Le 7 novembre 1917 débutait la révolution d’Octobre Ire partie : le putsch populaire d’un parti ouvrier sans leader ouvrier
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.
Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.
Mais sa tâche est peut-être plus grande.
Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »
Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.
Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la révolution d’Octobre débuta il y a tout juste cent ans, un certain 7 novembre 1917. Le 7 novembre étant devenu sous l’ère soviétique un jour férié…
Avec les tovaritch, nous sommes toujours un tantinet décalés.
Mais peut-être pas autant que « Télérama », qui, dans sa livraison du n° 3537, osa titrer en « une » : « Poutine, fossoyeur de la révolution d’Octobre, c’est Lénine qu’on assassine ». Non seulement, ce n’est pas gentil pour Wolfgang Amadeus, qui n’a jamais fait fusiller des représentés par la faucille et le marteau, mais c’est offensant pour les Russes : pourquoi les Occidentaux doivent-ils les résumer à des dictateurs ? Les chefs de la titraille de « Télérama » ont-ils oublié que la Russie de février 1917 avait été le pays le plus libre au monde ?
Fanny Kaplan
Et puis en plus ce fut Fanny Kaplan qui, le 30 août 1918, de trois coups de revolver, faillit nous débarrasser de Lénine, perçu par les socialistes-révolutionnaires de gauche dont elle faisait partie comme un agent du Kaiser et un traître au socialisme.
De retour de Suisse dans son wagon plombé et extraterritorial et… blindé d’argent allemand, Oulianov n’avait-il pas signé la Paix de Brest-Litovsk ? Une trahison pour les S-R de gauche. En la signant, dixit le gentil bolchevik Boukharine, le parti était devenu un « tas de fumier ». (C’est beau, la lucidité, Nikolaï !)
Cette condescendance occidentale à l’égard des fils de moujiks est d’une insupportable bêtise. La prétendue arriération de la masse noire russe présente néanmoins l’avantage de justifier la tyrannie, tsariste puis bolchevique, stalinienne, et maintenant poutinienne.
Quand j’entends résumer les révolutions russes aux soi-disant chefs, je sors mes deux MA : MArc Ferro et MAkhaïski (de ses petits noms Jan Waclav).

Marc Ferro et MakhaIski
Le premier, bien connu des téléspectateurs hexagonaux, a « théorisé » la bureaucratisation des soviets par en bas.
Le second, né en 1866, a dénoncé, bien avant Octobre, le socialisme des intellectuels, porte d’entrée vers une dictature de cols blancs sur les damnés de la terre. Gorki n’écrivait-il pas : « Il faut se méfier de ceux qui savent » ?
Lors du congrès de Genève de la Ire Internationale (AIT), en septembre 1866, la délégation française, avec notamment mon cher Eugène Varlin, avait proposé d’exclure de l’organisation les « ouvriers de la pensée », afin de faire barrage aux ambitieux binoclards. La proposition fut repoussée par les Allemands, déjà fortement « intellectualisés ». Il n’en demeura pas moins que la devise de l’AIT fut :
« l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».
D’où aussi le différend opposant le bourgeois rhénan mais miséreux Marx à l’aristocrate-aventurier Bakounine, grand pourfendeur du socialisme « scientifique ». Lequel ne sera « rien d’autre que le gouvernement despotique des masses prolétaires par une nouvelle et très restreinte aristocratie de vrais ou de prétendus savants. Le peuple n’étant pas savant, il sera entièrement affranchi des soucis gouvernementaux et tout entier intégré dans le troupeau des gouvernés. »
Bakounine était bien russe…
Biographe de Jan Waclav, Alexandre Skirda, grand spécialiste du mouvement anarchiste russo-ukrainien, tord le cou à certaines idées reçues sur le pays de Bakounine :
« L’argument de l’“arriération” du peuple et de l’économie russe appelle quelques remarques. Tout d’abord, contrairement à l’opinion si répandue, à la veille de la guerre de 1914, la Russie tsariste connaissait un développement économique très rapide, dont le rythme ne pouvait se comparer qu’à celui des États-Unis, et, n’eussent été la guerre et la tourmente révolutionnaire, il est tout à fait certain qu’elle serait devenue une grande puissance capitaliste. Par ailleurs, et cela est plus connu, la Russie, grenier à blé de l’Europe, était en grande partie agraire ; et près des quatre cinquièmes des paysans étaient groupés en communes rurales, caractérisées par la possession collective du sol. C’était une survivance de ce que l’on appelle le communisme primitif. Marx avait considéré son existence comme le “point d’appui de la régénération sociale en Russie”. La signification du mot d’ordre “la terre aux paysans”, en 1917, revenait à une appropriation collective des meilleures terres détenues par la Couronne, le clergé et les gros propriétaires terriens. N’y voir, comme Lénine et les bolcheviks, qu’une aspiration à devenir petit propriétaire, révèle une méconnaissance totale de la question paysanne en Russie, et un aveuglement dû aux préjugés “marxistes” les plus rigides. »
Paysannes russes dans un champ de fraises avant 1917
À force de vivre en exil physique et en exil de la réalité triviale du bon peuple « grâce » à un catéchisme pseudo-marxiste appauvri, bien des dirigeants bolcheviques connaissaient finalement mal leur propre pays. Et puis, au départ, il n’était pas question de faire la révolution prolétarienne mais simplement de faire de la Sainte Russie une démocratie parlementaire.
C’est d’ailleurs bien ce que Makhaïski reprochait aux « marxistes » : le bonheur, c’est toujours pour demain. En attendant, allons joyeusement à l’usine ou mourir à la guerre… laquelle va faire changer de perspective l’élite bolchevique…

