Avec accusé de déception

19 septembre 2019

“J’ai pris la résolution de ne jamais faire de mal aux autres” (Marguerite Simon, 30 septembre 1932-10 juin 1944)

En temps de guerre, on opère avec toute la vigueur et avec tous les moyens”,

lieutenant Barth, de la SS…

 


Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la phrase qui sert de titre à ce post a été écrite sur son cahier d’écolier par Marguerite Simon, âgée de 11 ans. Elle est née à Paris, dans le 15e. En ce joli mois de juin, elle ne sait pas encore que, dans quelques jours, on va lui en faire, du mal. En effet, Marguerite habite à Oradour-sur-Glane


Avec un ami photographe, je m’y suis rendu début septembre pour interviewer le maire de la nouvelle Oradour, le coruscant Philippe Lacroix.


« Que la nature est belle et que le cœur me fend… »

 


Boisée, la région est spendide. Le peintre Corot ne s’y est pas trompé, qui est tombé sous le charme de la Glane.

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"La solitude, souvenir du Vigen", Jean-Baptiste Corot, 1866

Cependant s’élèvent très vite les restes de la cité-martyre, qui fut il y a soixante-quinze ans une ville prospère, avec de beaux immeubles et un tramway qui la reliait à Limoges.


En ce joli printemps de 1944, il y a des « touristes » mais aussi des réfugiés alsaciens, juifs ou non, lorrains, des « Nordistes » qui ont fui la zone occupée, des Espagnols républicains. Mais pas de maquisards ni encore moins de dépôts d’armes, prétextes invoqués par les SS pour justifier le massacre de masse.


Oradour n’a pas connu l’occupation militaire nazie. Eu égard à leurs vaches prodigues, les Radounauds ne souffrent guère du rationnement. Par surcroît, en ce joli samedi, il y a distribution de tabac. Les agriculteurs ont ainsi déserté leur champ.
Nul ne s’inquiète de la présence de la 3e compagnie du régiment de SS « der Fürher », qui fait partie de la 2e division panzer « das Reich », cantonnée depuis la veille autour d’Oradour.

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Le samedi, dès 14h15, les « casqués » investissent la ville et commencent la chasse à l’homme mais aussi bien sûr à la femme, à l’enfant, au vieillard ainsi qu’aux malheureux qui arrivent par le tramway. Les SS les regroupent au Champ-de-Foire avant de les diviser : les hommes dans les granges, les femmes et les enfants dans l’église. Massacre de masse, pillage et incendies peuvent débuter. Certaines et certains miraculés, mus par l’énergie du désespoir, parviennent à fuir… Dans l’église, les SS tirent bas, il convient de mitrailler aussi les enfants. Ils en surprennent deux dans le confessionnal. Ils seront abattus d’une balle dans la nuque. Le bûcher commence ou a commencé. Auparavant, les représentants de la race aryenne auront pillé l’église avant de l’incendier.


Quand on y pénètre, on découvre un landau de bébé calciné et désormais rouillé. Il faut dire qu’ils n’auront même pas épargné dans leur massacre programmé un nourrisson de 3 mois (encore un détail de l’Histoire…).


Les SS ne partent pas tout de suite. Ils font ripaille, brûlent les cadavres et reviennent plus tard pour les jeter en hâte dans des fosses communes, histoire de dissimuler leurs crimes.


En tout, on comptera, avec force efforts tellement les corps sont méconnaissables, 642 victimes !

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Le général De Gaulle demandera qu’Oradour soit conservé tel quel. L’État se chargera de la construction de la ville nouvelle. C’est encore Paris qui gère la conservation du site.


Le massacre d’Oradour ne doit rien au hasard. Au printemps 1944, les nazis sont harcelés par les maquisards. Alors ils ont abondamment pendu à Tulle et pratiqué dans la région d’autres forfaits. Les hommes du communiste Georges Guingouin, Lo Grand, un des premiers maquisards français, leur ont mené la vie dure.


Certains SS ont servi en Ukraine, en Biélorussie, où a été massacré un quart de la population ! Un quart !


Les séides du Fürher n’ont pas toujours envie de rejoindre la Normandie et d’affronter des Alliés bien mieux équipés que les maquisards. Le moral est au plus bas, alors il convient de faire un autodafé humain, histoire de se redonner la pêche. Cible donc, la paisible et pacifique cité d’Oradour…


Après guerre, les Radounauds, sans haine mais assoiffés de justice, réclament des comptes. Qui sont vraiment les bourreaux ? On sait vite que certains sont morts en Normandie, sur le Rhin ou se sont fondus dans les décombres d’une Allemagne jamais vraiment dénazifiée. Le général Lammerding, ancien responsable SS de la zone, a repris ses activités professionnelles à Dusseldorf. Lui n’a fait qu’obéir aux ordres.

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Enfin, on identifie 65 assassins. Au procès de Bordeaux, en 1953, 21 d’entre eux comparaissent, la plupart « en prévenus libres ». Sept sont allemands, dont un adjudant… 14, alsaciens, dont un sergent. Or, ces « malgré nous » sont… malgré tout français.


L’adjudant allemand est condamné à la peine de mort, idem pour le sergent alsacien. Mais l’ancienne colonie du Reich rue dans les brancards. Une loi d’amnistie les sort bientôt de prison au nom de l’unité nationale retrouvée. Les condamnés à mort sont graciés.


Comme Adolf Eichmann, le lieutenant SS Barth, qui a sévi à Oradour, n’a pas cru bon de changer de nom et vit en RDA, ayant repris une activité normale. Les traqueurs de nazis l’épinglent pourtant en 1981. Son procès s’ouvre à Berlin-Est deux ans plus tard : amnésique comme les autres bourreaux, il n’a jamais demandé pardon. Lui aussi n’a fait qu’obéir aux ordres. Condamné à la réclusion à perpétuité, vieux et malade, il est libéré en 1997.


Marguerite n’a pas eu, elle, la chance de mourir dans son lit…

Libérateur de Limoges, dont il deviendra maire, Georges Guingouin tombe dans un traquenard ourdi par d’anciens collabos, flics et magistrat. On l’accuse d’avoir participé à une sordide affaire de double meurtre. Arrêté en 1954, deux ans après son exclusion du Parti communiste (qui, vu les résultats électoraux, le protégeait jusqu’alors), il est torturé dans sa cellule de Brive. Ce compagnon de la Libération gardera longtemps des séquelles psychiatriques.

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 Georges Guingouin

Inadmissible, aurait dit le Général.


« C’est à tous instants qu’il a donné le plus magnifique exemple d’héroïsme, de maîtrise de soi, du mépris total de la mort. [...] Il constitue une des plus belles figures de la Résistance. »


Eh oui ! en ces époques troublées, mieux valait être un assassin nazi qu’un authentique résistant !


Les bourreaux avaient au moins une « qualité » qui ne déplairait pas à nos managers contemporains : ils savaient obéir sans réfléchir ni écouter ce qui aurait pu leur servir de cœur.


Depuis quelques années, Oradour-sur-Glane entretient des liens privilégiés avec la ville allemande de… Dachau.


Marguerite savait déjà que les enfants étaient les mêmes, à Paris ou à Göttingen.

 

 

Bonus :



 

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10 septembre 2019

États-Unis-Mexique : les passeurs de frontière… raciale (La liberté au-delà du Rio Grande)

C’est étrange de constater qu’en se contenant de franchir une ligne invisible pour entrer au Mexique,

un Nègre peut boire une bière dans n’importe quel bar…


Langston Hughes, écrivain afro-américain

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Le nom des victimes de la fusillade d'El Paso sur une feuille accrochée au mémorial érigé en leur mémoire, le 6 août 2019 au TexasMark RALSTON


Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la tuerie de masse d’El Paso, le 3 août dernier, est triplement atroce. D’une part, 22 morts et combien de blessés ? (De janvier à août, 297 fusillades de masse ont été répertoriées aux States, faisant 348 morts et plus d’un millier de blessés !) D’autre part, le crime est ouvertement raciste : tuer le plus d’Hispaniques possible. Il est vrai que selon l’occupant de la Maison Blanche, « les Mexicains sont tous des violeurs ». Enfin, tuer des Latinos au Texas revient pour ce crétin suprémaciste nommé Patrick Crusius à gommer tout un pan de l’Histoire. L’État à l’étoile solitaire ainsi que le Nouveau-Mexique, le Colorado, l’Arizona, l’Arizona et la Californie étaient mexicains (enfin… bien que l’Empire comanche, la Comanchería, grand pourvoyeur d’esclaves apaches à destination de Cuba, lui eût coupé l’herbe des grandes prairies sous le pied). Sous la pression des « Anglos », le Texas s’est détaché du Mexique dès 1836, devenant un État voyou recelant 180 000 esclaves dans ces contrées réputées prospères pour le coton. Au terme de la guerre américano-mexicaine (1846-1848), l’ancienne Nouvelle-Espagne perd la moitié de son territoire ! Mais cette victoire signe pour les États-Unis le triomphe du Sud esclavagiste, qui étend son territoire. Comme l’a fait remarquer le général Grant, elle annoncera la « Civil War », la Guerre de sécession. Le Sud réclame aussi et déjà l’annexion de Cuba !

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Bien que n’étant pas un « genius » autoproclamé comme mister Trump, j’ai eu un professeur d’histoire étatsunienne qui nous disait : pour les Chicanos et les Mésoaméricains, le nord de la frontière n’est pas un pays étranger : ils sont chez eux. C’est aussi pourquoi traquer les migrants et séparer les familles apparaît non seulement comme odieux mais stupide. Et même antiéconomique : sans les millions de Latinos, avec ou sans papiers, les États-Unis ne fonctionneraient plus…


Pourtant comme nous le rappelle l’historien des « borderlands » Karl Jacoby, les deux Républiques ont bien une histoire commune : « Leur implication dans le commerce transatlantique d’esclaves, des guerres d’indépendance contre des puissances coloniales européennes et l’expropriation des terres indiennes. »


Menacé par la Comanchería et les Gringos, le nord du Mexique est un ventre mou. Aussi les Mexicains demandent-ils aux Indiens séminoles d’occuper la région. Or, parmi ces derniers, il est de nombreux esclaves marrons – leurs descendants inventeront le blues, soit dit en passant !

Mexicains et Yankees s’unissent aussi dans les années 1860-1870 pour anéantir les derniers rebelles apaches.


Demeurons un peu au Texas, relativement épargné par la guerre civile. Grenier à coton regorgeant d’esclaves, l’État à l’étoile solitaire envisage de créer une entité politique avec les « Tejanos », les Mexicains du cru, afin de perpétuer le travail servile. Mais cette « institution bienveillante et patriarcale » a fait son temps.

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20 août 1619 - Les premiers esclaves d'Afrique arrivent en Amérique du Nord

On n’en parle pas assez, mais 2019 signe une double commémoration. En 1619, les premiers esclaves africains débarquaient dans le port de Jamestown. Un siècle plus tôt, leurs infortunés homologues arrivaient en Nouvelle-Espagne, dépassant largement le nombre d’émigrants venus de la vieille Europe. Eh oui ! il a existé un Mexique nègre. En 1800, 10% de la population était afro-descendante et celle-ci offre l’indépendantiste José María Morelos et le président de la République Vicente Guerrero. Sans que cela ne choque personne. Néanmoins, le Mexique serait hispano-aztèque et ignorerait son passé africain.


Avant que d’être le « paradis des Nègres » marrons qui passent la frontière informelle pour rejoindre le Mexique libre, celui-ci a aussi prouvé qu’il pouvait pactiser avec le Sud raciste. N’a-t-il pas un temps encouragé l’installation des planteurs esclavagistes afin d’assurer une certaine paix au nord de son territoire ? Cependant, entre les « graisseux », les peones, et les travailleurs serviles, un modus vivendi s’opère. Malgré les efforts des Gringos pour purifier ethniquement le Texas des « Tejanos » dans les années 1840-1850, les anciennes haciendas se métissent. Les Nègres au champ de coton, les « graisseux » dédiés au bétail. Des liens se créent, les métiers se mélangent. Les planteurs se font aussi éleveurs. Ainsi naît la culture cow-boy : afro-mexicaine. Eh oui ! John Wayne était noir ou chicano !


Le Mexique abolit l’esclavage en 1829. Bientôt, il refuse aux Gringos tout extradition de marrons. Fureur des Texans. El México devient terre de refuge. Mieux, pour ces esclaves en fuite parlant souvent l’espagnol, il permet de se refonder une identité. Si l’on est plutôt blanc de peau – esclavage rimant avec viol des femmes noires par les planteurs ou leurs contremaîtres –, on peut devenir mexicain, entrer dans un bar sans s’en faire chasser, devenir un homme pauvre, certes, mais libre. Les Chicanos sont dans la hiérarchie racialiste des Étatsuniens hors champ.

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Avec l’abolition de l’esclavage, par Lincoln, en 1865, et ses quatre millions d’esclaves affranchis, bientôt sous la protection des armées nordistes, en partie composée de régiments noirs, le « passing » s’accélère. Les historiens estiment que, par an, 12000 affranchis ont… franchi le RÍo Grande pour se faire mexicains ! Il faut dire que sur la terre de Juárez, bientôt libéré du joug français, les violences raciales sont moindres : pas de lynchage, pas d’humiliation publique, de jimcrowism.


