Avec accusé de déception

19 juin 2017

Et il n’avait même pas le “Bullard” !

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais comme un ami, Dominique, pour ne le point nommer, m’a fait remarquer que « notre » aviateur Eugene Bullard ne le laissait pas indifférent, je me permets de revenir sur le destin peu commun de cet Africain-Américain.

En 1923, il épouse donc Marcelle Strauman, dont il a connu les riches parents grâce à ses exploits militaires. À la mort de son père, Marcelle veut que Eugene arrête de travailler. « Pas question d’être un gigolo même avec ma propre femme ! » Le couple divorce en 1935. Eugene « hérite » de ses deux filles.

Et puis c’est elle qui finit par abonner le foyer familial laissant seul Eugene avec ses deux filles.

Or, être métisses dans un Paris occupé par des nazis peu afro-compatibles génère quelques inconvénients…

Nous avons laissé dans le dernier post Eugene Bullard blessé, au Blanc, à la colonne vertébrale et à la tête, exfiltré via l’Espagne et hospitalisé dans un New York qui lui est étranger. D’autant qu’il a goûté la (relative) tolérance raciale parisienne…

Grâce à l’ancien ambassadeur Bullitt à Paris et à des compagnons d’armes blancs, ses deux filles sont exfiltrées en 1941. Victime de nouveau de la ségrégation, Eugene, qui voit systématiquement ses exploits militaires ignorés ou minorés, se fait un ardent militant de la France Libre à travers l’organisation gaulliste France Forever.

Vendeur en parfumerie, très diminué physiquement, il vivote à Big Apple.

Le 4 septembre 1949, il assiste à un concert de Paul Robeson en faveur de la défense des droits civiques. Des racistes blancs attaquent alors les spectateurs sous la caméra des actualités. On y voit Eugene frappé par deux agents de police, un militaire et un civil. Bien que le film soit largement diffusé, aucune poursuite n’est engagée contre ces sympathisants du KKK.

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Petit aperçu de l'ambiance (source : ici)

En 1954, le gouvernement français l’invite à Paris pour ranimer la flamme de la tombe du soldat inconnu. Il déclare :

« La France m’a donné la vraie signification de la liberté, de l’égalité et de la Fraternité. Je ne pourrais jamais lui rembourser tout ce que je lui dois. »

Revoir Paris et rêver d’un nouveau night-club… But times are changing.

Il se console alors en servant de traducteur et d’homme de confiance de Louis Armstrong himself.

De retour à la Grosse Pomme, il acquiert un modeste appartement à Harlem, où, ses filles désormais mariées, il vit seul et ouvre de temps en temps une vieille boîte. Laquelle contient ses quinze médailles françaises, la quinzième médaille étant celle de chevalier de la Légion d’honneur, reçue des mains du général de Gaulle en personne, qui l’a qualifié de « véritable héros français ».

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Redevenu anonyme, l’ancien boxeur, héros de l’aviation, agent secret français, joueur de jazz, gérant de night-club, survit comme garçon d’ascenseur, un vieux garçon un peu excentrique puisqu’il arbore ses médailles sur la poitrine. Pour cela remarqué par NBC, il est amené à narrer son histoire à Dave Garroway au « Today Show », sur NBC.

Perclus de pauvreté, Eugene s’éteint à New York, victime d’un cancer de l’estomac, le 12 octobre 1961.

Le jour de Christophe Colomb.

Dans son uniforme de légionnaire, il est enterré avec tous les honneurs militaires par des officiers français dans la section des vétérans du cimetière de Flushing, dans le Queens.

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En 1972, ses exploits comme pilote de combat sont publiés dans le livre « L’Incroyable Histoire de Eugene Jacques Bullard, le premier noir aviateur de combat » écrit par P.J. Carisella, James W. Ryan et Edward W. Brooke (Marlborough House, 1972).

En 2006 sort le film « Flyboys », qui reprend une partie de son histoire militaire. L’acteur britannique Abdul Salis y interprète Eugene Skinner, alias l’Hirondelle noire.

Sur le site du Grand Orient de France, on peut lire : « Le 12 avril 2012, un protocole franco-américain a été signé au ministère français de la Défense pour une célébration commune du centenaire de la Première Guerre mondiale autour du Mémorial La Fayette de Marnes-la-Coquette, ce qui pourrait être l’occasion, pour les deux pays, de rendre enfin un hommage appuyé à Eugene Bullard, dont le cinquantenaire de la mort, en octobre 2011, a été passé sous silence. »

Citons Charles Glass avant de consacrer pour la semaine prochaine un dernier post aux Africains-Américains sous l’Occupation :

« Avant une réunion de l’American Legion à New York, [en 1941] Eugene reçut une lettre anonyme : “Votre séjour prolongé à l’étranger vous a peut-être fait oublier qu’aux États-Unis, lors des réceptions, les Blancs et les gens de couleur ne se mêlent pas. Vous auriez tout intérêt à ne pas assister au dîner de lundi soir et, à l’avenir, à ne participer à aucune des activités de Paris Post n°1.”

» Lui qui n’avait jamais reculé, ni dans la guerre ni dans la paix, s’y rendit néanmoins. Ses vieux amis, qui furent nombreux à couvrir les frais du rapatriement de ses filles en Amérique, lui réservèrent un accueil chaleureux. »

Trente ans après sa mort et soixante-quatorze ans après son rejet de l’armée américaine (le 23 août 1917), il est promu au grade de sous-lieutenant de l’Air Force grâce à l’intervention de Colin Powell. 

Cette triste histoire m’évoque un vieux samba de Nelson Cavaquinho et Guilherme de Brito : « Quando eu me chamar saudade ».  Une complainte d’un autre descendant d’esclaves :

« Je sais que demain quand je mourrai, mes amis diront que j’avais le cœur bon. Certains iront jusqu’à pleurer et vouloir me rendre hommage faisant de l’or une guitare. Mais quand le temps aura passé, je sais que personne ne se souviendra de moi. C’est pour cela que je pense si quelqu’un peut m’aider, qu’il le fasse maintenant. »

 

 Vous vivez, jusqu’au prochain épisode, une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

 

19 juin 2017

 Bonus 

Pour en savoir plus et autrement – le père de Eugene aurait été un esclave martiniquais ! —, nous vous recommandons :

ribbe bullard

 • Un livre : “Eugène Bullard”, de Claude Ribbe, éditions Cherche-Midi, 2012.

