent pas un travail excessif.

Nous achetons ces terres, en général, soit à des grands propriétaires terriens qui se les sont appropriées, par la tromperie ou la spoliation, et qui les donnent en métayage aux paysans, soit à des villageois qui vendent une partie de leur propriété. Selon la coutume du pays, la terre passe d’un propriétaire à l’autre ; mais les métayers restent en place. En revanche, lorsque c’est nous qui acquérons ces terres, nous en expulsons les occupants antérieurs. Il est vrai que nous ne les renvoyons pas sans indemnisation. Nous ne lésinons pas sur le nombre de pièces d’or, au moment de leur renvoi. Mais si nous ne voulons pas nous leurrer nous-mêmes, il faut bien reconnaître que nous expulsons aussi des malheureux de leurs misérables propriétés et que nous ruinons leur gagne-pain. Il est vrai que la bourgade juive leur procurera parfois un travail bien mieux rétribué que celui que leur procurait leur pauvre labeur sur leur métairie. Cependant, nous ne pouvons nous engager à leur trouver du travail en permanence.

Le fait que nous fassions un don à cet Arabe ne sera jamais, à ses yeux, une compensation pour le champ dont il a été privé ; il acceptera bien le bienfait, mais n’oubliera pas le mal qui l’a précédé !

Nous commettons une grave erreur, au plan psychologique, dans nos rapports avec ce grand peuple peu enclin aux concessions. L’Arabe, comme tout être humain, est attaché à sa patrie. Il est lié au paysage de sa terre natale par toute sorte de liens, dont l’un lui est particulièrement précieux : les tombes de ses aïeux.

J’entends toujours la plainte de ces femmes arabes, le jour où leurs familles avaient quitté le village de Djouni – aujourd’hui, la bourgade de Roch-Pina – pour aller s’établir sur le plateau du Hauran, de l’autre côté du Jourdain. Les hommes chevauchaient leurs ânes et les femmes suivaient en se lamentant amèrement, emplissant la vallée de cette lamentation et s’arrêtant, de temps à autre, pour baiser les pierres et le sol.

Peut-on se fier à cette manière d’acquérir des terres ? Est-elle digne de notre entreprise ? Cent fois non ! Ce peuple a été le premier à proclamer le précepte : « la terre ne sera pas vendue pour toujours ! ».

Les Arabes sont ce grand peuple distingué par ses qualités physiques et son intelligence. Il vit sur notre terre depuis dix siècles. Mais, pour notre bonheur, il occupe un espace si vaste de la surface du globe qu’il peut nous laisser nous rétablir dans cette partie de notre patrie ancestrale qu’il n’a pas occupée lui-même. Non seulement, il le peut, mais il doit, pour son propre bien, laisser les Juifs se rétablir dans leur patrie, car il est incapable d’améliorer seul sa situation et sortir de sa misère et de son ignorance ; seul le peuple juif peut l’aider à le faire.

Nous n’avons nulle arrière-pensée de domination ni désir d’effacer l’identité nationale de nos voisins. Nous venons nous établir parmi eux avec des intentions pures.

Il faut donc que nous fassions alliance avec les Arabes, que nous concluions avec eux un accord qui bénéficie aux deux parties, et à l’humanité tout entière.

Toute nouvelle usine, toute nouvelle agglomération que nous établirons, toute institution nouvelle doivent nous rapprocher de notre but, pourvu qu’ils bénéficient également aux habitants du pays.

Pour acquérir notre patrie, nous nous sommes adressés à toutes les puissances qui y possèdent quelque intérêt [Ottomans puis Britanniques]. Nous avons ignoré les vrais maîtres du pays. Nous devons coopérer étroitement avec le peuple arabe. Ouvrons aux habitants du pays les portes de nos établissements publics : nos hôpitaux, nos dispensaires, nos écoles, nos bibliothèques, nos restaurants populaires, nos caisses d’épargne et de crédit. Dans nos écoles, il faudra accorder une place importante à l’enseignement de la langue arabe, y admettre volontiers les enfants arabes.

Nous devrons également nous éloigner, dans nos écoles comme dans toutes nos institutions, d’un esprit de nationalisme étroit et mesquin, qui ne verrait que lui-même. Nous y introduirons libéralement les sciences, les techniques, le travail manuel et la culture physique. Il ne s’agit pas, pour nous, de judaïser les Arabes, mais bien de les former à une vie plus pleine, à une vision du monde plus étendue et plus avancée, pour qu’ils puissent, le jour venu, être des alliés loyaux, des compagnons et des frères.

Nous serons les annonciateurs de la paix qui réconcilieront les forces religieuses antagoniques.

Nous devons étudier le psychisme de nos voisins et arriver à bien les connaître. Il faut avouer, non sans honte, que rien n’a été fait jusqu’ici ; aucun Juif ne s’est consacré à cette tâche de sorte que nous sommes parfaitement ignorants de ce que sont les Arabes. Il est temps d’apprendre !

“Je les mènerai chacun dans son héritage, chacun dans son pays. Et s’ils apprennent les voies de mon peuple […] ils jouiront du bonheur au milieu de mon peuple », Jérémie, 122, 15-16.

Enseignons-leur la bonne voie ; qu’ils se relèvent et nous serons relevés également. »

En 1948, les sionistes raflent, au terme d’une guerre d’épuration ethnique voulue par Ben Gourion (mais pas partout appliquée…), 55 % de la Palestine mandataire, dont ils n’avaient acheté que 10% du territoire aux propriétaires arabes. Mais surtout 80% des terres céréalières et 40% de l’industrie reviennent dans l’escarcelle du nouvel État dit hébreu. Le droit au retour ne s’appliquera jamais aux « habitants du pays »…

Après une belle carrière de pédagogue à l’Alliance israélite universelle, à Salonique et à Tel-Aviv notamment, Yitzhak Epstein meurt, en 1943, aux États-Unis. 

 

 

Bonus 

 

« ÉTOILE D’OR » par Herbert Pagani 

 

Si vous désirez lire la lettre en anglais c'est par ici :

Yitzhak Epstein

THE HIDDEN QUESTION.
August 1907. Yitzhak Epstein
(lecture delivered at the Seventh Zionist Congress in Basel
)

Among the difficult issues regarding the rebirth of our people in its homeland, one issue outweighs them all: our relations with the Arabs. This issue, upon whose correct resolution hinges the revival of our national hope, has not been forgotten by the Zionists but has gone completely unnoticed by them and, in its true form, is barely mentioned in the literature of our movement. Although in recent years some disconnected words about this have appeared in various writings, these, however, have been in the context of claims by the Jews in Palestine (Eretz Israel) who deny the possibility of any real Zionist effort, or in accounts of the Arab nationalist movement. The loyal Zionists have not yet dealt with the issue of what our attitude to the Arab should be when we come to buy land from them in Palestine, to found settlements and, in general, to settle the country. The Zionists' lack of attention to an issue so basic to the settlement is not intentional; it went unnoticed because they were not familiar with the country and its inhabitants, and, furthermore had no national or political awareness.

The sad fact that it is possible to ignore a fundamental issue like this, and after 30 years of settlement activity to speak about it as if it were new, virtually proves the irresponsibility of our movement, which deals with issues superficially and does not delve into their core.

Since the emergence of the national movement, Zionist leaders have continuously studied the arrangements and the laws of the land, but the question of people who are settled there, its workers and its true owners, has not arisen, not in practice and not in theory..... While governmental procedures, the difficulties in purchasing land and constructing homes, the ban against entry of Jews - these and more have hampered immigration to Palestine, obstacles related to Arabs do not appear numerous. And if our brothers in Palestine did not entirely grasp the seriousness of the question, it certainly did not occur to the Zionists who live far from the arena of activity. We devote attention to everything related to our homeland, we discuss and debate everything, we praise and criticise in every way, but one trivial thing we have overlooked so long in our lovely country: there exists an entire people who have held it for centuries and to whom it would never occur to leave.

For a number of years we have been hearing that the population of the country exceeds
600,000. Assuming that this number is correct, even if we deduct from it 80.000 Jews , there are still over half a million Arabs in our its land, 80 percent of whom support themselves exclusively by farming and own all the arable land. The time has come to dispel the misconceptions among the Zionists that land in Palestine lies uncultivated for lack of working hands or laziness of the local residents. There are no deserted fields. Indeed every Arab peasant tries to add to his plot from the adjoining land, if additional work is not required. Near the cities they even plow the sloped hillsides and, near Mettulah, the indigent Arab peasants plant between the boulders, as they do in Lebanon, not allowing an inch of the land to lie fallow. Therefore, when we come to take over the land, the question immediately arises: what will the Arab peasant do when we buy their lands from them?...

In general we have made a crude psychological blunder in our relationship with a large, if assertive and passionate people. At a time when we are feeling the love of the homeland with all our might, the land of our forefathers, we are forgetting that the people who live there now also have a

sensitive heart and a loving soul. The Arab, like any man, has a strong bond with his homeland; the lower his level of development and the more narrow his perspective, the stronger his bond to the land and to the region, and the harder it is for him to part from his village and his field. The Muslim will not abandon his country, will not wander far: he has many traditions which bind him to the soil of his homeland, the most dear to him being respect for the graves of his forefathers. To understand the depth of this feeling, one has to know that these Orientals venerate their dead, and they visit their graves and involve their ancestors in the events of their lives, their celebrations and their sorrows. I can still hear the dirge of the Arab women on the day their families left their village of Ja'una, today Rosh Pina , to settle in Hawran, east of the Jordan. The men rode asses and the women walked behind them, bitterly weeping, and the valley was filled with their keening. From time to time they would stop to kiss the stones and the earth. Even when the fellahin themselves sell some of the village land, the issue of acquisition is not resolved. The fellah, in anguish from the burden of heavy taxes, may decide in a moment of despair and sometimes with the encouragement of the village elders, who receive a hefty sum for this to sell the field; but the sale leaves him with a festering wound that reminds him of the cursed day that his land fell into the hands of strangers. I have known fellahin who, after they sold the land, worked for the Jews together with their wives and who managed to save money. As long as the wages were good, they sealed their lips, but when the work ended, they began to grumble against the Jews and dispute the purchase.

Can we rely on such a method of land acquisition? Will it succeed and does it serve our goals? A hundred times no. A nation which declared: "but the land must not be sold beyond reclaim", and which gives preference to the rights of one who cultivates the land over one who buys it, must not and cannot confiscate land from those who work it and settled on it in good faith. We must not uproot people from land to which they and their forefathers dedicated their best efforts and toil. If there are farmers who water their fields with their sweat, these are the Arabs. Who could place of value all the toil of the fellah, plowing in torrential rains, reaping in the hot summer, loading and transporting the harvest?....

But let us leave justice and sensitivity aside for a moment and look at the question only from the point of view of feasibility. Let us assume that in the land of our forefathers we don't have to care about others and we are allowed - perhaps even obligated - to purchase all the lands
obtainable. Can this type of land acquisition continue? Will those who are dispossessed remain silent and accept what is being done to them? In the end, they will wake up and return to us in blows what we have looted from them with our gold! They will seek legal redress against the foreigners who have torn them from their lands. And who knows, but they will then be both the prosecutors and the judges... The people are brave, armed, excellent marksman, have superb cavalry,, and are zealous of the nation and especially have not yet weakened; they are after all but a fraction of a large nation which controls all the surrounding lands: Syria, Iraq, Arabia and Egypt.

It's easy to dismiss these words and to view them as disloyalty to the ancient and eternal national ideal. But if we weigh the matter disinterestedly, we must admit that it would be folly not to consider with whom we are dealing and the extent of our power and the power against us. Heaven forbid that we close our eyes to what is happening sooner, perhaps, than we imagine. One can definitely say, that at the present time, there is no Arab national or political movement in Palestine. But this people has no real need of a movement: it is large and numerous and does not require a revival because it never ceased to exist for even a moment. In its physical growth, it exceeds all the nations of Europe... Let us not make light of its rights, and especially let us not, Heaven forbid, take advantage of the evil exultation of their own brothers. Let us not tease a sleeping lion! Let us not depend upon the ash that covers the embers: one spark escapes, and soon it will be a conflagration out of control.

It is not my belief that in our homeland we must be servile and surrender to its inhabitants. But we

can dwell among them in courage and strength, secure in our settlements; and in the land of sun, we shall also refresh ourselves, renew our blood and be heartened. But we sin against our nation and our future if we facilely cast aside our choicest weapon: the justice and the purity of our cause. As long as we hold to these principles, we are mighty and need fear no one, but if we abandon them - our strength is in vain and our courage for nought...

The Jewish settlement has already given bountifully to the inhabitants of the land: the situation of the towns and villages near new settlements has improved; hundreds of craftsmen - masons, builders, painters, donkey and camel handlers - and thousands of labourers have found work in the settlements; commence has increased, as has the demand for dairy products and produce. And yet all this cannot make up for what we have distorted. For the good we shall not be remembered, but the bad will not be forgotten. It is impossible to buy love, but how easy to establish enemies among the simple fellahin. Powerful is the passion of those who have been uprooted from their land.

It is time to open our eyes to our methods! If we don't want to ruin our work, we must consider every step we take in our homeland, and we must urgently solve the question of our relations with the Arabs before it becomes the “Jewish question". We must not rest content with the current situation! Heaven forbid that we should digress even momentarily from our act of creation, from the future, but whenever what we believe to be the national good violates human justice, this good will become a national sin from which there is no repentance. Our ideal is so noble and our young people yearn to realize in it the social ideals which throb in humanity these days. But this means that we must distance ourselves from the ugly and from anything which resembled it, i.e. from every deed tainted with plunder.

When they come to our homeland, we must uproot all sorts of conquest or expropriation. Our motto must be: live and let live! Let us not cause harm to any nation, and certainly not to a numerous people, whose enmity is very dangerous...

After we own the uncultivated land, we shall turn our attention to the cultivated land. This will be acquired not to expel the tenants but on condition of having them remain on the land and improving their lot by introducing good agricultural methods. Gradually they will switch from the old ways of extensive farming to intensive farming. When the land yields better returns, it will be sufficient for the Jews and the fellahin together. As enlightened owners, we will devote some money to improving the lot of the tenants, because their welfare is our welfare. We shall benefit the residents, not furtively with bribes or gold in order to rid ourselves of them but in true material and spiritual ways. Our agronomists will advise them, teaching them the sciences of agriculture, husbandry and cross-breeding, and show them the scientific ways to fight cattle and poultry epidemics and pests of the field, vineyard and garden. They will be able to cheaply purchase medicines against disease and, when in need, will have access to the Jewish doctor. Their children will be accepted in our schools, and when we can relieve the burden of the tithe, they will also be relieved. Although in the early days they will view us with suspicion, not believing the innovations and even less the innovators, but from day to day our integrity will become evident, and they will see the innocence of our aspirations and benefit of our reforms, which will undoubtedly succeed in the hands are such a diligent, wise and frugal people. The Arab fellah is smart and has more commonsense than the farmers of many other countries. And then the Arab tenants will know us at our best, and they will not curse the day the Jews came to settle their land but will remember it as a day of redemption and salvation....

This is not a dream. It is difficult but easy, loyal and more productive than the systems that we used until now. If instead of disinheriting the Druze from Mettulah, we would divide the land with them, then we would not have to spend even half of what we spend on bribes to the wicked, expulsion of indigent families, court cases and lawyers, and untenable compromises. We would not have to

enslave ourselves to the butchers, and we would sit in security with our neighbours and work our plots in security. Druze respect education, and they would send their sons and daughters to our schools, and in coming generations we could find in them not only honest neighbours but also loyal friends. And this is true of other settlements. We have spent a fortune to gain sworn enemies at a time that we could have spent less - or even more - and acquired friends, enhanced our honour, sanctified the name of Israel and advanced our goals --- opening the ports of hearts, which are more important than the ports of the coast.