Néanmoins, le fait de s’inventer mexicain n’est pas sans contrepartie. Il faut souvent se couper de sa famille. Et si on la revoit au Texas ou ailleurs, faire attention à ne pas être reconnu par des voisins qui vous identifierait à un fils d’esclave et vous promettrait la pendaison sous un « poplar tree ». Strange fruits…

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Dans les années 1880-1890, l’arrivée du chemin de fer, dans le cadre de la coopération des États-Unis du Gilden Age et du Porfiriato (époque qui tire son nom du dictateur Porfirio Díaz, qui régnera de 1876 à 1911), accélère encore la dislocation du Deep South. Le bois d’ébène fuit vers New York et Chicago, voire la Californie, qui pratique peu la ségrégation raciale… et le Mexique. D’où le nombre de blues consacrés à la thématique du train… second libérateur. 

Par ailleurs, un certain nombre de leaders de la communauté noire ne voit pas le « passing » d’un très bon œil. Ce sont des « tricksters », des truqueurs peu solidaires envers les leurs. Et la communauté est divisée : certains optent pour le « retour » en Afrique (au Liberia), d’autres pour l’émigration au Mexique et, enfin, pour la lutte en faveur des droits civiques dans leur pays d’origine, les Etats-Unis.


Cependant, au Texas, la communauté n’est pas complètement à la ramasse. En 1886, par exemple, le fils d’esclave Norris Wright Cuney est à la tête du Parti républicain local – au grand dam des Lily Whites, « Exclusivement Blancs », eux aussi républicains. Il faut se rappeler que les abolitionnistes étaient à l’époque républicains, comme Lincoln, et les esclavagistes, démocrates. Puis les droits civiques, les mariages mixtes… vont rencontrer certaines barrières juridiques et néanmoins inique. (En passant, rappelons que les actes d’état-civil n’existaient guère et que le passeport ne deviendra obligatoire aux Etats-Unis qu’en 1914… ce qui facilite le passing. Nous sommes bien loin d’aujourd’hui où, à défaut de mur infranchissable trumpien, des hydroglisseurs patrouillent sur le Rio Grande.)

En 1912, écrit Karl Jacoby, « les États-Unis représentent 50% des importations du Mexique qui, de son côté, leur consacrent 75% de ses exportations ». Les premiers apportent leur technologie et leurs capitaux, les seconds sont vus comme une source inépuisable de matières premières. Les révolutions au sud du Río Grande vont ralentir les échanges, qui vont repartir, découverte du pétrole mexicain oblige.


À la fin du XIXe siècle, très fermée sur elle-même, la communauté étatsunienne de Mexico, qui compte quelques milliers d’âmes, réclame des autorités de la quatrième plus grande métropole d’Amérique du Nord qu’elles appliquent la ségrégation raciale en vigueur dans le Sud. Réponse orgueilleuse des Mexicains : ¡ No !

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« Historien aux aguets », Karl Jacoby est parvenu à retracer la vie de William Ellis alias Guillermo Eliseo. Né esclave, William, dont la mère a été violée par un contremaître, a le teint pâle. Il apprend l’espagnol, devient commerçant, s’invente une ascendante hispano-mexicano-cubano-hawaïenne. Il vient en aide à ses frères de couleur en essayant de fonder une colonie au Mexique. Ruiné, il se refait une santé, a pignon sur rue à Wall Street, fréquente les salons du dictateur Porfirio Díaz, se marie avec une femme très blanche pour que ses enfants n’aient pas « un pied dans la cuisine ». Cependant, sa propre réussite le met sous les feux de la rampe. Sa vraie identité est même percée à jour par la presse afro.


C’est lui qui établit les premières relations politico-commerciales avec l’empereur d’Abyssinie, Ménélik II. Son neveu Estarñez l’accompagne dans ce périple entaché par la mort du représentant officiel de Washington.


Désargenté mais combatif, en surpoids pour faire vraiment millionnaire latino, William-Guillermo s’éteint en 1923 à l’âge de 59 ans.
Sa famille se fissure : une partie au Mexique, l’autre en Californie. Sa fille Victoria Ellis deviendra la Ginger Rogers du cinéma chicano. Remarquable danseuse, actrice accomplie, elle niera toute sa vie que du sang africain coule dans ses veines.
Californien, Estarñez n’a jamais voulu recevoir un « Nègre » dans sa maison.


Oui, le « passing » a un coût humain. Heureusement, de nos jours, tout racisme a disparu de notre planète…

 

Bonus :


• À lire, de Karl Jacoby, « l’Esclave qui devint millionnaires, les vies extraordinaires de William Ellis », Anacharsis, 2016, 23 €.

 

Éditions Anacharsis | L'esclave qui devint millionnaire

William Henry Ellis, né esclave au Texas en 1864, devint millionnaire à Manhattan et mourut dans le dénuement à Mexico en 1923. Imposteur de génie, self-made man et défenseur discret de la cause des Noirs, passé maître dans l'art de franchir les frontières raciales, sociales ou nationales, il ne laissa derrière lui que de maigres traces - et quantité d'énigmes.

http://www.editions-anacharsis.com

 

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08 juillet 2019

La guerre des vaccins a déjà eu lieu (De Peshawar à Rio en passant par Pretoria)

 

Les faits sont devenus maudits
Raymond Aron


Ce n’est pas pour faire mon malin, mais quand j’étais gosse, j’avais un ami dont le père était cloué à un fauteuil roulant à cause de la poliomyélite. Plus tard, au Brésil, j’ai côtoyé la femme d’un ami atteinte de la même saloperie. Mais depuis, beaucoup d’obscurantisme et d’oubli ont coulé sous les ponts. Comme l’écrit le médecin et blogueur Dominique Dupagne, nous avons, comme dans le cadre du sida, assisté à « la disparition de la machine à faire peur ». Aussi quand j’ai entendu il y a quelques mois mademoiselle Adjani, lors d’une émission vespérale et dominicale de France Inter, déblatérer sur les vaccins, j’ai eu envie de reprendre une dose de BCG. La reine Margot est devenue aussi cintrée que son personnage dans « l’Été meurtrier ».

Bien sûr, ayant apprécié le film « la Fille de Brest » d’Emmanuelle Bercot consacré à la lutte de la très courageuse Irène Frachon contre le Médiator des laboratoires Servier (qui en France a fait plus de 2000 morts), j’ai une confiance relative en l’industrie pharmaceutique, mais enfin, les vaccins n’ont-ils pas depuis Pasteur sauvé des milliards d’êtres humains ?

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Évidemment et alors, les chiffres divergent : d’aucuns avancent qu’un Français sur trois se méfie des vaccins ; d’autres que 87% de nos compatriotes les trouvent utiles et que 65% les jugent inoffensifs (pourcentages avancés par « le Monde »). Les complotistes de tout bord ont dû faire leur miel des propos irresponsables du très droitier Pr. Henri Joyeux sur les risques multiples à l’Infanrix hexa du laboratoire GSK. Sa pétition contre les vaccins obligatoires a tout de même recueilli 680 000 signatures et l’approbation de la députée européenne écologiste Michèle Rivasi. Ah ! l’aluminium ! les risques d’autisme et autres fariboles. Comme le rappelle le Dr Baptiste Beaulieu « si je vous disais que les quantités d’aluminum apportés par les vaccins sont faibles (jamais plus de 0,85 mg) par rapport aux apports quotidiens dans l’organisme : nous en mettons 3 à 5 mg dans notre corps chaque jour en buvant et mangeant. Et quatre-vingt-dix ans d’études scientifiques ont prouvé l’innocuité totale de ce métal sur l’organisme ». Et puis, ne pas vacciner son enfant revient à impacter le reste de la société. Ce n’est pas qu’une décision individuelle.


Entre 2010 et 2017, selon l’Unicef, 169 millions d’enfants, dont 567 000 pour la seule Grande-Bretagne, n’ont pas été vaccinés contre la rougeole. D’où l’explosion mondiale, notamment en Ukraine.

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Sous d’autres latitudes, la situation devient incendiaire. Le 22 avril dernier, au Pakistan, la campagne de vaccination contre la polio a dégénéré. Des personnels soignants ont été assassinés, le dispensaire de Peshawar a été incendié et ladite campagne, interrompue.


À l’autre bout de la planète, dans le Roraima, en Amazonie brésilienne, la rougeole, totalement éradiquée depuis des décennies, a refait son apparition à la faveur de l’arrivée de réfugiés du régime paradisiaque chaviste. L’année dernière, 10 326 cas ont été confirmés, faisant cinq morts vénézuéliens et sept brésiliens. « Se vacciner n’est plus apparu comme une priorité pour une partie de la population », a déclaré Akira Homma, ancien président de la Fondation Oswaldo-Cruz.


Justement Oswaldo Cruz, ancien étudiant à l’Institut Pasteur, a déclenché, entre le 10 et le 18 novembre 1904, une véritable guerre civile à Rio. Alors capitale de la jeune République, la Ville merveille est insalubre. La variole, la fièvre jaune, la peste bubonique, le choléra y font des ravages, éloignant les étrangers et leurs investissements. (Quelque 234 marins du navire de guerre italien « Lombardia » sur 377 meurent, par exemple, de la fièvre jaune !)

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Dans un contexte économique favorable (le Brésil est le champion du café et produit 97% du caoutchouc mondial), le président Rodrigo Alves joue au baron Haussmann, rasant 640 immeubles, et demande à Oswaldo de pratiquer la vaccination obligatoire. Si vous n’êtes pas vacciné finis le permis de travail, le droit de se marier… Dans une société encore très patriarcale, l’irruption de soignants dans une maison est perçue comme un viol. La ville s’enflamme, les militants anarchistes et une partie de l’armée nostalgique de la monarchie soutiennent l’insurrection. Trois mille Cariocas s’attaquent aux tramways et menacent le palais présidentiel. Le 20 novembre, la révolte est écrasée. Bilan : 30 morts, 110 blessés, 1000 arrestations et 460 déportés, notamment vers la région amazonienne de l’Acre, achetée à la Bolivie l’année précédente.

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Lobbyiste de l’industrie caféière pauliste, ancien conseiller de l’empereur, Rodrigo Alves meurt de la grippe espagnole en 1918. Quelques mois avant, Oswaldo Cruz, devenu maire de Petrópolis, la ville de l’empereur Dom Pedro Segundo, a succombé à la siphilis à l’âge de 44 ans. Son décès donnera lieu à une manifestation devant sa maison. Moins rancunière, Paris lui consacrera une rue dans le 16e arrondissement.


Cependant, même les paranos ont des ennemis. Les peuples ont parfois des raisons de se méfier. Chirurgien et cardiologue militaire, le Sud-Africain Wouter Basson, médecin personnel du Premier ministre Pieter Botha, travailla de concert avec la CIA, le Mossad et autres joyeuses officines, afin de mettre au point des armes bactériologiques. Avant de devenir, en 1990, un trafiquant de drogue, il essaya de mettre au point des vaccins permettant de stériliser les femmes noires et ainsi inverser, croyait-il, la courbe démographique. Refusant l’amnistie du régime de Nelson Mandela, sujet d’un procès sans fin et non sans cynisme de sa part (il se présenta au box des accusés avec un T-shirt de l’ANC) et bien que reconnu coupable de meurtres à l’étranger, en Namibie et au Mozambique, il fut acquitté.


Aux dernières nouvelles, à 79 ans, le docteur Mengele de l’apartheid coule des jours paisibles et est à jour de ses vaccins…

 

 

Bonus :

Atoute.org

Articles sur la santé et la médecine - forum d'échange sur les maladies, leur diagnostic, et leur traitement

https://www.atoute.org





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20 juin 2019

Et Tony vengea Bernie (Bronx, Baker, Budapest)

« Entre Curtis et Lancaster, il y avait une différence :

Tony possédait une fantastique vanité mais aucun ego.

Il jouait mille fois mieux que Burt,

mais il lui manquait cet ego en béton qui faisait la qualité de Lancaster »


Alexandre Mackendrick, réalisateur


Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, comme beaucoup, gamin, j’étais plus Danny Wilde que lord Brett Sinclair. Plus Ferrari Dino qu’Aston Martin DB7. Et puis, Danny Wilde révolutionnait les codes vestimentaires : tee-shirt sur blouson de cuir, mitaines marron, cravate-foulard. Le tout sublimé par le doublage riche en improvisations du formidable Michel Roux.

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Mais ne soyons pas trop sévère à l’égard de Sir Roger Moore, producteur et à l’occasion réalisateur de certains des 24 épisodes d’« Amicalement vôtre » (« The Persuaders »). C’est lui qui, après avoir vu « l’Étrangleur de Boston », a choisi Tony Curtis comme alter ego. « Il pouvait tout jouer… » Et même rendre un serial killer humain. Évidemment, le début du tournage a été perturbé par le fait que Bernard Schwartz s’est présenté à l’aéroport de Londres (lui qui était atteint d’aérodromophobie…) avec une mallette regorgeant de produits illicites.

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Rappelons qu’« Amicalement vôtre » n’a duré qu’une saison (1970-1971), l’exportation aux États-Unis ayant été problématique : des personnages trop libertins, trop alcoolisés, trop libres, pas assez violents. Et puis sir Roger a été appelé pour interpréter James Bond.