Disponible ici.

• Un téléfilm : “Les Amants de l’ombre”. “Oui, les libérateurs pratiquaient un racisme institutionnalisé et ils condamnèrent à mort des soldats noirs, accusés à tort de viol. En son temps, l’écrivain Louis Guilloux, qui fut l’interprète officiel des Américains en 1944 en Bretagne, assista à certains de ces procès en cour martiale. Durablement marqué, il relata son expérience dans OK, Joe ! (Folio), un récit sobre, tranchant, qui a la puissance d’un brûlot. Loin du mélo.” — Hélène Rochette “Télérama”. Un téléfilm avec un Anthony Kavanagh tout en justesse.

 

en entier

• Un film documentaire : “Parcours de dissidents” d’Euzhan Palcy (réalisatrice de “Rue Cases-Nègres”), 2006, 88 minutes. “Le documentaire d’Euzhan Palcy met en lumière l’histoire oubliée, même dans leur propre pays, des ‘dissidents’, ces hommes et femmes de Martinique et de Guadeloupe qui quittèrent leurs îles au péril de leurs vies entre 1940 et 1943 pour rejoindre, via la Dominique et Sainte-Lucie, les FFL de De Gaulle, le “Général Micro". Entrecoupé de rares images d’archives, le film fait la part belle aux entretiens avec ces résistants qui racontent leur passé avec beaucoup de passion, d’humilité, d’humour, de distance, et parfois de rancune. Car une fois l’effervescence de 1945 passé, le retour dans les Antilles fut douloureux pour ces anciens combattants qui peinent encore aujourd’hui à être reconnus. Euzhan Palcy leur rend ainsi hommage afin que leur histoire ne soit pas oubliée.”

Le narrateur n’est autre qu’un Gérard Depardieu plus sobre que jamais…

 

extrait de "Dissidents"

Et toujours un peu de musique... avec la voix puissante et si touchante de Paul Robeson

 

 

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06 juin 2017

En ce 6 juin : une pensée pour Eugene Bullard, un Noir blessé au Blanc…

 

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’évolue dans un milieu journalistique où, pour certains, le 6 juin signe le début de la fin – en fait, je suis un peu injuste vu que l’Armée rouge avait en grande partie fait le job… 

Auf wiedersehen, dritteSS Reich… 

On se revoit à Bariloche ? ¡Hasta luego¡

Mais ne crachons pas dans la soupe corporate, car c’est grâce à ma boîte, que j’aime* (ou plutôt au comité d’entreprise, institution non encore abolie), qu’il y a quelques années nous nous rendîmes, en famille, sur les plages du Débarquement et au Mémorial de Caen.

Façade du mémorial de Caen (c) Benoit-caen

Très vite, parmi des enfants un peu indifférents à ce conflit du temps jadis, je m’aperçus que les jeunes États-Uniens audit Mémorial présents étaient soit Asiatiques, Latinos, Hawaïens, Wasp, Africains-Américains…

Or, au cœur des galeries évoquant le Débarquement, point de soldats de couleur… sauf quelques Amérindiens (55, je crois).

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Charles Norman Shay en 1944 (en haut à gauche) et 70 ans plus tard.

Dont Charles Norman Shay, né dans la tribu des Penobscot, qui a inauguré hier, à Saint-Laurent-sur-Mer, un mémorial en l’honneur des Amérindiens qui, comme lui, ont vécu cette journée en enfer. Dans « Ouest France », on peut lire ceci : « [C’est] une initiative lancée en septembre dernier et menée tambour battant par Marie-Pascale et Charles, avec l’aide de la municipalité de Saint-Laurent-sur-Mer, mais aussi des militaires et des universitaires américains. “J’ai été frappé par l’histoire de Charles, à l’image de tous les Amérindiens qui se sont engagés pour libérer l’Europe, explique Marie-Pascale. Ils ont été autorisés à s’enrôler… mais ils n’avaient pas le droit de voter !” Une discrimination qui semble “un peu s’atténuer”, observe Charles, même s’il ne souhaite pas évoquer tous les problèmes rencontrés actuellement aux États-Unis par les Amérindiens, tel l’oléoduc qui pollue des terres sacrées dans le Dakota du Nord, “pour ne pas être davantage bouleversé”. »

En ce jour d’enfer, j’ai envie d’évoquer un autre Amérindien ou plus exactement un fils d’esclave et de Cree.

(Vu la discrimination raciale, beaucoup d’enfants sont nés de l’union d’Africains Américains et de Native Peoples… citons Joe Louis, Duke Ellington, Jimmy Hendrix…)

Et puis, puisque je fais qu’est-ce que je veux sur mon blog, je vous parlerai la prochaine fois de Charles Anderson, Parisien black et vétéran des guerres indiennes.

Mais en ce jour où il faut sauver le soldat Ryan, évoquons Eugene Jacques Bullard, le premier aviateur de chasse noir…

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 Eugene Jacques Bullard

en uniforme de caporal.

Son surnom était :"L'hirondelle noire de la mort"

Né à Columbus, Géorgie en 1895, Eugene fuit sa famille après le quasi-lynchage de son père par des Blancs bienveillants. Il s’occupe de chevaux avec des Gitans, pratique la boxe, se fait marin et gagne un match en vingt rounds contre George Forrest à Paris en 1913. « Personne ne m'a jamais traité de nègre. La démocratie française me paraissait influencer les Américains blancs et noirs et nous aider autant que possible à nous conduire en frères. »

Intégré à la Légion, avec un autre boxeur, Bob Scanlon, il est blessé sur le front et décoré de la Croix de guerre. En mai 1917, il passe sa qualification de pilote et rejoint l’escadrille Lafayette, composée de volontaires américains. Lesquels déconseillent parfois aux Français de permettre à des Niggers de combattre des Boches.

Bien que ségrégué par le bon docteur Gros, Eugene, qui a peint sur la carlingue de son avion la devise All blood runs red, effectue vingt missions, presque toutes au-dessus de Verdun.

Auteur des « Américains à Paris sous l’Occupation », dont nous pillons largement les pages, Charles Glass écrit : « À l’arrivée de l’American Army Air Corps en France [à l’automne 1917], les 266 autres pilotes américains en service formèrent l’US 103-d Pursuit Squadron, les 103e Escadrille de poursuite. [Eugene] en fut le seul exclu. Et le seul Noir. »

Le bon docteur Gros obtient des Français sa radiation de leurs unités aériennes. Eugene retourne dans l’infanterie, enfin, humiliation suprême… dans une unité non combattante. Grâce au bon docteur, il est le seul aviateur à ne pas avoir reçu un certificat de pilote du gouvernement français.