Our methods of land acquisition must be a direct extension of our relations with the Arab nation in general. The principles which should guide us when we settle among this nation are as follows:

A the Jewish people, the foremost with regard to justice and the law, egalitarianism and the brotherhood of man, respects not only the individual rights of every person but also the national rights of every nation and ethnic group.
B the people of Israel, yearning for rebirth, is in solidarity - in belief and deed - with all nations who are awakening to life and treats their aspirations with love and goodwill and fosters in them their sense of national identity.

These two principles must be the basis of our relations with the Arabs....
We must therefore enter into a covenant with the Arabs which will be productive to both sides and to humanity as a whole. We will certainly agree to this covenant, but it also requires the agreement of the other side; and that we shall gain gradually through practical deeds which are of benefit to the land, to us and to the Arabs....

We shall be an angel of peace, who mediates among the discordant religious sects, and we can do all this in the purity of our aspirations and our beliefs, we alone, not others.
And when we bring education to our ally and work together with him, let us not forget one principle.. Just as the teacher is obliged to know the soul of his pupil and his inclinations, so too it is not enough to hold before us the end goal, but we must also have a proper understanding of the Arab nation, its characteristics, inclinations, hopes, language, literature and especially a deep understanding of his life, customs, pain and suffering.... We are entering an environment still living in the sixteenth century, and in all we do we must take into consideration the spiritual condition of this nation today. If we desire to lead someone anywhere, we must take them from where he is right now; otherwise he would not be able to follow us. We must, therefore, study and understand the psyche of our neighbours. It's shameful to say that we have not yet done anything at all about this, that no Jew has yet devoted himself to this study, and that we are absolutely ignorant of everything regarding Arabs and that all that we do know it gleaned at the market place. It is time to educate!

One can object to this lecture on several grounds, but on one thing, the lecturer dares assert with certainty: these words were said in the spirit of our nation, in the spirit of world justice, imprinted on us ever since we became a people.

The prophet of the Diaspora, when he came to speak about the division of the land, said:" you shall divide it by lot for an inheritance unto you and unto the strangers that sojourn among you, which shall beget children among you, and they shall be unto you as native-born children of Israel, they shall have inheritance with you among the tribes of Israel. And in whatever tribe the stranger sojourns, there shall you give him his inheritance, says the Lord God." Ezekiel,47: 22-23.

As great prophet from Anatot, who preceded Ezekiel, when he came to prophesise bad tidings to the evil neighbours who threatened the inheritance of Israel, concludes: " And after I have plucked them up, I will again have compassion on them, and I will bring them again each to his heritage and each to his land. And it shall come to pass, if they will diligently learn the ways of my people.... Then shall they be built up in the midst of my people" Jeremiah 12, 15-16..

Come, let us teach them the right path; we shall build them up, and we to shall be built. 

09 mai 2018

Marx, Marcuse, Marchais et autres Mai-disances

L’idée de révolution n’a plus de présence pratique dans la période actuelle. […]

Elle sert de référence, de code, elle permet un marquage, une discrimination symboliques […]. 

Elle permet de répartir les idéaux, les idéologies, et leurs partisans, en camps bien distincts

et suscite enfin cette surenchère aussi grotesque que répandue qui fait qu’on rencontre toujours plus révolutionnaire que soi…

Claude Orsoni,
“La Révolution en question” (1984).

 

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais ce week-end, c’était le bicentenaire de la naissance de Karl Marx. C’est pourquoi la République populaire de Chine, ayant retenu les leçons du confucianisme, a offert à Trèves, sa ville natale, une magnifique statue de cinq mètres et demi de hauteur.

5-5 comme le 5 mai.

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Que reste-t-il de celui qui peut avant de disparaître affirmait qu’il n’était pas marxiste ?

En forme de boutade, nous pourrions répondre qu’il est plus lu et commenté par les éditorialistes de BFM Business que par les black blocs, qui ont abandonné la faucille mais pas le marteau, ou les zadistes férus de permaculture.

« Excellent lecteur de Karl Marx » selon le philosophe « communiste » Louis Althusser, Raymond Aron aurait-il terrassé son collègue d’agrégation Jean-Paul Sartre ? Ce libéral qui a étudié « le Capital » dès 1931 et en allemand n’a jamais caché son admiration pour le Marx économiste et, bien sûr, sa défiance pour le Marx philosophe de l’Histoire. Ce qui ne l’empêchait pas de voir dans l’orthodoxie d’État soviétique un dévoiement de la pensée du prophète de Trèves.

Bref, de Rosa à Korch, en passant par Morris, Kautsky, Plekhanov, Lénine, Bernstein, Gorter, Pannekoek, Gramsci, sans oublier Bordiga, Munis, Janover, Rubel, Kurz ou… Minc (!), on trouve de tout à la Saint-Marxritaine.

Dès juin 1968, Raymond Aron écrit « la Révolution introuvable. Réflexions sur les événements de mai ». Or, à l’époque, comme le dit le coruscant Jean-Christophe Bailly (« Un arbre en mai », Seuil), Marx est un fond de sauce, les étudiants révolutionnaires ne l’ayant pas vraiment étudié. Dans le milieu contestataire, on débat de la Commune de Paris ou de la Révolution espagnole. On a très peu lu Guy Debord, un peu plus Henri Lefebvre, pas tellement Herbert Marcuse. Pourtant, c’est l’auteur de « l’Homme unidimensionnel » (“One-dimensional Man”, 1964, Boston, traduit en français trois ans plus tard) que les médias et le PCF vont mettre en avant.

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« Un des maîtres à penser de ces gauchistes, écrit l’ineffable Georges Marchais dans « l’Humanité » du 3 mai 1968, est le philosophe allemand Herbert Marcuse qui vit aux États-Unis. » Bref, un Boche au service de l’impérialisme yankee !

Et de fustiger dans le même papier le Mouvement du 22 mars Nanterre « dirigé par l’anarchiste allemand » Cohn-B(a)ndit.

Les deux présentent l’avantage d’être juifs et teutons. Contre-attaque des étudiants qui entre deux lancers de pavés scandent « nous sommes tous des juifs allemands » en soutien à Dany.

Juif et allemand comme Marx ?

Ah bah non ! Carlitos est le fils d’un juge converti au luthérianisme. Son grand-père était rabbin, mais lui n’est pas de religion hébraïque, même s’il présente un certain goût pour l’apocalipse. D’ailleurs il est peu porté sur l’opium du peuple, les cigares et l’alcool fort lui suffisent.

Ça y est ! J’ai franchi la ligne !

Mais quelle ligne ?

Savez-vous qu’un double spectre hante le communisme ? Celui de la malhonnêteté accouplée à l’arrogance intellectuelle. C’est un poison, une drogue. Plutôt que de l’affronter à fleuret moucheté, il faut discréditer l’ennemi de classe…

Il y a un couple de décennies, votre serviteur a fréquenté un cercle de discussion composé de libertaires et marxistes dits anti-autoritaires. Une des conditions de la participation aux débats était de demeurer courtois. Pas de coups bas (sauf « libre »), pas d’insultes, pas de médisances. « Ce n’est pas parce que Marx avait des furoncles que je dois en avoir ! » s’écria un jour une charmante jeune Vénézuélienne. On a beau s’appeler camarade, on apprécie la lutte des crasses, l’amitié passant souvent après les idées, qu’il convient de faire triompher sous peine d’être un petit bourgeois.

Le comte Jean d’Ormesson ne saurait être ainsi qualifié. Néanmoins, c’est lui qui en tant que secrétaire général adjoint du Conseil international de la philosophie, dépendant de l’Unesco, organise, dès le 7 mai 1968, le colloque ayant pour thème : « L’influence de Karl Marx sur le développement de la pensée scientifique contemporaine ». Nous sommes en plein cent cinquantième anniversaire et parmi les têtes d’affiche françaises figurent Raymond Aron, Alfred Sauvy, Louis Althusser, Roger Garaudy et… Herbert Marcuse. Des intellectuels italiens, américains, soviétiques sont présents, mais pas de Chinois. À peine remis des hécatombes de la Révolution culturelle, l’empire du Milieu n’est pas adhérent à l’Unesco.

Herbert Marcuse, qui a théorisé la violence anticapitaliste, semble comme désolé que les étudiants, en guise d’hommage, passent des cours magistraux aux travaux pratiques. Celui qui a écrit : « Il est d’une importance qui dépasse de loin les effets immédiats que l’opposition de la jeunesse contre “la société d’abondance” lie rébellion instinctuelle et rébellion politique » se terre dans son hôtel et refuse tout interview.

De son côté le « Divin Rouquin » a déclaré : « Si vous voulez, je suis marxiste comme Bakounine l’était : Bakounine a traduit Marx. […] Je crois que je me suis déterminé à partir des positions de la Commune ouvrière de Kronstadt où des anarchistes luttèrent contre la mainmise du parti bolchevique sur les soviets. Par conséquent, je suis très antiléniniste. »

Mais pas antiprovocation bien sûr. « Marcuse, connais pas », fanfaronne le Zorro de la mauvaise foi qui sait l’affection intellectuelle que Rudi Dutschke, son homologue d’outre-Rhin, porte au vieux Marcuse.

Pis, Dany, depuis Rome, urbi et orbi donc, traitera l’auteur d’ « Eros et Civilisation » d’agent de la CIA !

Ce qui est faux mais perfide…

En juin 1941, le président Roosevelt encourage la naissance de l’Office of the Coodinator of Information monté par l’avocat William Donovan. Dès août la section recherches et analyses voit le jour. Bill Donovan recrute des gens de l’image, des cinéastes, dont John Ford et Merian Cooper (réalisateur de « King Kong » en 1933 et pilote de guerre formé en France), et des intellectuels et philosophes comme Herbert Marcuse, qui ayant fui le nazisme avec sa petite famille tire le diable par la queue. L’ancien sympathisant spartakiste analyse l’évolution du régime hitlérien tout en fournissant quelques pistes de réflexion pour l’après-guerre.

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Will Bill Donovan

Dissous en juin 1942 et placé directement sous les ordres de Maison blanche, l’OCI (ou COI in French) devient l’OSS, Office of Strategic Services. Oui, comme OSS 117.

Au grand dam du FBI et des services secrets militaires US, l’OSS va œuvrer en Afrique du Nord française, dans la métropole au côté de la Résistance puis dans l’ensemble de l’Europe occidentale.

Après guerre, l’organisation, qui emploie près de 20 000 personnes, est démantelée. La branche R&A tombe dans l’escarcelle du Département d’État. Et las qu’on ne fasse plus guère appel à ses compétences, Marcuse rejoint l’université en 1951.

Entre-temps, en 1947, la CIA a été créée. Et donc, l’antinazi Marcuse n’a jamais travaillé pour elle…

Le ping-pong continue.

Une légende urbaine tenace veut que Dani le rouge ait eu pour amoureuse Françoise Missoffe, devenue de Panafieu, fille du ministre UNR chahuté lors de la légendaire inauguration de la piscine du campus de Nanterre en 1968. Que nenni ! nous affirme Jean-Pierre Duteuil, alter ego du marxiste libertaire de Montauban, « ces rumeurs-ragots [ont] surtout été colportées par les staliniens et la presse de caniveau de l’époque » pour accréditer « les liaisons dangereuses » des anars avec le pouvoir gaulliste.

Cohn-Bendit a évoqué Bakounine traducteur de Marx.

Rarement traduction ne coûta aussi cher…

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De gauche à droite : Marx, Engels et Bakounine

Au congrès de septembre 1872, les ruines de la Commune fumant encore, l’Internationale se déchire entre marxistes, anarchistes, blanquistes, modérés anglais… Le torchon brûle surtout entre Marx-Engels et Bakounine. Ces derniers temps, par les deux compères, Mikhaïl a été accusé d’être un agent de la police russe, d’avoir voulu capter l’héritage des prétendus fonds mis à la disposition de Herzen, d’être un maître chanteur et d’avoir escroqué Marx dont il n’a pas mené à bien la traduction des œuvres en russe. L’éditeur Poliakoff a fait une avance à Bakounine et rien, des nèfles, pas de traduction !

H.-E. Kaminsky écrit : « La réputation de Bakounine n’est pas atteinte par ces calomnies. Mais en introduisant ces méthodes de la lutte fractionnelle dans l’Internationale, Marx crée un précédent qui pèse lourdement sur tout le mouvement ouvrier. Nombre de ses disciples imiteront les bassesses de leur maître, sans avoir l’excuse de son génie ! »

Seul spolié dans l’affaire, Poliakoff n’en tiendra jamais grief à Bakounine.

L’Internationale sera marxiste ou ne sera pas. Elle est délocalisée à New York pour mieux se dissoudre… Marx a obtenu ce qu’il voulait…

Biographe du « Maure », le communiste de conseil Otto Rühle écrit : « Qu’il [Marx] se soit servi pour triompher objectivement de moyens aussi honteux que de souiller son adversaire, c’est un geste déshonorant qui ne salit pas Bakounine et qui avilit au contraire son auteur. On voit bien là le trait fatal d’un caractère : ni les questions politiques, ni le mouvement ouvrier, ni l’intérêt de la révolution, rien ne passe jamais pour Marx qu’après le souci de sa propre personne. Qu’un concile de révolutionnaires internationaux prêt à faire sauter à la première occasion le code de la propriété personnelle et de la morale bourgeoise ait chassé, proscrit, expulsé, sur la dénonciation de son chef, le plus génial, le plus héroïque, le plus fascinant de ses membres sous le prétexte d’une infractions aux lois bourgeoises de la propriété, c’est une des plus sanglantes plaisanteries de l’Histoire. »

Laissons conclure Raymond Aron : « La dernière fois que j’ai rencontré [Marcuse] – nous sommes personnellement en bons termes en dépit de nos désaccords – je lui ai dit : “En somme, votre philosophie, c’est la violence pour arriver à une société complètement pacifiée.” Il m’a répondu : “C’est exactement cela.” »

Et pourtant, l’auteur de « l’Homme unidimensionnel » avait écrit : « La fin doit apparaître dans les moyens… »

Sans rancune, Carlitos, et merci de nous avoir fait comprendre que l’instinct de mort gouvernait le capitalisme.

Avec un peu de retard, bon anniversaire !

PS : il faudra un jour que je vous entretienne de sa descendance. N’en déplaise à certains, la lignée de Jenny et du Maure est française et non allemande ou anglaise…

 

Bonus :

• Raymond Aron analyse Mai 68

 



• “La dialectique peut-elle casser des briques ? » de René Viénet, 1973

 



  • Film "Le jeune Karl Marx"

 

 


 

02 mai 2018

1898-1901, David Fagen versus the US Empire

 “J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant,
mordre la crosse de leurs fusils

Arthur Rimbaud, “Une saison en enfer”

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais depuis qu’enfant j’ai vu « Omer Pacha » en feuilleton à la télé, j’ai toujours aimé les bons traîtres.

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Bien sûr, Omer Pacha, officier austro-serbe, n’a pas choisi d’emblée de servir la Sublime Porte. Loin du feuilleton signé Christian-Jaque, le père de « Fanfan la tulipe », le vrai Omer Pacha n’était pas un amoureux romantique trahi par sa hiérarchie mais un fervent converti à l’islam devenu grâce à son intelligence hors du commun gouverneur militaire d’Istanbul et ministre de la Guerre de l’Empire ottoman.

Qu’importe, j’aime depuis et aussi le lieutenant Dunbar de « Danse-avec-les-loups », son homologue devenu « le Dernier Samouraï » – on peut être scientologue et formidable acteur… – le Eanes de « Sandokan »…

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Sans oublier les bons traîtres en vrai : Marlene Dietrich, sa camarade Dora Schaul (du « travail allemand »), Daniel Ellsberg (des Pentagon Papers), Julian Assange, Edward Snowden, voire le futur poète et écrivain irakien Salah al Hamdani, qui, soldat, fut emprisonné et torturé pour avoir organisé l’évasion d’enfants kurdes promis aux pires sévices !

And I shall not forget David Fagen…

Bref, à l’heure où Donald Trump feint de jouer aux isolationnistes, où la dynastie Castro rend (apparemment) son tablier de dictateur, où le président philippin Rodrigo Duterte sème la mort dans son archipel, et où, dans les quartiers de Floride et d’ailleurs, les black lives do not matter, un petit rappel de ce que fut la guerre hispano-américaine s’impose.

