Avec accusé de déception

21 février 2018

Les “Silence” de Scorsese ou Nagasaki ne profite jamais

 « Tout ce qui n’est pas donné 

ou partagé est perdu. »

Proverbe tsigane. 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il existe dans l’Histoire ces hasards objectifs chers à André Breton.

Il y a donc un an sortait en salle « Silence » de Scorsese. Sensiblement à la même date, dom Justo Takayama Ukon (1552-1615), le samouraï chrétien, était béatifié dans le stade d’Osaka.

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Mieux encore, le futur saint mourut au mois de février à Manille, dans les Philippines espagnoles…

Celles-là même que, vers les années 1570, les marchands japonais convoitaient avant que les conquistadores ne s’en emparassent – le commerce extérieur nippon n’étant pas assez développé pour permettre une telle entreprise impérialiste.

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Il faut dire que la région mondialisée connaissait quelques exacerbations économiques. L’anthropologue libertaire David Graeber (persécuté par le très gentil Barak Obama pour sa participation à Occupy Wall Street) nous rappelle ceci : « En 1540, un excédent d’argent provoqua un effondrement des prix dans toute l’Europe. Les mines américaines, à ce stade, auraient simplement cessé de fonctionner, et l’ensemble du projet de colonisation de l’Amérique se serait effondré, s’il n’y avait pas eu la demande de la Chine. Les galions du Trésor qui gagnaient l’Europe ont vite cessé de décharger leur cargaison : ils repartaient contourner l’Afrique et traverser l’océan Indien pour gagner Canton. Après 1571, avec la fondation de la ville espagnole de Manille, ils se sont mis à traverser directement le Pacifique. À la fin du XVIe siècle, la Chine importait près de 50 tonnes d’argent par an, soit environ 90% de son argent et au début du XVIIe siècle 116 tonnes, soit plus de 97%. Pour les payer, elle devait exporter de la soie, de la porcelaine et d’autres marchandises en quantité considérable. Beaucoup de ces produits chinois sont allés définitivement dans les villes nouvelles d’Amérique latine. »

Si l’Asie mondialisée accepta volontiers l’arquebuse, le maïs ou la pomme de terre, elle n’avait que faire des produits vendus par les Européens. Seuls les minerais précieux du Nouveau Monde l’intéressaient.

On ne le sait pas assez, mais le PIB par habitant en Chine était alors un des plus élevés au monde. Loin devant l’Angleterre ou le Japon ! 

Au galion de Manille, qui reliait le port mexicain d’Acapulco à la capitale des Philippines, correspondait la caraque de Macao, qui permettait au Japon, selon l’expression de Fernand Braudel, de « respirer le monde ». Dans les premières décennies du XVIIe siècle, l’Empire du Soleil-Levant fut la chasse gardée des Portugais. Braudel écrit : « Tous les ans la caraque de Macao – a nau do trato – conduisait à Nagasaki jusqu’à 200 marchands qui allaient vivre de sept à huit mois au Japon, dépensant sans compter […], “ce dont le populaire japonais profitait grandement et c’est une des raisons pour lesquelles il était toujours très amical à leur endroit” : il ramassait les miettes d’un festin. »

Concédé en 1580 aux jésuites venus de Goa et de Macao, Nagasaki recevrait aussi des missionnaires d’autres ordres, puis des Hollandais calvinistes et des marchands anglicans…

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Survinrent alors les premiers troubles interconfessionnels provoqués par les naban, tous ces barbares venus du Sud.

L’édit de 1587 ordonna l’expulsion des missionnaires étrangers et la fermeture des églises. Mais comme il ne s’appliquait pas aux marchands, les jésuites reprirent vite du poil de la bête.

Pis, ceux-ci firent détruire des temples bouddhistes et shinto. Le shôgunat en reconstruction fit crucifier alors 26 franciscains nippons (pas gaijin) à Nagasaki, en février 1597.

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Le christianisme fut interdit en 1614, les missionnaires, expulsés. Dix ans plus tard, les Espagnols furent proscrits. Il faudrait attendre 1639 pour que les Portugais le fussent à leur tour.

L’année précédente, le shôgun décréta le sakoku, l’enchaînement du pays, autrement dit sa fermeture tant religieuse que commerciale.

Décrite avec force détails par Martin Scorsese, une répression des plus féroces s’abattit sur les kirishitan, faisant peut-être 20000 victimes (sur 200000 chrétiens estimés).

Révoltés, les paysans catholiques de Shimabara furent rayés de la carte en 1638.

Le bouddhisme devint religion d’État, qui accompagna avec zèle les massacres. Dès les années 1650, tout Japonais devait pouvoir fournir une attestation d’un temple certifiant qu’il n’était pas chrétien.

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Les Japonais suspectés d'être chrétiens devaient piétiner des médailles représentant le Christ ou la Vierge

lors d'une cérémonie nommée Fumi-e pour prouver qu'ils étaient de bons petits bouddhistes.

En cas d'hésitation ou de refus, la torture ou même la mort leur étaient promises.

 

Comme en Ibérie, où les juifs se firent cristãos-novos, dès 1680, les kirishitan pratiquèrent en cachette et en versant parfois leur obole à des moines bouddhistes corrompus et menaçant de les dénoncer. Ils étaient devenus des « chrétiens cachés », kakure-kirishitan

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Statue de Maria-Kannon : vierge Marie ressemblant au Kannon bouddhiste

de manière à cacher sa signification chrétienne.

 « Silence » de Scorses et d’Endô Shûsaku, c’est le silence de Dieu devant le martyre des croyants, mais aussi l’opposition entre une foi universaliste bien qu’exclusive et l’enracinement ethnique de religions syncrétiques, parfois sans idéal de libération.

Ce sont également le silence sur l’ambiguïté des jésuites face à une entreprise où le commerce se confond avec un prosélytisme agressif et excluant qui voit dans les bouddhistes et autres franciscains des rivaux qu’il convient d’éliminer.

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Refusant d’abjurer sa foi, le samouraï Takayama Ukon, après avoir perdu tous ses biens matériels, se réfugia à Manille avec 300 autres kirishitan. Dom Justo mourut moins de deux mois après son arrivée aux Philippines. Il est des historiens pour avancer que les Espagnols lui auraient proposé de fomenter un coup d’État contre le shôgunat. Et pour cause car voici le pot aux roses !

La répression anticatholique fut une conséquence de l’échec des encomiendas espagnoles aux Philippines. Les braves conquistadores y voulaient reproduire le mode d’exploitation quasi esclavagiste du Nouveau Monde. Or, les « Philippins » étaient pour le moins rebelles, qui s’enfonçaient dans les jungles profondes. Alors, avec la complicité de certains jésuites, les Espagnols entendirent monter une manière de traite négrière entre le Japon et les Philippines, histoire de fournir en main-d’œuvre servile les grandes propriétés.

Ils voulaient faire de Nagasaki une manière de Gorée ou d’Ouidah.

Or si le shôgun avait bien des défauts, il n’avait pas celui de tolérer la réduction en esclavage de ses sujets par une puissance étrangère.

Le shôgunat Tokugawa ferma le pays jusqu’au milieu des années 1860.

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Le prêtre français Bernard Petitjean, des Missions étrangères de Paris, redécouvrit les chrétiens cachés en 1865. Transmis oralement, leurs textes liturgiques en langue vernaculaire teintée de portugais étaient demeurés fidèles à la Bible.

Bien des « chrétiens anciens », qui se désignèrent furu-kirishitan, refusèrent d’intégrer l’Église romaine. De nos jours, ils ne seraient plus que 1500 sur l’archipel.

Dès 1865, les catholiques officiels entreprirent la construction d’une église à Nagasaki.

source : http://ojisanjake.blogspot.fr/2010/04/oura-catholic-church.html

 

 

Oura, l'église dite la plus ancienne du Japon

Aujourd’hui, sur 127 millions d’habitants, le Japon compte un peu plus de 453 000 catholiques, la plupart vivant dans la région de Nagasaki.

En 1641, Amsterdam ravit Malacca à Lisbonne, signant la fin de l’Empire portugais d’Asie. (Malgré seulement une trentaine d’années d’occupation lusitanienne, il est encore des habitants de Malacca qui parlent un créole portugais.)

Mais les Luso-Brésiliens reprirent en 1654 Recife, la perle des Amériques sucrières, parachevant le début de la fin de la domination batave dans le Nouveau Monde. 

En 1759, l’Ordre des jésuites fut expulsé de tous les territoires portugais…

Refermé sur lui-même, le Japon, qui interdit l’exportation de son minerai d’argent en 1668, n’en continua pas moins à respirer le monde. Malgré un shôgunat qui mit à pied les seigneurs petites industries et commerces régionaux innerveraient l’économie japonaise, lui permettant de combler facilement son retard au début de l’ère Meiji, en 1868

En attendant, comme jadis avec la caraque de Macao ou le galion de Manille, « le petit village des grands aventuriers pour qui le commerce effaçait les frontières » continua son œuvre. Vaisseaux hollandais ou chinois débarquaient en fraude leurs marchandises si essentielles à l’archipel.

Sur la route de Corée, un de ces points de contrebande était un îlot désert, on l’appelait l’îlot du… Silence !

 

Bonus :

• « Le Christianisme à l’épreuve du Japon médiéval », Nathalie Kouamé, Karthala, 2016.

Le christianisme à l'épreuve du Japon médiéval ou les vicissitudes de la première mondialisation (1549-1569) - Karthala

Cet essai propose une lecture inédite des vingt premières années du « siècle chrétien » de l’histoire du Japon. L’ouvrage propose une analyse approfondie de l’installation dans l’archipel des missionnaires chrétiens et des réactions des Japonais à l’égard de la nouvelle religion étrangère.

http://www.karthala.com

 

• « Dette, cinq mille ans d’histoire », David Graeber, LLL, 2013.

Dette 5000 ans d'histoire

La maison d'édition LLL, Les liens qui libèrent, créée en association avec Actes Sud, se propose d'interroger la question de la crise des liens dans nos sociétés occidentales.

http://www.editionslesliensquiliberent.fr
Dette, 5000 ans d'histoire - France Culture

Dette, 5000 ans d'histoire : **"** Voici un livre capital, best\-seller aux États\-Unis \- près de 100 000 exemplaires vendus \- écrit par l'un des intellectuels les plus influents selon le _New York Times_ et initiateur d'Occupy Wall Street à New York. Un livre qui, remettant en perspecti[...]

https://www.franceculture.fr

 

• « Shôgun », de Jerry London, avec Richard Chamberlain, diffusé en 1983 en France.

 

 

14 février 2018

Les “Silence” de Scorsese ou Martin au Japon

« Tout ce qui n’est pas donné
ou partagé est perdu. »

Proverbe tsigane.

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a un an, déjà ! sortait le film « Silence » de Martin Scorsese, fidèlement adapté du roman éponyme d’Endô Shûsaku, publié en 1966. Le réalisateur de « la Dernière Tentation du Christ » a mis un quart de siècle à coucher sur la pellicule l’intrigue de l’écrivain catholique et néanmoins nippon.

Le pitch ?

Après l’arrivée dans l’archipel du jésuite François-Xavier en 1549 et les débuts de l’évangélisation, le Japon connaît son « siècle chrétien », qui ne durera que de 1580 à 1614. Date à laquelle commence une très brutale répression antichrétienne.

Dans « Silence », le narrateur s’appelle Sebastião Rodrigues (interprété par Andrew Garfield). À Rome est parvenue l’inquiétante nouvelle de la disparition du jésuite Cristóvão Ferreira (joué par Liam Neeson, déjà missionnaire jésuite dans « Mission » aux côtés de Robert DeNiro). Avec Francisco Garrpe (Adam Driver à l’écran), Rodrigues se rend au pays du Soleil-Levant pour rechercher celui qu’on soupçonne d’apostasie.

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Andrew Garfield alias Sebastião Rodrigues, le narrateur

 

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Liam Neeson alias Cristóvão Ferreira

 

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Adam Driver alias Francisco Garrpe

 

Dans la réalité vraie, né vers 1580, Cristóvão Ferreira quitte à 20 ans le Portugal pour Macao, où il achève ses études. Trésorier de la mission jésuite de Kyoto, il apostasie en 1630 après cinq heures de martyre. Devenu bouddhiste zen, Sawano Chûan (son nouveau blase) épouse une Japonaise et est pensionné par le gouvernement shôgunal pour ses talents de traducteur auprès des Hollandais. Spécialiste de médecine batave, dont il rédige un traité, Ferreira fait trembler Macao et Goa. On le dit rédacteur de « la Supercherie dévoilée », une réfutation du catholicisme, texte qui ne sera retrouvé qu’en 1920.

Pis, on dit qu’il démasque les chrétiens cachés pour les livrer au shôgun.

ChristianMartyrsOfNagasakiMartyrs chrétiens à Nagasaki, peinture japonaise du XVI/XVIIe siècle

Bien que lusologue de formation, je n’ai ni lu le roman ni vu le film, c’est pour cela qu’il m’est aisé de les évoquer. Comme le disait le journaliste et romancier Jean-Patrick Manchette, « je ne vais pas voir les films que je critique, j’ai peur de me laisser influencer ».

J’ai bien failli me rendre dans la salle obscure la plus proche mais quand dans «le Masque et la Plume », sur France Inter, Xavier Leherpeur a lâché à propos des interminables scènes de torture que « le vrai martyr du film, c’est le spectateur, quand même ! », je me suis replongé dans la lecture de Fernand Braudel évoquant dans « Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle »(1979) "le commerce d’Inde en Inde" si fructueux pour les parasites économiques qu’étaient les Occidentaux et en premier lieu les Portugais.

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Gravure japonaise de marchands de soie portugais à Nagasaki

Le mystique Scorsese questionne l’apostasie, Braudel a plus de dilection pour les rapports commerciaux dans une économie déjà mondialisée. Car ce que ne disent ni le réalisateur de « Casino » ni Shûsaku, c’est que les jésuites vaticano-ibériques étaient la tête de pont d’une entreprise impérialiste de grande ampleur.

Quant aux scènes de crucifixion, insupportables pour le spectateur du XXIe siècle et dont se délecte le cher Martin, un peu à l’instar d’un Mel Gibson revisitant « la Passion du Christ » (2004), elles ne sauraient nous faire oublier qu’alors et partout les temps étaient durs. Sensiblement à la même époque, dans l’Angleterre élisabéthaine, tout sujet surpris en état de vagabondage se voyait cloué par les oreilles au pilori. En cas de récidive, c’était la corde…

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J’ai justement essayé de récidiver : aller au cinoche sur les conseils d’une lusitanienne amie. Mais je suis tombé sur Pierre-François Souyri, historien du Japon, qui, sur France Culture, ironisa sur le fait que les paysans nippons convertis au catholicisme s’entretenaient dans un anglo-américain parfait avec des missionnaires lusophones parlant eux aussi le patois de Hollywood. (Et dire que d’aucuns ont reproché à Kevin Costner, dans « Danse avec les loups », d’avoir fait s’exprimer en lakota des… Amérindiens lakota !)