Charles Glass poursuit : « [Le bon docteur Gros] n’était pas le seul à considérer que les Afro-Américains ne devaient pas combattre avec des soldats blancs. Des commandants de l’US Army empêchèrent les unités entièrement composées de Noirs du 15e régiment d’infanterie de servir sur le front avec l’armée américaine. Les Harlem Hellfighters furent placé sous le commandement du général Henri Gouraud, dans la 4e armée française. Les Français n’opéraient pas de ségrégation par unités. Les Hellfighters devinrent le 369e régiment et passèrent plus de temps sur le front, 191 jours, que toutes les autres unités américaines. Ils furent le premier régiment sur le Rhin, ce qui leur valut une Croix de guerre à titre collectif. Toutefois, à la fin du conflit, le général Pershing ne les autorisa pas à défiler avec les Alliés aux accents de la musique de leur régiment, conduite par James Reese Europe pour fêter la victoire à Paris. Et nombre de ces sammys afro-américains démobilisés, peu pressés de rentrer au pays de la loi de Lynch, restèrent dans la capitale. »

Prohibition (on peut picoler à volonté et pour pas cher à Paris, n’est-ce pas monsieur Hemingway ?) et racisme aidant, ce sont près de 30 000 Américains (de toutes les couleurs) qui résident dans notre capitale en 1939 ! 5 000 y demeureront après l’arrivée des hordes nazies…

Entre-temps, Eugene a épousé, en l’an de grâce 1923, Marcelle Eugénie Henriette Straumann, fille d’un industriel fortuné et d’une aristocrate. Et ma foi, le fils d’esclave est plutôt bien accueilli par la belle-famille. Cinq ans plus tard, il s’offre un club montmartrois, « le Grand Duc », sis au 52, de la rue Pigalle. Il s’y fait batteur de jazz et déboucheur de magnums de champ’ pour le prince de Galles et Hemingway.

https://kvvclassblog.wordpress.com/2014/03/27/le-grand-duc/

 

Avant de tirer au revolver sur un black du Nord qui l’avait traité de Dixie Nigger et d’être expulsé de France, le clarinettiste Sidney Bechet dira : « Si quelqu’un avait besoin d’aide, il en fit davantage que l’armée du Salut. Les cabarets, les clubs, les musicos – quand ils avaient un souci impossible à régler, ils appelaient Gene. »  

Eugene is the king of Montmartre.

 S’il y a 30 000 Américains à Paris, il y a aussi 17 000 Allemands, qui ne sont pas tous ni réfugiés politiques, ni communistes, ni juifs…

Eugene, qui bien qu’Untermensch, maîtrise trois idiomes (anglais, français et allemand), est recruté par le nouveau service de renseignements français. Son agent traitant est George (sans « s », sic) Leplanquais, son binôme, une Alsacienne de 27 ans, Cléopâtre « Kitty » Terrier, germanophone et -phobe.

 Et là, profitons d’un moment de délice ! Que les nazis, avec leur science de vétérinaires abrutis en quête de race pure, pouvaient être cons !

 « Chaque fois que des Allemands passaient au “Grand Duc”, écrit Charles Glass, Bullard n’était jamais loin : “Ils se figuraient qu’aucun Nègre ne serait assez intelligent pour comprendre une autre langue que la sienne, et encore moins saisir l’importance militaire de ce qu’ils se racontaient en allemand. Quand les nazis se parlaient à mes tables, ils discutaient de leurs secrets militaires sans faire attention. Je les répétai aussitôt à Kitty, qui sortait du bar ni vu ni connu et les transmettait au siège central.” »

Eugene le sait-il ? mais il travaille pour le renseignement français au même titre qu’une autre Afro-Américaine : Josephine Baker.

À l’arrivée des nazis, Bullard, espion et noir, fuit Paris… pour combattre aussitôt l’envahisseur. De Chartres au Mans, il se rend à pied.

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Une vue de la Creuse passant au Blanc dans l'Indre (c) Parisdreux 

Le 17 juin, au Blanc (cher à nos cœurs, c’est la « patrie » de feu mon beau-père), il est blessé par un éclat d’obus, tout comme son ami Bob Scanlon à Chartres.

À pied, à vélo puis de Biarritz en bateau (sur le SS Manhattan)  Eugene parvient à gagner, en juillet 1940, New York, où il trouve un job de débardeur à l’US Navy Yard de Staten Island. Il y apprend la mort du bon docteur Gros…

En septembre 1941, Eugene Bullard, 46 ans, est jugé trop vieux pour rejoindre l’armée américaine. « Il s’autoproclama agent de recrutement pour de Gaulle auprès de la communauté afro-américaine, pressant les jeunes pilotes noirs de rallier la force aérienne gaulliste, écrit Charles Grass. À l’inverse de la première unité aérienne noire de Tuskegee, les escadrilles des Français libres étaient pleinement intégrées. »

Alors convalescent, Eugene n’a toujours pas digéré l’expérience qu’il a vécue en juillet 1940, à son arrivée à New York : « Nous avons été accueillis par Jack E. Specter, le représentant à Paris du poste de la Légion américaine n°1, dont j’étais membre. Il annonça qu’il avait réservé à l’hôtel pour notre groupe de légionnaires. À moi, le seul Nègre, il me dit : “Bullard, je n’ai pas de réservation pour vous. J’ignorais que vous étiez du groupe.”

Presque trente ans en France, deux guerres contre les Allemands au nom de la liberté, Eugene est encore un Untermensch dans son propre pays.

« Pour moi, cet éclat de lumière de la torche de Miss Liberty s’assombrit vite », écrira-t-il.

 Vous vivez, jusqu’au prochain épisode, une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

 

Bonus musical :

* Petit lien vers une chanson qui aurait pu être la chanson "on" de Philippe Meyer dans feu sa superbe émission "La prochaine fois je vous le chanterai" (toujours peaudecastable ici), découverte grâce à l'émission "Si tu écoutes, j'annule tout" orchestrée par la talentueuse Charline Vanhoenacker.

 

Plus sérieusement, swinguez avec le grand Duke

 

 



31 mai 2017

Barcelone, mai 1937, le central téléphonique ne répond plus

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

 

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais athée grâce à Dieu (comme le chantait Mouloudji, interprète berbéro-gauchiste ami de Jean-Marie Le Pen), je crois désormais à la Providence libertaire.