Au commencement était le capital.

 Les guerres indiennes – enterre mon cœur à Wounded Knee… – sont finies depuis moins de huit ans, les États-Unis sont le deuxième exportateur mondial après la Grande-Bretagne. Il y a bien sûr le blé, le coton, le tabac, mais déjà l’acier pointe ses laminoirs et l’or noir coule à flots : Rockefeller et sa Standard Oil contrôlent 70% du pétrole mondial. Futur gouverneur de New York, Theodore Roosevelt écrit à un ami en 1897 : « J’appelle de mes vœux presque n’importe quelle guerre, car je crois que ce pays en a besoin. » L’oligarchie a un goût d’empire dans la bouche, elle qui cherche son espace vital, soucieuse de ne pas étouffer sous sa surproduction industrielle. Teddy, pas encore amis des ours, s’inquiète du retard accumulé par les États-Unis, qui rêvent du marché chinois et assistent, impuissants, à la découpe en concessions de l’Empire du Milieu par les Européens, Allemands en tête.

L’Ouest est conquis. Le Pacifique est à nous !

Cependant, c’est à Cuba que Teddy, et les Rough Riders, va militairement s’illustrer.

Dès 1895, les patriotes de l’île Crocodile se soulèvent contre l’Espagne. Avec Porto Rico, la terre de José Martí est la dernière colonie du royaume castillan dans les Caraïbes. Roosevelt en bon porte-parole de la ploutocratie états-unienne ne souhaite pas en faire une colonie formelle. Un protectorat économique suffira.

Un jeune conservateur anglo-américain met en garde l’aristocratie blanche, anglo-saxonne et protestante : « Les deux cinquièmes des insurgés cubains sont des Noirs. [Attention à ne pas avoir] une autre République nègre ! »

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Vous aurez reconnu Winston Churchill

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Le 15 février 1898, le « USS Maine » explose mystérieusement dans le port de La Havane. Plus de 260 Américains y trouvent la mort. La presse de Hearst et Pulitzer se déchaîne. Le 11 avril, le président McKinley demande au Congrès de voter la guerre. Neuf jours plus tard, l’amendement Teller pose une condition à l’envoi d’un corps expéditionnaire : qu’il garantisse l’indépendance de Cuba.

En moins de trois mois, l’Oncle Sam vient à bout des Espagnols.

Premier bémol : les patriotes cubains ne sont même pas conviés à la table des belligérants.

Les États-Unis occupent militairement Cuba, malgré les grèves, les manifestations, jusqu’en 1901. Ils garantissent l’indépendance du nouveau État dans la mesure où sa politique étrangère est conforme à leurs intérêts.

La Bethlehem Steal contrôle bientôt l’essentiel des exportations de minerais cubains tandis que l’American Tobacco Compagny défriche des milliers d’hectares de terres dites vierges. Que la fête commence !

Côté Caraïbes, avec Puerto Rico dans l’escarcelle, on est parés… Côté Pacifique, on a essuyé l’affront de la non-annexion de Hawaii en 1893 (« un crime contre la civilisation blanche », dixit Teddy) par l’achat de Guam et des Philippines, en décembre 1898, contre la modique somme de 20 millions de dollars versés à l’Espagne.

Dieu en personne a parlé au président McKinley : nous avons pour devoir de civiliser et d’évangéliser les Filipinos… même s’ils sont de fervents catholiques depuis déjà le XVIe siècle !

En février 1899, Emilio Aguinaldo, dirigeant philippin ramené de Chine à bord d’un navire de guerre US pour combattre les Espagnols, n’a pas entendu le même message divin. D’accord pour la protection nord-américaine mais dans le cadre de l’indépendance… Fin de non-recevoir !

Insurrectos contre descendants d’insurgents…

Au Sénat, Albert Beveridge s’exclame en janvier 1900 : « Les Philippines sont à nous pour toujours. Et au-delà des Philippines se trouve le marché sans limites de la Chine. [Au nom de Dieu et de notre race] le Pacifique est à nous. La Chine est notre client naturel. »

Washington envoie quatre fois plus de soldats aux Philippines qu’à Cuba afin de réprimer les insurrectos. Trois ans seront nécessaires pour anéantir ce proto-Vietnam.

Comme pour Cuba, le mouvement socialiste US montre ses limites et se divise. Il est même le syndicat des typographes pour se réjouir qu’en conquérant les Philippines le nombre de lecteurs en anglais s’accroîtra !

L’oligarchie est, elle-même, divisée. La Ligue anti-impérialiste compte dans ses rang : « Que Dieu condamne l’Amérique pour sa vile conduite dans les Philippines. »

Il faut dire que l’armée américaine n’a pas attendu le napalm ou l’agent orange… La province de Luzón perd un sixième de ses habitants à la suite des combats et de la dengue. Celle de Batangas, un tiers !

Mark Twain écrit : « Nous avons pacifié des milliers d’îliens et les avons enterrés ; détruit leurs champs ; brûlé leurs villages et fait de leurs veuves et orphelins des réfugiés ; […] nous nous sommes appropriés trois cents concubines et autres esclaves grâce à notre partenaire commercial le sultan de Sulu et hissé notre drapeau protecteur sur ce butin [« hoisted our protecting flag over that swag »]. Et ainsi, par quelques providences de Dieu – cette phrase n’est pas mienne mais du gouvernement –, nous sommes une puissance mondiale. »

Parmi les correspondances épluchées par les historiens, on peut lire ces charmantes phrases de vétérans des Philippines : « Il y avait 17000 habitants à Caloocán, il ne reste plus âme qui vive. »

« Nous voulions tous tuer ces Nègres… »

Ah ! les Nègres, encore eux !

Entre 1889 et 1903, en moyenne, chaque semaine, deux citoyens américains de couleur sont lynchés, pendus, brûlés, mutilés… Quand certains Blancs apprennent que les engagés à Luzón ou à Batangas se font dessouder par des Negritos, ça leur donne du cœur à l’ouvrage… (Ils ne savent pas encore que bien des clichés de suppliciés et autres « strange fruits » finiront en… cartes postales !)

L’armée ! Vaste programme. Pour un descendant d’esclaves, surtout après la « normalisation » post-1877 (quand les forces d’occupation yankee se sont retirées, cédant la place aux nostalgiques de l’esclavagisme), s’engager est une occasion de s’en sortir. Mais la chicote est structurante. De retour de Cuba, les vétérans noirs redeviennent des Niggers, non pas de « simples » Nègres, mais des pièces de bois d’ébène bonnes à vendre. À Tampa, en Floride, ça chauffe. On refuse de les servir, leurs « camarades » blancs, démobilisés et éméchés, s’entraînent au tir sur des enfants noirs… Le ressentiment grandit…

W.E.B. DuBois, futur fondateur du NAACP, Association nationale pour le progrès des gens de couleur, s’oppose à la guerre des Philippines, comme plus tard Martin Luther King à celle du Vietnam : au lieu de combattre les Negritos, nos frères feraient mieux d’empêcher les lynchages dans le Sud.

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source : ici

 

Originaire de Tampa (la ville de Floride de ma grand-tante…), le simple soldat David Fagen est, à 23 ans, déjà un vétéran, lui qui a participé à la campagne de Cuba. Il en a été exfiltré à cause de la fièvre jaune. Et pourtant la hiérarchie militaire et blanche certifiait que les Noirs étaient insensibles aux maladies tropicales… Un peu comme le général Mangin qui pensait que « nos » Nègres n’avaient pas le même système nerveux que les pioupious.

Orphelin de mère depuis longtemps et de père tout récemment, David embarque le 21 juin 1899 du port de San Francisco. Il fait partie de ces 6000 Afro-Américains que Washington envoie combattre le général Emilio Aguinaldo. Lequel devant l’asymétrie des forces engagées opte pour la guérilla.

David fait partie du 24e d’infanterie, un des quatre régiments noirs expédiés aux Philippines. Du matin au soir, ses officiers (souvent sudistes) le traitent de Nigger ou de gugu. Comme plus tard, les Japonais auprès des soldats noirs du Pacifique durant la World War II, les Philippins font circuler certains messages : « Pourquoi vous battez-vous au côté d’hommes qui, en Amérique, brûlent vos frères et font de vous des animaux ? »

Refusant d’aller se battre au Vietnam, le boxeur Muhammad Ali objectera : « Aucun vietcong ne m’a jamais traité de Nègre. »

Las des insultes et des basses besognes, David, après avoir récolté quelques Colt, déserte le 17 novembre 1899. On pense qu’il est déjà et bien sûr en contact avec la rébellion. Il enfourche son étalon et s’enfonce dans la jungle pour rejoindre les insurrectos vers le mont Arayat.

Vingt autres soldats noirs l’imitent, dont 12 qui le rejoignent dans la brigade du général Urbano Lacuña.

Tel « un chat sauvage », David harcèle les Yankees et capture une canonnière et son unité de 15 hommes sous le commandement d’un promu de West Point, le lieutenant Alstaetter.

Mister Fagen fait à la une du « New York Times » du 9 octobre 1900.

Bientôt, le private Fagen devenu heneral Fagen, dont la tête est mise à prix pour 600 $ (une grosse somme pour l’époque), se retrouve l’ennemi numéro un du terrible colonel Frederick Funston. Lequel ne capture « que » Aguinaldo, qui finit par prêter allégeance aux États-Unis, puis le général Lacuña. Ce dernier refusant de demander à David Fagen de se rendre s’il n’est pas amnistié.

Guérillero repenti, Anastacio Bartolomé, le 6 décembre 1901, apporte au lieutenant Corliss, à Bongabong, un sac contenant la tête quasi momifiée d’un homme de type négroïde. Ce serait le « scalp » de Fagen. En plus, il a la photo du général Lacuña et la bague d’Alstaetter. « J’ai vu sa femme fuir vers l’océan et se noyer… »

Le dossier Fagen est classé mais Bartolomé ne touchera jamais aucune récompense…

Bien des compagnons de David demeurent dans ces Philippines martyrisées plutôt que de retourner en pays d’apartheid. Ils y feront souche, notamment chez les pêcheurs.

En 1902, d’aucuns aperçoivent un Negrito ressemblant trait pour trait à David…

… comme « le dernier samouraï » peut-être s’est-il perdu pour mieux se retrouver dans la montagne où, avec sa compagne, il vécut heureux et eut beaucoup de petits insurrectos.

Car, pour paraphraser John “Liberty Valance” Ford, dans le Far East, quand la légende est plus belle que l’histoire, on imprime la légende.

 

 

Bonus :

 

 

 

  • « Omer Pacha »

 



  • David Fagen “Unsung Hero In The Philippines”

 

 

 

 

17 avril 2018

On a tous en nous quelque chose d’Alain Geismar

On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable

Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829)

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, enfant, j’aimais Tarzan, Akim-Color, Zembla parce qu’ils parlaient et commandaient aux animaux, notamment aux mammifères. À la télé, je regardais « les Animaux du monde », « Caméra au poing », « la Vie des bêtes »…

J’étais presque incollable sur les grands mammifères. Je savais comment distinguer, grâce à la morphologie des lèvres et des cornes, un rhinocéros noir d’un blanc.

Mais je ne pensais pas connaître de mon vivant la disparition du dernier rhino blanc du Nord, Sudan. Après sa mort, le 19 mars dernier, il ne reste plus que deux femelles : sa fille et sa petite-fille. Après tout, à quoi ça sert, cette sous-espèce de pachyderme ? C’est moins utile que des algorithmes !

Copyright : Ami Vitale (voir ci-dessous)Triste au-revoir à Susan (copyright Ami Vitale voir le lien ci-dessous)

 

 

Goodbye Sudan, the World's Last Male Northern White Rhino

This week, I made a heartbreaking journey back to Kenya to say goodbye to Sudan, the world's LAST male northern white rhino alive on the planet. Today, I am launching a print sale with a choice of two images, one of the final moments of Sudan and an image of Fatu, Sudan's granddaughter and one of the last two surviving female northern white rhino on the savannah.

En seize ans, à Bornéo, 150 000 orangs-outans ont disparu, victimes de la déforestation et de la chasse (Merci Nutella et les autres !). Sur deux décennies, la population de gorilles des plaines a diminué de 80%. C’est aussi le taux de disparition des lions en Afrique en un demi-siècle. Il ne resterait plus que 23 000 « rois des animaux » à l’état sauvage. C’est toutefois un peu plus que le guépard, dont il n’existerait plus que 7000 spécimens en liberté.

En une petite décennie, un tiers des éléphants ont été exterminés. En 2040, ils ne devraient plus empoisonner la vie des villageois africains… Car bien plus que le braconnage ou la chasse, c’est l’aménagement du territoire au profit de l’homme qui signe la disparition de celui que l’on appelle le jardinier de la savane et de la forêt.

Bref, Homo economicus ne sait pas partager la planète…

Sans compter qu’après la drogue et les armes, la contrebande d’animaux sauvages est le troisième trafic le plus lucratif au monde !

 

Selon les 550 experts de l’IPBES, le « Giec de la biodiversité », le déclin de celle-ci condamne l’humanité à moyen terme. Procédant continent par continent, il dresse un tableau noir :

Afrique : un demi-million de terres dégradées du fait de la déforestation et de l’agriculture non durable. Avec 50% de la population animale qui aura disparu à l’horizon 2100 en raison du changement climatique.

Amérique latine : ne citons que l’Amazonie… dont 17% de la forêt a été transformée par Homo capitalisticus. Bientôt il n’y aura plus que de la savane ! Or cette forêt cultivée par les Amérindiens depuis des temps immémoriaux, donc qui n’a jamais été vraiment vierge, est un régulateur du climat mondial et un garage à CO2.

Amérique du Nord : 31% des espèces originelles vont rejoindre les cimetières amérindiens…

Europe : disparition de 42% des espèces d’animaux et de plantes terrestres, de 71% des poissons, 60% des amphibiens. Moins d’insectes, moins d’oiseaux, moins d’abeilles, moins de pollinisation… Et plus de cancers pour les agriculteurs !

Asie-Pacifique : 0 = les stocks de poissons d’ici 2048. 90% des coraux seront endommagés deux ans plus tard. Dans cette zone désormais la plus industrialisée du monde, 80% des rivières sont polluées par le plastique.

Quant aux océans en général, entre PCB, mammifères devenus hermaphrodites, dislocation des sous-marins soviétiques nucléaires dans les mers arctiques, ils regorgent déjà de bien plus de plastoc que de fish qui n’attendent que leurs chips transgéniques.

Le 14 novembre dernier, à la « une » du « Monde », nos élites avisées pouvaient lire : « Le cri d’alarme de 15000 scientifiques pour sauver la planète : “Il sera bientôt trop tard…” » clic clic sur ce lien

Quelques réactions ?

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », disait Jacques Chirac qui redoutait « un crime de l’humanité contre la vie ».

Quelques décisions ?

L’homme a la faculté de ne pas croire ce qu’il sait !

« Après trois années de stagnation, les émissions mondiales de CO2 sont reparties à la hausse en 2017, portées notamment par la Chine.» Laquelle subira tôt ou tard un krach écologique…

Le baiji, le dauphin de Chine, nous a quittés il y a dix ans, sur la pointe de la nageoire dorsale pour cause de pollution et de surnavigation fluviale.

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crédit : ABG

Quelque 75% des populations primates non humaines sont en danger d’extinction. Et deux tiers d’entre elles vivent dans quatre pays : le Brésil, l’Indonésie, Madagascar et la République « démocratique » du Congo… Quatre contrées « sauvages » où, entre guerre civile, déforestation, soja transgénique et décomposition économique, la nature compte pour des prunes. « C’est la onzième heure pour beaucoup de ces créatures », a écrit l’anthropologue Paul Garber, de l’université d’Illinois.

L’unique moyen de préserver la biodiversité est de la transformer en devises. Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le parc des Virunga, où ont trouvé refuge les derniers gorilles de montagne, paie même ainsi un lourd tribut : le lundi 9 avril, six de ses gardes ont été tués dans une embuscade tendue par des miliciens maï-maï !