Pis, Pierre-François Souyri abondait dans le sens de Fernand Braudel… À savoir une mise en abyme géopolitique.

 

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Le Navarrais Francisco Xavier débarque en 1549 au Japon, l’année où São Salvador da Bahia de Todos os Santos devient la première capitale du Brésil. Les Portugais sont présents en Asie depuis un demi-siècle, depuis que Vasco da Gama a bousculé la pax islamica commerciale en atteignant Calicut en 1498.

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Goa devient le cœur de leur modeste empire commercial parasitaire. Elle est aussi celui des missionnaires. L’île de Bombay est leur.

En 1511, le très stratégique port de Malacca passe sous le contrôle d’Afonso de Albuquerque. Les Portugais ont presque un boulevard commercial devant eux.

Lisbonne ne tient pas encore le port de Macao – ce sera chose faite en 1555 – quand, en 1543, une de ses caravelles est, à la défaveur d’une tempête tropicale, précipitée sur les côtes de Tanegashima.

 

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L’Occident rencontre le pays du Soleil-Levant.

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Une nouvelle terre promise, vu l’insuccès relatif des missions en Inde et en Chine…

Plus concrètement, le seigneur du lieu, Shimazu Tokikate, s’intéresse à la petite cargaison caravellienne constituée d’arquebuses à mèche du dernier cri. Bien sûr, l’archipel connaît déjà cette arme à feu. Mais celle des Lusitaniens est sophistiquée, légère et précise. En une semaine, on en maîtrise l’usage. Il faut cinq ans à un samouraï pour bien savoir tirer à l’arc.

En une paire d’années, les Nippons du lieu l’allègent, en standardisent les munitions et les produisent en quantité industrielle. Seulement, voilà, les Portugais ont mis quand même un pied dans la porte.

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Il faut dire que cela fait presque soixante-dix ans que le Japon vit « l’ère du Pays en guerre ». Grands propriétaires terriens, daimyôs, s’affrontent depuis 1480 quand ce ne sont pas les différentes chapelles bouddhistes, dont les grands monastères sont de terribles centres militaires, qui propagent la guerre civile.

Les missionnaires jésuites jouent sur la conversion des seigneurs locaux soucieux d’obtenir des arquebuses portugaises. Or, comme dans l’Afrique subsaharienne où les monarques embrassent l’islam pour n’être point réduits en esclavage, les daimyôs baptisés sont imités par leurs sujets paysans. D’où des conversions de masse, malgré les ambiguïtés linguistiques : les jésuites maîtrisent le chinois mais pas le japonais. Que veut dire un dieu unique et omniscient pour un bouddhiste qui pratique de fait un syncrétisme empreint de shintoïsme, où les divinités sont inséparables de la nature ?

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Année de naissance de Cristóvão Ferreira, 1580 représente une date charnière : le port de Nagasaki est concédé aux Jésuites et, accessoirement, aux marchands lusitaniens ; le Portugal passe, après la disparition de son roi D. Sebastião, sous tutelle castillane. Or, les Philippines, d’où l’argent du Nouveau Monde via Acapulco ruisselle sur la Chine et l’Inde, ne sont pas loin…

Grâce, en partie, aux armes de destruction massive portugaises ou « made in Japan », le seigneur de l’Owari, Oda Nobunaga (1534-1582), vainqueur de ses rivaux, entre à Kyôto en 1568. Pour calmer les adeptes de Siddhartha, il fait incendier le monastère du mont Hiei et massacrer 3000 moines. Son successeur, le général Toyotomi Hideyoshi (1536-1598), poursuit à coups de mousquet la réunification politique (mais non économique…) de l’archipel. Son fils Togugawa Ieyasu, après avoir maté la révolte des seigneurs de l’Ouest, est nommé Shôgun en 1603. Il fixe sa capitale à Edo, future Tokyo.

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Oda Nobunaga

La dynastie des Tokugawa régnera sur l’archipel jusqu’à la révolution Meiji de 1868 !

En attendant, dès 1614, commence la persécution des « kirishitan » (chrétiens), vus comme des agents du Vatican, de Lisbonne, voire de Manille, fondée par les Espagnols en 1571.

Car non seulement le « daimyô » de Nagasaki est l’évêque de Rome, un « gaijin », mais encore les Philippines peinent à trouver de la main-d’œuvre pour leurs encomiendas…

 

(La suite au prochain post…)

Bonus comme toujours

  • La bataille de Malacca

 

  • « La Supercherie dévoilée, une réfutation du catholicisme au Japon du XVIIe siècle », Jacques Proust, Chandeigne, Paris, 1998.
La supercherie dévoilée. Une réfutation du catholicisme au Japon au XVIIe siècle - Editions Chandeigne

La supercherie dévoilée a été écrite en 1636, au Japon, par Cristóvão Ferreira, ancien jésuite portugais, qui avait abjuré sous la torture, pendant la grande persécution déclenchée en 1614 contre les missions chrétiennes implantées dans l'archipel par François Xavier. Texte court, extrêmement dense, il était destiné à fournir un argumentaire aux autorités japonaises chargées de combattre la religion étrangère.

https://editionschandeigne.fr

 


  • Silence - Folio - Folio - GALLIMARD - Site Gallimard

    Japon, 1614. Le shogun formule un édit d'expulsion de tous les missionnaires catholiques. En dépit des persécutions, ces derniers poursuivent leur apostolat. Jusqu'à ce qu'une rumeur enfle à Rome : Christophe Ferreira, missionnaire tenue en haute estime, aurait renié sa foi. Trois jeunes prêtres partent au Japon pour enquêter et poursuivre l'œuvre évangélisatrice...

    http://www.gallimard.fr


 

 

 

 

 

06 février 2018

Momo, “Juste” pas un collabo

« Tout ce qui n’est pas donné
ou partagé est perdu. »

Proverbe tsigane.

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, en tant qu’ancien boxeur amateur, Maurice Chevalier n’a pas dû apprécier le coup bas de Marcel Ophüls. Dans « le Chagrin et la Pitié », sorti en 1971, le fils du génial Max, juif allemand de son état, intègre la séquence où Momo s’exprime en anglais en direction du public américain. Chevalier évoque les fausses rumeurs concernant sa prétendue mort : tué à la fois par les Allemands, les « patriots » (à savoir les résistants), les miliciens. « Je me porte bien pour un type qui a été fusillé trois fois. » Il explique qu’il n’a jamais fait de tournée en Allemagne mais qu’il a bien chanté dans le camp où il avait été lui-même détenu, en 1914-1916, près de Berlin, histoire regonfler le moral des prisonniers français.

Seulement voilà, l’impression de malaise s’installe sur la pellicule et chez le spectateur quand « Fleur de Paris » retentit, manière d’hymne de la Libération chantée par le gavroche de Ménilmuche, condamné à mort depuis Alger en mai 1944…

On peut être un cinéaste doué et affable comme Marcel Ophüls et parfois se mal comporter…

(Proche de l’ex-officier US Marlene Dietrich, qu’il accompagnait parfois « aux gouines» dans le Paris de l’après-guerre, le fils de Max aurait dû savoir que l’Ange bleu conservait toute son amitié à Chevalier. S’il avait été collabo, cette antinazie de la première heure la lui aurait retirée…)

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Toute cette lamentable affaire a donc commencé avec son coup de foudre pour la belle Nita Raya, artiste de son état, partenaire à l’écran ou sur les planches de Raimu, Fernandel, Tino Rossi, Edwige Feuillère, Madeleine Renaud.

Nous sommes en 1935. Revenu des États-Unis, des déceptions sentimentales et de son divorce, Maurice écrit ceci sur Nita qu’il découvre sur scène :

« Elle y jouait un rôle de second plan avec tant de simplicité et elle était d’une si juvénile beauté que mon intérêt masculin, un peu trop au repos depuis mon retour d’Amérique, se mit à rebondir. Elle avait dix-neuf ans. Très belle, brune, superbe plastique et dominant toute cette féminité, une grâce, une gentillesse naturelle qu’agrémentait encore une intelligence peu commune chez un semblable “poulet de grains”. Une sorte de complexe d’infériorité que je lui sentis dès notre entrée en conversation la rapprocha encore plus de moi et nos premières entrevues, toutes platoniques, mais si fraîches et agréables, m’apprirent que mon cœur, si largement mis à contribution au cours de mon existence amoureuse, avait, malgré tout, gardé un coin tout neuf pour un sentiment d’une qualité encore inconnue. Elle respirait la vraie jeunesse. L’atmosphère des coulisses n’avait pas encore eu le temps de la flétrir et l’avait seulement déniaisée. Elle était une surprise, une apparition dans ma vie… Je n’avais jamais rencontré dans le monde artistique un alliage si inconcevable de beauté, d’esprit et de modestie. »

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Le couple file le parfait amour. Maurice triomphe avec Nita au « Casino de Paris » dans la revue «Lambeth Walk ».

À Cagnes-sur-Mer, Nita et lui dînent chez le duc et la duchesse de Windsor (par ailleurs proche des nazis…) quand ils apprennent l’invasion surprise de la Pologne. Ils rentrent aussitôt à Paris. Bientôt Maurice et Joséphine Baker partent en représentation au front. Entre-temps, Chevalier a mis la famille  de Nita (juive, rappelons-le) à l’abri, à Arcachon. La guerre avançant, notre couple et Joséphine sont hébergés à Mauzac, en Dordogne, chez des amis danseurs, Myrio et Desha Delteil.

Après la débâcle de juin, Nita et Maurice demeurent en zone libre, refusant de rejoindre Paris comme les autorités d’occupation les en exhortent.

De Hollywood, Charles Boyer presse Chevalier de revenir en Amérique. Quand on sait que Claude Lévi-Strauss, André Breton, Victor Serge ou Benjamin Péret ont réussi à quitter la France, on se dit que Maurice y serait parvenu encore plus aisément, vu ses relations et son compte en banque. Momo répond à Charles : « Quand la mère est malade, ses fils ne doivent pas partir. »

En zone libre, il multiplie les galas de bienfaisance au profit des prisonniers de guerre, et faute d’auteur se met à écrire lui-même de nouvelles chansons.

En 1941, la presse collaborationniste l’accuse de bouder la capitale et de demeurer dans le Midi « avec ses juifs ».

En septembre de la même année, il remonte enfin à Paris. Il est la dernière vedette à le faire.

Aux micros tendus, il déclare souhaiter bientôt chanter dans une France en paix. Ses propos sont bien sûr déformés : «  Le populaire Maurice Chevalier qui va chanter en France occupée nous dit qu’il souhaite la collaboration entre les peuples français et allemand. » Collaboration… Révolté, Maurice fait publier un démenti dans le journal « Comœdia ». Trop tard…

Il a beau décliner l’offre d’une tournée en Allemagne, il se décide quand même à chanter deux fois dans le camp d’Altengrabow. Ce que la presse collaborationniste ne dit pas, c’est que non seulement il refuse tout cachet mais encore il demande la libération de dix prisonniers. Qu’il obtient.

À Londres, il se murmure que Maurice est pétainiste, en août 1942, l’hebdomadaire américain « Life » le couche sur une liste de collabos à fusiller ! Le mois suivant, il se produit dans un « Casino de Paris » menacé par la faillite. Il a coécrit  « Pour toi, Paris », où figure la célèbre « Marche de Ménilmontant ».

Début 1943, sa BA accomplie, il décide de ne plus chanter en public jusqu’à la Libération de la France.

Maurice fait parvenir de faux papiers à la famille de Nita, terrée à Nice. Fin 1943, René Laporte, écrivain et journaliste résistant, lui signifie que ses passages au micro de Radio Paris («…ment, Radio Paris allemand… ») pourraient lui valoir d’être exécuté par les maquisards. Vient « naturellement » le 12 février 1944, quand Pierre Dac en fait un « mauvais Français »… (n'hésitez pas à refaire un petit tour sur le précédent post, clic clic ici)

Laporte entre en contact avec Dac et défend Maurice, ainsi que Francis Leenhardt et l’acteur René Lefèvre, alors à Nice. Les attaques de Dac cessent immédiatement.

Maurice remonte à Paris pour enregistrer deux chansons avant de partir se cacher avec les siens en Dordogne.

Dans un entretien du 17 octobre 1946 au journal « Jeudi-Cinéma », Nita Raya racontera « les journées et les nuits épouvantables qu’il a passées, non parce qu’il avait peur pour lui, mais parce qu’il s’était fait un devoir de sauver quelques êtres que le destin avait mis sur sa route».

 En août 1944 courent les premières rumeurs sur la mort de Chevalier. Hébergé à Cadouin par des amis, il reçoit la visite enfouraillée de maquisards. Pour éviter que ses hôtes soient molestés, il se rend pour être interrogé à Périgueux. Coup de chance, le commandant de la résistance est un môme de Ménilmontant. Ce que n’est pas « Doublemètre », autre maquisard, qui déplore qu’on doive l’interroger avant de le fusiller. Maurice est vite libéré, rejoint Cadouin puis Toulouse la rouge. Il joue gros dans ce fief tenus par les communistes de toutes nationalités et les anarchistes espagnols. Mais Momo aussi est internationaliste, qui a des relations outre-Manche. Escorté par des aviateurs britanniques, il donne une interview au « Daily Express ». Pour une partie de l’opinion publique mondiale, Maurice est blanchi.

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« De retour en France, écrit Jacques Pessis, légataire universel du roi des loufoques, Pierre Dac va rencontrer Chevalier à Toulouse. Ils s’expliquent, tombent dans les bras l’un de l’autre, et Dac promet de témoigner en sa faveur devant le comité d’épuration. Ce qu’il a fait. »

Maurice donne alors à la Paramount News l’interview que Marcel Ophüls utilisera dans son film.

Louis Aragon, dont la femme, Elsa Triolet, est une inconditionnelle de Maurice, écrit un papier dans « Ce soir » où il prend la défense du chanteur de la classe ouvrière, qu’il convie à monter au Mur des fédérés avec les représentants du « parti des fusillés ». Momo accepte, il signera même l’Appel de Stockholm pour remercier le Parti communiste. La foule est en liesse au Père-Lachaise. Le public a toujours été de son côté de toute façon. Mais pas toute la presse, pour qui c’est bon de se payer un Chevalier, surtout quand on n’a pas forcément la conscience tranquille.