En effet, j’ai failli rater un anniversaire aussi tragique que symbolique… Barcelone, mai 1937 !

Enfin, pas aussi symbolique pour tout le monde…

L’autre soir, j’étais donc avec un dissident lusitanien invité chez des amis érudits et néanmoins cordiaux dont les idées politiques ne sont guère mainstream.

Professeur de philo et traducteur multilingue, C.O. m’offrit d’emblée « l’Anarchisme espagnol, entre pouvoir et révolution » de Claudio Venza, par lui de l’italien traduit.

Puxa vida ! J’avais oublié le Central téléphonique !

Faisons-la courte : en mai 1937, la guerre civile fait rage en Espagne après le coup d’État militaire de Franco.

Les libertaires de la CNT-FAI (Confederación nacional del trabajo, syndicat, Federación anarquista ibérica, « parti » anarchiste d’avant-garde) ont quatre ministres au gouvernement de Front populaire. Ils tiennent par ailleurs moult barricades et refusent, à Barcelone, de rendre les armes à la Generalitat.

À la Telefónica, les militants anarchistes opposent une résistance farouche à la police aux ordres du Parti socialiste unifié de Catalogne, lié à l’Internationale stalinienne.

Les ministres cénétistes García Oliver et Federica Montseny appellent à la fin des combats.

Dans toute la Catalogne, on relève plus de 300 morts. Les staliniens crient victoire, les libertaires et marxistes radicaux des Amigos de Durruti ne parviennent pas à redonner l’élan révolutionnaire au peuple en armes, la CNT-FAI déclare que « tout est terminé sans vainqueurs ni vaincus ».

Bientôt, le Poum, petit parti communiste antistalinien, est interdit. Procès de Moscou, procès de Barcelone…  

Il y a quelques années, je discutais de la Telefónica avec Michel, un ami de Dordogne dont le grand-père avait été un dirigeant de la CNT.

Pour ce dernier, Mai 37 signait la victoire de la République contre les aventuriers. Il était en fait treintista, du nom de ces trente dirigeants connus de la CNT qui, à l’été 1931, avaient signé un manifeste exigeant que le syndicat ne fût plus sous la dépendance des décisions de « minorités plus ou moins hardies », à savoir la direction de la FAI, les faístas

À l’époque, j’étais plutôt sur la longueur d’onde « ¡Ay Carmela ! » — version détournée par les situationnistes d’« El paso del Ebro », chanson populaire espagnole, née en 1808 dans la Guerre d'indépendance espagnole contre Napoléon Ier.

Je découvrai donc un camp libertaire plutôt fracturé…

Bref, la guerre-révolution d’Espagne est aussi complexe qu’intéressante. Voilà pourquoi « l’Anarchisme espagnol, entre pouvoir est révolution » de Claudio Venza se révèle un petit bijou synthétique à la portée de tous.

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Disponible ici


Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

Bonus musicaux à reprendre à tue-tête :

 


sélection de l'auteur, paroles en cliquant sur :  Paroles_Ay_Carmela. ou à la fin du message.

 

sélection de Mam'zelle Pirate avec l'accord de l'auteur bien sûr ;-)

Paroles « ¡Ay, Carmela! »

La garde d’assaut marche

Boum badaboum badaboum bam bam

Au central téléphonique

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

Défi aux prolétaires

Boum badaboum badaboum bam bam

Provocation stalinienne

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

On ne peut laisser faire

Boum badaboum badaboum bam bam

Le sang coule dans la ville

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

POUM et FAI et CNT

Boum badaboum badaboum bam bam

Avaient seuls pris Barcelone

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

La République s’arme

Boum badaboum badaboum bam bam

Mais d’abord contre nous autres

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

À Valence et à Moscou

Boum badaboum badaboum bam bam

Le même ordre nous condamne

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

Ils ont juré d’abattre

Boum badaboum badaboum bam bam

L’autonomie ouvrière

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

Pour la lutte finale

Boum badaboum badaboum bam bam

Que le front d’Aragon vienne

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

Camarades ministres

Boum badaboum badaboum bam bam

Dernière heure pour comprendre

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

Honte à ceux qui choisissent

Boum badaboum badaboum bam bam

L’aliénation étatique

¡ Ay Carmela Ay Carmela !

 

 

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28 mai 2017

Dimanche 28 mai : Paris offensé, Paris “libéré”, mais Paris martyrisé

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Entre sidération, abattement et dégoût…

Vers cinq heures du matin, les royalistes occupent la rue Rebeval; opérant par la rue Vincent et le passage Renard, ils prennent à revers les défenses de la rue de Paris. Trois heures plus tard, ils investissent la mairie du XXe. Entre-temps, ils ont pénétré dans la Roquette et libéré cent cinquante gendarmes, curés et autres ennemis de la Commune.

Vers dix heures, le quadrilatère communeux a rétréci : Faubourg-du-Temple, Trois-Bornes, Trois-Couronnes, Belleville. Dans le XXe, des héroïques résistent toujours rues Ramponneau et de Tourtille. Les versaillais les attaquent par l’hôpital Saint-Louis.

Vers onze heures, les tirs des fédérés s’essoufflent. Jusqu’au bout Jean-Baptiste Clément, Eugène Varlin, Jules Vallès, Théophile Ferré et Gambon demeurent sur la barricade de la Fontaine-au-Roi. Puis c’est l’explosion.

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 Sans se nommer lui-même, Lissagaray, ce grand historien de la Commune qui faillit être le gendre de Karl Marx, se laisse aller à cette relation :

« La dernière barricade des journées de Mai est rue Ramponneau. Pendant un quart d’heure, un seul fédéré la défend. Trois fois, il casse la hampe du drapeau versaillais arboré sur la barricade de la rue de Paris. Pour prix de son courage, le dernier soldat de la Commune réussit à s’échapper. »

 Dimanche après-midi, tout est fini. La Commune de Paris a vécu…

 Les survivants et les « libérés » peuvent lire cette affiche :

« Habitants de Paris,

» L’armée de la France est venue vous sauver ! Paris est délivré, nos soldats ont enlevé en quatre heures les dernières positions occupées par les insurgés. Aujourd’hui la lutte est terminée, l’ordre, le travail, la sécurité vont renaître.