Six Virunga park rangers killed in DRC wildlife sanctuary

Five rangers and a driver have been killed in an ambush in Virunga national park in Democratic Republic of the Congo (DRC). A sixth ranger was injured in the attack on Monday that took place in the central section of the vast reserve, known globally for its population of rare mountain gorillas.

https://www.theguardian.com

 

« En vingt-cinq ans, la population mondiale a augmenté de 35% » et celle des bovins, destinés en un Treblinka éternel à nourrir les humains les moins miséreux, de 20,5%.

Depuis le Sommet de Rio, en 1992, d’ailleurs. Qui n’a pas servi à grand-chose, évidemment.

Mieux, nous savons désormais que cette première conférence internationale consacrée à l’environnement a été court-circuitée par « l’appel de Heidelberg » (contre cette « idéologie irrationnelle qui s’oppose au développement scientifique et industriel »), téléguidé par le lobby de l’amiante.

Laquelle vient tout juste d’être interdite au Brésil, un des grands producteurs mondiaux de cet ami du cancer. (J’espère que la cellule du président Lula n’en contient pas…)

« Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité, écrit “le Monde”, les scientifiques appellent l’humanité à changer radicalement de mode de vie. »

Ligotés par un capitalisme porteur de pulsion de mort (comme l’ont écrit notamment Freud et Keynes – je convoite, je possède, je détruis… –), nous en sommes bien incapables au fond…

Et puisque l’heure est aux commémorations de Mai 68, avouons que nous avons tous en nous quelque chose d’Alain Geismar…

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De gauche à droite : Alain Geismar, Jacques Sauvageot et Daniel Cohn-Bendit source ici

 

Figure médiatisée de Mai, avec Jacques Sauvageot et bien sûr Daniel Cohn-Bendit, l’ancien secrétaire général du SNE-Sup Alain Geismar en a un peu… marre de la révolution en ce mois de juin 1968 notamment après la « renverse » gaulliste. Mystérieusement, l’essence est réapparue. Voici le week-end de la Pentecôte. Au volant de son cabriolet Fiat, Lailain s’arrête à Sancy, près de Provins, pour faire le plein. Le pompiste lui répond qu’il ne peut lui vendre que dix litres, rationnement oblige. Courroux de l’universitaire. « Mais je suis Alain Geismar ! – Tiens, tiens, eh bien, raison de plus ! » lui répond le préposé. Son patron, Maurice, est lui aussi bientôt courroucé en voyant le gauchiste s’arrêter quelques centaines de mètres plus loin à la station concurrente. Il rattrape le barricadier pour l’agonir d’injures. Geismar s’enfuit avant d’être cerné dans une autre station-service, à Esternay. Dans « les Grandes Énigmes de Mai 1968 », Pierre-André Weber écrit : « Geismar, pris au piège de la capitalisation, du privilège et de l’aliénation consommatrice pour son propre compte, refuse de développer, pour ses auditeurs, sa conception d’une société idéale sans capitalisation, sans privilège et sans aliénation. Alors, désespéré par le mépris du mandarin consommateur, Maurice s’empare d’une barre de fer et entreprend, comme un honnête contestataire, de casser méthodiquement, les unes après les autres, les vitres du cabriolet, sans oublier le pare-brise. Du travail très propre. On se croirait rue Gay-Lussac… » Et de signaler à la maréchaussée une décapotable cabossée dangereuse pour son conducteur et les autres véhicules. (En passant, on notera que le week-end de la Pentecôte 68 a fait… 68 morts sur les routes !)

Le journaliste Gilbert Comte écrit en ce mois de reflux de la révolution : « L’insurrection se termine au week-end… »

Bientôt, Claude Nougaro chantera :

“Le casque des pavés ne bouge plus d’un cil

La Seine de nouveau ruisselle d’eau bénite

Le vent a dispersé les cendres de Bendit

Et chacun est rentré chez son automobile…”

 

Bonus musical et autre :

 

 

Sauvez les guépards du Mara

Cheetah For Ever est une association française qui finance un programme kenyan original de protection des femelles guépards et de leurs petits au Kenya

https://www.cheetahforever.org

 

Alain Geismar : L intensité de Mai-68 nous a donné l espoir de changements radicaux plus tard

En ouverture de la semaine spéciale On a tous en nous quelque chose de 68 sur France Inter, l ancien leader de mai 68 et dirigeant de la Gauche Prolétarienne, Alain Geismar, est l invité du Grand Entretien. Il répond aux questions d Ali Baddou, de Léa Salamé et des auditeurs de France Inter.

https://www.franceinter.fr

 

 

C'est quoi le problème avec l'huile de palme ?

S'attaquer à l'huile de palme, c'est risquer de s'attirer les foudres d'une foule de gourmands. Mais savez-vous vraiment pourquoi elle fait tant polémique ? Comment faire pour ravir vos papilles sans provoquer un drame social et environnemental ? France Nature Environnement a mis la main à la pâte pour vous éclairer sur la question et vous livrer ses (savoureuses) solutions.

https://www.fne.asso.fr





 

10 avril 2018

Trois voix libres se sont tues

Hey, je suis né dans un spasme,
le ventre de ma mère a craché un noyau de jouissance
et j’ai jamais perdu le goût de ça.”

Jacques Higelin

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais trois voix libres (dont une « trop » libre), se sont tues vendredi dernier.

Trois voix engagées dans différentes voies mais ayant en commun l’amour de la musique.

C’est le chanteur Axel Bauer qui nous a annoncé la mort de son père, Franck, dernier survivant de l’équipe de speakers gaullistes de la BBC :

« Ici Londres… »

Franck Bauer Ouest France

Franck Bauer (source ici)

Eh oui ! cette célèbre voix, c’était notamment celle du père de l’interprète de « Cargo de nuit ».

Né en juillet 1918, Franck se destinait à être architecte comme son père. Batteur de jazz, ayant très tôt voyagé dans l’Allemagne nazie dont il a découvert les horreurs, il répondit à l’appel d’un général dont il n’avait jamais entendu parler. Cinq cent soixante-dix-huit fois, il a prononcé : « Les Français parlent aux Français… », avant de démissionner, arrivé à Alger, après l’avènement (temporaire) du général Giraud soutenu par les Américains. Histoire de ne pas trahir l’homme de Londres.

Après 1945, Franck Bauer a travaillé comme reporter de guerre, est entré au ministère de la Culture, devenu secrétaire général de la Comédie-Française, professeur à la Sorbonne…

Bref, un parcours plutôt coruscant.

 

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Antimilitariste, Patrick Font aurait pu avoir un parcours brillant aussi. Auteur pour Thierry Le Luron, Christophe Alévêque, chroniqueur à « Charlie Hebdo » et à « Rien à cirer » de Ruquier sur Inter, il restera comme le binôme du chansonnier Philippe Val… qui le lâchera en rase campagne pour bientôt gagner les sphères dirigeantes de France Inter justement… Lâché en rase campagne pour pédophilie. En 1996, des parents de dix fillettes et d’un garçon, âgés de 10 à 15 ans, portent plainte pour attouchements sexuels perpétrés dans le cadre de l’école de spectacles «Marie Pantalon», que Font dirigeait aux Villards-sur-Thônes (Haute-Savoie).

Condamné à six ans de prison ferme, il en fera un peu plus de quatre !

Culpa nostra, nous riions à l’époque à ses vannes douteuses : «L’avantage avec les enfants de 8 ans, c’est que ça laisse pas de poils entre les dents… » 

Il avait, en 1968 épousé, la vraie-fausse poétesse post-adolescente Minou Drouet. « Après la nuit de noces, on l’appelait Minou Troué ! »

Nous étions loin de nous douter qu’ayant participé au Summer of love en Californie, il était passé de l’autre côté du miroir. Comme Roman Polanski, Claude François, voire Cohn-Bendit (lire ses propos dans son livre "Le Grand Bazar" en 1975 chef Belfond… ici)

En détention, Font s’est rendu compte de l’horreur de ses agressions et avoué les terribles pulsions qui le tourmentaient depuis l’enfance…

Soutenu par l’homme de théâtre Daniel Gros, par Christophe Alévêque et d’autres (y compris des chansonniers plutôt marqués à droite), il est timidement remonté sur les planches. Mais la taupinette ne feugeait plus vraiment.

Toutes les semaines, il recevait un coup de fil de l’ami Cabu…

Patrick Font s’est éteint à l’hôpital de Chambéry, des suites d’une longue maladie du foie.

Antimilitariste, il n’en avait pas moins un grand-père maternel exilé mexicain et compagnon d’armes de Pancho Villa.

Font est mort le même jour et au même âge que Jacques Higelin

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La grâce de l'oiseau de scène

« Pompiers, pompiers, j’ai des pompiers dans mon zizi ! » cria Arthur, encore enfant, en traversant le studio en plein enregistrement. Son père, le grand Jacques, intégra cet instant surprenant à son disque.

En compagnie de son frère, Kên, et de sa sœur, Izïa, Arthur H. a annoncé vendredi la mort de l’astre flamboyant de la nouvelle chanson française.

Ami du formidable guitariste Henri Crolla, acteur de cinéma dès l’adolescence (il avait tapé dans l’œil de BB !), chanteur au bagou incroyable, remarqué très tôt par le pape Jacques Canetti, pilier avec Brigitte Fontaine et Areski Belkacem du label Saravah du brasilianiste Pierre Barouh, Higelin fut pour la génération de collégiens et de lycéens à laquelle j’ai appartenu un punk lunaire mâtiné de Prévert et Trénet. Je me souviens d’un concert où il était accompagné par quatre musicos. « Le bassiste, c’est une femme, me lança un copain. – Mais non, ça se fait pas », répondis-je… intelligemment. Eh si ! les quatre fous furieux allaient s’appeler Téléphone. Et nous connaîtrions bientôt le nom de la bassiste : Corinne.

L’Irradié chantait le rock en français et n’avait aucun complexe à enregistrer « Alertez les bébés » à Hérouville, studio qu’il partageait, sans ambages, avec Iggy Pop et David Bowie.

Higelin réconcilia les générations, lui qui osa inviter au premier Printemps de Bourges, en 1977, un vieux Fou Chantant tremblant sous son maquillage très Zaza Napoli et sous les quolibets d’une jeunesse punkisée. « Siffle. Quand tu siffles, tu salues Charles Trenet, car Charles Trenet est le serviteur des oiseaux », lança Higelin.

Traumatisé par la guerre et les bombardements sur Chelles, il chanta longtemps après son service militaire en Algérie :

 « Résignés, volontaires, vaincus en uniforme

Vous enfoncez la guerre dans la mémoire de l’homme… »

Boudé par les grands médias de l’époque – je me souviens d’un Guy Bedos l’imposant dans « Le Grand Échiquier » d’un Chancel soucieux d’échapper à la tutelle giscardienne –, Higelin ne connut la consécration qu’autour de la quarantaine, ce qui en faisait pour nous un OVNI. Maquillé comme Lou Reed, ce presque-vieillard jouait de l’accordéon !

 

 

Commémorant le centenaire de la Commune de Paris, devant le « mur des fédérés », il interpréta « l’Internationale » en blues. Ce qui lui valut les lazzis sectaires de crétins se prenant pour la réincarnation d’Eugène Varlin.

Pour le meilleur ou le moins bon, Higelin, c’était ça, un homme libre et grave qui n’aspirait qu’à la naïveté légère, « comme dans ses tableaux de Renoir, où les gens des guinguettes étaient joyeux ».

« Il ne faut jamais perdre la grâce. »

Le Calvi de Tao est en deuil, comme « le Cirque d’hiver », les Bouglione, les sans-abri et les sans-pap’ auxquels il fut solidaire.

Depuis vendredi, je suis sûr qu’il tape le bœuf avec celui dont il était le seul héritier, Charles Trenet.

Lequel, s’il appréciait les éphèbes, n’a pas dû beaucoup écouter Radio Londres…

Bonus :

• « Éteins la lumière »

 

 

• À lire «L’espion qui venait du jazz », de Franck Bauer, Bayard, 2004.

 

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• “This is London. Frenchmen speaking to their counrtymen. Here are some personal messages…”

 

  

• “La Vieille” avec Leïla Huissoud

 

 

• “Denise” : 

(Dans la version studio, c’est Bertignac qui assure les solos de guitare)

 

 

  • Philippe Val et Patrick Font

 


 

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05 avril 2018

Dieu, mais que Marielle était jolie ! Dieu, mais que Marielle était jolie !

(Amis pandores, rangez mieux vos munitions !)

 

Avec un salut fraternel à Cecília Bulcão 

Ils croyaient nous enterrer, mais nous étions des graines

Marielle Franco

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais au temps jadis, étudiant à Paris-VIII, je n’ai pas eu Armelle Anders comme professeure d’histoire brésilienne. Aujourd’hui, je le regrette car, après le martyr du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, trucidé par un barbare islamiste (pléonasme), je lui aurais demandé aujourd’hui, ayant avec elle maintenu le contact, si elle ne regrettait d’avoir traduit dans un admirable article paru dans « Marianne » policial militar par gendarme.

 

Assassinat de Marielle Franco : au Brésil, un choc comparable à "Charlie Hebdo"

Le Brésil vient d'être le théâtre d'un assassinat qui a une forte dimension politique : non seulement parce que la victime est une jeune élue issue des favelas, mais surtout parce que l'attentat met en lumière la radicalisation d'une frange de l'électorat quelques mois avant les élections générales.

https://www.marianne.net

 

C’est juste, un gendarme est bien un policier et un militaire, mais ça désoriente un brin, surtout après l’assassinat de Marielle Franco et de son chauffeur, Anderson Pedro Gomes, le mercredi 14 mars, vers 21 h 30.

Conseillère municipale de Rio de Janeiro pour le Parti socialisme et liberté (PSOL, issu naguère du PT de Lula), Marielle, 38 ans, a été abattue de quatre balles de 9 mm dans la tête tandis qu’Anderson succombait à une rafale de fusil-mitrailleur.

Les assassinats ont pris la fuite sans rien dérober.

Aussitôt, la mort de Marielle a déclenché un tsunami de protestations, 50000 manifestants à Rio, 30 000 à São Paulo. Entre colère et chagrin ! « Marielle presente ! »

« Au Brésil, [c’est] un choc comparable à “Charlie-Hebdo », écrit Armelle Enders.

Jeso Carneiro/Flickr, CC BY-NC 2.0

 

Marielle était femme, noire, bidonvillienne, gauchiste, impertinente, belle et lesbienne. Originaire de la favela de Maré, l’une des plus violentes de la Ville merveille, elle incarnait la méritocratie et l’ascension sociale permises sous les gouvernements de Lula et Dilma, qui ont sorti des dizaines de millions de Brésiliens de la misère et de l’analphabétisme !

Marielle, née dans une des 16 favelas du Complexo da Maré, a fait des études universitaires (avec une bourse et à l’Université catholique privée) et présenté un mémoire sur les « unités de police pacificatrice » (UPP) en 2008.

En face de Maré, où les gamins vont en moyenne cinq ans à l’école, l’île du Fundão, avec son campus de l’Université fédérale, affiche une durée de scolarité de quinze ans !

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Militante des droits de l’homme, Marielle n’a eu de cesse de pourfendre les politiques sécuritaires qui ont donné d’ «excellents » résultats : 61 000 homicides (rarement élucidés) dans tout le pays pour la seule année 2017 !

Dans une société aux fondations esclavocrates (comme celles des Etats-Unis), ce sont d’abord les jeunes adultes noirs qui sont les victimes des violences policières : le taux d’homicide est de 34‰ pour l’ensemble de la population de l’État de Rio et de 39,2‰ pour les descendants d’esclaves !

La mort de Marielle Franco n’est pas une bavure. Elle ne téléphonait donc pas avec son portable dans le jardin de sa grand-mère comme Stephon Clark, Noir étatsunien de 22 ans abattu par la police qui le croyait armé. Cela s’est déroulé en mars aussi, mais à Sacramento, capitale administrative de la Californie.

