Avec accusé de déception

12 décembre 2018

Ghosn, baby, Ghosn (Flux et reflux des travailleurs entre le Japon et le Brésil, primeira parte)

Ce Japon d’aspect étriqué, méfiant et sur les dents est dépassé.

Il est clair à présent qu’à l’autre bout de la planète, l’Europe a trouvé un voisin.”

Henri Michaux (1984)

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le sort des travailleurs immigrés brésiliens laisse à désirer au Japon. Comme partout ailleurs, me direz-vous, oui, mais regardez le « pauvre » Carlos Ghosn (plus de 16 millions d’euros d’émoluments par an !) dans sa cellule de torture psychologique de 6 m2 – d’accord, c’est la taille d’un studio à Paris mais quand même ! Évidemment, on a connu un tueur japonais détenu dans les couloirs de la mort pendant quarante-huit ans, « espérant » la pendaison…

source : https://www.sudinfo.be/id86566/article/2018-11-20/arrestation-de-carlos-ghosn-pas-de-fraude-fiscale-identifiee-en-france

Eh oui ! Carlos Ghosn est d’abord brésilien puisque né en 1954 à Porto Novo, capitale de l’État du Rondônia, au fin fond de l’Amazonie brazuca. Bien sûr, sa famille vient du pays du Cèdre – São Paulo est la deuxième ville libanaise au monde ; Fernando Hadad, le candidat malheureux face à Bolsonaro, a été maire de la plus première mégapole d’Amérique du Sud.

Vous me direz, pas de quoi s’apitoyer. Avec sa tête de killer botoxé, l’ancien polytechnicien n’est pas le genre à s’apoltronner ni se faire hara kiri sur ses deux tatamis. Nommé en juin 1999 à la tête de Nissan, « l’Imperator » l’a « redressée » en fermant cinq usines, licenciant 21000 salariés et questionnant le dogme japonais de l’emploi à vie.

Ghosn sensei ne se sent pas complètement gaijin, étranger, au pays du Soleil-Levant. Car comme au Brésil, les élites y sont corrompues, tout en étant, pour reprendre l’expression d’un journaliste français, à la tête d’une armée de samouraïs. Généraux d’opérette, elles prennent de sages décisions comme celle de construire des centrales nucléaires concédées au privé et édifiées sur des zones sismiques soumises aux tsunamis.

 

source : https://www.guidevoyages.org/wordpress/wp-content/uploads/2018/02/Tokyo-Giappone.-Author-Morio.-Licensed-under-the-Creative-Commons-Attribution-Share-Alike.jpg

 

Bien que les clans yakuzas animent, grâce aux libérateurs américains, soucieux d’endiguer la vague « rouge », une partie de l’économie, laquelle stagne depuis deux décennies, le Japon ne connaît pas la violence ordinaire et offre des salaires décents. C’est pourquoi près de 200 000 Brésiliens vivent dans la patrie de leurs aïeux (soit 10% de la population étrangère au Japon, laquelle ne représente que 2% des habitants de l’archipel). Ils sont certes moins qu’il y a dix ans, quand a éclaté la crise financière, suivie en 2011 du tsunami, mais ils reviennent (plus de 145% de demandes de visa depuis 2014), à la faveur de la récession tupiniquim.

Les flux et reflux sont fluctuants. Après le tremblement de terre de Kobe, en janvier 1995, bien des Brésiliens ont tout perdu, y compris leurs papiers. Ce qui a permis aux autorités de leur faire un barrage contre le Pacifique. Notons qu’accessoirement les clans yakuzas ont profité du désastre pour acquérir d’immenses biens immobiliers.

 

kobe-earthquake

Séisme à Kobe

Le Brésil a la plus grande communauté nippone expatriée du monde, qui constitue environ 1% de la population du sous-continent américano-lusophone. Et apparaît comme désormais la plus diplômée. Pourtant, les Nikkeis étaient au départ des agriculteurs ou plutôt des semi-esclaves dans les plantations de café de São Paulo dans la première décennie du XXe siècle.

 

MeijiJoukyou

L'empereur Meiji se déplaçant de Kyoto à Tokyo , fin 1868, comme imaginé par Le Monde Illustré

 

Le Japon des conservateurs a un peu honte de son histoire. Avant qu’il s’ouvre définitivement au monde sous l’ère Meiji (1868), c’est encore un pays rural soumis aux disettes, où les paysans endettés sont souvent expulsés de leurs terres. Pour répondre aux tensions sociales, le gouvernement autoritaire prône l’émmigration. Hop ! des travailleurs sous contrat ou non à Hawaï, au Pérou, au Mexique. Des colons à Taïwan, dès 1895, où la glorieuse armée nippone massacre allègrement les populations aborigèrenes, et en Corée, en 1905, que les Japonais occuperont une quarantaine d’années.

1905 s’impose comme une date cruciale. Le Japon écrase la Russie tsariste, un cataclysme en Occident. Le ministre Fukashi Sugimura voit dans le Brésil un « pays accueillant ». Il feint d’ignorer que l’Italie, trois ans plus tôt, a supprimé l’émigration subventionnée vers le Brésil tant ses travailleurs, des Calabrais de préférence, y ont été « bien traités » dans les cafezais. En effet, après la « révolution abolitionniste », qui a vu les Brésiliens éclairés lutter contre le régime esclavagiste qui ne sévissait plus que sur les terres paulistas, les Italiens y ont pallié le travail servile. Endettés car devant tout acheter à l’épicerie de la plantation, ils s’épuisent au travail à longueur d’année pour des clopinettes, avant de fuir pour certains vers la ville, comme avant eux leurs frères de couleur.

Le Brésil républicain a peur de la « mongolisation ». Aussi s’oppose-t-il à l’arrivée de travailleurs chinois (déjà qu’on a assez de « Nègres » à la maison…). Cependant, les Nippons ont triomphé des Russes. Ce ne sont donc pas des « bridés » comme les autres. Débarquent le 18 juin 1908, du « Kasato-Maru », dans le port de Santos, 781 travailleurs japonais. Que voici du beau bétail humain !

 

Affiche_émigration_JP_au_BR-déb

Affiche d'une entreprise privée japonaise pour attirer les immigrants au Brésil

Musée historique de l'immigration japonaise.

 

J’eus l’heur de voir au Brésil, à sa sortie, « Gaijin, os caminhos da liberdade » (« Étranger, les chemins de la liberté ») de Tizuka Yamasaki, Nippo-descendante, un film en japonais et en portugais. Un vétéran de 1905, Yamada, et sa femme, Titoe (16 ans et bientôt maman), sont alloués à une plantation. Ils ne comprennent évidemment pas le brésilien et sont traités comme des « Nègres » ou des Calabrais. Beau gosse barbu, le comptable, Tonho, qui est italo-brésilien, se montre compatissant (on devine qu’il a le béguin pour la belle Titoe). Au terme d’une scène déchirante, Yamada meurt d’épuisement (on n’appelait pas encore ça karoshi). Titoe s’enfuit, avec sa fille et la complicité de Tonho, de la plantation poursuivie par les chiens créancés au « Nègre » pour rejoindre la capitale de São Paulo.

De fait, les laborieux Isseis n’ont pas tardé à réaliser l’ampleur du traquenard. Dès 1912, ils marronnent vers la rue Conde de Sarzedas et bientôt le quartier de Liberdade, qui deviendra pour São Paulo ce qu’est une partie du XIIIe arrondissement de Paris : un quartier asiatique. (L’État de São Paulo compte actuellement environ 693000 Nippo-descendants !)

 

Libertade_Japonese_town_of_São_Paulo_city

Quartier Libertade à São Paulo

 

Cependant, le flux ne tarit pas. Entre 1917 et 1940, plus de 164000 Japonais émigrent au Brésil. Il faut dire aussi que les États-Unis leur ont interdit l’entrée dès 1924. Quelque 75% des Nikkeis se concentrent à São Paulo. D’aucuns s’aventurent au Pará, en Amazonie, où ils développent la culture du poivre.

Les Japonais ont du mal à s’adapter car ils ne vivent qu’entre eux. Oh ! ils ne sont pas les seuls. Les Allemands ont leurs écoles, les Italiens aussi. Avec la dictature de Getúlio Vargas, le ton vire au vert-jaune. Dès 1938, l’enseignement en portugais devient obligatoire. L’Estado Novo, d’inspiration salazariste, procède à la fermeture des nihongakus, les écoles où l’on apprend le japonais mais aussi la componction nippone. Quand, en août 1942, par opportunisme, Vargas déclare la guerre à ses anciens amis Mussolini et Hitler, les Nippo-Brésiliens en font les frais. Hirohito devient l’ennemi de Rio, ce qui permet de confisquer quelques biens japonais au passage et d’éloigner dès juillet 1943 10000 Nippo- et Germano-descendants du port stratégique de Santos. De par le pays, il est des camps presque de concentration qui s’ouvrent, destinés aux sujets de Hirohito.

Or des sujets de cet empereur sanguinaire qui ne parle même pas le japonais du commun des mortels, il en est et des fidèles. L’organisation Shindo Renmei traque bientôt au cœur de São Paulo ceux qui osent croire à la capitulation sans conditions de l’Empire du Soleil-Levant. Elle tuera 23 personnes et en blessera 147 autres !

Associés à l’Axe, les Japonais ne jouissent guère, au sortir de la guerre, d’une bonne réputation. À l’Assemblée constituante, des communistes (comme mon cher Jorge Amado) votent pour l’arrêt de « la nipponisation du Brésil ». Ce qui n’empêche pas qu’émigrent, entre 1955 et 1959, plus de 28000 malheureux venus d’un pays encore exsangue. Bien qu’ils brillent comme maraîchers, les Nikkeis vivent dès le début des années 1960 plus en ville qu’à la campagne.

La dictature ayant accompli son « œuvre » et la crise mondiale fait le reste, les Nippo-Brésiliens sont nombreux, plus de 85000, à rentrer chez leurs grands-parents entre 1980 et 1990. En 2008, avant la crise, ils seront plus de 300000 résidents légaux.

Pourtant, ils sont entre-temps devenus brésiliens. Quand ils parlent encore le japonais, c’est un dialecte rural qui fait honte aux sujets de la troisième puissance mondiale. Ils sourient, s’embrassent, parlent fort, tapotent sur les tables de bar des sambas.

 

143858-gaijin-caminhos-da-liberdade-0-230-0-345-crop

 

Dans le film « Gaijin », Titoe voit Tonho haranguer la foule depuis une estrade. Nous sommes en 1917, il est devenu anarchiste et croit en la Révolution maximaliste en Russie. Titoe demande à sa fille si elle veut retourner au Japon. L’enfant, dans son lit, sourit et répond dans un portugais parfait : « Est-ce que je pourrais emmener mes amis d’ici ? »

Qui a dit, en ces temps de pacte de Marrakech, qu’on émigrait par plaisir ou que l’amour connaissait les frontières ?

(Segunda parte : est-ce ainsi que les Brésiliens au Japon vivent ? Et leurs désirs au loin les suivent…)

Posté par Bruno B à 09:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

06 décembre 2018

Casimir Oberfeld, “funestement choisi” (matricule 169899)

Sont entrés chez nous par une infiltration dont j’ai essayé en vain de trouver le secret

une centaine de mille Askenasis échappés des ghettos polonais ou roumains […] 

Ils apportent là où ils passent l’a-peu-près […], la corruption […].

Nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer

qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale…”

Jean Giraudoux, “Pleins pouvoirs”, Gallimard, 1939.

Oberfeld-Casimir

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais vous connaissez Casimir Oberfeld sans vous en doutez. Si je vous dis « C’est vrai », créé par Mistinguett en 1933, « Félicie aussi », par Fernandel, en 1939, ou « Paris sera toujours Paris », par Chevalier la même année, vous entendez de quoi je vous parle. Or, ce sont toutes des musiques composées par le génial pianiste Casimir Oberfeld.

Si j’évoque « la Margoton du bataillon », pas de réaction ? Il faut préciser que vous la connaissez mieux, pour son refrain, sous le titre de « Maréchal, nous voilà ».

 

À l’aurore des commémorations du 11 Novembre dernier, Emmanuel Microbe a tenté de rendre hommage au Maréchal, prétendu « vainqueur de Verdun », qui, plus tard, a opéré des « choix funestes » au point d’être frappé d’indignité nationale (d’où la bourde inqualifiable du Brigitte’s husband). Sans doute, Jupiter a-t-il été influencé par « notre » état-major, traditionnellement moins sensible aux sirènes gaullistes qu’à celles de Philippe Putain ou de l’OAS – d’autant qu’il est désormais empêtré dans une guerre sans fin contre les djihadistes sur deux continents (et demi), fournissant au passage quelques inquiétants troublions retraités et identitaires, adeptes du survivalisme.

Il ne s’agit point ici d’évoquer l’inspiration, un La Fontaine rendant hommage à Ésope, un Gainsbourg « mélodiant » Chopin ou un Brel dont « Amsterdam » rappelerait un vieux chant irlandais (« Since Greybeadrs Informe Us That Youth Will Decay »), lui-même dérivé d’un air que l’on dit composé par Henri VIII himself et réarrangé par un certain Beethoven… La culture est palimpseste.

Non, ici, il s’agit plus que d’un vol, d’un odieux détournement. Je connais peu d’histoires aussi cruelles et dégueulasses que celle qui a frappé Casimir Oberfeld. Lequel a ainsi été tué deux fois mais aussi inhumé deux fois…

Kasimierz Jerzy Oberfeld voit le jour à Lódz, en Pologne, le 16 novembre 1903. Son père, Roman, est un banquier d’origine juive (bien qu’il ne fréquente guère la synagogue), dont la famille a fui les progroms tsaristes. Sa mère, Olga, est une femme de lettres protestante. Enfant turbulent, bientôt souffre-douleur de ses gentils petits camarades d’école, Casi (comme l’appeleront ses intimes) se montre, dans cette Pologne cosmopolite car maltraitée par l’Histoire, doué pour les langues – il parle bien sûr polonais, mais aussi français, russe et allemand – mais encore plus pour le piano. À 8 ans, il maîtrise une partie du répertoire de Franz Liszt et de Frédéric Chopin, ce qui n’est pas rien ! Étudiant à l’Institut de musique de Varsovie auprès de Zbigniew Drzewiecki, spécialiste de l’œuvre de l’ancien amoureux de George Sand, Casi part pour Paris. Capitale d’un pays qui, grâce à la Révolution française, a été le premier à donner la citoyenneté aux juifs et qui s’est étripé pour défendre l’honneur d’un obscur capitaine alsacien.

Roman espérait que son fils étudiât l’économie, mais c’est la musique qui a pris le pas. Inscrit au Conservatoire de Paris, Casi vit pleinement les Années folles, fréquentant notamment le salon de Mme Paul Clemenceau, belle-sœur du « Tigre », où il croise Albert Einstein ou Stefan Zweig, l’auteur le plus lu dans le monde. Habitant la Butte Montmartre, il devient stagiaire à la section des compositeurs de la Sacem dès octobre 1926. À l’époque, n’est pas compositeur qui veut. Il y a des règles, des examens à passer pour être adoubé par ses pairs.

BO02898

 

Après avoir publié à compte d’auteur, Casi connaît un premier succès avec « À Paname un soir », en 1929, chanté par Alibert et repris par l’immense Berthe Sylva. Bientôt il se lie d’amité avec le parolier Albert Willemetz. Ancien secrétaire de Georges Clemenceau (décidément…), il sera l’auteur de 3000 chansons. C’est le roi de l’opérette moderne et de la comédie musicale avant de devenir directeur de la Sacem. On lui doit, entre autres succès, « Mon homme » interprété par Mistinguett, « Dans la vie faut pas s’en faire » ou « Valentine », magnifiés par Maurice Chevalier, ancien amant de la Miss justement.

 

pouponniere

Casi, qui francise à l’occasion son nom en adoptant comme pseudo Georges Grandchamp, triomphe avec l’opérette « la Pouponnière » en 1932. Il acquiert une vaste demeure à Saint-Cloud, où il fait venir ses parents. Puis c’est l’ascension. Il compose pour Joséphine Baker, Lucienne Boyer, Chevalier (bien sûr), Michel Simon, Arletty, la Miss et… Fernandel. Casi l’érudit collabore avec Arthur Honegger pour un film de Pabst « Salonique, nid d’espions ». (Bien avant Le Caire, cher à notre OSS 117…)

C’est sur le plateau d’un nanar du millionnaire Fernandel qu’il rencontre, en juillet 1938, Elisabeth Macalester de Donici, une jolie Roumaine à la voix d’ange, pianiste, danseuse et figurante. Peut-être convient-il de rappeler que la Roumanie sera l’alliée du IIIe Reich. Par surcroît, la famille de Lili est passablement antisémite, ce qui expliquera la suite.

C’est justement l’année de l’ascension de Hitler au pouvoir que Casi compose la musique du film « la Margoton du bataillon », qui devient une opérette-bouffe quatre ans plus tard. Tout le monde en adore le gai refrain. Au point de le piller… Frédo Gardoni en fait la chanson officielle du Tour de France de 1937, « la Fleur au guidon ». L’année suivante, Michel Emer et Georges Aubry s’en inspirent pour pondre « le Chant de l’avenir », chanson des amicales socialistes.