» Le maréchal de France commandant en chef.

» Mac-Mahon, duc de Magenta »

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 Après l’explosion…

Gambon, ex-député socialiste à l’Assemblée nationale, réussit à fuir la capitale avec un faux passeport pour rejoindre la Belgique.

Théophile Ferré est condamné à mort le 2 septembre 1871. Auparavant, les versaillais ont arrêté son père et son frère et inquiété sa mère, très malade, qui mourra folle à Sainte-Anne, en juillet. Ferré est passé par les armes le 28 novembre 1871, à Satory. Lors de son procès, il déclare : « Membre de la Commune, je suis entre les mains de ses vainqueurs. Ils veulent ma tête, qu’ils la prennent ! Jamais je ne sauverai ma vie par la lâcheté. » Lissagaray écrira: « D’un pas ferme, il marcha au troisième poteau… Ferré jeta le bandeau, repoussa le prêtre qui venait à lui et, ajustant son binocle, regarda bien en face les soldats. »

Jules Vallès, déguisé en ambulancier, parvient à quitter Paris pour l’Angleterre. Entre-temps, les versaillais ont fusillé plusieurs personnes prises pour le rédacteur  en chef du « Cri du peuple ».

Eugène Varlin est dénoncé par un prêtre en civil, massacré par la foule des bourgeoises et des bourgeois et fusillé à genoux, un œil pendant de son orbite.

Jean-Baptiste Clément se réfugie chez un ami, puis gagne la Belgique et l’Angleterre, où il apprendra qu’il est condamné à mort par contumace.

Terré à Montmartre, là où a commencé l’aventure communeuse, Eugène Pottier, ancien élu de « Paris libre », écrit un poème dont il ignore qu’un jour il sera mis en musique : « L’Internationale ». 

« Il n’est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni césar, ni tribun… »

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Mur des fédérés au Père Lachaise

 

 

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Monument du mur des fédérés, construit dans le square Samuel de Champlain le long du Père Lachaise à Paris XXe, avec les pierres originales du mur des fédérés. Sculptor: Paul Moreau-Vauthier. (c) CC / by Pol

 

 

 

 

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27 mai 2017

Samedi 27 mai : Deux légendes : le Mur des fédérés, la muse du “Temps des cerises”…

Fonds : Bibliothèque historique de la Ville de Paris.

La Commune de Paris à l'Hôtel de Ville de Paris (18 mars - 28 mai 2011) - 27 mai : derniers combats au cimetière du Père-Lachaise

Gravure d'Amédée Daudenarde pour Le Monde illustré du 24 juin 1871 

Après la nuit, le brouillard. À couper au couteau. La canonnade reprend.

En milieu de journée se tient l’ultime réunion de ce qui reste du Conseil communaliste. Certains mandataires rêvent encore d’enfoncer le centre de Paris, d’autres entendent négocier.

Constant Martin, ancien secrétaire de la Délégation des vingt arrondissements, s’y oppose :

« De toute façon, ils nous fusilleront. Ne ternissons pas l’image des fédérés. Affrontons bravement la mort pour que ceux qui nous succéderont puisent la force nécessaire à l’accomplissement de la révolution sociale. Vive la Commune ! » Son avis l’emporte.

Les troupes de Versailles avancent avec prudence dans les quartiers populaires. Le bruit s’est répandu que la nourriture et l’eau sont empoisonnées et les égouts, minés. Tout est perdu et pourtant des fédérés continent de tenir en échec les versaillais. Places du Marché et des Fêtes, cinq artilleurs seulement servent toute la journée, protégeant les Buttes-Chaumont sans que personne ne leur demande de le faire. Ils cessent le feu que faute de munitions avant de rejoindre des tirailleurs sur d’autres barricades.

Bientôt le 1er régiment d’infanterie de marine s’engouffre dans le cimetière du Père-Lachaise, tenu par seulement deux cents fédérés. Malgré leur supériorité numérique, les versaillais hésitent, échaudés aussi bien par la résistance héroïque des communeux que par la pluie battante. Les fédérés se défendent de tombe en tombe. Jusqu’au fond des caveaux, on s’égorge à l’arme blanche. Les Ruraux achèvent les blessés, mutilent les cadavres et fusillent près du mur méridional les cent quarante-sept derniers fédérés encore capables de tenir debout.

Les versaillais bombardent jusqu’à Bagnolet où ils blessent des Prussiens.

Les mandataires n’ont pas abandonné leurs électeurs. Jean-Baptiste Clément est sur la barricade de la rue des Trois-Bornes, Jules Vallès, sur celle qui fait face à la salle Favié ; Eugène Varlin sur celle de la rue du Faubourg-du-Temple et de la Fontaine-au-Roi.

Les derniers communeux tiennent dans le quadrilatère: Faubourg-du-Temple, Folie-Méricourt, la Roquette et les boulevards extérieurs.

Une ambulancière, Louise, distribue de l’eau et des soins aux blessés et aux combattants encore valides. On la dit proche de Jean-Baptiste Clément.

Demain, elle disparaîtra dans l’explosion de la barricade de la rue Fontaine-au-Roi.

Clément, qui ne connaîtra jamais le nom de famille de Louise, lui dédiera son « Temps des cerises ».

 

 Bonus musical : Charles Trenet : le temps des rourises

 

 

26 mai 2017

Il pleut, y compris des obus et du plomb… “Je ne me suis jamais occupé de politique ! – C’est pour cela que je te tue!”

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Exécution des 47 otages rue Haxo, le 26 mai 1871

(à noter qu'il s'agit d'un montage photographique)

La pluie arrive, avec les averses, les versaillais reprennent l’offensive.

La Bastille cède vers deux heures de l’après-midi. Les « pantalons rouges » nettoient Aligre. Rue Crozatier, un vieillard est fusillé sur un tas d’immondices. Il aurait déclaré :

« Je me suis battu bravement, j’ai le droit de ne pas mourir dans la m… »

Vaste entrepôt de pétrole, les docks de la Villette sont en flammes. Encore les obus versaillais.

