Avec accusé de déception

18 octobre 2018

Les Guérin, quelle famille ! (Daniel : libertaire et pédé, wesh, c’est abusé ! 2e partie)

 La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être mais d’en être ou de ne pas en être.”

Marcel Proust, “À la recherche du temps perdu”, Gallimard, La Pléiade, tome II, p. 1022

 

 

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Gilles Barbedette 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Daniel Guérin était un grand sentimental avant tout. Dans le remarquable « Paris gay 1925 » de Gilles Bardedette et Michel Carassou (Non Lieu, une excellente idée de cadeau de Noël tant la réédition de 2008 recèle une incroyable iconographie), notre gauchiste avoue que tout a commencé par des « amours dites platoniques » : « J’avais un camarade à Sciences Po que j’aimais tendrement. Un jour, alors que nous étions au Mont-Dore, pour suivre une cure, nous nous sommes promenés dans les bois avec un acteur de cinéma qui était assez répugnant. Dans la nuit, allongés tous les trois sous les sapins, il a porté sa bouche sur le visage adoré de mon ami et j’ai eu une épouvantable crise intérieure de jalousie et aussi de répulsion. C’était la jalousie parce que c’était mon copain, et c’était le reproche que je me faisais de ne pas avoir su ou voulu aller avec lui jusqu’à l’acte sexuel puisqu’il l’acceptait avec un autre, et en même temps j’avais une sorte de dégoût pour le contact de la chair. Ce n’était pas tellement une répulsion qui se situait au niveau de l’homosexualité. C’était une répulsion générale, hétérosexuelle comme homosexuelle, pour l’acte charnel. On retrouve cette contradiction dans l’œuvre de Gide, d’un côté la sentimentalité, et de l’autre le désir d’un acte sexuel que je n’avais pas encore accompli mais que j’étais destiné à accomplir sous sa forme la plus primitive, la plus animale. Il m’était impossible de faire se rejoindre les deux choses. »

Ami de Marc Allégret, neveu de Gide et accessoirement son petit ami, Daniel rend hommage à l’auteur de « Corydon », qui a eu un grand impact dans le monde de la littérature en évoquant l’homosexualité. Gide a il est vrai eu comme prédécesseur Marcel Proust, qui avec son personnage de Charlus avait jeté un pavé dans la mare de la bien-pensance. Homosexuel torturé par son catholicisme, Mauriac avait lui aussi salué l’audace de ses deux confrères : « Beaucoup qui se cachaient ne se cacheront pas. »

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Colette 

 

Le fait que des personnalités comme Colette, Maurice Ravel, Max Jacob, Jean Cocteau ou Radiguet ne cachent pas leurs orientations amoureuses a dû aider moult jeunes gens des deux sexes à sortir un peu de l’ombre. Ce qui n’était évidemment pas facile dans une France nataliste et victorianiste qui célébrait la virilité guerrière. L’avant-garde du « peuple d’Ep » regardait parfois vers l’Allemagne, où la revue « Die Freundschaft » (l’Amitié), en vente en kiosque, louait l’homosexualité, le naturisme, l’indifférenciation des sexes, le freudisme. Ce qui n’était justement pas le cas des avant-gardes françaises.

Par les hasards de l’Histoire, « Inversions », première revue homosexuelle publiée en France, parut le 15 novembre 1924, quinze jours avant « la Révolution surréaliste ». Or, les thuriféraires d’André Breton brillaient par leur homophobie latente. Et pourtant…

« La première femme de Breton, déclare Daniel Guérin, m’a confié qu’il était un homosexuel refoulé et sublimé, toutes les grandes amitiés de sa vie ayant été masculines. Il avait une sorte d’horreur physique pour la pratique homosexuelle. René Crevel a été, à ma connaissance, le seul homosexuel affiché du groupe surréaliste, et de ce fait, il était assez marginal. » Gilles Barbedette et Michel Carassou écrivent : « Ainsi Crevel, le premier, a-t-il eu l’intuition d’une force subversive contenue dans la “déviance” homosexuelle. Ce n’est que longtemps après sa mort que cette idée ressurgirait au grand jour. » Et notamment sous la plume de Daniel Guérin dans « Homosexualité et Révolution », en 1983.

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« La voix de Crevel reste alors isolée, poursuivent nos auteurs. Aragon demeure alors silencieux sur ce sujet. Parmi les membres du Grand Jeu, groupe rival des surréalistes, s’il en est qui pratiquent l’homosexualité à commencer par Roger Gilbert-Lecomte, ils n’en font pas matière d’écriture. » Crevel finit par se suicider, comme tant d’autres auteurs gay, en 1935.

« Si Breton affirmait que ce qui l’intéressait le plus était “du ressort de la perversité”, écrivent Barbedette et Carassou, il n’en condamnait pas moins – et la plupart des autres membres du groupe à sa suite – l’homosexualité […]. Les participants à ces discussions manifestèrent une opposition particulièrement vive à l’encontre de l’homosexualité – “elle me dégoûte à l’égal des excréments”, déclarait Pierre Unik – et quand quelques-uns, Queneau, Prévert, Man Ray et surtout Aragon [qui finirait un peu grande folle masquée, ndlr], exprimèrent une position plus tolérante, se refusant à porter un jugement moral, Breton voulut mettre fin à la séance qui tournait, selon lui, à la “réclame pédérastique”. Quelque temps plus tard, le même André Breton corrigeait dans la rue Ilia Ehrenbourg, l’écrivain soviétique, qui avait qualifié le surréalisme d’activité pédérastique, atteinte insupportable à la virilité du mouvement et de son chef de file. »

Si Benjamin Péret, fidèle bras droit du pape du surréalisme, affirmait qu’il était indécent d’être nu devant une femme sans bander, Robert Desnos se faisait plus modéré : « Nous défendions [les homosexuels] d’ordinaire contre le fameux bon sens de la masse normale au nom de la liberté individuelle et du principe que tout est licité en amour. »

Cocteau 1930

 

œuvre de Cocteau

Quant à Paul Éluard, fou d’amour pour Nush… Après guerre, comme d’autres poètes, Aragon, Cocteau ou Ponge, il faisait commerce de faux originaux de poèmes : les temps étaient rudes. Un jour, le regretté Claude Lanzmann fut envoyé porter chez lui « une enveloppe lourde de billets » : « Il me reçut dans sa cuisine, qui donnait sur la rue, et j’entendis des gémissements qui montaient de la pièce voisine dont la porte était ouverte. J’eus le temps d’apercevoir dans un miroir biseauté le pompon rouge d’un marin militaire. Éluard semblait avoir, pour m’ouvrir, revêtu à la hâte un pyjama. »

Demeura une exception dans le paysage politique français : les anarchistes individualistes regroupés autour de « l’En-Dehors », journal dirigé par Ernest-Lucien Juin, dit E. Armand (1872-1962). Lequel écrivit, dans « la Camaraderie amoureuse », dès 1930 : « Le corps personnel n’appartient ni à la loi, ni à Dieu, ni à l’Église, ni à l’État, ni au milieu social, ni à l’ambiance sociétaire ; il n’est régi par aucun code, par aucun décalogue, il appartient à son possesseur, la personne, le moi unique. […] Aucune considération tirée de la morale religieuse ou laïque, bourgeoise ou prolétarienne – morale de classe ou morale de parti, d’un contrat social imposé ou d’une tradition coutumière ou des mœurs sociétaires – ne saurait prévaloir contre le droit incontesté ou incontestable que possède l’unité humaine, le moi, l’unique, de disposer de son corps comme il lui convient, de tout son corps ou d’une partie de son corps. » Daniel Guérin, qui, au grand dam de ses camarades anarchistes, admirait Stirner avait-il lu Armand ? En tout cas, ce dernier était un grand lecteur de l’auteur de « l’Unique et sa propriété ».

Bien que fils de bourgeois, le Parisien Guérin ne goûtait guère les cercles homo mondains. Très peu pour lui de « Tonton », rue Norvins, à Montmartre – évoqué dans… « les Tontons flingueurs » –, du « Bœuf sur le toit », des clubs privés… Il opta pour la drague prolétarienne et c’est là que son interview dans « Paris gay 1925 » se révèle passionnante car elle nous dévoile une capitale où était loin de sévir une homophobie virale. Il y était « infiniment plus facile » d’approcher des jeunes garçons. Daniel fréquentait le bal de Magic-City, manière de Luna Park de la rive gauche. « Il y avait un grand bal costumé qui avait lieu le mardi gras. Les costumes étaient extrêmement savoureux : certains garçons étaient nus avec une série de grappes de raisins artificielles qui pendaient autour de la ceinture. D’un côté, il y avait des homosexuels ainsi déguisés, de l’autre il y avait le gratin des gens du spectacle qui venaient très amicalement pour voir, pour s’amuser, pas pour déprécier. Je me rappelle un moment du bal : j’étais en bas, près du vestiaire, la porte s’est ouverte et Maurice Chevalier est entré ; il a braqué un pistole à fumée sur mon visage qui est devenu tout noir. L’atmosphère, vraiment, était d’une extrême gentillesse. Il n’y avait aucun préjugé antihomosexuel. […] À cette époque, tout était centré autour de l’exceptionnelle liberté sexuelle, de l’extrême permissivité qui faisait qu’un homme aimant les garçons pouvait faire des rencontres avec un jeune ouvrier, un jeune pompier, un jeune soldat en permission ; il n’y avait pas de problème. Le nombre de fois où j’ai erré dans Pigalle les jours de fête, les week-ends, il était très aisé d’accoster un marin, un cavalier avec ses grosses bottes et ses éperons. [La rencontre] se passait de la façon la plus simple, la plus familière, la plus naturelle qui soit, du type : “Ah ! je suis content de te rencontrer ! Tu veux que nous allions faire un tour ?” Et l’autre répondait : “Oui, si tu veux ; il y a là-bas un petit hôtel, dans la rue.” La chose terminée, le gars ouvrait son portefeuille et sortait des photographies de lui, format carte postale ; et vous la dédicaçait ! Tout cela n’avait rien de pervers ; il y avait une espèce de facilité dans les rapports entre hommes appartenant à des classes sociales très différentes, que je n’ai jamais rencontré depuis. »

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Bal au Magic City en 1932

Autour des tasses (pissotières), dans les bains turcs, sur les grands boulevards, les rencontres gay n’avaient rien d’exceptionnel. Et c’est là que Guérin enfile sa jaquette de marxiste : « Les prolos étaient encore des prolos et non les petits bourgeois qu’ils sont devenus. Alors qu’aujourd’hui, on prétend qu’il est quasiment impossible à un travailleur d’avoir des penchants homosexuels. Si le Parti communiste, qui veille à sa clientèle, ne se risque pas à prendre la défense des homosexuels, c’est parce que la classe ouvrière s’est incroyablement embourgeoisée depuis une trentaine d’années. » Et l’érudit Guérin de citer son cher Alfred Kinsey : « Il montrait que ceux qui avaient été réduits à l’enseignement primaire étaient ceux qui n’étaient pas paralysés par toutes sortes de considérations culturelles ou morales qui sont artificiellement inculquées, d’abord au niveau secondaire et, surtout, au niveau supérieur. […] Il ne faut pas oublier que les gens se mariaient très tard, à cette époque ; j’ai habité dans le XXe et on voyait le soir, dans les petits restaurants, des gars entre 20 et 30 ans, tous célibataires et absolument pas froissés si on manifestait à leur égard un quelconque désir homosexuel. […] Ils étaient encore dans le monde physique et ce monde n’avait pas été pollué par les valeurs morales. […] Je crois que, pendant tout le XIXe siècle [malgré l’influence de l’Église, ndlr] l’ouvrier était plus près de l’animalité naturelle qu’à partir du moment où il s’est érigé une superstructure, cet ego de petit-bourgeois. » Et Guérin, amoureux des bals de la rue de Lappe, de nous apprendre qu’il n’y avait pas de boîtes homosexuelles mais sexuelles tout court : « Les gens ne s’embrassaient pas, cependant, car les mecs tenaient à leur image virile. Il était rare que deux homosexuels dansent ensemble ; c’était plutôt une danse entre un micheton – un homme qui aime les garçons – et un mec. » En fin de soirée, Guérin allait alors sur « la Noïé », une péniche amarrée sur le canal Saint-Martin, près de la Bastille, « qui servait à faire l’amour. Il y avait des couchettes où on forniquait. De la rue de Lappe, c’était très proche et très pratique ».

Daniel Guérin fréquentait aussi la piscine de la rue de Pontoise et ses confortables cabines de bain : « Il y avait aussi un haut lieu de l’homosexualité : le 14 de la rue Trévise : c’était l’Union chrétienne des jeunes gens (UCJG) qui avait une piscine où on pouvait se baigner nu. Il fallait avoir une carte de membre, comme dans les YMCA américains, et c’était un lieu de rencontres très étonnant. » Daniel y emmena d’ailleurs son « maître es homosexualité » : Jean-Michel Renaitour, aviateur pendant la Grande Guerre, puis député de l’Yonne et maire d’Auxerre. Où il avait sous la main « des centaines de garçons », pratiquant la gymnastique ou le water-polo.

Devant cette manne charnelle, Daniel confessait ceci : « Jamais l’idée ne me serait venue de me lier avec un seul quand il y avait un déversoir quotidien de tant de beautés autour de moi ! Pourquoi aurais-je dû m’aliéner en me fixant sur un jeune en méconnaissant tous les autres ? »

Puisque nous avons évoqué un guerrier, rappelons que le maréchal Lyautey, au Maroc, était réputé pour avoir au réveil des « couilles au cul » mais qui n’étaient pas les siennes et que l’aviateur Pierre Weiss appréciait la façon de se servir de son manche de l’archange Charles Lindbergh.

À l’entre-deux-guerres, le public ne versait pas dans le pipole : « On voyait Léon Blum en tutu dans les journaux ! Il avait des attitudes, des manières d’être assez précieuses ; je me rappelle en 1930 l’avoir rencontré. Il m’a reçu dans sa chambre et il portait un pyjama violet avec des ornements d’or. […] Léon Blum était aussi hétérosexuel, mais dans son livre, il prétendait que c’était folie que de se marier sans s’être essayés l’un l’autre. Son homosexualité était connue par les caricatures des journaux, mais les gens ne les croyaient pas ; il n’y avait pas à l’époque cette espèce de curiosité malsaine. Les forces du Front populaire étaient hypnotisées par autre chose : les congés payés etc. Il y a eu une période, pendant l’Occupation, durant laquelle l’homosexualité était considérée comme un acte répréhensible, du fait de l’ordonnance promulguée par Pétain. De plus, les pratiques homosexuelles pouvaient apparaître comme ayant je ne sais quel caractère fascisant. »

Les pédés à Vichy ! La Résistance surnomma ainsi Abel Bonnard, ministre de l’Instruction de Laval, Gestapette. D’où le coup de tonnerre dans le landerneau bleu-blanc-rouge quand Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin, fit son coming out dans les années 1980 !

Bien que militant de la cause gay (sur le tard mais avec force courage), Daniel Guérin a toujours été contre toutes les chapelles : « Les homosexuels se sont enfermés aujourd’hui dans un ghetto, plus vaste que ce qui existait auparavant et, en revendiquant leur homosexualité, ils ont suscité chez de jeunes hétéros des réflexes de défense et de répulsion qui n’existaient pas durant la période que nous avons évoquée. » Et de déplorer qu’au lieu d’avoir exploité la veine subversive de l’homosexualité, la communauté LGBT, comme on ne l’appelait pas encore, ait sombré dans le consumérisme.

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Ah ! oui, le gérant de la revue « Inversions », Gustave-Léon Beyria, fut condamné en mars 1926 à dix mois de prison. Il faudrait attendre vingt-six ans pour qu’une nouvelle publication gay reparût en France. Il s’agirait de « Futur » en l’occurrence.

Journaliste, notamment à « Gai Pied », spécialiste des avant-gardes littéraires et artistiques de l’entre-deux-guerre, Gilles Barbedette fut un des membres fondateurs d’Aides. Il mourut du sida le 30 mars 1992…

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11 octobre 2018

Les Guérin, quelle famille ! (Daniel : libre dans son être, 1re partie)

 “J’estime que cette perversion d’un instinct, comme bien d’autres perversions,

est un indice de la profonde décadence sociale et morale

d’une certaine partie de la société actuelle.