Dans un documentaire diffusé sur Arte, j’eus la joie de découvrir une belle New-Yorkaise juive se laissant filmer au sortir de sa douche, poitrine généreuse. La damoiselle confessait ceci : Kirk Douglas est baraqué, Paul Newman a de beaux yeux… Les juifs ne sont pas sexy, sauf Tony Curtis, ah oui ! lui…


Voilà peut-être le drame de Bernard. Trop pétillant pour être un acteur détenteur de la « carte », alors qu’il affiche tout de même 130 films au compteur, dont des chefs-d’œuvre, qu’il figure tout de même sur la couverture du disque mythique des Beatles « Sgt. Pepper’s Lonely Heart Club Band ». Et qui, par sa banane, a inspiré la coiffure d’un certain… Elvis Presley. A-t-il été éreinté par la critique bien-pensante parce qu’il se riait de l’Actor’s Studio ? « Ces gens ont changé mon métier, ils l’ont rendu prétentieux. Dans ma profession, on ne pense pas, on est. C’est une illusion de croire qu’un acteur doit être une grande tête pensante. Brando était une exception. Sa technique consistait à ne rien apprendre. Du coup, il paraissait toujours merveilleusement spontané. Et pour cause ! Il découvrait son texte en même temps que le spectateur. »


Nommé à multiples reprises aux oscars et Golden Globe, il n’en décrocha jamais un. Mais fut récompensé en Angleterre d’un Bafta pour « le Grand Chantage » et fait chevalier de l’Ordre des arts et lettres en 1995, à Paris.


Évoquer Tony Curtis, en ce mois de juin, de Junon, déesse de l’amour, puisqu’il est né le 3 juin, ce n’est pas faire du pipole mais s’arrêter sur l’histoire du racisme aux États-Unis, de Hollywood mais aussi de la Mittelleuropa.


Quand d’aucuns l’ont prévenu que l’industrie du cinéma n’était pas de tout repos, Bernie répliquait : « Avec New York comme terrain d’entraînement, Hollywood, en comparaison, a été du gâteau. »


Bernard Schwartz est né le 3 juin 1925 à New York dans une famille de juifs hongrois miséreux, dont les parents, Emanuel, tailleur de son état, et Helen, n’ont survécu que grâce à l’assistance de la communauté. Magyarophone, Bernie n’apprend l’anglais qu’en entrant à la primaire. Il a deux petits frères, Robert et Julius, et grandit au sein d’un couple qui se déchire. « Ma mère me battait. Je n’ai jamais eu d’illusions sur la douceur de la vie. » Robert sera tellement tabassé qu’il en conservera des séquelles mentales à vie. Great Depression oblige, l’aîné est confié à un orphelinat, la famille ne pouvant plus nourrir ses rejetons. Bernard n’a que 13 ans quand son seul ami, Julius, est tué par une voiture. Il contracte avec le virus de la rue, embrouilles, bagarres, internements, mais aussi séances de cinéma… Entre-temps, il s’amuse à jeter des capotes pleines d’urine sur les US nazis qui défilent dans New York.
C’est la Deuxième Guerre mondiale qui le sauve de la prison. À 16 ans, il s’engage. Sous-marinier, il est dans la baie de Tokyo quand le Japon capitule. Il se souviendra de cet épisode quand il interprétera au côté de son idole, Cary Grant, « Opération Jupons ». Comme « vétéran », il dispose désormais d’une bourse d’étude et intègre la New York Dramatic Workshop. Sur les planches, il côtoie Walter Matthau ou Rod Steiger.

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Vraie gueule d’amour, il est remarqué par un agent de l’Universal et intègre les studios à 23 ans avec deux objectifs, se faire des dollars et des nanas. Mais il doit changer de nom, trop juif. Il choisit Anthony en référence au roman d’Hervey Allen « Anthony Adverse », et anglicise Kerstész, patronyme répandu en Hongrie, en Curtis.


Très vite, il joue au côté d’Yvonne De Carlo (qu’il conquiert) et Burt Lancaster avec qui il interprétera « Pourquoi j’ai tué », « Trapèze », « le Grand Chantage ». Et qui lui vaut une réputation de bisexualité.

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Tony se fait remarquer dans « Winchester 73 », puis « le Voleur de Tanger », en 1951, sur le tournage duquel il rencontre Janet Leigh, qu’il épouse et lui donnera notamment Jaimie Lee Curtis, « The Body », qu’on ne présente plus. (« Le meilleur moyen d’avoir l’air amoureux de sa partenaire féminine, c’est quand même de l’être vraiment, non ? ») Si le film trouve son public, Tony rencontre la vindicte critique : cet homme à l’accent faubourien parle-t-il vraiment anglais ?


Janet et Tony forment un temps le couple glamour de Hollywood. Cependant, Monsieur est volage, qui fréquente le Rat Pack de Frank Sinatra et Dean Martin (deux autres enfants d’immigrés). Par ailleurs, sur les plateaux, il multiplie les conquêtes : « J’ai toujours pensé qu’une des clauses en petites lettres de mon contrat chez Universal précisait que je devrais coucher avec toutes mes partenaires. À une ou deux exceptions près, je l’ai toujours honoré. » Athlétique, il s’illustre dans « Houdini, le grand magicien », à côté de Janet. Est-ce un hasard si le roi de l’évasion scénique est un juif né à Budapest ?


Libéré des chaînes de l’Universal, il entend interpréter des rôles plus consistants. Il retrouve alors et à Paris Burt Lancaster dans « Trapèze », au côté aussi de Gina Lollobrigida, et exécute lui-même certaines acrobaties. Le « couple » Curtis-Lancaster se reforme en 1956 pour « le Grand Chantage », film qui éreinte la presse à scandale.


L’année suivante, il entame sa première collaboration avec le génial Blake Edwards et « l’Extravagant Monsieur Cory ». S’en suivront « Vacances à Paris », « Opérations Jupons » et « la Grande Course autour du monde ».


En 1958, il affronte dans « les Vikings », avec Janet, le féroce Einar, alias Kirk Douglas. Quel délice de voir de « vrais Aryens » interprétés par un juif russe et autre magyar ! On retrouvera le trio, en 1960, dans « Spartacus », où Tony interprète… Antoninus, un esclave-poète donnant le bain à Crassus, Laurence Olivier, qui aime à la fois « les huîtres et les escargots ». Sulfureuse, la scène sera censurée et ne réapparaîtra que trente ans plus tard à la faveur de la restauration du film. Pis, Antoninius meurt en une posture post-coïtale dans les bras du Thrace rebelle…


Entre-temps, il est le prisonnier blanc raciste enchaîné à Sidney Poitier dans « The Defiant Ones ». Ce qui lui vaut une nomination aux oscars, Golden Globe et Bafta. Tony insiste pour que son ami soit crédité au même niveau que lui au générique. Copain de Harry Belafonte, Bernie est l’un des premiers Blancs à faire la une d’ « Ivory », le magazine des Africains-Américains, et ce avant le début de la lutte pour les droits civiques. « Tout le monde l’aimait, confie Sidney Poitier. Être avec Tony, c’est être avec quelqu’un qui vit intensément. Il était et est resté l’un des personnes les plus “speed” que je connaisse. »

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Dans « le Diable au soleil », film de guerre, il joue avec son pote Sinatra et Natalie Wood, qu’il séduit, of course. D’ailleurs, il la retrouve dans «la grande Course autour du monde», où le Grand Leslie affronte, dans un décor digne de Jules Verne, un autre juif hongrois, Peter Falk (eh oui ! Colombo n’est pas italien), et l’immense Jack Lemmon.

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Ah ! Jack Lemmon-Tony Curtis, le duo de musiciens travestis fuyant la Mafia dans « Certains l’aiment chaud », de Billy Wilder (juif polonais). « Some Like It Hot » est une manière de film féministe, puisque nos deux musicos vont connaître les difficultés d’être femmes dans une société machiste. « Billy Wilder m’a permis de me lâcher », avoue Tony.


Donc travesti, il échange tout de même un baiser saphique avec Sugar, la joueuse de ukulélé. Interprétant notamment le milliardaire William Shell Oil Junior, il fait semblant d’être insensible au charme de celle-ci. Dans la version originale, il imite alors et à la perfection Cary Grant, dont la bisexualité est un secret de polichinelle (douze ans de vie commune avec Randolph Scott).

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L’humour de Tony n’est pas celui de la presse. Quand il déclare, se référant aux retards et aux faiblesses de madame Monroe qui ont excédé l’équipe du tournage, que « l’embrasser était pire que d’embrasser Hitler », il s’agissait d’une boutade. En réalité, Tony a déjà eu une love affair avec Norman Jeane Baker dès l’été 1949 :

« Nos sentiments étaient réels. Malheureusement, ils n’ont pas résisté longtemps à la pression de Hollywood. Nos vies exigeaient trop de nous. Mais durant la courte période que nous avons passée ensemble, notre histoire fut tendre et intense. Je n’oublierai jamais ces moments. »


« Elle était à tomber. Sa beauté donnait l’impression qu’elle était intouchable, mais son sourire laissait entendre le contraire. »


Aurions-nous voulu être une petite souris quand Marilyn, devant son mari, Arthur Miller, et Tony avoue qu’elle est enceinte de ce dernier ?

« L’idée que mon enfant puisse être élevé par un être aussi froid qu’Arthur Miller ne me remplissait pas de joie. J’espérais que Marilyn et moi trouverions une solution. La fausse couche a sonné le glas de ces espoirs. » Tony défendra toujours bec et ongles la mémoire de cette « femme brillante ».


Derrière la pétulance de ses yeux bleus se cache une âme torturée : alcool, cocaïne, six mariages, autant d’enfants… Sa carrière ne s’arrête pas là, loin s’en faut. Il renoue avec Lancaster, Sinatra et Douglas dans « le Dernier de la liste », joue avec Gregory Peck, est le fils de Yul Brynner dans « Taras Bulba », renoue avec la bisexualité dans « Au Revoir Charlie », où il fricote avec Debbie Reynolds, réincarnation de son meilleur ami, enchaîne avec « Une vierge sur canapé » et Natalie Wood, Henry Fonda et Lauren Bacall, excusez du peu, se fait assommer sur une plage par une planche de surf dans « Don’t Make Waves » par une Sharon Tate en Bikini. (Il prêtera sa voix à Polanski dans « Rosemary’s Baby ».) « Dernier Nabad » au côté de Robert DeNiro, Robert Mitchum, Jeanne Moreau, il apparaît dans des nanars, des séries TV, mais aussi chez Tarantino et remonte sur les planches malgré son état de santé.


Après des années de désintox, il voit son fils Nicholas mourir d’une overdose en 1994. « Ma vie personnelle a été chaotique, je me suis drogué, j’ai bu. […] Je m’émeus toujours de l’affection des gens, ma vie a été une lutte permanente que seul le succès a adoucie. »

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Extravagant, en 1998, il épouse Jill Vandenberg, quarante-six ans de moins que lui et une tête de plus (« vous la trouvez déjà trop vieille pour moi ? »), publie des mémoires crues.

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La sagesse le guette, il se fait peintre (ses toiles s’arrachent à 25000 $ pièce), photographe, milite avec Bo Derek contre l’abattage des chevaux malades, du fin fond de Las Vegas, cher à Sinatra et ses amis « initiés » (qui ont vraisemblablement organisé le viol de Marilyn…). Dans son dernier film, « David et Fatima », en 2008, il joue un certain monsieur Schwartz.


Tony ne parvient pas à faire oublier Bernie : « Toute ma vie, je me suis fait traiter de sale juif, dans les rues de New York et sur les plateaux de cinéma. Par des techniciens, mes partenaires ou les figurants… Encore aujourd’hui, j’ai du mal à comprendre. »


Discriminés sous le régime de l’amiral Horthy, à la tête d’un pays qui n’a aucun débouché sur la mer, les juifs hongrois n’en sont pas moins magyars et point livrés aux nazis. Pis, la Hongrie est un refuge pour les isréalites de tout poil. En avril 1944, les « Croix fléchées » mettent fin à cette trêve. En quelques mois, d’avril à juillet, environ 440 000 juifs sont précipitamment déportés vers les camps d’extermination quand ils ne sont pas noyés dans les eaux glaciales du Danube.

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Sur les bords du Danube se trouve un monument pour les Juifs hongrois abattus et jetés dans le Danube par les membres du Parti des Croix fléchées. 

Les membres du Parti des Croix fléchées leur avaient demandé d’enlever leurs chaussures juste avant de les abattre et de se faire emporter par le courant du Danube.


En 1990, avec sa fille Jamie Lee, Tony cofinance la reconstruction de la Grande Synagogue de Budapest, la plus vaste d’Europe. Huit ans plus tard, il crée l’Emanuel Foundation for Ungarian Culture, restaure ou préserve synagogues et cimetières et édifie un magnifique saule pleureur en acier et argent en hommage aux victimes magyares de la Shoah.

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Grande synagogue de Budapest (c) S. Guenet


Tony Curtis meurt le 29 septembre 2010, le même jour qu’Arthur Penn, qui, lui, avait la carte et était aussi issu de la Mitteleuropa.
N’ayant jamais craint les rumeurs sur sa prétendue bisexualité, ami des « Nègres », séducteur dénué de machisme, Tony Curtis fut enterré avec son portable au cas où Billy, Kirk ou Blake veuillent le rappeler…

 

Bonus 

 

À lire :

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• “Certains l’aiment chaud et Marilyn », Tony Curtis, au Serpent à plumes.

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27 mai 2019

Peaux blanches, masques noirs* (Eschyle était-il un suprématiste blanc ?)

“Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des hommes”
Almansor, jeune prince musulman,

dans le drame éponyme de Heinrich Heine, 1823

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai l’impression que l’esprit de « Charlie » n’inspire guère des organisations comme la Ligue de défense noire africaine, la Brigade antinégrophobie ou le Cran, Conseil représentatif des associations noires. En effet, le lundi 25 mars dernier, leurs militants ont empêché la représentation de la pièce « les Suppliantes » d’Eschyle, à la Sorbonne. Ils ont réussi là où, en avril 1966, un commando de « paras » avait échoué à censurer « les Paravents » de Genet, à l’Odéon ! Jean-Louis Barrault, Madeleine Renaud et Maria Casares avaient tenu bon.