Jules Vallès a appris l’exécution de Mgr Darboy et des autres otages. Avant hier, il n’a pas empêché qu’on abatte deux suspects. L’un parlait comme un de ces rentiers de la rue Vieille-du-Temple. « Je ne me suis jamais occupé de politique ! C’est pour cela que je te tue !”     - répondit un fédéré dont la main gauche avait été emportée par la mitraille. Il le braquait avec son revolver de sa main valide mais qui ne tremblait pas. Le gaillard au moignon ganté lui a décoché cette tirade :

« Les gens qui ne s’occupent pas de politique ! Mais ce sont les plus lâches et les plus coquins ! Ils attendent, ceux-là, pour savoir sur qui ils baveront ou qui ils lécheront, après la boucherie ! »

Rue Haxo, c’est une nouvelle fournée : une dizaine d’ecclésiastiques, trente-cinq gendarmes et quatre mouchards.

Quelques élus s’interposent, dont Louis Piat, Serrailler, Varlin et Vallès. En prenant des otages, la Commune, qui n’est pas responsable de ces exécutions, les avait rendues possibles.

Depuis dimanche, les fédérés ont fait aussi des prisonniers. Quand, sous bonne escorte, ils traversent Belleville ou Ménilmontant, ils ne soulèvent point l’indignation. Or, ces gendarmes, mouchards et autres culs-bénits personnifient l’Empire et ses vilenies quand ce n’est pas la chouannerie légitimiste. Le peuple a désormais envie de se revancher.

En tout, l’Histoire pourra reprocher à certains élus de la Commune l’exécution de douze otages (sur deux mille !). Quant aux autres victimes, quelque cinquante personnes, elles ont payé l’angoisse mortelle qui a saisi le peuple de Paris, révulsé par la barbarie de troupes de Mac-Mahon.

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 Otto von Bismark

Depuis lundi, Bismarck est sorti de sa neutralité malveillante. Les Prussiens arrêtent les Parisiens qui parviennent à quitter la capitale en flammes et désarment les fédérés qui veulent y entrer.

Fils d’un ouvrier tonnelier, Jean-Baptiste Millière est un autodidacte. À force de sacrifices, il parvient à faire des études de droit et devint avocat. Il se fait journaliste et, étudiant Cabet, se découvre socialiste, ce qui lui vaut des déboires professionnels et judiciaires : il est incarcéré deux mois en qualité de rédacteur et de directeur-gérant de « la Marseillaise » de Rochefort. Très populaire, Millière est élu à l’Assemblée nationale. Entre-temps, il a écrit un article mettant en cause le ministre Jules Favre : celui-ci a fait un faux pour capter un bel héritage…

Après le 18 Mars, Millière fait tout pour concilier Paris et Versailles. La guerre civile déclenchée, il anime l’Alliance républicaine des départements et signant des articles dans le journal « la Commune », mais sans occuper aucun poste officiel.

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Mort de Millère

Aujourd’hui, Millière est reconnu par un mouchard près du Luxembourg, où les cadavres s’amoncellent. Le capitaine Garcin, qui déjeune au restaurant de Tournon avec le général Cissey, assure l’avoir sauvé du lynchage. Millière argue de sa qualité de député. Qu’on le fusille, est la réponse de Cissey. « J’ai lu des articles de vous qui m’ont révolté, dit le petit capitaine; vous êtes une vipère sur laquelle on met le pied. » Quand Garcin lui signifie qu’il sera fusillé à genoux sur les marches du Panthéon, Millière proteste : « Je ne me mettrai à genoux que si vous m’y faites mettre par deux hommes. » Avant de s’abattre, il crie :

« Vive l’humanité !  » Un soldat vient lui tirer une balle de chassepot dans la tempe.

Bientôt tout Paris murmurera que Garcin a été l’exécuteur du bon Jules Favre. Succession, exécuteur testamentaire, exécuteur court…

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Jeudi 25 mai : parmi les morts : Delescluze et Moreau…

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source : ici

 

Ce matin, Mac-Mahon s’est fixé comme trois objectifs : la Bastille, la place du Château-d’Eau et la Butte-aux-Cailles, celle-ci étant l’ultime position fédérée sur la rive gauche.

Peu après midi, le général Cissey met en branle trois colonnes. La canonnade devient infernale. Les « pantalons rouges » commencent à s’infiltrer entre les fortifications et le chemin de fer de ceinture. D’autres montent du Panthéon.

Rue Baudricourt, des dizaines de fédérés sont massacrés. Place Jeanne-d’Arc, les versaillais se servent de prisonniers comme de boucliers humains.

Survient la tragédie des dominicains d’Arcueil…

Détenus à la prison disciplinaire de l’avenue d’Italie, ils sont libérés ainsi que tous les autres prisonniers quand les premiers obus versaillais s’y abattent. Or, certains fédérés mais aussi des femmes, tous rendus furieux par les massacres perpétrés au Panthéon, s’en prennent aux calotins qu’ils voient s’enfuir à toutes jambes. D’aucuns pensent qu’ils font des signaux aux versaillais. Ils les tirent comme des lapins. Chasse sanglante : quatorze morts, cinq dominicains et neuf employés du couvent.

 

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Barricade Voltaire Lenoir

Les royalistes emportent le Marais et se dirigent vers la place du Château-d’Eau. Martir nous y entraîna tous. Sur les barricades, il se murmure qu’Édouard Moreau, du Comité central de la Garde nationale, a été fait prisonnier. Lui qui est l’âme du Comité central, l’œil du Comité de salut public, sera passé par les armes dans la caserne Lobau, abattoir du centre de Paris.

Le délégué au Travail de la Commune, Léo Fränkel, juif Hongrois de naissance, internationaliste de préférence, est blessé rue du Faubourg-Saint-Antoine. À ses côtés se tient Élisabeth Dmitrieff, blessée également.

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Meurtri par la débâcle, le vieux Charles Delescluze écrit une ultime lettre : « Ma bonne sœur, je ne veux ni ne peux servir de victime et de jouet à la réaction victorieuse. Pardonne-moi de partir avant toi qui m’as sacrifié la vie. Mais je ne me sens plus le courage de subir une nouvelle défaite après tant d’autres. Je t’embrasse mille fois comme je t’aime. Ton souvenir sera le dernier qui visitera ma pensée avant d’aller au repos. Je te bénis, ma bien-aimée sœur, toi qui as été ma seule famille depuis la mort de notre pauvre mère. Adieu. Adieu. Je t’embrasse encore. Ton frère qui t’aimera jusqu’à son dernier moment. »

Quelques minutes plus tard, ceint de son écharpe tricolore, pantalon et redingote noirs impeccables, chapeau élégamment posé, Delescluze s’avance vers la barricade du Château-d’Eau. Il gravit les pavés avant d’être englouti par le feu versaillais.

