Mais où s’aVentura Lino ?
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.
Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.
Mais sa tâche est peut-être plus grande.
Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »
Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature,
10 décembre 1957.

José Giovanni, Michel Audiard et Lino Ventura
Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’aurais voulu rendre un autre hommage à Lino Ventura, parti le 22 octobre 1987, il y a trente ans. Peu de personnalités ont en effet cristallisé une telle unanimité à leur mort.
Le Parmesan champion d'Europe de catch en 1950 (pour l’Italie) était un honnête homme auquel, modestement, je reprocherais sa trop grande fidélité en amitié. Eh oui ! ça peut être un défaut quand même !
N’a-t-il pas travaillé avec Michel Audiard et José Giovanni ?
Sans doute savait-il que les deux auraient pu se rencontrer en 1943, année où le soldat Angiolino Ventura déserte l’armée italienne occupant le Monténégro pour retrouver sa femme, Odette, à Paris.
Audiard, Giovanni, hommes de lettres tous deux, bien que l’un fût plus porté sur l’action que l’autre. Hommes de fiction donc, surtout quand il s’est agi d’écrire leur « propre » biographie.
Il y a quelques jours, je lisais concernant José Giovanni deux longs textes de Franck Lhomeau, l’éditeur et le directeur de « Temps noir », revue semestrielle consacrée au roman policier. Quand une nouvelle enquête sienne confirma certaines de mes craintes…
1982 : le producteur Norbert Saada alerte Lino Ventura qu’il ne produira pas « le Ruffian ». Passe encore l’option politique douteuse du réalisateur sous l’Occup, mais la torture et l’assassinat, non !
Ventura se présente devant le réal, José Giovanni : « J’ai reçu un truc que j’ai déjà oublié. » Biographe de Lino, Philippe Durant écrit : « Il lui montre les restes de l’extrait du casier judiciaire qu’il a déjà déchiré. Pour Lino, il n’y a ni affaire ni scandale. Seulement un passé dont il ne veut pas entendre parler. Giovanni mènera sa propre enquête et attribuera l’apparition soudaine de ce dossier à Auguste Le Breton [dont nous reparlerons plus bas], 70 ans qui n’entretient plus que des rapports lointains avec le cinéma, alors que Giovanni y est toujours actif. »
Il faut préciser qu’ancien bookmaker mais vrai résistant Le Breton a eu affaire à la Carlingue, la Gestapo française ! Peut-être n’a-t-il pas agi que par jalousie…
Tout commence donc avec « le Trou », publié en 1957 chez Gallimard, livre qui retrace la tentative d’évasion de la Santé de Joseph Damiani (le vrai nom de Giovanni) dix ans plus tôt.
Pourquoi le narrateur et ses codétenus sont-ils condamnés à avoir la tête tranchée ? Le lecteur ne le saura pas. Pas plus que le spectateur de l’excellent et ultime film éponyme de Jacques Becker.