Le motif de colère des bélîtres négro-centrés : l’usage de masques (antiques) et de maquillages foncés par les comédiens. Un usage vu comme une forme de « blackface », ce grimage parodique des Blancs en Noirs, en vogue dans la première moitié du XXe siècle dans les États-Unis des lois Jim Crow, du lynchage légal et du Klu Klux Klan.

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 Cheikh Anta Diop


Ces organisations décérébrées se fondent sur un racialisme essentialiste focalisé sur la couleur de la peau. Sans doute se revendiquent-elles du penseur sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986). Selon « le plus grand savant du XXe siècle », l’Afrique noire, culturellement unie, a tout inventé : la géométrie, les mathématiques, la philosophie… grecque, les pyramides, voire les prémices de l’énergie atomique. Bien sûr, tous les pharaons étaient couleur d’ébène et avaient les cheveux crépus. Le reste relève de l’intox. Ce sont les suprématistes blancs, tous plus ou moins sionistes, qui ont travesti Ramsès II en Berbère et Cléopâtre en descendante de Grecs. Quant à Toutânkhamon, n’en parlons même pas… Infox, vous dis-je !


L’affable Cheikh Anta Diop avait beau écrire : « Je n’aime pas employer la notion de race (qui n’existe pas) », il était quand même attaché à celle de l’épiderme. Professeur d’égyptologie au Collège de France, martiniquais par son père, Jean Yoyotte (1927-2009) n’y va pas par quatre chemins : Cheikh Anta Diop était incapable de lire un hiéroglyphe. « D’un point de vue scientifique, son œuvre est nulle, c’est une série d’erreurs. Moralement, on peut déplorer que cet homme pacifique ait des successeurs tels que la tribu Ka [dissoute en 2006] qui s’appuient sur son ignorance des sciences humaines. Il ne savait pas qu’il y a des langues sémitiques et non pas des peuples sémitiques. Les Soudanais parlent une langue sémitique…» Cheikh Anta Diop travaillait à la bibliothèque du Collège de France. Un jour, Yoyotte le croisa: « Je lui ai dit : “Assez de ce classement avec pigmentation. Je suis blanc et mes sœurs sont noires !” » Cheikh Anta Diop sous-entendit alors que ma mère avait fauté. Yoyotte le saisit par le col…

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Procession du Serpent, Whydah (Ouidah), Bénin ex-Dahomey, Avril 1725.

(Jean Baptiste Labat, Voyage du Chevalier des Marchais en Guinée)


L’Einstein sénégalais a « curieusement » fait l’impasse sur la traite négrière transatlantique. Et pour cause, un tel sujet fait voler en éclats la légende de la belle unité du continent noir. Qu’importe, ses séides ont réponse à tout : le trafic négrier n’a impliqué que des Européens, dont les juifs bien sûr, principaux bénéficiaires– ah bon ? y avait encore des juifs au Portugal après 1497 ? Puisque la Terre est plate, qu’importe l’Histoire. Que le port négrier d’Ouidah, par exemple, fût tenu d’une main de fer par les rois d’Abomey ; que la chanteuse Angélique Kidjio ait récemment déclaré que dans cette ville « les descendants des négriers cohabitent avec les descendants des familles d’esclaves, sans que rien n’ait été réglé » ; que la confrérie du Poro fût une créée par des esclaves ayant fui leurs maîtres africains pour se réfugier dans les maquis de l’ouest du continent ; que bien des monarques se fussent convertis à l’islam pour échapper aux razzias de leurs voisins ; que l’Afrique fût pour les Européens impénétrable jusque dans les années 1880 ; qu’il existe encore des esclaves en Mauritanie… tout cela n’est que fake news, invention des Blancs !

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Quand je découvre sur la Toile que la macchémologie, « science mère des études africaines », est encore mal connue car nouvelle, je m’étouffe. Apparue à l’université de Vincennes vers 1971, elle charrie un certain nombre de concepts qui prêtent plus à pleurer qu’à rire. Étudiant en droit, j’ai eu… droit, voire le devoir, d’acheter les « Cahiers de macchémologie » au début des années 1980. Un salmigondis de prêches, d’incantations, où se mêlaient les pharaons, Hérodote, Strabon, Mao Zedong, j’en passe et des pires. Signe des temps, la lutte de classe y fréquentait encore la prétendue lutte des… races. Une époque révolue…


Le réseau d’enseignants du supérieur et de chercheurs, Vigilance universités, créé en 2016, devrait nous alerter : « L’Université devient un lieu où l’idéologie racialiste radicale prend le pas sur la recherche scientifique et la délibération collective. »


Entendons-nous bien : l’esclavage, les traites (afro-arabo-musulmane et transatlantique), la colonisation, le travail forcé (avec la complicité des chefferies locales…), l’apartheid, la ségrégation made in USA, la Françafrique relèvent de la catégorie crimes contre l’humanité. On peut dès lors comprendre le ressentiment… épidermique de Cheikh Anta Diop, mais l’indignation légitime ne vaut pas lettre de cachet scientifique. Jean Yoyotte s’interroge quant à la vision du pape de l’égyptologie négro-centrée : quelqu’un a-t-il civilisé le monde ? «La vision la plus bête d’un instituteur colonialiste et inculte, il l’a retournée. »


Quand Spike Lee signe son premier court-métrage, « The Answer », pour… répondre au « chef-d’œuvre » raciste de David W. Griffith « Naissance d’une nation » (1915), à la gloire du Klan, j’applaudis des deux mains. (À l’époque du « king David », le KKK était moribond. Bientôt il regrouperait jusqu’à trois millions de membres !)


Mais mes chers censeurs, Philippe Brunet n’est pas Griffith.

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Philippe Brunet


Éminent helléniste, membre de l’association théâtrale Démodocos, Philippe Brunet est le metteur en scène des « Suppliantes ». Sur sa page Facebook, on peut lire ceci : « Le théâtre est le lieu de la métamorphose, pas le refuge des identités. […] Dans “Antigone”, je fais jouer les rôles des filles par des hommes, à l’antique. Je chante Homère et ne suis pas aveugle. J’ai fait jouer “les Perses” [en grec ancien et en peul] à Niamey par des Nigériens (c’était dans le dernier film de Jean Rouch). Ma dernière reine perse était noire de peau et portait un masque blanc. »

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Antigone de Sophocle avec une mise en scène de Philippe Brunet


« On est absolument libres : on peut faire jouer Othello par un Noir ou par un Blanc maquillé. Acceptons de faire jouer tous les rôles par tout le monde. » Avant d’ajouter : « On ne peut pas nous couper de l’Afrique. Nous sommes profondément africains. C’est que raconte Hérodote. Ces gens-là vont juste nous séparer. »


Par surcroît, « les Suppliantes » est une pièce à la résonance étonnamment moderne bien qu’écrite au Ve siècle av. J.-C. Cinquante filles descendantes d’Argos – plus tard, dans la mythologie, elles deviendront les Danaïdes – sont poursuivies par les fils d’Egyptos qui veulent les épouser contre leur gré. Grecques à la peau brunie par le soleil du Nil, elles demandent, pour échapper à la violence conjugale, l’asile politique auprès du roi d’Argos, Pélasgos. Après délibération, les Argiens décident d’accueillir ces étrangères-concitoyennes, bien que migrantes basanées, au risque d’un conflit ouvert avec l’Égypte.
Le recours aux masques – dans l’Antiquité ils amplifiaient la voix des comédiens – au maquillage s’explique. Il faut que les suppliantes aient l’air physiquement différentes des Argiens. « L’histoire ancienne du masque grec ne peut être prise en otage et salie par les pratiques ultérieures des ségrégationnistes américains », écrit Vigilance universités. D’autant qu’Eschyle aurait certainement soutenu « l’Aquarius »…


Le poison racialiste venu des États-Unis infuse depuis longtemps. Il y a presque vingt ans, j’étais invité, dans un cadre associatif, à faire la présentation du film (brésilien) de Carlos Diegues « Quilombo ». Une ode (pas toujours très réussie) au Quilombo dos Palmares, république de marrons d’une superficie égale à la taille de la Belgique. Bien sûr, le film recèle quelques inexactitudes historiques mais il fut le premier à glorifier cette épopée émancipatrice qui dura tout de même de 1580 à 1694. (Le Cran n’aimerait pas qu’on rappelât que les marrons finirent eux-mêmes par posséder des esclaves…)


Dans « Quilombo », presque tous les acteurs sont noirs : Zezé Motta, Grande Otelo, Antônio Pompêo… La musique est signée Waly Salomão et… Gilberto Gil, grand chantre de la négritude pacifiée afrobahianaise.


Improvisant, je délivrais mon laïus et évoquais la concordance des temps. « Quilombo » loue la liberté et la dignité retrouvée des esclaves mais aussi le retour du Brésil à la démocratie. Le film date de 1984.

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Statue de Zumbi à salvador de Bahia

Les chasseurs d’esclaves portugais y sont âpres au gain, crasseux et mal rasés. Les émancipés, beaux, radieux et musclés.
Je voyais bien qu’une infime partie de mon auditoire présentait un encéphalogramme plat. À la fin du film, qui ressemble presque à une tragédie grecque – l’ancien chef Ganga Zumba accepte un compromis avec l’ennemi mais finit par se suicider, tandis que son rival et néanmoins ami, Zumbi, Robespierre tropical, ira jusqu’au sacrifice suprême – un autre s’engagea. J’en perdis ma mâchoire inférieure en découvrant que quelques intervenants, afro-brésiliens ou antillais, s’élevèrent contre ce film… raciste. Cacá Diegues filme la forêt du cerrado et parfois un jaguar, un caïman… un paresseux. Le masque noir était tombé. Représenter à l’écran un paresseux revenait à dire que les Noirs étaient des fainéants ! Se tournant vers moi en un mouvement compatissant, mon hôte eut cette phrase : « Ils ne peuvent pas apprécier ce film, ce sont des militants. »


Depuis longtemps, dans la raciosphère, militant est donc devenu synonyme d’ignorant.

* Petit clin d’œil à Frantz Fanon, auteur de « Masques blancs, peaux noires ».

 

Bonus :

 

À écouter

•  De François Morel, « C’est quoi, le théâtre ? »

 

C'est quoi, le théâtre ?

François Morel, pour cette chronique, est en duplex de Lausanne en Suisse.

https://www.franceinter.fr


 

À regarder

• Cette hallucinante vidéo, où l’on découvre qu’il existe une science occidentale et une science africaine.



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10 mai 2019

Quand les “Huronnes écervelées” scalpent la réac-Académie (“Le français s’est au fond émancipé de la France*”)

“On ne doit plus craindre les mots lorsqu’on a consenti aux choses”

Marguerite Yourcenar, première femme entrée à l’Académie française, en 1980

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai eu la chance d’assister au Brésil à la réélection de Dilma Rousseff, depuis (illégalement) destituée. Et l’occasion de constater encore une fois l’inventivité de la langue portugaise. En effet, les Brésiliens avaient conçu le néologisme « presidenta » (en lieu de « présidente »). Et cela les faisait sourire. Face au globish, anglais d’aéroport, il y a longtemps que ceux qui partagent la langue du poète Manuel Bandeira savent innover et résister. Whisky s’écrit uísque, sandwich, sanduíche, hot-dog se dit cachorro quente (chien chaud)…


Par parenthèses, vecteur de la pensée unique, selon maître Claude Hagège, linguiste génial et maîtrisant parfaitement l’anglais, comme une dizaine d’autres langues, le franglais est risible : un smoking se dit en anglais tuxedo, un hold-up, an armed robbery…


Cela doit faire s’esclaffer nos cousins québécois, qui, souvent bilingues, entendent ne pas angliciser le français. Un mail est un courriel, spoiler se dit divulgâcher, week-end, fin de semaine, on ne fait pas du shopping, on magasine, on ne va pas au pressing, mais au nettoyeur, pas chez l’épicier, mais au dépanneur. Les panneaux routiers n’indiquent pas un stop, plutôt un arrêt !

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Maurice Druon

Depuis l’émergence du Parti québécois, vers 1978, les Canadiennes francophones – les « Huronnes écervelées », selon l’académicien Maurice Druon – ont brandi le drapeau de la féminisation de la langue de Molière. Enfin, l’idiome de l’auteur des « Précieuses ridicules », je veux bien… 

Jean-Baptiste était de son époque, qui a participé, si l’on en croit le linguiste Bernard Cerquiglini, à l’exclusion du domaine littéraire des femmes. Et avec cette masculinisation, tout le vocabulaire disparaît. Les autrices (mot en usage courant du Moyen Âge au XVIe siècle) sont priées de devenir cuisinières, les ambassadrices (femmes chargées d’une ambassade, dixit la première édition du premier dictionnaire de l’Académie, en 1694) disparaissent, bien plus tard, la maire deviendra la mairesse, c’est-à-dire l’épouse du maire (féminin conjugal). Les femmes n’auront le droit de vote qu’en 1944, grâce au communiste Fernand Grenier.

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Heureusement, il y a quelques semaines, greffière de la langue, qui relève de l’affaire d’État chez nous, l’Académie française, qui a mis soixante ans à publier son tout premier dictionnaire, a fait son aggiornamento via un rapport : la Compagnie admet enfin la féminisation des noms. Officiellement, on peut écrire professeure, agente, cheffe, maîtresse de conférences… Peut-être bientôt pédégère ? Ne dit-on pas « naturellement » une punkette, une fliquette, une gendarmette ?