En ce jeudi soir ne nous restait plus que la moitié des XIe et XIIe, le XXe et la plus grande partie du XIXe.

Même mort, Charles Delescluze fait encore peur aux versaillais, qui délibérément jettent son cadavre à la fosse commune de crainte que les Parisiens ne lui rendent un hommage posthume…

 

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24 mai 2017

Mercredi 24 mai : “Visez au cou, je viens de refaire mon nœud de cravate”

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Incendie de l'Hôtel de Ville, la Maison du peuple

 

Vers dix heures et demie s’élève un énorme nuage de fumée.

Gouverneur de l’Hôtel de Ville, le menuisier Jean-Louis Pindy a donné l’ordre d’incendier la Maison du peuple afin qu’elle ne soit point dévoyée par ceux qui l’égorgent.

 © Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Incendie de la Préfecture de police

 Le blanquiste Théophile Ferré fait mettre le feu au palais de Justice et à la Préfecture. Delescluze et les services de la Guerre se replient sur la mairie du XIe, bientôt rejoints par le Comité de salut public.

Partout dans Paris, les troupes de la Commune cèdent. Les versaillais montent même à l’abordage des canonnières. Sur le quartier du Louvre, la Banque de France, la Bourse, le drapeau tricolore flotte désormais.

Vers midi, le musicien Francisco Salvador Daniel fait évacuer sa barricade.

« N’oubliez pas, pour moi, ce sera l’andante du second quintette [de Beethoven] ! »

String Quintet in E-flat major Andante 2nd Movement - Beethoven - Op. 4

Dans les heures qui suivent, se croyant à l’abri chez des amis, Francisco Salvador Daniel est dénoncé par des voisins. Un officier versaillais escorté d’une dizaine de lignards investissent la maison, défoncent la porte de la pièce où il se repose. Son calme les estomaque. Paisiblement allongé sur un divan, il fume une cigarette. Au moment d’être fusillé, il réajuste sa cravate et demande à ses bourreaux de le viser au cou.

Son corps est jeté à la fosse commune.

Les versaillais envahissent le séminaire de Saint-Sulpice, transformé en hôpital. Y sont soignés trois cents blessés de la Commune. Les royalistes exigent que leur soient remis les fédérés. Dirigeant l’hôpital, le Dr Faneau s’y oppose fermement. Prenant prétexte qu’un coup de feu a été tiré d’une fenêtre du séminaire, les versaillais commencent de massacrer les blessés dans leur lit. Quatre-vingts fédérés sont exécutés. On retrouve le Dr Faneau mort, avec dix balles dans le corps! On découvrira bientôt qu’il était un partisan de Versailles. Il ne sera d’ailleurs pas le seul ami de l’« Ordre » à périr sous les balles de la Réaction…

Vallès

Jules Vallès

Tandis que Jules Vallès se démène pour convaincre des fédérés de ne pas incendier le Panthéon, déjà touché par cinq obus versaillais, Wroblewski oppose une résistance farouche aux versaillais sur la Butte-aux-Cailles.

De l’autre côté de Paris, au Père-Lachaise, le peuple rend hommage à un autre Polonais, Jaroslaw Dombrowski.

L’après-midi s’achève quand, à la Roquette, Genton apporte un ordre signé de Ferré :

«Puisque les versaillais fusillent les nôtres, six otages vont être exécutés. »

 

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Le vieux blanquiste connaît son sujet, lui qui a failli être fusillé à la Préfecture en Juin 48. «Qui veut former le peloton ? » Les volontaires se bousculent, tant leur soif de vengeance est grande. Sur la liste : l’archevêque Darboy, le président Bonjean, le banquier Jecker (remplacé au dernier moment par le curé Deguerry), les jésuites Allard, Clerc, Ducoudray. Commandant le peloton, Sicard s’écrie : « Ce n’est pas nous qu’il faut accuser de votre mort, mais Versailles qui fusille les nôtres. » Cinq otages s’abattent. L’archevêque est encore debout, bien que touché à la tête. Une seconde décharge est tirée…

Jusqu’au bout, la Commune a essayé d’échanger tous ses otages contre la libération d’un seul homme, mais quel homme ! Auguste Blanqui.

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Auguste Blanqui

Le Luxembourg est transformé en abattoir à ciel ouvert. La place Maubert, la rue Mouffetard, si proches, sont tombées. À l’École polytechnique, les versaillais passent par les armes le bon Treillard, inspecteur de l’Assistance publique, aimé de tous et farouche artisan de la laïcisation des hôpitaux.

À quelques centaines de mètres de là et quelques heures plus tôt, Raoul Rigault, procureur de la Commune, regagne son logement, au 29, rue Gay-Lussac. Des lignards le voient entrer dans l’immeuble, dont ils menacent le propriétaire. Rigault ne laisse pas fusiller son logeur à sa place et se rend. Sous bonne escorte, croisant un colonel, il décline insolemment son identité suivie d’un intrépide :

« Vive la Commune ! ».

Un sergent lui tire une balle dans la tête et deux dans la poitrine. Puis les lignards lui volent sa montre, son portefeuille, ses chaussures et même ses chaussettes… Son corps demeure dans la rue jusqu’au lendemain soir.

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Monsieur Rigault fait enterrer son fils, le 6 juin, au cimetière de Montmartre…

Bonus musical : reprenons en choeur !

 

 

 

 

 

23 mai 2017

Mardi 23 mai : “Il y avait du marquis de Sade chez les sauveurs de la société et de la famille”

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Tandis Mathilde Verlaine, 17 ans, enceinte de 4 mois, cherche dans Paris son mari, qui travaille au service de presse de l’Hôtel de Ville, les « versaillais » prennent à revers les portes qui vont de Neuilly à Saint-Ouen, fondent sur les Batignolles et traversent la zone neutre tenue par les Prussiens. Vers neuf heures, les canons de Montmartre se taisent. Tout le XVIIIe arrondissement est tombé aux mains des « pantalons rouges ».

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Quatre enfants, trois femmes et quarante-deux hommes sont fusillés à genoux et nu-tête au n° 6 de la rue des Rosiers, devant le mur où les deux généraux ont été exécutés par leurs propres hommes le 18 mars. Une des trois femmes, un enfant blotti contre son sein, refuse de s’agenouiller et hurle à ses camarades :

« Montrez à ces misérables que vous savez mourir debout ! »

Dans l’arrondissement voisin, les royalistes font du parc Monceau l’abattoir du XVIIe. Louise Michel abandonne la barricade de la place Blanche pour se replier sur celle de Pigalle, qui succombe vers deux heures.