« De quoi m’accuse-t-on, en résumé ? De choses que les vrais Français ne retiennent pas. Que je croyais à Pétain au début de son règne. Qui n’y croyait pas ? Je vous le demande, chez nous, et même ailleurs, puisque des ambassadeurs d’Amérique, de Russie, et de partout, le voyaient intimement, chaque jour, à Vichy. Que j’ai chanté onze fois à Radio-Paris, en quatre ans. Alors qu’on insistait pour que je chante hebdomadairement. Que serait-il arrivé si j’avais refusé catégoriquement ? Vous le savez aussi bien que moi : une visite un matin, de très bonne heure. Moi et ma petite famille envoyés Dieu sait où !»

Maurice est tout de même convoqué le 1er décembre 1944 devant le comité d’épuration. Mais Pierre Dac est là aussi. Chevalier est derechef innocenté.

Fin mars 1945, il crée « Fleur de Paris ».

En février 1949, le même comité publie la liste noire des artistes suspectés. À la ligne, Maurice Chevalier, il est écrit : « pas de sanction ».

Seulement accompagné par son pianiste (une première dans le monde des variétés), il triomphe sur les planches du monde entier.

Nita le quitte pour Francis Lopez, le grand compositeur d’opérettes – lequel dira d’elle que c’est « une machine à faire rêver, involontairement, ce qui est pire ».

Entre deux galas de bienfaisance, Momo se lance dans l’écriture. Comme le fera Nita, parolière pour Édith Piaf après avoir été meneuse de revue aux « Folies-Bergère ».

Le premier tome des Mémoires de Chevalier rencontre un énorme succès, tant public que critique. Dans « le Figaro », on peut lire sous la plume de Jean Blanzat : « S’il est rare de voir un artiste célèbre aussi naturellement à l’aise dans un autre art que le sien, il est plus rare encore de voir un écrivain à l’aise devant son sujet lorsque ce sujet est sa propre vie. Voilà sans doute ce qui frappe le plus dans ses mémoires. »

Times are changin’. René Clair lui propose dans « Le silence est d’or » un rôle de senior éconduit par la jeune femme qu’il aime.

« J’ai confiance car je suis dans la logique et la vérité. Un homme de cinquante-huit ans est, de toutes les manières, un homme de cinquante-huit ans. J’ai été le plus jeune des jeunes, puis le représentant des jeunes, puis le plus vieux des jeunes. Je serai, si Dieu le veut, le plus jeune des vieux. »

Nita Jerkovitch s’est éteinte à Trégastel le 25 mars 2015, à l’âge de 99 ans.

Jacques Pessis écrit : « Maurice n’a pas besoin d’être réhabilité, mais de retrouver la place qu’il mérite dans le panthéon des artistes. Je veux faire redécouvrir le chanteur par la nouvelle génération qui ignore tout de lui. Ses disques sont très anciens et les images sont en noir et blanc. J’en veux pour preuve cet appel téléphonique qui remonte à trois ans. Une jeune attachée de presse me laisse le message suivant sur mon répondeur : “Nous organisons un spectacle dans un théâtre où Maurice Chevalier a chanté. Nous aimerions qu’il vienne. Pouvez-vous me dire comment le contacter ?” Je l’ai rappelée et lui ai expliqué qu’il n’était pas disponible car il avait pris une année sabbatique et faisait le tour du monde avec Mademoiselle Mistinguett. J’ai vérifié : elle m’a cru et a fait un rapport en ce sens. Conclusion : ma tâche est encore longue et difficile... » 

Sur sa tombe, on peut lire : « Maurice Chevalier, artisan de France ».

Excellent artisan. 

Bonus musical :

  • Valentine

 

  • With Bing Crosby

 

 

Et une petite lecture :

 

Dans la vie faut pas s'en faire | Lisez!

Dans la vie faut pas s'en faire, de Maurice CHEVALIER (Auteur). Soixante-dix ans de scène : les mémoires du plus célèbre des artistes du music-hall du XXe ...

https://www.lisez.com

 

 

 

 

 

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30 janvier 2018

Before the French Elvis, Momo from Ménilmuche

« Tout ce qui n’est pas donné
ou partagé est perdu. »

Proverbe tsigane.

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French Elvis / Momo de Paris

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai cru comprendre que Johnny Hallyday était mort. Un décès qui a pris au dépourvu une presse anglo-saxonne effarée par la déferlante médiatique gauloise, au point de titrer : « L’Elvis Presley français est mort ». Une star certes française mais inconnue aux États-Unis, sur lesquels Johnny avait tant fantasmés.

Jean-Philippe Smet nous a quittés le 5 décembre à Marnes-la-Coquette, ville d’un autre chanteur et comédien, naguère célèbre. Mais lui, non seulement en France, mais également en Amérique, voire dans le monde entier : Maurice Chevalier, dit Momo, alias le Patron. The Boss from Ménilmuche !

Plutôt qu’un Stetson, il arborait un canotier, voire une casquette, apanage des ouvriers d’alors.

Dans l’un des 10 tomes de ses Mémoires, Momo écrit, nous sommes en 1928 : « J’apporte aux USA des chansons qu’ils ne connaissaient pas, et une manière de chanter qu’ils n’ont jamais soupçonnée. Nouveauté ! Ils ont, avec Al Jolson, Harry Richman, Georgie Jessel, de très bons chanteurs populaires à superbes voix et à extraordinaire dynamisme. Mais ma petite manière à moi, toute simplette, toute naturelle, ils ne l’ont pas. »

Maurice Chevalier : 12 septembre 1888-1er janvier 1972.

Johnny Hallyday : 15 juin 1943-5 décembre 2017.

 « Maurice Chevalier a été le premier à me soutenir, se rappelait Johnny Hallyday. Il m’a reçu chez lui, à Marnes-la-Coquette, bien avant que ça marche, m’a encouragé et refilé le précieux conseil de toujours soigner son entrée en scène et sa sortie. »

Tandis qu’Henri Salvador daube Johnny en 1960 – l’affaire finira en justice –, Momo se fait un devoir d’aller féliciter dans sa loge celui qui fait la première partie de Raymond Devos.

Les deux Marnois ont bien des points en commun. D’abord, ils sont d’origine très modeste et ont débuté enfants, leur père respectif s’étant d’ailleurs fait la malle. Mais Maurice vénérait sa mère, la Louque, morte quand il était à Hollywood – sa résidence à Marnes-la-Coquette portait son nom.

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Johnny Hallyday à 12 ans dans les Diaboliques auc côtés notamment de le magnifique Simone Signoret

Puis Maurice Chevalier en 1948

Bêtes de scène tous les deux – Momo a inventé, en 1948, le one-man show –, ils n’ont jamais montré aucun signe d’arrogance et ni été jamais des chanteurs à message. Peut-être est-ce le secret de leur popularité… Et de certains malentendus.

Johnny rêvait d’être comédien, lui qui payait ses cours avec ses maigres cachets de chanteur. Il a tout de même tourné dans 24 films et avec des bons : Costa-Gavras, Patrice Leconte, Jean-Luc Godard. Et des pointures comme Jean Rochefort, Fabrice Lucchini, Nathalie Baye, Sandrine Bonnaire…

De son côté, Maurice de Paris a joué, de 1908 à 1967, dans 52 longs-métrages, en France, en Grande-Bretagne et bien sûr à Hollywood, et ce dès 1928. Il a travaillé huit fois sous la direction d’Ernst Lubitsch, a été dirigé par Vicente Minnelli (« Gigi », 1958), Billy Wilder (« Ariane », 1957), René Clair, George Cukor… Avec des partenaires féminines comme (la très oubliée) Jeannette MacDonald, Shirley Mc Laine, Leslie Caron, Audrey Hepburn, Cyd Charisse, Angie Dickinson, Deborah Kerr, Jayne Mansfield ou Sophia Loren…

Côté masculin : Frank Sinatra, Louis Jourdan, Charles Boyer, Gary Cooper, George Sanders, Paul Newman…

Maurice obtient un oscar d’honneur, en 1959 (et deux nominations pour meilleur acteur), un Golden Globe (et trois nominations aussi pour meilleur acteur), une étoile sur le Walk of Fame à Hollywood…

Interdit de séjour aux États-Unis, de 1951 à 1955, pour avoir signé l’Appel de Stockholm, d’obédience communiste, Chevalier y fait un retour triomphal, brille dans les shows de la jeune télévision. Dans les années 1960, Jean-Christophe Averty (Emmy Award pour « les Raisins verts » en 1963), qui a fait ses classes chez Walt Disney, ami de Momo, le passe à la Moulinette télévisuelle US. « Sa précision est comparable à celle d’Ernst Lubitsch », dira le gars de Ménilmuche.

Entre-temps, Maurice aura reçu du maire en personne la clé de Big Apple (normal pour l’interprète de « Ma Pomme » clic clic ici) et été qualifié par Ed Sullivan, alors journaliste, de « meilleur entertainer que New York ait jamais vu et entendu ». 

Johnny, bien que français, était respecté par Mick et Keith, Chris Isaac, les requins de studio de Memphis.

Chevalier, c’est Charles Chaplin qui l’invite à dîner, George Bernard Shaw qui insiste pour le rencontrer, Marlene Dietrich qui lui demande des conseils, la reine Elizabeth qui le prie de venir se produire à Londres…

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Maurice Chevalier et la Marlène en 1963

Johnny a chanté dans bien des langues, y compris le japonais (« Que je t’aime », vous vous l'entendre ? appuyez sur le  ).

Momo s’est contenté du français et de l’anglais. Quelque 163 chansons enregistrées dans les deux idiomes, sans compter les 27 revues et opérettes. En 1981, Sammy Davis Jr lui a rendu un beau tribute au « Lido », excusez du peu. Dix ans plus tôt, un Grammy Award avait récompensé Chevalier pour la meilleure chanson pour enfants dans les « Aristochats ». Et n’oublions pas un certain Duke Ellington qui l’a accompagné avec son grand orchestre. Bref, Momo aura chanté avec les plus grandes voix anglo-saxonnes.

D’accord, mais Johnny a enseigné à Jimi Hendrix son jeu de scène. OK, respect…

On savait Johnny un brin indélicat fiscalement… Maurice dans les années 1920 est l’artiste de variétés le mieux payé au monde. Il attise certaines jalousies et en veut à ces journalistes qui omettent d’écrire qu’il finance une maison de retraite pour anciens artistes, au château Dranem (du nom de son ami et quasi-mentor), à Ris-Orangis.

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Château Dranem

D’accord, mais Johnny était dans les petits papiers de Françoise Sagan (ci-dessous) : « C’est un artiste de sang, autodestructeur, impudent, innocent. Il a ce quelque chose d’un écorché vif qui émane parfois de ses chansons. »

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C’est Charles Boyer, autre vedette française à Hollywood, qui encourage Maurice à enfin ouvrir un livre. Il a quand même alors 43 ans ! La littérature ne le quittera plus, il écrit ses Mémoires (10 tomes et un posthume), trois livres en anglais. Tous se vendent comme des petits pains. En France, seul Maurice Herzog lui fait concurrence…

 D’accord, mais Johnny, le rockeur, il a fait son service sous l’uniforme des paras et aussi les caméras de télévision.

Blessé au poumon en août 1914, Maurice est interné à Altengrabow, un des plus importants camps de prisonniers allemands, près de Berlin. Infirmier le matin, il décide l’après-midi d’apprendre l’anglais auprès d’un sergent britannique, Ronald Kennedy. Et cela sans plan de carrière, bien que la mode fût à « l’English » comme le disait la môme Mis…tinguett, sa compagne de l’époque. Il maîtrisera beaucoup mieux l’anglais que son accent parigot le laisse supposer.

Eh pis, sur les Grands Boulevards, les aminches sont bluffés quand, de retour de captivité, il aborde des artistes anglais venus se produire à Paname ou quand il flirte «  avec les petites girls » d’outre-Manche.

En camp, il monte un cabaret de fortune, « la Boîte à Grabow », avec Joë Bridge (alias Jean Barrez, dessinateur de génie, grand sportif, héros de la Résistance et militant au Syndicat national des journalistes).

Durant cette période, Maurice, comme Joë, accompagne beaucoup de ses camarades blessés à leur ultime demeure : « Mon principal effort était de tout faire pour qu’ils ne se voient pas partir. Je faisais un peu le confesseur. Je parlais avec eux, assis sur leur lit, de leur mère, de leur femme ! “Ça ne va plus durer longtemps, tu sais maintenant. Quand tu seras guéri, je pense que tu rentreras au pays. Elle va être heureuse ta petite femme de te revoir, hein ? Et toi, crois-tu que tu ne la serreras pas fort dans tes bras ? Et ta vieille ? Et ceci, et cela…” […] J’en ai vu plusieurs, grâce à cette tromperie dramatique de dernière heure, s’en aller en pleine vision d’espoir et ce sera le plus beau rôle que j’aurai joué de ma carrière. »

D’accord, mais Johnny, il en a tombé, de la langoustine.

Maurice collectionne moins de mariages que Jean-Philippe. Un seul, en 1927, avec Yvonne Vallée, chanteuse et meneuse de revue. À leur retour de Hollywood, ils divorcent en 1932.

Cela posé, avant Gabin, Chevalier, c’est Gueule d’amour, le premier French lover, le Chéri de ces dames, l’élégance naturelle, la gouaille parigote et le déhancher du boxeur.

Transie d’amour, Mistinguett, alors que des rumeurs courent sur la mort de Momo, use de son entregent (et de son entrejambes ?) pour le faire libérer. Il faut dire que le roi d’Espagne, Alphonse XIII, représentant d’un pays neutre qui aide au rapatriement des prisonniers, n’est pas insensible à celle qui a « de belles gambettes ». « C’est vrai ! »

Affaibli par vingt-six mois de captivité, Maurice remonte tout de suite sur scène, en 1916 !

 D’accord, mais Johnny, il était rock’n’roll. Il lui en a fallu de la poudre pour écrire « Toute la musique que j’aime… ».

Avant la Miss, vers 1910, Maurice a eu une idylle avec la chanteuse et alors danseuse Fréhel. Elle lui a enseigné à sniffer de l’éther et des petites pincées de cocaïne, drogue très en vogue à Paris (à Marseille, on consomme plutôt des opiacés exotiques). Chevalier la quittera pour Mistinguett et sauver sa peau. « Il fallut la guerre de 14-18 où je fus blessé et fait prisonnier de guerre pour me trouver dans l’impossibilité de me procurer mon poison devenu habituel et par en être délivré au point que, plus tard, quand un lieutenant major français ami me fit avoir le filon de devenir infirmier du camp, que j’eus un lit à l’infirmerie et qu’il m’eût été facile alors d’obtenir de la cocaïne pour certains médicaments, je me sentis trop heureux de pouvoir m’en passer et n’en ai par la suite jamais repris une pincée. » 

D’accord, mais Johnny, c’était un biker, il a fait le Paris-Dakar, a promu le full contact, le karaté de combat, avec son ami et un temps entraîneur Dominique Valera, ceinture noire 9e dan, un des plus hauts gradés au monde.