Marielle a été exécutée par des membres des forces de l’ordre, elle qui n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer les exactions perpétrées par le 41e bataillon de la police militaire… euh ! gendarmerie.

« Les “vengeances” de ces tueurs véreux n’hésitent pas à frapper aussi des autorités publiques, écrit Armelle Enders. En 2011, la juge Patrícia Acioli, qui avait poursuivi des gendarmes pour divers meurtres, a été “punie” de 21 balles dans la tête et le thorax. »

Or, les cartouches utilisées pour assassiner Marielle ont été identifiées comme provenant d’un lot de munitions UZZ-18 appartenant à la police fédérale de Brasília. En 2006, elles ont mystérieusement disparu…

Ce qui n’a pas disparu en revanche, ce sont les rumeurs circulant sur les réseaux sociaux acquis à la nouvelle extrême droite décomplexée qui trempe sa plume dans le sang encore frais des chicotes du temps béni des plantations.

Petit florilège...

Marielle…

Cette « pute » était la maîtresse d’un parrain de la coke…

Une gouinasse élue par une fraction criminelle.

« Pourquoi ériger cette édile en martyr ? » s’insurge le colonel de « gendarmerie » Washington Lee Abe, qui parle, bien sûr, au nom des « cidadões de bem », des citoyens honnêtes.

C’est-à-dire des hommes blancs, éduqués, hétérosexuels, favorables à l’économie de marché, un peu moins à la démocratie… Et qui dans les motels, le samedi soir quelques heures avant la messe, trompent leurs femmes en s’encanaillant avec des mineures à cours de reais !

L’assassinat de Marielle tient lieu de message pour les favelados, les Nègres, subversifs, salopes et autres LGBT : ne la ramenez pas ! Restez dans votre case, votre senzala. La maison de maître, a casa grande, ne songez même plus à l’approcher avec vos quotas à l’université !

Le (vrai) Brésil (blanc), ou tu l’aimes ou on te crève !

 

À notre tour, nous pourrions conseiller aux forces de l’ordre du monde entier de mieux veiller sur leur arsenal.

Que de munitions égarées de par le monde !

Ennemi résolu de tout complotisme, je sais tout de même que si les brunes ne comptent pas pour des prunes, les services de renseignement ne plantent pas leurs épées dans l’eau. L’auteure franco-italienne Simonetta Greggio a, dans « Dolce Vita, 1959-1979 »), apporté la preuve qu’avaient existé deux générations de Brigades rouges. La première était composée de gauchistes catholiques radicalisés. La seconde, qui, si elle contenait encore de vrais morceaux de guévaristes chrétiens, recelait des personnages plus troubles comme Mario Moretti, Corrado Simioni (secrétaire particulier de l’abbé Pierre !), Innocente Salvoni, Duccio Berio…

Cette seconde génération fonde le Superclan, « une nouvelle structure qui a pour but la coordination de différentes organisations [terroristes] à l’échelle internationale », écrit Simonetta. « Ce Superclan trouve une base parisienne, l’école de langues Hypérion, qui va notamment ouvrir un bureau en 1977 à Rome, au 26 via Nicotera. Dans le même immeuble opèrent des sociétés couvertes pour le Sismi, Service informations sécurité militaire. Les bureaux resteront ouverts jusqu’en juin 1978, c’est-à-dire durant la période qui va du projet d’enlèvement d’Aldo Moro jusqu’à peu après son épilogue tragique. »

Favorable, en pleine guerre froide, au rapprochement entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste, le président du conseil Aldo Moro est assassiné le 9 mai 1978 avec le même Skorpion qui a servi à abattre quelques mois plus tôt le magistrat Riccardo Palma.

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« Des années plus tard, à la découverte dans les caches des Brigades rouges d’une imprimerie qui avait auparavant appartenu au Service information défense (SID), et après des tests balistiques démontrant que plus de la moitié des 92 balles tirées sur les lieux de l’enlèvement de Moro étaient similaires à celles des stocks du réseau clandestin stay-behind Gladio – le réseau mis en place par l’Otan après la Seconde Guerre mondiale pour lutter contre l’influence communiste –, Duccio Berio avouera avoir transmis au SID des informations ultrasecrètes en tant que membre du Superclan pendant ses années de présence à Paris.

» Tous ceux qui étaient liés à l’institut Hypérion, hors [l’ouvrier] Prospero Gallinari, ont été acquittés. » 

« Gendarmes », escadrons de la mort, flics mafieux miliciens, néofascistes nostalgiques de la ditadura…

Jugera-t-on un jour les assassins de Marielle et d’Anderson ?

Peut-être ces petites graines enterrées et fécondées par les larmes d’un peuple aux abois lèveront-elles…

Quem sabe ?

 

Bonus

 

  • Michel Delpech

« Que Marianne était jolie ! »

 

 

  • Luiz Melodia

« Pérola negra »



22 mars 2018

L’enragé, le Français libre et le Pirée

Que Mai ne soit qu’une étape

Jean-Pierre Duteuil

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a presque dix ans, lors d’un salon du livre libertaire, un ami, Charles Reeve, pour ne le point nommer, me présenta à Jean-Pierre Duteuil, qui en était à sa quarantième non-commémoration de 68. Après avoir taillé le bout de gras avec ce membre historique du Mouvement du 22 Mars, j’achetai son livre « Mai 68, un mouvement politique » (Acratie, 2008).

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Et le dévorai.

Non seulement, j’en tirais force enseignements mais aussi quelques confirmations. Mai ne se réduit pas à une révolte estudiantine. Ouvriers, mes parents étaient en grève en 68, même s’ils travaillaient dans la plus grande coopérative industrielle d’Europe occidentale. Et ils ne se sont jamais assis sur les bancs d’aucune fac. Mieux, c’est la moitié des salariés français qui se met en grève en Mai, dont deux millions qui tiendront plus d’un mois !

mai 68 : 1 salarié sur 2 en grève

« Pour de nombreux ouvriers, 68, écrit Jean-Pierre, commence dès 1966 avec les révoltes à Caen, en Lorraine, à Fougères, à Redon ou Saint-Nazaire [et à Rhodiaceta à Besançon, en 1967] ; avec un mouvement paysan en pleine mutation qui redécouvre l’affrontement avec la police ; avec un mouvement lycéen qui émerge plus d’un an avant les fameux événements. Sans en prévoir ni les formes ni le déroulement, il fallait être aveugle pour ne pas voir que de grandes choses se préparaient. »

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 source : ici

 

"La grosse erreurs des décideurs, ça a été de penser [...]

"avec les campagnards, on fera ce qu'on veut"...

et ça s'est pas du tout passé comme ça ! "

Raymond, syndicaliste à la Saviem (voir bonus pour l'écouter)

 

extrait du film "A bientôt j'espère"

 

Pour Jean-Pierre «l'enragé », « l’originalité de 68, ce sont quatre verrous de la société française qui craquent et entrent en crise simultanément :

• La classe ouvrière [150 millions de journées de grève] ;

• Le système éducatif dans son ensemble (avec les rapports au savoir et enseignants-enseignés) ;

• La famille (les rapports hommes-femmes comme parents-enfants) ;

• Le front culturel (la création artistique…). »

 

Sans oublier le contexte international. Par exemple, bien des grévistes de Rhodiaceta, à Besançon, étaient vent debout contre leurs contremaîtres, incompétents et arrogants. Certains étaient des trentenaires vétérans de l’Algérie à qui on ne la faisait pas. Ne commande pas qui veut ! Et y en a marre de trimer dans la crasse et le vide !

Le 20 mars 1968, dans le quartier de l’Opéra, protestant contre la guerre du Vietnam, de vilains gauchistes s’attaquent aux façades de la TWA, de la Bank of America et de l’American Express. La police procède à de nombreuses arrestations, dont celles de Nicolas Boulte (militant chrétien) et Xavier Langlade (trotskiste).

« À Nanterre, le 22 mars, le bâtiment administratif est occupé pour obtenir [leur] libération, écrit Jean-Pierre. “Le Monde” annonce la nouvelle dans son édition des 24-25 mars par un simple entrefilet reproduisant un communiqué de l’Unef sur le sujet… alors que celle-ci n’a été pour rien dans cette occupation qui fit grand bruit. »

Le Mouvement du 22 Mars est né. Tout le monde y fait rien qu’à être enragé !

22mars68

Mai regorge en effet de mythes fondateurs et de légendes urbaines, dont les fameux dortoirs des filles… Ou la prétendue liaison du roux camarade de Jean-Pierre avec Françoise de Panafieu, fille du ministre des Sports François Missoffe, avec qui Cohn-Bendit avait eu une altercation dans la piscine de l’université de Nanterre en janvier.

Concrètement, la première ère dudit mouvement s’achève le 3 mai quand il sort de Nanterre direction Paris. La seconde a lieu début juillet quand le 22 Mars se dissout. Promettant de beaux automnes à venir.

Duteuil écrit : « Le 22 Mars n’est pas né en dehors des groupes d’extrême gauche de Nanterre – essentiellement le binôme JCR (trotskiste)-groupe anarchiste. Ceux-ci ont été amenés à se regrouper sans se dissoudre ni se renier : le 22 Mars n’a donc été ni la somme ni le dépassement de ces “groupuscules”. Il allait au-delà sans avaler ses composantes. Mais cela n’aurait pu se réaliser sans la présence majoritaire d’“inorganisés”, tout aussi politisés que les “organisés”, et qui ont imposé les libertés de parole et d’initiative grâce auxquelles chaque composante pouvait se développer et se nourrir, mais sans être en mesure de devenir réellement hégémonique. C’est ce qu’on peut appeler un exemple de “démocratie mouvementiste”»

Irrité par l’histoire des dortoirs, Jean-Pierre l’est autant par celle des centaines d’intellectuels et d’artistes gauchistes de la vingt-cinquième heure. « Après une excursion dans la mondanité de la cour de la Sorbonne, un petit saut, en soirée, à une AG du 22 Mars permet de se donner l’illusion d’être dans le coup et surtout pourra nourrir quelques discussions lors de futurs dîners en ville. C’est ainsi que, longtemps après Mai, on croisera dans des pince-fesses semi-mondains, semi-militants des gens disant qu’“ils en furent” et qu’ils ont bien connu Machin ou Machine, sans se douter que cette Machine-là, par exemple, est justement leur interlocutrice du moment ! » 

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Assemblée générale étudiante à la Sorbonne

Des histoires de copain du Pirée, Jean-Mathieu Boris en a connu aussi.

Jean-Pierre n’aime pas le rôle d’ancien combattant.

Jean-Mathieu, héros de la France libre, miraculé de Bir Hakeim, non plus.

Et puisque le second de Gaulle est au cœur de Mai, un petit clin d’œil au premier qui, faible des 7000 volontaires de l’été 1940, voyait sa France résumée à « une poignée d’aristocrates, quelques juifs éclairés et [aux] marins pêcheurs de l’île de Sein ».

Vétéran de Libye et de la campagne d’Allemagne, Jean-Mathieu, qui nous a quittés en janvier 2017 à l’âge de 95 ans, faisait partie de la deuxième catégorie.

« Pendant [une permission en 1944], je suis invité, un soir, chez des amis et on me présente un maréchal des logis en me disant qu’il était à Bir Hakeim.

Comme je suis en tenue de parachutiste, il ne peut évidemment penser que j’étais artilleur. S’ensuit le dialogue suivant.

Je lui demande : “Dans quelle batterie étiez-vous ?

–      La 3, mon lieutenant.

–      Ah bon et quels étaient vos officiers ?

–       Le capitaine Gufflet, qui a été tué, et les aspirants Ravix et Théodore, et puis, après la blessure de Théodore, l’aspirant Boris.

–      Alors vous avez connu l’aspirant Boris ?

–       Bien sûr.

–      Pas de chance : l’aspirant Boris, c’est moi.”

–      Et le gars de rougir et de s’en aller le plus vite possible. »

 

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Jean-Mathieu n’a fait que ce qu’il avait à faire.

Jean-Pierre Duteuil a depuis longtemps, vous vous en doutez, rompu avec Danny le rouge…

Ah oui ! il m’a fait la dédicace suivante : « À Bruno, que Mai ne soit qu’une étape. »

 

 

• « Combattant de la France libre », de Jean-Mathieu Boris, Tempus, Perrin, 2012.

 

Bonus :

 

  • "à bientôt j'espère" en intégralité : 

 

À bientôt j'espère

En mars 1967 à Besançon, une grève éclate aux établissements Rhodiaceta.

https://www.filmsdocumentaires.com

 

  • Vous retrouverez Raymond ici : 

 

  • “Il est cinq heures, Paris s’éveille”

 

  • Jean-Mathieu Boris à « La marche de l’Histoire » de Jean Lebrun sur Inter

 

Le témoin du vendredi : Jean-Mathieu Boris, un combattant de la France Libre

C'est l'histoire d'un homme resté jeune qu'on a enterré lundi 9 janvier à Paris, avec les honneurs militaires. Il a dix-huit ans lorsque la guerre est déclarée. C'est l'histoire d'un homme resté jeune qu'on a enterré lundi à Paris, avec les honneurs militaires. Il a dix-huit ans lorsque la guerre est déclarée.

https://www.franceinter.fr

 

  • « Combattant de la France libre », de Jean-Mathieu Boris, Tempus, Perrin, 2012.

 

Combattant de la France libre

Au mois de juin 1940, alors que le sort de la France semble avoir définitivement basculé, quelques hommes répondent à l'appel du général de Gaulle. Cette poignée d'hommes va constituer la France Libre. Jean-Mathieu Boris est l'un d'eux.Â" Jean-Mathieu Boris, la discrétion et l'humilité faites homme, fait partie de ces figures de la Résistance qui furent l'honneur de la France.

http://www.editions-perrin.fr

 

 

20 mars 2018

Z’avez pas lu Milza ?

Celui qui sait commander trouve toujours
ceux qui doivent obéir

Friedrich Nietzsche

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source ici 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Pierre Milza, grand historien des fascismes, est mort le 28 février dernier, juste avant les législatives qui allaient se tenir dans l’un de ses pays d’origine, « la Ritalie ». Il a rendu l’âme à 85 ans et à Saint-Malo, capitale des corsaires. Corsaires comme les écrits d’un Pier Paolo Pasolini qui, comme lui, a été séduit par le léninisme. Sauf que notre historien aimait gratter où ça fait mal. Commentant un propos du cinéaste-poète, l’ancien pratiquant de judo et de karaté lui fit cette clé de bras : « Si Pasolini remet en question les liens entre le Parti communiste et le marxisme, il ne remet pas du tout en cause le marxisme lui-même. On aimerait l'entendre se prononcer par rapport à Lénine, à l'idéologie marxiste… Bien sûr, aujourd'hui, il ne peut pas nous répondre. Mais je souhaiterais que des intellectuels italiens qui sont de très grands admirateurs de Pasolini puissent nous dire comment une idéologie qui était du bon côté – c'est ce que dit ici Pasolini – a pu engendrer des régimes autoritaires, sans aucune exception partout où elle a été mise en pratique ?»

écoutons-le : 

3 octobre 1968, Continents sans visa

Pierre Milza

Pier Paolo Pasolini est né le 5 mars 1922 à Bologne. Fils d'un officier de carrière, il connaît d'abord une vie rythmée par les affectations de son père. A vingt ans, il publie son premier recueil de poème, écrit en frioulan, qui est aussitôt remarqué par la critique.

https://www.rts.ch

 

Né en avril 1932, ce titi parisien découvre ses racines italiennes après le décès de son père en 1943. Dix ans plus tard, il est instituteur dans une classe de 53 élèves ! Puis professeur d’éducation physique (« le foot est un phénomène aussi important que le carnaval au Moyen Âge »). À l’École normale, il fait la connaissance de Serge Bernstein, qui le pousse à devenir professeur d’histoire. « Tu te vois à 50 ans encore prof de gym ? » « Bachotant » de son HLM de Bagneux, il reprend les études, présente une thèse de doctorat sur les relations franco-italiennes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, avant d’être reçu premier à l’agrégation d’histoire, en 1964.