Quelques mois plus tard, Lino Ventura dévore le roman « Classe tous risques » de Giovanni. Il le fait lire à Claude Sautet et impose finalement un jeune comédien sorti certes du Conservatoire mais qui pratique la boxe : Jean-Paul Belmondo, sur le point de tourner avec un obscur Suisse…
Le cycle est enclenché, pour Lino, ce seront avec Giovanni comme scénariste « les Grandes Gueules » de Robert Enrico (1965), « le Deuxième Souffle » réalisé par Jean-Pierre Melville (1966)…
Or beaucoup connaissent alors le passé du Parisien d’origine corse. Une détention de onze ans qu’il évacue de deux phrases : « J’ai payé. J’ai droit au pardon et à l’oubli. »
Certes mais encore… dans ses livres autobiographiques (dont ses «Mémoires») et dans son dernier film («Mon Père»), José Giovanni révise son histoire. Le hic est qu’il n’a jamais été résistant, n’a jamais fait passer de Juifs en Suisse ni abattu de « Boches »…
Comme l’affirme Lhomeau, qui a longuement enquêté dans les Archives nationales, « Damiani a été jugé et a fait sa peine. Dès lors, il était légitime qu’il obtienne l’oubli. Mais il veut que sa “version” soit la seule vérité possible, même au mépris des faits . C’est cette imposture qu’il [convient] de démasquer. »
Rappel ou découverte des faits…
Membre du Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, proche du mafieux corse Simon Sabiani, un ponte de la Collaboration, José Giovanni a pour oncle maternel le truand Paul Santolini, dit «Santos», et comme frère aîné un autre… Paul, membre de la Milice. Nos Corso-Parigots traquent les réfractaires au Service du travail obligatoire (STO), perpètrent des vols aux faux policiers, « à la fausse poule » selon l’expression de l’époque. Sous l’uniforme nazi puis celui de l’armée de libération, ils commencent par faire chanter deux négociants juifs de Lyon en août 1944. Joseph a pour complice un certain Orloff, qu’on retrouvera dans « le Deuxième Souffle ».
Giovanni junior (22 ans) est arrêté début juin 1945 à la suite d’un triple assassinat. Le premier crime a été commis le 18 mai. Avec Jacques Ménassole, garde du corps de Jean Hérold-Paquis, de la très collaborationniste Radio-Paris, et Georges Accad, les frères Giovanni, qui prétendent appartenir à la sécurité militaire, arrêtent un représentant en vin et liquoreux, Haïm Cohen, qu’ils conduisent dans une villa de Suresnes. Ils le torturent copieusement, lui volent les clefs de son coffre après l’avoir contraint de signer un chèque de 105 000 francs au porteur. Ménassole l’abat froidement et jette son corps dans la Seine.Treize jours plus tard, le glorieux quatuor enlève les frères Peugeot, industriels à Maisons-Alfort. Même villa suresnoise… Torture, balles dans la nuque, enterrement dans la forêt de Fausses-Reposes.
José Giovanni comparaît devant la cour de justice de Marseille le 20 juillet 1946 pour appartenance au PPF, pour avoir été membre d’un service allemand, le Schuztkorps, avoir été le garde du corps du directeur de l’Office de placement allemand de Marseille et pour avoir traqué et arrêté des réfractaires au STO. Il est condamné à vingt années de travaux forcés et à la dégradation nationale à vie.

Incarcéré à la prison de la Santé, il essaie de s’évader avec ses trois complices. En vain pour lui. Pas pour les trois autres malfrats : Santos rejoint l’Espagne, son frère Paul est liquidé lors d’un règlement de comptes à Marseille, Ménassole se suicide dans le métro parisien le 11 juin 1947 au moment d’être appréhendé par la police.
En juillet 1948, Giovanni et Accad sont condamnés à mort pour le triple meurtre.
Mars 1949 : leur peine est commuée en travaux forcés à perpétuité.
Novembre 1951, la perpétuité est ramenée à vingt ans de travaux forcés.
Après onze ans de zonzon, la plupart du temps à Melun, José Giovanni est libéré le 4 décembre 1956.
Bref, tout cela pour dire que Lino Ventura et Claude Sautet avaient entendu parler de « la pègre des bars élyséens », des Accad et autres Damiani aux méthodes gestapistes. Comment pouvaient-ils ignorer que derrière Abel DaVos, héros de « Classe tous risques », se cachait Abel DaNos, surnommé le Mammouth, un des bourreaux de la Gestapo française de la rue Lauriston ?
