London Calling (“Jésus n’a évidemment jamais créé de hiérarchie*”)
“In the seventeenth chapter of Saint Luke it is written :
‘The kingdom of God is within man.
Not one man, nor a group of men,
but in all men, in you, you the people”
Sir Charles Chaplin, “The Great Dictator”
Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a quarante ans The Clash sortait « London Calling ». Symptôme d’une Grande-Bretagne réinventant le rock’n’roll dans sa superbe version punk en période thatchérienne et antirédurale de la désindustrialisation « British ». De quoi s’étonner ? N’en déplaise au général De Gaulle, qui louait en son temps la stabilité parlementaire du Royaume-Uni – oubliés ses tourments avec Winston Churchill –, mais notre sœur britannique, en cette interminable période de Brexit, présente, malgré les rodomontades d’un démagogue blondinet et échevelé, un passé rebelle.
L’Angleterre a décapité un roi avant « nous » (Charles Ier, en 1649).
Le 30 janvier 1649, Charles Ier Stuart, roi d’Angleterre, est décapité à Whitehall
Il y eut aussi les nivelleurs (levellers) au XVIIe siècle, qui demandaient l’égalité des droits et prônaient un protocommunisme.
Il y eut la Guerre du gin au siècle suivant – Londres comptait quelque 7000 « magagins » et l’augmentation du prix de ce breuvage à base de genièvre batave, de thérébentine et d’acide sulfurique ( !) mit le feu aux poudres.
Il y eut le Bloody Code et les enclosures : les gueux n’avaient plus le droit de glaner sur les terres désormais closes par la gentry. Et comme ils n’avaient plus le droit de… glander, le vagabondage se fit délit et la propriété privée, sacrée. La pendaison menaçante. L’industrie « artisanale » priva les laborieux petit à petit des droits élémentaires de ramener du coton à la maison, des copeaux pour les transformer… Les enfants ouvriers devinrent des forçats, l’usine se fit bagne tandis que l’Angleterre prospérait dans l’exportation du « bois d’ébène » vers les Amériques et l’asservissement des « Nègres blancs », autrement nommés irlandais.
Aussi n’est-ce point un hasard si le Royaume plus ou moins désuni féconda le socialiste utopique Robert Owen, le marxiste, esthète médiévaliste et écologiste William Morris, et George Orwell. Sans oublier un saltimbanque de la misère : Charles Chaplin.
À n’en point douter, en cette terre où Karl Marx s’est exilé, a été enterré après avoir déploré l’aphasie d’un prolétariat ayant abandonné la contestation des luddites (1811-1812), qui ne refusaient point le machinisme, mais les nouvelles conditions sociales qu’il imposait, les nivelleurs furent-ils les héritiers des séides de John Wyclif, ou Wycliff ou encore Wycliffe (1320-1384). Lequel précéda de deux siècles Thomas Müntzer, « pape » des anabaptistes, redoutables anarchistes chrétiens.
John Wyclif
Wyclif eut une modeste idée révolutionnaire : faire traduire la Bible en anglais, ce créole de saxon, d’anglo-normand mâtiné de latin. Résultat, le peuple pouvait se passer d’intermédiaires. Fini l’Église et sa dîme, ses privilèges et sa connivence avec les seigneurs. Comme l’écrit admirablement Éric Vuillard, « aimer les pauvres […] c’est aimer l’homme. Car l’homme est pauvre. Irrémédiablement. Nous sommes la misère, nous errons entre le désir et le dégoût ».
Bien qu’il mourût isolé, Johnny terrorisa l’establishment. Quarante ans après sa mort, les autorités firent exhumé son cadavre afin de le brûler. Mais il avait essaimé. Les « lollards », dont le mot d’ordre christique était « laisse tout et suis-moi », accouchèrent de John Ball, en 1370, qui prônait l’égalité des âmes. « L’ardent prieur des palis » trouva écho quand une nouvelle poll tax s’abattit sur les gueux. La révolte et son cortège de châteaux brûlés ne se firent point attendre. Johnny fut arrêté par le duc de Lancastre.
Une nouvelle poll tax fut votée en 1380. D’aucuns se refusèrent à la payer. Dont la famille de Wat Tyler, vétéran de la guerre de Cent-Ans. Éconduisant les autorités, sa fille de 15 ans fut violée par les soudards du roi. Tyler relança la révolte depuis le Kent.
John Ball libéré, 100 000 gueux fondirent sur le palais de l’archevêque de Cantorbéry, qu’ils décapitèrent, avant de prendre d’assaut la Tour de Londres et d’étêter des juges et le lord-trésorier. Tyler interdisit les pillages et s’en fut parlementer avec un roi-enfant de 14 ans. Celui qui « varennisera » par deux fois promit tout aux insurgés : la fin du servage, l’abolition de la poll tax… Mais comme l’écrivit Nietzsche, « l’État est le plus froid de tous les monstres froids ». Tyler finit éventré par un bien dévoué écuyer du lord-maire ; et le capitaine du roi, Robert Knolles, mit deux mois à exterminer des dizaines de milliers de miséreux.
John Ball fut pendu puis écartelé.
Jack Cade
Son spectre ressurgit en la personne de Jack Cade, en 1450. Jack Cade alias Jean-demande-tout, qui rédigea une plainte des communes pauvres du Kent. Cinq mille dépeuneillés prirent d’assaut la Tour de Londres, raccourcissant au passage le lord-trésorier et l’ancien shérif du Kent, et empêchant les chasubles d’or de percevoir la dîme.
Seriez-vous étonnés de savoir que leur révolte fut réprimée dans le sang ?
En grève pour préserver la sécurité de leurs passagers, les cheminots britanniques scrutent celle de leurs camarades français. De part et d’autre de la Manche, les luttes pour la simple humanité donnent aux peuples le vertige.
Bonus :
• À lire “la Guerre des pauvres”, d’Éric Vuillard, Actes Sud, janvier 2019, seulement 68 pages pour la modique somme de 8,50 €. Éric Vuillard fut prix Goncourt en 2017 pour “l’Ordre du jour”, une pépite autour de l’alliance des grands patrons allemands avec un petit caporal moustachu devenu antisémite « grâce » à Henry Ford…
* Jacques Ellul, professeur de droit et anarchiste chrétien.