Henri Barbusse, écrivain communiste du “Feu” et biographe de Staline…

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a trois années, j’ai eu le plaisir, lors des Rendez-vous de l’Histoire de Blois,  de m’entretenir avec l’éditeur de Non Lieu, dont le père avait publié en « Paris gay 1925 », de Gilles Barbedette et Michel Carassou (2008). Il me disait son étonnement à propos du fait que Daniel Guérin fût à son corps défendant clivant : les anarchistes et autres « déviants » luxemburgistes et trotskistes le voyaient comme l’un des leurs ignorant que la nébuleuse homosexuelle en faisait tout autant. Il n’y avait guère jonction entre les deux, chacun demeurant dans son champ d’action.

Pertinent, le propos mérite tout de même nuance. Si l’on en croit son gendre, l’économiste algérien Ahmed Hanni, Daniel séparait bel et bien les deux sphères. Tout au moins jusqu’en Mai 68, quand les jeunesses commencèrent à dépaver le boulevard des Tabous. La parole se fit quand plus libre et Daniel le rose devint notamment l’un des maîtres à penser de Danny le rouge.

« Daniel Guérin fut l’une des rares [personnes publiques], témoigne Ahmed, à dire ou agir de la même manière en public et en privé. Cette cohérence n’est pas soudaine. Jeune, il avait déjà rompu avec sa famille à cause de cela. Daniel Guérin s’est toujours donné une liberté aussi grande que possible quitte à en assumer certaines conséquences (matérielles dans sa jeunesse, relationnelles plus tard), n’hésitant pas à rompre avec des vieux compagnonnages. »

« Athée serein », il ne cherchait pas non plus à choquer pour choquer : « À part certaines convenances qui l’amenaient à occulter son homosexualité (il n’en parlait pratiquement jamais en ma présence, ni ne l’affichait tous azimuts), poursuit Ahmed, Daniel gardait tout de même un ton libre à toute occasion. »

Guérin naît le 19 mai 1904 dans une famille de la grande bourgeoisie, certes, mais libérale et dreyfusarde. Un de ses aïeux était le menuisier Maurice Duplay, hôte d’un certain Maximilien Robespierre… L’appartement familial est peuplé de Degas et de Rodin. Sa mère joue du piano à quatre mains avec un autre Maurice… Ravel ! Sa famille est liée à la maison Hachette.

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Daniel Guérin à la droite du curé

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François Mauriac chez Colette

En 1922, il publie un recueil de poésies, « Livre de la dix-huitième année », ce qui lui vaut d’être remarqué par Colette et François Mauriac, tous les deux d’ailleurs ayant une sexualité à géométrie variable… La même année, il est foudroyé par la lecture du « Manifeste du parti communiste » de Marx et Engels, qui l’écarte de la poésie, à ses yeux devenue futile.

Après des études tumultueuses en sciences politiques, entre prêtres tordus et professeurs inscrits à l’Action Française, et avoir vu à la Chambre Léon Blum traité de « juif », il part pour un voyage initiatique en Italie. Et les voyages vont former la genèse de l’action politique de Guérin. C’est bientôt la Grèce, où il rencontre l’ambassadeur trotskiste de l’URSS, puis après le service militaire – il va y tâter du garçon avec ou sans pompon –, le Liban, où il gère durant deux ans l’Agence générale de librairie, liée à Hachette. Il y rencontre l’émir Khaled, fils d’Abd-el-Kader. Mais c’est en Indochine qu’il devient un anticolonialiste viscéral, abhorrant définitivement tout racisme.

 

Daniel rompt avec sa famille. On le retrouve ouvrier du bâtiment à Brest, où ses tendances sexuelles lui valent quelques déboires. Via son oncle Daniel Halévy, ami de Proust (et plus tard grand défenseur du Maréchal !), il prend contact avec le syndicaliste révolutionnaire Pierre Monatte, exclu du PC dès 1924. Devenu correcteur, il gardera toute sa vie sa carte à la CGT (de tendance anarchiste). D’ailleurs, il n’aura de cesse de lutter pour la réunification syndicale et en voudra toujours aux staliniens d’avoir divisé les travailleurs.

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Daniel Guérin en 1925

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Marceau Pivert

Lié à Léon Blum, il l’est plus encore avec Marceau Pivert, futur fondateur du très original Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). Dès 1932, il sillonne pour « Monde », « la Révolution prolétarienne » et « Regards » l’Allemagne à vélo. L’année suivante, Blum l’envoie derechef dans l’Allemagne en voie de nazification. À une époque où les Français ignorent presque tout du IIIe Reich, sa « Peste brune » est publiée dans « le Populaire », sans émouvoir plus que ça l’opinion populaire hexagonale.

En 1933 justement, il rencontre via Pierre Naville Trotski à Paris, événement qui le marquera. Daniel participe alors à la dissidence gauchiste, voire luxemburgiste, à l’intérieur de la SFIO. Aux Cahiers Spartacus, il côtoie notamment le libertaire Henri Poulaille, chantre de la littérature prolétarienne et Cachanais (comme votre serviteur).

Bientôt marié, comme nous l’avons vu, à l’Autrichienne Maria Fortwängler, Daniel fonde le Centre laïque des auberges de jeunesse (CLAJ) pour contrebalancer celles animées par Marc Sangnier, d’obédience démocrate-chrétienne.

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Proche de l’Algérien Messali Hadj, Guérin rejoint en même temps la Gauche révolutionnaire au sein de la SFIO. Survient le Front populaire !

« Tout est possible »,

écrit Marceau Pivert tandis que Thorez admet qu’il faut savoir « terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». Daniel, de son côté, entre en contact avec Angel Pestaña de la CNT, vaste syndicat anarchiste, pour le sensibiliser notamment au problème de la décolonisation du Maroc… Dont les troupes arabes vont être le bras séculier du putsch franquiste. Blum n’interviendra pas en Espagne. Anticolonialiste, Daniel se lie aussi d’amitié avec Habib Bourguiba. En fait, il se forge un carnet d’adresses épais comme le Bottin. Il aura le « 06 » de Gandhi (rencontré en 1931), de Claude Lévi-Strauss (alors de la tendance Révolution constructive de la SFIO), Hô Chi Minh (en 1946), Jacques Soustelle, Louis Joxe (normal, c’est son cousin), Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Malcom X, l’écrivain américain Richard Wright, Khomeiny

 

Dès l’été 1937, Pivert et Guérin dénoncent les méthodes expéditives staliniennes en Espagne et manifestent contre les procès de Moscou. Par ailleurs, Daniel est plus que dépité par la politique du Front populaire à l’égard des indépendantistes indochinois et l’indifférence du prolétariat français à leur sort. Mais il ne lâche pas la SFIO. En janvier 1938, l’ex-Gauche révolutionnaire emporte la fédération de la Seine, dont il devient membre du bureau fédéral. Très vite, la fédération est dissoute, Guérin participe alors à la fondation du PSOP, dont il est néanmoins écarté du secrétariat général pour sympathies trotskistes. Favorable au pacifisme révolutionnaire, il est à moitié lynché dans la rue par des staliniens furieux de cette position pourtant… léniniste. Et ce n’est pas en appuyant la proposition de Trotski de fusion du PSOP avec le Parti communiste internationaliste qu’il va s’attirer les bonnes grâces de Thorez !

Avec le PSOP, il tente de venir en aide aux militants du Poum, communistes antistaliniens espagnols (et surtout catalans), menacés d’être fusillés par les moscoutaires ou internés par les Français. Au côté de militants juifs, arabes et anglais, il s’alarme aussi de la situation en Palestine.

Mandaté par les trotskistes, Guérin part, en août 1939, pour Oslo afin de propager leurs conceptions défaitistes révolutionnaires tout en faisant la salle et la terrasse comme serveur. La Wehrmacht l’y capture en avril 1940. Emprisonné en Allemagne, il est libéré pour des raisons de santé. Membre de la très clandestine IVe Internationale (trotskiste), il rentre en France au printemps 1942. À l’automne, un ancien camarade de lycée, devenu directeur commercial du Comité d’organisation du livre, lui offre un emploi de sous-directeur.

Après avoir été inquiété par des résistants de la vingt-cinquième heure, Daniel devient en 1944 secrétaire général de l’Office professionnel du livre et verse dans l’épuration. « Pour la seule et unique fois de ma vie, j’exerce une fonction d’autorité », écrira-t-il dans « le Feu du sang ». Au grand dam de sa famille, il propose la nationalisation du groupe Hachette !

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Cependant, il obtient en 1946 la participation des syndicats du livre à l’Office professionnel, jusqu’alors réservé aux seuls employeurs. Et s’attaque en mai de cette année-là à De Gaulle et Thorez qui ont emprisonné 50 travailleurs indochinois ayant distribué des tracts favorables à l’indépendance.

Rat de Bibliothèque nationale, Daniel se plonge à cerveau perdu dans la Révolution française. En été 1946 paraît chez Gallimard « la Lutte des classes sous la Ire République », ouvrage novateur voulant établir la synthèse entre le marxisme et l’anarchisme et plaçant les sans-culottes spontanéistes au-dessus d’un Robespierre léninifié et incarnant à lui seul le peuple. Si l’ouvrage se vend bien, il sème le trouble dans une caste universitaire engoncée dans son stalinisme et qui ne veut voir en Guérin qu’un amateur éclairé voire un peu déviant. Résultat, ce livre est curieusement absent des bibliographies contemporaines afférentes à cette Révolution que Daniel ne voyait pas comme un bloc.

En 1946 va débuter « la plus grande aventure » de sa vie : un séjour de trois ans aux États-Unis. C’est au contact des trotskistes US, qui font pourtant un remarquable travail antiraciste, qu’il perd ses illusions marxistes-léninistes. À Marceau Pivert, il écrit : [Le mouvement trotskiste] répète mécaniquement de vieilles formules sans les repenser et en reposant la tête sur l’oreilles des écrits (certes admirables) de Trotski. » Et puis il découvre qu’avant d’être un prolétaire, l’ouvrier blanc est d’abord blanc. L’économie de l’esclavage a forgé le préjugé.

Aux États-Unis, où il retrouve sa fille, Anne, il rencontre C.L.R. James, grand historien trinidadien et néanmoins trotskiste, auteur notamment des « Jacobins noirs », une odyssée de la Révolution haïtienne, et Joan London, la fille d’un certain Jack…

La rupture avec les trotskismes est loin d’être totale. Réconcilié avec son père et bientôt fort d’un certain pécule, Daniel, généreux donateur, soutiendra, bien que devenu à plus de 65 ans communiste libertaire, les « Cahiers Léon Trotsky » ainsi que la publication d’autres écrits relatifs au Vieux… Dans un milieu réputé pour sa scissiparité, Guérin réussira le coup de force de réunir toutes les familles trotskistes lors de ses funérailles !

De retour en France en 1950, il s’associe à Claude Bourdet pour fonder « l’Observateur », manifester pour la reconnaissance de la Chine populaire, écrire au côté de Clara Malraux et des titistes français (oui, ça a existé !), s’immerger trois mois dans les milieux indépendantistes maghrébins, dénoncer auprès de Mauriac la répression au Maroc, prendre contact avec Mohamed Harbi, jeune gauchiste algérien du FLN, écrire au ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, qui refuse de le recevoir.

Militant à la Nouvelle Gauche, il rencontre Frantz Fanon, psychiatre martiniquais engagé auprès des indépendantistes algériens. Une figure qui fascinera au plus haut point un certain Jean-Paul Sartre. Lequel censure l’article de Guérin « Quand le fascisme nous devançait », en 1954, dans « les Temps modernes ». Péché véniel, car Sartre signe l’appel au gouvernement américain pour que Guérin, banni du territoire, puisse y revenir et revoir sa fille. L’auteur de « l’Être et le Néant » se permet aussi d’écrire : « [Malgré] toutes ses erreurs, [la Lutte des classes sous la Ire République] demeure un des seuls apports enrichissants des marxistes contemporains aux études historiques. »

Sartre est un intellectuel, Guérin, un militant de terrain. Et c’est sur celui-ci, vingt ans durant, qu’il va enquêter sur l’enlèvement de Ben Barka côtoyant même la pègre. Il découvre bientôt Bakounine, se défonce pour l’Algérie, adapte Balzac au théâtre, publie « Front populaire, révolution manquée ? », « Décolonisation du Noir américain », « Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey », « l’Anarchisme », « Un jeune homme excentrique », « D’une dissidence sexuelle au socialisme », se rend à La Havane, fait son coming-out en Mai, condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie avec le tribunal Russel, participe à la création du Mouvement communiste libertaire tout en soutenant le président du Sénat Alain Poher – Guérin est déroutant ! –, rédige la plate-forme avec Georges Fontenis de l’Organisation communiste libertaire (qu’il va quitter pour ses « dérives sectaires »), écrit sur Rosa Luxemburg, milite au côté des Comités antimilitaristes (Clam) et du Front homosexuel d’action révolutionnaire.

Guérin ne tient pas en place, il lui faut de l’action, de l’enthousiasme. Après un passage furtif au PSU, il rejoint avec son ex-compagne l’Organisation révolutionnaire anarchiste, anime la Conférence internationale d’études bakouniniennes à Venise, rencontre l’ayatollah Khomeiny, fréquente les intégristes proches de Ben Bella, appelle à voter Mitterrand (qu’il déteste), soutient Solidarnosc, palabre avec Jean-Marie Tjibaou, du FLNKS, s’enthousiasme pour la jeunesse qui se soulève contre Chirac et Devaquet !

Malade depuis longtemps, Daniel Guérin s’éteint, le 14 avril 1988, il y a un peu plus de trente ans.

Son parcours est celui d’un des plus puissants intellectuels français engagés du XXe siècle. Lisons ou relisons ses livres car ce sont ceux d’un homme avant tout sentimental, qui a toujours privilégié ce qui rapproche plus que ce qui divise.

L’historien marxiste Ian Birchall déclarera : « Ce que je trouve le plus intéressant chez Guérin, c’est l’attention qu’il porte au dialogue. Il avait de fortes opinions sur beaucoup de questions, mais il était toujours prêt à dialoguer sans tomber dans les attaques qui sont si courantes dans certaines sections de la gauche. Il trouvait le temps d’échanger y compris avec de tout petits groupes, et même lorsqu’il critiquait sévèrement un opposant politique, il notait aussi les aspects positifs de ce dernier. »

L’universitaire David Berry ira dans le même sens : « Dès ses premières “notes de lectures” prises pendant le fameux voyage en Indochine, à la fin de 1929, il est clair que l’antidogmatisme était fondamental chez Guérin. Il critiquait les marxistes de son époque pour avoir créé un “Marx standardisé, avec une figure redoutable de prophète barbu”, et les bolcheviques pour avoir transformé le marxisme en “une espèce de religion mystique avec Lénine pour pontife”. Il y voyait une “trahison” de Marx. […] Pour lui, marxisme et anarchisme devaient être dépassés et cela ne pouvait se faire que par la pratique. »

Avant d’aborder dans un ultime post guérinien son parcours plus intime, je ne puis résister à l’idée de vous faire lire des extraits de la lettre de Daniel à son père, Marcel, qui la découvre sur son lit de mort :

« Je voudrais accomplir aujourd’hui un devoir. Tout en me refusant à croire que tu ne pourrais pas te rétablir, je voudrais te dire certaines choses pour le cas où nous ne nous reverrions pas. Je voudrais t’exprimer ma profonde reconnaissance pour tout ce que je te dois. En ces temps où la culture, la vieille, se meurt – avant qu’elle ne rebondisse, plus tard, sous de nouvelles formes –, je voudrais te remercier de m’avoir transmis ce précieux héritage culturel, qui fait la vie digne d’être vécue. Si je remonte dans mon enfance, je t’entends m’apprendre à aimer Baudelaire, et Chopin, et Renoir et Degas. Si j’ai, politiquement et socialement, choisi une autre route que la tienne, je n’ai jamais sous-estimé, ni renié, ni trahi cet héritage, ce goût des belles choses. Merci de me l’avoir transmis. Ce que tu as aimé, la culture, l’art est immortel. Dans des siècles, des hommes (différents de ceux d’aujourd’hui) aimeront encore Baudelaire, Chopin, Renoir et Degas.