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Louise Michel

Pourtant, la résistance communeuse n’est pas anecdotique. Les versaillais perdront cinq généraux, soixante-dix-huit officiers, près de huit cents hommes de troupe. Sans compter les blessés: dix généraux, quatre cent vingt officiers et six mille lignards.

 

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Walery Wroblewski

Le Polonais Wroblewski s’installe à la Butte-aux-Cailles, entre les forts du Sud et le Panthéon.

Le Comité de salut public pare au plus pressé : trouver auprès de la Banque de France 500 000 francs pour nourrir les soldats. Réquisition générale pour les chefs de barricade. Toute maison d’où l’on tire sur un fédéré sera immédiatement incendiée.

 

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Exposition La Commune de Paris à l'Hôtel de Ville de Paris (18 mars - 28 mai 2011) -

Panorama des incendies dans Paris du 23 au 25 mai -

Lithographie d'Emile Deroy - Musée Carnavalet.

 

Les premiers brassadiers fleurissent dans les quartiers bourgeois reconquis. Les voilà qui accueillent les « libérateurs » avant d’aller rédiger leurs lettres de dénonciation.

Le  Comité central de la Garde nationale y va de son adresse :

« Nous sommes pères de famille… Vous serez un jour pères de famille. Si vous tirez sur le peuple aujourd’hui, vos fils vous maudiront, comme nous maudissons les soldats qui ont déchiré les entrailles du peuple en Juin 1848 et en Décembre 1851. Il y a deux mois, vos frères ont fraternisé avec le peuple : imitez-les. »

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Arthur Arnould (1833-1895)

Dans l’avant-dernier chapitre de son « Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris », Arthur Arnould écrit :

« Un exemple entre mille, raconté par un témoin oculaire, le chirurgien d’un hospice. Au moment où les versaillais entrèrent dans l’hôpital, il achevait le pansement d’une cantinière de dix-huit ans, à qui on venait de couper le bras. L’officier versaillais laissa terminer le pansement, puis il fit descendre la jeune fille dans la cour, où on la fusilla sous ses yeux ! Il y avait du marquis de Sade chez les sauveurs de la société et de la famille. »

Tombé à la barricade de la rue Myrrha, le général Dombrowski meurt à Lariboisière.

Les Tuileries sont en flammes. La Cour des comptes, le Conseil d’État, la Légion d’honneur, tout brûle !

Le vent d’est se lève, qui pousse les flammes vers les royalistes et les beaux quartiers. Les rues du Bac, de Lille, de la Croix-Rouge dessinent alors un rideau de feu. L’incendie illumine la Maison commune, où repose le corps de Dombrowski.

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 Laissons la parole à Alain Buisine, auteur de « Paul Verlaine, histoire d’un corps » (Tallandier, 1995) :

« Terrifié par la canonnade et terré dans un cabinet de toilette sans fenêtre, il n’a qu’une idée en tête : attirer la petite bonne dans cet obscur réduit “pour la rassurer, disait-il, pour se rassurer aussi sans doute. À deux, on est plus brave”. D’un côté, on peut être déjà consterné même par l’attitude de Paul Verlaine ne pensant qu’à lutiner sa jeune servante alors que l’Histoire se joue à sa porte. De l’autre, il y a aussi une forme de paradoxale grandeur dans cet absolu refus de l’Histoire majusculée, dans cette façon d’affirmer qu’aucun événement politique et guerrier ne vaudra jamais un accouplement, fût-il trivialement ancillaire. Car telle sera toujours la position de Verlaine : l’irrécupérable anarchisme des conduites privées dérangera toujours plus que les engagements politiques. »

Petit bonus musical pour se détendre avec la grande Barbara :

 

 

 

22 mai 2017

Lundi 22 mai : "l'expiation sera totale"

Auteur de l’“Histoire de la Commune de 1871” (un classique), Prosper Olivier Lissagaray, qui a failli être l’un des gendres de Karl Marx, écrit à propos de ce lundi :

   « La nuit amortit la fusillade. De rouges clartés s’élèvent rue de Rivoli. Le ministère des Finances brûle. Il a reçu toute la journée une partie des obus versaillais destinés à la terrasse des Tuileries, et les papiers emmagasinés dans ses combles se sont enflammés. Les pompiers de la Commune ont éteint une première fois cet incendie qui contrarie la défense de la redoute Saint-Florentin; il s’est bientôt rallumé plus envahisseur, inextinguible

Pour circuler, le Parisien doit montrer patte blanche à chaque barricade. Dans le dernier numéro du “Père Duchêne”, il peut lire: “Une prime pour ceux qui rapporteront dans leur gibecière une tête de roussin.”

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Sans commandement depuis des heures, le général polonais Dombrowski s’est rendu aux avant-postes de Saint-Ouen. D’aucuns (des espions ?) l’accusent de vouloir aller se réfugier derrière les lignes prussiennes. Vers dix heures, on le conduit à l’Hôtel de Ville, où le Comité de salut public lui renouvelle sa confiance.

Perchés sur le mont Valérien, des bourgeois, voire des députés, observent en curieux les combats de rue et les bombardements.

Depuis le matin, Malon et Jaclard réclament des renforts : ils craignent que les « pantalons rouges » n’envahissent la butte Montmartre.

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Eugène Varlin, de l’Internationale, demande à Francisco Salvador Daniel, célèbre musicien et introducteur de la musique arabo-andalouse en France, de tenir la barricade de la rue de Rennes.

À la nuit tombée, Paris devient soudain silencieux. Bientôt l’assaut final ? Certains à la Commune se réjouissent de la situation : en s’enfonçant dans notre ville, les versaillais seront pris au piège.

Déni de réalité… les barricades sont bien trop nombreuses pour être défendables. Il en aurait fallu tout au plus deux cents et encore dans des lieux hautement stratégiques.

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Adolphe Thiers

dit Foutriquet à cause de sa petite taille

Adolphe Thiers a prévenu Paris : « L’expiation sera complète. Elle aura lieu au nom des lois, par les lois, avec les lois. » « Foutriquet » oublie de préciser qu’il inventera ces lois : les pelotons d’exécution feront plus de victimes que les combats de rue !

Petit bonus musical 

Hommage au musicien cité ! Bonne (re)dédouverte :