Casi ne s’en émeut guère, qui brille avec « Fric-Frac » ou « Francine », dont les paroles, chantées par Fernandel, pourfendent à équidistance Hitler et son allié Staline. Casi est amoureux, il veut un enfant.

Surviennent la guerre et la défaite éclair. Bientôt les lois antisémites du Maréchal Putain. Or, c’est un juif allemand, Rolf Marbot, alias Albrecht Marcuse, qui va une première fois assassiner Casimir, en permettant à André Montagard et Charles Courtioux de détourner, via les éditions musicales du « Ver luisant » (ça ne s’invente pas), « la Margoton du bataillon ». Chanté par Andrex, puis gravée pour Pathé par André Dassary avec ce qui reste de l’orchestre de Ray Ventura (parti, avec Henri Salvador, pour le Brésil, judéité oblige). « La Margoton » devient donc « Maréchal nous voilà », chantée pour la première fois à Saint-Étienne pour accueillir le partouzeur capitulard qui a fait « don de son corps à la France ».

La Sacem s’émeut de ce plagiat…

N’en déplaise au juif algérien Éric Zemmour, les parents de Casi sont assignés à résidence à Uzerche, en Corrèze. Dès octobre 1940, Vichy recense les juifs en zones libre ou occupée. Les israélistes français sont exclus des professions libérales, de la fonction publique, de la presse et du cinéma. Fernandel déjeune au Cercle allemand « parce que c’est bon », tout en protégeant Casi.

(Rappelons à Ricounet le zémourrien que 80 % des juifs en France ont été déportés par « notre » police nationale…)

Lili est à Genève, qu’elle quitte en septembre 1941 pour rejoindre à Cassis notre Casi. C’est dans cette ville balnéaire qu’ils conçoivent Grégoire, qui naîtra le 20 juin 1942, « de père inconnu » !

CS-phare-jetee1930 (1)

Port de Cassis en 1940

Monsieur Granchamp a la chance de passer la frontière et d’aller à Genève à l’été 1943. Que n’y est-il resté ? Non, il a préféré partir pour Nice et les Studios Victorine, où il travaille avec Fernandel.

Les alliés ont débarqué en Sicile. Nice, sous occupation italienne, passe sous la coupe des nazis. Venant de Drancy, Alois Brunner en personne y pose ses bottes bien cirées et s’installe à l’hôtel « Excelsior ». Le futur conseiller de Hafez el-Assad est par le butin alléché : 25 000 frais « Youpins » l’attendent, dont Simone Veil et Serge Klarsfeld.

Le préfet du département avec l’aide d’une partie de l’Église avait fait recenser les « israélites » pour leur mieux venir en aide. Brunner profite du fichier. Fanfaronnant sur la promenade des Anglais en chantant « nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried », Casi est arrêté en décembre 1943. Les nazis étant des malandrins, il doit lui-même payer son voyage jusqu’à Drancy, 700 francs, soit l’équivalent de 330 pains ! Il n’y a pas de menu profit. Après quinze jours dans ce riant camp de transit, il est expédié à Auschwitz. Au débarquement du convoi, 500 « Untermenschen » sont immédiatement gazés. Casi a « la chance » de se voir tatoué le matricule 169899 sur l’avant-bras gauche. Il sera comme bien d’autres obligé d’écrire à ses parents que tout va bien, que le zyklon est une invention des alliés. Envoyez-moi un colis pour que les nazis le pillent aussitôt…

Mélomanes autant que voleurs, ces derniers aiment les marches militaires, qui angoissent encore plus les déportés. Casi joue du piano dans un théâtre-bordel quand il n’est pas confiné à la grosse caisse. Ach ! on sait s’amuser. Avant le film de Polanski, il devient le pianiste d’Auschwitz. Eh oui ! on sait s’amuser ! Les bourreaux apprécient ces petits « Youtres » qui jouent du violon. Pour les en remercier, ils ne répugnent pas à leur briser les doigts à coups de marteau ou de crosse de pistolet.

Cerise sur le gâteau de l’horreur, Casimir ne sait pas que ses parents ne sont plus à Uzerche, mais à quelques kilomètres de lui dans le terminal de Birkenau, en ce funeste mois de mai 1944. Ils n’auront même pas le temps d’être tatoués. Au moins auront-ils eu le plaisir d’entendre « le Beau Danuble bleu » en empruntant le « Judenrampe », antichambre des… chambres à gaz. Après Polanski, « Orange mécanique ».

Même sans Internet, les nouvelles circulent vite. Casimir a retrouvé la pêche pour le concert du… 6 juin 44.

Quelques semaines plus tard commencent les marches de la mort devant l’avancée soviétique. Il ne faut pas laisser de traces. Sur 60000 « marcheurs », 15000 survivront et avec quelles séquelles !

Casi, qui se trouvait un peu ventru, ne doit pas peser bien lourd. En haillons, confiné dans un wagon à bestiaux par un froid sibérien, le prince de la Sacem succombe le 24 janvier 1945. Son cadavre est jeté du train n° 90858, à 100 km de Prague.

Il n’est pas le seul, malheureusement. Un brave prêtre, le père Cecetka, fait ramasser les corps. Il sait que les suppliciés sont français. Sur leur tombe, dans un cimetière chrétien, il fait écrire ces célèbres vers de François Villon :

« Frères humains, qui après nous vivez

N’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

97680849_o

L"hôtel Excelsior à Nice avant la guerre

Lili a longtemps rôdé autour de l’hôtel « Excelsior ». Elle finit par épouser l’amant de sa sœur, Olga, un Helvète répondant au doux nom de Paul Dunant. Oui, oui, admistrateur de la Croix-Rouge, il est bien le descendant d’Henri Dunant, créateur de cette institution humanitaire qui a parfois eu quelques complaisances envers les nazis et leurs camps. Grégoire a 6 ans quand sa mère se marie. Ce n’est qu’à 18 ans qu’il découvre l’existence de son père biologique. Mais ce n’est que trente et un ans plus tard qu’un test ADN prouvera sa filiation, lui permettant notamment de percevoir 25% des droits d’auteur de son père.

Casimir Oberfeld figure parmi les patronymes des 76000 juifs, dont 11000 enfants, déportés avec l’aval de Vichy.

Le 5 mai 2015, la Sacem inaugure un mur de la mémoire en hommage aux 84 sociétaires morts pour la France.

Le 29 juin 2016, en présence de quelques personnalités de la chanson françaises et de Grégoire, les restes de Casimir Oberfeld sont inhumés au cimetière de Montmartre, dans le carré de la Sacem. Casi repose non loin d’un autre juif qui a honoré la musique française de son génie, Jacob Offenbach.

Rolf Marbot a été président de la Sacem de 1956 à 1973.

André Dassary, « ténor à la voix d’or », a vendu des centaines de milliers de disques après guerre.

Chantant les louanges du Maréchal, « sauveur des Juifs », le révisionniste Éric Zemmour a récemment écoulé 300000 exemplaires de son dernier torchon tout en se payant le luxe d’être invité sur France Culture par Alain Finkielkraut.

Dont les parents, polonais, n’ont peut-être pas eu le temps d’être tatoués sur l’avant-bras…

P.S. : si vous voulez en savoir, lisez, de Jean-Pierre Guéno, « la Mélodie volée du Maréchal », aux éditions de l’Archipel. Entre autres choses, vous apprendrez que l’oncle de Grégoire, Hélvète collabo, comédien, juriste et journaliste, avait pour pseudonymes Soral et Dieudonné… Là encore, ça ne s’invente pas !

Posté par Bruno B à 09:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

28 novembre 2018

Jean de nos pays (Hansi and Johnny, 3e partie)

Les Français ont besoin d'une raclée.

Si les Prussiens l'emportent, la centralisation du pouvoir d'État

favorisera la centralisation de la classe ouvrière allemande. ”

Karl Marx (1870)

 

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, lors de la « Grande Guerre », ma grand-mère était munitionnette (d’où ses avant-bras musclés), et mon grand-père, un jeune syndicaliste révolutionnaire qui a tout fait pour échapper, en 1917, à la conscription. Or, je n’ai jamais entendu prononcer le mot « boche » à la maison. De la même façon flottait chez nous un parfum œcuménique : mon grand-père eut des amis anarchistes qui se sont évaporés au contact de la Tcheka dans ce qui allait devenir l’Union dite soviétique, dès le début des années 1920. Il savait que les communistes infiltraient la CGT pour en mieux chasser les libertaires et que bientôt leurs apparatchicks moscoutaires s’en prendraient à la CNT et au Poum en Espagne. Puis, vaincu de l’Histoire, il a voté communiste tout en défendant Léon Blum quand quelqu’un s’avisait de traiter celui-ci de « juif », avait dans notre bibliothèque le livre de Talès « la Commune de 1871 » préfacé par Léon Trotski. Et sans ambages a naturellement glissé dans l’urne son bulletin Mitterrand en mai 81.

1_0

Jean Longuet

Pour m’être penché sur le dossier Johnny Longuet, j’ai la faiblesse de croire que l’attitude de ce socialiste minoritaire dès l’été 1914 ne fut peut-être pas étrangère à cette entente cordiale. En résistant à l’hystérie chauvine qui s’était emparée de la France au début de la Grande Boucherie, il permit que les gauches ne volassent pas complètement en éclats comme en Allemagne. Où un Hans Beimler eût peut-être affronté les armes à la main le petit-fils de Karl Marx.

Jaurès assassiné (au côté de Johnny d’ailleurs), l’opposition à la guerre est balayée. Rédacteur à la « Guerre sociale », organe de l’extrême gauche du parti socialiste, antiélectoraliste, Gustave Hervé, qui recommandait aux appelés de revolveriser leurs officiers, rejoint l’Union sacrée ! La CGT de Léon Jouhaux affirme : « Nous serons les soldats de la liberté » contre l’impérialisme néobismarckien et sa guerre de conquête. Le 4 août, le jour où l’on enterre Jaurès, les députés socialistes votent à l’unanimité les crédits de guerre. Le collectiviste Jules Guesde et le blanquiste Marcel Sembat entrent au gouvernement. La gauche invoque Valmy et Gambetta, le résistant de 1870.

Mais contrairement à une idée reçue, les pioupious savent que l’heure est grave et partent au front la mort dans l’âme plutôt que la fleur au fusil.

Inquiet par une certaine non-réactivité de la Grande-Bretagne, l’anglophile Johnny mise sur des conservateurs comme Winston Churchill, plutôt que sur le Labour, pour voler au secours de la France. Pour lui, l’Union sacrée ne signifie pas la haine du « Boche » mais la simple défense d’un territoire qui recevrait durant la guerre un milliard d’obus ! Gilles Candar écrit : « Longuet [dans « l’Humanité »] met en parallèle le sac de Louvain et le ravage du Palatinat par les troupes de Louis XIV pour condamner les excitations à la haine et au massacre des prisonniers allemands par la presse […]. Dans le même esprit, il relata l’anecdote contée par le “Vorwärts” d’une jeune fille française soignant un soldat allemand et écrivant à la fiancée de celui-ci, citée en exemple par le journal social-démocrate aux jeunes femmes allemandes. » Bientôt, Johnny militera pour que les soldats du Kaiser soient le mieux traités possible.

Dès le mois d’octobre 1914, lui et Renaudel, bien avant la conférence internationaliste de Zimmerwald, rencontrent, en secret et à Berne, les socialistes Kautsky et Bernstein. Ils croient encore à un sursaut pacifiste de leurs homologues allemands. Ils remettent le couvert, toujours à Berne, le 12 avril 1915. Ce sera leur ultime tentative…

Minoritaire, Longuet ne baisse les bras, qui s’inquiète déjà de l’annexion de l’Alsace-Lorraine – il faut consulter les populations, y compris germanophones –, de l’éclatement de l’Autriche-Hongrie, qui destabiliserait profondément la future Europe, de l’impérialisme tsariste, qui veut s’emparer du Bosphore, et s’indigne des massacres de masse des Arméniens.

En mai 1915, la fédération socialiste de Haute-Vienne exige de la direction de la SFIO qu’elle « tende une oreille attentive à toute tentative de paix, d’où qu’elle vienne ». Ne participent que deux cégétistes minoritaires, Merrheim et Bourderon, à la conférence de Zimmerwald, de septembre, à laquelle assistent 38 délégués de différents pays européens, dont Lénine – quant à Trotski, il sera un des rédacteurs du manifeste.

zimmerwald_0

L’Histoire a tourné pour Johnny. Cependant, député de Sceaux, il se préoccupe de ses mandants et accable notamment le ministre Albert Thomas de missives (« Vous allez me trouver bien rasant »). Il soutient les boulangères d’Arcueil-Cachan qui veulent un roulement des ouvriers boulangers au front, milite pour qu’on fournisse du tissu aux officiers pauvres, réclame une prime de 15 centimes pour les photograveurs et imprimeurs du service géographique des armées, réfléchit sur le sort des mutilés une fois la paix revenue : il faut leur garantir un emploi dans un service public ou une allocation d’État.

Petit à petit, sa position « centriste » gagne du terrain au sein de la SFIO. Johnny passe dans l’opposition en refusant d’adouber un nouveau cabinet Briand, en décembre 1916. Huit mois plus tard, les ministres socialistes quittent le gouvernement Clemenceau. En novembre triomphe le coup d’État bolchevique. La presse française voit en Lénine un agent du Kaiser (ce qui serait partiellement vrai puisque Vladimir Illich aurait rejoint dans son wagon blindé la Russie avec l’équivalent de six millions de dollars actuels en poche…). « Les Russes nous poignardent dans le dos ». La paix séparée de Brest-Litovsk de mars 1918 est perçue comme un « coup de folie » par la direction de la SFIO.

Très tôt inquiet quant au sort des prisonniers politiques dans la Russie nouvelle, Longuet est pourtant vu par l’Action française comme l’homme à abattre,  « l’ami des Boches », « le petit-fils à Gross-Papa », « l’ami de Lénine et de Trotski ».

Le 18 novembre 1919, à la Chambre, Longuet se lance dans un grand discours, lui qui en est avare, contre la ratification du Traité de Versailles, fécond de guerres à venir. Gilles Candar écrit : « La Librairie du Parti socialiste l’édita en brochure, sous le titre révélateur de la popularité croissante de la Révolution russe dans l’opinion militante, de “Contre la Paix impérialiste, pour la Russie révolutionnaire” » Brochure qui met en rage un Trotski n’appréciant guère le parallèle. Cependant pour Johnny, il s’agit de reconstruire l’Internationale mais dans un esprit démocratique et de respect des nations. La vague bolchevique qui entraîne aussi des anarchistes, des syndicalistes révolutionnaires, des socialistes de gauche balaie la « Vieille Maison ». Par 3208 voix contre 1022, lors du Congrès de Tours de décembre 1920, les socialistes adhèrent à la IIIe Internationale et créent la Section française de l’Internationale communiste, futur PCF.

Les bolcheviques français sauront se souvenir du petit-fils de Marx, ce « social-traître ». En 1936, il perd son siège de député face au maire stalinien de Bagneux. Il n’assiste au Front populaire qu’en tant que conseiller général du canton de Sceaux et maire de Châtenay-Malabry.

5--Le-populaire-JL-Le-vote-

Dès les années 1920, Johnny sort un peu de la vie politique nationale bien qu’il ait repris « le Populaire », fondé en mai 1916 par les dissidents de la fédération de Haute-Vienne. Il en fait un quotidien parisien du soir moins de deux ans plus tard. Un quotidien bientôt diffusé à 50 000 exemplaires (bien moins que « l’Humanité », passée aux mains des séides de Lénine). Dirigé aussi par Léon Blum et Paul Faure, « le Populaire » invente sa fête, à Garches, dès août 1919, préfigurant celle de « l’Humanité ».

Johnny commence à faire has-been avec ses montées au Mur des fédérés dans l’espoir de perpétuer les traditions de la gauche. Octobre rouge a vengé la Commune, voilà le modèle à suivre !

Alors, suivant l’exemple des socialistes autrichiens, Johnny s’illustre dans la gestion de sa bonne ville de Châtenay-Malabry, dont un de ses conseillers municipaux n’est autres que Jean Paulhan, animateur de la NRF. Élu premier édile en 1925, Longuet modernise la voirie, permet l’accès à l’eau courante et au gaz, organise l’enlèvement des ordures ménagères, réclame le prolongement de la ligne de Sceaux, développe les logements sociaux de la cité-jardin de la Butte-Rouge, crée des écoles, équipe la ville d’une piscine intercommunale et d’un stade. Inquiet par la montée du fascisme, il fait venir un certain Modigliani pour témoigner des ravages de la politique bientôt impérialiste du Duce.