» Par ailleurs, je sais ce qu’il y a en nous de commun, cette vive sensibilité, ce besoin aigu d’amour et de tendresse. […] Je t’ai fait souffrir au cours de ma vie. Mais sans l’avoir jamais voulu. J’ai été victime de mon tempérament trop violent, trop contradictoire, de mon besoin extrême d’indépendance. Et là où je t’ai le plus violemment heurté, c’est par fidélité à des convictions qui sont ma raison de vivre. »

Son père lui répond ceci :

« Tu as touché mon cœur dans ses fibres les plus profondes en me parlant comme tu as fait. C’est une consolation pour moi. Pour ce qui est des biens culturels, je suis tranquille. Et c’est une grande joie pour moi, en relisant ta lettre, de voir combien tu leur restes attaché. Encore une fois je te remercie avec une grande émotion de me l’avoir dit. Mon cher fils que, comme ta grand-mère, j’ai chéri plus que mes autres enfants, mon premier né, la plus grande joie de ma vie, je te serre sur mon pauvre cœur qui t’a tant aimé. »

04 octobre 2018

Les Guérin, quelle famille ! (Anne : “Tu es beau quand on lit l’amour sur ton visage”)

 “Je recherchais des moyens de répandre la lumière jusque dans les coins les plus reculés

Jiri Mucha, “Alphonse Maria Mucha, his life and art”, Londres 1966

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Anne Guérin est morte il y a un an, le 30 septembre 2017, à Montrouge. Peu connue du grand public, elle était pourtant une grande figure du journalisme et du militantisme liberal, dans l’acception anglo-saxonne du terme.

Il faut dire qu’elle avait de qui tenir. Anne naquit à Paris en 1936 d’un père, Daniel, socialiste libertaire mais pas que… dont nous reparlerons dans le prochain post, et d’une mère, Maria Fortwangler, communiste autrichienne et secrétaire trilingue, que Daniel avaient rencontrée au pays de Dollfuss, en 1932, où il se préparait à écrire « la Peste brune ». Notre fils de bonne famille l’exfiltra loin des nazis vers Paris, où ils se marièrent en 1934. Vaccinée par lui du stalinisme, Marie Guérin adhérerait au début des années 1970 à l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA), militant peu car étant amputée deux fois des deux jambes, gangrène oblige…

Anne vécut l’Occupation dans un confort relatif à Monfort-l’Amaury et apprit à nager sur les rives du lac d’Annecy, où ses parents l’avaient expédiée avant la tumultueuse libération de Paris. Puisque l’après-guerre rimait avec privations, ils l’envoyèrent aux États-Unis, auprès de sa grand-mère maternelle, psychanalyste à New York. Élève à Swarthmore College, fondé en 1894 par les Quakers puis devenu sans lien religieux au début du XXe siècle, Anne s’initia à l’athéisme serein, comme l’écrit si bien dans « le Monde » du 20 octobre dernier, Philippe-Jean Catinchi. Elle participa alors à une mission que l’on n’appelait pas encore humanitaire auprès d’Indiens au Mexique, où elle apprit sur le terrain « l’égale dignité de tous les humains ».

Son éducation alternative, Anne, qui croiserait son père, séparé de Marie, aux States où il préparait son essai « Où va le peuple américain ? » (1950-1951), la perfectionna notamment dans la propriété familiale de La Ciotat, où Daniel jouait les mécènes pour des artistes et intellectuels un brin marginalisés.

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Elle fit ses premiers pas de journaliste à « l’Express » et fut la plus jeune signataire du Manifeste des 121 (septembre 1960), qui déclarait « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », laquelle ne s’appelait évidemment pas ainsi. Son patron, Jean-Jacques Servan-Schreiber, tenta de lui remonter les bretelles car elle ne l’avait pas prévenu, mais que pouvait-il face à cette éternelle insoumise ?

Dans l’Algérie rouge de la post-indépendance, elle travailla, dès 1964, à la revue « Révolution africaine », avant de s’envoler, trois ans plus tard, pour Tunis et rejoindre le périodique « Faïza ». Entre-temps, elle traduisit de l’anglais « Eichmann à Jérusalem » de Hannah Arendt, et l’autobiographie de Malcolm X. Excusez du peu !

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Après avoir couvert de la plume mais aussi de l’objectif Mai 68 – on lui doit de magnifiques clichés des affiches d’alors –, Anne repartit pour Tunis, où elle obtint un doctorat de sociologie avant d’épouser, en décembre 1969, l’économiste marxiste Ahmed Henni. Dont elle aurait deux fils, Jamal et Faïz-Adrien.

Auteure de seulement deux ouvrages, Anne fut, comme son père, plus proche du terrain que des belles théories. Lanceuse d’alerte, comme on ne disait pas encore, elle écrivit « les Pollueurs », fruit d’une longue enquête auprès des victimes (ouvriers, riverains d’usine, paysans…) du capitalisme industriel. Bientôt viendraient les boues rouges, l’amiante…

… le sang contaminé et le sida. Après avoir collaboré avec l’équipe de l’anthropologue Bernard Paillard au CNRS, elle s’engagea à Act Up. Puis à l’Observatoire internationale des prisons. Toujours cette empathie pour les réprouvés, les exclus, les colonisés, loin des appareils auxquels son père l’avait rendue allergique.

Sur le site 2K17, elle déclara à la journaliste Juliette Harau, en février 2017 : « J’ai bataillé douze ans à Act up-Paris, à partir de 1992. Ça a été mon premier contact avec la mort, parce que j’y côtoyais des malades du sida, promis à une fin assez proche. Ça m’a amenée à réfléchir à la mort. Je ne l’avais pas beaucoup fait avant. L’association a eu le mérite de permettre à des patients de revendiquer une certaine fierté et de s’organiser, voire de tenir tête aux médecins sur certains aspects de la politique médicale qui les concernaient. »

Un de ses derniers combats fut le droit au suicide assisté : « Je devais avoir une quarantaine d’années quand j’ai adhéré à l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD). Au départ, c’était pour le principe. Après tout, la mort concerne tout le monde. […] À cette époque-là, et même encore aujourd’hui, le spectacle des personnes très âgées, plus ou moins décaties et gâteuses, m’horripillait quelque peu.

» Mon père, qui était pourtant un militant du suicide assisté lui aussi, n’a pas songé à s’organiser. Quand il a commencé à décliner, il n’a rien fait dans ce sens. Ça m’a marquée, parce qu’il n’en finissait pas de mourir. J’aurais préféré qu’il meure plus vite, ça aurait été mieux pour lui et pour tout le monde. Mais ce n’est pas le genre de choses qu’on peut dire. […] Il voulait toujours mourir de la façon la moins douloureuse et la plus expéditive possible, mais de là à passer aux actes… Il est mort comme tout le monde, sans aucune aide d’aucun ordre.

» Sur des décennies, sans même y réfléchir, j’ai fait un travail sur la question : la mort en général et aussi la mienne. J’ai imposé à mes enfants qu’on évoque ce sujet comme on parle d’autre chose. Pour moi, ce n’est pas tabou, j’ai choqué pas mal de gens avec ça, d’ailleurs. Je ne dirais pas que la mort est un sujet comme un autre, mais c’est quelque chose d’abordable. J’ai même constaté, chez certains médecins, une amorce de prise de conscience et d’humilité devant la souffrance des gens. Certains m’ont dit que ma décision leur paraissait légitime et raisonnable. Pas tous. […] Ce qui me manquait le plus, c’était de trouver quelqu’un qui me tiendrait la main à la fin.

» […] Mes fils me disent : «On veut bien que tu te suicides, mais pour des raisons qui nous semblent rationnelles, pas sur un coup de tête». Mais ils ont leurs critères, j’ai les miens, ça ne coïncide pas forcément.

» J’ai envisagé d’aller en Suisse (où le suicide assisté est légal), mais c’est horriblement cher, ça dépasse le millier d’euros. En revanche, côté pratique, j’ai la chance de connaître quelqu’un qui a pu m’indiquer les médicaments à me procurer et les dosages. Pour les trouver, je suis allée dans plusieurs pharmacies, sans succès, ce qui est assez décourageant. Je suis finalement tombée sur une pharmacie où on ne m’a posé aucune question. Depuis, les médicaments sont chez moi, au fond d’un tiroir. […] Seulement, ce qui me manquait le plus, c’était de trouver une personne qui accepterait de m’aider. Faire ça toute seule, quand on est trouillarde comme je le suis, ce n’est pas facile. Mais cet ami m’a dit que je pouvais compter sur lui. Que le moment venu, il me répéterait comment prendre les médicaments, à quel rythme. Et il sera là pour me tenir la main à la fin.

» Dans l’état actuel des choses, en France, c’est risqué pour celui qui assiste un malade qui se suicide. Si le suicide assisté était reconnu, ça aiderait les accompagnants. Certains veulent bien vous aider à mourir mais ils n’osent pas, à cause de la peur d’aller en prison [la provocation au suicide d’autrui est punie de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 € d’amende]. Pour la personne qui veut en finir aussi, les choses seraient plus simples, notamment les détails pratiques (quels médicaments prendre, où les trouver). Ça éviterait des suicides en cachette. Et douloureux, quand on ne sait pas comment s’y prendre, ou les suicides ratés, avec des séquelles qui peuvent être épouvantables.

» Il y a des pays où le suicide assisté ou l’euthanasie se pratiquent. Ils sont très encadrés et réglementés, et ça a l’air de ne pas se passer si mal. Je ne pense pas que ça rendrait les suicides plus fréquents, mais au moins, on le ferait avec plus de sérénité qu’aujourd’hui. »

Pour une femme debout, la déchéance est plus qu’un naufrage individuel…

« Je perds un peu la mémoire. Côté lombaires, ce n’est pas ça non plus. J’ai de l’arthrose, qui me fait marcher avec une béquille. Je souffre d’une BPCO, une bronchopneumopathie chronique obstructive, qui me provoque des difficultés respiratoires. Depuis septembre [2016], je sais aussi que j’ai un cancer des poumons. Mais ça ne m’inquiète pas trop. On m’a dit que la maladie évoluerait lentement, donc je mourrai de la BPCO avant… Pour la petite histoire, je suis aussi anémique.

» Je n’ai pas envie de souffrir, de traîner pendant des mois des douleurs insupportables. Elles le seraient aussi pour mon entourage, pour mes fils. […] Mes enfants sont les personnes que j’aime le plus au monde. »

Sous la très sensible plume de Philippe-Jean Catinchi, on peut lire :

« Au dernier jour de sa vie, elle disait à son fils qui la trouvait belle :

“Tu es beau quand on lit l’amour sur ton visage.” »

Anne était donc la fille de Daniel, militant socialiste libertaire au curriculum politique long comme un jour sans pain. Daniel compartimentait sa vie. Il était et assumait depuis toujours son homosexualité… Et militait pour l’émancipation des « comme ils disent » mais hors ghetto…

 

 

Bonus...

Suicide assisté : "Si c'était légalisé, on le ferait avec plus de sérénité qu'aujourd'hui" - 2K17

" Ce n'est pas une question de mort, c'est un choix de vie... J'ai peur de m'emmerder. (rires) Quand je vois les mouroirs que sont les maisons de retraite, où les gens regardent dans le vide, ne font rien de la journée, ça ne me donne pas envie.

https://2k17.fr

 

 

27 septembre 2018

Les désaccords du participe passé (La domination des hommes avant leur illumination, 2e partie)

 “Il est bien connu que la pierre de Rosette, rédigée à la fois en grec et en égyptien,

a donné la clé qui a permis de traduire les hiéroglyphes.

Mais peu de gens savent ce que dit son texte.

Cette stèle a été dressée à l’origine pour annoncer

une amnistie des débiteurs et des prisonniers,

décrétée par Ptolémée V en 196 av. J.-C.

“Dette, cinq mille ans d’histoire”, de David Graeber, anthropologue,

économiste états-unien, en exil à Londres pour avoir participé à Occupy Wall Street…

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Claude Lévi-Strauss, comme tout savant qui se respecte, était un grand lecteur du Maure de Trèves. « La lecture de Marx m’avait d’autant plus transporté que je prenais pour la première fois contact, à travers cette grande pensée, avec le courant philosophique qui va de Kant à Hegel : tout un monde m’était révélé. Depuis lors, cette ferveur ne s’est jamais démentie et je m’applique rarement à débrouiller un problème de sociologie ou d’ethnographie sans avoir, au préalable, vivifié ma réflexion par quelques pages du “18 Brumaire de Louis Bonaparte” ou de la “Critique de l’économie politique”. »

Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss

Vers la fin de sa longue vie – il mourut à 100 ans –, on disait Lévi-Strauss conservateur, voire réactionnaire. Comme votre serviteur, il n’aimait plus le monde « moderne ». La disparition du vivant, l’agonie des peuples dits premiers, le rabougrissement de la diversité humaine, tout cela lui ferait préférer la compagnie d’un chat à celle d’un encombrant contemporain comptant pour rien.

Pourtant dans sa jeunesse, il fut tenté par la politique. On le retrouva même à la gauche de la SFIO. Il perdit une élection, tira un trait sur la politique mais non sur le politique.

Dans notre dernier post, nous avons évoqué la polémique sur le participe passé et salué Éliane Viennot, qui précise qu’historiquement la langue française a été la chasse gardée des élites, qui tenaient à « se distinguer des ignorants et des simples femmes » en compliquant au possible l’usage écrit de l’idiome de Voltaire.

Philosophe de formation, Claude Lévi-Strauss se voit proposer en 1935 un poste de… sociologue à l’université de São Paulo, qui vient d’être créée. En compagnie de l’historien Fernand Braudel, du psychologue Jean Maugüé ou du géographe Pierre Monbeig – puis bientôt de Roger Bastide, précurseur des études afro-brésiliennes), il enseigne, en français, à des fils à papa dont la fortune repose sur la caféine.

Dans « Tristes Tropiques », en 1955, il écrit : « Dans ce Brésil qui avait connu quelques éclatantes réussites individuelles, mais rares : Euclides da Cunha, Oswaldo Cruz, Chagas, Villa-Lobos, la culture était restée, jusqu’à une époque récente, un jouet pour les riches. Et c’est parce que cette oligarchie avait besoin d’une opinion publique d’inspiration civile et laïque, pour faire pièce à l’influence traditionnelle de l’Église et de l’armée ainsi qu’au pouvoir personnel [le Brésil vit sous la férule du président Getúlio Vargas], qu’en créant l’université de São Paulo, elle entreprit d’ouvrir la culture à une plus large clientèle. » Clientèle…

Mordu par le cobra coral de l’ethnologie, Lévi-Strauss, qui ne hait pas encore « les voyages et les explorateurs », se lance dans l’étude de terrain : « Il ne fallait guère plus de vingt-quatre heures de voyage pour atteindre, au-delà de la frontière de São Paulo marquée par le fleuve Paraná, la grande forêt tempérée et humide de conifères qui avait si longtemps opposé sa masse à la pénétration des planteurs ; jusqu’aux environs de 1930, elle était restée pratiquement vierge, à l’exception des bandes indiennes qui y erraient encore et de quelques pionniers isolés, en général paysans pauvres cultivant le maïs dans de petits défrichements.  »

Claude Lévi-Strauss se rend d’abord chez les Bororo et les Caduvéo, déjà connus, puis le long de la ligne Rondon (du nom de Cândido Rondon, savant positiviste et donc protecteur des Indiens), dans le lointain Mato Grosso chez les Nambikwara et les Tupi Kawahib.

6a15a71ae7Claude Lévi-Strauss chez les indiens Nambikwara

Mais c’est auprès des Nambikwara qu’il vit une aventure singulière qui nous intéresse ici :

« On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire ; mais ils ne dessinent pas davantage, à l’exception de quelques pointillés ou zigzags sur leurs calebasses. Comme chez les Caduveo, je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées. Que voulaient-ils donc faire ? Je dus me rendre à l’évidence : ils écrivaient ou, plus exactement, cherchaient à faire de leur crayon le même usage que moi, le seul qu’ils pussent alors concevoir, car je n’avais pas encore essayé de les distraire par mes dessins. Pour la plupart, l’effort s’arrêtait là ; mais le chef de bande voyait plus loin. Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l’écriture. Aussi m’a-t-il réclamé un bloc-notes et nous sommes pareillement équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me communique pas verbalement les informations que je lui demande, mais trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme si je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l’examine anxieusement comme si la signification devait en jaillir, et la même désillusion se peint sur son visage. Mais il n’en convient pas ; et il est tacitement entendu entre nous que son grimoire possède un sens que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque aussitôt et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires.

