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Avec accusé de déception
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19 septembre 2018

Les désaccords du participe passé (Clément Marot, ce maraud 1re partie)

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil

Pierre de Ronsard

(1524-1585) 

 

 

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François Ier et Clément Marot

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais étant censé être un professionnel de la langue française, le débat sur l’accord du participe passé avec le verbe « avoir » m’a laissé coi. Il a été relancé il y a quelques semaines par d’anciens professeurs de français belges Arnaud Hoedt et Jérôme Pitron, se réclamant du soutien des instances linguistiques de la fédération Wallonie-Bruxelles (www.participepasse.info).

Forcément corporatiste (il faut bien sauvegarder son gagne-pain), je suis par nature conservateur. Je cajole le petit privilège de faire semblant de maîtriser la langue de Voltaire. Lequel a déclaré à propos du poète officiel de François Ier : « Clément Marot [c’est lui !] a [rapporté] deux choses d’Italie : la vérole [contractée lors des viols des Amérindiennes par les Espagnols, qui occupaient aussi et alors une partie de la Botte] et l’accord du participe passé… Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages. »

Rappelons que c’est sous François Ier  que l’ordonnance de Villers-Cotterêts, en 1539, institua l’état-civil et le français comme langue administrative.

Sur le site de mes confrères correcteurs du « Monde », j’ai pu lire : « Voici ce qu’en dit le sacro-saint Bescherelle : “La règle de l’accord du participe passé [...] est l’une des plus artificielles de la langue française.” OK, ça on avait constaté. On peut en dater avec précision l'introduction : c’est Clément Marot qui l’a formulée en 1538. Il prenait pour exemple la langue italienne, qui a depuis partiellement renoncé à cette règle. » Pas fadas, les Italiens. “Il s’en est fallu de peu, continue Bescherelle, que la règle instituée par Marot ne fût abolie par le pouvoir politique.” En 1900, un ministre de l’Instruction publique courageux, Georges Leygues, publia un arrêté qui tolérait l’absence d’accord. Mais la pression de l’Académie française fut telle que le ministre se vit contraint de remplacer son arrêté par un autre texte [...]. »

Ah ! le poids de l’Académie française !

(c) mam'zelle Pirate

En dévorant le débat orchestré par « le Monde » du 8 septembre dernier, je me suis découvert des racines normandes. p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non !

À ma droite, Romain Vignest, professeur de lettres classiques au collègue, André-Citroën, à Paris, président de l’Association des professeurs de lettres. Il entame le round par un terrible uppercut au foie : « Ceux qui connaissent l’indigence des programmes de français outre-Quiévrain n’ont pas dû être étonnés que de là vienne aussi le vœu de ne plus accorder le participe passé : abandonner la grammaire, après la dissertation ou la littérature, c’est dans l’ordre des choses. » Les Belges ont un  genou à terre… « On pourrait se demander pourquoi ce qui, pendant plusieurs siècles, n’a pas paru compliqué, ou dont la complexité n’a pas paru rédhibitoire, le serait aujourd’hui devenu. Nos enfants sont-ils plus sots ? […] Renoncer à maîtriser la langue, c’est renoncer à penser. » Hoedt et Pitron frôlent le KO technique. « On écrit “la jolie voiture que mon père m’a offerte”, parce qu’“offerte” peut qualifier “voiture” au même titre que “jolie” (qu’on nous proposera bientôt de ne plus accorder non plus sans doute) : “une voiture jolie et offerte (par mon père). » L’arbitre sonne la fin du premier round.

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Trouvez la faute ;-)

Romain Vignest redouble bientôt de coups : « On nous dira, on nous répète qu’une langue vit et évolue. Certes, mais l’évolution d’un organisme vivant procède de sa structure intime, se développe et s’enrichit sans changer d’ADN : à l’inverse, le cancer est lui aussi une forme d’évolution… » Le match semble plié, d’autant que notre professeur multiplie les crochets du droit quand il évoque la perte d’attractivité à l’international de la langue de Molière : « Ni la démagogie ni la compétitivité sur le marché de l’enseignement du français à l’étranger ne sauraient justifier qu’on la mutile. Nulle langue n’a autant pâti du “globish” [global English, ou anglais global simplifié] que l’anglais lui-même : évitons ce sort au français. » Victoire au deuxième round !