Entre-temps, il préface d’innombrables ouvrages, où hommage est rendu à Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, défend l’anarchiste Louis Lecoin, soutient Upton Sinclair et son « No pasarán ». Opposant discret mais de toujours, Johnny condamne la non-intervention en Espagne du gouvernement Léon Blum et cofonde, dès 1932, avec son fils Robert, la revue « Maghreb », qui milite pour les droits des peuples coloniaux à disposer d’eux-mêmes. Il est un des premiers à alerter sur les dangers des accords qui pourraient être signés à Munich. Sillonnant la France pour dénoncer la passivité devant le nazisme, il trouve la mort dans un accident de voiture, à Aix-en-Provence, le 11 septembre 1938, à l’âge de 62 ans. Dix-neuf jours plus tard les fameux accords infâmants sont paraphés.

684125

Johnny est inhumé auprès de son père, Charles, au Père-Lachaise. Robert les rejoindra en 1987 après une carrière de journaliste aux États-Unis émaillée d’une militance constante en faveur du Maroc et du FLN algérien.

Loin de mener le train de vie des Balkany, futurs parrains des Hauts-de-Seine justement, Jean laisse sa femme, Anita (son père était un admirateur de Garibaldi), dans la mouise et un pavillon toujours en location…

Petit-fils de Johnny, Karl-Jean Longuet (1904-1981) n’a pas vraiment fait de politique, bien qu’il ait été un grand résistant FFI après avoir travaillé au cinéma avec Alexandre Trauner et Louis Jouvet (excusez du peu). Sa passion, c’est la sculpture. Diplômé des Beaux-Arts, marié à la grande sculptrice non figurative Simone Boisecq (1922-1912), il travaille avec Brancusi dès 1948 et laisse une œuvre plus que consistante. Pour la Monnaie de Paris, il réalise notamment une médaille à l’effigie de son arrière-grand père Karl.

 

Exposition Karl-Jean Longuet et Simone Boisecq, De la sculpture à la cité rêvée - Eglise des Jacobins

Admiratif de l'oeuvre de Maillol et de Rodin, Karl-Jean Longuet montre un certain réalisme dans ses premières sculptures, aux volumes simples et monumentaux. La sculpture de Simone Boisecq, fascinée par les arts premiers et les paysages algérois et bretons de son enfance, se démarque à la fois de la description naturaliste, même simplifiée, et d'une abstraction purement géométrique.

http://www.officiel-galeries-musees.com

 

Simone et Karl-Jean ont eu deux filles, Frédérique, anthropologue, spécialiste du Caucase, et Anne, auteure d’essais sur la littérature et l’art.

Hans Beimler, emmasculé par la propagande de la RDA ; Jean Longuet, oublié des siens : les seules rues qui portent son nom se trouvent dans les villes de son ancienne circonscription. Deux dissidences. Un mutin et un héritier ne laissant qu’un maigre héritage, mais deux hommes de conviction quoi qu’on en pense. Après tout, ils ne sont pas si nombreux…

Après avoir échappé aux griffes de l’ours Staline, Johann Beimler, le fils de Hans, s’est réfugié au Mexique, où naît Hans Anthony, en juillet 1953, l’année de la mort du « Petit Père des peuples ». Il sera notamment le scénariste de la série « Fame » et de « Star Trek : The New Generation ».

Après tout, « Star Trek » ne répond-il pas lointainement aux Parisiens de la Commune « montant à l’assaut du ciel » ? Une formule épistolaire que l’on doit à un certain Karl Marx, grand-père de qui vous savez.

 

Bonus :

 

 Gilles Candar, Jean Longuet. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire, Rennes, PUR, 2007, 367 p.

 

Presses Universitaires de Rennes - Jean Longuet Un internationaliste à l'épreuve de l'histoire Gilles Candar

Petit-fils de Karl Marx, fils d'un communard proudhonien, neveu de Paul et Laura Lafargue, Jean Longuet est mêlé dès son plus jeune âge à la vie de la gauche politique et intellectuelle française comme à celle du socialisme international.

http://www.pur-editions.fr

 

  •  “Fame”


 

22 novembre 2018

Jean de nos pays (Hansi et Johnny, 2e partie)

Frères d’Allemagne, la guerre entre nous serait une guerre fratricide.

Nous ne connaissons plus de frontières.

Travailleurs de tous les pays, nous vous adressons comme gage

de solidarité indissoluble, les vœux et les saluts des travailleurs de France.”

Jules Vallès (1870)

Charles_Jenny_Longuet Jean_Longuet_1918

Charles, Jenny et Jean Longuet

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’avoue avoir prélevé, au Père-Lachaise, un morceau de la tombe, il est vrai abandonnée, du communeux Charles Longuet, le 14 juillet 2009. Pourquoi abandonnée ? Parce que le grand Charles, bien que gendre de Karl Marx, n’est jamais entré dans le panthéon du Parti communiste français, gérant mémoriel du carré dédié à la Commune. Son passé proudhonnien et son amitié avec Clemenceau ont certainement pesé. Alors pas étonnant que son fils Jean soit largement tombé dans l’oubli. Certains historiens éminents sont même allés jusqu’à confondre Johnny, comme l’appelait sa tante Eleanor, avec son père !

D’aucuns présentent Jean Longuet comme un second couteau, un militant besogneux rétif aux grandes théories. Ce qui s’avère insultant car il fut à bien des égards un visionnaire. Pour son oraison funèbre, l’ancien anarchiste Amédée Dunois eut cette formule oxymorienne : « Il pliait, mais ne rompait pas. Modéré, mais inébranlable. » Cependant force est de constater qu’il a été écrasé par le legs familial et certaines figures tutélaires. Être le petit-fils de Marx, le filleul d’Engels, le neveu d’Eleanor et de Paul Lafargue (« le Droit à la paresse »), l’ami d’Anatole France, d’Émile Zola, de Jean Jaurès, du « Tigre », de Léon Blum, ça vous éloigne du terminus des prétentieux… Mais être traité de « quart de Boche » par Charles Maurras, de l’Action française, peut requinquer surtout quand on est plus anglophile qu’adepte de la langue de Goethe, idiome de référence de l’intelligentsia d’alors mais qui n’offrait déjà plus une vision d’ensemble du monde.

Il est vrai que Johnny est né à Londres, en 1876, où son père, exilé communeux, a épousé, quatre ans plus tôt, Jenny Marx, la fille aînée du patriarche, qu’il avait rencontré dès 1865. « Le Maure » semble mieux accepter dans son clan cet ancien rédacteur en chef du « Journal officiel » de la Commune que Paul Lafargue, d’origine cubaine, qui a épousé sa Laura, en 1868. « Longuet, dernier proudhonien, et Lafargue, dernier bakouniniste. Que le diable les emporte ! » Karl n’a pas toujours verser dans la nuance.

EleanorMarx

Eleanor Marx

Quant à Eleanor, la cadette, Karl ne voudra jamais qu’elle se marie avec un autre communeux, le Basque bondissant Prosper-Olivier Lissagaray, pour des raisons de différence d’âge… (Rappelons que ce valeureux combattant de la révolution du 18 Mars sera l’auteur de l’immarcescible « Histoire de la Commune de 1871 ».)

Malgré l’aide financière de Friedrich Engels et des héritages tardifs, les Marx ont vécu comme des miséreux. Leurs corps en portent les séquelles. Jenny accouche de Charles-Félicien en 1873, qu’elle enterre l’année suivante. Johnny naît donc le 16 mai 1876. Harry arrive deux ans plus tard. Décédé en mars 1883, il est inhumé auprès de son grand-père au cimetière de Highgate, à Londres. Mais sa mère l’a précédé, qui est morte, à Argenteuil, en janvier de la même année, après avoir donné naissance, en 1879, à Edgar (dit Wolf, futur médecin communiste), en 1881, à Marcel-Charles (protégé de Clemenceau) et, en 1882, à Jenny, dite Mémé, future professeure de piano.

Privé de sa mère, Johnny repart un temps chez sa tante Eleanor et vit les dernières vacances de son grand-père, à Ventnor, sur l’île de Wight, en avril 1883. Le petit Jean assiste avec elle aux obsèques de Friedrich Engels, en 1895. Quant à tata Laura, elle gardera à son égard une distance toute britannique… Les Lafargue et Longuet auront des relations compliquées… 

À la suite d’une déception amoureuse, Eleanor se suicide en mars 1898, à l’âge de 43 ans.

Charles Longuet vit d’une manière précaire son retour en France dès l’amnistie de novembre 1880. (Ironie de l’Histoire, lui et sa famille logent au 11, boulevard… Thiers à Argenteuil, ville que « le Barbu de Trèves » connaît bien d’ailleurs.)

Onze ans plus tard, sa mère meurt : c’est un certain Georges Clemenceau qui préside le conseil de famille. Partisan des concialiteurs après le déclenchement de la Commune, maire du XVIIIe arrondissement, ce Vendéen protestant est aussi un ami de Louise Michel et milite pour l’amnistie.

Charles perd son mandat de conseiller municipal de Paris en 1893. Inspecteur de l’enseignement des langues vivantes, il œuvre en tant que socialiste indépendant  pour une manière d’unification partidaire à l’heure où les chapelles socialistes ne sonnent pas toutes le même angélus. On lui doit la traduction de « Salaires, prix et profit » en 1899, futur best-seller de son beau-père. Charles meurt brusquement le 6 août 1903. Comme héritage, ce vaincu de l’Histoire laisse à Johnny une certaine liberté d’esprit : il faut admettre que les autres ne sont pas obligés de penser comme toi.

Johnny fait son droit à Caen et à la Sorbonne. Après avoir péniblement décroché son bac à 19 ans, il se révèle un étudiant besogneux, ce qui ne l’empêche pas d’être vite l’âme des groupes socialistes du quartier Latin. À 22 ans, il cofonde « Mouvement socialiste » tout en pigeant à « la Revue socialiste ». La paye est maigre pour ce myope long comme une perche (il fait 1,85 m !), d’autant qu’il épouse, en 1903, Anita Desvaux, une jeune femme modeste qu’il a rencontrée dans le région de Dreux lors d’une rixe avec des antidreyfusards. Johnny, qui a rejoint les collectivistes de Jules Guesdes, s’en éloigne à pas feutrés : ils sous-estiment l’antisémitisme, virulent dans le milieu ouvrier, que l’Affaire a révélé. Secrétaire gérant de « Mouvement socialiste », il ouvre ses colonnes à Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg ou Jean Jaurès, multiplie les articles, enquête sur la grève des mineurs aux États-Unis pour « la Revue socialiste ». Et se lie d’une amitié tumultueuse avec Pierre Renaudel et Philippe Landrieu.

Le_Mouvement_socialiste_-_revue_[ La_Nouvelle_revue_socialiste_-_[

Devenu avocat, Johnny brille par ses talents d’organisateur et ses analyses électorales. Bien qu’opposé à lui lors du Bloc des gauches entre 1899 et 1902, il voit en Jean Jaurès le Eugene Debs français, celui qui est seul capable d’unifier la famille socialiste, comme Debs l’a fait aux États-Unis. Bref, ami lecteur, il serait ici fastidieux d’énumérer toutes les revues pour lesquelles Johnny a écrit. Rappelons qu’il a collaboré à « la Justice » de Clemenceau, qui l’a toujours appelé « mon petit Jean ».

Ce qu’il faut retenir, c’est que comme son papy, il ne s’est jamais dit marxiste et que, comme le clan du « Maure », il s’est toujours intéressé à la question nationale : la liberté pour la Pologne ou l’Irlande, la problématique coloniale. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Être républicain, pour cet admirateur d’Élisée Reclus et de Kropotkine, revient à avoir sa liberté d’examen pour celui dont Blum louait la « camaraderie modeste et ardente » et que Troski voyait comme un homme d’une extrême courtoisie (lui qui en était plutôt dépourvu). Militant de son époque, Johnny doute de l’auto-organisation des masses. Il penche plutôt, à l’instar de son ami Liebknecht, pour une certaine verticalité : aux dirigeants éprouvés et courageux d’entraîner la base. Comme son parrain Engels, il croit aux réformismes, aux petits pas. Pas au Grand soir, pas aux théories hors sol, qui ne correspondent guère à son humanité vivante.

Tiens, d’ailleurs, il est bientôt responsable à « l’Humanité », fondée, en 1904, par Jaurès, de la politique étrangère.

En novembre 1911, Laura et Paul Lafargue se donnent la mort dans leur pavillon de Draveil. Leur oraison funèbre est prononcée par un certain Lénine, qui ne parle que de « sa » révolution mondiale à venir, au grand dam de l’assistance éberluée devant tant d’inhumanité… D’aucuns avancent que le train de vie excessif du couple qui prônait le droit à la paresse n’est pas étranger à ce terrible geste. Les Longuet (Anita et Johnny ont désormais deux enfants, Robert et Karl) se font un peu « repasser » au niveau de l’héritage…

Élu député SFIO de la Seine en 1914, quadra promis à un bel avenir, Johnny déconseille, en ce funeste 31 juillet, à Jaurès de se rendre au « Croissant ». Et si nous allions plutôt au « Coq d’or » ? Il fait chaud, les fenêtres sont ouvertes. Raoul Villain tire deux balles dans la tête de Jaurès. Johnny est à ses côtés. Villain, qui porte bien son nom, sera acquitté en 1919 et incombera à la veuve de Jaurès de payer les frais de justice !

Assassinat_de_Jaurès_(Le_Matin)

Les socialistes de Cachan (my home town) sont les seuls à pouvoir lui rendre hommage le 1er août. Le 4 ont lieu les obsèques de celui que les Français croyaient être l’homme qui pouvait prévenir le suicide d’un continent.

Hans Beimler est bientôt appelé sous les drapeaux…

Comme nous l’avons vu, il trouve la mort à Madrid le 1er décembre 1936 dans des circonstances demeurées troubles.

Deux mois plus tôt, Raoul Villain, réfugié à Ibiza, est exécuté par un commando anarchiste.

Internationaliste, républicain, pacifiste mais défensiste, Johnny vote, comme l’aurait sans doute fait Jaurès, les crédits de guerre…

 

Bonus :

  •  “Jaurès”, par Jacques Brel

 

 

  • Gilles Candar, Jean Longuet. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire, Rennes, PUR, 2007, 367 p.
Presses Universitaires de Rennes - Jean Longuet Un internationaliste à l'épreuve de l'histoire Gilles Candar

Petit-fils de Karl Marx, fils d'un communard proudhonien, neveu de Paul et Laura Lafargue, Jean Longuet est mêlé dès son plus jeune âge à la vie de la gauche politique et intellectuelle française comme à celle du socialisme international.

http://www.pur-editions.fr



  • En hommage à Eléanor Marx

 



14 novembre 2018

Jean de nos pays (Hansi und Johnny, 1re partie)

À la mémoire de Franz Anker, communiste allemand tombé en Espagne.
 Le père de notre chère voisine Michelle, qui ne l’a pas connu… 

Au milieu des ténèbres, je souris à la vie, comme si je connaissais la formule magique

qui change le mal et la tristesse en clarté et en bonheur

Rosa Luxemburg

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais au lendemain de la commémoration du 11 Novembre, mon poil se hérisse : pas un mot sur ce qu’il est convenu d’appeler la Révolution allemande. Or, c’est elle qui a mis fin à ladite « Grande Guerre ». Voilà qui confine singulièrement au négationnisme !

Hans Beimler

Hans Beimler 

Bon, je vais redescendre un petit peu car, à ma grande honte, je n’ai fait connaissance de Hans Beimler que grâce à la série géniale et faite de fiction-reconstitutions « les Rêves brisés de l’entre-deux-guerres », diffusée sur Arte il y a quelques semaines. C’est son personnage qui ouvre ce récit choral. Nous sommes à l’automne 1918. Marin, Hans multiplie les cauchemars se voyant mourir noyé au cours de l’assaut-suicide programmé par l’amirauté du Kaïser contre le blocus maritime britannique qui a entraîné la famine en Allemagne, provoquant notamment la mort de dizaines de milliers d’enfants.

« J’ai 23 ans, je n’ai jamais fait l’amour, je ne veux pas mourir pour l’Empereur. »

Fils d’un ouvrier agricole, Hans, métallurgiste dans le civil, refuse d’obéir à son pacha au monocle à la Erich von Stroheim et organise courageusement la mutinerie. Mais il refuse de passer l’arrogant Prusmar par les armes. Car Hans connaît le prix de la vie. Lui et les soldats de Kiel rentrent chez eux, mettant fin à la grande boucherie. Le drapeau rouge flotte bientôt sur « notre » cathédrale de Strasbourg.

drapeau strasbourg

Hitler saura s’en souvenir, de cette trahison « judéo-bolchevique »…

Dans « les Rêves brisés », comme en écho au magnifique film « À l’Ouest rien de nouveau », nous sommes saisis par cette scène où le journaliste britannique initialement pacifiste Charles Edward Montague, devenu belliciste après les exactions allemandes en Belgique et dans le nord de la France, tombe nez à nez avec un gradé teuton. Ce dernier, à genoux, le supplie de le faire prisonnier : « Ils me tueront si je retourne à l’arrière. » En tant qu’officier observateur attaché à la propagande, il lui refuse sa reddition. Il le retrouvera ligoté, mort, à un arbre avec une pancarte inscrite sur son torse viril : « Bourreau de soldats ». Montague en reste coi, lui qui croit encore au bien et au mal, comme si la guerre était une partie de golf…

Quand j’écris que Hans Baimler rentre tranquillement chez lui, je taquine la litote. Car il participe bientôt au conseil des soldats et travailleurs de Cuxhaven puis à la république des conseils de Munich avant de militer naturellement au sein de la Ligue spartakiste de Rosa Luxemburg et Karl Liebnecht, qui débouchera sur la fondation du Parti communiste allemand (KPD).