» Or, à peine avait-il rassemblé tout son monde qu’il tira d’une hotte un papier couvert de lignes tortillées qu’il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts […]. Cette comédie se prolongea pendant deux heures. Qu’espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu’il avait obtenu l’alliance du Blanc et qu’il participait à ses secrets. […]

Encore tourmenté par cet incident ridicule, je dormis mal et trompai l’insomnie en me remémorant la scène des échanges. L’écriture avait donc fait son apparition chez les Nambikwara ; mais non point, comme on aurait pu l’imaginer, au terme d’un apprentissage laborieux. Son symbole avait été emprunté tandis que sa réalité demeurait étrangère. Et cela, en vue d’une fin sociologique plutôt qu’intellectuelle. Il ne s’agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais d’accroître le prestige et l’autorité d’un individu – ou d’une fonction – aux dépens d’autrui. Un indigène encore à l’âge de pierre avait deviné que le grand moyen de comprendre, à défaut de le comprendre, pouvait au moins servir à d’autres fins. Après tout, pendant des millénaires et même aujourd’hui dans une grande partie du monde, l’écriture existe comme institution dans des sociétés dont les membres, en immense majorité, n’en possèdent pas le maniement. Les villages où j’ai séjourné dans les collines de Chittagong au Pakistan oriental sont peuplés d’illettrés ; chacun a cependant son scribe qui remplit sa fonction auprès des individus et de la collectivité. Tous connaissent l’écriture et l’utilisent au besoin, mais du dehors et comme un médiateur étranger avec lequel ils communiquent par des méthodes orales. Or, le scribe est rarement un fonctionnaire ou un employé du groupe : sa science s’accompagne de puissance, tant et si bien que le même individu réunit souvent les fonctions de scribe et d’usurier, non point seulement qu’il ait besoin de lire et d’écrire pour exercer son industrie ; mais parce qu’il se trouve ainsi, à double titre, être celui qui a prise sur les autres»

Fidèle à Marx, pour qui il n’y a de science que du caché, Claude Lévi-Strauss redevient philosophe :

« C’est une étrange chose que l’écriture. Il semblerait que son apparition n’eût pu manquer de déterminer des changements profonds dans les conditions d’existence de l’humanité ; et que ces transformations dussent être surtout de nature intellectuelle. La possession de l’écriture multiplie prodigieusement l’aptitude des hommes à préserver les connaissances. On la concevrait volontiers comme une mémoire artificielle, dont le développement devrait s’accompagner d’une meilleure conscience du passé, donc d’une plus grande capacité à organiser le présent et l’avenir. Après avoir éliminé tous les critères proposés pour distinguer la barbarie de la civilisation, on aimerait au moins retenir celui-là : peuples avec ou sans écriture, les uns capables de cumuler les acquisitions anciennes et progressant de plus en plus vite vers le but qu’ils se sont assigné, tandis que les autres, impuissants à retenir le passé au-delà de cette frange que la mémoire individuelle suffit à fixer, resteraient prisonniers d’une histoire fluctuante à laquelle manqueraient toujours une origine et la conscience durable du projet. »

Lévi-Strauss dit de lui qu’il a « l’intelligence néolithique. Pareille aux feux de brousse indigènes, elle embrase des sols parfois inexplorés ». Et le prouve…

« Pourtant, rien de ce que nous savons de l’écriture et de son rôle dans l’évolution ne justifie une telle conception. Une des phases les plus créatrices de l’histoire de l’humanité se place pendant l’avènement du néolithique : responsable de l’agriculture, de la domestication des animaux et d’autres arts. Pour y parvenir, il a fallu que, pendant des millénaires, de petites collectivités humaines observent, expérimentent et transmettent le fruit de leurs réflexions. Cette immense entreprise s’est déroulée avec une rigueur et une continuité attestées par le succès, alors que l’écriture était encore inconnue. Si celle-ci est apparue entre le IVe et le IIIe millénaire avant notre ère, on doit voir en elle un résultat déjà lointain (et sans doute indirect) de la révolution néolithique, mais nullement sa condition. À quelle grande innovation est-elle liée ? Sur le plan de la technique, on ne peut guère citer que l’architecture. Mais celle des Égyptiens ou des Sumériens n’était pas supérieure aux ouvrages de certains Américains qui ignoraient l’écriture au moment de la Découverte. Inversement, depuis l’invention de l’écriture jusqu’à la naissance de la science moderne, le monde occidental a vécu quelque cinq mille années pendant lesquelles ses connaissances ont fluctué plus qu’elles ne se sont accrues. On a souvent remarqué qu’entre le genre de vie d’un citoyen grec ou romain et celui d’un bourgeois européen du XVIIIe siècle il n’y avait pas grande différence. […]

» Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de l’écriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Égypte jusqu’à la Chine, au moment où l’écriture fait son début : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Cette exploitation, qui permettait de rassembler des milliers de travailleurs pour les astreindre à des tâches exténuantes, rend mieux compte de la naissance de l’architecture que la relation directe envisagée tout à l’heure. Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre. »

Les phrases de Lévi-Strauss qui suivent peuvent heurter ceux qui savent que notre pays, par exemple, comprend 2,5 millions d’illettrés alors que l’école est obligatoire depuis 1881-1882. On leur fera remarquer que c’est la Commune de Paris de 1871 qui l’a rendue « obligatoire, laïque, gratuite et universelle » et que c’est l’un de ses ennemis, le très corrompu Jules Ferry (baptisé « Ferry Famine », durant le siège de 1870), grand colonisateur de l’Indochine, pour qui « les races supérieures [avaient] un devoir sur les races inférieures », qui l’a formalisée à l’échelle nationale.

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Claude Lévi-Strauss sort alors le vitriol :

« Regardons plus près de nous : l’action systématique des États européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi. » Dans l’Athènes antique, les lois étaient inscrites au burin pour que les citoyens, libres, ne les ignorassent point.

« Du plan national, l’entreprise est passée sur le plan international, grâce à cette complicité qui s’est nouée, entre de jeunes États – confrontés à des problèmes qui furent les nôtres il y a un ou deux siècles – et une société internationale de nantis, inquiète de la menace que représentent pour sa stabilité les réactions de peuples mal entraînés par la parole écrite à penser en formules modifiables à volonté, et à donner prise aux efforts d’édification. En accédant au savoir entassé dans les bibliothèques, ces peuples se rendent vulnérables aux mensonges que les documents imprimés propagent en proportion encore plus grande. Sans doute les dés sont-ils jetés. Mais, dans mon village nambikwara, les fortes têtes étaient tout de même les plus sages. Ceux qui se désolidarisèrent de leur chef après qu’il eut essayé de jouer la carte de la civilisation (à la suite de ma visite il fut abandonné de la plupart des siens) comprenaient confusément que l’écriture et la perfidie pénétraient chez eux de concert. Réfugiés dans une brousse plus lointaine, ils se sont ménagé un répit. Le génie de leur chef, percevant d’un seul coup le secours que l’écriture pouvait apporter à son pouvoir, et atteignant ainsi le fondement de l’institution sans en posséder l’usage, inspirait cependant l’admiration. » De l’admiration… quand même !

Si la langue, selon Ésope, est la meilleure et la pire des choses, il en va de même de l’écriture et… d’Internet, qui, au-delà de nous fliquer, nous offre une source de connaissances qui nous submerge et dont la vitesse nous enferme sur nous-mêmes. La culture doit, avant tout, être subversive.

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Enfant Nambikwara

Soyons aussi circonspects que les Nambikwara. Lesquels – on écrit nambiquara en portugais, qui veut dire « oreille percée » –, ne sont plus qu’un gros millier au Brésil contre 10 000 quand Claude Lévi-Strauss les a visités en 1938. Le soja transgénique est passé par-là…

En fait, passer une soirée en tête-à-tête avec un chat, pourquoi pas ?

 

 

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19 septembre 2018

Les désaccords du participe passé (Clément Marot, ce maraud 1re partie)

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil

Pierre de Ronsard

(1524-1585) 

 

 

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François Ier et Clément Marot

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais étant censé être un professionnel de la langue française, le débat sur l’accord du participe passé avec le verbe « avoir » m’a laissé coi. Il a été relancé il y a quelques semaines par d’anciens professeurs de français belges Arnaud Hoedt et Jérôme Pitron, se réclamant du soutien des instances linguistiques de la fédération Wallonie-Bruxelles (www.participepasse.info).

Forcément corporatiste (il faut bien sauvegarder son gagne-pain), je suis par nature conservateur. Je cajole le petit privilège de faire semblant de maîtriser la langue de Voltaire. Lequel a déclaré à propos du poète officiel de François Ier : « Clément Marot [c’est lui !] a [rapporté] deux choses d’Italie : la vérole [contractée lors des viols des Amérindiennes par les Espagnols, qui occupaient aussi et alors une partie de la Botte] et l’accord du participe passé… Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages. »

Rappelons que c’est sous François Ier  que l’ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, institua l’état-civil et le français comme langue administrative.

Sur le site de mes confrères correcteurs du « Monde », j’ai pu lire : « Voici ce qu’en dit le sacro-saint Bescherelle : “La règle de l’accord du participe passé [...] est l’une des plus artificielles de la langue française.” OK, ça on avait constaté. On peut en dater avec précision l'introduction : c’est Clément Marot qui l’a formulée en 1538. Il prenait pour exemple la langue italienne, qui a depuis partiellement renoncé à cette règle. » Pas fadas, les Italiens. “Il s’en est fallu de peu, continue Bescherelle, que la règle instituée par Marot ne fût abolie par le pouvoir politique.” En 1900, un ministre de l’Instruction publique courageux, Georges Leygues, publia un arrêté qui tolérait l’absence d’accord. Mais la pression de l’Académie française fut telle que le ministre se vit contraint de remplacer son arrêté par un autre texte [...]. »

Ah ! le poids de l’Académie française !

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En dévorant le débat orchestré par « le Monde » du 8 septembre dernier, je me suis découvert des racines normandes. p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non !

À ma droite, Romain Vignest, professeur de lettres classiques au collègue, André-Citroën, à Paris, président de l’Association des professeurs de lettres. Il entame le round par un terrible uppercut au foie : « Ceux qui connaissent l’indigence des programmes de français outre-Quiévrain n’ont pas dû être étonnés que de là vienne aussi le vœu de ne plus accorder le participe passé : abandonner la grammaire, après la dissertation ou la littérature, c’est dans l’ordre des choses. » Les Belges ont un  genou à terre… « On pourrait se demander pourquoi ce qui, pendant plusieurs siècles, n’a pas paru compliqué, ou dont la complexité n’a pas paru rédhibitoire, le serait aujourd’hui devenu. Nos enfants sont-ils plus sots ? […] Renoncer à maîtriser la langue, c’est renoncer à penser. » Hoedt et Pitron frôlent le KO technique. « On écrit “la jolie voiture que mon père m’a offerte”, parce qu’“offerte” peut qualifier “voiture” au même titre que “jolie” (qu’on nous proposera bientôt de ne plus accorder non plus sans doute) : “une voiture jolie et offerte (par mon père). » L’arbitre sonne la fin du premier round.

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Trouvez la faute ;-)

Romain Vignest redouble bientôt de coups : « On nous dira, on nous répète qu’une langue vit et évolue. Certes, mais l’évolution d’un organisme vivant procède de sa structure intime, se développe et s’enrichit sans changer d’ADN : à l’inverse, le cancer est lui aussi une forme d’évolution… » Le match semble plié, d’autant que notre professeur multiplie les crochets du droit quand il évoque la perte d’attractivité à l’international de la langue de Molière : « Ni la démagogie ni la compétitivité sur le marché de l’enseignement du français à l’étranger ne sauraient justifier qu’on la mutile. Nulle langue n’a autant pâti du “globish” [global English, ou anglais global simplifié] que l’anglais lui-même : évitons ce sort au français. » Victoire au deuxième round !

Linguiste, historienne française, « professeuse » émérite de littérature française de la Renaissance à l’université Jean-Monnet-Saint-Étienne, militante du langage inclusif, Éliane Viennot déboule sur le ring : « En italien, [les accords du participe passé] s’entendent. En français, ils ne s’entendent plus depuis belle lurette, sauf dans les verbes du 3e groupe – et encore, pas tous (je l’ai pris/prise, il l’a tient/teinte, mais : on ne l’a pas vu/vue). D’où la fantaisie qui prévaut sous la plume des poètes et poétesses de la Renaissance, qui parfois accordent le participe avec son objet (où qu’il soit), parfois avec son sujet, parfois pas. » Ce crochet du gauche est dur à encaisser. La diablesse en a sous la semelle : « Le second point commun est le rôle joué dans ces affaires par l’Académie française (créée par Richelieu en 1635), qui n’a cessé de travailler à renforcer le poids des hommes de lettres. Théorisant que “le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble (Vaugelas, 1647), ses membres ont systématiquement masculinisé la langue, mais ils l’ont aussi complexifiée à plaisir. »

Au point que même mes vénérables collègues du « Monde » s’arrachent les cheveux : est-il correct d’écrire ?

« Les milliers d'euros que cette voiture a coûté.

Les 150 kilos que cet objet a pesé.

Les dix années qu'il a passé à Londres.

» On peut ici considérer, et c’est ce qui se fera la plupart du temps, que le complément en question est un complément de temps et non un COD, qu’il répond à la question combien ? ou combien de temps ? et pas à la question quoi ?

» Mais le sens peut être légèrement différent, et l'analyse de la phrase aussi... ce qui implique un accord différent.  »

Nous voilà bien avancés !

Au deuxième round, Éliane Viennot n’a rien perdu de son jeu de jambes : « J’ajouterai, comme ancienne professeuse de français en collège (je dis bien “professeuse”, comme “coiffeuse” et “serveuse” – foin du chic “professeure” !), que le temps perdu à enseigner ces règles est phénoménal, pour un gain à peu près nul. Toute une classe peut y arriver si on y revient toutes les semaines, mais après quinze jours de vacances il faut recommencer. Et le temps engouffré dans ces apprentissages de règles illogiques pourrait avantageusement être investi dans la lecture de textes, l’enrichissement du vocabulaire, l’analyse logique, la compréhension des énoncés complexes. Dans un peu d’histoire de la langue aussi. »

Les directs enchaînés gauche-droite nous renvoient dans les cordes. Le troisième round sera tendu…

« Le troisième point commun est l’enjeu démocratique qui est derrière les deux affaires. Si la règle du masculin qui l’emporte se comprend en un quart de tour – il n’est qu’à voir, pour le constater, les yeux des petits garçons et des petites filles quand on la leur enseigne – elle est dévastatrice par le message social et politique qu’elle transmet : alors qu’elle est inutile pour la maîtrise du français, qui possède – depuis l’origine – d’autres alternatives simples. » Le gong retentit.

Le quatrième round sera celui de la victoire : « [Les hommes de lettres] ont par exemple coupé court à toute simplification de l’orthographe, pour laquelle militaient pourtant nombre d’intellectuels et d’imprimeurs, afin qu’un petit gratin puisse continuer à se “distinguer des ignorants et des simples femmes” (dixit Eudes de Mézeray, chargé de la confection du dictionnaire de l’Académie dans les années 1660). »

Rocky Romain versus Apollo Éliane. Match nul ?

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Le tout récent Normand que je suis penche quand même pour la demoiselle qui nous a acculés dans les cordes de la distinction sociale. Chaque langue a son histoire. Pour avoir étudié au temps jadis le portugais, je sais que l’idiome de Camões a vu son orthographe simplifiée au début du XXe siècle pour en faciliter l’apprentissage. Pharmacia est ainsi devenue farmácia. Nul(le) n’en mourut. Et, depuis, les réformes se sont enchaînées dans le monde lusophone !

Né outre-Quiévrain, à Bruxelles, membre de l’Académie française, Claude Lévi-Strauss parlait un peu le portugais du Brésil. Une anecdote chez les Indiens nambikwara lui fit prendre conscience du caractère éminemment politique de l’écriture, dont la genèse tient plus de la domination que de l’illumination savante…

(La suite au prochain post…)

 Bonus

Nous rajoutons le lien vers France Culture qui a diffusé une chronique sur ce sujet

 

Haro sur l'orthographe !