Au temps jadis, ne demandait-on pas à une dame :

« Êtes-vous heureuse ? – Oui, je LA suis » ?


Souvent fondé sur des règles fausses (merci les moines copistes !), le français a échappé à tout standard avant le XVIe siècle. Un certain Voltaire était contre l’orthographe normée, avant lui, Montaigne avait choisi d’écrire ses « Essais » en français bordelais pour que les femmes, exilées de la langue latine, les puissent lire.

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En retard sur les dictionnaires modernes, celui de l’Académie a résisté notamment à la guerre du nénuphar, au début des années 1990. Nénuphar avec un « ph », histoire de l’hélléniser, alors que le mot vient de l’arabe ninufar. Ah ! le « ph » des descendants d’Homère ! que ne respectaient point des écrivains « mineurs » comme Flaubert ou Proust.


Ce n’est pour rien que la Révolution française, de nos jours si souvent décriée, a aboli l’institution de Richelieu, rétive à tout néologisme par exemple. En 1791 naît la Société des amateurs de la langue française, qui promeut les mots enfantés par l’ère nouvelle. Dès 1785, Marmontel avait écrit : « Tous les jours, la langue est obligée de correspondre à des mœurs étrangères […], que deviendra-t-il si la langue n’est pas cosmopolite, si elle n’a pas les analogues et les équivalents de celle des pays et des temps qu’elle fréquente ? »


Irrémédiablement, la féminisation du français renvoie à sa planétarisation. Bien sûr, il convient de standardiser certains usages mais non de les corseter. Par exemple, en Belgique, en Suisse, au Québec, on dîne à midi, mais pas à Paris.

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Claude Hagège lors d'une conférence dans un lycée


Comme nous le rappelle Claude Hagège, toute langue est un créole. Voici le génie humain ! Le français est un mélange de latin, de gaulois, de francique… Et en langue germanique, franck signifie « homme libre ».


Songeons au papiamento, créole des Antilles hollandaises : il est métissé de portugais, d’espagnol, d’anglais, de néerlandais et de diverses langues africaines. Quelle richesse !


Comme l’écrit Bernard Cerquiglini, il convient d’améliorer l’orthographe afin de la rendre plus claire. Quand, au début du XXe siècle, devant l’illettrisme endémique, les « académiciens » ibériques ont décidé d’homogénéiser l’orthographe, leurs langues n’y ont rien perdu. Pharmácia est devenue farmácia, en portugais, et alors ?


Face aux déclinistes franchouillards à la Bérénice Levet ou Éric Zemmour, nous pouvons, par exemple, opposer l’Instituto internacional da língua portuguesa, sise à Praia, au Cap-Vert, qui élabore, depuis trente ans cette année, les normes de la lusophonie. Y coopèrent des linguistes brésiliens, angolais, cap-verdiens, bissau-guinéens, mozambicains, portugais, bien sûr… Et depuis 2002, des Timorais-Orientaux.

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Kinshasa 


Loin d’être en perdition, le français compte plus de 200 millions de locuteurs de par le monde. Kinshasa serait même la première ville francophone de la planète. (Les Chinois ne s’y sont pas trompés qui, dès les années 1960, faisaient venir des professeurs de français afin d’amadouer les potentats des pays africains récemment indépendants regorgeant de matières premières.) Au Congo d’ailleurs, l’eau gazeuse se dit eau à ressort et faire une faute d’orthographe revient à lancer un chameau.


Alors, saluons aussi nos langues régionales, déplorons la disparition des accents non parisiens parmi « nos » hommes politiques et laissons l’Afrique enjailler notre français. (Et bravo pour l’augmentation des droits d’inscription à la fac pour les non-Européens, cela va encourager la francophonie.)


Depuis longtemps, dans les toilettes de l’Académie, il n’y a plus écrit : « hommes », « Marguerite Yourcenar »…


Entré à la Compagnie en 1966, Maurice Druon a osé dire à propos de l’élection de l’autrice des « Mémoires d’Hadrien » : « C’est la porte ouverte aux calamités. D’ici peu, vous aurez 40 bonnes femmes qui tricotent pendant les séances du dictionnaire. »


Comme quoi, on a beau avoir écrit « le Chant des partisans » et « les Rois maudits » et être un précieux ridicule.

* Déclaration d’Emmanuel Macron.

 

Bonus :


À lire


• “Le ministre est enceinte”, de Bernard Cerquiglini, éd. du Seuil, 2018, 208 p., 16 €.

 

Le Ministre est enceinte, Bernard Cerquiglini, Documents - Seuil

Le Ministre est enceinte, Bernard Cerquiglini : La querelle de la féminisation des noms de métiers (titres, grades, fonctions...) est exemplaire du rôle de la langue dans notre pays

http://www.seuil.com



• “Enrichissez-vous par les francophones”, de Bernard Cerquiglini, éd. Larousse, 2016, 192 p., 17,95 €.

 



• “L’homme de paroles, contribution linguistique aux sciences humaines”, de Claude Hagège, Folio essais, avril 1993.

 

L'Homme de paroles - Folio essais - Folio - GALLIMARD - Site Gallimard

Cet ouvrage offre, sur le rapport entre l'homme et le langage à travers la diversité des langues humaines, une synthèse théorique nouvelle.

http://www.gallimard.fr

 

A visionner :

 

 

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24 avril 2019

Alsaciens, entre “Boches” et “Youpins” (“Qu’est-ce qu’Isaac, fils de Salomon, peut bien connaître de la France ? » IIe partie)

 

1syn Mapah brodée 1804 représentant un dais nuptial

La synagogue de Dambach et détail d'une Mapah

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai voulu il y a quelque temps faire un reportage sur Dambach-la-Ville où, en octobre 2012, a été découverte dans les combles de l’ancienne synagogue une genizah, un dépôt rituel d’écrits et d’objets portant le nom de Dieu et qu’on ne peut détruire. Or, les genizoth sont extrêmement rares et témoignent ici du passé rural de la communauté juive. Des proches m’ont déconseillé le voyage : les juifs ne font pas partie du terroir dans l’imaginaire hexagonal.
Or, Dambach montre que durant des siècles les juifs alsaciens étaient d’abord contraints d’être des ruraux miséreux. Le mythe du juif gavé d’or, des Rothschild, Hirsch et autres Worms, maquille une terrible histoire faite de discrimination (la rouelle, le chapeau pointu…), d’humiliations, d’exode, voire de déportation.


Ainsi, présents depuis l’an 1000 en Alsace, les juifs ne seraient pas encore français ! Alors il est peut-être raisonnable de rappeler qu’ils arrivent en Gaule dans le sillon des légions romaines, voire avant. Dans son autobiographie, Darius Milhaud, dès la première page, affirme qu’il est descendant de Gaulois convertis, comme beaucoup dans le futur Comtat Venaissin. Eh oui ! car à l’époque le judaïsme est prosélyte comme en témoignent les innombrables vestiges de tombes de légionnaires juifs. Tellement prosélyte et non monolithique que l’on peut être demi-juif, comme la femme de Néron. L’Église aura toutes les peines du monde à séparer les juifs des chrétiens.


(Et puis, rappelons qu’Astérix aurait pu être de confession hébraïque comme l’un de ses pères, René Goscinny, franco-ukraino-argentin et gaulliste impénitent, et que le directeur du « Gaulois » s’appelait Arthur Meyer, fils d’un rabbi ayant acquis son modeste pécule en sillonnant la France comme colporteur.)

bataille du pont Milvius

Pieter LastmanLa Bataille du pont Milvius, 1613.


Quand l’empereur Constantin se fait le héraut de la religion qui lui aurait donné la victoire, en 312, à la bataille du pont Milvius, les choses se corsent : on interdit le prosélytisme et même aux juifs d’entrer dans Jérusalem !


Avec les invasions dites barbares – ces derniers voulant être plus royalistes que le roi –, on peut assassiner impunément un membre du « peuple déicide ». Avec les Carolingiens, ça s’améliore car le commerce juif fait prospérer le royaume. Les Radhanites ouvrent à l’Occident les routes de la soie (il existe encore des juifs en Inde et en Chine…). Les médecins polyglottes biberonnés à la science grecque via l’intelligentsia musulmane font des merveilles à travers l’Europe des universités. Cependant comme en Espagne, les juifs d’Alsace, de la vallée du Rhône et de la Saône sont vignerons, maquignons, forgerons…

Bien sûr, ils n’ont pas le droit de posséder la terre. Notre sacré Charlemagne leur interdit toute propriété immobilière sous prétexte d’éviter les pogromes. Lesquels arrivent avec les Croisades…

Globalement, il est plus facile d’être juif dans le Midi qu’en Alsace. Laquelle est bien sûr fragmentée, entre villes libres, ecclésiastiques, dépendant de hobereaux…

Roi maudit, Philippe le Laid expulse les israélites, en 1306, du royaume de France après les avoir dépouillés. La Lorraine sera bien plus tard rattachée à la Pologne, terre d’accueil des juifs (mais oui !), l’Alsace sera envahie par les Autrichiens, défendue par les troupes franco-suédoises, désertée par ses israélites au XVIe siècle, qui reviendront en acquérant le monopole du commerce des chevaux après l’ignoble guerre de Trente Ans.

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Marchand juif de bestiaux de Rosheim en 1762


Bref, pendant des siècles, les juifs sont d’abord ruraux et pour cause, pour pénétrer certaines cités, il faut s’acquitter du péage corporel, lequel ne sera aboli par Louis XVI qu’en 1784, mais seulement en Lorraine. Les israélites sont haïs car servant d’intermédiaires et usuriers entre les grands commerçants chrétiens et les paysans. Comme en Russie (où vivent près de 5 millions de juifs).

Et cela permet tous les fantasmes, après tout, il n’y a que 40 000 juifs en France à la veille de la Révolution, dans le pays le plus peuplé d’Europe occidentale (environ 20 millions d’habitants). Ils sont peut-être 25 000 en Alsace, 7000 en Lorraine, 2300 à Bordeaux (des judéo-portugais, hostiles aux Ashkénazes), 1200 à Bayonne (des Séfarades), 2500 à Avignon et autant dans le Comtat Venaissin, 200 à Nice et 500 à Paris. En Alsace, affirme, à l’Assemblée nationale, l’admirable abbé Grégoire, les juifs sont « soumis aux mêmes péages que les animaux », à des impôts faramineux, « droits de réception, d’habitation, capitations etc. Ils sont dans leur grande majorité très pauvres : brocanteurs et colporteurs, fripiers, maquignons et marchands de grains […] le droit de propriété leur est interdit ». Et beaucoup sont réduits à l’état de mendicité…

 

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En 1791, tout comme leurs « frères » protestants, ils deviennent enfin citoyens français. Napoléon les organise en consistoire tout en leur imposant d’adopter des patronymes non hébraïques. Cependant les conquêtes de l’Empereur émancipent les juifs allemands, interdits de certaines fonctions administratives – la famille de Karl Marx en sait quelque chose. À la Restauration, les juifs, ruraux, se font citadins et émigrent notamment à Paris. Dans leur sillon suivent de nombreux israélites allemands. D’où l’amalgame… Beaucoup se convertissent à la religion dominante. Philippe Bourdrel écrit : « Un Rastisbonne, descendant du célèbre Cerf-Berr, a créé en 1842 l’ordre de Notre-Dame-de-Sion ; son frère fonde un monastère à Jérusalem. »

Habitués à fuir leurs foyers au « moindre » pogrome, les judéo-alsaciens investissent dans la culture et se font républicains, participant en 1848 au Printemps des peuples. Napoléon III leur interdit toujours l’enseignement. En 1860 naît l’Alliance israélite universelle, et avec elle le mythe du grand complot international. Dix ans plus tard, le Nîmois Adolphe Crémieux fait des juifs algériens des citoyens français. Nouvel amalgame. Bientôt le génial Jacob Offenbach, qui a chanté la vie parisienne, sera responsable de la défaite de la France …

Mais les seulement 50000 juifs alsaco-lorrains ruraux progressent. Peu sont ouvriers, d’où l’hostilité de la sphère socialiste à leur égard. Beaucoup se convertissent à la franc-maçonnerie (sous le maréchal Putain, on en mesurera les conséquences). Ne représentant que 0,2% de la population, ils sont déjà 20 sur les 250 membres de l’Institut, professent à la Sorbonne, au Collège de France, ont trois généraux, des députés, des sénateurs. Ils donneront à la France et au monde des Robert Debré (professeur de médecine), Marcel Dassault (avionneur), Henri Bergson (linguiste), Marcel Proust (écrivain…), Émile Durkheim (père de la sociologie moderne), Marcel Mauss (père de l’anthropologie), Claude Lévi-Strauss (qu’on ne présente plus), les Marx Brothers et tant d’autres.

On estime que près d’un quart des juifs alsaciens fuit la province annexée par les Prussiens.

 

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Bernard Lazare

Avec l’affaire Dreyfus, ils sont cependant accusés d’être des agents allemands. L’anarchiste alsacien Bernard Lazare, devant une extrême gauche peu sensible au sort du « bourgeois », est le premier à tirer le signal d’alarme : mettons de côté la lutte des classes et regardons en face l’antisémitisme. D’autres affaires (celles du scandale de Panamá et de Stavisky), l’afflux des yiddishophnes fuyant les pogromes et on aura le droit de lyncher le juif efféminé et responsable de l’odieux Front populaire Léon Blum avec son terrible cortège de « salauds à casquette ». On connaît la suite…

Expulsés de France en 1396 et réfugiés en Alsace, les Bloch sont surnommés Walch pour les distinguer des Allemands. Walch signifie français, latin. Contraints à l’exil en Pologne, ils deviennent Wloch, puis de retour en Alsace au XVIIIe siècle, ils regermanisent leur nom.