Maurice est un des premiers à pratiquer la boxe anglaise, moins populaire alors que la française. Il rencontre un jeune Ch’ti, champion de savate justement. Ils deviendront amis pour la vie. Georges Carpentier, puisqu’il s’agit de lui, sera le premier Frenchy champion du monde de boxe anglaise, en 1920.

 D’accord, mais Johnny, en bon rocker, a essayé de se suicider, une fois.

En 1927, Maurice souffre de pertes de mémoire. Il est opéré de l’appendicite qui le torture et pense que ses troubles mentaux vont disparaître. Mais non, il tente alors de se tirer une balle dans la bouche avant d’y renoncer au dernier moment.

En 1968, après une tournée triomphale à travers le monde, il prend sa retraite à « 80 berges ».

Mais quand on a débuté à 12 ans, le public ne peut que vous manquer. En mars 1967, il absorbe une forte dose de barbituriques et s’ouvre les veines. Sauvé mais affaibli, il s’éteint à l’hôpital Necker le 1er janvier 1972. « Dans un dernier sourire », dira son ami le père Ambroise-Marie Carré.

« Dans la vie, faut pas s’en faire… », chantait Maurice.

Or, il avait un caractère à se faire du tracas…

 

 

En 1935, de retour des États-Unis, Chevalier, 46 ans, rencontre Nita Raya, chanteuse, actrice et danseuse. Il a le même écart d’âge que Johnny avec Adeline (la veuve absente de la Madeleine) : vingt-huit ans.

0002001_5 Nita Raya

 

L’année où la future « Idole des jeunes » naît, sur la Radio-Londres, Pierre Dac parodie le tube de Maurice « Excellents Français », l’accusant ouvertement de collaboration :

 

Le créateur de cette chansonnette

Passait jadis pour un vrai Chevalier

D’autres encore parmi tant de grosses têtes

Ont dans l’épreuve complètement perdu pied

On les croyait très bien, ils étaient moches

Et c’est ainsi qu’ils se sont révélés

En préférant faire des sourires aux Boches

Par calcul ou stupidité

 

Et tout ça, ça fait

De mauvais Français

Pour lesquels il n’est

Que le porte-monnaie

Faut savoir être opportuniste

Afin d’sauv’garder ses petits intérêts

Et ils se sont mis à grands coups de Vichy

Au régime collaborationniste

Bien sûr maintenant, ça devient gênant

Car tout de même ces saletés-là

Quoi qu’on puisse dire ça ne s’oublie pas

  

En mai 1944, Chevalier est condamné à mort par contumace et un tribunal spécial à Alger.

Pierre Dac a prévenu les collabos : « Vous êtes repérés, catalogués, étiquetés. Quoi que vous fassiez, on finira par vous retrouver. Vous serez verdâtres, la sueur coulera sur votre front et dans votre dos; on vous emmènera et, quelques jours plus tard, vous ne serez plus qu’un tout petit tas d’immondices. »

Le créateur de « l’Os à moelle » ne sait pas que Maurice est, au contraire, un chevalier servant qui a protégé Nita et sa famille. Tous juifs !

Comme André Isaac, dit Pierre Dac.

La suite au prochain post…

 

Bonus :

 

 

  • « Appelez ça comme vous voulez »  où vous trouverez notamment quelques synonymes de la langoustine ;-)

  • Le twist du canotier

 



  • Maurice Chevalier et Carpentier chante "Le p'tit quinquin"

 

Georges Carpentier et Maurice Chevalier chantent "Le p'tit quinquin" - Vidéo Ina.fr

Maurice CHEVALIER et Georges CARPENTIER qui tous deux ont des origines nordistes, chantent "Le p'tit quinquin" (extrait). Martine CAROL est dans le public.

https://m.ina.fr

 

 

 

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15 janvier 2018

De ces Burin avec lesquels on grave les tables de la justice (segunda parte)

« C’est une tombe bien grande pour ta petite carcasse […]

C’est la part qui te revient de cette grande propriété.

C’est la terre que tu voulais voir partager…»

João Cabral de Melo Neto.

Vitória da Conquista

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a un couple de décennies, je me trouvais à Vitória da Conquista, au sud de l’État de Bahia, terre de café et patrie de Gilberto Gil. La région y était réputée pour certaines violences. Un soir, une connaissance mienne me présenta un type un brin rondouillard, chemise bon marché, pantalon de Tergal délicatement repassé. Il confia à mon hôte qu’il s’était trompé de client la veille. « J’ai pas tué le bon, il va falloir que je m’occupe du vrai et à l’œil. »

Vous l’aurez compris, ce père tranquille plus proche de Paul Préboist que de Clint Eastwood était un pistoleiro, un capanga qui « nettoyait », pour le compte de grands propriétaires, la région des syndicalistes agricoles.

À côté du front pionnier amazonien, Conquista était de la roupie de sansonnet. Or c’est précisément dans le sud de l’État du Pará qu’Henri Burin des Roziers, disparu le 26 novembre dernier, à l’âge de 87 ans, choisit de s’établir après un court séjour à São Paulo, capitale économique du sous-continent brésilien.

Notre pistoleiro bahianais n’a pas dû toucher 40 000 € pour ses basses œuvres. Quarante mille euros était la récompense promise à qui abattrait Henri Burin des Roziers.

Henri Burin des Roziers

Quand notre juriste dominicain débarque au Brésil, en 1978, le miracle économique s’est essoufflé depuis quatre ans. Toujours présente au Parlement, l’opposition démocratique a repris du poil de la bête. Ne pouvant plus promettre des grives, la dictature se faisant democradura concède des merles certes mais qui pourront chanter un peu plus librement.

Cédons la parole au sociologue brésilien et luxemburgiste Michael Löwy : « Les propriétaires fonciers brésiliens avaient mis sa tête à prix; mais c’est la maladie qui a emporté le père Henri Burin des Rozières, un croyant qui avait combattu, avec courage et ténacité, pour la cause des paysans sans terre. J’ai eu la chance de le rencontrer deux ou trois fois : menu et fragile, il était animé par une flamme qui ne s’est éteinte qu’avec son décès. » Et c’est là une grande victoire. Il n’est pas mort assassiné !

Michael Löwy poursuit : « D’abord rattaché au couvent dominicain de São Paulo, il se lie au cardinal Arns (1921-2016), connu pour son engagement pour les droits humains (contre les militaires), en lui apportant un cadeau : une montre envoyée par les ouvriers (chrétiens) de l’usine autogérée Lip. Bientôt, il va s’associer à la Commission pastorale de la terre, fondée en 1975 par l’évêque dom Tomás Balduíno (1922-2014), et prendra le chemin du nord du Brésil, une zone de conflits agrariens violents. Défenseur des petits paysans contre les fazendeiros – gros propriétaires fonciers –, il mène le combat contre l’impunité des actions de ces derniers : assassinats de syndicalistes ruraux, exploitation du travail esclave. […] Après l’assassinat en 2005 de la sœur missionnaire américaine Dorothy Stang (elle aussi engagée auprès des paysans pauvres), il fait l’objet d’une surveillance policière… » Qu’il accepte sous peine d’être expulsé du pays.

Dorothy Stang

Soeur Dorothy avec des fermiers d'Anapu

Entre-temps, Henri aura été rejoint par Jean Raguénès, son frère dominicain de toujours et des Lip. Après une tournée des popotes dans le sud du Pará, Jean s’installe au couvent des dominicains de São Paulo : «Il était totalement détaché des biens matériels, authentiquement pauvre, voyageant avec un simple sac à dos, comme les laissés pour compte qu’il défendait», raconte Henri des Roziers, et d’ajouter: «Je ne l’ai jamais vu prendre un taxi!» Une gageure dans une ville comme São Paulo. Frappé d’un glaucome, Jean, pratiquement aveugle, est élu prieur, charge qu’il se sent désormais incapable de remplir. Les jeunes insistent. Il finit par accepter, à condition que «  tout fonctionne sur le modèle de la Commune de Paris ». Bah là, y a plus rien à ajouter !

Loin d’être un communeux, Henri se plie aux lois de la République fédérative du Brésil. En bon juriste, il traîne devant les tribunaux dès 1991 un fazendeiro commanditaire de l’assassinat d’un leader paysan du Pará. Neuf ans plus tard, et c’est une première, il obtient sa condamnation.

Son travail au quotidien est de faire libérer les paysans, les posseiros, emprisonnés et torturés pour avoir occupé des terres en jachère ou pour avoir refusé de céder aux puissants celles qu’ils avaient défrichées. Il leur explique ce que porter plainte implique, les aide à surmonter la peur des représailles, les accompagne à la police fédérale (parfois complice des tueurs à gages), les présente devant un avocat spécialiste du droit du travail, protège leur famille après leur… assassinat. Voilà pourquoi sa tête a été mise à prix.

Entre 1985 et 2011, année où Henri intervient à la Conférence des évêques de France, quelque 1580 paysans ont été assassinés. Seuls 94 cas ont fait l’objet d’un jugement ; 22 ont abouti à une condamnation des commanditaires, une seule de ces condamnations a donné lieu à une exécution de la peine, pour l’assassin de sœur Dorothy.

En 2003, notre dominicain intègre la Commission nationale brésilienne contre le travail servile eu égard à ses faits d’arme : fort du soutien de l’OIT et de l’ONU, il parvient dès 1995 a fait libérer 51000 travailleurs-esclaves, ce qui lui vaut en 2005 le Prix des droit de l’homme Ludovic-Trarieux.

Rappelons la définition d’un travailleur servile. Selon l’article 149 du Code pénal, « est considéré comme condition analogue à de l’esclavage les (quatre) situations de “travail forcé”, “service pour remboursement d’une dette”, “conditions dégradantes” et “journée de travail épuisante”.

Le marxiste Michael Löwy écrit : « Son utopie, plutôt suggérée que développée [Henri n’a jamais cherché à convertir personne], était celle de la Théologie de la libération : un monde de justice et de paix, “le Royaume de Dieu sur terre”. L’inspiration religieuse de cette utopie c’étaient, pour le dominicain français, les prophéties d’Isaïe sur l’émancipation des opprimés, ou encore, la libération du peuple d’Israël prisonnier en Égypte. »

L’élection de Lula en 2003 ne lui fait pas changer sa Bible d’épaule. « “Si je suis élu président de la République et que je puisse faire une seule chose, ce sera la réforme agraire”, a répété Lula. Or, il ne l’a pas faite. Il a pris des options contraires dès son premier mandat, s’insurge Henri. Il existe deux ministères qui s’occupent des questions agraires au Brésil. Le premier, le ministère de l’Agriculture, est celui du développement agricole où l’essentiel des partenaires sont des grands propriétaires. Le second est celui de la Réforme agraire, qui concerne le développement de l’agriculture familiale, essentiellement des petites exploitations. […] Dès son premier mandat, Lula a pris le parti du premier ministère. » Et s’est fait réélire notamment grâce au soutien de l’empereur du soja transgénique du Mato Grosso du Sud.

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Destruction de la forêt amazonienne

Indigné, Henri poursuit : «  Au sud de l’État du Pará, dans la région où je travaille, le groupe Quagliatto possède entre 80 000 et 100 000 hectares, avec 250 000 têtes de bétail. » Troisième exportateur agricole au monde après les Etats-Unis et l’Union européenne, le Brésil détient le plus gros cheptel bovin de la planète : 200 millions de têtes. Il est aussi le plus gros consommateur de pesticides : 10% du marché mondial. Numéro un du café, du poulet, du bœuf donc, des oranges, de la canne à sucre et des cajous, avec plus de six millions d’hectares de cultures OGM, « le pays du futur » a détruit en quarante ans 75 millions d’hectares de forêt amazonienne, soit une fois et demie la superficie de la France ! « La moitié de la forêt de l’État du Pará a déjà disparu (soit 550 000 km2) », s’étouffe Henri.  

Il existe environ cinq millions de sans-terre, qui en Amazonie, n’auraient besoin que de 100 ha par famille pour mener une vie décente alors que la très écologique Volkswagen «  a reçu 140 000 ha pour déboiser et créer une grande ferme, poursuit Henri. Des banques du Brésil comme Bamerindus, des entreprises de travaux publics se sont lancées ainsi dans l’agroalimentaire, souvent pour de simples raisons de spéculation ».

 

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Inlassablement, Henri a lutté aussi contre les faux cadastres, les prête-noms, la corruption, la déforestation, le barrage de Belo Monte, le respect du Code forestier, le droit des Amers Indiens à vivre aussi de la chasse et de la pêche…

Après le coup d’État constitutionnel qui a déposé Dilma Roussef, presidenta confortablement réélue (contrairement à ce qu’ont dit nos médias), et l’arrivée du vice personnellement corrompu Michel Temer, Henri Burin des Roziers se morfond :

« Tout est à refaire. »

Il sait le peu téméraire Temer otage consentant du lobby agro-industriel.

Henri est d’autant plus accablé qu’après trois AVC il a dû quitter le Brésil pour la France en 2013.

Peut-être a-t-il eu le temps et la force de lire la lettre envoyée au pape François par la Conférence nationale des évêques du Brésil dénonçant les irrégularités de l’ordonnance n°1129 signée par Temer et revenant sur les qualifications légales du travail servile, le nouveau texte ne prenant plus en compte les notions de conditions de travail dégradantes stipulées auparavant. Un texte de loi retoqué et honteux qui a même choqué l’ancien président libéral Fernando Henrique Cardoso, naguère professeur gauchiste et de socio à Nanterre. Il n’y a pas qu’en France qu’on « assouplit » le Code du travail.

 Non, Henri, tout n’est pas à refaire. Le frère Xavier Plassat a repris ton flambeau. Et il a du pain même pas béni sur la planche : dans un joli climat d’impunité, rien que pour l’année 2016, 61 militants des droits de l’homme, de la terre ou de la forêt ont été assassinés.

Xavier Plassat

Xavier Plassat

 

Ton frère Jean est mort en 2013 à 80 ans, et repose à São Paulo. «L’essentiel de son message, c’était de placer l’homme au centre de tout, la grandeur de l’être humain, quel qu’il soit», as-tu dit de lui.