Rosa Luxemburg

 

Karl Liebnech et Rosa Luxemburg

Mais un petit retour en arrière s’impose pour éclairer la radicalisation de Hansi et celle de millions de camarades allemands.

En 1914, le SPD est le plus important parti socialiste du monde. Il dispose de moult députés, d’écoles, de nombreux journaux, dont le quotidien « Vorwärts ». Il est le phare incontournable d’un Lénine pour qui la Révolution mondiale ne peut que passer par l’Allemagne.

Dès le 2 décembre 1914, le député socialiste Karl Liebknecht enfonce un coin dans l’Union sacrée en refusant de voter les crédits de guerre. Minoritaire et divisée, la gauche allemande, malgré la police du Kaiser, multiplie les actions. Après avoir été mobilisé malgré son âge (43 ans), Liebknecht vote une nouvelle fois contre les crédits, le 18 mars 1915, en compagnie notamment d’Otto Rühle. Le 27 mai, il publie le fameux tract « L’ennemi principal est dans notre pays ».

Du 5 au 8 septembre 1915 se tient à Zimmerwald une conférence réunissant, venus de 12 pays européens, 37 délégués socialistes, dont Lénine, Trotski, Rakovsky, chef du PS roumain, mais aucun internationaliste allemand (Rosa est encore incarcérée). Se déroulant du 24 au 30 avril 1916, celle de Kenthal rompt avec le pacificisme émollient sans que toutefois la question du défaitisme révolutionnaire soit tranchée. C’est notamment en Allemagne, chez les ouvrières et ouvriers d’usine ou les hommes sous les drapeaux, que ces conférences reçoivent un écho des plus favorables. Les grèves se multiplient. Pour leur opposition à la guerre, 17 députés sociaux-démocrates sont exclus du SPD en mars 1916. Le 1er mai, Liebknecht est arrêté après avoir distribué, en uniforme de territorial, des tracts contre la guerre en plein Berlin. Aussitôt, 55000 métallos répondent à l’appel des délégués révolutionnaires, descendent dans la rue pour protester contre la condamnation aux travaux forcés du camarade Karl. Quelques semaines après l’incarcération de Rosa, le « Vorwärts » est saisi par la police et remis à la direction (belliciste) du SPD. Avec l’aval du vascillant Karl Kautsky, pape du marxisme réformiste, le Parti social-démocrate indépendant (USPD) est constitué en avril 1917.

 

Karl Kautsky

Karl Kautsky

L’Allemagne connaît alors une immense vague de grèves. Quand s’ouvre l’année 1918, le Reich compte un million de grévistes. Les premiers conseils ouvriers naissent à Berlin. La rue n’attend pas que les principaux leaders révolutionnaires sortent de prison, elle s’organise. Certains clans de l’État allemand s’en émeuvent, qui prennent contact avec les Alliés, et font entrer dans le gouvernement deux ministres sociaux-démocrates dès le 4 octobre.

Hansi bout depuis son cuirasser…

Berlin, 1918. Pendant la révolte spartakiste, des représentants des conseils de soldats et d’ouvriers devant la caserne des Uhlans. Albert Harlingue/Roger-Viollet

Le 23 octobre 1918 sort de prison un Karl Liebknecht salué par 20000 Berlinois. Refusant une sortie suicidaire, les marins de Kiel se mutinent, le 3 novembre. Hansi en fait donc partie. Six jours plus tard, l’insurrection a gagné Berlin. Le Kaiser abdique et s’enfuit aux Pays-Bas. Rosa est libérée. Berlin signe l’armistice.

Hansi déserte tout en restant armé, car la paix vire à la guerre civile. S’installe en Allemagne une originale et désastreuse dualité des pouvoirs : le « socialiste » Friedrich Ebert, ancien ouvrier mais qui « hait la révoltuion autant que le péché » et se trouve en liaison permanente avec le maréchal Hindenburg (futur faiseur du Führer), est à la fois chancelier de la République et président du Conseil des commissaires du peuple. Sa mission principale : désarmer ouvriers et déserteurs. Hansi ne se laissera pas faire…

L’USPD quitte ce gouvernement à la Janus tandis qu’y rentre le « socialiste » Gustav Noske, nommé ministre de la Guerre. Hansi ne sait pas encore que le brave Noske a pris langue avec le général Maercker, chef des corps francs, unités d’assaut calquées sur le modèle des mercenaires qui luttent contre l’armée Rouge. Les « socialistes » font appel aux futurs nationaux-socialistes.

Hansi ne rend pas les armes, qui lutte contre ces protonazis fusil au poing, et participe à la fondation du Parti communiste. Entre deux barricades, il fait la connaisance de Magdalena Müller, qui deviendra sa femme et la mère de ses enfants, Rosemarie et Johann.

Les bourgeois se gobergent dans les auberges tandis que les anciens combattants crèvent la dalle. En déclinant son titre de membre du conseil ouvrier, Hansi fait que les bougnats locaux se montrent dociles, lui et sa compagne peuvent déguster les magnifiques desserts réservés aux patriotes de l’arrière…

Combattant de l’éphémère République des conseils de Bavière (avril-mai 1919), Baimler a peut-être croisé un mouchard moustachu qui fera plus tard parler de lui, un dénommé Adolf Hitler…

Au terme de la défaite du soviet bavarois, Hansi est emprisonné. Le retour à la « liberté » est difficile. Blacklisté, il galère, devient enfin machiniste et milite au Parti et au syndicat. Magdalena se morfond, le pain se fait rare et les enfants pleurent.

queue nourritureQueue pour avoir de la nourriture à Berlin pendant la Première Guerre mondiale

Hansi est derechef emprisonné, en juin 1921, cette fois, pour deux ans, pour avoir tenté d’arrêter un transport de troupes en faisant sauter un pont. Libéré, il perd sa vie à la gagner dans une usine de… locomotives à Munich tout en adhérant au conseil « bolchevique » de la ville. Magdalena n’en peut plus…

Hansi est approché par un ancien camarade mutin qui a viré au rouge-brun et sera plus tard son tortionnaire zélé (ah ! la camaraderie militaire !). Mais, révolutionnaire dans l’âme, il campe à gauche et se méfiera toujours des diktats de Moscou pour qui un protonazi vaudra mieux qu’un « social-traître ». Son antifascisme radical s’illustrera en Espagne…

Comment Magdalena réagit-elle quand son homme part avec 13 autres travailleurs allemands en délégation en Union soviétique à l’été 1925 ?

Hansi la coopte au Parti. Elle feint de l’en remercier. Son mari fait le coup de poing, cloue des planches sur des portes de restaurant où les bourgeois s’empiffrent tandis qu’il faut plus d’un milliard de marks pour s’offrir un guignon de pain.

En mars 1928, Hansi retrouve Magdalena suicidée d’une balle dans la tête avec le revolver offert par le Parti.

Beimler essaie de se consoler dans les bras de Centa, secrétaire au journal « Neue Zeitung », de Munich. Élu conseiller municipal d’Augsbourg puis député au Parlement, Hansi est arrêté par les nazis le 11 avril 1933. C’est à la préfecture de police de Munich qu’il est passé à tabac avant d’être interné à Dachau, où son état physique se dégrade. Mais pas au point de renoncer au combat. Dans la nuit du 8 au 9 mai, il trouve la force d’occire un gardien SS, de revêtir son uniforme et de s’enfuir. Traqué en Bavière, il rédige une brochure qui paraît en août 1933, « Dachau, dans le camp des meurtriers ». Il s’agit ni plus ni moins que du premier témoignage sur l’horreur des camps nazis. Son texte sera publié à Moscou mais aussi à Londres.

Plutôt que de vous infliger des lignes décrivant l’enfer de ce camp, je préfère m’arrêter sur une certaine indifférence coupable :

« Dachau a l’aspect de toutes les bourgades de Bavière. Rien n’indique la présence, si proche, du camp de concentration et de ses horreurs. Le voisinage des détenus n’influe pas sur la bonne humeur des Bavarois qui vivent là tranquilles et heureux pourvu qu’il aient de la bière bonne et pas chère… »

Hansi est loin de se douter (quoique…) que son fils, Johann, réfugié chez Staline, sera victime des purges, comme tous les étrangers d’ailleurs. Soupçonné d’être un agent hitlérien qui veut attenter à la vie du « Petit père des peuples », il doit à la notoriété de son père d’être libéré. Il s’exile alors au Mexique, grande terre d’asile. (Trotski lui-même y vivotera avant d’être assassiné par le Franco-Espagnol Ramón Mercader, le 21 août 1940.)

Avec le Pacte germano-soviétique, la communiste allemande Margarete Buber-Neumann fera par exemple et directement le voyage du goulag de Karaganda, au Kazakhstan, au camp de Ravensbrück, où elle se liera d’amitié avec Germaine Tillion d’ailleurs…

Réfugié à Prague puis Zurich, Hansi se rend toutes affaires cessantes à Barcelone pour contrer le coup d’État de Franco. Il est de fait un des premiers engagés des Brigades internationales. Membre de la brigade Thälmann (du nom du secrétaire général du KPD, qui finira au four crématoire), il est selon la grande Histoire nommé commissaire politique des bataillons allemands. En fait, un doute plane. L’était-il réellement ? Par surcroît, non sectaire, il noue des contacts avec des combattants anarchistes et poumistes. Ce qui défrise Moscou. Et il ne manque pas non plus de dénoncer la pauvreté de l’armement mis à la disposition des antifascistes. Comme si Staline voulait la défaite du camp républicain. (Hans ne se doute pas que le montagnard géorgien va dérober la moitié de l’or de la Banque d’Espagne…)

Bon camarade, Hans est aimé de tous. Ce qui dérange les étroits moscoutaires. D’où le mystère qui entoure sa mort. Le 1er décembre 1936, il est tué d’une balle dans la tête en pleine bataille de Madrid. Certains historiens évoquent un sniper marocain. Son amie Antonia Stern, célèbre violoniste suisse, et sa femme, Centa, affirmeront qu’il a été liquidé par le Guépéou. Son camarade Franz Vehlow (alis Louis Schuster) est abattu quand il tente de lui porter secours. Étonnamment, le dénommé Richard, qui est à leur côté, s’en sort indemne. Comme par hasard, c’est un agent dudit GPU…

Avant qu’il soit inhumé au cimetière de Montjuich, à Barcelone, quelque deux millions d’Espagnols viennent s’incliner sur son cercueil. Deux millions ! Populaire, le Hansi ! ¿ No és ?

Une chanson des républicains espagnols et des brigades internationales en a conservé le souvenir :

 

 

“Camarada Hans Beimler”

La muerte no anunciada

en Madrid busca a Hans

detrás de una barricada

lejos de su patria lucha

Hans Beimler, por la libertad.

 

Las calles están teñidas

de sangre internacional

una bala lo destroza

disparada con certeza

por un frío fusil alemán.

 

Comisario Hans Beimler

nadie te podrá olvidar

Te lo juro camarada

vivirás entre nosotros

Vencerá la libertad !

 

Naturellement, feu la RDA récupère la figure de Hansi : médaille, timbre, écoles et même un corvette lance-missiles porteront son nom.

Même une… corvette pour celui qui est venu au communisme par pacifisme…

Rosa Luxemburg et Karl Liebnecht ont refusé de voter les crédits de guerre. Ils ont fini par le payer de leur vie il y a bientôt un siècle.

Jean Longuet, Johnny pour sa tante Eleonor, les a votés, en France, au nom du défensisme, suivant les brisées de son père, Charles, acteur singulier et proudhonnien de la Commune de Paris.

Ah oui ! Johnny était le petit-fils d’un certain… Karl Marx.

Bonus :

 

1918-1939 : les rêves brisés de l'entre-deux guerres (1/8) - Survivre | ARTE

Treize destins de célébrités ou d'anonymes brossent le portrait des années troubles de l'entre-deux-guerres. Un fresque historique internationale, magistrale. Dans ce volet : l'armistice proclamé le 11 novembre 1918 acte la défaite de l'Allemagne.

https://www.arte.tv

 

 

07 novembre 2018

Mesdames, méditez l’exemple des “suffrajitsu” !

“L’agresseur décide qu’il y aura violence ; à nous de décider contre qui cette violence sera dirigée”

“Non c’est non” d’Irene Zeilinger, Zones, Paris, 2008

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je n’avais pas la patience d’attendre le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence contre les femmes, pour vous entretenir des « jiu-jitsu-suffragettes ».

En effet, m’est soudain revenu à la mémoire un article lu dans « Le poids des mots, le choc des photos » où des intructrices et instructeurs français enseignaient à de jeunes femmes indiennes le krav-maga. Il faut dire qu’au pays de Narenda Modi – Premier ministre d’extrême droite hindouïste, fier de l’érection de la plus haute statue du monde, à la mémoire du nationaliste Sardar Vallabhbnai Patel, sur des terres indigènes où il n’y a ni écoles ni hôpitaux –, le déséquilibre démographique homme-femme a tendance à faire que ces messieurs se laissent aller à violer inconsidérement le moindre sari qui passe. Mais ces frustrés de la bistouquette ne sont pas les seuls à se « mâle » comporter envers le sexe, pour le coup, faible.

 

‘Statue_of_Unity’,_on_the_occasion_of_the_Rashtriya_Ekta_Diwas,_at_Kevadiya,_in_Narmada_District_of_Gujarat_on_October_31,_2018_(1)_(cropped)

De par le monde, chaque année 5000 femmes sont victimes de crimes d’honneur (plutôt d’horreur). Quelque 39000 mineures sont mariées à l’insu de leur plein gré chaque jour. Et ne parlons pas des excisées ! Ni n’évoquons les milliers de Népalaises vendues en esclavage en Asie occidentale de nos jours, ni les Philippines, soumises dans les Émirats, ni, au siècle passé, les Thaïlandaises, qui furent plus nombreuses à être « exportées » que les captifs africains durant les quatre cents ans de la traite transatlantique !

Dans notre Hexagone « civilisé », une femme sur trois sera victime de violence dans sa vie. Tous les trois jours, en 2016, une Française est morte sous les coups d’un proche, une « salope » de moins de 35 ans sur 20 est victime d’une agression sexuelle. Que les beaufs à la Cabu se rassurent, seules 9% des femmes violées portent plainte. Encore heureux !

Mais peut-être ne connaissez-vous pas le krav-maga, combat rapproché, en hébreu. En fait, mise au point par Imi Lichtenfeld, circassien hongrois et champion junior de lutte slovaque, cette technique d’autodéfense est née dans les années 1930 au temps des expéditions antisémites et fascistoïdes.

 

founder-krav-maga-imi-lichtenfeld-500x300

Imi Lichtenfeld

Tsahal l’a perfectionnée plus tard, notamment grâce aux vétérans de la Jewish Brigade engagés au côté de l’armée britannique… avant de combattre cette dernière en Palestine. Le krav-maga s’est ainsi enrichi au contact du close combat.

Or, en matière d’arts martiaux et autres sports de combat, les Anglais s’y connaissent, qui, non contents d’avoir codifié « le noble art », ont accueilli dès le début du xxe siècle des maîtres du jiu-jitsu comme Tani Yukio (1881-1950) et Uyenishi Sadakazu, le jiu-jitsu (qu’on peut aussi orthographier jujitsu ou ju-jitsu) étant la technique de combat à mains nues des samouraïs, lesquels sont, par parenthèse, largement méprisés par le Japonais de base dès avant l’ère Meiji.

 

Apollo-Tani-postcard Raku1 Copy_of_Montage

 Tani Yukio, Uyenishi Sadakazu et Edward William Barton-Wright 

 

Ironie des échanges mondialisés, c’est un étudiant à l’université anglophilisée de Tokyo, pétri de culture sportive occidentale, Jigoro Kano, qui codifie, à partir du jiu-jitsu, le judo.

Et c’est en 1898 qu’Edward William Barton-Wright (1860-1951) introduit au Royaume-Uni le jiu-jitsu, qu’il a étudié au pays du Soleil-Levant. Un peu égocentré, il baptise sa technique bartitsu, lointain ancêtre du MMA (mixed martial arts), qui combinera jiu-jitsu, boxes anglaise et française, et lutte. Barton-Wright ouvre son école à Soho, où se bousculent force aristocrates, soldats mais aussi le Français Pierre Vigny, maître en savate et en canne de combat.