Né en 32, agrégé d'histoire à 32 ans

Avec Serge Bernstein, il se lance dans l’édition de deux collections historiques chez Hatier (« Nations d’Europe ») et chez Complexe (« Questions au XXe siècle »). Les « Milza-Bernstein » seront la bible des étudiants de Sciences-Po (ou Pô) et des classes préparatoires de l’ENS.

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En 1984, Milza fonde le Centre d’histoire de l’Europe du XXe. Ses séminaires sur les fascismes du mercredi après-midi rencontrent un énorme succès. Il faut y arriver en avance pour pouvoir trouver une place !

Pourtant Pietro Milza n’a jamais fait dans l’unanimisme. Auteur du « Voyage en Ritalie », il a pourfendu le mythe de « l’intégration réussie » des Italiens en France, que les conservateurs opposent à celle des hordes arabo-sahéliennes d’obédience musulmane par essence inassimilables.

Quid des « macaronades » de Marseille ou d’Aigues-Mortes ? Cette dernière fit en 1893 quelque 17 morts et 150 blessés morts. Et les 16 inculpés français furent acquittés par un jury populaire !

« L’intégration puis l’assimilation des immigrés italiens et de leur descendance ne sont pas le résultat d’une conversion miraculeuse à la francité. Elles sont au contraire le produit d’une longue histoire. Elles passent par les expériences douloureuses d’au moins deux générations de migrants. » Ennemi des simplifications, Milza nous rappelle aussi que l’arrivée des Italiens du Sud a souvent « ré-italianisé » les communautés déjà installées. D’où certains différends « interrégionaux »…

Pietro Milza restera aussi l’auteur de retentissantes biographies comme celles de Verdi (2001), Napoléon III (2004), Voltaire (2007), Garibaldi (2012), Pie XII (2014). Et bien sûr Mussolini (1999).

Pour lui, il y a non seulement plusieurs fascismes italiens (qui ont trouvé un large appui populaire…) mais aussi plusieurs Mussolini. Lequel n’était aucunement un césar d’opérette manipulé par le grand capital. Le personnage est plus opaque, sa fin l’est tout autant : Milza a écrit, un peu sur le modèle de Joachim Fest, « les Derniers Jours de Mussolini » (2010). Que transportait le Duce dans ses valises ? Pourquoi n’a-t-il pas fui en Espagne ou en Argentine ? Qui l’a liquidé ? Des communistes ou le MI6 ? Peppone ou James Bond ?  « Les Derniers Jours » se lisent précisément comme un roman d’espionnage.

Pierre Milza est donc mort avant de connaître les résultats des dernières législatives italiennes. Le Parti démocrate, avatar d’un PCI mâtiné de démocratie chrétienne, a été laminé (19%). Presque quarante ans après l’assassinat d’Aldo Moro, partisan du Compromis historique !

Le pays se retrouve avec deux vainqueurs : la Ligue de Matteo Salvini (17%) et le Mouvement 5 étoiles (31%).

Quant à Forza Italia d’un Silvio Berlusconi inéligible, elle se retrouve en troisième position avec un piètre 14%. Le Caïman, naguère inscrit à la loge P2 sous le numéro 1816, a déjà tendu la main aux néofascistes…

téléchargement

source ici

L’Histoire se répéterait-elle ? Quoi qu’il en soit, gardons-nous de rire de la Botte ! Comme le disait un autre Rital féru d’histoire, Max Gallo, « l’Italie, en politique, a dix ans d’avance ». Voire plus si l’on aborde les rivages états-uniens… Berlusconi a marché sur Rome en 1994, Trump sur Washington, seulement l’année dernière !

Et puis, Salvini n’est pas Mussolini. D’autant que désormais ce sont les néofascistes qui sont subventionnés par Moscou…

Milza nous rappelle que le fascisme est né de la Première Guerre mondiale, de « la révolte d’une société en butte aux bouleversements les plus profonds ». Le fascisme est aussi une créature qui a dépassé son créateur. Une créature dont s’est accommodée l’Europe anticommuniste. Winston Churchill était un fervent défenseur de Benito. Les démocraties ont soutenu le Duce jusqu’à son désir d’invasion de l’Éthiopie. D’où son retournement de veste en faveur de Hitler, qu’il a longtemps méprisé. Et qui l’emprisonnera axialement.

Contrairement au Führer, le Duce est un homme cultivé et, surtout, un militant venu du socialisme révolutionnaire.

Par surcroît, un homme structuré par des femmes, loin des amitiés viriles. (Ce qui ne veut pas dire qu’il traitait bien les femmes en général. Il était brutal, macho, un peu wensteinien…)

À l’écrivain allemand Emil Ludwig, Mussolini confesse ceci à propos de son enfance : « Ce qui domine, c’est l’indignation. J’avais sous les yeux les souffrances de mes parents ; à l’École normale, j’avais été humilié ; alors j’ai grandi comme révolutionnaire, avec les espoirs des déshérités. Qu’aurais-je pu devenir d’autre que socialiste à outrance ? »

Benito a grandi dans une Romagne secouée par l’insurrection milanaise de mai 1898, nous apprend Pierre Milza. Alessandro Mussolini, le père, cache des militants révolutionnaires traqués par la police. Il lit à ses enfants des passages du « Capital », des « Misérables ». Benito cite par cœur Blanqui, Cipriani, Babeuf, Garibaldi… Milza écrit : « L’idée anarchiste et l’idée de nation, la passion de la liberté et le goût de la conspiration, la haine de l’autorité et le sectarisme blanquiste coexistent dans la tête et dans le cœur de nombreux socialistes romagnols. Mussolini a été élevé dans cette culture et il s’accommode de toutes ses ambiguïtés. »

Instituteur exilé en Suisse, entre 1902 et 1904, Mussolini fait la connaissance de Giacinto Menotti Serrati, centralisateur proto-léniniste, hostile à l’anarcho-syndicalisme foutraque du Romagnol. Mais la rencontre décisive est celle d’Angelica Balabanoff, « sa future adjointe à la direction de l’“Avanti !” ». « Elle détenait la sagesse politique. Elle était fidèle aux idées pour lesquelles elle combattait, confie Mussolini. Si je ne l’avais pas rencontrée, je serais resté un petit activiste de parti, un révolutionnaire du dimanche. »

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Angelica Balabanoff

Le très complexe Benito rend ici hommage à une femme qui depuis n’a de cesse de le « dépeindre sous les traits les plus méprisables ». En effet, la Balabanoff n’est pas n’importe qui.

Juive russe issue d’une famille de propriétaires terriens et d’hommes d’affaires, Angelica épouse très jeune la cause du socialisme révolutionnaire. Grande lectrice d’Élisée Reclus, elle rejoint le Parti socialiste italien et s’oppose naturellement à l’entrée en guerre de l’Italie en 1915. À la mythique conférence de Zimmerwald, elle côtoie Lénine, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg… rallie Moscou et devient secrétaire de l’Internationale communiste. Libertaire dans l’âme, elle s’oppose très vite à l’autocrate Lénine. En 1922, épouvantée par la répression de Kronstadt, elle regagne l’Italie, d’où elle est chassée par son ancien camarade Benito Mussolini. Après des exils miséreux en Suisse, à Vienne, à New York, elle retourne en Italie après la chute du Duce.

Antistalinienne féroce, ennemie d’un PCI inféodé au Kremlin malgré les rodomontades de Berlinguer, Angelica Balabanoff s’éteint à Rome en novembre 1965.

Angelica était internationaliste et juive, Margherita Sarfatti, judéo-vénitienne, socialiste aussi. Mais interventionniste.

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Margherita Sarfatti

 

 

 

C’est cette femme mariée, critique d’art reconnue, qui pousse Mussolini dans les bras des Alliés, en 1915. Benito est alors exclu du parti. Elle l’aide financièrement à fonder « Il Popolo d’Italia », devient sa maîtresse et, après la Marche sur Rome, veille au ralliement au fascisme d’un certain nombre d’artistes. Auteure (chez Mondadori au départ), en 1925, du best-seller mondial « Dux » à la gloire du nouvel Auguste favorable au réarmement de l’Italie, Margherita est « répudiée » par Benito en 1932, tout en restant sa conseillère.

Une conseillère mal écoutée puisque, bien que forte du soutien de Roosevelt, elle ne parvient pas à empêcher le Duce d’envahir l’empire du Négus.

Tombée en disgrâce, victime des lois antisémites de 1938, Margherita gagne l’Uruguay l’année suivante puis Buenos Aires, où vit une importante communauté juive bientôt rejointe par des exilés… nazis. Après avoir signé quelques articles empreints de vengeance à l’encontre de Mussolini, Margherita rentre en Italie, en 1947, pour y apprendre que sa sœur et son beau-frère ont été exterminés à Birkenau.

Parmi les trois Mussolini décrits par Pierre Milza, « il y a le salaud qui envoie à Auschwitz mes copains de l’école primaire de la rue Ferdinand-Berthoud ».

Un salaud d’autant plus coupable qu’il n’a été antisémite que par soumission !

Par conséquent, lisons plus que jamais Pierre Milza, dont on ne peut que saluer la rigueur intellectuelle, même si elle nous défrise parfois…

En méditant cette phrase de la romancière italo-française Simonetta Greggio : « Peu de gens sont faits pour l’indépendance, c’est le privilège des puissants… »

 

 Bonus : 

  • Quelques ouvrages :

Les Fascismes, Paris, Imprimerie Nationale, 1985.

Voyage en Ritalie, Paris, Plon, 1993.

En collaboration avec Marie-Claude Blanc-Chaléard, Le Nogent des Italiens, Paris, Autrement, 1995.

En collaboration avec Serge Berstein, L’Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, Paris, 1999.

Mussolini, Paris, Fayard, 1999, grand prix du Collège de France.

Verdi et son temps, Paris, Perrin, 2001, 308 p.

Napoléon III, Paris, Perrin, 2004.

Voltaire, Paris, Perrin, 2007.

L'Année terrible :

              Tome 1, La Guerre franco-prussienne, septembre 1870 - mars 1871, Paris, Perrin, 2009.

              Tome 2, La Commune, Paris, Perrin, 2010.

Les Derniers Jours de Mussolini, Paris, Fayard, 2010, 290 p.

En collaboration avec Serge Berstein, Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme, Bruxelles, André Versaille, 2010, 782 p.

Garibaldi, Paris, Fayard, 2012, 628 p.

Conversations Hitler-Mussolini, Paris, Fayard, 2013, 408 p.

Pie XII, Paris, Fayard, 2014, 480 p.

 

  • Un peu de musique, toujours pour nos coeurs :

Nino Agostino Arturo Maria Ferrari est né à Gênes. Il a chanté aussi « La Rua Madureira » in italiano :

 


 

09 mars 2018

Manouchian en mode non manichéen

« Missak et moi étions deux orphelins du génocide.

Nous n’étions pas poursuivis par les nazis. Nous aurions pu rester cachés,

mais nous ne pouvions pas rester insensibles à tous ces meurtres,

à toutes ces déportations de juifs par les Allemands,

car je voyais la main de ces mêmes Allemands qui avaient encadré

l’armée turque lors du génocide des Arméniens. »

Mélinée Manouchian(1913-1989)

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais ce qui est passionnant dans l’Histoire, c’est que le passé change tout le temps. Et encore plus quand les artistes s’en emparent.

Nous étions avec Ferré-Aragon dans notre dernier post, demeurons avec « l’Affiche rouge » puisque la fin février n’est pas si lointaine. Mais cette fois version Robert Guédiguian et Simone Signoret.

Si Aragon en bon membre du comité central du PC a tenté de tricoloriser la Résistance, le cinéaste marseillais d’origine germano-arménienne fait partie de ces artistes qui ont voulu déstaliniser certains héros communistes.

François Marthouret l’a fait aussi avec « le Grand Georges ». D’après un essai de Michel Taubmann, « l’Affaire Guingouin » (éd. Lucien Souny), ce téléfilm nous dépeint le chef du plus grand maquis de France et libérateur de Limoges sous les traits d’un dissident antistalinien. Certes l’ancien instituteur n’a pas attendu Barbarossa pour entrer en résistance, certes il a eu maille à partir avec l’apparatchik envoyé par Jacques Duclos, Léon Mauvais (qui aurait par deux fois essayé de le liquider), mais cela n’en fait pas un ennemi du Petit Père des peuples. Bien au contraire.

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Georges Guigouin

Tout comme André Marty et Charles Tillon (ministres de De Gaulle), qui, eux aussi, ont été exclus du PC au début des années 1950. Un bon léniniste doit un jour s’attendre à être purgé !

À l’automne 2009, Robert Guédiguian sort en salle « l’Armée des ombres ». Dans « le Monde », les historiens Sylvain Boulouque et Stéphane Courtois écrivent : « S’inspirant de cette histoire tragique, le cinéaste présente un récit qui se veut legenda, au sens de son étymologie ecclésiale – vie de saint, illustrée par la position christique de l’un des martyrs sur fond musical de Passion –, mais il diffuse auprès du public une vision contraire à la vérité historique. La liberté de tout créateur à situer une fiction dans un cadre historique ne l’autorise pas à prendre de telles libertés avec les faits.

» Ainsi, le film présente l’un de ces héros, Marcel Rayman, comme sujet à de soudaines pulsions et qui aurait pris l’habitude d’abattre les militaires allemands comme des mouches. C’est “oublier” que les FTP-MOI étaient une organisation hiérarchisée, obéissant à des ordres stricts, et que, selon le relevé de leurs opérations, effectué par les autorités policières, ils ont tué en deux ans, dans Paris, environ une vingtaine d’Allemands dont très peu dans le cadre d’attentats individuels. Ce qui était déjà un exploit dans une ville quadrillée par la police française et l’occupant. »

Par surcroît, Guédiguian fait dire à un des MOI : « Je n’accepterais jamais d’être commandé par des staliniens. » Quel anachronisme ! Ces partisans sont fiers de servir Staline, qui vient d’écraser les Allemands dans la ville qui porte son nom. La plupart des MOI sont soit communistes, soit issus de familles communistes, comme Marcel Rayman ou Henri Krasucki.

Missak Manouchian est entré au parti bien avant la guerre. Rescapé du génocide qui l’a rendu muet pendant de longs mois, il émigre en France à l’adolescence. Poète, il se fait ouvrier par nécessitéClandestin, il intègre la branche arménienne de la MOI et le groupe combattant dès février 1943.

Rappelons que c’est Charles Tillon, l’ «ancien mutin de la mer Noire », qui, sous la férule de Jacques Duclos, dirige les Francs-tireurs partisans.

La Main-d’œuvre immigrée est à la base une émanation du parti qui entend profiter de la combativité des immigrés, alors très nombreux dans les grands centres urbains. Le génocide arménien, les pogroms de l’Est, le fascisme, le nazisme, la guerre d’Espagne fournissent aux communistes leur lot de militants d’airain. Certains parlent allemand…

Comme le journaliste et interprète André Kaminker, qui n’est pas communiste, mais juif polonais et ancien officier dans l’armée française. Il est le père de Simone Signoret… Laquelle fait la voix off de « Terroristes à la retraite », un film documentaire de Serge Mosco Boucault et Charles Mitzflicker consacré au MOI, donc aussi à Manouchian. Sa veuve, Mélinée, y met en cause la direction du parti communiste français. Missak aurait demandé à suspendre les attentats sous peine de voir condamné tout le réseau. Il est vrai que les MOI n’avaient que trois mois de survie au mieux dans le Paris de l’Occupation.

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André Kaminker

Demande de mise au vert refusée.