À Fortaleza, dans ce Ceará si flagellé par la misère, dort en paix frei Tito, dont le martyre t’avait poussé à militer au Brésil auprès des plus humbles, qui, comme l’écrit Michael Löwy, ne t’oublieront pas de sitôt, toi l’homme attentionné et plein d’humour.

« Sa vie était en cohérence parfaite avec ses idées », a écrit ta nièce Aude Ragozin. On peut dire cela de si peu d’humains !

Tu as dit de Jean qu’il avait une très belle voix. Entre eux verres de bourgogne, la guitare à la main, je l’imagine volontiers chanter, de son cher Brassens, « Pauvre Martin, pauvre misère ».

« Il n’a jamais eu peur, témoigne Xavier Plassat auprès de Claire Gatinois, du “Monde”. Henri était un mélange d’indignation et d’extrême compassion. Un jour qu’il était venu rendre visite à un paysan battu pour avoir refusé de quitter la terre qu’il occupait, il s’est mis à pleurer en voyant l’homme étendu dans le commissariat puis nous a dit : “On se demande parfois où est Dieu. Voilà, le Christ est devant moi.” »

À l’heure où certains lisent ces lignes, tes cendres ont été dispersées sur cette Terra brasiliensis que tu aimais passionnément.

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Bonus : 

  • « Tempête dans un bénitier », Georges Brassens.

 

 

 

 

  •  

08 janvier 2018

De ces Burin avec lesquels on grave les tables de la justice (primeira parte)

« Je vous le dis, si eux se taisent

alors les pierres crieront »

Luc.

 

À Isabelle, d’Issy et maintenant,

qui croyait au Ciel,
et à Michel, d’Eymet,

qui n’y croyait pas.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais étant athée (bien que ma fille me soupçonne d’avoir vaudouïsé à Bahia…), je n’éprouve aucun mouvement de recul face au religieux ni à certains religieux.

Et je ne suis heureusement pas le seul. Un mien ami et néanmoins confrère journaliste au passé d’autonome teinté de situationnisme avait un cousin breton, lequel officiait comme missionnaire (ou plutôt témoin de la parole du Christ) auprès des Amérindiens kaiapó, en Amazonie brésilienne. Vous savez, la nation de Raoni.

Un jour d’escapade exotique, lui, son ecclésiastique cousin et sa compagne de l’époque se retrouvent sur un bac, pour traverser une rivière tumultueuse. Le dominicain fait silence quand un pick-up embarque avec trois hommes abhorrant d’arrogantes Ray-Ban. C’est un signe là-bas, dans le Far West du sud du Pará.

Taciturne est l’Ulysse religieux de cette courte odyssée, incertain d’atteindre son Ithaque.

Les cow-boys finalement s’éloignent, d’action frustrés.

Notre dominicain avoue à sa famille finistérienne : « Vous m’avez sauvé la vie. Si vous n’aviez pas été là, ils m’auraient abattu. »

Notre Indian friendly est par sa hiérarchie muté à Madagascar. Exécrant les adeptes de la Théologie de la libération, l’Église de Jean Paul II est trop heureuse de se débarrasser de ces empêcheurs de piller l’Amazonie en rond.

 

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Jean Raguénès (1933-2013) était lui aussi breton et dominicain.

Tomás Balduíno (1922-2014), cofondateur du CIMI (Conseil indigéniste missionnaire) en 1972 et de la CPT (Commission pastorale de la terre) trois ans plus tard, avait fait une partie de ses études en France et appris le kayapó.

Tito de Alencar, dominicain « terroriste », s’est suicidé à 1974.

Dominicain aussi était Bartolomeo de Las Casas. Entre autres controverses (et même pas de Valladolid), on lui prête, à tort, d’avoir recommandé à la Couronne espagnole l’esclavage des Africains pour freiner le génocide des Amérindiens. C’est oublier que les Ibériques avaient déjà dans les îles péri-africaines et les Caraïbes importé du « bois d’ébène ».

Quant à Henri, il était également dominicain… Il s’appelait Burin, comme l’outil.

Des Roziers, presque comme cette jolie plante qui se protège par le truchement des épines.

Roziers, non pas avec un « s », mais un « z »… comme Zorro.

Il s’est éteint le 26 novembre dernier. « La France éternelle » lui a rendu un hommage moins appuyé qu’à d’Ormesson ou Johnny.

Il est vrai que loin des plateaux d’« Apostrophes » ou des scènes sur lesquelles on brise dans ses « mains des guitares sous des néons bizarres », ce juriste et prêtre-ouvrier n’a fait, au péril de sa vie, que libérer 50 000 travailleurs serviles brésiliens.

Au commencement fut peut-être dom Hélder Câmara, futur archevêque d’Olinda et Recife, cofondateur, en 1952, de la Conférence nationale des évêques brésiliens (CNBB), champion de l’Église des pauvres.

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Henri Burin des Roziers par © Jean-Claude Gerez

 

Cependant quand Henri Burin des Roziers naît à Paris en 1930, dom Hélder ne sait pas encore qu’il va bientôt fricoter avec l’Ação integralista brasileira, le parti fascisant. Puis il découvre Jacques Maritain et lit notamment son « Humanisme intégral ».

Troisième d’une fratrie de cinq, Henri est né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Mais sa large et célèbre famille n’opte pas forcément pour le confort. Son père est fait prisonnier en Allemagne en 1940, son oncle Claude, officier de marine, rejoint de Gaulle à Londres avant de devenir vice-amiral de la France libre et de débarquer en Provence en août 1944. Quant à tonton Michel, très proche du Général, il sera secrétaire général de l’Élysée, ce qui facilitera la vie d’Henri en Mai 68.

À 17 ans, Henri, engagé au sein des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, découvre la misère et les taudis de banlieue. « Je me souviens encore de cette visite à une famille de neuf enfants qui habitait un logement minuscule, avec le seul salaire du père, ouvrier à la Snecma. Pourquoi, moi, j’ai tous ces avantages et eux… Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? » Eh bien ! défendre les plus humbles !

En 1957, il obtient, excusez du peu, un doctorat de droit comparé à Cambridge. C’est dans cette université qu’il fait une rencontre décisive en la personne d’Yves Congar, théologien dominicain « mis à l’index » par l’Église, qui lui intime l’ordre de ne pas parler d’œcuménisme.

Mais bientôt c’est Vatican II, l’Église s’ouvre, Henri est ordonné prêtre.

À peu près à la même époque, Tito de Alencar Lima, dirigeant national de la Jeune étudiante catholique, entre chez les dominicains. Il a à peine 20 ans. Il ne sait pas qu’il ne lui reste que huit ans à vivre…

A REPRESSÃO QUE SE SEGUIU AO GOLPE MILITAR E A CAPA DO GLOBO DE DIA 2 DE ABRIL DE 1964

 

Tito de Alencar accuse le choc quand, dans son ensemble, l’épiscopat brésilien soutient le coup d’État militaire de 1964, ballon d’essai pour la CIA, modèle à développer dans le Cône sud et au Chili, où les tortionnaires brésiliens formés par le général Aussaresses feront des merveilles.

Pourtant dès les années 1950, l’Église a enfourché l’étalon des luttes sociales. Mais nous sommes en pleine guerre froide. Dom Hélder aura ces phrases célèbres :

« Quand je donne de quoi manger à des pauvres, on dit que je suis un saint.

Quand je demande pourquoi il y a des pauvres, on dit que je suis communiste. »

Lorsqu’il ne chante pas Brassens ou « le Temps des cerises », le père, ex-carmélite, Jean Raguénès lutte au côté de ceux qui n’ont pas leur place au banquet de la vie. Il se lie d’amitié avec Henri et anime le centre Saint-Yves, siège de l’aumônerie catholique des étudiants en droit et sciences économiques. Sis au 15, rue Gay-Lussac. Autant dire qu’en Mai 68, cette forteresse des dominicains progressistes devient un refuge pour les étudiants-émeutiers.

« Arrêté sur les barricades, écrit Pierre-André Weber, Henri, dont le blase fleure bon la France combattante, est promptement relâché, à l’étonnement scandalisé des policiers du rang. » Pour Henri :

68 est « un rêve beau, biblique, évangélique ».

En décembre de la même année, la dictature brésilienne se durcit, poussant une partie de la gauche, catholique et/ou marxiste, dans l’impasse de la lutte armée.

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dom Hélder Câmara

 

Désormais porte-parole de l’Église contestataire, dom Hélder Câmara, remplit le Palais des sports à Paris, en mai 1970.

Brasília se lance à l’assaut de l’Amazonie, avec son cortège de misères et de destruction écologique. « Il faut vaincre le capitalisme, crie l’archevêque de Salvador da Bahia, à son retour de la nouvelle frontière, de l’Enfer dit vert. C’est le mal le plus grand, le péché le plus grand que nous connaissons : pauvreté, famine, maladies, la mort de la plupart des humbles. »

Jean Raguénès se fait embaucher à Lip, à Besançon, en 1971, comme simple ouvrier de base, sans rien dévoiler de son CV. Certains syndicalistes se méfient de lui quand ils apprennent qu’il est prêtre. «Son tempérament anarchiste, son refus de tous les types de bureaucratie le poussaient déjà à monter un comité d’action parallèle au travail des syndicats», se souvient le dominicain Xavier Plassat, d’une vingtaine d’années son cadet (et qu’on retrouvera au Brésil…). Henri rejoint Jean et l’aide à cacher, quand l’entreprise se fera autogestionnaire, le stock de montres que la maréchaussée entend reprendre aux travailleurs.

 © Christian Poulin

 

Jean-Paul Delors (à gauche) et Jean Raguénès (à droite)

Jean redoute la sortie de crise. Henri résume admirablement cette thématique : «Quand un conflit dure, que tout le monde risque sa peau, l’union et le partage vont de soi, mais c’est après qu’il faut lutter pour que cet état d’esprit survive, quand l’individualisme reprend ses droits, c’était la passion de Jean. »

Lorsque Henri s’installe à Annecy, Tito de Alencar est déjà sorti des geôles du Département d’ordre public et social (Dops).

Dans la capitale haute-savoyarde, maître Henri s’occupe de l’inspection des HLM. Il dénonce les conditions de (sur)vie des immigrés nord-africains, le racisme ambiant (qu’il a bien connu lors de son service militaire au Maghreb) et la « déportation » de ceux que l’on n’appelait pas encore SDF vers les montagnes riveraines, histoire d’« assainir » le centre-ville. Les notables obtiennent la « mutation » d’Henri.

À Paris, notre prêtre-ouvrier rencontre Tomás Balduíno, père de la Théologie de la libération et cofondateur de la Commission pastorale de la terre évoquée plus haut.

Mais c’est peut-être le témoignage de son frère dominicain Tito de Alencar qui le décidera à s’envoler pour le Brésil…

En 1999, pour les vingt-cinq ans de sa mort, frère Betto, ami de Fidel Castro notamment (nul n’est parfait), décrivait ainsi son calvaire : « Mardi 17 février 1970, des officiers de l’armée ont retiré le frère Tito de Alencar Lima de la prison Tiradentes où il était emprisonné depuis novembre 1969, accusé de subversion [les militaires le soupçonne d’avoir aidé le guérillero stalinien Carlos Marighella]. “Tu vas connaître la salle d’attente de l’enfer”, lui a dit le capitaine Mauricio Lopes Lima.

Dans le quartier de la rue Tutoia, un autre prisonnier, Fernando Gabeira [journaliste, guérillero et futur sénateur écolo], a témoigné du calvaire du frère Tito : pendant trois jours, pendu au “perchoir-à-perroquet” ou assis sur la “chaise du dragon” – qui est faite de plaques métalliques et de fils de fer – il a reçu des chocs électriques dans la tête, les tendons des pieds et les oreilles. On lui a donné des coups de bâton sur les épaules, la poitrine et les jambes ; ses mains ont gonflé sous des coups de règle ; on l’a revêtu des ornements sacerdotaux et on lui a fait ouvrir la bouche “pour recevoir l’hostie sacrée” – des décharges électriques dans la bouche. On l’a brûlé en écrasant des cigarettes allumées sur son corps et on l’a fait passer par le “couloir polonais”.

Le capitaine Beroni de Arruda Albernaz l’a averti : “Si tu ne parles pas, tu seras brisé de l’intérieur. On sait faire les choses sans laisser de traces visibles. Si jamais tu survis, tu n’oublieras jamais le prix de ton audace.” Au lieu de se rendre et de vivre, Tito a préféré la mort.

Il vaut mieux mourir que perdre la vie”,

      a-t-il écrit dans sa Bible. Avec une lame de rasoir, il s’est coupé l’artère du bras gauche. Secouru à temps, il a survécu.

Il a été libéré en 1971, échangé, ainsi que d’autres prisonniers politiques, avec l’ambassadeur suisse séquestré par la VPR [Avant-garde prolétarienne révolutionnaire].

Au moment de l’arrivée à Santiago du Chili, un compagnon lui a dit : “Tito, voilà enfin la liberté ! » Le frère dominicain a répondu : « Non, ce n’est pas ça la liberté.”

À Rome, les portes du Collège Pio Brasileiro, séminaire destiné à former l’élite de notre clergé, se sont fermées au religieux de réputation “terroriste”. À Paris, nos frères dominicains l’ont accueilli au couvent de Saint-Jacques où on peut voir à l’entrée une plaque qui rappelle l’intervention de la Gestapo en 1943 et l’assassinat de deux dominicains. Le capitaine Albernaz avait raison : suffoqué par ses fantômes intérieurs, Tito est devenu absent. Il entendait continuellement la voie rauque de l’inspecteur Fleury [tortionnaire en chef] qui l’avait arrêté, et il le voyait dans les cafés et les rues. Transféré au couvent de l’Arbresle, bâti par Le Corbusier à proximité de Lyon, des visions épouvantables ont continué d’abîmer sa structure psychique. Il écrivait des poèmes :

“Dans les lumières et les ténèbres se répand le sang de mon existence

Qui me dira comment exister

Expérience du visible ou de l’invisible ?”

Les médecins lui ont conseillé de suspendre ses études pour se dédier à des travaux manuels. Il s’est employé comme jardinier à Villefranche-sur-Saône et a loué une chambre dans une pension pour immigrés, un foyer Sonacotra, qu’il payait avec son propre salaire. Le patron le trouvait mélancolique, ou joyeux, ou triste, pris par des tourments intérieurs. […]

Le samedi 10 août 1974, le frère Roland Ducret lui a rendu visite. Il a frappé à la porte de sa chambre. Personne n’a répondu. Un étrange silence planait sous le ciel bleu de l’été français et enveloppait les feuilles, le vent, les fleurs et les oiseaux. Rien ne bougeait. Dans les ramures d’un arbre, le corps de Tito, pendu à une corde, était entre ciel et terre. Il avait 28 ans. »

En mars 1983, sa dépouille mortelle sera transférée au Brésil. Qu’Henri a rejoint depuis déjà cinq ans. Et qui attend Jean…

Tomás Balduíno avait prévenu le futur avocat des paysans sans terre : « Aujourd’hui, vivre l’Évangile se paie très cher. »

 

Bonus du jour : 

 

  • « Cálice » de Chico Buarque de Holanda et Gilberto Gil, chanté par Chico et Milton Nascimento.