L’école de Barton-Wright bénéficie bientôt de la présence de Tani Yukio et Yuenishi Sadakazu. Et comme ces maîtres multiplient les démonstrations publiques, ils attirent l’œil, le corps et l’esprit d’Edith et de William Garrud, un couple qui professe la culture physique, discipline alors shocking pour une femme !

Les Garrud s’inscrivent très vite à l’école, qui ferme ses portes en 1903. Qu’importe, ils suivent Yuenishi lorsqu’il fonde sa School of Japanese Self-Defence (defence sans « s », réservons cela aux Yankees…), qu’ils reprennent après son retour au Japon, en 1908. Edith, petite dame de 1,50 m, enseigne le jiu-jitsu aux femmes et aux enfants dans son dojo de l’East End. Dès 1907, elle est la protagoniste du court-métrage produit par Pathé et intitulé « Jiu-jitsu Downs the Footpads ». Quatre ans plus tard, elle crée une pièce de théâtre contre la violence conjuguale (« What Every Woman Ought to Know », « Ce que toute femme devrait savoir »).

 

Pankhurst-main-530848766-2-9dfcde0

Emmeline Pankhurst

1903 est une date charnière. Fatiguée des hésitations non violentes des suffragettes, qui luttent pour l’égalité civique, Emmeline Pankhurst fonde la Women’s Social and Political Union (WSPU) avec ses trois filles, Christabel, Adela et Sylvia. Bourgeoise, la famille Pankhurst n’en est pas moins socialiste. Avocat, Richard, le père, est le fondateur de l’Independent Labour Party à Manchester, ville ouvrière. Quand il meurt d’un ulcère, en 1898, Sylvia est inconsolable. Elle n’aura de cesse d’évoluer de plus en plus vers la gauche radicale.

En 1905, le mouvement suffragiste végète dans le pot au noir médiatique, la presse ne s’y intéressant plus guère. Aussi, en octobre, Christanel Pankhurst et Annie Kenney apostrophent-elle le ministre Edward Grey en plein meeting. S’ensuit une enchauffourée avec les cognes. Les deux féministes finissent au poste. Refusant d’acquitter leur amende, elles sont emprisonnées. Ce qui provoque un électrochoc dans l’opinion publique.

À l’été 1908, la WSPU passe à l’action directe en brisant les vitres d’établissements gouvernementaux et en marchant sur Downing Street. Trente-sept suffragettes terminent derrière les barreaux. Elles ripostent par la grève de la faim, on les nourrit de force à coups de tube en caoutchouc.

Les temps deviennent rudes, et les flics, pas si braves bobbies que cela. Ils font minimum 1,78 m et ont le coup de matraque facile. Le 18 novembre 1910 va être baptisé « Black Friday » : 300 suffragettes affrontent un mur de policiers devant le Parlement. Ivre de violence, la maréchaussée est secondée par de braves quidams mâles passant par-là. Plus de 100 suffragettes sont arrêtées.

 

edith-garrud-suffragettes-700

Edith Garrud

Dès 1908, proche de la cause suffragiste, Edith Garrud commence d’entraîner en cours sélectifs celles que la presse appellera les Amazons. Pour les Pankhurst, il faut aller plus loin et créer un service d’ordre sévèrement entraîné. Ainsi naît le Bodyguard, fort d’une trentaine de wonderwomen. L’année suivante est inauguré le Suffragettes Self-Defence Club, dans le quartier de Kensington. Mais les Amazons s’entraînent aussi dans des dojos clandestins, où, sous les tatamis, elles constituent des stocks d’armes bien peu conventionnelles : briques, matraques volées aux flics, marteaux… Leur cheffe n’est autre que la Canadienne Gertrude Harding. On lui doit d’avoir saccagé les orchidées des jardins royaux, exploit attribué à un homme, naturellement. Une femme ne peut avoir escaladé le mur d’enceinte ni avoir perpétré un tel crime de lèse-majesté!

La presse fait ses choux gras des « suffrajitsu », notamment quand elles arrachent les bretelles des bobbies, endommagent des greens de golf, incendient des cottages. Emmeline Pankhurst est aux anges : « En ce qui concerne nos combattantes, elles sont en pleine forme et très fières de leurs exploits. […] Notre camarade qui s’est fait ouvrir le crâne a refusé les points de suture car elle tenait à garder une cicatrice la plus visible possible. Le vrai esprit de la guerrière. » Les autorités rusent alors, qui, en 1913, arrêtent Emmeline sur le bateau qui la ramène des États-Unis, alors que le Bodyguard l’attend à quai.

Mais à malin, maligne et demie ! Voyez plutôt la « bataille de Glasgow » au début de l’année 1914.

Le voyage de Londres à Glasgow, en train, ne s’avère pas très confortable pour les « suffrajitsu ». Il est difficile de s’asseoir avec une matraque ou un Indian club (massue de gymnastique) sous les jupes. La police s’attend à capturer Emmeline dès son entrée au meeting. Or, déguisée, elle paie sa place et se fait passer pour une simple spectatrice. Le Bodyguard se déploie suprebticement sur l’estrade en arc de cercle. Soudain Emmeline surgit et prend la parole. La maréchaussée se rue sur l’estrade. Elle ne peut savoir que les bouquets disposés autour regorgent de fils de fer barbelé qui ralentissent sa charge. Trente Amazons affrontent à mains nues ou presque cinquante bobbies devant un parterre de 4000 personnes médusées. La police ne parvient pas à exfiltrer Emmeline, ce qui prouve l’efficacité de l’entraînement prodiguée par Mrs. Garrud.

Cette dernière sait que l’art des samouraïs est aussi celui de la feinte. Se rendant au meeting de Camden Square, en 1914, Emmeline sort de chez elle, escortée et voilée. La police, après avoir essuyé quelques gnons, s’empare d’elle, la frappe violemment, la traîne par terre. Fière de sa prise, elle la dévoile : ce n’est pas Emmeline, mais une Amazon : Mrs. Pankhurst pourra faire discours comme prévu !

 

silviaPrint_-_Cat_and_Mouse_act_NEW

 

Silvia Pankhurst et Cat and Mouse Act 

Entre-temps, refusant de déconnecter la question féministe de la question sociale, Sylvia s’éloigne de la WSPU et se brouille avec sa famille. Ce qui ne l’empêche pas au contraire d’être arrêtée trois fois au printemps 1913. Nourrie de force, elle sort des geôles mourante et tombe elle aussi sous le coup du « Cat and Mouse Act » : les autorités s’engagent à libérer les grévistes de la faim avant qu’elles ne trépassent. Une fois requinquées (ou presque), elles les incarcèrent derechef !

C’est la Première Guerre mondiale qui met fin à l’aventure des « suffrajitsu ». Emmeline met sous le tatami la cause féministe au nom du patriotisme. Avant de rejoindre plus tard et par peur du communisme le Parti conservateur ! Elle meurt en 1928, l’année où les femmes britanniques obtiennent les mêmes droits civiques que les hommes

Farouche internationaliste, Sylvia suit la trajectoire inverse. Et bien qu’ayant été traitée de gauchiste par Lénine himself – l’ancienne suffragette se méfie de l’électoralisme… –, elle participe à la fondation du Parti communiste de Grande-Bretagne.

Les Garrud enseignent le jiu-jitsu jusqu’en 1925 avant de se reconvertir dans l’immobilier tout en se consacrant à des œuvres de charité. Sujette à de nombreux articles dans la presse, figure ayant aussi inspiré la télévision et le théâtre, Edith s’éteint en 1971 à l’âge de 99 ans. Le jiu-jitsu, ça conserve ! Une plaque lui a été dédiée à Thornhill Square, dans le district du London Borough of Islington.

Amoureuse de l’Italie puis de l’Abyssinie, Sylvia militera contre l’invasion mussolinienne. C’est à Addis-Abeba, où elle s’est définitivement installée depuis quelques années, qu’elle fera le grand voyage, en 1960.

Alors, Mesdames, méditez les vers de ce célèbre reggaeman admirateur du Négus (mais aussi grand… mysogyne devant l’Éternel rasta) :

Get up, stand up, stand up for your rights

Get up, stand up, don’t give up the fight !

Et optez de préférence pour le jiu-jitsu brésilien ! 

PS – Et si d’aventure vous regardez un épisode de « Chapeau melon et bottes de cuir » (« The Avengers » en anglais), ayez une petite pensée pour Edith, qui a largement inspiré Madame Emma Peel pour ses techniques de combat.

97794718

 

 

 

 

 

Bonus :

 

À lire :

• “Se défendre. Philosophie de la violence” d’Elsa Dorlin, Zones, 256 p., 18 €.

Disponible ici.

 

 

• L’excellent article de Daniel Paris-Clavel, de la revue “ChériBibi” (www.cheribibi.net) paru dans “le Monde diplomatique”, “Suffragettes et jujitsu”, février 2016.

Suffragettes et jujitsu

A l'aube du XXe siècle, le combat des suffragettes britanniques pour l'égalité civique coïncida avec l'introduction des arts martiaux japonais en Europe. L'histoire dépassant souvent la fiction, cette concomitance permit de bousculer - au sens propre - l'Etat patriarcal.

https://www.monde-diplomatique.fr

 

• Le roman de Tony Wolf “Edith Garrud : The Suffragette Who Knew Jujutsu“, Lulu.com, 2009. Wolf est aussi l’auteur avec João Vieira du roman graphique “Suffrajitsu : Mrs. Pankhurst’s Amazons”, Jet City Comics, Tacoma(Washington), 2015.

Disponible ici

livre

À voir :

• 'Suffrajitsu': How the suffragettes fought back using martial arts : 

How the suffragettes fought back using martial arts

The suffragettes were exposed to violence and intimidation as they campaigned for votes for women. So they taught themselves jiu-jitsu.

https://www.bbc.com

 

• Sorti en 2015, le film “les Suffragettes”, de Sarah Gavron (avec notamment Meryl Streep) est disponible en DVD.

 

 

• “The One Show”, documentaire de la BBC1 (2014) sur Edith Garrud : 

 

 

• Jiu Jitsu para mulheres - Treinão Feminino de Jiu Jitsu - Xtreme Gold Team : 

 

 

31 octobre 2018

Caudillo, ça peut rapporter gros !

Se taire et brûler de l’intérieur est la pire des punitions qu’on puisse s’infliger.

(Callar y quemarse es el castigo más grande que nos podemos echar encima.)

“Noces de sang” (Bodas de sangre), Federico García Lorca,

poète et dramaturge assassiné par les franquistes le 19 août 1936,

jeté à la fosse commune, avec un maître d’école et deux camarades anarchistes…

 

CC BY-SA 4.0 / Godot13

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’eus la chance de me trouver en territoire ultramarin espagnol quand le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez mit sur le tapis l’exhumation de la momie du général Franco de son mausolée du Valle de los Caídos. Lequel est une manière de basilique souterraine commandée dès 1940 par le Caudillo en hommage aux « héros et martyrs de la Croisade ». La Croisade, c’était ainsi que les putschistes appelaient la guerre civile, qui fit, entre juillet 1936 et avril 1939, probablement plus de  800 000 morts, dont peut-être 100 000 fusillés.

En 1959, le Caudillo avait fait amener dans la crypte les dépouilles de 37 000 victimes de la guerre civile, « tombées pour Dieu et pour l’Espagne ». Une partie d’entre eux était issue du camp républicain pourvu qu’ils fussent catholiques, transférées depuis des fosses communes sans le consentement de leurs proches.

En annonçant l’exhumation de Franco, Pedro Sánchez a souligné que « l’Espagne ne peut pas se permettre, en tant que démocratie consolidée et européenne, des symboles qui divisent les Espagnols ».

franco

Francisco Franco

Plutôt que de fascisme, les historiens évoquent la dictature franquiste comme un État national-catholique. Bien que doté d’un charisme d’huître, Francisco Franco fut malin. Dès 1945, la date est bien choisie, il interdit le salut fasciste en public. Soucieux de ménager les Alliés, il prit ses distances avec la Phalange, dont le patron, José Antonio Primo de Rivera, fusillé par les républicains le 20 novembre 1936, repose à ses côtés.

Or, ce fut précisément un 20 novembre 1975 que la mort du Caudillo fut officiellement annoncée, alors qu’il était décédé un jour avant. Une manière pour le régime de transition et le roi Juan Carlos de renvoyer le dictateur à sa guerre civile. (Une plaisanterie courut alors en Espagne, qui restituait la toute-puissance d’un homme ayant régné sans partage pendant trente-six ans : « Franco est mort, mais qui d’entre nous aura le courage de le lui annoncer ? »)

Du coup, l’idée des socialistes de déterrer la momie, cassant au passage le sol du mausolée, est une vraie-fausse bonne idée. Car la famille Franco dispose d’une crypte dans la cathédrale Santa María La Real de La Almudena de Madrid, à 50 mètres du palais royal ! Mort, le Caudillo va se rapprocher des lieux du pouvoir…

Almudena_Vista_del_norte1

Cathédrale Santa María La Real de La Almudena

Comme si l’Espagne n’en avait pas fini avec le franquisme. D’ailleurs, elle n’en a pas fini !

La fille unique de Franco, Carmen Franco y Polo, est morte le 29 décembre dernier, à l’âge de 91 ans. Plus d’un millier de fachos défraîchis ont suivi ses obsèques. Or, on ignore tout du testament de la défunte. Quelle fortune a-t-elle laissée à ses héritiers ? Car c’est là que l’autre visage du Caudillo se dévoile. N’en déplaise aux nostalgiques « d’avec une bonne dictature, ça filerait droit », Franco était comme ses congénères, un voleur de grand chemin.

N’y voyez pas un reliquat d’antifascisme primaire, votre serviteur peut aussi donner dans l’anticommunisme secondaire et hispanophone.

Sur son île secrète de Cayo Piedra, Fidel Castro (qui fut d’ailleurs un temps un admirateur du Caudillo) se gavait de langoustes avec le nobélisé Gabriel García Márquez. En 2006, le magazine « Forbes » estimait la fortune du clan Castro à 900 millions de dollars ! Rappelons qu’un médecin dûment diplômé gagne plus en étant chauffeur de taxi dans le « privé » qu’en exerçant à l’hôpital. (Au Brésil, moult carabins ont été prêtés par l’État cubain moyennant une retenue sur salaire d’environ 80%. Certains adeptes du Parti des travailleurs y voyaient une bonne chose. En effet, ils ne prescrivaient presque pas de médicaments, et pour cause, à Cuba, il n’y en a pas…)

Au Venezuela, vampirisé par Cuba justement, Nicolás Maduro grossit à vue d’œil alors que ses ouailles affamées et exilées au large des dividendes de la rente pétrolière fuient, sans papier toilette, vers des pays improbables, y compris le nord du Brésil.

L’ex-sandiniste Daniel Ortega, entre un viol de sa belle-fille et une fusillade d’étudiants, se partage grâce à sa femme et à ses enfants les grands pans de l’économie du Nicaragua.

On pourrait décliner encore longtemps les turpitudes des glorieux libérateurs.

Si l’on en croit l’écrivain et journaliste Mariano Sánchez Soler, auteur de « Los Franco S.A. », essai non encore traduit, leur petite entreprise ne connaît pas la crise, qui comprend 22 propriétés et sociétés, soit un capital dépassant les 500 millions d’euros. Il s’agit de sociétés immobilières, de parkings, de demeures en Galicie (la patrie du Caudillo), la propriété de Valdefuentes, dans la banlieue de Madrid, l’immeuble bourgeois de la rue Hermanos-Bécquer, dont l’appartement le plus spacieux se loue 7000 € par mois. Sous la plume de l’excellente Sandrine Morel, correspondante du « Monde », on peut lire aussi : « Au fil des années, les Franco ont en revanche vendu une demeure à Marbella, offerte par un constructeur dévoué, ainsi que le Palacio del Canto del Pico, un château des environs de Madrid, pour l’équivalent de 1,8 million d’euros, en 1988. Le comte de Las Almenas l’avait donné à Franco en 1941 en remerciement de sa “grandiose reconquête de l’Espagne”. »

Il faut dire que le Caudillo aimait bien les cadeaux. Chaque semaine, dans sa résidence principale du Pardo, à Madrid, il recevait en séances publiques des présents de la part des grands d’Espagne. Notamment des bijoux, dont raffolait doña Carmen, au point qu’on l’avait surnommée « La Collares », « la Dame aux colliers » !

la-collares

La Collares 

Sans évoquer les tableaux de maître que collectionnait Franco au Pazo de Meirás, sa résidence d’été en Galice. Il faut dire que, comme le cousin Adolf, il taquinait la gouache… Et puis son manoir galicien ne lui avait-il pas été offert au terme d’une « souscription populaire » dès 1938 organisée par des élus et des hommes d’affaires ? Offert, il est vrai, pour qu’il y organisât les conseils des ministres estivaux non pas pour qu’il en fît une propriété privée entretenue par l’argent du contribuable. Devant notaire, dès 1941, il l’avait fait enregistrer comme sa propriété privée. Depuis la mort du dictateur, en 1975, la famille l’a tranquillement récupérée avec toutefois la seule obligation d’en faire un « bien d’intérêt culturel ».