Durant l’écriture du scénario, affirme Philippe Durant, « Giovanni emmène Sautet dans le milieu. Il lui présente des truands plus ou moins à la retraite qui ont connu Abel Danos. Dont Jo Attia [lequel a servi de juge de paix à Joseph après l’assassinat de son frère], qui tient un bar à Pigalle, “le Gavroche”, fréquenté par toute la pègre. »
Attia est un ancien de la Carlingue, qui est tombé pour avoir doublé le gestapiste français Henri Lafont, lequel l’a fait déporter. En camp, Attia aura l’intelligence de protéger certaines personnes qui feront une belle carrière politique, rachetant ainsi son passé de truand bas-œuvrant pour les nazis…
De fait, le spectateur apprendra au début de « Classe tous risques » de Sautet qu’«Abel Davos [est] condamné à mort par contumace. En fuite depuis des années ». Pour quelle raison ? Pourquoi ses ex-amis gangsters se détournent-ils de lui ? Mystère…
Le cinéma français a de ces pudeurs !
Voyez par exemple le cas d’Albert Simonin, scénariste, entre autres, de « Touchez pas au grisbi », des « Barbouzes », de « la Métamorphose des cloportes », des « Tontons flingueurs », du « Cave se rebiffe »… les quatre derniers ayant été dialogués par Michel Audiard. Eh bien ! ce brave assistant d’Henry Coston, journaliste collaborationniste venu de l’Action française, a été condamné à cinq ans de prison pour intelligence avec l’ennemi !
Décidément, tout les gars du mitan ne sont pas des Alphonse Boudard, authentique compagnon de route du colonel Fabien recyclé dans la littérature après un passage chez les malfrats et la case prison.

Aujourd’hui, 26 octobre, paraît dans « Temps noir » l’enquête (de 120 pages) de Franck Lhomeau sur les écrits sulfureux de Michel Audiard : « En 1943, [il] a 23 ans quand il publie ses premières nouvelles pour “l’Appel”, intitulées “La fin commence à l’aube” et “Le Rescapé du Santa-Maria”. Dans cette dernière, le propriétaire d’un bateau, dénommé Jacob Brahm, “ Juif”, dégage “une veulerie suante” et “une odeur de chacal”, tandis qu’un autre personnage, Ephraïm, est “une synthèse de fourberie”. »
Le texte, qui mentionne enfin une « conjuration des synagogues », souligne, au moment où les personnages concernés sont pendus, une « manifestation de l’immanente justice ».
Franck Lhomeau écrit :« […] Le monde artistique demeure selon [Audiard] “le plus coquet ramassis de faisans, juifs (pardonnez le pléonasme), métèques, margoulins…”. Dans une chronique littéraire, il cloue au pilori le “petit youpin Joseph Kessel”. » Ce dernier sera l’auteur de « l’Armée des ombres » qu’adaptera au cinéma le Judéo-Alsacien et Français-Libre Jean-Pierre Grumbach dit Melville, qui, au passage, harcèlera moralement Lino Ventura-Philippe Gerbier.
Ah oui ! « l’Appel » était « l’organe de la Ligue française d’épuration, d’entraide sociale et de collaboration européenne ». Dirigée par Pierre Costantini, du PPF, la revue comptait parmi ses deux principaux Kollaborateurs Paul Riche et Robert Jullien-Courtine. Ce dernier écrivit aussi pour le « Pariser Zeitung », journal franco-nazi sis au 100, rue Réaumur, dans le même immeuble où s’entraînait à la lutte gréco-romaine un déserteur parmesan… Ça ne s’invente pas !
C’est chez ce même Jullien-Courtine que Michel Audiard est interpellé à la Libération avec une carte du mouvement Collaboration. Le futur dialoguiste se justifie ainsi : « Il est possible que quelqu’un m’ait fait inscrire à ce groupement à mon insu mais je suis absolument certain de n’avoir jamais donné ma signature pour une adhésion volontaire. »
Aussi n’est-il pas étonnant que dans ses autobiographies « Le petit cheval de retour » (1975) et « La nuit, le jour et toutes les autres nuits » (1978), il ne fasse aucune mention à cet épisode, lui qui parle des « Boches » comme d’«épouvanteurs» qui transforment son cher Vél d’Hiv’ « en cage ». Souvent plumitif varie…
Sous l’Occup, il se présente comme un gavroche du 14e qui aurait survécu en chapardant des vélos ou en taquinant le marché noir. Et Franck Lhomeau, pour qui « il n’est pas question de traquer qui que ce soit », a raison de rappeler ceci : « Sa contribution à “l’Appel” n’était pas “politique” mais “littéraire” et ne constituait pas [une invitation] à la collaboration. Ses portraits de juifs n’étaient pas des “dénonciations” passibles des tribunaux, mais avaient la forme littéraire des “caricatures” antisémites courantes dans les journaux collaborationnistes. » Michel Audiard n’est pas José Giovanni, qui n’est pas non plus Alphonse Boudard ni Auguste Le Breton, rappelons-le.