Réalisé en 1983, le documentaire, présenté à Cannes la même année, tarde à être diffusé à la télévision. Avant de quitter la direction d’Antenne 2, Pierre Desgraupes a averti son successeur, Jean-Claude Héberlé : « Il y a un film dans le coffre. Une bombe à retardement. Je te conseille de ne pas y toucher. » Le PC, bien qu’ayant quitté le gouvernement, est encore puissant, qui dispose de relais dans les médias comme la CGT. Le sénateur communiste Charles Lederman obtient de la Haute Autorité que le film, finalement en voie de programmation, soit soumis à un « jury d’honneur » composé de figures de la Résistance comme Claude Bourdet, Michel Sudreau, Henri Noguères mais aussi Lucie et Raymond Aubrac (qui furent certainement en leur temps des agents soviétiques). Le film retourne au coffre…

Simone Signoret s’en émeut en haut lieu. Georges Kiejman écrit une tribune dans « le Monde ». Serge Klarsfeld, Ivan Levaï, Jorge Semprun montent au créneau. Le Colonel-Fabien est sur le point de se délocaliser sur la place Rouge quand en juin 1985 « Des terroristes à la retraite » est diffusé dans le cadre des « Dossiers de l’écran ». Précédé néanmoins d’un avertissement du sénateur Lederman.

Personnellement, j’avais vu ce film dans le cinéma de ma ville de banlieue. Je me rappellerai toujours le témoignage du tailleur titi parisien Raymond Kojinski, 16 ans à l’époque de son intégration à la MOI, dont la famille a été exterminée. « Jeter des tracts ou jeter des bombes, c’était pareil pour moi. S’il y avait encore quelques nazis à supprimer, je le ferais avec plaisir et sans remords. »

La CGT est très implantée dans le milieu du cinéma. Jean Marais, Simone Signoret et Jacques Becker lors d'une manifestation pour la défense du cinéma français face à la concurrence Hollywoodienne (1948)

 

La CGT est très implantée dans le milieu du cinéma.
Jean Marais, Simone Signoret et Jacques Becker lors d'une manifestation
pour la défense du cinéma français face à la concurrence Hollywoodienne (1948)

 

 

Selon Simone et les réalisateurs, la direction du PC a trahi la MOI. La thèse est séduisante pour cette ancienne compagne de route du parti patriotard dont l’organe du comité central titrait le 25 août 1944 : « Plus forts les coups sur le Boche chancelant ».

Et si madame Ivo Livi allait un peu vite en besogne ?

Évadé d’un camp de prisonniers grâce au même réseau qui a permis l’exfiltration d’un certain François Mitterrand, Boris Holban (de son vrai nom Bruhman) est un Bessarabe juif. En 1942, à 34 ans, il devient le patron de la MOI parisienne. En mars 1943, la police française arrête 140 FTP. Deux mois plus tard, Holban est démis de ses fonctions par Rol-Tanguy, futur héros de la libération de Paris, et « envoyé à d’autres missions »  pour avoir refusé la politique d’insécurisation de l’occupant voulu par le PC.

En août, c’est le très loyal Missak Manouchian qui devient commissaire militaire de la Région parisienne, tandis que Joseph Epstein se retrouve patron de tous les FTP.

Le 28 septembre, l’officier SS Julius Ritter, responsable du Service du travail obligatoire et proche de Hitler, est exécuté en plein Paris par Marcel Rayman, Léo Kneler et Celestino Alfonso.

Le 5 octobre, en représailles, 50 otages sont fusillés au Mont-Valérien. Le même mois, Joseph Davidovitch, commissaire politique des FTP-MOI, s’évapore

Au matin du 16 novembre 1943, Manouchian est arrêté par la BS 2 (brigade spéciale) avec Joseph Epstein en gare d’Évry Petit-Bourg.

La veille, sa femme, Mélinée, interpellée dans le métro, avec des armes que lui a remises Olga Bancic, a plaisanté avec le policier qui lui a demandé d’ouvrir son sac : « J’ai des pistolets dedans… » Circulez, Madame, ce ne sont pas des choses à dire…

Elle plaisantera moins quand elle sommera Missak de ne pas se rendre au rendez-vous le lendemain.

Ne voyant pas son mari revenir, elle passe la nuit chez les Aznavourian, au 22, rue de Navarin. (Oui, oui chez les parents du little big Charles himself !).

Comme d’autres, Missak est passé à tabac, photographié sous tous les angles, caricaturé par des dessinateurs de presse chez qui les théories raciologiques étaient bien ancrées (ou encrées). C’est « le garçon basané au regard fuyant, l’homme aux 150 assassinats ».

"L'Armée du crime", une des nombreuses brochures éditées lors du procès pour stigmatiser les "terroristes" de la MOI

Le procès des vingt et trois s’ouvre le 15 février 1944, à quelques mois de la Libération.

Conformément à leur souhait de mourir « en regardant au soleil », Missak Manouchian et Celestino Alfonso refusent d’avoir les yeux bandés au moment d’être fusillés.

Oui, « mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants avaient écrit sous vos photos, “morts pour la France” et les mornes matins en étaient différents ».

Car, même dans la France du Maréchal, antisémitisme et xénophobie avaient des limites.

Sylvain Boulouque et Stéphane Courtois écrivent ces lignes très pertinentes : « Avant de devenir légende, leur fin clôt sous les balles nazies une épopée qui, si elle n’a pas changé le cours de la guerre, a contribué au sens de la Résistance et interpelle aujourd’hui encore la nation française. C’est aussi l’histoire d’une vaste opération policière réussie devenue un échec de propagande. » Plutôt que le rejet, ces martyrs ont inspiré la compassion.

Et pourtant c’est une vaste opération policière réussie. Il n’y a donc pas eu trahison de la direction du PC. 

Pour le futur dissident polonais Adam Rayski, «  le groupe Manouchian n’était pas comme ça, suspendu en l’air. Il était en interconnexion avec tous les rouages du Parti. On ne pouvait livrer sélectivement Manouchian sans mettre en danger toutes les organisations dans la mouvance du Parti. Dans l’hécatombe de mars 1943, il y avait beaucoup de Français de pure souche. Il n’y a qu’à lire le rapport de  police du 3 décembre 1943, établi après la chute de Manouchian : “67 arrestations, 14 Français aryens, 4 Français juifs, 19 étrangers aryens, 30 étrangers juifs”. »

Avec près de 130 inspecteurs, la Préfecture de police disposait d’un réseau de quadrillage exceptionnel. Les historiens s’accordent à penser que Joseph Davidovitch a été retourné, lui que certains ont vu à bord d’une voiture banalisée sillonner les rues de la capitale. En janvier 1944, par exemple, deux proches de Duclos tombent dans les rets de la brigade spéciale. Et ce sont des agents de la Comintern ! Pas des gamins comme Henri Krasucki.

Cependant, une chose demeure certaine. Les MOI de Paris ont été victimes de la politique du parti du Mensonge déconcertant.

Structuré par Jean Moulin, mort en juillet 1943, le Conseil de la Résistance, désormais sis à Alger, prépare la France d’après guerre. Les staliniens y sont représentés via le Parti évidemment mais aussi le Front national. (Duplicité qui n’a pas échappé au sagace Rex.) Or, pour Moscou, il convient que la Résistance communiste armée aille jusqu’au bout pour gagner ses jetons de présence. Le groupe Manouchian le paiera très cher…

Mélinée vivra un temps en Arménie soviétique, avant de revenir en France, dégoûtée par le socialisme réel pour qui son mari a « donné son cœur avant le temps ».

Elle est enterrée en décembre 1989 au cimetière d’Ivry. La direction du PCF a fait pression sur Henri Krasucki pour qu’il n’assiste pas à la cérémonie.

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Mélinée

Cinq ans plus tard, son cercueil rejoint celui de Missak.

Sans l’immonde affiche rouge, a souvent répété Mélinée, son mari n’aurait jamais eu sa place dans l’Histoire.

Et sans Aragon ni Ferré, sans mademoiselle Kaminker, Missak et ses camarades immigrés seraient oubliés. Merci, les artistes ! Quand même !

Ancien du groupe, Gilbert Weissberg, qui clôt « Des terroristes à la retraite », est mort apatride. Peu semblèrent le voir en effet « français de préférence »…

Fou de Loulou, Jeannot d’Ormesson a écrit : « Aragon est le fils naturel de Lautréamont et de Rosa Luxemburg [ah non ! Louis n’était pas équipé pour comprendre notre Rosa !]. Avec Rostand pour parrain. Il saute dans tous les trains de l’histoire sans jamais retourner sa veste [Il a « révisé » ses Mémoires tout de même…]. Si les communistes, par une de ces aberrations dont l’histoire n’est guère avare, avaient pris le pouvoir en France, il reposerait au Panthéon à la place de Malraux, ou peut-être à ses côtés… »

Et si de Gaulle et ses encombrants alliés américains avaient été débordés par les résistants fidèles à Staline…

Guingouin, qui ne rêvait au printemps 1944 que de Grand Soir, serait peut-être mort dans un goulag du Cantal. Avec la bénédiction de Duclos.

Tillon et Marty auraient fini sur l’île des Pins, comme certains communeux.

Manouchian aurait-il exécuté des « hitléro-trotskistes » si Rol-Tanguy le lui avait demandé ? Ses camarades du maquis de Haute-Loire ont bien liquidé l’antistalinien Pietro Tresso, pourtant fondateur du Parti communiste italien…

Stéphane Courtois écrit : « À la libération de Paris, Holban prend la tête, avec le grade de commandant, du bataillon 51/22 de l’armée française, où sont regroupés les FTP-MOI survivants et de nouveaux engagés. Le bataillon sera dissous en juin 1945 et Holban rendu à la vie civile. Il rentre alors en Roumanie, où il devient rapidement colonel puis général de l’armée du nouveau régime communiste. Mais, juif et chef de la Résistance en France, il présente le parfait profil de la victime des purges lancées alors par Staline. Démis de toutes ses fonctions, il est envoyé travailler en usine comme technicien jusqu’à sa retraite. Vétéran du communisme roumain, il ne supporte pas le régime de Ceausescu, qui le lui rend bien. Et, en 1984, Holban décide de s’enfuir en France, où il vivra pendant dix ans comme apatride avant que l’on daigne lui accorder une carte d’identité. Finalement, il sera décoré de la Légion d’honneur, sous l’Arc de triomphe, le 8 mai 1994. » Et évoquera lors de la cérémonie avec François Mitterrand le réseau de sœur Hélène, qui leur a permis de s’évader…

Olga Bancic était roumaine elle aussi.

« Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent… » chante Aragon.

En fait, à la fin février, pour leurs derniers moments, ils n’étaient « que » vingt-deux.

De sa cellule, Olga Bancic, le seule combattante du groupe Manouchian, fait parvenir ce mot à sa fille :

« Mon cher petit amour.

Ta mère écrit la dernière lettre, demain à 6 heures, le 10 mai, je ne serai plus.

Mon amour, ne pleure pas, ta mère ne pleure pas non plus. Je meurs avec la conscience tranquille et avec toute la conviction que demain tu auras une vie et un avenir plus heureux que ta mère. […] Tu ne sentiras pas le manque de ta mère. Mon cher enfant, je finis ma lettre avec l’espérance que tu seras heureuse pour toute ta vie, avec ton père, avec tout le monde… »

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Cette lettre, et on le comprend, a fait pleurer des générations d’écoliers roumains communisés.

Pour des raisons de sécurité – les bourreaux dérapant sur le sang des opposants qui coulait à flots –, la hache fut, dès avant la guerre, par les nazis abandonnée.

Les nationaux-socialistes pouvaient gazer des nourrissons juifs ou tsiganes mais rechignaient à fusiller des résistantes presque françaises. Les nazis avaient de ces pudeurs…

C’est à Stuttgart et à l’âge de 32 ans qu’Olga Bancic fut décapitée à la guillotine électrique.

PS #1 : le 4 juillet 2013, sur délibération de la Mairie de Paris, une plaque commémorative est apposée au 114, rue du Château, dans le 14e arrondissement :

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Ici vivait

Olga Bancic,

Résistante F.T.P-M.O.I.

De l’Ile-de-France…

PS # 2 : Arsène Tchakarian est, nous l’avons déjà écrit dans le dernier post, l’ultime survivant des commandos Manouchian : « Aucun groupe de résistants n’a fait trembler les nazis comme nous », a-t-il écrit. Avant d’ajouter : « Je ne vis que pour eux depuis leur arrestation. » Celui qui avec Marcel Rayman a attaqué les Feldgendarmes de Levallois-Perret à la grenade a été il y a quelques années agressé chez lui par des cambrioleurs dans son petit pavillon de Vitry-sur-Seine. Sa femme a été rouée de coups. Et lui conserve des lésions irrémédiables. Les salauds en question ont eu de la chance dans leur lâcheté. Un peu plus jeune, Arsène, qui a aujourd’hui 101 ans, les aurait ventilés façon Rayman. 

 

 

Bonus :

  • Lectures :
Recherche | Fayard

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https://www.fayard.fr

 

L'Affaire Guingouin

On a souvent écrit, et à juste raison, à propos de Georges Guingouin qu'il a été le " premier maquisard de France ". Figure majeure de la Résistance, il a en effet, dès la première heure, donné bien du fil à retordre à l'occupant et au pouvoir de Vichy.

 

  • “Ils étaient juifs, résistants, communistes”, d’Annette Wieviorka, Denoël, 1986.
Ils étaient juifs, résistants, communistes / Annette Wieviorka

Ils étaient juifs, résistants, communistes / Annette Wieviorka -- 1987 -- livre

http://gallica.bnf.fr

 

  • “L’Affiche rouge”, de Philippe Ganier-Raymond, Fayard, 1975.

 

L'Affiche rouge, Philippe Ganier-Raymond | Fayard

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  • “Testament, après quarante-cinq ans de silence, le chef militaire des FTP-MOI de Paris parle”, Boris Holban, Calmann-Lévy, 1989. (à rechercher en librairie...) 

 

A visionner :

 

  • INA polémique Noël Mamère
Conférence Manouchian

A la suite de l'affaire du film de MOSCO "les terroristes à la retraite", Melinée MANOUCHIAN, veuve de Missak MANOUCHIAN a tenu une conférence de presse dans laquelle elle accuse DAVIDOVITCH le commissaire politique du groupe Main d'Oeuvre Immigré Resistant et Olivier OLBAN, le supérieur hiérarchique de MANOUCHIAN, d'avoir trahi le groupe.

http://www.ina.fr

 

 

28 février 2018

Pourquoi Brassens n'a pas chanté “l'Affiche rouge”

« Malgré le terrible slogan qui dit :

“Menteur comme un rédacteur de ‘L’Humanité’”… »

Gilles Colin, alias Georges Brassens,
“le Libertaire”, 11 octobre 1946.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, à l’heure où d’aucuns se demandent comment un satyre comme Woody Allen a pu réaliser des films aussi drôles que géniaux, la question des rapports entre l’œuvre et son auteur devient plus que jamais brûlante.

L’artiste a beau être un sale type, ça ne se voit pas forcément dans son travail. Justement comme chez Allan Stewart Konigsberg, immortel réalisateur d’une « Annie Hall » qui se demande si, résistante française, elle aurait parlé sous la torture : « Toi, tu plaisantes, si la Gestapo t’avait confisqué ta carte de crédit [« Bloomingdale’s charge card », dans le texte], tu leur aurais tout dit [aux nazis] ! »

Certains westerns de John Ford sont magnifiques grâce à la prestation de John Wayne, animateur décontracté d’un club de soutien à Franco durant la guerre d’Espagne.

À l’opposé, une pensée poisseuse transpire chez Céline, pour qui « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches ». Mais les dialogues d’Audiard le plumitif collabo nous font encore rire, quoique… (voir notre post du 26 octobre 2017, clic clic)

 Et chez Louis Aragon ?

« Brillant, hautain, toujours mobile, provocant, il était capable de tout : du meilleur et du pire. Son prodigieux talent prend les formes les plus stupéfiantes », écrit de lui Jean d’Ormesson, en 1982, à l’occasion de la mort de l’auteur du « Paysan de Paris ». Aragon était l’auteur préféré de l’immortel qui nous a quittés en décembre. « Un écrivain universel pour qui tout était possible et qui ne reculait devant rien. » C’est le moins qu’on puisse dire…

Et si les artistes nous prenaient en otages ?