Aujourd’hui, les démocrates galiciens ne décolèrent pas, qui parlent du Pazo comme d’un « butin de guerre ». « Comment peut-on parler de donations volontaires alors que l’opération de souscription populaire a été réalisée en 1938, dans un contexte de guerre ? s’étrangle l’historien Pérez Lorenzo. Nous avons retrouvé un document du maire de l’époque qui menace d’inscrire les fonctionnaires réfractaires sur une liste noire… »

Chez les Franco, il n’y avait pas de petits profits. Ainsi le Caudillo avait-il revendu les 800 tonnes de café que lui avait offertes le président-dictateur brésilien Getúlio Vargas en 1939.

Hérédité familiale oblige, les arrière-petits-fils de Franco, rejeton du « seigneur de Meirás » (Francisco Franco, fils aîné de… Francisco Franco, premier du nom), figurent dans les « Panamá Papers » en tant que directeurs de deux sociétés domiciliées dans les îles Vierges britanniques.

Que peut l’Espagne actuelle contre le clan Franco ? Pas grand-chose. Le don Corleone galego a bien tout verrouillé quand il était à la tête de la holding national-catholique. Il a par exemple assuré à sa femme et sa fille un passeport diplomatique en tant que nobles. Et nobles ils le sont puisque sa petite-fille, Carmen Martínez-Bordiu, est duchesse de Franco, ce qui ne l’empêche pas de participer à ¡ Mira quién baila !, la version locale de « Danse avec les stars ». Et puis, son fils, Louis de Bourbon, est, par le jeu des alliances, cousin germain de Juan Carlos et duc d’Anjou, donc prétendant légitimiste au trône de France…

(Maximilien, reviens !)

Ah oui ! j’allais oublier, Madame la Duchesse, par décret royal, ne paie pas d’impôts. Bienvenue au XXIe siècle !

Franco a vraiment tout verrouillé, rappelons qu’il est, avec son compère portugais António Salazar, le seul dictateur occidental à n’avoir pas été déposé.

En Espagne, il y a quarante ans, un peu comme au Brésil, il y eut compromis politique. Jean Moulin égale Klaus Barbie. L’Espagne démocratique a passé un grand coup d’éponge et tenté d’oublier les fosses communes, où a été par exemple jeté Lluís Companys, dernier président de la Généralité de Catalogne, livré par la Gestapo depuis la Bretagne et fusillé en 1940, à Barcelone. (Actuellement, des archéologues continuent de fouiller les innombrables charniers dont regorge la terre espagnole ! Les parents des victimes du franquisme sont opiniâtres.)

Mais il y a peut-être encore pire…

En mai dernier, aux Cortes, Pablo Iglesias, chef de Podemos, a fondu en larmes en lisant le témoignage d’Espagnols torturés par un ancien policier, Antonio González Pacheco, plus connu sous le joli sobriquet de Billy el Niño. Un artisan, un tortionnaire amoureux de la belle ouvrage. Ce n’est pas pour rien qu’il s’est vu gratifier, en 1977, de la Médaille d’argent du mérite policier ! Or, comme le précise le coruscant Anthony Bellanger, de France Inter, « les récipiendaires ont droit à une majoration sur leur retraite de 15%. À vie ! En février dernier, un tribunal l’a relaxé arguant que les accusations de tortures qui pesaient contre lui étaient prescrites ».

Une duchesse exemptée fiscale, un boucher qui touche une sur-retraite, sans parler (nous l’évoquerons sans doute dans un autre post) des 200 000 enfants volés sous la dictature et après, et ce avec la complicité de l’État, des médecins, de l’Église catholique… avouez que l’Espagne n’en a pas fini avec la longue agonie du franquisme.

Franco fit garroter l’anarchiste Salvador Puig i Antich le 2 mars 1974. Il fut le dernier ainsi supplicié. Bien qu’atteinte de parkinson, la main de Franco n’a pas tremblé, elle non plus…

Tout cela n’empêche pas quelque 400 000 visiteurs de se rendre chaque année au Valle de los Caídos, dont l’entretien de coûterait 750 000 € par an à l’État.

¡ Viva la muerte !

¡Y viva el dinero !

 Bonus :

Tant qu’il y a des Pyrénées. Le Forestier - Brassens -

 

 

 

23 octobre 2018

Le Brésil, à couteaux tirés ou l’éternel triomphe de la casa-grande sur la senzala

Ne ferons-nous que confirmer l’incompétence

de l’Amérique catholique qui aura toujours besoin

de tyrans ridicules ?

“Podres poderes”, Caetano Veloso

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais tous les illuminés de Dieu n’ont pas le talent d’un Ravaillac. Ancien militant du PSOL (Parti socialisme et liberté, scission du Parti des travailleurs de Lula), Adelio Bispo de Oliveira, chômeur de son état et guidé par le Divin, a vu sa main trembler le 6 septembre dernier. Il n’a pas réussi en poignardant #elenão » à nous débarrasser d’un purulent déchet toxique : Jair Messias (Messie !) Bolsonaro, candidat d’extrême droite à la présidence de la République fédérative du Brésil.

DoOaN5rXoAA9z7I

(#Elenão, pas lui, est l’un des slogans hostiles, notamment de la part des femmes progressistes, à ce nostalgique de l’esclavage et du machisme sévèrement burné.)

Pis encore, Adel Évêque d’Olivier a fait de ce capitaine de réserve, se présentant comme un hors-establishment, alors qu’il est élu depuis vingt-huit ans, un martyr pour les nostalgiques de la dictature. Et Bolsonaro de jaillir en tête du premier tour de la présidentielle avec 46% des voix, larguant Fernando Haddad, ancien maire de São Paulo, prête-nom d’un Lula condamné à douze ans de prison pour corruption.

(Rappelons que l’État de São Paulo dénombre plus d’habitants que l’Argentine elle-même !)

Je souffrirais que d’aucuns décelassent dans mes propos un quelconque appel au meurtre. Car qui a déclaré entre autres saloperies :

  • Je fermerai le Congrès
  • Je ne te viole pas parce que tu ne le mérites pas
  • L’erreur a été de torturer et de ne pas tuer
  • Les pédés, faut les frapper
  • Les Afrodescendants sont inutiles. Leurs propriétaires ne peuvent rien en tirer
  • Si je passe, les Indiens n’auront pas un centimètre de plus
  • Pour éradiquer le narcotrafic, il faut mitrailler la Rocinha [bidonville de Rio fort de ??? personnes]

J’éviterai désormais de citer le nom de ce filho da p…ta âgé de 63 ans, ça salit le clavier.

Qu’ajouter à ce que vous avez pu lire dans la presse ou sur les réseaux sociaux, ou voir, pour les plus vieux, à la télévision ?

Je rappellerais peut-être qu’#elenão a su exploiter lesdits réseaux sociaux comme nul autre. Son fils a rencontré Steve Bannon et su profiter de Cambridge Analytica pour abreuver d’infox un Brésil à la pointe des Internet : par exemple ses séides ont affirmé droits dans leurs rangers cirées que Fernando Haddad, pour avoir diffuser un bulletin dans les écoles contre l’homophobie, a favorisé les déviances et encouragé les élèves à pratiquer la masturbation. (D’ailleurs puisqu’on évoque l’école et donc le savoir, #elenão entend liquider la loi Rouanet, qui encadre le financement de la culture. Abaixo a inteligência !)

Comment expliquer cette catastrophe annoncée ?

En rappelant que la récession impacte le Brésil depuis 2010, que l’insécurité est à son acmé (un homicide toutes les dix minutes), que la corruption touche tous les partis politiques, notamment un PT dont le leader et ex-président de la République purge une peine de douze ans de prison. Dans un pays où plus de quarante partis sont représentés au Parlement et où il n’existe pas de financement public desdits partis, tout le monde pioche dans la caisse des entreprises privées ou des administrations estaduales. L’actuel président, Michel Temer, pourrait être prochainement mis en examen pour enrichissement personnel.

Mais alors pourquoi #elenão et le sinistre général Hamilton Mourão, qui souhaite un « auto-coup d’État » pour détruire les institutions, comme possible futur vice-président ?

Sans doute parce que les peuples dégoûtés ont la mémoire courte. Dégoûtés, car, dans un pays où le vote est obligatoire, près de 20% du cheptel électoral ne s’est pas déplacé. Parce que, jeune, le Brésil a oublié ce qu’était la dictature militaire (1964-1985).

impunite-la-dictature-militaire-peut-dormir-tranquil_1964_

Dessin de Carlos LATTUF;paru dans "twitpic"

Une dictature assez particulière d’ailleurs. C’est elle qui en matière de coup d’État a servi de modèle au Chili, à l’Argentine… et que ce golpe militar n’a pas été qu’instrumentalisé par la CIA. Il s’agissait avant tout d’un putsch indigène contre une hypothétique prise du pouvoir des « communistes », lesquels n’ont jamais appelé à la lutte armée du reste. Une dictature étrange puisque l’opposition a continué de siéger au Parlement et que des élections plus ou moins démocratiques ont perduré. Une dictature qui n’a jamais parqué dans des stades ni dans des camps les opposants. Une dictature assez maligne pour n’avoir tué ou faire disparaître « que » 434 personnes (officiellement, selon les rapports de la Commission de la vérité, CNV, en 2014). Contre 30 000 en Argentine et 3200 au Chili. Une dictature qui s’est durcie en décembre 1968, en plein miracle brésilien, avant d’ouvrir les vannes démocratiques vers 1973-74 quand l’opposition remporte les élections et que ledit miracle retombe comme un soufflé. Lequel a coûté un prix exorbitant en matière écologique avec la première dévastation de l’Amazonie et l’assassinat probable de quelque 8000 Amérindiens soucieux de défendre leurs terres. Sans, évidemment, évoquer les violences faites aux paysans sans terre, qui ne rentrent pas dans le décompte des morts politiques.

Et puis, le Brésil a fait voter sa fameuse loi d’amnistie, en 1979, qui renvoyait dos à dos démocrates et tortionnaires. Ah oui ! rappelons que ces derniers furent à bonne école puisque chapeautés par « notre bon » général Aussaresses, co-inventeur des escadrons de la mort en Algérie et donc maître ès torture dans les Amériques. Les premiers Barbie au Chili parlaient par exemple brésilien comme le montre furtivement le film de Costa Gavras « Missing ».

La future presidenta Dilma Roussef, destituée, bien qu’élue confortablement en 2014, au terme d’un coup d’État institutionnel par plus corrompus que son parti, a subi vingt-deux jours de torture, avec toutes les humiliations sexuelles que cela implique.

53597706298c8c9f162133b7fd9703c7

Dilma Rousseff en 1970 devant le tribunal militaire de Rio de Janeiro - Justiça militar/Epoca

Rappelons également et surtout que Pinochet était comme aujourd’hui #elenão un disciple de l’École de Chicago, mafia néolibérale. Ce n’est pas un hasard si la Bourse de São Paulo et Wall Street ont salué l’arrivée en tête de celui qui veut dégraisser le mammouth et se partager les dividendes des privatisations dans un pays où le secteur public industriel est encore conséquent.

Rappelons également qu’#elenão est soutenu par la peste évangélique, dont les ravages dans la société sont pires que ceux de nos joyeux salafistes de banlieue.

Quand je faisais mes études de portugais, nos professeurs nous forçaient à lire « Casa-grande e senzala » et « Sobrados e Mocambos », deux classiques de Gilberto Freyre (1900-1987), inventeur du concept de lusotropicalisme. Les Portugais n’étant pas vraiment des Européens, ils auraient eu une approche cordiale du métissage et de l’esclavage. Non, ils n’étaient pas de méchants Anglo-Saxons avec leur terrible cortège d’oncles Tom. Au Brésil, et, partant, dans les colonies du regretté Salazar, tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. La fornication interraciale réconciliait, il existait même une manière de contrat de confiance entre maîtres et esclaves.

Et tant pis pour les faits, tant pis si le Brésil a absorbé plus de 40% de la traite négrière transatlantique et en ayant in fine moins de « Nègres » que les États-Unis, si les esclaves y avaient une espérance de vie de sept ans en moyenne. Tant pis si la dictature a repris le pau-de-arara, torture infligée aux esclaves.

1200px-Pau_de_arara_protesto_Brasilia_2012

Pau-de-arara

Nos vieux maîtres avaient raison. Il faut toujours relire ses classiques. La casa-grande était la maison des maîtres, la senzala, la prison dans laquelle croupissaient les esclaves enchaînés la nuit avant d’aller « s’épanouir » dans les plantations. (Le travail ne rendait pas vraiment libre à l’époque…) Le Brésil est fruit de l’esclavage pratiqué jusqu’en 1888, principalement dans les plantations de café de São Paulo. Mais n’oublions pas que ce fut la révolution abolitionniste, venue des tréfonds de la société brésilienne, qui, conjointement à la lutte des esclaves eux-mêmes, qui a abouti à la chute de cette dictature seigneuriale. C’est l’esclavage qui a pérennisé l’unité territoriale du pays.

J’ai la faiblesse de croire qu’aujourd’hui le schéma se répète. D’un côté, les abolitionnistes, de l’autre, les barons des sobrados, des villas. Et c’est encore une fois la casa-grande qui va dominer le mocambo, ancêtre des favelas.

La casa-grande est gramscienne. C’est par le soft power qu’on conquiert le pouvoir. Le succès du « Guia politicamente incorreto da história do Brasil » du journaliste Leandro Narloch aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Manière d’Éric Zemmour brazuca ou de Lorànt Deutsch lusotropicaliste, ce triste sire a revisité allègrement l’histoire de son pays. Les Portugais enseignaient l’écologie aux Amérindiens, les esclaves étaient des nantis arrogants et la dictature militaire a sauvé le pays du bolchevisme. On parle même de ditabranda, et non de ditadura, mais donc d’une dictamolle. Le journaliste Vladimir Herzog s’est pendu à l’insu de son plein gré dans sa cellule en 1975 rien que pour embêter les séides des tortionnaires Carlos Alberto Brilhante Ustra ou Sérgio Fleury – lui-même probablement liquidé par les siens, on brûle beaucoup les archives au pays du carnaval et pas seulement celles afférentes à l’esclavage…

VHerzogDitabranda Vladimir Herzog

Vladimir Herzog

Le Brésil est électoralement divisé comme il y a quatre ans. Le Nordeste et le Nord votent à gauche, le Sud-Est et le Sud, #elenão. Déjà en 2014, les élections étaient tendues. Naguère, le carnaval politique était plus cool. On affichait sur sa voiture ou sa maison le nom du candidat et son numéro électoral sans s’attirer les foudres des passants ou des voisins. Désormais, c’est fini. À Curitiba, par exemple, où Lula purge sa peine dans une prison ultrasécurisée (d’où il n’a même pas pu voter), on ostracise une habitante car elle a reçu des militants du PT chez elle.

La parole de haine a libéré la violence physique. Le 8 octobre dernier, par exemple, une femme de 19 ans portant un T-shirt #elenão et un arc-en-ciel sur son sac à dos a été agressée à la sortie d’un bus. Trois nazillons lui ont tatoué une croix gammée sur le ventre. Et on ne compte plus les agressions homophobes mais pas que…

Moa do Katendê

Moa do Katendê
Foto: Reprodução/Correio

Dans une autre vie, au cours de mes pérégrinations capoeiristiques à Salvador de Bahia, j’aurais pu croiser Moa do Katendê. En fait, je le connaissais sans le connaître, grâce, comme beaucoup, à deux chansons de Caetano Veloso, « Misteriosamente o Badauê surgiu » et « Sim não ». Moa était un maître de capoeira, un percussionniste et le fondateur du groupe afro Badauê, en 1978. Dans la Rome noire qu’est Bahia, redonner à l’époque sa fierté aux Afrodescendants n’était pas une sinécure. Moa était aussi un éducateur respecté de tous. Il avait 63 ans et ne cachait pas ses préférences politiques. Le 7 octobre dernier, il a été poignardé à mort dans un bar du Dique do Tororó par un électeur d’#elenão. Son neveu a été grièvement blessé.

Ancien chantre du tropicalisme et non du lusotropicalisme, Caetano Veloso écrit sur les réseaux sociaux : « Moa était mon ami et fut une personnalité centrale de l’histoire des blocs afro de Salvador. Je porte son deuil. Je ne lis pas les réseaux sociaux. J’ai ouvert Yahoo ! pour lire un courriel et j’ai vu la photo de Moa, qui souriait, ce qui m’a interpellé, heureux de le voir avant de découvrir la terrible nouvelle. […] Fondateur du Badauê, compositeur, maître de capoeira, Moa vit dans l’histoire réelle de cette ville et du pays. »

La main du salaud, cette fois-là, n’a pas tremblé…

 

Bonus : 

  • PS : #CeciN’EstPasUnPoème
#CeciN'EstPasUnPoème

ceci n'est pas un poème juste un coup de gueule que je ne peux pas contenir et que je ne peux pousser que comme ça en hachant les phrases dans l'espace ici aujourd'hui j'ai vu horrifié un artiste assassiné Moa do Catendê[1], maître de capoeira, fondateur du Badauê[2] - à

https://laregledujeu.org

 

  • Roger Waters

 



  • Hommage de Caetano Veloso

 

 

  • Caetano Veloso "Sim não"



 

18 octobre 2018

Les Guérin, quelle famille ! (Daniel : libertaire et pédé, wesh, c’est abusé ! 2e partie)

 La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être mais d’en être ou de ne pas en être.”