Une tribune a paru il y a une semaine dans le Monde , tribune que je n'ai découverte qu'hier. Elle est signée par Eliane Viennot, linguiste et historienne, professeur émérite de littérature française de la Renaissance à l'Université Jean-Monnet-Saint-Étienne.

https://www.franceculture.fr

 

11 septembre 2018

Le dimanche des cendres

 

 

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Lanzarote

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai passé une semaine à Lanzarote, l’île la plus septentrionale et la plus volcanique des Canaries. Elle est aussi l’une des plus protégées et des plus écologiques. Certaines zones sont interdites à la plongée sous-marine, la traversée en voiture du parc national des volcans, Timanfaya, implique qu’on ne descende pas de son véhicule. Jeter un mégot par terre vous coûte 600 euros d’amende.

Baptisée Tyterogaka par les aborigènes de langue tamazight, les mahoreros, cette île est néanmoins un peu française car « découverte », dès 1402, par le Normand Jean de Béthencourt, dont le nom a essaimé ensuite dans toute l’Amérique latine. Aujourd’hui, Lanzarote ne vit presque exclusivement que du tourisme. En 1824, à la suite d’une terrible éruption volcanique, ce bout de terre exilé au large du Sud marocain a failli être évacué.

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Jean de Béthencourt

En tamazight, Tyterogaka signifie la Brûlée. Les vignes, enserrées dans la lave, ne dépassent guère 50 cm de haut et survivent grâce à l’ingéniosité des Chinijos (le petit nom donné aux habitants) et à la rosée du matin.

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Les vignes

Réserve de biosphère reconnue par l’Unesco depuis 1993, Lanzarote intrigue le visiteur. Bien sûr émergent quelques immeubles en sa capitale, Arrecife, mais la plupart des maisons, blanches, n’excèdent pas deux étages. Le touriste met quelques jours à identifier l’absence de pollution visuelle. Aucune affiche publicitaire n’est autorisée.

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César Manrique et les Jameos del Agua

Ce miracle, Lanzarote le doit à un artiste, César Manrique. Ayant abonné les études d’architecture que sa famille lui imposait, César (1919-1992), en pleine dictature franquiste et dès les années 1960, avait convaincu les responsables politiques que l’avenir de l’île passerait non seulement par le tourisme mais encore par un tourisme éco-responsable comme on ne disait pas à l’époque. Peintre à succès mondialement reconnu, il décida d’œuvrer bénévolement pour sa natale Lanzarote avant de mourir bêtement écrasé par une voiture devant chez lui !

Issu de la bourgeoisie forcément catholique, César avait, erreur de jeunesse, été enrôlé dans la Phalange lors de la guerre civile, qui fit plus de 400 000 morts et autant de réfugiés rien qu’en France.

César Manrique en sortit antimilitariste gracias a Dios.

Ainsi cet homme à qui on doit, entre autres réalisations, les Jameos del Agua, l’aménagement d’un vaste tunnel volcanique qui abrite musée et piscine (et restaurant), a côtoyé des barbares sanguinaires qui, à la figure du philosophe Miguel de Unamuno, recteur de l’université de Salamanque, ont, en 1936, beuglé, comme le général José Millán-Astray y Terreros, « vive la mort ! », « à bas l’intellectualité traîtresse ! ».

Les franquistes en ont rêvé, le Brésil de Temer l’a réalisé.

En gelant pour vingt ans les crédits sociaux et culturels, celui qui, lors d’un putsch constitutionnel, a renversé une Dilma Roussef (confortablement) réélue en octobre 1994, a aussi allumé la mèche qui a consumé dimanche 2 septembre le Museu Nacional, la première institution scientifique du pays.

 

Incendie du Musée de Rio : " Le fruit d'une négligence absolue "

Fils électriques à nu, plafonds qui suintent... Depuis plusieurs années, la culture et la science pâtissent de sévères coupes budgétaires. Des pièces très précieuses sont perdues.

https://www.lemonde.fr

 

Quelque 22 millions de pièces uniques se seraient envolées en fumée. Détruit a donc été le passé culturel d’un Empire encore portugais qui s’était tourné vers les Européens et notamment les Français, via la mission culturelle de 1816, pour constituer son patrimoine.

 

 

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Envolée, Luzia, la supposée plus vieille femme d’Amérique du Sud (11000 ans) découverte, il y a vingt ans, à Lagoa Santa (Minas Gerais), par la mission franco-brésilienne menée par Annette Laming-Emperaire et Walter Alves Neves, lequel crie aujourd’hui devant le désastre au « crime contre l’humanité ». Certes des copies du crâne de Luzia avaient été réalisées, mais son ADN est en cendres.

Les alarmes incendie étaient désuètes, les bouches d’incendie, vides… Quant au signal d’alarme de la part des chercheurs, il avait été tiré depuis longtemps.

Évaporés les enregistrements d’Amérindiens collectés par Roquette Pinto dès 1912, carbonisées toutes ces pièces d’art indigène rassemblées par l’ethnologue germano-brésilien Curt Unckel Nimuendajú (en guarani « celui qui a su trouver son lieu »).

Et si 80% des invertébrés auraient été sauvés des flammes par Ronaldo Fernandes, responsable de ce département, si l’herbier riche de 450 000 exemplaires a été préservé, si le sixième plus gros météore au monde, Bendegó, a survécu à l’involontaire holocauste, quelqu’un comme l’anthropologue et directeur adjoint du musée, Luiz Fernando Dias Duarte, a perdu quarante ans de notes et de recherches.

Cinquième ou sixième puissance économique mondiale, le Brésil va consacrer des sommes considérables pour l’élection présidentielle d’octobre. Il est le pays qui dépense le plus après les États-Unis. Quelque 40 partis politiques sont présents au Parlement, qu’il convient tous d’arroser d’argent privé ou semi-public… D’où certains assassinats politico-mafieux d’édiles plus ou moins réglos avec leurs créanciers.

Dom Pedro II, dernier empereur du Brésil, est né dans la Quinta da Boa Vista, qui abriterait le Museu Nacional après la proclamation de la République le 15 novembre 1889. Lui et sa femme mourront en exil en France plus tard.

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Dom Pedro II et son entourage en Egypte

En 1876, le couple impérial s’était rendu en Égypte et avait fait l’acquisition du cercueil et de la momie de Sha-Amun-en-Su, chanteuse sacrée d’Amon, datant de 750 ans av. J.-C. Ils trôneraient dans l’impérial bureau. Un coup de vent atlantique les renverserait puis la République les confisquerait.

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Aujourd’hui, les cendres de Sha-Amun-en-Su volent au-dessus de l’océan. Une petite voix me dit qu’elles pourraient planer sur Lanzarote, où ses ancêtres mahoreros, cousins des pharaons, veillent sur une autre grande brûlée…

 

Un peu d’humour noir pour ne pas sombrer.

Sacha Distel l’avait chanté et prédit…

“L’Incendie à Rio”, émission des Carpentier à laquelle ont participé Pierre Barouh, grand amoureux du Brésil, et Astrud Gilberto, qu’on ne présente plus.

 

 

 

 

31 juillet 2018

“Sans savoir pour qui battait leur cœur*”

La philosophie est comme la musique, qui existe si peu, dont on se passe si facilement :

sans elle il manquerait quelque chose, bien qu'on ne puisse dire quoi. […]

On peut, après tout, vivre sans le je-ne-sais-quoi, comme on peut vivre sans philosophie,

sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien.

Vladimir Jankélévitch

 

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le service public, y compris télévisuel, n’est pas toujours une honte, n’en déplaise à Emmanuel Jupiter. Au Concert de Paris du 14 juillet dernier, France 2 nous a gratifiés d’un « Mon cœur s’ouvre à ta voix » (de « Samson et Dalila » de Camille Saint-Saëns), interprété par la violoniste Fiona Monbet, le pianiste Dimitri Naïditch, et la soprano Patricia Petibon. Le tout en version jazz et en hommage à Didier Lockwood, mari de Patricia, décédé d’un malaise cardiaque en février de cette bien triste année, à 62 ans seulement. Six minutes d’émotion pure ! Que de là-haut ce violoniste de génie a su apprécier. Et quelle chance d’être aimé par une telle femme !

Didier Lockwood, c’était l’ambassadeur du jazz français que même les Américains nous enviaient. N’est pas adoubé par Stéphane Grappelli qui veut ! N’improvise pas avec Dave Brubeck, Michel Petrucciani ou Miles Davis le premier violoneux venu. Jazz-fusion, rock progressif (il fut un compagnon d’archet de Magma), jazz manouche, musique classique, il était l’éclectisme même, « un musicien sans aucune barrière », dixit l’accordéoniste Richard Galliano.

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Yvette Horner, disparue le 11 juin, était non seulement une instrumentiste hors pair mais aussi une fulgurance qui ne se laissait pas compartimenter dans un style. Ex-reine du musette et du Tour de France, notre Tarbaise avait accompagné des divas et Boy George, enregistré avec Charlie McCoy et du Beethoven au piano. Entre Maurice Béjart, qui lui fit incarner une fée dans « Casse-Noisette », et Quincy Jones qui la dirigea interprétant du David Bowie, on connaît itinéraire plus monotone, n’en déplaise à Antoine, qui lui conseillait de jouer de la clarinette, et à qui nous conseillerions d’honorer ses factures pacifico-maritimes.

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Si les médias de masse ont salué décemment la mémoire de ces deux touche-à-tout aux doigts d’or, ils ont plus maltraité François Corbier, « chanteur et animateur du “Club Dorothée” ». C’est vrai que le petit écran porte bien son nom, qui réduit les carrières et diminue les hommes. Disparu le 1er juillet, il n’était pas qu’un pitre au côté des Musclés. Première partie de Brassens, Corbier, dont chaque tour de chant était salué par « le Canard enchaîné », avait usé sa six-cordes dans les usines en grève en mai-juin 68 avec des comparses qui avaient noms Georges Moustaki ou Maxime Le Forestier. Grand ami de Cabu, Corbier avait connu de terribles revers de fortune après son éclipse télévisuelle. « Je deviens ce que les médias ont fait de moi, c’est-à-dire rien », avait-il déclaré au micro qu’une station de radio elle-même en déclin. Et puis un type qui intitule son autobiographie « Vous étiez dans Dorothée ? Non à côté » ne peut être tout à fait mauvais… Je suis sûr qu’il partage un bon repas végétarien avec Jean Cabut en gratouillant du Trenet.

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Mort le 22 juin, Geoffrey Oryema n’a pas eu non plus la couverture médiatique qu’il méritait. Emporté par le crabe à 65 ans, cet Ougando-Breton (il habitait Ploemeur) demeurera pour une large partie du public le chanteur du générique du « Cercle de minuit » ou le co-auteur de la mélodie d’“Un Indien dans la ville ». Geoffrey, dont le père, ministre, avait été assassiné par Amin Dada, en 1977, était lui aussi un éclectique, refusant d’abandonner son jazz-pop aux seuls rythmes du continent noir. Celui qu’on surnommait le Leonard Cohen africain et qui fut repéré par Peter Gabriel, apôtre de la world music, aimait autant les Beatles que Brecht, Miles Davis que Fela, le théâtre de l’absurde que le lukema (piano à pouces). Que le granit breton lui soit léger !

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Gérard Jouannest jouait, lui, du piano avec tous ses doigts. Monsieur Gréco nous a quittés le 16 mai. Il est parti, à 85 ans sur la pointe des touches noires. Fils d’ouvrier mais petit-fils de facteur de piano, il tombe sur le clavier dès sa plus tendre enfance. Orphelin de père, il lui faut faire bouillir la marmite familiale. Abandonné l’espoir d’enseigner au conservatoire, place au music-hall et rencontre en 1958 avec un débutant surnommé par Brassens « l’Abbé Brel ». Ayant rasé sa petite moustache et mis en veille ses trois accords de guitare, notre Belge s’en remet au Vanvéen qui lui composera, attention les yeux et les oreilles ! « Ne me quitte pas », « J’arrive », « la Chanson des vieux amants », « Madeleine », « Bruxelles », « les Vieux », « Ces gens-là », « Mathilde », « la Chanson de Jacky »… Retiré des planches, Brel lui présente un « mec de scène », une femme qui en a (le grand Jacques était un poil mysogine…) : Juliette Gréco. Ils seront mari et femme pendant quarante-huit ans.

Pour avoir vu Jujube en photo lors des obsèques de son Gérard, je préfère me rappeler d’elle cette anecdote. Jouannest était au piano et le couple sur la scène d’un théâtre chilien dont les premiers rangs étaient pourris par la présence des généraux de Pinochet venus s’encanailler auprès de la muse de Saint-Germain-des-Prés. Et notre Juliette de leur dégainer « le Temps des cerises », « la Semaine sanglante », « la Butte rouge »… en un silence aussi glacial que les nuits dans le camp de concentration de Chacabuco.

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Bah ! les chansons de la Commune, Marc Ogeret les connaissait sur le bout des cordes vocales. Dans un silence médiatique assourdissant, cet interprète d’Aragon, de Seghers, Bruant, Ferré ou Genet s’est tu le 6 juin, à l’âge de 86 ans. Membre actif du Syndicat français des artistes-interprètes, il était l’emblème du chanteur rive gauche et un passeur du patrimoine français, dans ce qu’il a parfois de plus désuet… Quoi qu’il en soit, son interprétation du « Condamné à mort » de Genet sur une musique d’Hélène Martin avait eu l’effet d’un électrochoc dans la France post-68. Aussi a-t-il peut-être été amer quand la presse, en 2010, a salué l’audace d’Étienne Daho d’interpréter, avec Jeanne Moreau, ce même « Condamné ». La presse est parfois oublieuse. La compagne de Marc Ogeret, Anita (Anita… comme l’amazone de Garibaldi…), a tenu à préciser qu’il a été inhumé avec « un œillet rouge » car la Commune n’est pas tout à fait morte…

Marc Ogeret était-il au courant du braquage historique perpétré par « la Casa de papel », série de la télévision publique espagnole diffusée mondialement par Netflix ? Désormais, pour des millions de Terriens, « Bella Ciao » est la bande originale qui accompagne les exploits de braqueurs madrilènes. Jeté aux oubliettes de l’Histoire l’hymne de la résistance communiste italienne. Reléguée à l’archéologie la première version, qui ne parlait pas de partisans, mais d’ouvrières agricoles, les « mondine », travaillant dans les rizières sous la férule de chefs armés de bâton.

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Après tout, l’histoire des chansons regorge de malentendus et de détournements. « Le Temps des cerises » a été écrit quatre ans avant la Commune par Jean-Baptiste Clément. Et je fais partie de cette génération qui a été surpris d’entendre « Suzanne » chantée en anglais par un certain Leonard Cohen. Que non pas ! c’est une chanson de Graeme Allright ! Comme « Jolie bouteille », « Petites boîtes », « le Trimardeur »… À l’époque, au temps jadis des feux de camp annonciateurs de bains de minuit, on chantait en s’accompagnant d’une guitare les traductions que ce Néozélandais avait faites de Cohen, Guthrie, Dylan… Pas de yaourt, on passait du français à l’anglais et Graeme était notre truchement. Apiculteur, ouvrier, prof, hippie à Auroville (Tamil Nadu, Inde), bon Samaritain en Éthiopie, clochard à Bombay, patient bipolaire à la clinique de La Borde (celle de Félix Guattari), Graeme a aujourd’hui 91 ans. Eh oui ! il est toujours vivant. Jacques Vassal lui consacre une bio au titre un peu trompeur : «  » (le Cherche Midi, 21 €).

« On a fêté nos retrouvailles. Ça me fait de la peine mais il faut que je m’en aille… »

Enfin, pas tout à fait…

En 2001, Didier Lockwood avait fondé le Centre des musiques, à Dammarie-les-Lys, en Seine-et-Marne, une école dédiée à l’improvisation, « la première des lois de l’évolution. Il faut s’adapter, pouvoir rapidement évaluer les choses ». Étreinte de chagrin, Patricia Petibon nous a fait don, sur les ondes d’une radio nationale, de cette phrase de son mari : « Le sourire de l’éternité est dans la transmission. »

 

* Vers extraits de « l’Âme des poètes » de Charles Trenet, enregristrée en 1951.

