Les ogres de Barbara
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.
Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.
Mais sa tâche est peut-être plus grande.
Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »
Albert Camus,
extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.
Ce n’est pas pour faire mon malin, mais aujourd’hui, c’est la :
Sainte-Barbara.
Et hier, j’ai relu en partie « l’Aveuglement, une autre histoire du monde » de mon cher Marc Ferro. À la page 158 de la mienne édition, je redécouvrais ces phrases :
« En glorifiant ainsi leur race au sein d’une société qui affirmait sa propre supériorité raciale dans un pays déjà antisémite, les juifs d’Allemagne faisaient preuve d’un certain manque de discernement.
» Inversement, d’autres juifs, devenant révolutionnaires, se différencient autant par haine de leur judéité que par hostilité à l’État nationaliste. “Se fuyant eux-mêmes”, ils imaginent que l’internationalisme mettrait fin à leur aliénation.
» Ce trait, vrai en Allemagne, l’est encore plus en Russie, héritage d’une persécution séculaire, où les juifs constituaient jusqu’à 22% des rangs du parti bolchevique au début du siècle [et étaient cinq millions dans l’Empire tsariste !]. Plus, comme l’a montré l’historien Claudio Sergio Ingerflom, des mencheviks juifs tel Martov approuvaient les pogroms pour autant qu’ils contribuaient à élever la participation des moujiks à la vie politique. »
Quand le tsar disait : « le peuple a faim, donnons-lui du juif ! », les soucieux socialistes répondaient parfois par la politique du pire.
Gosse, j’écoutais Barbara, Jean Ferrat, Francis Lemarque, Joe Dassin, George Gershwin, ou voyais des films à la télévision avec Kirk Douglas ou Harrison Ford, ou encore ceux dont le scénario était tiré d’une œuvre de Joseph Kessel…
Par sa grand-mère, Hava Brodsky, Monique Serf dite Barbara Brodi puis Barbara tout court était ukrainienne. Et puisque la longue dame brune est morte il y a vingt ans et qu’elle croule sous les hommages, quelques mots sur elle du plus loin que les souvenirs me reviennent…

Croqueuse d’hommes, résiliente et accaparante, Barbara, avec « Dis, quand reviendras-tu ? », signe une des plus belles chansons d’amour du répertoire francophone. Avec cette objection toutefois : « Je n’ai pas la vertu des femmes de marin… » Quand on sait qu’elle l’a écrite pour Hubert Ballay, résistant de la première heure mais aussi diplomate-barbouze pour la Françafrique (d’où les absences répétées…), on se dit que l’art sublime bien des choses.
« La môme était maigre mais elle avait de la graisse là où il fallait. » Élégant, non ?
La petite histoire retiendrait que la pensionnaire de « l’Écluse » se produisit dans une boîte de strip-tease d’Abidjan et que, devant un auditoire turbulent, le « résistant » Jo Attia (ancien de Gestapo française) dégaina son Beretta promettant d’abattre le premier qui troublerait ladite môme.
Hubert Ballay permit néanmoins à Barbara d’acquérir son appartement de la rue Rémusat et l’aida matériellement. Voilà qui est plus élégant…

Barbara, c’est enfin cette femme généreuse qui, dans les années 1980, arpentait les couloirs des hôpitaux chéquier à la main pour venir en aide matérielle mais aussi morale à ceux atteints du « cancer gay ».
« Si mourir d’amour, c’est mourir d’aimer, sida, sid’amour, sid’assassiné […] sid’abandonné… »
Elle fut l’une des premières à s’engager dans ce combat qui était bien loin d’être consensuel alors.

Aujourd’hui, c’est un ogre de barbarie au passeport russe, ami de Poutine l’homophobe, qui rend un superbe hommage à sa si petite à lui : Gérard Depardieu. Somptueusement épaulée par l’extraordinaire Gérard Daguerre, pianiste historique de Barbara, la Gégé est bouleversante quand elle interprète : « À force de m’être cherchée, c’est toi que j’ai perdu », dont l’auteur n’est autre que feu son fils, Guillaume. Paroles par ici.
(Manque de pot pas de pot-de-cast du concert privé sur France Inter du 3 novembre dernier !)

La maison Précy-sur-Marne recevait souvent la visite de l’ogre de « Lily passion ». « Je lui faisais du poulet et des œufs. On se cachait quand venait sonner “le Petit Pont de bois”… » Lisez Yves Duteil, longtemps maire de Précy et petit-neveu du capitaine Alfred Dreyfus…
Barbara repose dans le caveau familial des Brodsky, dans le carré juif (4e division) du cimetière de Bagneux.
Les familles de Kirk Douglas, Harrison Ford, Jo Dassin, George Gershwin, Jean Ferrat, Joseph Kessel, Francis Lemarque… ont été chassées de l’Empire tsariste par la misère et/ou les pogroms.
Par la misère !
Au début des années 1880, une commission du tsar relève que 90% des juifs constituent une masse indigente menant une existence misérable. Par surcroît, ils sont soumis à 650 lois dites d’exception qui restreignent leurs droits et libertés. De quoi vous inciter à aller voir ailleurs.
Leurs enfants sont venus enrichir ô combien ! notre culture occidentalo-américaine, la régénérer. Qui mieux que Francis Lemarque a chanté le Paris de l’après-guerre ? Et George Gershwin, le New York des taudis avec son inédite musique yiddisho-nègre ? Quelle jubilation en voyant un chef viking incarné par Issur Danielovitch (qui va fêter ses 101 ans dans cinq jours) !

Gosse, il ne me serait jamais venu à l’idée de me demander si Barbara, Lemarque, Dassin (car d’Odessa…), Spartacus, Danny Wilde ou Indiana Jones étaient feujs.
Les temps ont changé, à qui la faute ?
Barbara repose donc et aussi à quelques centaines de mètres de la cité où fut séquestré Ilan Halimi pendant vingt-quatre jours par le gang dit des barbares.
À deux lettres près… Barbara.
Dis-moi, camarade Martov, les moujiks sous Poutine sont-ils enfin politisés ?
Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.
Le bonus comme il se doit :
- Chansons, comment choisir ?...
• “Les amis de monsieur”
• Les deux qui résonnent particulièrement dans le coeur de celle qui met en ligne les posts de sieur BB
Mais aussi :
et celle-ci, exquise :
• Playlist de France Inter par exemple : cliquez ici.
- Lectures :
• «Dis, quand reviendras-tu ?» de Hubert Ballay et Alain Le Meu, Éditions de l’Archipel 2014. Disponible ici.

•“Barbara, une femme qui chante”, un hors-série “Le Monde”, 124 p., 8,50 €.
- Concert privé studio 104
https://www.franceinter.fr/emissions/les-concerts-d-inter/les-concerts-d-inter-03-novembre-2017
- Exposition à la Philharmonie jusqu’au 28 février 2018.
Lʼexposition Barbara : une longue dame brune, un visage aux traits dessinés, des textes ciselés chargés de mélancolie, telle est l'image en clair-obscur qui s'impose sur papier glacé.
https://philharmoniedeparis.fr
- Reprises réussies :
L'album de Daphnée
L'album d'Alexandre Tharaud dont on a choisi l'interprétation de Vanessa P.