On s’étonnera quand même de trouver dans ses dialogues ce genre de phrases : « Si t’as pas de grand-père banquier, veux-tu me dire à quoi ça sert d’être juif ? » Ou dans la bouche du « Professionnel » Belmondo braquant un dictateur africain maladroit : « On ne pourra plus dire malin comme un singe… »
Derrière ces biographies frappées d’Alzheimer, il y a aussi et surtout l’aveuglement d’une certaine presse. Paru en 1993 dans « Libération », un article révélait, nous dit Franck Lhomeau, que « [la Confédération helvétique] avait démasqué le “prétendument résistant” Giovanni au moment où il s’apprêtait à réaliser, à la demande de la Suisse où il résidait, un film sur le général Guisan, chef de l’armée suisse pendant la guerre, qui avait réussi à maintenir son pays hors du cataclysme. Comme Giovanni était connu pour son passé de résistant, il était naturel de lui confier cette tâche. Mais il y a eu des voix pour dire que c’était une imposture. Cette révélation a ensuite été totalement omise dans toutes les nécrologies publiées à la mort de Giovanni, y compris celle de “Libération”…».
Michel Audiard est mort le 28 juillet 1985, à l’âge de 65 ans. Dans la presse, rien sur ses écrits antisémites… un Angiolino passa.
Cinq ans plus tôt, le livre « les Collaborateurs » de Pascal Ory avait pourtant mentionné ses publications dans « l’Appel ».
Selon Franck Lhomeau, « ce type de révélations sur le passé sombre de Michel Audiard pendant la guerre n’est pas tout à fait une première. Disons plutôt qu’il y avait, de la part du milieu du cinéma comme du milieu littéraire, une certaine sympathie pour les truands, une certaine fascination pour le mitan, le milieu ».
« La vérité n’est jamais amusante sinon tout le monde la dirait », écrivit si justement Audiard.

On rira toujours aux dialogues des « Tontons Flingueurs », mais peut-être pas comme avant…
Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.
Bonus :
• La revue “Temps Noir”, 19,50 €, Éditions Joseph K., 25, rue Geoffroy-Drouet 44000 Nantes, www.editions-josephk.com
• “Lino Ventura”, de Philippe Durant, First, 528 pages, juin 2014, 22,95 €. Une biographie certes savante mais mal corrigée. Et on aurait aimé savoir comment un tendre réac comme Lino a pu être pote avec des libertaires comme Brel et Brassens, ce dernier étant par ailleurs un ami d’Audiard, 14e arrondissement oblige…
• Anthologie Melville, 11 longs-métrages plus sept heures de bonus, un coffret de 12 DVD (99,99 €) ou de 12 Blu-ray (119,99 €), Studiocanal. Cependant manquent à l’appel deux œuvres majeures : “l’Aîné des Ferchaux” et “le Deuxième Souffle”.
• L’Intégrale Melville se joue au Champo-Espace Jacques-Tati, 51, rue des Écoles Paris 5e jusqu’au 14 novembre.
Interview de Michel AUDIARD à propos de sa première rencontre avec Lino VENTURA sur le tournage de "Touchez pas au Grisby" de Jacques BECKER. Il évoque le physique et le talent de Lino VENTURA.
http://www.ina.fr

