Tout le monde n’est pas André Malraux (Quand les magazines deviennent des marques)
“Pour mieux nous distraire et nous faire tomber”
« La loi du marché » Cyril Mokaiesh
Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il est des pays où n’existe pas ou plus de ministère de la Culture. Les Etats-Unis, le Brésil… En France, il paraît qu’il en existe un. D’aucuns se souviennent de Jack Lang, alias Mister Smalto. D’autres se sont gaussés du discours de 1964 de Dédé rendant hommage à Jean Moulin entrant au Panthéon, devant le Général, figé et frigorifié, Georges Pompidou, Chaban-Delmas, et mademoiselle Moulin, Laure, la sœur de Rex.
Désormais, ce ministère a rendu l’âme. À quoi servez-vous, hommes qu’on nomme grands ?
Il y a quelques mois, devant le palais de Franck Riester, éminent spécialiste autoproclamé des médias, les salariés du groupe Mondadori ont manifesté.
Ah oui ! Mondadori est un groupe italien appartenant au clan de l’honorable Silvio Berlusconi et qui dans la Botte possède des kiosques à son nom, des éditions de livres scolaires et tutti quanti.
(Au temps jadis, Mondadori a même édité Goebbels…)
Ayant repris en France le groupe Emap, entité nébuleuse britannique, Mondadori s’est retrouvé, en 2007, à la tête de titres en imposant comme « Science et vie », « Télé poche », « Biba », « Mode et travaux», « Diapason », « Auto plus », « l’Ami des jardins », « le Chasseur français »…
Les gueux mondadoriens s’inquiétaient donc devant le palace de la lavasse experte en fourberies. En effet, le groupe Mondadori France, deuxième éditeur de presse magazine, allait être racheté par Reworld Media, aux méthodes hétérodoxes. L’avenir étant dans le numérique, bien sûr, les titres devenant des marques, les journalistes étant remplacés par des communicants.
« Reworld Media offre aux annonceurs une solution intégrée Branding & Performance, unique en Europe. Le groupe détient plus d’une quarantaine de marques média, fédératrices de communautés sur tous les supports et intervient sur un réseau à la performance comprenant plus de 180 000 sites partenaires dans le monde. » Mais une telle situation vient de loin, expertise mondadorienne oblige. Prenons pour exemple « la Veillée des chaumières », un journal multiséculaire, plus ancien que « le Chasseur français », né, lui, en juin 1885. Les veilleuses, communauté de liseurs et d’écrivaines, ont fait que ce titre soit l’un des plus rentables du groupe. Or, il vivait sans pub, comme « le Canard ». Il fut retiré des kiosques… Disponible uniquement sur abonnement ! Les bons capitalistes milanais ont une vision à long terme… Qui peut croire que les veilleuses vont lire leur magazine sur tablette ?
La quasi-majorité des titres du groupe Mondadori était hautement rentable. Silvio, tu l’as acheté pour 650 millions d’euros et revendu pour 70, payables en trois fois. On voudrait comprendre… Dove sono passati i soldi ?
En attendant, sur 300 journalistes dotés de cartes de presse, 200 environ ont pris leur clause de cession. Il est vrai que Reworld Media (quel bel anglicisme !) en reprenant quelques tires de Lagardère a fait de vide de fouteux journaleux. Place à l’externalisation, débutée, il est vrai, dans l’audiovisuel public dès les années 1990, et à la com. Place à la mutualisation tous azimuts. Place à l’open desk après l’open space. (Ça en fait des anglicismes décidément dans la start-up nation !)
Mister Riester, vous avez acté que le premier groupe de presse magazine se fasse sans journalistes, que Reworld Media détienne le monopole de la presse automobilistique (ce qui est illégal)… mais à quoi servez-vous au juste ? Cerise sur le gâteau, votre ancienne homologue Fleur Pellerin est
devenue conseillère pour Reworld. Dans un groupe où les primes et la reconnaissance étaient aussi rares que les poires en février, voir cette jolie Fleur dans une peau de vache ponctionner une masse salariale réduite à… peau de chagrin fait grincer certaines dents. En effet, cette belle socialiste de marché avait fait déclasser des titres de Mondadori. Par exemple, « le Chasseur français » (plus de 200 000 exemplaires mensuels !) avait été rétrogradé, passant de magazine d’information à revue de divertissement. Ce qui entraîna une hausse non négligeable des frais postaux. Comme le disait un confrère du pôle auto, « la presse n’est pas morte, ce sont eux qui l’ont tuée ».
En attendant, bon appétit, ô ministres intègres, « on vous laisse libéral-démocratiser, chômage à volonté » et surtout pas de surqualité à la française, « on vous laisse bien ingurgiter notre part de votre marché ».
Décidemment, n’est pas André Malraux qui veut.
PS : à tous les journalistes mondadoriens qui ont fait le choix de quitter des titres et une profession auxquels ils étaient attachés, à tous ceux qui ont décidé de rester malgré tout pour des raisons diverses et surtout à tous les salariés non détenteurs d'une carte de presse qui n'ont pas eu l'opportunité de ce douloureux choix...cornélien certes mais choix tout de même