 

Chico taquine le jeu de mots… Cálice, le calice, et cale-se, tais-toi !

 

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  •  « Comme une rage de justice »,  d’Henri Burin des Roziers et Sabine Rousseau, Cerf, 2016. Disponible ici .

 

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  • De mai 68 à Lip: Un dominicain au cœur des luttes, de Jean Raguénès, préfacé par Henri des Roziers, Karthala, 2008. disponible ici.

 

  • Les Lip, l'imagination au pouvoir, film de Christian Rouaud, 2007, avec Jean dans la bande-annonce.

 

 

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  • Planche issue de la BD "Lip, des héros ordinaires" aux édtions Dargaud disponible ici.

 

  • Autour de Tito de Alencar :

«  Frère Tito », court-métrage réalisé par Marlène França.

« L’arc de triomphe ne serait-il pas un monument à la torture ? », la pièce de Licínio Rios Neto.

« Le Désert et la Nuit », de Madeleine Alleins, aux Editions du Cerf, inspiré par le témoignage de Tito.

 

28 décembre 2017

Rosa et Louise : “Avec un air d’enfant en pleurs dans son visage noir…”

« Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d’un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion. »


 « Anthropologie structurale II »

Claude-Lévi-Strauss

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Noël est devenu la fête des enfants, qui aiment les animaux et pleurent en voyant « Bambi ».

Le 21 octobre dernier, l’équipage de vénerie « la Futaie des amis » abattait sur ordre de la gendarmerie un cerf réfugié dans un jardin de Lacroix-Saint-Ouen (60). Tollé sur les réseaux sociaux, menaces de mort à l’encontre d’un des veneurs issu de la famille Rothschild – la grande vénerie française, riche de 389 équipages, soit deux fois plus qu’en 1914, n’est pas un art cynégétique prolétarien : un « uniforme » complet de veneur coûte la coquette somme de 7000€.

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Protestation de Brigitte Bardot et lettre ouverte de Laurence Parisot, l’ex-patronne des patrons : « Monsieur Hulot, abolissez la chasse à courre ! ».

(Il est d’ailleurs cocasse de penser que l’un des fondateurs de la SPA s’appelait Parisot de Cassel.)

Bardot, Parisot… pour beaucoup, les défenseurs de animaux sont plutôt classés à droite. Voyez Céline et ses chats, qu’il préférait aux méchants Youpins cupides qui ne faisaient rien qu’à le persécuter.

Et j’éviterai d’évoquer son ami Adolf H., qui vouait un culte à sa chienne, Blondie, et se faisait passer pour végétarien… allez une video en cliquant ICI

Fondée en 1824, la Royal Society fort the prevention of cruelty to animals fut l’ancêtre de notre SPA. Elle comptait parmi ses membres William Wilberforce, évangélique abolitionniste certes mais antisocialiste conservateur. Un bon chrétien doit lutter contre l’esclavage et la maltraitance des chevaux, mais pas question que les ouvriers se réunissent : les syndicats sont une « grave maladie de notre société ».

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En France, la SPA voit le jour en 1845 et est reconnue d’utilité publique en 1860 sous Napoléon III. L’État octroie dès 1856 à ses sociétaires le droit, qui existe toujours, « de requérir les agents de la force publique en cas de contravention aux lois assurant la protection des animaux ». Au sein de la SPA, les grands propriétaires fonciers et les médecins sont les deux groupes professionnels les plus représentés.

Anonyme sous la Commune (contrairement à ce que l’on pense couramment), l’institutrice Louise Michel ne portait pas l’empereur, Badinguet, dans son cœur. Elle aimait pourtant les animaux…

  • « Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes.

J’aurais voulu que l’animal se vengeât, que le chien mordît celui qui l’assommait de coups, que le cheval saignant sous le fouet renversât son bourreau ; mais toujours la bête muette subit son sort avec la résignation des races domptées. — Quelle pitié que la bête !

Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblants, cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’homme.

louise

Des cruautés que l’on voit dans les campagnes commettre sur les animaux, de l’aspect horrible de leur condition, date avec ma pitié pour eux la compréhension des crimes de la force.

C’est ainsi que ceux qui tiennent les peuples agissent envers eux ! Cette réflexion ne pouvait manquer de me venir. Pardonnez-moi, mes chers amis des provinces, si je m’appesantis sur les souffrances endurées chez vous par les animaux.

Dans le rude labeur qui vous courbe sur la terre marâtre, vous souffrez tant vous-mêmes que le dédain arrive pour toutes les souffrances.

Cela finira-t-il jamais ?

Les paysans ont la triste coutume de donner de petits animaux pour jouets à leurs enfants. On voit sur le seuil des portes, au printemps, au milieu des foins ou des blés coupés en été, de pauvres petits oiseaux ouvrant le bec à des mioches de deux ou trois ans qui y fourrent innocemment de la terre ; ils suspendent l’oiselet par une patte pour le faire voler, regardent s’agiter ses petites ailes sans plumes.

D’autres fois ce sont de jeunes chiens, de jeunes chats que l’enfant traîne comme des voitures, sur les cailloux ou dans les ruisseaux. Quand la bête mord le père l’écrase sous son sabot.

Tout cela se fait sans y songer ; le labeur écrase les parents, le sort les tient comme l’enfant tient la bête. Les êtres, d’un bout à l’autre du globe (des globes peut-être !), gémissent dans l’engrenage : partout le fort étrangle le faible. Étant enfant, je fis bien des sauvetages d’animaux ; ils étaient nombreux à la maison, peu importait d’ajouter à la ménagerie. Les nids d’alouette ou de linotte me vinrent d’abord par échanges, puis les enfants comprirent que j’élevais ces petites bêtes ; cela les amusa eux-mêmes, et on me les donnait de bonne volonté. Les enfants sont bien moins cruels qu’on ne pense ; on ne se donne pas la peine de leur faire comprendre, voilà tout. […]

On m’a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens : pourquoi s’attendrir sur les brutes quand les êtres raisonnables sont si malheureux ?

C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. La bête crève de faim dans son trou, l’homme en meurt au loin des bornes.

Et le cœur de la bête est comme le cœur humain, son cerveau est comme le cerveau humain, susceptible de sentir et de comprendre. On a beau marcher dessus, la chaleur et l’étincelle s’y réveillent toujours. »

 

ROSA Affiche

En 2006, Anouk Grinberg crée au théâtre « Rosa la vie », autour de la correspondance de mademoiselle Luxemburg. Laissons à cette immense actrice le soin de nous présenter Rosa la rouge, la sanguinaire, comme l’avaient surnommée les protonazis :

  • « Rosa Luxemburg fut une des figures lumineuses du mouvement socialiste au début du XXe siècle, une des seules à s’être opposée à la Première Guerre mondiale. Pour cela, elle passa presque toute la guerre dans les prisons d’Allemagne. Pendant ces années, elle écrivait quantité de lettres à ses amis ; il y est peu question de politique, ce sont surtout des incitations à vivre, à rester bon “malgré tout et le reste”, à demeurer humain. C’était une amie comme on rêverait d’avoir, tendre, solaire, vaillante, ouverte, et si gaie malgré le cachot ; à se demander qui, d’elle ou des autres, était le plus emprisonné. Moi, je n’ai jamais rien lu qui rende aussi heureux. »

Un peu avant Noël 1917, Rosa écrit ceci à Sonia Liebknecht, la femme de Karl, qui sera aussi assassiné par les corps francs…

Si vous voulez écouter la si sensible comédienne lire cette lettre de l'immense Rosa :

 

« Ah Sonitchka, j’ai éprouvé ici une douleur affreuse. Souvent, dans la cour où je fais la promenade, arrivent des véhicules de l’armée, chargés de sacs, ou de vieilles vestes d’uniforme et de chemises de soldats, souvent tachées de sang… elles sont déchargées ici, on les répartit dans les cellules, on les raccommode, puis on les charge de nouveau pour les livrer à l’armée. Il y a quelques jours donc, est arrivé un de ces attelages, tiré non par des chevaux mais par des buffles. C’était la première fois que je voyais ces animaux de près. Ils sont puissants et d’une carrure plus large que nos bœufs, ils ont le crâne aplati et des cornes recourbées et basses, leurs têtes ressemblent plus aux moutons de chez nous, sauf qu’ils sont tout noirs, avec de grands yeux noirs très doux. Ils viennent de Roumanie, et sont des trophées de guerre… Les soldats qui conduisaient l’attelage racontent qu’il a été très difficile de capturer ces bêtes qui vivaient à l’état sauvage, et plus dur encore de s’en servir pour tirer des fardeaux, elles qui ne connaissaient que la liberté. On les a affreusement battues, jusqu’à ce qu’elles admettent qu’elles avaient perdu la guerre, et que l’expression : Vae victis valait aussi pour elles. Il y aurait en ce moment une centaine de ces bêtes rien qu’à Breslau. En plus du reste, elles ne reçoivent qu’un peu de fourrage de mauvaise qualité, elles qui n’avaient l’habitude que des pâturages gras de Roumanie. On les exploite sans répit, on les fait tirer toutes sortes de charges, et à ce rythme, elles ont vite fait de mourir. – Il y a quelques jours donc, un véhicule chargé de sacs est entré dans la cour. Le chargement était si lord, et montait si haut que les buffles n’arrivaient pas à passer le seuil de la porte cochère. Le soldat qui les conduisait, un type brutal, se mit à les frapper si violemment avec le manche de son fouet que la surveillante, indignée, lui demanda s’il n’avait pas pitié pour les bêtes. “Et nous, les hommes, personne n’a pitié de nous”, répondit-il, avec un sourire mauvais, et il se remit à frapper encore plus fort… À la fin, les bêtes donnèrent un coup de collier et réussirent à franchir l’obstacle, mais l’une d’elles saignait… Sonitchka, la peau du buffle est si épaisse, si résistante que c’est devenu un proverbe, et là, elle avait éclaté. Pendant qu’on déchargeait le véhicule, les buffles demeuraient totalement immobiles, épuisés, et celui qui saignait regardait droit devant lui, avec un air d’enfant en pleurs dans son visage noir, et ses yeux noirs si doux. C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on a puni durement, et qui ne sait pas pourquoi, ni comment échapper à la torture et la violence brutale… J’étais devant lui, l’animal me regardait, des larmes coulaient de mes yeux – c’étaient ‘ses’ larmes ; il n’est pas possible, même pour un frère chéri, d’être secoué par une douleur plus grande que celle que j’ai éprouvée là dans mon impuissance devant cette souffrance muette… Qu’ils étaient loin maintenant, inaccessibles, et perdus à jamais les beaux pâturages verts et libres de Roumanie ! Comme le soleil éclairait autrement là-bas, et comme étaient différents le vent, le chant des oiseaux ou les appels mélodieux du pâtre. Et maintenant – la ville, inconnue, atroce, l’étable suffocante, le chaume pourri, écœurant, mélangé à la paille moisie, et les hommes, inconnus, terribles – les coups, le sang qui coule de la blessure fraîche…

Oh ! mon pauvre buffle ! mon pauvre frère bien-aimé, nous sommes là tous les deux, aussi impuissants et muets l’un que l’autre, et notre douleur, notre impuissance, notre nostalgie font de nous un seul être.

Pendant ce temps, les prisonniers s’activaient autour du véhicule, déchargeant les lourds sacs et les traînant jusque dans le bâtiment ; quant au soldat, il enfonça les mains dans les poches de son pantalon, se mit à arpenter la cour à grandes enjambées, un sourire aux lèvres, en sifflotant une rengaine qui traîne les rues. Et la guerre passa devant moi dans toute sa splendeur. Écrivez vite.

Je vous serre dans mes bras Sonitchka.

Votre R.

Sonioucha ma chérie, soyez calme et sereine malgré tout.

La vie est ainsi faite, il faut la prendre comme elle est, bravement, la tête haute, et avec le sourire – envers et contre tout.

Joyeux Noël ! »

 

 

De sa postmodernité anthropocénique, l’homme qui refuse de partager la planète va aussi souffrir de la sixième disparition de masse des animaux…

 

À l’année prochaine !

 

 

 Bonus  musical, littéraire et iconographique !

 • « Assez », Claude Nougaro, 1980.

 

« Lettres de Rosa Luxemburg, Rosa la vie », textes choisis par Anouk Grinberg, traduits par Laure Bernardi, éd. France culture et les Éditions de l’Atelier, 25,50 €, Paris 2009.

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disponible ici.

 

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Bishnoï woman allaitant un faon.

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source ici.

 

Portfolio : Les Bishnoïs - FRANCK VOGEL

Les Bishnoïs : Écologistes depuis le XVe siècle en Inde, de Franck Vogel. Reportage d'une quarantaine de photographies.

http://www.franckvogel.com

 

19 décembre 2017

“Le Marcheur de l’esprit” partage-t-il désormais “son” gibier ?

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

 

À l’Australien Peter Norman, qui, sur le podium du 200 m à Mexico, le 15 octobre 1968, s’est solidarisé de Tommie Smith et John Carlos en portant un badge contre la ségrégation raciale et en leur suggérant de partager une paire de gants noirs lorsque ceux-ci ont levé le poing devant le monde entier.

Clinton Pryor has worn his way through five pairs of shoes. Photo: Joe Armao

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais si en France d’aucuns se sont mis En Marche tandis que d’autres optaient crânement pour l’insoumission sous les coups de menton du sénateur Quinoa, Clinton Pryor lui entreprenait, le 8 septembre 2016, de traverser à pied le continent australien, de Perth à Canberra. Soit quelque 5580 kilomètres. « Le Marcheur de l’esprit » ne cherchait pas la performance sportive mais à tenir une promesse faite à son père, mort depuis. La promesse de récolter des doléances d’un peuple qui vit réfugié sur sa propre terre.