Grand historien des Annales, torturé et exécuté par la Gestapo le 16 juin 1944, Marc Bloch est notamment l’auteur de « l’Étrange Défaite » (qui n’était pas due à Offenbach cette fois-ci) : « Je suis Juif, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n’en tire ni orgueil ni honte, étant, je l’espère, assez bon historien pour n’ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante, lorsqu’elle prétend s’appliquer, comme ici, à ce qui fut, en réalité, un groupe de croyants, recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave. Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. »


(On notera au passage que notre historien fait voler en éclats le mythe sioniste d’un «peuple juif » en évoquant l’Empire khazar…)

 

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Siège de Radio-Paris de 1940 à 1944,

dans les locaux réquisitionnés du Poste Parisien

 

Beaucoup se souviennent de la passe d’armes radiophonique entre Philippe Henriot, chef de la propagande collaborationniste à Radio Paris (« ment, Radio Paris est allemand »), et l’humoriste d’origine alsacienne Pierre Dac, qui avait taté des geôles humides de Franco avant de rejoindre Londres et la BBC.

« Qu’est-ce qu’Isaac, fils de Salomon, peut bien connaître de la France ? La France, qu’est-ce que cela peut bien signifier pour lui ? »

La réponse de Dac, deux fois blessé sur le front en 14-18, est aussi cinglante que prémonitoire. L’évocation de son frère, Marcel, fauché par des obus allemands, en 1915, déchire le cœur. (Vous avez le texte en post-scriptum.)

Après guerre, pour services rendus à la patrie, le fils d’Isaac et de Berthe est banni des ondes pendant quelques années. Il eut cette phrase savoureuse :

« Les résistants de 1945 sont parmi les plus glorieux et les plus valeureux combattants de la Résistance, ceux qui méritent le plus d’estime et le plus grand respect parce que pendant quatre ans, ils ont courageusement et héroïquement résisté à l’idée de résister. »

 

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« Qu’ai-je comme Français autour de moi… »

P-S : Philippe Henriot : « Le 15 août 1893, jour anniversaire de la naissance de Napoléon, s’il vous plaît, naissait à Châlons-sur-Marne un certain Isaac André, fils de Salomon et de Berthe Kahn. Pareil à la plupart de ses coreligionnaires, il était secrètement fier de sa race mais gêné par son nom, incapable bien entendu de travailler à la grandeur d’un pays qui pour lui n’était qu’un pays de séjour passager, une provisoire Terre promise à exploiter. Il se consacra à l’œuvre à laquelle tant de ses pareils se sont employés et il entreprit de jouer son rôle dans la démoralisation de ces goyim pour lesquels les siens ont toujours eu tant de mépris. Une sorte d’esprit desséchant et ricaneur, une perpétuelle aspersion d’ironie sur tout ce qu’on avait l’habitude de respecter, une sottise poreusive à force d’être poussée à l’extrême et qui cherche une clientèle. Mais là où nous atteignons les cimes du comique, c’est quand notre Dac prend la défense de la France. Ce juif Dac s’attendrissant sur la France est d’une si énorme cocasserie qu’on veut bien qu’il ne l’a pas fait exprès. Qu’est-ce qu’Isaac, fils de Salomon, peut bien connaître de la France ? La France, qu’est-ce que cela peut bien signifier pour lui ? »


Réponse de Pierre Dac sur la BBC, le 11 mai 1944 :


« M. Henriot s’obstine; M. Henriot est buté. M. Henriot ne veut pas parler des Allemands. Je l’en ai pourtant prié de toutes les façons : par la chanson, par le texte, rien à faire. Je ne me suis attiré qu’une réponse pas du tout aimable – ce qui est bien étonnant – et qui, par surcroît, ne satisfait en rien notre curiosité. Pas question des Allemands.
C’est entendu, monsieur Henriot, en vertu de votre théorie raciale et national-socialiste, je ne suis pas français. À défaut de croix gammée et de francisque, j’ai corrompu l’esprit de la France avec “l’Os à moelle”. Je me suis, par la suite, vendu aux Anglais, aux Américains et aux Soviets. Et pendant que j’y étais, et par-dessus le marché, je me suis également vendu aux Chinois. C’est absolument d’accord. Il n’empêche que tout ça ne résout pas la question: la question des Allemands. Nous savons que vous êtes surchargé de travail et que vous ne pouvez pas vous occuper de tout. Mais, tout de même, je suis persuadé que les Français seraient intéressés au plus haut point, si, à vos moments perdus, vous preniez la peine de traiter les problèmes suivants dont nous vous donnons la nomenclature, histoire de faciliter votre tâche et de vous rafraîchir la mémoire :

  • Le problème de la déportation;
  • Le problème des prisonniers;
  • Le traitement des prisonniers et des déportés;
  • Le statut actuel de l’Alsace-Lorraine et l’incorporation des Alsaciens-Lorrains dans l’armée allemande;
  • Les réquisitions allemandes et la participation des autorités d’occupation dans l’organisation du marché noir;
  • Le fonctionnement de la Gestapo en territoire français et en particulier les méthodes d’interrogatoire ;
  • Les déclarations du Führer dans “Mein Kampf” concernant l’anéantissement de la France.

Peut-être me répondrez-vous, monsieur Henriot, que je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, et ce disant vous serez logique avec vous-même, puisque dans le laïus que vous m’avez consacré, vous vous écriez notamment : «Mais où nous atteignons les cimes du comique, c’est quand notre Dac prend la défense de la France! La France, qu’est-ce que cela peut bien signifier pour lui ? »

Eh bien ! Monsieur Henriot, sans vouloir engager de vaine polémique, je vais vous le dire ce que cela signifie, pour moi, la France.

Laissez-moi vous rappeler, en passant, que mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents et d’autres avant eux sont originaires du pays d’Alsace, dont vous avez peut-être, par hasard, entendu parler ; et en particulier de la charmante petite ville de Niederbronn, près de Haguenau, dans le Bas-Rhin. C’est un beau pays, l’Alsace, monsieur Henriot, où depuis toujours on sait ce que cela signifie, la France, et aussi ce que cela signifie, l’Allemagne. Des campagnes napoléoniennes en passant par celles de Crimée, d’Algérie, de 1870-1871, de 14-18 jusqu’à ce jour, on a dans ma famille, moi y compris, monsieur Henriot, lourdement payé l’impôt de la souffrance, des larmes et du sang.

Voilà, monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France. Un dernier détail: puisque vous avez si complaisamment cité les prénoms de mon père et de ma mère, laissez-moi vous signaler que vous en avez oublié, un celui de mon frère. Je vais vous dire où vous pourrez le trouver ; si, d’aventure, vos pas vous conduisent du côté du cimetière Montparnasse, entrez par la porte de la rue Froidevaux ; tournez à gauche dans l’allée et, à la 6e rangée, arrêtez-vous devant la 10e tombe. C’est là que reposent les restes de ce qui fut un beau, brave et joyeux garçon, fauché par les obus allemands, le 8 octobre 1915, aux attaques de Champagne. C’était mon frère. Sur la modeste pierre, sous ses nom, prénoms et le numéro de son régiment, on lit cette simple inscription: “Mort pour la France, à l’âge de 28 ans”. Voilà, monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France.


Sur votre tombe, si toutefois vous en avez une, il y aura aussi une inscription: elle sera ainsi libellée :


PHILIPPE HENRIOT
Mort pour Hitler,
Fusillé par les Français...

Bonne nuit, Monsieur Henriot. Et dormez bien si vous le pouvez… »

 

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12 avril 2019

Alsaciens, entre “Boches” et “Youpins” (Tomi Ungerer et les trois brigands – 1re partie)

Quand on parle trois langues, on est trilingue.

Quand on en parle deux, bilingue.

Quand on n’en parle qu’une, on est français

Roger Siffer, artiste multitalent alsacien

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai été affecté par le décès de Tomi Ungerer, survenu à Cork, en Irlande, le 9 février dernier. Il avait 87 ans.

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Dans une autre vie, animateur en maternelle, j’ai narré ses « Trois Brigands » à nos chères têtes blondes (ou crépues). Doublement helvético-alsacien par mes aïeux, Fischer et Bachmann (que je traduirais librement par « l’homme de Rio »), j’ai toujours senti que, à cause de Tomi, bien que Parisien depuis cinq générations, je n’étais pas vraiment un Français de l’intérieur. Pourtant, au Château-des-Rentiers, dans le 13e, on avait l’accent d’Arletty et mon arrière-grand-mère, que j’ai connue, morte à 101 ans, est née sous la Commune de Paris.

Une chose est sûre, on était dreyfusards…

(Selon Philippe Bourdrel, auteur d’«Histoire des juifs de France», bien des israélistes alsaciens de l’Intérieur voulaient croire en la culpabilité du capitaine puisque l’armée française le jugeait ainsi. Par désir d’intégration ? Par peur des représailles ?)

Tomi (Jean-Thomas) est né à Strasbourg le 28 novembre 1931. Il perd son père, horloger, ingénieur, historien et artiste, à l’âge de 3 ans et demi. Enfant malade et prostré, il en a 8 quand l’Alsace est annexée au Reich. Il a alors trois semaines pour apprendre la langue de Goethe et pouvoir réintégrer l’école. Il est « Français à la maison, Alsacien dans la rue et Allemand à l’école ». « J’ai appris ce que c’est que d’être minoritaire. » Sa mère est passible de la déportation car elle continue de parler français en public. Les nazis brûlent les livres francophones de la bibliothèque de Strasbourg. À la Libération, les Français de l’intérieur procèdent à leur tour à des autodafés (en portugais actes de foi !) : au feu ! les ouvrages en « boche ». À Tomi et à tant d’autres, on interdit de parler alsacien dans la cour de récréation. À 15 ans, il fomente alors une grève ! Ras la casquette d’être traité de « sale Boche ». Nous ne sommes pas des « ploucs am Rhein » !

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Assigné à résistance, il n’a pas oublié que ce sont des gendarmes français qui ont livré les juifs aux nazis. Antiraciste absolu, il sait ce que les Judéo-Alsacos doivent à la France, qui les a émancipés en 1791, eux qui ont été si longtemps maltraités, ghettoïsés, rackettés.

Comme il n’est plus de quelque part, Tomi s’invente des ailleurs, parcourt la France à vélo, se fait marin, voyage dans le Grand Nord et débarque à New York en 1956, avec, selon la légende, « 60 $ en poche et une cantine de dessins ». 

Demeuré un gamin blagueur et hypersensible, il publie rien de moins que 80 livres pour enfants en dix ans. Il fait aussi scandale avec son affiche « Black Power/White Power », s’aliène la gentry de Big Apple avec « The Party », en 1966, scandalise l’Amérique avec « Fornicon », trois ans plus tard (« [pour faire des enfants], il faut bien baiser… ») et voit ses ouvrages bannis des bibliothèques tout en voyant sa cote monter.

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Avant tout littéraire, notre autodidacte voue un culte à Céline (hélas !), Chateaubriand, Nerval, Jules Renard … « Pour moi, s’il devait y avoir un paradis, ce serait une bibliothèque. »

Inquiété par le FBI pour son militantisme contre la guerre du Vietnam, il s’exile en 1971 au Canada avant de vivre auprès de sa fille en Irlande. En 1975, l’auteur du « Géant de Zéralda » fait don à la ville de Strasbourg d’une partie de ses originaux et des jouets qu’il a lui-même fabriqués, avant de participer à la convention des droits de l’enfant du Conseil de l’Europe et d’inaugurer le musée qui porte son nom, en novembre 2007, où sont présentés 140 de ses livres et 40000 dessins !

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Auparavant, en 1988, il aura créé « la Fontaine de Janus » pour le bimillénaire de Strasbourg, puis, dix ans plus tard, reçu le prix Hans Christian Andersen, la plus haute récompense en littérature jeunesse. « L’Esprit frappeur », « Jean de la Lune » et « les Trois Brigands » sont adaptés au cinéma, entre 2007 et 2012.

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Survivant à trois infarctus et un cancer (« Tumor with humor »), notre Tomi écrit des aphorismes, un livre philosophique pour enfant et plaisante de la cécité qui le gagne, invoquant ce qui reste du plaisir de soi-même (« Selbstbefriedigung »). « Je suis mon propre garnement. »

J’ignore si Tomi le longiligne a lu le roman graphique du producteur france-intérien Philippe Collin. Avec le dessinateur Sébastien Goethals, il a publié récemment, chez Futuropolis, « le Voyage de Marcel Grob », l'histoire de son grand-oncle alsacien. Quand Philippe a découvert que Marcel, avec qui il entretenait d’excellentes relations, avait été incorporé à la SS, il a douloureusement coupé les ponts avec celui-ci au point de ne pas se rendre à son enterrement.

Annexée dès 1940, l’Alsace-Moselle, qui fut quand même allemande durant quarante-quatre ans et à qui on refusa après la « Grande Guerre » le référendum d’autodétermination revendiqué par les socialo-communistes de l’époque, a vu 134 000 de ses jeunes enrôlés de force dans la Wehrmacht et la terrible Waffen-SS. Tout le monde se souvient d’Oradour-sur-Glane et de Das Reich.