Lénine en 1887 et son frère Alexandre Oulianov
Toujours obsédé à l’idée de venger son frère aîné, son idole, pendu par le tsar en mai 1887 pour avoir comploté contre celui-ci, Lénine, plus blanquiste que jamais, se mit même à courtiser les anarchistes en vue de s’emparer du pouvoir. En août 1917, il écrivit dans « l’État et la Révolution » : « Nous ne sommes pas le moins du monde en désaccord avec les anarchistes quant à l’abolition de l’État en tant que but. Nous affirmons que, pour atteindre ce but, il est nécessaire d’utiliser provisoirement les instruments, les moyens et les procédés du pouvoir d’État contre les exploiteurs, de même que pour supprimer les classes, il est indispensable d’établir la dictature provisoire de la classe opprimée. »
Piètre philosophe mais redoutable joueur d’échecs, Vladimir Illich ne voulait pas savoir que Bakounine lui avait répondu par anticipation : « Les marxistes se consolent à l’idée que cette dictature sera temporaire et de courte durée. Selon eux, ce joug étatique, cette dictature est une phase de transition nécessaire pour arriver à l’émancipation totale du peuple: l’anarchie ou la liberté étant le but, l’État ou la dictature le moyen. Ainsi donc pour affranchir les masses populaires, on devra commencer par les asservir. […] À cela nous répondons qu’aucune dictature ne peut avoir d’autre fin que de durer le plus longtemps possible. »

Par surcroît, Lénine, à l’avant-garde de l’avant-garde du prolétariat, lui qui n’a jamais travaillé, s’agaçait, écrit Marc Ferro, « d’entendre Chljapnikov arguer de son origine ouvrière (il est bien le seul à pouvoir le faire) afin de légitimer un point de vue ». Et c’est là que l’ancien du Vercors rejoint le Polonais Makhaïski : le parti marxiste n’a guère de leaders ouvriers. « De fait, Lénine est fils d’un haut fonctionnaire. Les commissaires du peuple Alexandre Kollontaï et Gueorgui Tchitcherine appartiennent à la noblesse. Adolf Ioffe et Léon Trotski viennent de la bonne bourgeoisie. » Avec Chljapnikov, seul un petit Géorgien au bras plus court que l’autre et au visage vérolé vient du peuple (ce qui, grâce aux bons pères, ne l’a pas empêché d’être un érudit, féru d’histoire, de poésie, de danse… et de chasse !).
D’ailleurs, notre « ami » Staline va être des plus prudents quant au déclenchement de la révolution…