Bonus musical, faites tourner vos platines !

  • Didier Lockwood  

 

 

 

  • Yvette Horner

 

 

 

  • Jacques Brel

 

 

  • Marc Ogeret

  • Graeme Allright

 

 

Bella Ciao

 

 







 


 

 

11 juillet 2018

Rien n’arrêtait Mario Marret (“De ces volcans où le feu ne s’éteint pas”, seconde partie)

 “On n’oublie jamais une rencontre avec Mario Marret

Solange Cariou,
psychothérapeute aixoise

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais l’homme de plume et de caméra Chris Marker (1921-2012) a dit ceci de Mario Marret en évoquant la période pré-Mai 68 : « Je me souviens de lui comme d’un Mensch, ce que l’on ne peut pas dire de tous dans cette période agitée. »

Sous le clavier de Magali Triano, pour le site Bleu Tomate, on peut lire : « Nous avons demandé à Pierre de choisir un nom parmi les explorateurs qui ont marqué selon lui l’histoire de la terre Adélie. Sans hésitation, il a cité Mario Marret. Un homme au destin hors du commun. À DDU [base Dumont d’Urville], tout le monde le connaît. Mario Marret a donné son nom à l’un des sites classés Monument historique : la base Marret. Une cabane ! Devenue le “squat” des hivernants, elle rappelle le buron de l’Auvergnat qui vient partager un repas et le goût de l’aventure. Marret venait de ces volcans d’Auvergne où le feu ne s’éteint pas. Quelques photos ont laissé de lui un visage marqué, caché derrière une moustache ou une barbe épaisse selon les saisons, une dégaine de baroudeur aux allures de beau gosse, un petit air de “Che” Guevara avec une grandeur du regard qui laisse présumer une vie pas ordinaire. »

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Dans notre premier post consacré à Marius, nous l’avions laissé fraîchement sorti de l’OSS, service de renseignement US basé à Alger (et à Berne). Il est un autre Français qui doit beaucoup aux Américains : Paul-Émile Victor. Ethnologue médiatisé dès les années 1935, quand il a réalisé un hivernage auprès des Inuits du Groenland et traversé l’inlandsis en cinquante jours – exploits feuilletonés dans le « Paris-Soir » de Pierre Lazareff – PEV rejoint, après 1940, la France libre puis l’US Air Force. C’est auprès des Américains, en Alaska notamment, qu’il découvre les techniques modernes de survie dans le Grand Nord. C’est aux États-Unis qu’il se lie d’amitié avec l’explorateur André-Frank Liotard (1905-1982). Tous deux ont un projet pour la France : relancer les expéditions polaires et s’implanter en terre Adélie, « découverte » en 1840 par un certain Jules Sébastien César Dumont d’Urville (1790-1842). Et qui l’a ainsi baptisée en hommage à sa femme, Adèle.

Pourtant exsangue, la France de Paul Ramadier approuve en 1947 le projet que lui soumet PEV. Sont nées les Expédition polaires françaises – Missions Paul-Émile Victor. Avec l’appui de Liotard, un sérieux comité scientifique voit le jour. La Marine nationale arme l’aviso polaire « Commandant-Charcot » (que PEV a bien connu), qui part à l’automne 1948… pour le Groenland, où l’on doit tester le matériel du dernier cri.

De cette campagne d’été, Mario Marret fait partie puisqu’il se retrouve à la tête de la section de radiotélégraphie.

Il participe ensuite à la campagne préparatoire devant la terre Adélie qui aboutira à la création de la base de Port-Martin, en février 1950. C’est durant le voyage que décède le caméraman J.-A. Martin. Tous les regards se tournent alors vers Marius, déjà chargé de l’installation du sondeur ionosphérique. Puisque tu es opérateur radio, tu sauras te servir d’une caméra !

Mario ne se démonte pas et… démonte pièce par pièce la caméra en bon ouvrier serrurier qu’il a été. Il la remonte. OK, je suis prêt. Et il tournera le film de l’expédition pour la plus grande joie de PEV.

Rentré en France en 1951, Marius repart illico presto pour organiser « un groupe dont la mission, écrit PEV, sera la construction d’une base nouvelle, à Pointe-Géologie, à quelque 70 km de la base principale de Port-Martin, et l’étude de la biologie des manchots empereurs, dont la rookerie de plusieurs milliers de têtes avait été découverte par la première expédition ».

(c) A. Guinault

 Manchot empereur 

Or, dans la nuit du 23 au 24 janvier 1952, le principal bâtiment de la base de Port-Martin est détruit par un violent incendie en moins d’une demi-heure. Les trois hommes qui doivent y hiverner n’ont d’autre choix que de se tourner vers Marius et sa « cabane », devenue première base de l'île des Pétrels. Après consultation de ses trois compagnons, il accepte de les recevoir tout en sachant que les vivres seront plus que comptés…

Marius a réussi à assurer des liaisons radio directes avec la France quand PEV lui annonce une réduction massive de subventions annulant la mission l’année suivante. Incité à abandonner les chiens de traîneau qui, deux saisons durant, ont assuré des raids que les engins à chenilles américains ne pouvaient effectuer, Marius obtient, via la presse, que certains huskies soient adoptés en métropole.

Paul-Émile Victor écrit ceci dans la préface de « Sept hommes chez les pingouins » : « Sans hésitation, sans précipitation, clairement conscients d’une situation précaire, qui la veille était presque confortable, ces sept hommes, groupés autour de Mario Marret, se mirent aussitôt au travail et réussirent à créer une base complète. Lorsqu’ils rentrèrent en France en 1953, ils avaient non seulement rempli leur mission, mais élargi le programme qui leur avait été initialement fixé, dans un esprit d’équipe courageux dont Mario Marret était le principal responsable. »

Ah oui ! « Sept hommes chez les pingouins » est signé Marius ! Où et quand a-t-il appris à manier si bien la plume ?

Quant à la caméra, il sait aussi la dorloter. Il remporte avec « Aptenodytes Forsteri » (nom latin du manchot empereur) le Premier Prix du documentaire au Festival de Cannes en 1953 et avec « Terre Adélie » le Premier Prix à la Biennale de Venise l’année suivante.

 

(Par parenthèses, 1954 est un excellent cru cinématographique, sont à l’affiche : Carmen Jones, Fenêtre sur cour, French Cancan, Johnny Guitare, La Comtesse aux pieds nus, La Rivière sans retour, La Strada, Le crime était presque parfait, Les hommes préfèrent les blondes, Les Sept Samouraïs, Sabrina, Senso, Tant qu'il y aura des hommes,Touchez pas au grisbi, Une étoile est née, Vera Cruz…)

Confessons-le, nous perdons un peu la trace de l’espion qui filmait le froid. Il travaille avec le producteur Fred Orain (1909-1999), à qui on doit « Jour de fête » de Jacques Tati (1949) et qui a cofondé, quatre ans plus tard, le Groupe des trente, pour défendre le court-métrage. Dans ce groupe, on retrouve notamment Alain Renais et Jacques Demy.

On dit de Marius qu’il tourne des films commerciaux pour notamment payer la pellicule destinée aux dissidences. Car l’Antarctique n’a pas refroidi ses ardeurs militantes.

Lui qui a fait ses débuts d’opérateur radio à Alger ne cache pas ses sympathies pour le FLN. Dans les premiers mois de l’indépendance, il participe aux côtés d’André Dumaître et de Pierre Clément à la création du Centre audiovisuel, installé à l’Ecole normale du château royal Ben Aknoun, d’où sortiront les premiers reportages sur l’Algérie nouvelle, manière de Cuba bis à l’époque.

Depuis 1961, la guerre fait rage dans les colonies portugaises d’Afrique. Avec Sarah Maldoror et Tobias Engel, Mario Marret est un des rares francophones à filmer ces luttes de libération. À ses risques et périls, il s’enfonce dans les mangroves de Guinée-Bissau pour filmer les maquis qui mettent en difficulté l’armée portugaise. (Alors qu’en Angola ou au Mozambique, la situation militaire sera plus favorable aux troupes de Salazar.)

En 1966 sort « Nossa terra » sur la résistance du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, sur l’archipel créole, toute lutte armée étant impossible, les combattants du parti d’Amílcar Cabral se sont regroupés dans les jungles guinéennes).

Bien plus tard, sur les collines de Haute-Provence, Marius entreprendra la construction d’un catamaran-hôpital pour la guérilla bissau-guinéenne. La révolution des Œillets mettra heureusement fin à la guerre avant que le bateau descende des Alpilles…

En 1967, Chris Marker, qui a déjà coréalisé avec Pierre Lhomme « le Joli Mai », en 1962, supervise, sous le label Slon, le film « Loin du Vietnam », auquel participent Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Agnès Varda, Jean Rouch, René Vautier, Ruy Guerra…

La même année, Pol Cèbe, ouvrier à l’usine Rhodiacéta de Besançon, invite le Neuilléen, au nom du Centre culturel populaire de Palente-les-Orchamps, à filmer les travailleurs qui occupent leur usine. À l’époque, coucher sur pellicule le quotidien des pue-la-sueur est exotique et quasi inédit. Par surcroît, les conditions de travail sont rudes, c’est dans l’humidité et le bruit qu’ils perdent leur vie à la gagner. Colette Magny chantera :

 

Le bagne, c’est fini
Maintenant, nos ouvriers ont du temps
À 4 heures le matin, j’ai pu admirer les étoiles
Je travaille en 4x8 à la Rhodiacéta
Mardi, mercredi, 4 heures-12 heures
Jeudi, Vendredi, 12 heures-20 heures
Samedi, dimanche, lundi 20 heures-4 heures
Repos jusqu’au jeudi matin
Juste le temps d’effacer la fatigue
Pour retourner au travail plein d’entrain
Merci Rhône-Poulenc, trust de la chimie
Premier groupe financier français
C’est grâce à toi qu’on peut s’embourgeoiser
Un dimanche sur quatre toute l’année…

Le choix de Marker n’est pas anodin. L’ancien résistant passé par l’armée américaine (lui aussi !) a dit : « Il est important que les cinéastes soient là où se fait le monde, au moment où il se fait. »

Chris Marker débarque à Besançon avec sa vieille 2 CV décapotable chargée à ras bord de matériel. Mario est bientôt du voyage. Prolo de chez prolo, il sait mettre à l’aise les ouvriers qui se confient plus facilement à lui qu’à Christian Bouche-Villeneuve (Chris M.).

Le film s’appellera « À bientôt j’espère ». Derrière ce titre énigmatique se cache cette prophétie adressée aux détenteurs du capital : « On vous aura, c’est dans la nature des choses, à bientôt j’espère. »

Le 27 avril 1968, le film est projeté dans la salle des fêtes de Palente. Et c’est le bide ! Les ouvriers ne se reconnaissent pas. On n’est pas des pleureuses. On est des combattants. On ne fait pas grève pour s’amuser, on joue nos vies. Vous n’êtes que de passage, nous, on vit et crève à l’usine.

Chris Marker ne se démonte pas : vous avez raison, on ne peut exprimer réellement que ce que l’on vit. Il propose alors aux ouvriers de se filmer eux-mêmes. Marius aura ses mots : « Nous sommes convaincus que l’audiovisuel est à la portée instantanément de tout le monde. »

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Les groupes Medvedkine sont nés. Après Besançon viendra Sochaux. Place au cinéma militant des années 1970 ! Encore tout empreint de bolchevisme : Alexandre Medvedkine est un cinéaste soviétique qui a inventé les ciné-trains qui allaient d’usine en usine pour faire et montrer des films.

Mais, ici, point de Parti, c’est la productrice Inger Servolin qui, les bobines dans le coffre de sa voiture, traverse les frontières pour aller vendre elle-même aux télévisions étrangères les films afin de financer ce cinéma indépendant. (« À bientôt j’espère » est même diffusé par l’ORTF grâce à d’Astier de La Vigerie, qui a connu Chris Marker dans la Résistance ! 

Parmi les Medvedkine de Besançon, on compte Vincent Berchoud, Juliet Berto, Pol et Zouzou Cèbe, Jean-Luc Godard, Joris Ivens, Pierre Lhomme, Colette Magny, Bruno Muel (le principal opérateur de ces groupes), René Vautier… Chris et Marius évidemment. Ils produiront neuf films : A Bientôt J’espère (1967-68), La Charnière (1968), Classe de Lutte (1968), Rhodia 4x8 (1969), Nouvelle Société n°5: Kelton (1969-1970), Nouvelle Société n°6: Biscuiterie Buhler (1969-1970), Nouvelle Société n°7: Augé Découpage (1969-1970), Le Traîneau-Échelle (1971), Lettre à mon ami Pol Cèbe (1971).

Le groupe de Sochaux réunit, entre autres fortes individualités, Antoine Bonfanti, Dominique et Christian Corouge, Michel Desrois, Théo Robichet, l’équipe du Théâtre des Habitants… Sortiront sur les écrans : Sochaux, 11 juin 1968 (1970), les Trois Quarts de la vie (1971), Week-end à Sochaux (1971-1972), Avec le sang des autres (1974), Septembre chilien (1973), le Train en marche (1971), Manuela (1968).

Hors-champ après les Orchamps, Mario ne participe pas à l’expérience sochalienne. Visiblement excédé par quelques gauchistes des beaux quartiers, il quitte les Medvedkine et adhère au Parti communiste. Au moins y trouve-t-on d’authentiques prolos. Tandis que le maoïste Godard rejoint le groupe Dziga Vertov, Mario Marret anime Dynadia (1968-1971), organisme de propagande audiovisuelle, qui deviendra Unicité, dépendant du comité central du PCF.

Et c’est dans une lettre ouverte publiée par « la Marseillaise », le quotidien phocéen du Parti, que Marius annonce renvoyer sa Distinguished Service Cross à Washington en signe de protestation contre la guerre du Vietnam.

On retrouve sa trace au ciné-club d’Apt. Le cheveu a poussé, les conquêtes féminines sont toujours aussi nombreuses (voire de plus en plus jeunes). Il est un des premiers à se mobiliser contre l’implantation des fusées sur le plateau d’Albion.

Pis, il est devenu un guérisseur par la parole.

Normal, le commandant Charcot a stimulé la vocation de Paul-Émile Victor. Et le professeur Charcot, le père du premier, a été un des maîtres de Sigmund Freud.

« Je suis analyste analyste », dit Marius, qui ne suit évidemment aucune école psy précise. Il consulte dans sa roulotte installée dans un camping de Vitrolles où logent des saisonniers. Il analyse les ouvriers de Fosse-sur-Mer. On dit sa méthode directe : il assène au patient ce qu’il croit être ses quatre vérités. Marius est haï par les psys aixois, qui se lamentent en constatant que son cabinet ne désemplit pas.

Interrogée sur France Culture, Solange Cariou, psychothérapeute aixoise, témoigne de l’obédience lacanienne de Mario Marret et de sa profonde connaissance des textes. Quand et avec quelle énergie, notre guérisseur néostructuraliste a-t-il pu s’autoformer ?

Marié depuis deux ans, notre sorcier de la parole est victime d’un AVC qui le laisse aphasique et presque incapable de parler…

Mario Marret s’éteint le 5 janvier 2000, à l’âge de 79 ans.

En 2004, l’administration des Postes émettait un timbre à son effigie dans une série consacrée aux terres australes.

timbre marret 2004

 

Les esprits chagrins pourront ironiser…

Le Vietnam réunifié est une dictature communiste au service d’un capitalisme des plus sauvages.

La Guinée-Bissau, naguère tropicalo-stalinienne et qui a chassé ses camarades capverdiens en 1980, est devenue un narco-État.

La classe ouvrière française s’est normalisée et col-blanchie, Guyancourt ayant remplacé Billancourt… Le fond de l’air n’est définitivement plus rouge !

Depuis que Super-Mario est mort, l’Antarctique a perdu 3000 milliards de tonnes de glace ! Pourtant le toit de sa station s’est en partie fissuré sous le poids de la neige…

Mais Marius, c’est surtout un destin qui nous rappelle à quel point notre Occident inégalitaire et surdiplômé bloque l’ascenseur dit social. Qui, de nos jours, pourrait passer de serrurier à cinéaste (primé), de chef d’expédition polaire à psychanalyste, même sauvage ?

Chris Marker disait donc de Mario qu’il était un Mensch.