Philippe Collin a étudié, gagnant en indulgence : grand-tonton a été contraint d’être un odieux Teuton : ça te dirait que ta famille soit déportée en Silésie ? Si tu ne balances pas la grenade dans l’église – de Marzabotto, en Émilie-Romagne, Italie, le plus grand massacre de civils en Europe occidentale ! –, je te loge une balle dans la nuque ! Bien malin celui qui jugerait ces Alsaciens car telle était la terreur nazie. Le terme « malgré nous » revêt ici tout son sens. (voir le post dédié au Malgré nous ici)

Déporté du travail, mon père a dû prouver qu’il n’était pas juif et a failli être incorporé dans l’Abwehr. Mais pour le Reich, il était sans doute plus rentable qu’il demeurât esclave d’une belle et grande entreprise comme BMW (qui, me semble-t-il, existe toujours).

L’Allemagne a opprimé Tomi, la France l’a rejeté, les États-Unis l’ont banni. Trois brigands qui n’ont pas su adopter un garnement alsacien joyeusement pessimiste, élevé dans le protestantisme mais qui, chaque soir, priait un Dieu catholique car plus graphique…

Jean-Thomas a écrit : « Si la vie est une vallée de larmes, autant apprendre tout de suite à nager. » Et demeurer fidèle à l’enfant qu’on a été.

« Je hais la haine… »

Güater Tag !

 

 Bonus 

Tomi Ungerer

Tomi Ungerer est né le 28 novembre 1931 à Strasbourg. Affichiste, auteur-illustrateur, inventeur d'objets, collectionneur, dessinateur publicitaire, il est considéré comme l'un des plus importants auteurs de littérature jeunesse depuis plus de 60 ans. Ses livres ont été traduits en plus de quarante langues et certains ont été adaptés au cinéma, notamment Jean de la Lune (2012) ou en...

https://www.ecoledesloisirs.fr



Tomi Ungerer - Official Website

Tomi Ungerer - Official Site of world renowned and award winning author, artist and designer Tomi Ungerer

https://www.tomiungerer.com

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01 avril 2019

Formosa, belle, rebelle et aborigène (“Nous sommes déjà comme morts, alors mourons avec les Japonais”)

“C’est seulement quand l’oubli s’entremêle avec la mémoire

que les souvenirs méritent de devenir des histoires”

Wu Ming-yi, écrivain taïwanais

 


Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai cru comprendre que notre ami le dictateur Xi Jinping mettait la pression sur Taïwan. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire que cette terre austronésienne sinisée est convoitée.

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Quand j’étais gosse, on l’appelait encore Formose, du portugais formosa, a ilha formosa, l’île de beauté. Il faut dire que les Portugais ont accosté dans la belle méridionale dès 1542, alors base arrière des pirates chinois et japonais. Comme souvent, dans le sillon des Lusitaniens tracent les Bataves, qui vont valoriser la canne à sucre dans cette île encore largement peuplée d’Austronésiens : elle présente même la particularité de receler le plus grand nombre de langues de ce tronc commun qui essaime jusqu’en Polynésie. La Compagnie des Indes Orientales, bientôt en rivalité avec l’Espagne, incite les Chinois du continent à « valoriser » les terres des sauvages.


Quand j’étais gosse, Formose était l’île-refuge de l’odieux Tchang Kaï-chek, qui, après avoir jeté des communistes vivants dans les chaudières des locomotives, s’était allié au bon Mao pour combattre l’occupant japonais.

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Or, Formose a longtemps été une base arrière vouée à la reconquête de la Chine. En 1662, le pirate et marchand sino-japonais Koxinga (père de la nation taïwanaise) chasse les Bataves de cette île un temps convoitée par l’empire du Soleil-Levant, qui a essuyé une forte résistance aborigène. Fidèle, pour des raisons économiques à la dynastie Ming, expulsée par les Mandchous, son fils Zheng Jing essaie de mettre en coupe réglée les villages abo. En 1683, les Qing (mandchous, qui régneront jusqu’en 1912) les défont, mais n’entendent pas coloniser l’île, qui rapatrient force Chinois sur le continent. Pendant près d’un siècle, il sera interdit à ceux-ci d’émigrer à Formose. Puis, ce seront le Far East, les conflits avec les « «aborigènes des montagnes »… Après les mariages mixtes, les Qing dessinent, en 1739, une frontière entre les Han et les « sauvages ».


En 1871, des naufragés japonais sont massacrés par des abo : force expéditionnaire de 2000 hommes en 1874, revers militaire et surtout sanitaire (à cause des fièvres). Ippon pour les Nippons !


À l’automne 1895, l’éphémère République de Taïwan cède sous la pression japonaise. Formosa va se révéler un laboratoire de la colonisation et une plate-forme de conquête du continent. Les militaristes de Cipango s’efforcent de nipponiser les élites taïwanaises et de soumettre les aborigènes. En 1945, les Japonais évacuent l’île. S’ensuit, en 1947, une brutale répression de la part des Chinois nationalistes du continent à l’encontre des insulaires accusés de tous les trafics. La décolonisation commence mal. La République de Chine de Tchang Kaï-chek, qui regorge d’archives et d’œuvres d’art volées à la future République pop, doit rapidement son salut à la guerre de Corée, qui la sanctuarise dès l’été 1950.


Le dictateur Tchang Kaï-chek et son Guomindang entreprennent une campagne de sinisation forcée, combattant les « dialectes » locaux, alors qu’ils ne se disent que de passage, convaincus qu’ils vont finir par renverser Mao. Bientôt la roue de l’Histoire tourne. Dès 1964, De Gaulle reconnaît le régime de Mao, Nixon se rend à Pékin huit ans plus tard. Et c’est, en 1979, sous Carter que Washington reconnaît la Chine populaire. Seul le Vatican demeure fidèle à Taï.


Cependant, l’île décolle économiquement, procède à la première élection présidentielle au suffrage universel en 1996, élit quatre ans plus tard un « indépendantiste », se débarrassant d’un demi-siècle de mainmise du Guomindang. Pourtant, l’indépendance demeure la ligne rouge à ne pas franchir pour les États-Unis comme pour la Chine. (Cataclysme plus discret que le 11 Septembre, la Chine pop intègre l’OMC en 2001.)

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Élue, en 2016, la candidate du Parti démocratique progressiste, Tsai Ing-wen, plus modérée que son prédécesseur, a tendu la main à Pékin tout en l’exhortant à « respecter l’intégrité de l’île ».


Donc statu quo dans une Formose divisée… Nonobstant, dans leur manche, les capitalistes taïwanais ont des atouts, eux qui emploient force Chinois du continent. Ils sont même les premiers investisseurs en République pop ! Et entretiennent des liens économiques privilégiés avec la Corée du Sud et le Japon. Ce en quoi ils ne sont pas rancuniers – le commerce reprend toujours ses droits.


À ce jour, Formosa est une île en suspens.


Sur Wikipédia, on peut lire cette phrase ahurissante mais non dénuée de vérité : « En 1930, durant l’incident de Wushe, les Japonais utilisent des armes chimiques sur les populations aborigènes. »

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2000 hommes se lancèrent à la poursuite des Seediq qui se réfugièrent dans leur montagne

et menèrent des actions de guérillas efficaces notamment de nuit.

 

二次霧社事件

 Un officier japonais pose devant les têtes coupées de Seediq 


Passionné depuis des décennies par le peuple seediq, le romancier graphiste Row-long Chiu, via son chef-d’œuvre «Seediq Bale, les guerriers de l’Arc-en-ciel », a obtenu en 2008 la reconnaissance officielle dudit peuple comme quatorzième ethnie aborigène de la République de Chine. Les peuples premiers représentent environ 2% de la population taïwanaise.

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Lors de leur dernière révolte, en 1930, « les hommes authentiques » avaient pris soin d’épargner les Chinois des plaines tandis qu’ils étaient affairés à décapiter les Japonais…


En langue vernaculaire, décapiter se dit mgaya, c’est-à-dire faire « preuve de moralité ». Une décapitation réussie est celle qui permet de distinguer le vrai du faux. La tête coupée se révèle un objet de sacrifice pour les âmes des ancêtres. On ne devient un homme véritable qu’après sa première décapitation et peut alors se faire tatouer le visage et chevaucher l’arc-en-ciel.


Quant aux femmes, il faut qu’elles soient expertes en tissage pour gagner leurs premiers tatouages faciaux. Une femme non tatouée est considérée comme un enfant.


Or, comme tout bons colonialistes, les Japonais interdisent aux Seediq la décapitation, les tatouages faciaux, histoire de les infantiliser. Bientôt, ils n’auront plus droit de chasser, de vagabonder, de semer. Place au travail forcé ou presque…

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« L’incident de Wushe » se déroule dans les montagnes centrales de l’île. Wushe se veut même une commune nipponisée modèle. On favorise les mariages mixtes (qui se terminent en viol), encourage l’éducation de certains sauvages : Ichiro Hanaoka est le premier Seediq à intégrer l’école normale, il deviendra surveillant de la commune ; Jiro Hanoaka est promu policier (tant pis s’il gagne deux fois moins que ses confrères japonais).


À quelques encablures de Wushe est le village de Masepo, « où le vent emplit l’air de pétales de cerisiers », repaire de Rudo Mouna, le Geronimo local (avec son 1,90 m, il est bien plus grand que le chaman apache). Rudo Mouna est un modérateur, il a tout connu, les révoltes de 1920, de 1925, les familles brûlées vives dans leur maison, il a fait le voyage au Japon dans « les écoles où l’on enseigne à tuer des gens », histoire de terroriser les sauvages. Il se souvient comment le peuple bunun, agissant pour l’occupant, à aider au massacre les Seediq en 1903. Sa sœur cadette a été mariée à un Japonais, répudiée et honnie de retour à son village. Ses fils ont presque honte de lui, qui fut gracié par les Japonais.

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Rudo Mouna avec les chefs tribaux Seediq


Humiliations, viols, travail forcé, déforestation effrénée, le peuple seediq n’en peut plus de l’occupant. Les mariages sont les seules fêtes encore autorisées. Le 7 octobre 1930, un officier japonais (corrompu comme la plupart) manque de respect aux villageois. Rudo Mouna et ses fils décident de passer à l’action. Ils fédèrent six villages seediq et profitent d’une grande fête sportive à Wushe pour passer à l’action et au fil de la machette quelque 136 Japonais, soit le plus grand fait de résistance de toute l’histoire de l’île. Stupeur et tremblement de la part des Nippons, qui croyaient avoir définitivement domestiqué les aborigènes. Les Seediq réveillent quelque sympathie de la part des Chinois des plaines. Sur les murs de Taïpei, on peut lire : « Face à l’impérialisme japonais, soutenons les révoltés de Wushe ! »


Geronimo et ses 40 guerriers ont été pourchassés pendant des mois par des centaines de « tuniques bleues », en vain. Ils ne se sont rendus qu’aux éclaireurs apaches.


Malgré leurs armes, les « oiseaux de fer » crachant leurs armes chimiques, les 4000 soldats japonais ne parviennent à vaincre, au terme de cinquante jours de combat, les 300 Seediq rebelles qu’en soudoyant des Seediq collabos : 100 yens pour la tête d’un homme, 30 pour celle d’une femme, 20 pour celle un enfant…


Pour les Seediq, les humains sont issus d’un étrange arbre divin, mi-bois, mi-pierre. Sans divulgâcher l’œuvre de Row-long Chiu, disons que certains rebelles acculés rejoindront leurs ancêtres en se pendant. Le nipponisé Ichiro tuera sa femme et son bébé : « Mon fils ! le destin ne va pas nous permettre de vivre ensemble… » Jiro se fait «seppuku», hara-kiri… On ne renonce pas à ses racines comme ça.


Le 25 avril 1931, l’occupant japonais fomente une vraie-fausse révolte dans un camp de détention ; 216 vieillards, femmes et enfants sont assassinés. Comme les Apaches de Geronimo, d’autres Seediq sont déportés en un lieu insulaire. Leurs terres sont offertes aux collabos.


Rudo Mouna se donne la mort après avoir tué sa femme et deux de ses petits-fils. Il avait à 49 ans. Sa dépouille revient, en 1973, à Wushe, où un mausolée a été érigé en son honneur.


Fruit de vingt ans de recherche, « Seediq Bale, les guerriers de l’arc-en-ciel » est le premier roman graphique taïwanais traduit en français.
Rudo Mouna, Geronimo, contre la face hideuse du colonialisme mondialisé, votre révolte désespérée avait quand même une de ces gueules…
Saurions-nous encore capables d’être des « hommes authentiques » comme vous ?

 

À lire


• “Seediq Bale, les guerriers de l’Arc-en-ciel », Row-long Chiu, éditions Akata, 2013, 23,50 €.

Seediq Bale, les guerriers de l'Arc-en-Ciel - Manga | Akata

En 1895, à l'issue d'une longue guerre, la Chine cède au Japon l'île de Taïwan.

http://www.akata.fr

 

• “Le Magicien sur la passerelle” de Wu Ming-yi, chez l’Asiathèque, 272 pages.