Et si leurs ailes de géant nous empêchaient de cogiter ?

Louis Aragon (c)Creative commons Wikipedia

 

Nous sommes à la fin février et je pense à « l’Affiche rouge », poème d’Aragon intitulé initialement « Strophes pour se souvenir », écrit en 1955, mis en musique et interprété par Léo Ferré quatre ans plus tard. Et interdit d’antenne jusqu’en 1982 !

Notre Monégasque libertaire l’a donc rebaptisé du nom de l’affiche réalisée par les services de propagande allemands en France. « Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles »…

Les hommes de Missak Manouchian étaient des FTP-MOI, francs-tireurs partisans, main-d’œuvre immigrée. Des militants communistes.

« Des libérateurs ? La libération ! Par l’armée du crime ». Publiée à 15000 exemplaires, placardée dans Paris et certaines villes de province, cette affiche qui « semblait une tache de sang […] et cherchait un effet de peur sur les passants » caricaturait les résistants en métèques enjuivés – qu’importe si ces Ashkénazes n’ont jamais cru en Dieu –, terroristes arméniens, espagnols, italiens, polonais… Tant pis si sur les dix portraits de ces « Français de préférence » (comme l’écrit Aragon) figuraient trois Français de naissance, dont un Breton (Georges Cloarec).

L'Affiche rouge, recto verso

Citons les noms de vingt-trois militants arrêtés par la police française et livrés aux nazis :

 

  1. Olga Bancic, Roumaine, 32 ans ;
  2. Missak Manouchian, Arménien, 37 ans ;
  3. Armenak Arpen Manoukian, Arménien, 44 ans ;
  4. Marcel Rajman, Polonais, 21 ans ;
  5. Celestino Alfonso, Espagnol, 27 ans ;
  6. József Boczor, Hongrois, 38 ans ;
  7. Georges Cloarec, Français, 20 ans ;
  8. Rino Della Negra, Italien, 19 ans ;
  9. Thomas Elek, Hongrois, 18 ans ;
  10. Maurice Fingercwajg, Polonais, 19 ans ;
  11. Spartaco Fontano, Italien, 22 ans ;
  12. Jonas Geduldig, Polonais, 26 ans ;
  13. Emeric Glasz, Hongrois, 42 ans ;
  14. Léon Goldberg, Polonais, 19 ans ;
  15. Szlama Grzywacz, Polonais, 34 ans ;
  16. Stanislas Kubacki, Polonais, 36 ans ;
  17. Cesare Luccarini, Italien, 22 ans ;
  18. Roger Rouxel, Français, 18 ans ;
  19. Antoine Salvadori, Italien, 24 ans ;
  20. Willy Schapiro, Polonais, 29 ans ;
  21. Amedeo Usseglio, Italien, 32 ans ;
  22. Wolf Wajsbrot, Polonais, 18 ans ;
  23. Robert Witchitz, Français, 19 ans.

 

Remarquons la jeunesse de la plupart de ces « terroristes ».

Citons encore trois VIP du réseau Manouchian :

le Judéo-Polonais Adam Rayski, une des fondateurs de la MOI ;

l’Arménien Arsène Tchakarian, toujours vivant, il a 101 ans !

Arsène Tchakarian photo de LPOlivier Lejeune

Henri Krasucki, qui, avant d’être un apparatchik de la CGT, a été se refaire une santé du côté de Birkenau. Auparavant, il avait été torturé pendant trois semaines (et parfois devant sa mère) par nos braves flics tricolores. Mais le Riton de Belleville n’a pas parlé ! (Et pas parce qu’il n’avait pas de carte Bleue…)

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Or, si « la mort n’éblouit pas les yeux des partisans », leur martyre emboue les nôtres. Comment ne pas frissonner en écoutant Ferré, accompagné par un chœur mixte et a cappella, chanter :

 

« Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant » ?

Ça déchire le cœur tout en nous éloignant de la réflexion. Comment un anarchiste comme Ferré peut-il chanter ces vers patriotards, lui qui devrait louer l’internationalisme, voire sublimer le « travail allemand », qui consistait pour ces résistants éclairés à faire déserter les prolétaires en uniforme vert-de-gris ?

Un de ces terroristes cosmopolites n’avait-il pas dit : « Je n’ai jamais tué d’Allemands, je n’ai tué que des nazis » ?

En 1961, le futur chantre de Mai 68, avec « Les Chansons d’Aragon » (chez Barclay), s’est laissé embobiner par la plume coruscante du soi-disant « fou d’Elsa ». Notre cœur le lui pardonne, nos neurones, un peu moins…

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Georges Brassens a lui aussi chanté Aragon. Une seule fois. Selon la formule du timbre, jadis chère aux troubadours et naguère, aux chansonniers, il a couché sur une même mélodie deux poèmes. L’un de Francis Jammes, « la Prière ». L’autre de Louis Aragon, « Il n’y a pas d’amour heureux ». (« L’Internationale » peut aussi se chanter sur l’air de « la Marseillaise », essayez !)

« La Prière », il l’a chantée pour faire plaisir à sa mère napolitaine et très catholique. Il l’a chantée certes mais sans émotion apparente.

« Il n’y a pas d’amour heureux », tonton Georges l’a caviardée. En bon secrétaire de rédaction du « Libertaire » et du « Combat syndicaliste », bulletin de la CNT, qu’il fut et à titre bénévole. Car si Léo Ferré a adhéré quelques heures au PCF après la Libération, Brassens, qui s’était évaporé du STO, était en passe de devenir un militant anarchiste aguerri. En 1946, grâce au peintre Marcel Renot et au poète Armand Robin, il a lu Bakounine, Kropotkine, a entendu parler de la répression stalinienne en Espagne. Aussi quand « le patriote professionnel » (comme l’écrit Jean Malaquais) proclame :

« Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri

Et pas plus que de toi l’amour de la patrie… »,

tonton Georges détourne-t-il ce poème où l’Amour est assimilé au communisme moscoutaire pour en faire un hymne à la douleur de chérir. Brassens renvoie Aragon à son passé surréaliste, quand le poète n’avait d’autre patrie que la vie.

Il a aussi compris que la chanson ne souffre guère le second degré, lui qui a pourtant gravé « la Prière ». Le chanteur est pris pour ce qu’il chante.

(Michel Sardou, perçu par certains dans les années 1970 comme un facho, l’apprendra à ses dépens.)

Brassens ne peut chanter un Aragon à qui le Parti «  a rendu les couleurs de la France ». 

Et dire que des surréalistes, Aragon est celui qui s’est le moins extasié devant Octobre 17. En 1924, quitte à choquer André Breton ou Benjamin Péret, il évoque « Moscou la gâteuse » tout en témoignant du « peu de goût » qu’il a alors «du gouvernement bolchevique, et avec lui de tout le communisme [...]. La Révolution russe, vous ne m’empêcherez pas de hausser les épaules ». « Une vague crise ministérielle… »

En 1926, les surréalistes, enfants des boucheries de 14-18, demandent leur adhésion collective à un PC prônant la guerre de classe, l’anticolonialisme – nous sommes en pleine période des expéditions franco-espagnoles dans le Rif –, le rejet du militarisme – « Je conchie l’armée française », écrit Loulou – et l’internationalisme, Moscou étant La Mecque du prolétariat mondial.

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Quelques mois plus tard, Péret et Breton, s’étant trompés de crémerie, s’éloignent d’un parti bolchevisé depuis le milieu des années 1920 en qui ils ont cru déceler quelque ADN syndicaliste-révolutionnaire. Péret virera trotskiste de gauche et dégainera « le Déshonneur des poètes » à la Libération, mais c’est une autre histoire…

À « la Coupole », en 1928, le fils naturel de l’ex-préfet de police Louis Andrieux rencontre une jeune juive Russe récemment séparée d’un officier français, Elsa Triolet. Sa sœur Lili Brik a été la compagne du poète Maïakovski, qui a joué à la roulette russe pour échapper à la chape de plomb stalinienne. Elle a maintenant pour compagnon un agent du guépéou.

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Elsa Triollet et Louis Aragon

Dans « la Révolution manquée, l’imposture stalinienne» (Éd. Sulliver, 1997), Jean-Jacques Perdu alias Soudeille décrit comment certains militants ont plongé dans l’appareil communiste pour s’en sortir matériellement. Je ne peux m’empêcher de penser qu’Aragon fait partie de ceux-là, lui qui sera bientôt à la tête de plusieurs publications. Il passe un an à Moscou, répudie le surréalisme dans les colonnes de « l’Humanité », censure Gide, désabusé par son voyage dans la patrie du socialisme, pond « Hourra l’Oural ». Dès 1931, il écrit ce poème hallucinant :

   « Il s’agit de préparer le procès monstre d’un monde monstrueux

      Aiguisez demain sur la pierre

      Préparez les conseils d’ouvriers et soldats

      Constituez le tribunal révolutionnaire

      J’appelle la Terreur du fond de mes poumons… Je chante le Guépéou qui se forme

      En France à l’heure qu’il est

      Je chante le Guépéou nécessaire de France

      Je chante les Guépéous de nulle part et de partout

      Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde… »

Dans la même veine, il chante le goulag : « L’extraordinaire expérience du canal de la mer Blanche à la Baltique, où des milliers d’hommes et de femmes, les bas-fonds d’une société, ont compris, devant la tâche à accomplir, par l’effet de persuasion d’un petit nombre de tchékistes qui les dirigeaient, leur parlaient, les convainquaient que le temps est venu où un voleur, par exemple, doit se requalifier dans une autre profession. » (Dans sa jeunesse surréaliste, Loulou s’adonnait régulièrement au vol des objets de culte dans les églises…)

Il salue les procès de Moscou et la condamnation de tous ces scélérats alliés au gestapiste Trotski.

Avant de faire l’éloge du Pacte germano-soviétique, en août 1939 : « Le pacte de non-agression avec l’Allemagne […] est le triomphe de cette volonté de paix soviétique. »

Résistant traqué, Loulou écrit « Il n’y a pas d’amour heureux » à Lyon, dans l’appartement des parents de Bertrand Tavernier. Il devient à la Libération membre du comité d’épuration au nom du « parti des 75 000 fusillés » (en réalité moins de 5000, ce qui est déjà beaucoup trop !).

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En 1947, le best-seller « I Chose Freedom » de Viktor Kravtchenko, ancien apparatchik communiste exilé aux États-Unis, est traduit en français. Loulou se fait Torquemada avec André Wurmser et ses « Lettres françaises », qui traînent le dissident devant les tribunaux. Comment ose-t-il critiquer Staline qui nous a sauvés du nazisme ? En 1949, Éluard, Joliot-Curie, Garaudy, Tzara et d’autres témoignent contre cet « agent américain ».

Kravtchenko convoque Margarete Buber-Neumann, veuve du chef du parti communiste allemand, Heinz Neumann. À l’avènement de Hitler, le couple s’est réfugié à Moscou. Victime des grandes purges du printemps 1937, Heinz disparaît. À la faveur du Pacte germano-soviétique, Margarete est arrêtée et livrée aux nazis, qui la déportent en camp.

Son témoignage n’empêche pas Emmanuel d’Astier de La Vigerie, grand résistant de la première heure s’il en est, de déclarer que Kravchenko aurait mérité d’être fusillé.

Au même moment, tonton Georges entreprend de mettre en musique « Il n’y a pas d’amour heureux », dans sa version expurgée de tout remugle nationaliste.

Arrivent mars 1953 et la mort du « Petit Père des peuples ». Loulou se déchaîne : « La France doit à Staline son existence de nation pour toutes les raisons que Staline a données aux hommes soviétiques d’aimer la paix, de haïr le fascisme […] » Dans « les Lettres françaises », le dandy goulagophile fait néanmoins publier un iconoclaste portrait de Staline signé Picasso et condamné par les plus hautes instances du PCF. On a beau avoir renié le surréalisme, on ne se refait pas…

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Deux ans plus tard, Aragon déplore que Brassens ait commis un contresens en censurant la fameuse dernière strophe de son poème. L’immense Catherine Sauvage aura la faiblesse de réparer cet affront… Un contresens de tonton Georges, ben voyons !

À Toulouse la rouge et noir, les FTP-MOI ont été très actifs au côté des anarchistes espagnols. Un des patrons de la résistance communiste est le Brésilien Apolônio de Carvalho (un des futurs fondateurs du Parti des travailleurs de Lula). Le biologiste Claude Lévy, collègue de Frédéric Joliot-Curie, a fait partie de la MOI. Avec son frère aîné, éditeur d’art, Raymond, il rédige un recueil de dix nouvelles autour de la Résistance, « Une histoire vraie ». La première est consacrée à Michel Manouchian, largement oublié (même si le désormais très stalinien Paul Éluard a consacré à son groupe un poème dans son recueil « Ouvrages », paru en 1950). Les Lévy veulent que leur livre soit publié par le Parti et s’adressent à Louis Aragon, directeur des Éditeurs français réunis. Fervent partisan de la tricolorisation de la Résistance, notre génie servile accepte de le publier. « Une histoire vraie » recevra le prix Fénéon (et la somme rondelette de 100 000 anciens francs).

La vérité oblige à dire que Loulou a quand même eu, en lisant le tapuscrit des Lévy, un léger mouvement de recul : « On ne peut pas laisser croire que la Résistance française a été faite comme ça, par autant d’étrangers. Il faut franciser un peu. »

Et flatter les « imbéciles heureux qui sont nés quelque part »…

La suite au prochain post…

 

Trois petits post-scriptum avant de se quitter.

  • Puisqu’en début d’année, nous avons évoqué Johnny et Chevalier, voici ce que disait de « l’Idole des jeunes » Elsa Triolet, qui avec Momo, Line Renaud et Michel Drucker, était une des rares à le défendre :

      « Le malheur d’être trop bien servi par les dieux… De quoi lui en veut-on, à ce splendide garçon, la santé, la gaieté, la jeunesse mêmes ? De sa splendeur ? De la qualité de ses dons et de son métier acquis, de sa sottise de jeune poulain ? Des foules qui le suivent irrésistiblement ? De l’argent qu’il gagne ? C’est la même haine que pour Brigitte Bardot. Et lorsqu’on leur tombe dessus, je reconnais en moi cette colère qui me prenait au temps où l’on essayait d’abattre Maïakovski, et d’autres fois, d’autres poètes… comme le soir où l’on a sifflé “Hernani !” aux Français, en 1952, pour le cent cinquantenaire de Victor Hugo. Cette volonté de détruire ce qui est trop bien, trop beau, trop gigantesque… »

  • Dans « Brassens, œuvres complètes » (le Cherche-Midi, 2007), Jean-Paul Liégeois nous apprend ceci : « Quand Georges Brassens n’était pas très argenté et habillé plutôt misérablement, Maurice Chevalier lui avait fait un cadeau fort utile : un de ses confortables pardessus personnels. Brassens l’avait gardé longtemps ; on l’avait vu en tournée au Québec, en septembre-octobre 1961, vêtu du manteau de Chevalier. »

 

  • Nous soufflons avec vous notre première bougie :

Un an déjà, que cela passe vite un an

Nous nous étions simplement servis de nos âmes

Le remords n'éblouit pas les yeux des écrivants…

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Bonus musical mais pas que :

 

 

 

    d'autres versions, on vous laisse vous faire votre avis sur les meilleures... :

 

 

 

 


Le coin librairie :

Adhérer au Parti communiste? - Archives du surréalisme - GALLIMARD - Site Gallimard

Archives du surréalisme se situe dans le prolongement direct du deuxième : il porte sur la position à prendre devant le Parti communiste. Il contient des procès-verbaux de réunions qui se sont toutes tenues à la fin de 1926, au moment où le problème de l'adhésion militante agitait fortement non seulement les surréalistes, mais nombre de leurs proches, et cela malgré les relations conflictuelles entretenues alors avec l'appareil du Parti.

http://www.gallimard.fr



 

Oeuvres complètes | Lisez!

Oeuvres complètes, de Georges BRASSENS (Auteur). Brassens complet et inédit.

https://www.lisez.com