Dans la civilisation yiddish, un Mensch est quelqu’un qui se comporte avec droiture et qui est capable d’entraîner les autres dans la voie d’une humanité toujours plus exigeante.

Mario, à là-haut, j’espère…

 Bonus

• Les Mutins de Pangée, coopérative audiovisuelle, ont récemment sorti un coffret de trois DVD comprenant les 16 films des groupes Medvedkine, accompagnés d’un livre de 170 pages. Le tout disponible pour la modique somme de 45€.

 

• Jusqu’au 29 juillet se tient à la Cinémathèque de Paris une exposition consacrée à Chris Marker, disparu en 2012. “Les Sept vies d’un cinéaste” :

 

Chris Marker : les sept vies d'un cinéaste | ARTE

Jusqu'au 29 juillet se tient à la Cinémathèque de Paris une exposition consacrée à Chris Marker, disparu en 2012. Le réalisateur français reste peu connu du grand public, mais ses admirateurs continuent à lui vouer un véritable culte tant son œuvre et ses champs d'expérimentation sont vastes.

https://www.arte.tv

 

“Les quatre vies de Mario Marret”, France Culture, mars 2016, un documentaire radiophonique de Nina Almberg et Assia Khalid :

 

Les quatre vies de Mario Marret

Collection Témoignages Un documentaire de Nina Almberg et Assia Khalid Prise de son : Laurent Macchietti, Philippe Etienne Mixage : Claude Niort Jeune opérateur radio anarchiste, il participa pendant la Deuxième Guerre mondiale à la Résistance au sein de l'OSS, le service de renseignement américain ancêtre de la CIA.

https://www.franceculture.fr

• De Mario Marret :

À lire (disponible sur le Web) : “Sept Hommes chez les pingouins”, René Julliard, Paris, 1954.

À voir :

“Terre Adélie (1951)”, Premier Prix à la Biennale de Venise de 1954 ;

“Aptenodytes Fosteri”, Premier Prix du documentaire au Festival de Cannes de 1953 ;

“Nossa terra”, de 1966, sur la résistance du PAIGC contre l’armée portugaise en Guinée-Bissau ;

“À bientôt j’espère”, avec Chris Marker, 1967… 

• À lire « Le “Che” de l’Antarctique » :

 

Le ché de l'Antarctique - Bleu Tomate le mag

A DDU, tout le monde le connaît. Mario Marret a donné son nom à l'un des sites classés Monument Historique : la base Marret. Une cabane ! Devenue le " squat " des hivernants, elle rappelle le buron de l'auvergnat où l'on vient partager un repas et le goût de l'aventure.

http://www.bleu-tomate.fr





 

29 juin 2018

Rien n’arrêtait Mario Marret (L’armée des ondes, 1re partie)

Le groupe [Penny Farthing] comprenait aussi bien des aristocrates français

dont les familles avaient été amies que des cheminots,

des fonctionnaires de l’administration vichyste

et même un fervent anarchiste dont le nom de code était Toto.

“Independent”, 8 mai 1997, à l’occasion du décès de Henry Hyde, un des patrons de l’OSS pour la France.

 

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Mai 68 fut une aventure mondiale, fille de la guerre du Vietnam, des décolonisations africaines, des révoltes ouvrières et plus largement d’un monde encore bipolaire et glacé qui avait besoin d’être rimbaldiennement réenchanté.

De Mai 68, l’ancien serrurier Mario Marret détient certaines clés…

Si les chats ont neuf vies, Mario Marret (1920-2000) en a eu au moins tout autant. (Je me permets ainsi de faire mon malin par rapport à une excellente émission de France Culture intitulée “Les quatre vies de Mario Marret”.)

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Mario Marret  Crédits : Jean Rivolier

Anarchiste d’essence authentiquement prolétarienne, le né natif de Clermont-Ferrand (dont le père était plus alcoolique que cantonnier…) fut donc serrurier, mais aussi dynamiteur de calvaire, espion amateur du mouvement libertaire Solidarité internationale antifasciste (SIA) infiltré dans le camp d’Argelès auprès des républicains espagnols, opérateur radio dans l’Alger vichyste, agent de renseignement pour l’OSS, les services secrets américains de Donovan et Roosevelt, chef d’expédition en Antarctique, documentariste récompensé à Cannes et à Venise, cofondateur de la télévision d’État algérienne, cinéaste militant et maquisard en Guinée-Bissau, coréalisateur d’ «À bientôt j’espère » avec Chris Marker et les grévistes de la Rhodiacéta, enfin psychanalyste en roue libre et en roulotte parfois.

Bref, un destin hors du commun qu’il est opportun d’évoquer enfin.

Par où commencer ? Peut-être par le début pour éviter le tourbillon de ces vies félines et parfois felliniennes. Et souvent cloisonnées, réflexe d’agent de renseignement oblige.

Allons dans un premier temps jusqu’à la période précédant celle de l’ex-espion qui aimait le froid…

ecole amédée gasquet

À 15 ans, Marius pas encore Mario fait son apprentissage de serrurier à l’école Amédée-Gasquet de Michelincity. Très vite, il fréquente des réfugiés allemands ayant fui le nazisme. Sympathique au Front populaire, il organise, selon la légende, des « pelotons de grévistes qui sillonnent la campagne à vélo, pourchassés par des paysans armés de fourches ». On devine le tableau ! Étudiant l’espéranto, membre d’un groupuscule anarchiste, il s’essaie au dynamitage de calvaires. Sans grand succès, les grilles de protection résistent aux explosifs amateurs mais sa réputation de par le pays est déjà assurée.

On ne sait quand il opte pour une vasectomie afin ne pas avoir d’enfant « dans ce monde pourri ».

En août 1939, révolté par les rumeurs de maltraitance voire de viols pratiqués dans les camps de réfugiés républicains espagnols pourtant sous protection gendarmesque, il infiltre, pour le “Libertaire”, celui d’Argelès-sur-Mer. Il trompe les barbelés et les rares pandores. La déclaration de guerre l’empêche d’envoyer ses papiers à l’organe de la Fédération anarchiste précité.

Un antifasciste italien lui conseille d’étudier la radio, l’arme de guerre la plus efficace contre Mussolini et Hitler.

Mario rejoint l’école Thouzet de radio, à Clermont. Cette décision va bouleverser sa vie.

Entre-temps, à l’automne 1940, il vote lors d’un congrès anarchiste (lequel ? nous ne le savons pas) la motion « Paix avec le diable contre Hitler ».

En septembre 1941, Mario intègre le Groupement des communications radio-électriques (service des repérages) de Hauterive, près de Vichy, avec son copain Robert Rouet, fils de gendarme de Malakoff. Soucieux d’en découdre avec l’occupant via les écoutes, ils se débrouillent pour rater le concours d’entrée au PTT.

Robert est fasciné par l’éloquence de Marius à qui rien ni personne ne résiste.

Fin 1941, notre Auvergnat est convoqué par le directeur de Hauterive, un militaire certes vichyste mais qui abhorre les Boches. « On sait qui vous êtes. Il faut partir. Allez poursuivre votre combat ailleurs. Je vais vous donner un contact à la préfecture de Clermont. C’est un ami, il se fera une joie de vous remettre un passeport et de quoi rejoindre Alger. »

Mario parvient à se faire embaucher dans le centre d’écoutes de Kouba, dans le sud d’Alger, où le contre-espionnage du commandant Paillole, dépendant officiellement des Travaux ruraux, traque les messages de l’Abwehr. (Quelque 500 espions du Reich seront traduits devant les tribunaux militaires en zone libre et en Afrique du Nord !)

Mais Vichy sera toujours Vichy, en quelques semaines, le SR français est au courant du passé « terroriste » de Marius, bientôt congédié.

En épluchant l’annuaire, il découvre la boutique Général Radio Contrôle, sise au 48, rue Sadi-Carnot. Son patron, un grand gaillard au visage rieur, le reçoit. Il s’appelle Frederic Brown, à moins que ce soit Brun ou Braun. C’est un Américain aux origines confuses… Se disant orphelin de parents canadiens, élevé par un oncle au Luxembourg, il prétend dominer la langue de Molière… qu’il massacre sans vergogne.

Apprenant que Mario est opérateur radio, Brown l’embauche tout de go. Évidemment notre Auvergnat, qui doit émettre jour et nuit des messages codés, ne sait pas que son contact, le capitaine Dubois, soi-disant français mais à l’accent slave, est un espion polonais comme il y en a beaucoup à Alger.

Dès janvier 1942, la blanche cité devient un nid d’espions. Son consul américain, Robert Murphy, se voit attribué douze « vice », douze apôtres, douze espions play-boys envoyés spéciaux de William Donovan, patron de l’Office of Strategic Services, qui dépend directement de Franklin Roosevelt.

alger 1942 debar001

 

Alger en 1942 et débarquement des Américains dans le port d'Alger en Novembre 1942

Brown joue alors avec Mario carte sur table. Je ne veux plus travailler que pour mes compatriotes américains. Es-tu partant ? Après une pensée pour Sacco et Vanzetti, Mister Marret accepte et le voilà qui prépare sur les ondes le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, en novembre 1942.

Bientôt, il se retrouve sous la férule du vice-consul John Boyd, un « vrai cow-boy » (en fait, un gentleman du gallant South), qui l’initie à la mitraillette Thompson à chargeur rotatif, au P. 38. Et au 7,65.

Né et élevé à Paris, le très sophistiqué et polyglotte Henry Hyde doit, à Alger, recruter ceux qui formeront la base de l’OSS pour les missions en Corse et sur le continent. L’aristocrate Jean Alziary de Roquefort, est sa première recrue de valeur. Ne partagent-ils pas la même passion pour l’Aéropostale, Saint Exupéry et le sulfureux André Gide ?

Espiègle, Hyde lui fait rencontrer notre anarchiste clermontois. Tandis que monsieur de Roquefort vante les bottiers de luxe, Marius s’emporte en pleine réunion: « Il me serait plus agréable de voir les enfants algériens ne plus marcher nu-pieds ! » Diantre, Hyde a deviné que Toto serait l’inséparable radio de Jacques pour la mission Penny Farthing, le Grand-bi. « Les deux hommes, écrit Fabrizio Calvi, étaient aussi dissemblables que la petite et la grande roue de cet ancêtre de la bicyclette. »

Direction le Club des pins, à l’est d’Alger, où des instructeurs britanniques et américains enseignent à des républicains espagnols, des Polonais en exil ou des Français d’Afrique du Nord les rudiments du métier : maniement des armes, parachutisme – plus Mario saute et plus il a peur… – comment reconnaître le « poignet » d’un opérateur, son doigté, et ainsi confondre un éventuel usurpateur …

Puis la très secrète école de Chréa : comment résister à la torture, le capitaine Richard Cosby, professeur de littérature à l’université américaine de Beyrouth, y enseigne les us et coutumes de la Gestapo. Comment se forger une légende : Monsieur Marcel Rossignol (alias Toto), combien coûtait un kilo de pommes de terre à Clermont-Ferrand en 1941 ?

Non, recalé !

Après quelques embrouilles administratives dues à une administration vichyste plus soucieuse de lutter contre les subversifs que les nazis, Toto obtient, grâce à Hyde, de partir avec des papiers en règle et Jacques pour Londres. Le voyage est mouvementé, les moteurs de leur avion prenant partiellement feu au large de l’Écosse.

Bientôt leurs légendes sont au point bien que notre Auvergnat ait failli s’envoler avec des allumettes made in GB dans les poches !

Leur parachutage en France est annulé une fois, Mario se voit braqué par les projecteurs de la DSA allemande au moment de se jeter dans le vide. Jacques et Toto sautent finalement à l’aveugle, à près de 3000 pieds, soit trois fois l’altitude de largage prévue, en juillet 1943.

La mission de l’OSS en France repose pour le moment sur leurs seules épaules…

Parachutés dans le Puy-de-Dôme cher à Mario, ils parviennent à la capitale des Gaules, où ils n’ont que peu de contacts : Me Seignol et le père jésuite Léon Chaine, de la Conférence Ampère, qu’il dirige. Les débuts sont difficiles. Jean Naville (répétiteur privé de grec et de latin), Jacques Bonvalot, membre de la Conférence les rejoignent ainsi que le faussaire André Beau, Robert Rouet, le polytechnicien Jean Lescanne, les truands Gros Louis ou Zazou (occasionnels gardes du corps de Toto), le commissaire Charles Chenevier (qui mourra en déportation) ou Georges l’Américain.

Bravo ! notre anarchiste clermontois côtoie des jésuites, des flics, des malandrins, des prostituées (à qui on enseigne à identifier les grades et unités de leurs clients allemands)… Mais aussi la jeune et intrépide Yvonne Loiseau, sa secrétaire, qui, dans les gares, passe des valises de matériel radio au nez et à la barbe des « casqués ». C’est aussi ça, les services secrets.

Petit à petit, le réseau s’étend. Les postes émetteurs s’appellent Ravina puis Alpina, les parachutages d’armes et de matériel s’enchaînent, Penny Farthing est une réussite. En 1944, c’est le seul réseau capable de fournir aux Alliés des renseignements militaires de premier ordre.

Mario et ses opérateurs prennent des risques. Il leur arrive d’émettre une heure durant au lieu des quinze minutes réglementaires. Les Allemands coupent le courant dans certains quartiers lyonnais afin de les repérer. À la campagne, Mario découvre qu’il est surveillé par des avions Goéland et échappe in extremis aux hommes d’un certain Klaus Barbie en enfourchant son vélo qu’il abandonne dans la cour d’une ferme avant d’escalader un mur de fumier et de se fondre dans la nature.

En janvier 1944, Robert et Marius manquent de se faire serrer dans une traboule par les sbires de Barbie. Échange de coups de feu. Sans trembler, Toto dégaine son colt de rechange, tire à trois reprises et abat un officier de la Gestapo.

L’étau se resserre comme on dit dans les mauvais polars.

Jacques Bonvalot présente au réseau une nouvelle recrue, Jean Forat, jeune étudiant catholique à l’école d’électricité de Grenoble. Mario tique : pourquoi les Allemands l’ont-ils relâché aussi facilement à l’heure du STO et des otages ?

terminus

Le 11 avril 1944, le jour même où les enfants d’Izieu prennent la route d’Auschwitz, Yvonne, Mario et Forat se retrouvent au « Terminus », en face de la gare de Perrache. Il y a bien des « Fridolins » attablés, mais pas plus que d’habitude. Soudain, c’est l’assaut. Toto, qui apprécie les westerns, tente de traverser la porte vitrée… qui résiste ! Yvonne, qui essaie d’assommer un gestapiste à coups de parapluie, est ceinturée. Forat s’est évaporé comme de bien entendu…

D’abord gagner du temps pour permettre à Jacques de réorganiser le réseau même s’il est bien tard. Et se souvenir des leçons du capitaine Cosby.

Ah oui ! pas plus de dix centimètres du mur. À la première mandale, c’est le contrecoup à la nuque et l’évanouissement garanti. Ça marche durant les premiers interrogatoires.

Au bout de six jours, Alger est au courant de l’arrestation de Toto. Le choc est rude. Roquefort songe alors à redéployer ses agents vers les régions du Sud où le débarquement allié risque d’avoir lieu et laisse les truands lyonnais de l’OSS, qui ne touchent aucune solde, se payer via un braquage de fourgon postal. À la guerre comme à la guerre.

Jacques est arrêté à la défaveur d’une rafle de miliciens, à Lyon, le 7 août 1944.

Avec l’aide des deniers de l’OSS, de la dive bouteille pour endormir le docteur Heric et son homologue allemand, Jean Alziary de Roquefort reçoit un certificat médical de complaisance… même s’il est vraiment atteint d’une maladie pulmonaire. Mais, relâché, le chef de Penny Farthing est désormais en possession de faux papiers frappés d’un vrai tampon allemand.

Le réseau est au top, Français et Américains rencontrent peu de troupes allemandes en débarquant entre Cannes et Toulon, le 15 août 1944. Grâce au Grand-bi, des milliers de vies humaines sont épargnées.

Interrogé à Montluc, Marius décide de se la jouer César pour que les Allemands embrassent Fanny…

« Bravo, Messieurs, vous venez de faire une grosse prise. Je suis un agent américain, je travaille pour l’OSS ! »

Coup de théâtre risqué car Mario ne parle pas anglais : « Je suis officier canadien français. Les papiers d’identité que vous m’avez confisqués sont bien entendu des faux. »

Or, les Allemands l’ont identifié comme étant l’agent qui a abattu un gestapiste !