Marcel Proust, “À la recherche du temps perdu”, Gallimard, La Pléiade, tome II, p. 1022

 

 

barbedette gilles

Gilles Barbedette 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Daniel Guérin était un grand sentimental avant tout. Dans le remarquable « Paris gay 1925 » de Gilles Bardedette et Michel Carassou (Non Lieu, une excellente idée de cadeau de Noël tant la réédition de 2008 recèle une incroyable iconographie), notre gauchiste avoue que tout a commencé par des « amours dites platoniques » : « J’avais un camarade à Sciences Po que j’aimais tendrement. Un jour, alors que nous étions au Mont-Dore, pour suivre une cure, nous nous sommes promenés dans les bois avec un acteur de cinéma qui était assez répugnant. Dans la nuit, allongés tous les trois sous les sapins, il a porté sa bouche sur le visage adoré de mon ami et j’ai eu une épouvantable crise intérieure de jalousie et aussi de répulsion. C’était la jalousie parce que c’était mon copain, et c’était le reproche que je me faisais de ne pas avoir su ou voulu aller avec lui jusqu’à l’acte sexuel puisqu’il l’acceptait avec un autre, et en même temps j’avais une sorte de dégoût pour le contact de la chair. Ce n’était pas tellement une répulsion qui se situait au niveau de l’homosexualité. C’était une répulsion générale, hétérosexuelle comme homosexuelle, pour l’acte charnel. On retrouve cette contradiction dans l’œuvre de Gide, d’un côté la sentimentalité, et de l’autre le désir d’un acte sexuel que je n’avais pas encore accompli mais que j’étais destiné à accomplir sous sa forme la plus primitive, la plus animale. Il m’était impossible de faire se rejoindre les deux choses. »

Ami de Marc Allégret, neveu de Gide et accessoirement son petit ami, Daniel rend hommage à l’auteur de « Corydon », qui a eu un grand impact dans le monde de la littérature en évoquant l’homosexualité. Gide a il est vrai eu comme prédécesseur Marcel Proust, qui avec son personnage de Charlus avait jeté un pavé dans la mare de la bien-pensance. Homosexuel torturé par son catholicisme, Mauriac avait lui aussi salué l’audace de ses deux confrères : « Beaucoup qui se cachaient ne se cacheront pas. »

colette

 

Colette 

 

Le fait que des personnalités comme Colette, Maurice Ravel, Max Jacob, Jean Cocteau ou Radiguet ne cachent pas leurs orientations amoureuses a dû aider moult jeunes gens des deux sexes à sortir un peu de l’ombre. Ce qui n’était évidemment pas facile dans une France nataliste et victorianiste qui célébrait la virilité guerrière. L’avant-garde du « peuple d’Ep » regardait parfois vers l’Allemagne, où la revue « Die Freundschaft » (l’Amitié), en vente en kiosque, louait l’homosexualité, le naturisme, l’indifférenciation des sexes, le freudisme. Ce qui n’était justement pas le cas des avant-gardes françaises.

Par les hasards de l’Histoire, « Inversions », première revue homosexuelle publiée en France, parut le 15 novembre 1924, quinze jours avant « la Révolution surréaliste ». Or, les thuriféraires d’André Breton brillaient par leur homophobie latente. Et pourtant…

« La première femme de Breton, déclare Daniel Guérin, m’a confié qu’il était un homosexuel refoulé et sublimé, toutes les grandes amitiés de sa vie ayant été masculines. Il avait une sorte d’horreur physique pour la pratique homosexuelle. René Crevel a été, à ma connaissance, le seul homosexuel affiché du groupe surréaliste, et de ce fait, il était assez marginal. » Gilles Barbedette et Michel Carassou écrivent : « Ainsi Crevel, le premier, a-t-il eu l’intuition d’une force subversive contenue dans la “déviance” homosexuelle. Ce n’est que longtemps après sa mort que cette idée ressurgirait au grand jour. » Et notamment sous la plume de Daniel Guérin dans « Homosexualité et Révolution », en 1983.

ob_804a5f_homosexualite-revolution (1)

« La voix de Crevel reste alors isolée, poursuivent nos auteurs. Aragon demeure alors silencieux sur ce sujet. Parmi les membres du Grand Jeu, groupe rival des surréalistes, s’il en est qui pratiquent l’homosexualité à commencer par Roger Gilbert-Lecomte, ils n’en font pas matière d’écriture. » Crevel finit par se suicider, comme tant d’autres auteurs gay, en 1935.

« Si Breton affirmait que ce qui l’intéressait le plus était “du ressort de la perversité”, écrivent Barbedette et Carassou, il n’en condamnait pas moins – et la plupart des autres membres du groupe à sa suite – l’homosexualité […]. Les participants à ces discussions manifestèrent une opposition particulièrement vive à l’encontre de l’homosexualité – “elle me dégoûte à l’égal des excréments”, déclarait Pierre Unik – et quand quelques-uns, Queneau, Prévert, Man Ray et surtout Aragon [qui finirait un peu grande folle masquée, ndlr], exprimèrent une position plus tolérante, se refusant à porter un jugement moral, Breton voulut mettre fin à la séance qui tournait, selon lui, à la “réclame pédérastique”. Quelque temps plus tard, le même André Breton corrigeait dans la rue Ilia Ehrenbourg, l’écrivain soviétique, qui avait qualifié le surréalisme d’activité pédérastique, atteinte insupportable à la virilité du mouvement et de son chef de file. »

Si Benjamin Péret, fidèle bras droit du pape du surréalisme, affirmait qu’il était indécent d’être nu devant une femme sans bander, Robert Desnos se faisait plus modéré : « Nous défendions [les homosexuels] d’ordinaire contre le fameux bon sens de la masse normale au nom de la liberté individuelle et du principe que tout est licité en amour. »

Cocteau 1930

 

œuvre de Cocteau

Quant à Paul Éluard, fou d’amour pour Nush… Après guerre, comme d’autres poètes, Aragon, Cocteau ou Ponge, il faisait commerce de faux originaux de poèmes : les temps étaient rudes. Un jour, le regretté Claude Lanzmann fut envoyé porter chez lui « une enveloppe lourde de billets » : « Il me reçut dans sa cuisine, qui donnait sur la rue, et j’entendis des gémissements qui montaient de la pièce voisine dont la porte était ouverte. J’eus le temps d’apercevoir dans un miroir biseauté le pompon rouge d’un marin militaire. Éluard semblait avoir, pour m’ouvrir, revêtu à la hâte un pyjama. »

Demeura une exception dans le paysage politique français : les anarchistes individualistes regroupés autour de « l’En-Dehors », journal dirigé par Ernest-Lucien Juin, dit E. Armand (1872-1962). Lequel écrivit, dans « la Camaraderie amoureuse », dès 1930 : « Le corps personnel n’appartient ni à la loi, ni à Dieu, ni à l’Église, ni à l’État, ni au milieu social, ni à l’ambiance sociétaire ; il n’est régi par aucun code, par aucun décalogue, il appartient à son possesseur, la personne, le moi unique. […] Aucune considération tirée de la morale religieuse ou laïque, bourgeoise ou prolétarienne – morale de classe ou morale de parti, d’un contrat social imposé ou d’une tradition coutumière ou des mœurs sociétaires – ne saurait prévaloir contre le droit incontesté ou incontestable que possède l’unité humaine, le moi, l’unique, de disposer de son corps comme il lui convient, de tout son corps ou d’une partie de son corps. » Daniel Guérin, qui, au grand dam de ses camarades anarchistes, admirait Stirner avait-il lu Armand ? En tout cas, ce dernier était un grand lecteur de l’auteur de « l’Unique et sa propriété ».

Bien que fils de bourgeois, le Parisien Guérin ne goûtait guère les cercles homo mondains. Très peu pour lui de « Tonton », rue Norvins, à Montmartre – évoqué dans… « les Tontons flingueurs » –, du « Bœuf sur le toit », des clubs privés… Il opta pour la drague prolétarienne et c’est là que son interview dans « Paris gay 1925 » se révèle passionnante car elle nous dévoile une capitale où était loin de sévir une homophobie virale. Il y était « infiniment plus facile » d’approcher des jeunes garçons. Daniel fréquentait le bal de Magic-City, manière de Luna Park de la rive gauche. « Il y avait un grand bal costumé qui avait lieu le mardi gras. Les costumes étaient extrêmement savoureux : certains garçons étaient nus avec une série de grappes de raisins artificielles qui pendaient autour de la ceinture. D’un côté, il y avait des homosexuels ainsi déguisés, de l’autre il y avait le gratin des gens du spectacle qui venaient très amicalement pour voir, pour s’amuser, pas pour déprécier. Je me rappelle un moment du bal : j’étais en bas, près du vestiaire, la porte s’est ouverte et Maurice Chevalier est entré ; il a braqué un pistole à fumée sur mon visage qui est devenu tout noir. L’atmosphère, vraiment, était d’une extrême gentillesse. Il n’y avait aucun préjugé antihomosexuel. […] À cette époque, tout était centré autour de l’exceptionnelle liberté sexuelle, de l’extrême permissivité qui faisait qu’un homme aimant les garçons pouvait faire des rencontres avec un jeune ouvrier, un jeune pompier, un jeune soldat en permission ; il n’y avait pas de problème. Le nombre de fois où j’ai erré dans Pigalle les jours de fête, les week-ends, il était très aisé d’accoster un marin, un cavalier avec ses grosses bottes et ses éperons. [La rencontre] se passait de la façon la plus simple, la plus familière, la plus naturelle qui soit, du type : “Ah ! je suis content de te rencontrer ! Tu veux que nous allions faire un tour ?” Et l’autre répondait : “Oui, si tu veux ; il y a là-bas un petit hôtel, dans la rue.” La chose terminée, le gars ouvrait son portefeuille et sortait des photographies de lui, format carte postale ; et vous la dédicaçait ! Tout cela n’avait rien de pervers ; il y avait une espèce de facilité dans les rapports entre hommes appartenant à des classes sociales très différentes, que je n’ai jamais rencontré depuis. »

Bal du magic city

Bal au Magic City en 1932

Autour des tasses (pissotières), dans les bains turcs, sur les grands boulevards, les rencontres gay n’avaient rien d’exceptionnel. Et c’est là que Guérin enfile sa jaquette de marxiste : « Les prolos étaient encore des prolos et non les petits bourgeois qu’ils sont devenus. Alors qu’aujourd’hui, on prétend qu’il est quasiment impossible à un travailleur d’avoir des penchants homosexuels. Si le Parti communiste, qui veille à sa clientèle, ne se risque pas à prendre la défense des homosexuels, c’est parce que la classe ouvrière s’est incroyablement embourgeoisée depuis une trentaine d’années. » Et l’érudit Guérin de citer son cher Alfred Kinsey : « Il montrait que ceux qui avaient été réduits à l’enseignement primaire étaient ceux qui n’étaient pas paralysés par toutes sortes de considérations culturelles ou morales qui sont artificiellement inculquées, d’abord au niveau secondaire et, surtout, au niveau supérieur. […] Il ne faut pas oublier que les gens se mariaient très tard, à cette époque ; j’ai habité dans le XXe et on voyait le soir, dans les petits restaurants, des gars entre 20 et 30 ans, tous célibataires et absolument pas froissés si on manifestait à leur égard un quelconque désir homosexuel. […] Ils étaient encore dans le monde physique et ce monde n’avait pas été pollué par les valeurs morales. […] Je crois que, pendant tout le XIXe siècle [malgré l’influence de l’Église, ndlr] l’ouvrier était plus près de l’animalité naturelle qu’à partir du moment où il s’est érigé une superstructure, cet ego de petit-bourgeois. » Et Guérin, amoureux des bals de la rue de Lappe, de nous apprendre qu’il n’y avait pas de boîtes homosexuelles mais sexuelles tout court : « Les gens ne s’embrassaient pas, cependant, car les mecs tenaient à leur image virile. Il était rare que deux homosexuels dansent ensemble ; c’était plutôt une danse entre un micheton – un homme qui aime les garçons – et un mec. » En fin de soirée, Guérin allait alors sur « la Noïé », une péniche amarrée sur le canal Saint-Martin, près de la Bastille, « qui servait à faire l’amour. Il y avait des couchettes où on forniquait. De la rue de Lappe, c’était très proche et très pratique ».

Daniel Guérin fréquentait aussi la piscine de la rue de Pontoise et ses confortables cabines de bain : « Il y avait aussi un haut lieu de l’homosexualité : le 14 de la rue Trévise : c’était l’Union chrétienne des jeunes gens (UCJG) qui avait une piscine où on pouvait se baigner nu. Il fallait avoir une carte de membre, comme dans les YMCA américains, et c’était un lieu de rencontres très étonnant. » Daniel y emmena d’ailleurs son « maître es homosexualité » : Jean-Michel Renaitour, aviateur pendant la Grande Guerre, puis député de l’Yonne et maire d’Auxerre. Où il avait sous la main « des centaines de garçons », pratiquant la gymnastique ou le water-polo.

Devant cette manne charnelle, Daniel confessait ceci : « Jamais l’idée ne me serait venue de me lier avec un seul quand il y avait un déversoir quotidien de tant de beautés autour de moi ! Pourquoi aurais-je dû m’aliéner en me fixant sur un jeune en méconnaissant tous les autres ? »

Puisque nous avons évoqué un guerrier, rappelons que le maréchal Lyautey, au Maroc, était réputé pour avoir au réveil des « couilles au cul » mais qui n’étaient pas les siennes et que l’aviateur Pierre Weiss appréciait la façon de se servir de son manche de l’archange Charles Lindbergh.

À l’entre-deux-guerres, le public ne versait pas dans le pipole : « On voyait Léon Blum en tutu dans les journaux ! Il avait des attitudes, des manières d’être assez précieuses ; je me rappelle en 1930 l’avoir rencontré. Il m’a reçu dans sa chambre et il portait un pyjama violet avec des ornements d’or. […] Léon Blum était aussi hétérosexuel, mais dans son livre, il prétendait que c’était folie que de se marier sans s’être essayés l’un l’autre. Son homosexualité était connue par les caricatures des journaux, mais les gens ne les croyaient pas ; il n’y avait pas à l’époque cette espèce de curiosité malsaine. Les forces du Front populaire étaient hypnotisées par autre chose : les congés payés etc. Il y a eu une période, pendant l’Occupation, durant laquelle l’homosexualité était considérée comme un acte répréhensible, du fait de l’ordonnance promulguée par Pétain. De plus, les pratiques homosexuelles pouvaient apparaître comme ayant je ne sais quel caractère fascisant. »

Les pédés à Vichy ! La Résistance surnomma ainsi Abel Bonnard, ministre de l’Instruction de Laval, Gestapette. D’où le coup de tonnerre dans le landerneau bleu-blanc-rouge quand Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin, fit son coming out dans les années 1980 !

Bien que militant de la cause gay (sur le tard mais avec force courage), Daniel Guérin a toujours été contre toutes les chapelles : « Les homosexuels se sont enfermés aujourd’hui dans un ghetto, plus vaste que ce qui existait auparavant et, en revendiquant leur homosexualité, ils ont suscité chez de jeunes hétéros des réflexes de défense et de répulsion qui n’existaient pas durant la période que nous avons évoquée. » Et de déplorer qu’au lieu d’avoir exploité la veine subversive de l’homosexualité, la communauté LGBT, comme on ne l’appelait pas encore, ait sombré dans le consumérisme.

Inversions_revue_Paris

Ah ! oui, le gérant de la revue « Inversions », Gustave-Léon Beyria, fut condamné en mars 1926 à dix mois de prison. Il faudrait attendre vingt-six ans pour qu’une nouvelle publication gay reparût en France. Il s’agirait de « Futur » en l’occurrence.

Journaliste, notamment à « Gai Pied », spécialiste des avant-gardes littéraires et artistiques de l’entre-deux-guerre, Gilles Barbedette fut un des membres fondateurs d’Aides. Il mourut du sida le 30 mars 1992…

Posté par Bruno B à 09:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

11 octobre 2018

Les Guérin, quelle famille ! (Daniel : libre dans son être, 1re partie)

 “J’estime que cette perversion d’un instinct, comme bien d’autres perversions,

est un indice de la profonde décadence sociale et morale

d’une certaine partie de la société actuelle.

Henri Barbusse, écrivain communiste du “Feu” et biographe de Staline…

ob_904c08_ob-20afe4-daniel-guerin

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a trois années, j’ai eu le plaisir, lors des Rendez-vous de l’Histoire de Blois,  de m’entretenir avec l’éditeur de Non Lieu, dont le père avait publié en « Paris gay 1925 », de Gilles Barbedette et Michel Carassou (2008). Il me disait son étonnement à propos du fait que Daniel Guérin fût à son corps défendant clivant : les anarchistes et autres « déviants » luxemburgistes et trotskistes le voyaient comme l’un des leurs ignorant que la nébuleuse homosexuelle en faisait tout autant. Il n’y avait guère jonction entre les deux, chacun demeurant dans son champ d’action.