Scène de fraternisation entre soldats et ouvriers en février 1917
Marc Ferro écrit : « En février 1917, la classe ouvrière assura le déclenchement de la révolution, bientôt soutenue par les soldats de la capitale. Entre février et octobre, c’est encore elle qui, par des grèves incessantes suscitées par les refus du patronat de répondre à ses modestes aspirations, sécréta un mouvement de comités d’usine, rival du syndicat jugé conciliateur, et que soutient le parti bolchevique. Ce mouvement contribue à la bolchevisation du soviet des députés au IIe congrès des soviets en octobre et à la chute du régime de Kerenski, et cela en coordination avec un coup d’État mené par les soldats et des gardes rouges bolchevisés. Le parti bolchevique se saisit alors du pouvoir. Pourtant, une partie de la classe ouvrière social-démocrate menchevique demeure circonspecte, sinon hostile, devant cette prise du pouvoir qui eût pu s’opérer démocratiquement, alors qu’une majorité de gauche avait gagnée le IIe congrès. […]
» Ce sont des soldats-paysans, guidés par le parti de “la classe ouvrière” qui ont renversé un gouvernement défini comme “bourgeois” alors qu’il comprenait une moitié de sociaux-démocrates. Et ce sont les comités et soviets, pas nécessairement ouvriers, mais bolchevisés, qui accomplirent Octobre 1917 en une révolution communiste. »
Pourtant ce coup d’État populaire repose sur un fake !
« Sans consulter personne, Lénine écrivit de sa main une proclamation qui annonçait, avant le congrès, le renversement du gouvernement provisoire par le comité révolutionnaire provisoire, une institution contrôlée par le parti et qui était l’antenne militaire du soviet de Petrograd. Ce comité n’était aucunement légitimé à se substituer au soviet de Petrograd et encore moins au congrès des soviets. […] Lénine se méfie du légalisme révolutionnaire [de celui-ci], c’est-à-dire de Trotski, et de l’esprit démocratique de certains de ses amis bolcheviks du soviet, tel Kamenev [beau-frère du fondateur de l’armée Rouge]. »
Tout le monde se méfie vite de tout le monde. Ou presque. Ce sont des anarchistes téléguidés par Lénine qui vont dissoudre la Douma, l’Assemblée nationale.
La Tchéka est créée dès le 20 décembre 1917 et innerve le Parti : un bon communiste doit être un bon tchékiste.
Les ouvriers qui autogèrent et occupent leurs usines ne participent plus aux manifestations de peur de voir leur outil de travail confisqué par le nouveau pouvoir. Ce qui va arriver avec la nationalisation de l’industrie et la militarisation des syndicats voulue par Trotski, lequel multiplie les camps de travail (cocasse pour un révolutionnaire qui voulait abolir le salariat, quoiqu’il n’y ait pas ici de réelle contradiction)…
Les bolcheviks ont découvert « la nécessité ». Après tout, l’organisation capitaliste du travail, ça le faisait grave ! Et puis, il n’est jamais bon que le petit personnel se mette à rêver…
« Ne sont dignes de s’appeler communistes que ceux qui comprennent qu’on ne peut pas créer ou instaurer le socialisme sans se mettre à l’école des organisateurs de trusts », écrivait « Maximilien Oulianov » dès mai 1918.
(Makhaïski avait eu raison trop tôt. Enfin… une partie de la plèbe va provisoirement bien s’en sortir – nous le verrons dans le prochain post.)
Quant aux paysans-soldats qui avaient accompli le putsch bolchevique, ils furent les principales victimes d’Octobre et de la guerre civile, dont les bolcheviques (mais pas que) sont en grande partie responsables.
Après le goulag cher à Léon Trotski, au tour du koulak.
« Contre les sauvages, il faut mener une guerre de sauvages… », écrivit Lénine. La dékoulakisation en fut une belle. On était koulak donc riche quand on possédait deux chevaux et deux ou trois vaches.

Marc Ferro écrit : « “On a encore plus à combattre les paysans que les Blancs”, témoigne le commissaire au ravitaillement de la région de Perm. Cette observation met à mal la vulgate de l’Histoire à la soviétique et déplace l’axe principal des grands événements après 1917. De fait, ces paysans avaient accompli leur révolution à l’issue de l’immense jacquerie de l’automne 1917. Avant les décrets d’Octobre, ils avaient balayé la propriété privée et instauré un système de répartition équitable des terres. Après cette courte “lune de miel” avec le régime qui en assume le bien-fondé, les rapports se détériorent dès que le gouvernement fait appel à la force pour nourrir les villes et l’armée Rouge. Les Blancs veulent leur reprendre la terre, les Rouges veulent saisir leurs récoltes. Les soulèvements succèdent aux soulèvements avec constitution d’armées paysannes de plusieurs milliers de participants. On peut d’ailleurs établir un lien entre le montant des contributions exigées, les soulèvements et bientôt les famines : 800 000 victimes dans la province de Saratov en 1920-1921. À cela s’ajoutent les violences inouïes commises : femmes enterrées nues dans la neige, hommes piétinés par les chevaux ou fusillés, etc. »
Puisque Lénine était hanté par le spectre de la Commune de Paris, rappelons ceci à sa momie : le 28 mai 1871, dernier jour de la Semaine sanglante, le typographe Eugène Varlin est dénoncé, rue Lafayette, par un prêtre en civil. Il est lynché par la foule revancharde acquise à Versailles. Un de ses yeux pend de son orbite. Les tchékistes de Thiers doivent le fusiller assis.

L'exécution d'Eugène Varlin,
peinture de Maximilien Luce (1858-1941)
Jan Waclav Makhaïski aura un peu plus de chance dans son malheur. Correcteur technique à la revue officielle « l’Économie populaire », rongé par l’alcool et le dégoût de vivre sous une dictature « marxiste » dont il avait prédit les déviances totalitaires, il meurt le 19 février 1926 d’un infarctus, ce qui lui a sans doute évité d’être « purgé » et déporté par le nouveau tsar rouge…
« L’émancipation des travailleurs sera… »
Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.
Le coin plus-produit ! alias le bonus :
Nos saines lectures
De Marc Ferro :
- Des Soviets au communisme bureaucratique : les mécanismes d’une subversion (avec la collaboration d’Hélène de Chavagnac), Gallimard et Julliard, coll. « Archives », Paris, 1980, 269 pages.
- Les Tabous de l’histoire, Nil, Paris, 2002, 151 pages.
- L’Aveuglement : Une autre histoire de notre monde, Tallandier, Paris, 2015, 304 pages.
De Jan Waclav Makhaïski :
- Le Socialisme des intellectuels, textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda, Éditions Noir & Rouge, 2013.
à redécouvrir avec une écoute plus attentive (certains et j'en connais, on fait un blocage sur ce chanteur, ça c'est l'éditrice et postière qui vous le dit ! qui était fan inconditionnelle de JJG eh oui et même pas honte )