Du fond de sa cellule, il prépare un plan B et son évasion, rêvant même de construire une radio de fortune.

Le grand jeu commence à payer. Ako von Czernin et Franz Oehler, de l’Abwehr, service de renseignement militaire, débarquent à Montluc. Que cet agent américain ait tué un gestapiste, qu’importe, en revanche, il doit détenir des informations de premier ordre. N’ayant pas encore rétabli le contact avec Alger, Mario les promène en Auvergne, où il leur révèle des caches d’arme… au singulier, un pistolet camouflé dans un mur de pierre sèche ! Il leur fait même déménager un tas de fumier et se prend une dérouillée pour cela. Mais il a gagné du temps. Hyde lui a répondu : on parlemente avec von Czernin et Oehler, qui ne sont pas fichés comme criminels de guerre. « La victoire alliée ne fait plus de doute, autant vous mettre au vert : Yvonne et Mario contre vos vies sauves. »

La secrétaire de Toto est libérée mais a perdu le réseau, qui se méfie d’elle. Czernin et Oehler s’impatientent, on vous

a sauvé la peau et on ne peut pas faire sortir votre patron de Montluc. « Eh bien ! mon organisation vous liquidera. Vous êtes surveillés. Nous savons que vous êtes passés hier à 16 heures sur le pont de la Guillotière.

– Votre chef va être exécuté aujourd’hui, nous n’y pouvons rien…

– Vous ne lui survivrez pas plus d’une journée… »

Sachant les Américains à quelques kilomètres de Lyon, Czernin et Oehler viennent quand même chercher Mario Marret le jour où est promis au peloton d’exécution. Mais avant de les mettre au frais, il lui faut s’assurer qu’Yvonne va bien. Les agents de l’Abwehr passent la prendre en voiture. Elle s’assoit près d’un Mario menotté et certain que les deux contre-espions vont les liquider avant de revêtir des tenues civiles. Tel Houdini, Mario, qui avait dans sa ceinture de petites clés faites maison, se libère, dégaine un couteau et se faire remettre la mitraillette de Franz Oehler.

C’était une fausse alerte, les officiers de l’Abwehr avaient à cœur d’honorer le contrat. En tout cas, Yvonne et Mario les remettent à l’avant-garde américaine. Pour Czernin et Oehler la guerre était finie ou presque… reconnus par un FFI, ils vont passer deux ans à la prison de Montluc avant de partir « en villégiature » dans un camp de prisonniers en Autriche.

Bientôt démobilisé, Mario va, bien qu’anarchiste, intégrer, avec Jean Alziary de Roquefort, la toute jeune DGER, l’ancêtre du Sdece.

Seul André Beau demeurera à l’OSS.

Quant au père Chaine, il se verra après guerre reproché par la bonne société lyonnaise d’avoir collaboré avec une puissance étrangère…

Avant de partir pour les pôles et de changer encore deux fois de métier, le « première classe Marion (sic !) Marret » a reçu la Distinguished Service Cross pour exploits exceptionnels et tout le toutim.

Il ne va pas la conserver toute sa vie…

 

Bonus :

 

• “OSS, la guerre secrète en France”, de Fabrizio Calvi, Nouveau Monde éditions, 2015, 24 €.

 

OSS, la guerre secrète en France, Les services spéciaux américains, la Résistance et la Gestapo (1942-1945)

OSS, la guerre secrète en France. Voici un livre qui bouscule les idées reçues et qui nous délivre une masse d'informations inédites sur un sujet qu'on pouvait croire épuisé par les spécialistes : la guerre secrète pendant la Seconde Guerre mondiale.

http://www.nouveau-monde.net

 

• “Les quatre vies de Mario Marret”, mars 2016, un documentaire radiophonique de Nina Almberg et Assia Khalid

 

Les quatre vies de Mario Marret

Collection Témoignages Un documentaire de Nina Almberg et Assia Khalid Prise de son : Laurent Macchietti, Philippe Etienne Mixage : Claude Niort Jeune opérateur radio anarchiste, il participa pendant la Deuxième Guerre mondiale à la Résistance au sein de l'OSS, le service de renseignement américain ancêtre de la CIA.

https://www.franceculture.fr

 

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15 juin 2018

Wonderwoman n’ira pas rue Charles-Fourier à Mobylette

“La révolution,
c’est changer de désir”

Maurice Bellet,
prêtre dominicain et psychanalyste

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais pour moi, alors enfant, Mai 68, c’est une odeur de pétrolette. Pas de pétroleuse, mais d’essence destinée au mélange pour les Mobylette, les pétrolettes, quoi !

assoc1927

Mes parents travaillent à l’AOIP, Association des ouvriers en instruments de précision, fondée en mars 1896. Sise dans le XIIIe arrondissement, rue Charles-Fourier – du nom du plus coruscant des socialistes dits utopiques, n’y voyez pas une coïncidence –, l’AOIP va devenir en 1975 la plus grande coopérative ouvrière du monde, avec 4665 employés et 710 millions de francs de chiffres d’affaires.

Pour moi, enfant, l’AOIP est une oasis. Elle a permis à mon grand-père marginalisé par ses aventures anarcho-syndicalistes de trouver un travail, de nourrir sa famille et de devenir dessinateur industriel. Sociétaire, il coopte mon père, puis ma mère. Quand on entre dans cette Scop maternante, seule usine non occupée de la région parisienne en 1936, c’est pour la vie.

L’AOIP est à l’avant-garde sociale. Dès 1905, elle pratique la journée de huit heures, adopte l’horaire souple deux ans plus tard. L’AOIP se veut pure et dure : pas de cadre, pas d’ingénieur, un salaire unique du directeur à l’ouvrier. (Pas de femmes non plus…)

À la veille de la Première Boucherie mondiale, elle instaure la semaine de cinq jours et demi. En 1917 sont créées une caisse de retraite et une école d’apprentissage qui fonctionneront soixante-dix ans. En 1925, les ouvriers bénéficient d’une semaine de congés payés.

Cependant à cause de « 14-18 », l’AOIP est contrainte d’embaucher des ouvriers non spécialisés et des cols blancs, vite ostracisés par le sociétariat.

Mais la coopérative est rentable…

Dès 1905, l’AOIP est agréée par les PTT eu égard à ses performances en téléphonie. En 1924, elle crée une division mesure électrique, puis navigation (elle fabrique les gyrocompas pour la Marine nationale), travaille pour la société électronique Marcel Dassault.

Se voulant une entreprise artisanale où il fait bon vivre entre sociétaires, l’AOIP sort exsangue de la Seconde Guerre mondiale. En 1948, le ministère des Finances la renfloue à hauteur de six millions d’anciens francs. Mais pose trois conditions : plus de salaire unique, ouverture du sociétariat à tous et obligation de prendre des directeurs extérieurs aux sociétaires. La coopérative se normalise, perd son esprit corporatiste mais s’ouvre aux femmes.

Deux ans avant Mai, les PTT demandent à l’AOIP d’augmenter sa production de matériel téléphonique d’autant que ses centrales Crossbar sont un succès technologique.

De 750 personnes, en 1967, les effectifs cumulent à 4 665 sept ans plus tard, avec la création d’usines à Guingamp, Morlaix, Béziers, Toulouse, Rungis et Évry.

Interrogée, en 1975, par la sociologue Danièle Linhart (lire « l’Appel de la sirène » disponible sur le Web), un ouvrier témoigne : « Une coopérative, ça peut se comprendre quand il y a 40 ou 50 personnes, ça représente la participation de chacun dans l’entreprise, chacun sait qu’il ne travaille pas pour un patron, mais pour le bien de lui-même et de l’entreprise... à l’AOIP on ressent pas tellement tout ça, il y a des grèves que normalement on devrait pas avoir dans une coopérative, car on travaillerait contre son propre intérêt... Les travailleurs se heurtent à une direction, et on a l’impression qu’il y a un patron... simplement à l’AOIP, il y a peut-être plus d’avantages. »

Un administrateur rétorque : « Pour faire du social, il faut être rentable. »

Les intérimaires ne savent même pas qu’ils travaillent dans une coopérative bien qu’ils notent une ambiance plus détendue qu’ailleurs. « On n’a pas tout le temps les chefs sur le dos comme dans les autres usines. » « Ici, c’est pas comme ailleurs, on a le respect de la personne humaine. » « On a la possibilité de circuler dans la maison sans se faire rappeler à l’ordre par un supérieur hiérarchique. »

Un jeune ajusteur-régleur a ces phrases bien senties : « Ici, c’est comme dans toutes les maisons, je fais pas la différence… à part une bonne camaraderie dans notre secteur. Mais le travail, il est toujours pareil… On n’est pas considéré comme des bêtes, mais comme des fourmis travailleuses, on fait partie de la machine, on fait partie des meubles. »

Au décolletage, le turn-over est vertigineux, on travaille dans l’huile. Une OS de 30 ans lâche : « C’est surtout terrible pour les femmes qui sont coquettes, à cause de l’odeur… »

Le spectre de Charles Fourier hante alors les ouvrières. Ne lui prête-t-on pas l’invention du mot féminisme ?

Le 20 mai 1968, à l’issu d’un vote à bulletin secret, 75% des inscrits votent la grève avec occupation des locaux.

 photo Alain Camelin

  photo Alain Camelin

Mai 68  

On débat des cadences, des salaires, de l’hygiène, de la retraite. Les jeunes y voient l’occasion de faire la nique aux anciens de 36.

Mais il semble que personne ne s’interroge sur la finalité de son travail : comment une coopérative ouvrière peut-elle travailler pour l’armée française, l’Arabie saoudite et livrer du matériel de transmission aux bases militaires américaines ?

Syndicat unique, la CGT marche sur des œufs…

Mon père fait des allers-retours usine-maison avec sa pétrolette.

De vieux sociétaires courent chez le président : « Ben quoi, André, fais quelque chose, t’es chez toi ici, on est chez nous… »

Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary Club ont longtemps occulté que mai-juin 68, ce sont les plus grandes grèves ouvrières jamais vues en France.

Ces déçus du stalinisme chinois ont voulu nous faire oublier que la France des « Trente Glorieuses », expression infecte inventée par l’économiste Jean Fourastié (« les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975 », publié en 1979), compte, en Mai, cinq millions de pauvres et plus de 300 000 chômeurs. Dans les usines où les cadences sont vraiment infernales, on trime quarante-six à cinquante heures par semaine, souvent dans des conditions insalubres. Les salaires sont parmi les plus bas de l’Europe industrialisée. (Bien que ne payant pas de loyer, un P2 comme mon père ne peut pas s’acheter de voiture, seulement une pétrolette.)

Depuis 1959, la scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans, âge où l’on embauche à l’usine ou au supermarché du coin. Par surcroît apparaît çà et là une nouvelle génération de contremaîtres : ce ne sont plus des ouvriers qualifiés qui encadrent les petits jeunes mais des gardes-chiourme nostalgiques de la guerre d’Algérie qui les traitent comme des fellagas.

La moitié des logements français n’a ni eau courante, ni toilettes, ni salle de bains. L’ensemble de la Bretagne vient tout juste d’être électrifiée… En Mai, ça va chauffer dans l’Ouest…

À quelques kilomètres de la rue Charles-Fourier se trouvent, à Saint-Ouen, les usines Wonder. Paternalisme dégueulasse (pléonasme) à tous les étages, pas de syndicat. Dès qu’elles quittent l’école, les filles du cru viennent pointer ici, soumises à la chaîne pour de longues années dans ces ateliers-bagnes. Et avec parfois l’impression de faire de « la belle ouvrage » : à Wonder, on peut augmenter les cadences quitte à mettre au rebut un quart des 3800 piles fabriquées dans la journée.

Le 13 mai, la grève est votée. C’est une première pour les ouvrières.

« Nous ne céderons pas. Nous ne rentrerons pas. »

Pour le film qu’ils réalisent, « Sauve qui peut Trotski », Jacques Willemont et Pierre Bonneau, étudiants en école de cinéma, se rendent le 10 juin à Saint-Ouen. Il est 13h30, l’ambiance, morose, le personnel vient de voter la reprise au terme d’un scrutin contesté.

Willemont et Bonneau ne savent pas qu’ils vont réaliser, selon Jacques Rivette, « le seul film qui soit vraiment révolutionnaire » sur Mai, « peut-être parce que c’est un moment où la réalité se transfigure à tel point qu’elle se met à condenser toute une situation politique en dix minutes d’intensité dramatique folle ».

Le contremaître bat le rappel, on franchit la porte du bâtiment en courbant l’échine. C’est alors qu’une noble et belle ouvrière s’insurge : « Non, je rentrerai pas là-dedans. Je mettrai plus les pieds dans cette taule. Vous, rentrez-y, vous allez voir quel bordel que c’est ! On est dégueulasses : jusque-là, on est toutes noires, de vrais charbonniers. Les femmes qui sont dans les bureaux, elles s’en foutent. Elles fayotent avec le patron. » Gentiment mais non sans paternalisme, un délégué CGT et un élu communiste lui assurent que le directeur a cédé, que ce n’est qu’un début, qu’on n’obtient pas tout ni tout de suite, qu’il faut se contenter des 6% d’augmentation. « C’est une victoire, tu entends ? »

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Mais la belle demeure inflexible.

Un jeune gauchiste lui donne raison. « Tu ne travailles pas à Wonder, tu n’as rien à dire », lui objecte le cégétiste, sûr de parler, lui, au nom de la classe ouvrière, la vraie, la disciplinée, celle qui sait que la conscience prolétarienne vient du Parti.

mai68

 

Dessin de Siné

 

« On n’a même pas d’eau chaude pour se laver. »

Comment ne pas succomber au charme subversif et solaire de la belle pour qui la dignité passe avant l’aumône salariale ?

Le cinéaste Hervé Le Roux est tombé en amour de la rebelle. Les rushes de « Sauve qui peut Trotski » ont disparu de la salle de montage le 15 juillet 1968. Il ne reste que les dix minutes du 10 juin. En 1997, Hervé Le Roux réalise « Reprise » après être parti à la recherche de… Jocelyne. Car c’est son nom. Il l’a appris auprès des anciennes ouvrières de Wonder…

En 1979, rattrapée par le tout-électronique, l’AOIP rejoint Charles Fourier dans sa tombe. Avec ses indemnités chômage, mon père fait l’acquisition d’une nouvelle mob.

Racheté par Cit-Alcatel et Thomson-CSF, l’astre mort de ce qui fut la plus grande Scop du monde sortira définitivement des radars en 2003.

Décédé en juillet 2017, Hervé Le Roux n’a jamais retrouvé Jocelyne. Il s’est refusé à diffuser son portrait dans les journaux : « On a le droit de disparaître… » 

En 1984, Bernard Tapie rachète Wonder, qu’il promet de remettre à flots.

Deux ans plus tard, le futur ministre de la Ville de François Mitterrand ferme l’usine.

Mon père meurt l’année suivante, me léguant pour tout bien 1500 francs et sa belle Mobylette orange, qu’un damné de la terre me volera plus tard, porte Saint-Martin.

Ce fut à vélo qu’un jour et par hasard, je passai rue Charles-Fourier. C’était pour y découvrir qu’à la place de l’AOIP, qui s’était voulu un temps phalanstère, se trouvait désormais une manière de soupe populaire…

AV89[1]

 

Bonus :

Histoire sociale de la coopérative A.O.I.P. (Association des ouvriers en Instruments de précision) de 1896 à 2003

 

Histoire et Archives de la coopérative A.O.I.P. de 1896 à 2003

Histoire et archives de la coopérative ouvrière A.O.I.P. de 1896 à 2003 (Association des Ouvriers en Instruments de Précision)

http://www.aoip-scop.fr 

• « La reprise du travail aux usines Wonder » de Jacques Willemont et Pierre Bonneau

 

• « Le Temps de vivre », Georges Moutaski



Moustaki est ici édité par Ducretet Thomson. Or, c’est à cause d’un différend avec le patron Ducretet que Viardot contribua à fonder le Syndicat des ouvriers en instruments de précision, qui, à son tour, engendrerait l’AOIP. Laquelle fut en partie rachetée à la fin des années 1970 par Thomson. Une boucle bouclée…

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