« Dans la culture aborigène, on a toujours marché. On marche pour se perdre et mieux se retrouver. »

Clinton Pryor est un des 455000 Aborigènes, du latin ab origine (des origines), qui peuplent le continent austral depuis 42 000 ans. Or, cette année, cela ne fait que cinquante ans que les Abos sont des citoyens australiens. Votre serviteur ne pouvait passer à côté de cet anniversaire, d’autant que le but du Walk for justice de Clinton était de rencontrer le successeur du Prime Minister qui a montré du doigt la gabegie que représentait à ses yeux l’entretien des villages aborigènes. Le citoyen australien ordinaire, c’est-à-dire blanc, n’a pas à payer pour des « choix de vie ».  Par surcroît, même sans la présence de l’Église catholique (dont les scandales autour de la pédophilie ont ébranlé dernièrement l’île-continent), on y enregistre moult agressions sexuelles…

Alors ô lecteur digital, souffre que je t’accable de dates, voire de chiffres.

Les Aborigènes, ce sont, à l’arrivée de la “First Fleet”, plus de 1500 peuples différents (Warlpiris, Yolngus, Kijas...) parlant au moins 500 langues vernaculaires. Ils occupent principalement le littoral quand les premiers navires hollandais abordent l’île-continent.

  • En 1770, le capitaine Cook débarque à Botany Bay, sur la côte sud-est. Treize ans plus tard, l’indépendance des États-Unis est reconnue par Londres. Se pose alors à la couronne britannique la question suivante : où déporter désormais les bagnards ?
  • En janvier 1788, « la Première Flotte », évoquée plus haut (11 navires, quelque 1400 personnes, libres ou déportées), atteint Port Jackson, devenu depuis Sydney. L’Australie est rapidement proclamée Terra nullius car elle est peuplée de sauvages qui ne connaissent même pas l’agriculture.

S’établit le schéma classique : spoliation des terres, guerre d’extermination non dite, représailles des Abos qui se défendent à coups de lance. Jusqu’en 1900, les Britanniques les massacrent encore allègrement. Dans les années 1880, leur population, estimée un siècle plus tôt à 300 000, tombe sous la barre des 60 000. Pourtant depuis la décennie précédente, Canberra réclame leur « protection par la discrimination ».

  • En 1901, les six colonies se regroupent et forment le Commonwealth of Australia, indépendant de Londres mais gardant un lien avec la couronne britannique. Obsédé par la pureté et le « white burden », les Néo-Australiens cantonnent les « Noirs » dans des camps dirigés par des religieux plus ou moins pédophiles. Parallèlement, ils tentent un politique d’assimilation, arrachant les enfants métis à leur communauté pour les confier à des familles britanniques ou les embastiller dans des orphelinats réputés pour leurs agressions sexuelles. C’est « la génération volée », entre 1900 et 1970 : 100 000 enfants métis sont arrachés à leurs familles.
  • Dès les années 1930, les Aborigènes maîtrisant la langue de Kipling, souvent des ouvriers agricoles, s’organisent, revendications culturelles et sociales fusionnent. En 1937, la conférence du Commonwealth exige l’intégration totale, « jusqu’à ce que tous les aborigènes vivent comme n’importe quel Blanc australien »

Par parenthèse, il faut dire que l’Australie est un pays curieux. Les travaillistes y ont longtemps eu du poids. L’État n’a jamais pratiqué l’apartheid. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les soldats noirs états-uniens seront agréablement surpris de pouvoir prendre une pinte de bière dans le même bar que les Blancs. Ce qui n’empêchera pas Canberra de développer un arsenal juridique tel qu’il fut longtemps impossible à un Non-Européen d’immigrer en Australie. Aujourd’hui encore, les Australiens font preuve d’une certaine férocité pour repousser les réfugiés loin de leurs côtes…

Striking Gurindji stockmen and their families with Dexter Daniels in 1966 Source: Photograph courtesy Brian Manning and the Kalkaringi/Daguragu Freedom Day web site. L’Ambassade originale de la tente aborigène sur les pelouses devant la Maison du Parlement en 1972 .

 En 1966 éclate, sous la conduite de Vincent Ligiari, la grève de Wave Hill dans le Territoire du Nord : les Gurindji travaillent comme ouvriers agricoles dans des conditions immondes pour des salaires inférieurs à ceux des Blancs. Énorme retentissement. Dans la foulée, les Aborigènes sont enfin reconnus citoyens australiens et en tant que tels ont droit au Smic des Wasp (white anglo-saxon protestant).

Encore quelques dates : en 1972, forts de leur drapeau indigène, les Abos campent devant le Parlement de Canberra. Quatre ans plus tard, c’est le Land Rights Act (restitution prévue de certaines terres). 1992, la Haute Cour abroge le «Terra nullius ». L’année suivante, le premier titre de propriété autochtone est reconnu par la Haute Cour de justice. 1997, c’est la campagne en faveur des enfants kidnappés, « Bringing them home ». 2008 : le Premier ministre travailliste Kevin Rudd prononce des excuses nationales quant à la génération volée, entendant « supprimer une grande tache de l’âme de la nation ».

En 2015, provoquant un tollé chez les progressistes (il en reste encore !), son homologue libéral Tony Abbott entend donc fermer les 100 villages aborigènes « les plus coûteux ».

Sus à l’assistanat !

Alors encore quelques chiffres :

australian

 

C’est plus que les Amérindiens aux Etats-Unis ou au Brésil.

Ils constituent tout de même 25% de la population pénitentiaire nationale, et 42% de celle de l’Australie occidentale.

Sept Abos sur dix habitent en ville, ce sont principalement des « fringe dwellers », des habitants des marges. Huit Noirs sur dix n’ont pas accès au marché du travail.

En brousse, 85% d’entre eux sont chômeurs.

L’espérance de vie de ces peuples premiers est de dix-sept ans inférieure à celle des descendants de Britanniques. Quant au taux de mortalité infantile, est-il besoin de le commenter ?

Photographie: Clinton Pryor / Noonie Raymond

 

PHOTO: ABC Nouvelles: Matt Roberts

Après un périple de 5580 km (environ trois allers-retours Paris-Nice), Clinton Pryor a remis son cahier de doléances au Premier ministre, Malcolm Turnbull, qui l’a reçu hors du Parlement de Canberra, cinq minutes, chronomètre en main. Déçu, Clinton a repris rendez-vous…

Mister Turnbull sait qu’une large partie de l’opinion australienne le soutient. Les Aborigènes ne veulent pas s’intégrer. C’est un peuple peu disruptif et c’est à son honneur. L’immense Alain Testart a longtemps étudié les peuples australiens premiers. Sur la quatrième de couverture de son « Communisme primitif, économie et idéologie », nous pouvons lire ceci : « Dans toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs, il y a partage du gibier. Mais c’est seulement en Australie que ce partage obéit à une loi telle que le gibier y est systématiquement approprié par un autre que le chasseur. À travers le jeu de la réciprocité, cette non-appropriation par le producteur immédiat se résout en une appropriation par l’ensemble de la communauté. D’où l’idée d’un communisme primitif, entendu dans un sens tout différent de celui que lui a conféré la tradition marxiste ou anthropologique. » Il y a environ 10 000 ans, bien des sociétés humaines ont opté progressivement pour un progrès qui les éloignait du communisme du paléolithique. Mais pas les descendants des femmes et hommes de Mungo : « Partout en dehors de l’Australie, les forces productives se sont développées et elles n’ont pas été sans influencer celles des sociétés aborigènes australiennes. Le continent australien n’est pas coupé du reste du monde. Le cap d’York constitue un point de contact avec la Nouvelle-Guinée. En Terre d’Arnhem, des Malais originaires de Macassar sont venus s’installer il y a quelques siècles, ils faisaient du commerce et cultivaient le riz. À travers ces contacts, nécessairement, il y a eu diffusion. Dans la mesure où l’Australie reçoit des autres modes de production, les forces productives ne peuvent plus être totalement typiques du communisme primitif. Toutefois, il convient de remarquer que la capacité d’absorption de techniques étrangères par l’Australie apparaît étroitement limitée. La quantité de choses reçues est incontestablement inférieure à la quantité de choses refusées. Parmi les techniques refusées, il faut compter l’horticulture, l’arc et les flèches, deux techniques connues par les Australiens du cap d’York qui sont en contact avec les habitants du détroit de Torrès. […] Ce qui caractérise l’Australie, c’est cette résistance infinie à la diffusion, à l’adoption et à l’incorporation d’éléments techniques d’origine étrangère. Et cette résistance ne fait rien d’autre que traduire la persistance du communisme primitif qui s’oppose au développement des forces productives, où rien ne pousse les travailleurs à la nouveauté, qu’elle résulte de l’invention ou de la diffusion. »

Découverts en 1974 en Nouvelle-Galles du Sud, dans le sud-est de l’Australie, monsieur et madame Mungo accusent 42000 ans au compteur. Ce sont les plus vieux Australiens que l’on connaisse. Les archéologues Wasp ont enfermé leurs restes au Musée national d’Australie à Canberra. Les nations Ngiyampaa, Barkandji et Mutthi Mutthi ont exigé leur retour vers la terre natale estimant que leur sépulture a été violée et leur repos éternel dérangé.

MUNGO

Après quarante ans de lutte, ils ont récupéré leurs restes, qu’ils ont couchés au sein de la terre-mère, le vendredi 17 novembre dernier, dans un endroit tenu secret.

Ah oui ! à l’époque où Homo sapiens sapiens s’établissait en Australie, l’actuelle Grande-Bretagne était encore peuplée de Néandertaliens…

 

Les Wasp d’OZ croient vivre une époque postmoderne mais c’est le paléolithique qui revient comme un boomerang.

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Bonus médiatique : 

 

Who is Clinton Pryor?

Who are you? My Name is Clinton Pryor. Where do you come from? I'm a Wajuk, Balardung, Kija and a Yulparitja man from the west. Where were you born? I was born in King Edward Hospital Subiaco Where did you grow up? When I was a young boy from a new born to 7 years old.

https://www.clintonswalkforjustice.org



PM meets with the Aboriginal man who walked from Perth to Parliament House

Updated September 06, 2017 17:15:05 The man who walked for a year from Perth stood this morning in the Prime Minister's courtyard in Parliament House. But he walked out frustrated at their brief conversation. Clinton Pryor walked for a year across outback Australia to deliver a message of Indigenous justice to Prime Minister Malcolm Turnbull.

http://www.abc.net.au

 

Peter Norman : on sait enfin qui est le troisième homme sur le célèbre podium du "Black Power"

Le 16 octobre 1968, l'Américain Tommie Smith remportait le 200 mètres des Jeux Olympiques de Mexico. Son compatriote, John Carlos se hissait, quant à lui, à la troisième place. On connaît mieux ces deux athlètes pour le geste qu'ils ont fait lors de la remise des médailles, mais saviez-vous que le troisième coureur sur le podium a joué un rôle primordial dans cette manifestation symbolique.

http://www.ohmymag.com
  • Le film « Manganinnie »
  • Midnight Oil : « Beds are burning »

 

  • Le livre d'Alain Testart : "Le communisme primitif"
Le communisme primitif

Current Anthropology, je parlais d'isomorphisme. Le sens de cette loi ne fait pas non plus mystère : personne ne peut subsister seul (il ne peut consommer son propre gibier, ne peut se marier avec sa propre sœur). C'est comme dirait Lévi-Strauss, dans son interprétation de l'exogamie, l'affirmation de la nécessité de l'échange.

http://www.alaintestart.com

 

  • Mungo
L'homme de Mungo, le plus vieux squelette fossilisé d'Australie, enfin rendu à sa terre

Des danseurs, musiciens et chefs culturels de communautés indigènes de toute l'Australie se sont rassemblés dans le sud-ouest de la Nouvelle-Galles-du-Sud et le nord du Victoria pour fêter le retour des restes de l'homme de Mungo, le plus ancien fossile de squelette humain trouvé en Australie.

http://www.lecourrieraustralien.com

 

  • Juste un clin d'oeil de la part de " l'éditrice"

 

 

 

12 décembre 2017

Zizi dans le métro et à Tariq réduit

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

 

À mon confrère correcteur Mustapha Ourrad, assassiné par des islamistes neuronless le 7 janvier 2015 dans les locaux de “Charlie”.

Le début du verset de la lumière est inscrit en calligraphie arabe au centre du dôme de la basilique Sainte-Sophie actuellement utilisée comme un musée.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai passé bien des heures à écouter, sur Inter ou Culture, Abdennour Bidar, philosophe et spécialiste de l’islam… de la raison. Aussi ai-je bondi sur son billet du « Monde » qui évoquait l’affaire concernant un néorigoriste travesti en islamiste soft et accusé de viol. Vous savez, celui qui joue les bons apôtres en français tout en prêchant un islam de haine en arabe et sur les réseaux.

Affaire Ramadan : " Nous restons tragiquement aveugles aux "racines du mal" de l'islamisme "

Le philosophe Abdennour Bidar lance " un cri d'indignation et d'alarme " en direction des élites qui accordent trop d'attention aux " prestidigitateurs " néoconservateurs. Le Monde | * Mis à jour le | Par Abdennour Bidar (philosophe spécialiste de l'islam et des évolutions de la vie spirituelle) Tribune.

http://www.lemonde.fr

Abdennour Bidar, lui, doit avoir l’impression de prêcher dans le désert. « Combien d’intellectuels ont entrepris une mise en dialogue de leur pensée avec un grand philosophe ou sociologue du monde musulman, un grand théologien ou mystique de cette civilisation ? Combien connaissent les œuvres du poète et philosophe, qui contribua à la fondation du Pakistan, Mohamed Iqbal (1877-1938), du philosophe iranien Daryush Shayegan, du juriste tunisien Yadh Ben Achour, de l’islamologue tunisien Hamadi Redissi, ou, ici, en France, de l’historien de l’islam Mohammed Arkoun ? Paresseusement, on fait référence à Averroès (XIIe siècle) et on a “adoré” le roman de Kamel Daoud et ses magnifiques tribunes coups de poing. Mais pour aller plus loin, quasi personne. »

penseurs_musulmans

Et Abdennour Bidar de tancer :

cette intelligentsia française est « si intelligente par ailleurs » et si « inculte » sur l’islam.

 

Latifa et son fils

Et de rejoindre l’incroyable Latifa Ibn Ziaten, mère du soldat français Imad Ibn Ziaten assassiné par Mohamed Merah le 11 mars 2012 à Toulouse, qui, à l’issu du procès de son frère Abdelkader, eut ces phrases :

« Il ne faut pas lâcher cette jeunesse. Il y a tellement de naïveté en France, il faut se réveiller. »

« Nous avons laissé se développer en France un islamisme de plus en plus décomplexé, qui revendique maintenant haut et fort la suprématie de la loi de Dieu face à la loi démocratique, qui affiche sans vergogne intolérance et antisémitisme, qui bafoue le droit à la liberté personnelle et l’égalité des droits, à commencer par ceux des femmes », ajoute Bidar, pour qui l’islamisme est un totalitarisme politique, l’islam, une religion de lumière, amie de la science.