Linguiste, historienne française, « professeuse » émérite de littérature française de la Renaissance à l’université Jean-Monnet-Saint-Étienne, militante du langage inclusif, Éliane Viennot déboule sur le ring : « En italien, [les accords du participe passé] s’entendent. En français, ils ne s’entendent plus depuis belle lurette, sauf dans les verbes du 3e groupe – et encore, pas tous (je l’ai pris/prise, il l’a tient/teinte, mais : on ne l’a pas vu/vue). D’où la fantaisie qui prévaut sous la plume des poètes et poétesses de la Renaissance, qui parfois accordent le participe avec son objet (où qu’il soit), parfois avec son sujet, parfois pas. » Ce crochet du gauche est dur à encaisser. La diablesse en a sous la semelle : « Le second point commun est le rôle joué dans ces affaires par l’Académie française (créée par Richelieu en 1635), qui n’a cessé de travailler à renforcer le poids des hommes de lettres. Théorisant que “le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble (Vaugelas, 1647), ses membres ont systématiquement masculinisé la langue, mais ils l’ont aussi complexifiée à plaisir. »

Au point que même mes vénérables collègues du « Monde » s’arrachent les cheveux : est-il correct d’écrire ?

« Les milliers d'euros que cette voiture a coûté.

Les 150 kilos que cet objet a pesé.

Les dix années qu'il a passé à Londres.

» On peut ici considérer, et c’est ce qui se fera la plupart du temps, que le complément en question est un complément de temps et non un COD, qu’il répond à la question combien ? ou combien de temps ? et pas à la question quoi ?

» Mais le sens peut être légèrement différent, et l'analyse de la phrase aussi... ce qui implique un accord différent.  »

Nous voilà bien avancés !

Au deuxième round, Éliane Viennot n’a rien perdu de son jeu de jambes : « J’ajouterai, comme ancienne professeuse de français en collège (je dis bien “professeuse”, comme “coiffeuse” et “serveuse” – foin du chic “professeure” !), que le temps perdu à enseigner ces règles est phénoménal, pour un gain à peu près nul. Toute une classe peut y arriver si on y revient toutes les semaines, mais après quinze jours de vacances il faut recommencer. Et le temps engouffré dans ces apprentissages de règles illogiques pourrait avantageusement être investi dans la lecture de textes, l’enrichissement du vocabulaire, l’analyse logique, la compréhension des énoncés complexes. Dans un peu d’histoire de la langue aussi. »

Les directs enchaînés gauche-droite nous renvoient dans les cordes. Le troisième round sera tendu…

« Le troisième point commun est l’enjeu démocratique qui est derrière les deux affaires. Si la règle du masculin qui l’emporte se comprend en un quart de tour – il n’est qu’à voir, pour le constater, les yeux des petits garçons et des petites filles quand on la leur enseigne – elle est dévastatrice par le message social et politique qu’elle transmet : alors qu’elle est inutile pour la maîtrise du français, qui possède – depuis l’origine – d’autres alternatives simples. » Le gong retentit.

Le quatrième round sera celui de la victoire : « [Les hommes de lettres] ont par exemple coupé court à toute simplification de l’orthographe, pour laquelle militaient pourtant nombre d’intellectuels et d’imprimeurs, afin qu’un petit gratin puisse continuer à se “distinguer des ignorants et des simples femmes” (dixit Eudes de Mézeray, chargé de la confection du dictionnaire de l’Académie dans les années 1660). »

Rocky Romain versus Apollo Éliane. Match nul ?

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Le tout récent Normand que je suis penche quand même pour la demoiselle qui nous a acculés dans les cordes de la distinction sociale. Chaque langue a son histoire. Pour avoir étudié au temps jadis le portugais, je sais que l’idiome de Camões a vu son orthographe simplifiée au début du XXe siècle pour en faciliter l’apprentissage. Pharmacia est ainsi devenue farmácia. Nul(le) n’en mourut. Et, depuis, les réformes se sont enchaînées dans le monde lusophone !

Né outre-Quiévrain, à Bruxelles, membre de l’Académie française, Claude Lévi-Strauss parlait un peu le portugais du Brésil. Une anecdote chez les Indiens nambikwara lui fit prendre conscience du caractère éminemment politique de l’écriture, dont la genèse tient plus de la domination que de l’illumination savante…

(La suite au prochain post…)

 Bonus

Nous rajoutons le lien vers France Culture qui a diffusé une chronique sur ce sujet

 

Haro sur l'orthographe !

Une tribune a paru il y a une semaine dans le Monde , tribune que je n'ai découverte qu'hier. Elle est signée par Eliane Viennot, linguiste et historienne, professeur émérite de littérature française de la Renaissance à l'Université Jean-Monnet-Saint-Étienne.

https://www.franceculture.fr

 

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