 

Le Magicien sur la passerelle | L'Asiathèque

Sur la passerelle reliant le bâtiment " Ai " (Amour) et le bâtiment " Hsin " (Confiance) du grand marché de Chunghua, à Taipei, un magicien exerce son art. Autour de lui, tout un monde s'active dans de petits métiers. Le narrateur, qui a une dizaine d'années à cette époque-là, tient un stand de semelles en face de l'illusionniste.

https://www.asiatheque.com

 

18 mars 2019

Élémentaire, mon cher Paul VI (Les graves du Vatican)

On ne résout pas un problème

avec le mode de pensée qui l’a engendré
Albert Einstein


Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le mot omerta (omertà) vient de l’italien, langue officielle du Vatican. Lequel est à la fois un État, siégeant à l’ONU, et le gouvernement de l’Église « universelle », la Curie. Inutile de dire que ce territoire de 0,44 km2, octroyé par Mussolini en 1929, condense bien des mystères du monde, d’autant que la densité au mètre carré de matière grise y est phénoménale.

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Messe de clôture du Sommet pour la protection des mineurs au Vatican, le 24 février

Il ne vous aura pas échappé qu’on parle beaucoup de l’Église ces derniers temps. Et pas pour de nobles motifs, au point que le pape François a réuni un sommet au Vatican, le 24 février, sur « la protection des mineurs dans l’Église ». Le souverain plein de poncifs persiste à voir derrière les crimes sexuels l’œuvre de Satan relevant d’un « problème universel » qui touche avant tout les familles et les éducateurs. Bref, un mea culpa décevant car sans justice ni mesures concrètes.

(Deux jours plus tard, la condamnation du cardinal australien George Pell, ex-numéro trois du Vatican, pour viol sur mineurs, prononcée en décembre, est rendue publique… Le mois précédent, son homologue de Washington Theodore McCarrick était renvoyé de l’état clérical.)


Or, c’est bien l’institution vaticane et non Lucifer qui a permis tout cela. La thèse avancée par moult observateurs (et même pas romani) veut que ce ne sont pas le célibat forcé et la prétendue abstinence qui détraquent les âmes et les corps. Mais qu’au contraire ce sont des hommes (surtout) qui ayant un problème avec leur sexualité trouvent refuge dans une Église dont elle sait qu’elle les protégera, d’autant plus que le patriarchat y règne en maître.
Un homosexuel honteux lave l’honneur de sa famille en portant une soutane et s’il entre au Vatican va évoluer dans un univers favorable – voir le livre d’enquête « Sodoma » de Frédéric Martel (chez Robert Laffont).


Un prédateur sexuel (hétéro ou pédophile) sait qu’il sera couvert par sa hiérarchie. Bien sûr notre Sainte Mère l’Église n’accueille pas que des libidineux ou des gays redoutant le coming-out. Cependant, si l’on regarde le film de “Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église”, documentaire de Marie-Pierre Raimbault et Éric Quintin, on s’aperçoit que tous les sœurs (comme Marie-Paule Ross au Canada) et les frères (comme Pierre Vignon) qui ont tenté de secourir les victimes des crimes sexuels ont été « exilés » de leur fonction ou de leur paroisse. Marie-Paule a été contrainte de quitter Québec pour le fin fond du Nouveau-Brunswick, Pierre a été exclu du tribunal ecclésiastique : « Tout est géré depuis Rome. »

 



Évidemment, l’Église n’est pas la seule institution de ce genre. En France, la haute fonction publique, l’armée, la police, l’Éducation nationale, les entreprises, le cinéma (hello, Mister Wenstein), les partis politiques (sauf le PCF dernièrement)… protègent leurs brebis galeuses. Partout où il y a interdit, il a transgression… Et puis, la hiérarchie, comme son nom l’indique, c’est sacré !


Mais enfin le cas du Saint Siège, vu l’ampleur des crimes, relève moins du chemin de croix que d’un highway to Hell !


De par le monde (puisque catholique, du grec katholikos, veut dire universel), les victimes, enfants, hommes, femmes, se comptent par milliers et les procès par centaines car les langues ont fini par se délier.


En témoigne, en France, le succès du film de François Ozon « Grâce à Dieu » (qui a failli être « censuré »). Homosexuel et catholique, le cinéaste déclare : « L’association la Parole libérée reçoit depuis la sortie du film beaucoup de soutiens et des dizaines de nouveaux témoignages. » Pour Luc Crépy, évêque du Puy-en-Velay, « [ce film] montre la loi d’un silence coupable dans les familles et chez les responsables de l’Église ». Militante antipédocriminalité, sœur Véronique Margron juge ce long-métrage d’une « grande profondeur d’humanité […] et tragiquement utile ».

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Bien sûr, le titre du film est emprunté à la célèbre citation de Mgr Barbarin : « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits aujourd’hui. » Or, contre toute attente, le prélat des Gaules a écopé, le 7 mars, d’une condamnation de 6 mois de prison avec sursis pour non-dénonciation de crime sexuels. Il a fait appel mais devrait présenter sa démission au pape dans les prochains jours. La justice des hommes lui reproche d’avoir couvert les agissements du père Preynat. Praelatus predatoris s’est défendu : « Je n’étais qu’un demandeur d’affection… » Une de ses victimes, encouragée par la Parole libérée, a répondu : « Ma jeunesse s’est arrêtée sur son lit. J’y ai repensé tous les jours. » Preynat n’est pas encore condamné.


Barbarin (auquel succédera peut-être Barbare-II ?) n’est pas le premier évêque français à subir les foudres de la justice. En 2001, son homologue de Bayeux-Lisieux, Mgr Pican, avait été condamné à trois mois de prison avec sursis. À l’automne dernier, Mgr André Fort a été condamné à huit mois avec sursis pour avoir caché les exactions du père Pierre de Castelet, qui, lui, a écopé de 3 ans, dont un avec sursis.


Pour bien des psychologues, le prêtre pédophile justifie ses agressions dans la mesure où il voit dans les enfants des êtres purs et néanmoins érotisés. Un peu comme s’il se tapait le petit Jésus. Pour lui, mieux vaut être pédéraste qu’hétérosexuel.
Enfin, tous les ecclésiastiques détraqués ne sont pas du même avis…


On connaissait le film irlandais « The Magdalene Sisters » (2002) dénonçant la perversité de certaines sœurs dites supérieures envers leurs nonnes, humiliées, dénudées et rabaissées. Grâce au documentaire “Religieuses abusées”, on a la confirmation que tous les goûts sont aussi dans la nature du prêtre violeur, d’autant que celles qui sont mariées à Dieu lui doivent obéissance.


Sœur Doris a cette formule : « Ils m’ont privé de ma chasteté. » Elle quitte l’Église enfin après des années de calvaire, mais elle est sans le sou car n’ayant jamais cotisé. La hiérarchie décide de lui acheter son silence… 3000 €. Son violeur ne sera jamais inquiété.


La carmélite Michele-France a subi un quart de siècle les attouchements de son père spirituel, le saint homme Marie-Dominique, grand ami de Jean Paul II, exfiltré vers la secte scoutiste des « Petits Gris », bien qu’ayant théorisé l’acte sexuel, Évangiles à l’appui ! Et ceux du père Thomas Philippe, à l’hygiène douteuse au moment du « cunnilinguis » (sic). Après trente ans de crime, on expédie ce vieux libidineux à l’Arche, centre d’aide aux handicapés… on en tremble. Aucun des deux n’aura de comptes à rendre à Dieu.


Ces nonnes étaient comme des « oiseaux hypnotisés par la vipère et qui peuvent encore lui échapper mais ne le font pas ».


Et puis il y a toutes ces sœurs d’Afrique notamment, prostituées par certaines mères-maquerelles supérieures pour le compte du missionnaire en chef.
Faute d’argent, celles qui viennent étudier au Vatican rubannent aussi. « Dieu t’a offert un corps, non ? »
Une fille congrégationniste tombe enceinte. On l’exclut momentanément, le temps qu’elle accouche et fasse adopter son bébé. Elle pense alors revenir mais les voies de la congrégation sont impénétrables. Heureusement, un avocat bénévole lui récupère l’enfant. Mais elle est démunie, sans le sou elle aussi.


En octobre dernier, sur la place Saint-Pierre, le pape François déclare : « Ce n’est pas juste de se débarrasser d’un être humain, même petit, pour résoudre un problème. C’est comme avoir recours à un tueur à gages. […] Comment un acte qui supprime la vie innocente peut-il être thérapeutique, civil ou tout simplement humain ? »


Dans « Lakota Woman, ma vie de femme sioux », Mary Crow Dog narre ses souffrances de Sauvageonne chez les missionnaires à St. Francis. « Il y eut un jour un engorgement des canalisations. L’eau ne pouvait plus passer dans les tuyaux. Dans les sous-sols de la mission, il y avait des galeries et des passages auxquels seuls les religieuses et les prêtes avaient accès. Quand l’eau a été refoulée, il a fallu examiner toutes les canalisations et les nettoyer à fond. Et dans ces énormes tuyaux, on a trouvé des cadavres de nouveau-nés. »


Dans « Religieuses abusées », Constance témoigne qu’elle a été prostituée et comment un médecin missionnaire lui a conseillé d’avorter : « Tu n’es pas la Sainte Vierge ! »


Cerise sur la mitre, quand explose l’épidémie de sida en Afrique, certains missionnaires, de peur de l’attraper auprès des broussardes, changent de position et préfèrent se tremper le petit jésus dans des sœurs réputées pures… Il faut rappeler que l’Église a mis le préservatif à l’Index.
Proxénétisme, prostitution forcée, avortements de masse sont bien sûr dénoncées en leur temps par des organisations catholiques comme Caritas Internationalis, sans suite. Aucune indignation vaticane.


Aucune indignation non plus quand le Saint Siège a vent des trafics d’enfants de mères célibataires désormais au couvent. Combien de gamins irlandais par exemple ont-ils été arrachés à leur mère et « placés» aux États-Unis et au Canada ? Comment d’enfants de « rouges » ou de pauvres femmes ont-ils été « exfiltrés » vers des familles respectables en Argentine ou en Espagne avec la complicité de membres du clergé ?


En sus de l’omerta, il y a l’hypocrisie.


Quand Francesco Bergoglio dit : « qui suis-je pour juger un homosexuel ? » tout en encourageant les jeunes gay à aller se faire soigner, on décèle toute l’ambiguïté de l’ancien archevêque de Buenos Aires sous la dictature…


Pourtant, François sait que sa curie regorge d’«invertis ». Tenez, un de ses prédécesseurs était l’archevêque Montini, connu pour ses douces escapades avec de jeunes éphèbes dans les jardins publics de Milan. Quand, le 21 juin 1963, monte la fumata bianca, il prend le nom de Paul VI. Bien des Italiens rient sous cape. Paul III et Paul IV étaient des homos certifiés. Qu’importe, Paolo sesto est vite surnommé Paolo mesto, l’Éploré. Car il en a, des soucis : l’héritage de Vatican II, les démêlés du banquier sicilien Michele Sindona, le réseau anticommuniste Gladio, regroupant CIA, Mafia, hommes d’affaires vaticanais, la sainte trinité en somme…

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Pas étonnant alors que Paul VI se réconforte dans les bras d’un bel acteur, Paolo Carlini, dont la légende veut qu’il ait joué dans un épisode TV de Sherlock Holmes. En 1976, « notre » Roger Peyrefitte, dans un livre, fait étalage de cette amitié particulière. Scandale. Simonetta Greggio écrit : « Un cortège gay est alors organisé à Rome, au cours duquel les manifestants crient, “Il papa con noi”, et, Montini, nous luttons aussi pour toi. »


Survient, en mars 1978, l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades rouges. Le fils d’un des collaborateurs de Paul VI est impliqué. Vraisemblablement sous la contrainte, le pape écrit cette phrase : « Libérez-le sans conditions ! » Ce qui, pour Simonetta Greggio, revient à condamner à mort le président du Conseil.


Quelques années plus tard, Jean-Paul II reçoit Corrado Simioni en audience privée. Or, lettré, théologien, ce dernier est un des pères fondateurs des Brigate Rosse. Il a aussi été, après un passage dans la maison d’édition Mondadori, le secrétaire de l’abbé Pierre, dont la nièce, Françoise Tuscher, fut inculpée de participation à bande armée. Simioni n’a, lui, jamais été incarcéré… Il finira sa vie dans la Drôme, bouddhiste, patron d’un bed and breakfast, entouré de brebis (non galeuses).


Pour secourir sa nièce, l’abbé Pierre rencontre Sandro Pertini, alors président de la République. Ce dernier niera s’être entretenu avec lui…
Paul VI meurt quelques mois après Aldo Moro. Paolo Carlini le suit de peu.


M’est avis, mon cher Montini, que, pour démasquer les vrais « tueurs à gages » et violeurs en série, il serait temps que, du haut des cieux, tu demandasses à Guillaume de Baskerville de rechausser ses besicles et se mettre au service de Sa Sainteté non pas au nom de la rose mais de toutes les victimes.


PS : le terme « abus sexuel » n’a pas été utilisé dans ce texte car jugé impropre. Définition du Larousse : « Abus : usage injustifié ou excessif de quelque chose. L’abus d’alcool, de tabac. [Mais aussi] abus de pouvoir : usage excessif d’un droit, d’un pouvoir, d’une fonction par son titulaire. » Or, le viol, s’il est fruit d’un abus de pouvoir, n’en est pas un mais un crime.

 

Bonus 

À lire
• “Dolce Vita, 1959-1979”, Simonetta Greggio, Stock, 2010, 408 pages, 21,50 €.
• « Sodoma » de Frédéric Martel (chez Robert Laffont).

À voir
•“Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église”, documentaire de Marie-Pierre Raimbault et Éric Quintin, avec la collaboration d’Elizabeth Drévillon, diffusée sur Arte le 5 mars dernier, mais encore dispo sur le Web.
• “Grâce à Dieu” de François Ozon, plus de 500 000 spectateurs au compteur depuis sa sortie !