Comme en témoigne notamment la physicienne tunisienne Faouzia Charfi, qui dénonce (tiens, tiens, à l’heure où les évangélistes US ont obtenu de déplacer la capitale d’Israël) une alliance créationniste entre les barbus et les fous de dieu de la Bible Belt. « La science a disparu du monde musulman au cours des siècles », écrit-elle. Ce monde musulman qui non seulement recueillit la science de l’Antiquité mais qui avait aussi décrété que le grec, langue universelle du savoir, devait être étudié.

Je ne puis que vous renvoyer à l’ouvrage de Faouzia Charfi « Sacrées questions… pour un islam d’aujourd’hui » (Odile Jacob, disponible ici). Où est abordée l’opposition entre mutazilistes et acharites, entre l’école théologique rationaliste et le courant d’Aû Hamid Muhammad al-Ghazali, qui prône que la raison ne doit servir que la vérité de la révélation. Ce qui aboutira au concordisme : « La science aujourd’hui concorde avec un certain nombre de versets coraniques et que cela met en valeur le caractères miraculeux de la religion musulmane. Ainsi énumère-t-on “les miracles scientifiques du Coran”. »

Sacrées questions Faouzia Charfi

Aussi est-il un peu lamentable de voir d’authentiques figures de l’émancipation humaine souvent marxisants se rallier même du bout des doigts à l’étendard de l’islamisme. Naguère Michel Foucault aujourd’hui… Pour eux, critiquer l’islamisme revient à nier l’ostracisme dont souffrent les non-Gaulois d’obédience mahométane.

Les néorigoristes sont-ils les représentants des damnés de la terre ? Eux qui sont sponsorisés par les monarchies du Golfe ou la dictature d’Erdogan !

N’est-ce point un peu condescendant, voire raciste, de considérer que l’islam ne peut être que source d’obscurité alors que tant de poètes, de scientifiques, d’écrivains et de chanteurs ont prouvé qu’il relevait plutôt des lumières ? Quel barbu aux mollets saillants a décrété que la musique, l’astronomie ou la danse étaient haram ?

Alors bien sûr, on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille. Comme dirait Edgar Morin, « je suis de ceux qui attendent des éclaircissements de la justice ». Ce n’est pas parce que le grand-père du suspect et donc présumé innocent aux yeux de la justice, a fondé les Frères musulmans, qui louaient le grand mufti de Jérusalem, agent de Hitler et fondateur des sections SS bosniaques (« Tuez les Juifs partout où vous les trouverez. Cela plaît à Dieu, l’histoire et la religion. Cela sauve votre honneur. Dieu est avec vous ») que notre joueur de flûte est forcément et doublement coupable de viol.

Mon Paris, ma mémoire

Forcément coupable… C’est vrai, monsieur Morin, que Marguerite Duras chaque fois qu’elle dansait avec vous essayait de vous ouvrir la braguette. Alors détendons-nous du string. En 2013, dans  « Mon Paris, ma mémoire » (Fayard, 2013, disponible ici), vous écrivez ceci :

« Mon enfance était véhiculée par le tramway qui nous conduisait, maman et moi, vers l’ouest aux Galeries Lafayette, vers l’est à Ménilmontant pour aller chez tante Corinne, sa sœur cadette. […] À partir de 12-13 ans, je cherchais le contact d’une croupe féminine qui souvent ne régissait pas, parce que condamnée à l’immobilité. L’érection survenait et je demeurais dans une volupté mystique et muette qui se déchirait brutalement quand l’adorable croupe se dégageait pour sortir, ou que moi-même devais m’en arracher pour descendre à la station Anvers. […] J’en ai fini par perdre un bouton de braguette […]

» À 16 ans, je m’enhardissais parfois à glisser ma main sur la croupe émouvant et commençais à caresser. Je m’arrêtais s’il y avait un sursaut de répulsion, continuais si pas de réaction. Parfois, j’entrevoyais un profil féminin qui décuplait mon émotion. Plus tard encore, il m’est arrivé de descendre de la rame avec une de mes caressées et de lui adresser la parole. Mais les quelques mots que je lui bredouillais pour exprimer mon trouble avaient tôt fait de dissiper le charme de part et d’autre. C’est très rarement que j’ai pu entamer une relation par une rencontre dans le métro.

» Longtemps encore après l’adolescence, les promiscuités du métro me présentèrent des profils, des poitrines, des croupes fatales inconnues qui me plongeaient dans un véritable émoi d’adoration mystique. »

On dit les soufis mystiques. Les néorigoristes les tiennent pour des infidèles, des adorateurs du taghut, le diable. Le 24 novembre dernier, à Bir el-Abed, au nord du Sinaï, des terroristes ont attaqué une mosquée soufie : 305 morts, dont 27 enfants, 128 blessés. Acte non revendiqué car il a même choqué la nébuleuse « djihadiste ».

Aux Frères musulmans, j’ai tendance à préférer mes frères soufis…

 

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 

Bonus :

Mustapha Ourrad :

Mustapha Ourrad, l'érudition discrète de "Charlie"

La discrétion, la pudeur. Mustapha Ourrad aimait se faire petit, malgré son mètre quatre-vingts. Alors voir son nom sur les murs de Paris, sa photo diffusée en prime time sur France 2, son portrait dans Libé, vous pensez... "Il le mérite.

http://www.liberation.fr

 

Le témoignage bouleversant de Latifa Ibn Ziaten

L'association IMAD

 

Les Arts de l'Islam

Arts de l'Islam | Musée du Louvre | Paris

C'est en 1893 qu'une section des " arts musulmans " est créée au musée du Louvre et en 1905, une première salle dédiée à la collection islamique est ouverte au sein du département des Objets d'art. La collection s'agrandit ensuite considérablement sous l'impulsion de conservateurs et notamment de Gaston Migeon.

http://www.louvre.fr

 


Un colloque pour aller plus loin sur l'art islamique dans les collections françaises :

| Réseau Art islamique en France | Musée du Louvre

Le Réseau d'Art Islamique en France (RAIF) a pour vocation d'accompagner la connaissance et la valorisation du patrimoine national d'art islamique en région. Coordonné par le département des Arts de l'Islam du Louvre, ce réseau est destiné à l'ensemble des professionnels du patrimoine et des universitaires spécialisés en Histoire ou Histoire de l'art islamique, ou plus largement en Histoire du patrimoine en France.

http://www.louvre.fr

 

La science arabe en contexte islamique

La science arabe en contexte islamique

La science arabe est née et s'est développée dans un contexte particulier d'étendues terrestres et de peuples gouvernés par des califes et des monarques musulmans sur une fresque historique allant depuis la fin du VIIIème siècle jusqu'au milieu du XVIème.

https://www.franceculture.fr



04 décembre 2017

Les ogres de Barbara

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus,

extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais aujourd’hui, c’est la :

Sainte-Barbara.

Et hier, j’ai relu en partie « l’Aveuglement, une autre histoire du monde » de mon cher Marc Ferro. À la page 158 de la mienne édition, je redécouvrais ces phrases :

« En glorifiant ainsi leur race au sein d’une société qui affirmait sa propre supériorité raciale dans un pays déjà antisémite, les juifs d’Allemagne faisaient preuve d’un certain manque de discernement.

» Inversement, d’autres juifs, devenant révolutionnaires, se différencient autant par haine de leur judéité que par hostilité à l’État nationaliste. “Se fuyant eux-mêmes”, ils imaginent que l’internationalisme mettrait fin à leur aliénation.

» Ce trait, vrai en Allemagne, l’est encore plus en Russie, héritage d’une persécution séculaire, où les juifs constituaient jusqu’à 22% des rangs du parti bolchevique au début du siècle [et étaient cinq millions dans l’Empire tsariste !]. Plus, comme l’a montré l’historien Claudio Sergio Ingerflom, des mencheviks juifs tel Martov approuvaient les pogroms pour autant qu’ils contribuaient à élever la participation des moujiks à la vie politique. »

Quand le tsar disait : « le peuple a faim, donnons-lui du juif ! », les soucieux socialistes répondaient parfois par la politique du pire.

 

Gosse, j’écoutais Barbara, Jean Ferrat, Francis Lemarque, Joe Dassin, George Gershwin, ou voyais des films à la télévision avec Kirk Douglas ou Harrison Ford, ou encore ceux dont le scénario était tiré d’une œuvre de Joseph Kessel…

Par sa grand-mère, Hava Brodsky, Monique Serf dite Barbara Brodi puis Barbara tout court était ukrainienne. Et puisque la longue dame brune est morte il y a vingt ans et qu’elle croule sous les hommages, quelques mots sur elle du plus loin que les souvenirs me reviennent…

barbara par Just Jaeckin

Croqueuse d’hommes, résiliente et accaparante, Barbara, avec « Dis, quand reviendras-tu ? », signe une des plus belles chansons d’amour du répertoire francophone. Avec cette objection toutefois : « Je n’ai pas la vertu des femmes de marin… » Quand on sait qu’elle l’a écrite pour Hubert Ballay, résistant de la première heure mais aussi diplomate-barbouze pour la Françafrique (d’où les absences répétées…), on se dit que l’art sublime bien des choses.

« La môme était maigre mais elle avait de la graisse là où il fallait. » Élégant, non ?

La petite histoire retiendrait que la pensionnaire de « l’Écluse » se produisit dans une boîte de strip-tease d’Abidjan et que, devant un auditoire turbulent, le « résistant » Jo Attia (ancien de Gestapo française) dégaina son Beretta promettant d’abattre le premier qui troublerait ladite môme.

Hubert Ballay permit néanmoins à Barbara d’acquérir son appartement de la rue Rémusat et l’aida matériellement. Voilà qui est plus élégant…

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Pour votre serviteur, Barbara, c’est aussi et malgré les insomnies mortifères l’humour. Quand, en tournée au Québec, Jean-Jacques Debout lui présente un ami d’enfance qui veut la forcer à chanter lors d’un repas, elle ne se démonte pas et refuse. L’importun lui saute à la gorge. Elle se dégage : « Jean-Jacques, avez-vous beaucoup d’amis comme ça ? » Ce copain d’enfance n’est autre que… Jacques Mesrine, qui vient de s’évader d’un pénitencier canadien. Le lendemain, le malfrat lui offrira un collier de diamants. « Sans doute volé », ajoutera le compositeur des « Boutons dorés » ou de « Capitaine Flam ».

Barbara, c’est enfin cette femme généreuse qui, dans les années 1980, arpentait les couloirs des hôpitaux chéquier à la main pour venir en aide matérielle mais aussi morale à ceux atteints du « cancer gay ».

« Si mourir d’amour, c’est mourir d’aimer, sida, sid’amour, sid’assassiné […] sid’abandonné… »

Elle fut l’une des premières à s’engager dans ce combat qui était bien loin d’être consensuel alors.

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Aujourd’hui, c’est un ogre de barbarie au passeport russe, ami de Poutine l’homophobe, qui rend un superbe hommage à sa si petite à lui : Gérard Depardieu. Somptueusement épaulée par l’extraordinaire Gérard Daguerre, pianiste historique de Barbara, la Gégé est bouleversante quand elle interprète : « À force de m’être cherchée, c’est toi que j’ai perdu », dont l’auteur n’est autre que feu son fils, Guillaume. Paroles par ici.

(Manque de pot pas de pot-de-cast du concert privé sur France Inter du 3 novembre dernier !)

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La maison Précy-sur-Marne recevait souvent la visite de l’ogre de « Lily passion ». « Je lui faisais du poulet et des œufs. On se cachait quand venait sonner “le Petit Pont de bois”… » Lisez Yves Duteil, longtemps maire de Précy et petit-neveu du capitaine Alfred Dreyfus…

Barbara repose dans le caveau familial des Brodsky, dans le carré juif (4e division) du cimetière de Bagneux.

Les familles de Kirk Douglas, Harrison Ford, Jo Dassin, George Gershwin, Jean Ferrat, Joseph Kessel, Francis Lemarque… ont été chassées de l’Empire tsariste par la misère et/ou les pogroms.

Par la misère !

Au début des années 1880, une commission du tsar relève que 90% des juifs constituent une masse indigente menant une existence misérable. Par surcroît, ils sont soumis à 650 lois dites d’exception qui restreignent leurs droits et libertés. De quoi vous inciter à aller voir ailleurs.

Leurs enfants sont venus enrichir ô combien ! notre culture occidentalo-américaine, la régénérer. Qui mieux que Francis Lemarque a chanté le Paris de l’après-guerre ? Et George Gershwin, le New York des taudis avec son inédite musique yiddisho-nègre ? Quelle jubilation en voyant un chef viking incarné par Issur Danielovitch (qui va fêter ses 101 ans dans cinq jours) ! 

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Gosse, il ne me serait jamais venu à l’idée de me demander si Barbara, Lemarque, Dassin (car d’Odessa…), Spartacus, Danny Wilde ou Indiana Jones étaient feujs.

Les temps ont changé, à qui la faute ?

Barbara repose donc et aussi à quelques centaines de mètres de la cité où fut séquestré Ilan Halimi pendant vingt-quatre jours par le gang dit des barbares.

À deux lettres près… Barbara.

Dis-moi, camarade Martov, les moujiks sous Poutine sont-ils enfin politisés ? 

Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.

 Le bonus comme il se doit :

  

  • Chansons, comment choisir ?...

• “Les amis de monsieur” 

• Les deux qui résonnent particulièrement dans le coeur de celle qui met en ligne les posts de sieur BB

Mais aussi :

et celle-ci, exquise :

 


• Playlist de France Inter par exemple : cliquez ici.

 

  • Lectures :

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• «Dis, quand reviendras-tu ?» de Hubert Ballay et Alain Le Meu,  Éditions de l’Archipel 2014. Disponible ici.

 

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•“Barbara, une femme qui chante”, un hors-série “Le Monde”, 124 p., 8,50 €. 

 

  • Concert privé studio 104

https://www.franceinter.fr/emissions/les-concerts-d-inter/les-concerts-d-inter-03-novembre-2017

 

  • Exposition à la Philharmonie jusqu’au 28 février 2018.



Barbara

Lʼexposition Barbara : une longue dame brune, un visage aux traits dessinés, des textes ciselés chargés de mélancolie, telle est l'image en clair-obscur qui s'impose sur papier glacé.

https://philharmoniedeparis.fr
  • Reprises réussies :

L'album de Daphnée

L'album d'Alexandre Tharaud dont on a choisi l'interprétation de Vanessa P.