Pertinent, le propos mérite tout de même nuance. Si l’on en croit son gendre, l’économiste algérien Ahmed Hanni, Daniel séparait bel et bien les deux sphères. Tout au moins jusqu’en Mai 68, quand les jeunesses commencèrent à dépaver le boulevard des Tabous. La parole se fit quand plus libre et Daniel le rose devint notamment l’un des maîtres à penser de Danny le rouge.

« Daniel Guérin fut l’une des rares [personnes publiques], témoigne Ahmed, à dire ou agir de la même manière en public et en privé. Cette cohérence n’est pas soudaine. Jeune, il avait déjà rompu avec sa famille à cause de cela. Daniel Guérin s’est toujours donné une liberté aussi grande que possible quitte à en assumer certaines conséquences (matérielles dans sa jeunesse, relationnelles plus tard), n’hésitant pas à rompre avec des vieux compagnonnages. »

« Athée serein », il ne cherchait pas non plus à choquer pour choquer : « À part certaines convenances qui l’amenaient à occulter son homosexualité (il n’en parlait pratiquement jamais en ma présence, ni ne l’affichait tous azimuts), poursuit Ahmed, Daniel gardait tout de même un ton libre à toute occasion. »

Guérin naît le 19 mai 1904 dans une famille de la grande bourgeoisie, certes, mais libérale et dreyfusarde. Un de ses aïeux était le menuisier Maurice Duplay, hôte d’un certain Maximilien Robespierre… L’appartement familial est peuplé de Degas et de Rodin. Sa mère joue du piano à quatre mains avec un autre Maurice… Ravel ! Sa famille est liée à la maison Hachette.

guerin curé

Daniel Guérin à la droite du curé

mauriac colette

François Mauriac chez Colette

En 1922, il publie un recueil de poésies, « Livre de la dix-huitième année », ce qui lui vaut d’être remarqué par Colette et François Mauriac, tous les deux d’ailleurs ayant une sexualité à géométrie variable… La même année, il est foudroyé par la lecture du « Manifeste du parti communiste » de Marx et Engels, qui l’écarte de la poésie, à ses yeux devenue futile.

Après des études tumultueuses en sciences politiques, entre prêtres tordus et professeurs inscrits à l’Action Française, et avoir vu à la Chambre Léon Blum traité de « juif », il part pour un voyage initiatique en Italie. Et les voyages vont former la genèse de l’action politique de Guérin. C’est bientôt la Grèce, où il rencontre l’ambassadeur trotskiste de l’URSS, puis après le service militaire – il va y tâter du garçon avec ou sans pompon –, le Liban, où il gère durant deux ans l’Agence générale de librairie, liée à Hachette. Il y rencontre l’émir Khaled, fils d’Abd-el-Kader. Mais c’est en Indochine qu’il devient un anticolonialiste viscéral, abhorrant définitivement tout racisme.

 

Daniel rompt avec sa famille. On le retrouve ouvrier du bâtiment à Brest, où ses tendances sexuelles lui valent quelques déboires. Via son oncle Daniel Halévy, ami de Proust (et plus tard grand défenseur du Maréchal !), il prend contact avec le syndicaliste révolutionnaire Pierre Monatte, exclu du PC dès 1924. Devenu correcteur, il gardera toute sa vie sa carte à la CGT (de tendance anarchiste). D’ailleurs, il n’aura de cesse de lutter pour la réunification syndicale et en voudra toujours aux staliniens d’avoir divisé les travailleurs.

guérin

Daniel Guérin en 1925

pivert

Marceau Pivert

Lié à Léon Blum, il l’est plus encore avec Marceau Pivert, futur fondateur du très original Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). Dès 1932, il sillonne pour « Monde », « la Révolution prolétarienne » et « Regards » l’Allemagne à vélo. L’année suivante, Blum l’envoie derechef dans l’Allemagne en voie de nazification. À une époque où les Français ignorent presque tout du IIIe Reich, sa « Peste brune » est publiée dans « le Populaire », sans émouvoir plus que ça l’opinion populaire hexagonale.

En 1933 justement, il rencontre via Pierre Naville Trotski à Paris, événement qui le marquera. Daniel participe alors à la dissidence gauchiste, voire luxemburgiste, à l’intérieur de la SFIO. Aux Cahiers Spartacus, il côtoie notamment le libertaire Henri Poulaille, chantre de la littérature prolétarienne et Cachanais (comme votre serviteur).

Bientôt marié, comme nous l’avons vu, à l’Autrichienne Maria Fortwängler, Daniel fonde le Centre laïque des auberges de jeunesse (CLAJ) pour contrebalancer celles animées par Marc Sangnier, d’obédience démocrate-chrétienne.

1937-Guide-des-auberges-de-jeunesse-2

Proche de l’Algérien Messali Hadj, Guérin rejoint en même temps la Gauche révolutionnaire au sein de la SFIO. Survient le Front populaire !

« Tout est possible »,

écrit Marceau Pivert tandis que Thorez admet qu’il faut savoir « terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». Daniel, de son côté, entre en contact avec Angel Pestaña de la CNT, vaste syndicat anarchiste, pour le sensibiliser notamment au problème de la décolonisation du Maroc… Dont les troupes arabes vont être le bras séculier du putsch franquiste. Blum n’interviendra pas en Espagne. Anticolonialiste, Daniel se lie aussi d’amitié avec Habib Bourguiba. En fait, il se forge un carnet d’adresses épais comme le Bottin. Il aura le « 06 » de Gandhi (rencontré en 1931), de Claude Lévi-Strauss (alors de la tendance Révolution constructive de la SFIO), Hô Chi Minh (en 1946), Jacques Soustelle, Louis Joxe (normal, c’est son cousin), Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Malcom X, l’écrivain américain Richard Wright, Khomeiny

 

Dès l’été 1937, Pivert et Guérin dénoncent les méthodes expéditives staliniennes en Espagne et manifestent contre les procès de Moscou. Par ailleurs, Daniel est plus que dépité par la politique du Front populaire à l’égard des indépendantistes indochinois et l’indifférence du prolétariat français à leur sort. Mais il ne lâche pas la SFIO. En janvier 1938, l’ex-Gauche révolutionnaire emporte la fédération de la Seine, dont il devient membre du bureau fédéral. Très vite, la fédération est dissoute, Guérin participe alors à la fondation du PSOP, dont il est néanmoins écarté du secrétariat général pour sympathies trotskistes. Favorable au pacifisme révolutionnaire, il est à moitié lynché dans la rue par des staliniens furieux de cette position pourtant… léniniste. Et ce n’est pas en appuyant la proposition de Trotski de fusion du PSOP avec le Parti communiste internationaliste qu’il va s’attirer les bonnes grâces de Thorez !

Avec le PSOP, il tente de venir en aide aux militants du Poum, communistes antistaliniens espagnols (et surtout catalans), menacés d’être fusillés par les moscoutaires ou internés par les Français. Au côté de militants juifs, arabes et anglais, il s’alarme aussi de la situation en Palestine.

Mandaté par les trotskistes, Guérin part, en août 1939, pour Oslo afin de propager leurs conceptions défaitistes révolutionnaires tout en faisant la salle et la terrasse comme serveur. La Wehrmacht l’y capture en avril 1940. Emprisonné en Allemagne, il est libéré pour des raisons de santé. Membre de la très clandestine IVe Internationale (trotskiste), il rentre en France au printemps 1942. À l’automne, un ancien camarade de lycée, devenu directeur commercial du Comité d’organisation du livre, lui offre un emploi de sous-directeur.

Après avoir été inquiété par des résistants de la vingt-cinquième heure, Daniel devient en 1944 secrétaire général de l’Office professionnel du livre et verse dans l’épuration. « Pour la seule et unique fois de ma vie, j’exerce une fonction d’autorité », écrira-t-il dans « le Feu du sang ». Au grand dam de sa famille, il propose la nationalisation du groupe Hachette !

9782246004431-fr la Lutte des classes sous la Ire République

Cependant, il obtient en 1946 la participation des syndicats du livre à l’Office professionnel, jusqu’alors réservé aux seuls employeurs. Et s’attaque en mai de cette année-là à De Gaulle et Thorez qui ont emprisonné 50 travailleurs indochinois ayant distribué des tracts favorables à l’indépendance.

Rat de Bibliothèque nationale, Daniel se plonge à cerveau perdu dans la Révolution française. En été 1946 paraît chez Gallimard « la Lutte des classes sous la Ire République », ouvrage novateur voulant établir la synthèse entre le marxisme et l’anarchisme et plaçant les sans-culottes spontanéistes au-dessus d’un Robespierre léninifié et incarnant à lui seul le peuple. Si l’ouvrage se vend bien, il sème le trouble dans une caste universitaire engoncée dans son stalinisme et qui ne veut voir en Guérin qu’un amateur éclairé voire un peu déviant. Résultat, ce livre est curieusement absent des bibliographies contemporaines afférentes à cette Révolution que Daniel ne voyait pas comme un bloc.

En 1946 va débuter « la plus grande aventure » de sa vie : un séjour de trois ans aux États-Unis. C’est au contact des trotskistes US, qui font pourtant un remarquable travail antiraciste, qu’il perd ses illusions marxistes-léninistes. À Marceau Pivert, il écrit : [Le mouvement trotskiste] répète mécaniquement de vieilles formules sans les repenser et en reposant la tête sur l’oreilles des écrits (certes admirables) de Trotski. » Et puis il découvre qu’avant d’être un prolétaire, l’ouvrier blanc est d’abord blanc. L’économie de l’esclavage a forgé le préjugé.

Aux États-Unis, où il retrouve sa fille, Anne, il rencontre C.L.R. James, grand historien trinidadien et néanmoins trotskiste, auteur notamment des « Jacobins noirs », une odyssée de la Révolution haïtienne, et Joan London, la fille d’un certain Jack…

La rupture avec les trotskismes est loin d’être totale. Réconcilié avec son père et bientôt fort d’un certain pécule, Daniel, généreux donateur, soutiendra, bien que devenu à plus de 65 ans communiste libertaire, les « Cahiers Léon Trotsky » ainsi que la publication d’autres écrits relatifs au Vieux… Dans un milieu réputé pour sa scissiparité, Guérin réussira le coup de force de réunir toutes les familles trotskistes lors de ses funérailles !

De retour en France en 1950, il s’associe à Claude Bourdet pour fonder « l’Observateur », manifester pour la reconnaissance de la Chine populaire, écrire au côté de Clara Malraux et des titistes français (oui, ça a existé !), s’immerger trois mois dans les milieux indépendantistes maghrébins, dénoncer auprès de Mauriac la répression au Maroc, prendre contact avec Mohamed Harbi, jeune gauchiste algérien du FLN, écrire au ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, qui refuse de le recevoir.

Militant à la Nouvelle Gauche, il rencontre Frantz Fanon, psychiatre martiniquais engagé auprès des indépendantistes algériens. Une figure qui fascinera au plus haut point un certain Jean-Paul Sartre. Lequel censure l’article de Guérin « Quand le fascisme nous devançait », en 1954, dans « les Temps modernes ». Péché véniel, car Sartre signe l’appel au gouvernement américain pour que Guérin, banni du territoire, puisse y revenir et revoir sa fille. L’auteur de « l’Être et le Néant » se permet aussi d’écrire : « [Malgré] toutes ses erreurs, [la Lutte des classes sous la Ire République] demeure un des seuls apports enrichissants des marxistes contemporains aux études historiques. »

Sartre est un intellectuel, Guérin, un militant de terrain. Et c’est sur celui-ci, vingt ans durant, qu’il va enquêter sur l’enlèvement de Ben Barka côtoyant même la pègre. Il découvre bientôt Bakounine, se défonce pour l’Algérie, adapte Balzac au théâtre, publie « Front populaire, révolution manquée ? », « Décolonisation du Noir américain », « Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey », « l’Anarchisme », « Un jeune homme excentrique », « D’une dissidence sexuelle au socialisme », se rend à La Havane, fait son coming-out en Mai, condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie avec le tribunal Russel, participe à la création du Mouvement communiste libertaire tout en soutenant le président du Sénat Alain Poher – Guérin est déroutant ! –, rédige la plate-forme avec Georges Fontenis de l’Organisation communiste libertaire (qu’il va quitter pour ses « dérives sectaires »), écrit sur Rosa Luxemburg, milite au côté des Comités antimilitaristes (Clam) et du Front homosexuel d’action révolutionnaire.

Guérin ne tient pas en place, il lui faut de l’action, de l’enthousiasme. Après un passage furtif au PSU, il rejoint avec son ex-compagne l’Organisation révolutionnaire anarchiste, anime la Conférence internationale d’études bakouniniennes à Venise, rencontre l’ayatollah Khomeiny, fréquente les intégristes proches de Ben Bella, appelle à voter Mitterrand (qu’il déteste), soutient Solidarnosc, palabre avec Jean-Marie Tjibaou, du FLNKS, s’enthousiasme pour la jeunesse qui se soulève contre Chirac et Devaquet !

Malade depuis longtemps, Daniel Guérin s’éteint, le 14 avril 1988, il y a un peu plus de trente ans.

Son parcours est celui d’un des plus puissants intellectuels français engagés du XXe siècle. Lisons ou relisons ses livres car ce sont ceux d’un homme avant tout sentimental, qui a toujours privilégié ce qui rapproche plus que ce qui divise.

L’historien marxiste Ian Birchall déclarera : « Ce que je trouve le plus intéressant chez Guérin, c’est l’attention qu’il porte au dialogue. Il avait de fortes opinions sur beaucoup de questions, mais il était toujours prêt à dialoguer sans tomber dans les attaques qui sont si courantes dans certaines sections de la gauche. Il trouvait le temps d’échanger y compris avec de tout petits groupes, et même lorsqu’il critiquait sévèrement un opposant politique, il notait aussi les aspects positifs de ce dernier. »

L’universitaire David Berry ira dans le même sens : « Dès ses premières “notes de lectures” prises pendant le fameux voyage en Indochine, à la fin de 1929, il est clair que l’antidogmatisme était fondamental chez Guérin. Il critiquait les marxistes de son époque pour avoir créé un “Marx standardisé, avec une figure redoutable de prophète barbu”, et les bolcheviques pour avoir transformé le marxisme en “une espèce de religion mystique avec Lénine pour pontife”. Il y voyait une “trahison” de Marx. […] Pour lui, marxisme et anarchisme devaient être dépassés et cela ne pouvait se faire que par la pratique. »

Avant d’aborder dans un ultime post guérinien son parcours plus intime, je ne puis résister à l’idée de vous faire lire des extraits de la lettre de Daniel à son père, Marcel, qui la découvre sur son lit de mort :

« Je voudrais accomplir aujourd’hui un devoir. Tout en me refusant à croire que tu ne pourrais pas te rétablir, je voudrais te dire certaines choses pour le cas où nous ne nous reverrions pas. Je voudrais t’exprimer ma profonde reconnaissance pour tout ce que je te dois. En ces temps où la culture, la vieille, se meurt – avant qu’elle ne rebondisse, plus tard, sous de nouvelles formes –, je voudrais te remercier de m’avoir transmis ce précieux héritage culturel, qui fait la vie digne d’être vécue. Si je remonte dans mon enfance, je t’entends m’apprendre à aimer Baudelaire, et Chopin, et Renoir et Degas. Si j’ai, politiquement et socialement, choisi une autre route que la tienne, je n’ai jamais sous-estimé, ni renié, ni trahi cet héritage, ce goût des belles choses. Merci de me l’avoir transmis. Ce que tu as aimé, la culture, l’art est immortel. Dans des siècles, des hommes (différents de ceux d’aujourd’hui) aimeront encore Baudelaire, Chopin, Renoir et Degas.

» Par ailleurs, je sais ce qu’il y a en nous de commun, cette vive sensibilité, ce besoin aigu d’amour et de tendresse. […] Je t’ai fait souffrir au cours de ma vie. Mais sans l’avoir jamais voulu. J’ai été victime de mon tempérament trop violent, trop contradictoire, de mon besoin extrême d’indépendance. Et là où je t’ai le plus violemment heurté, c’est par fidélité à des convictions qui sont ma raison de vivre. »

Son père lui répond ceci :

« Tu as touché mon cœur dans ses fibres les plus profondes en me parlant comme tu as fait. C’est une consolation pour moi. Pour ce qui est des biens culturels, je suis tranquille. Et c’est une grande joie pour moi, en relisant ta lettre, de voir combien tu leur restes attaché. Encore une fois je te remercie avec une grande émotion de me l’avoir dit. Mon cher fils que, comme ta grand-mère, j’ai chéri plus que mes autres enfants, mon premier né, la plus grande joie de ma vie, je te serre sur mon pauvre cœur qui t’a tant aimé. »