Pas de commerce, de la Jeantillesse
Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le cas du « Bœuf sur le toit » nous rappelle que tout n’est qu’histoire et que celle-ci n’est pas nécessairement juste ni linéaire.
Tout d’abord, force est de constater que l’expression faire un bœuf voire le cabaret « Le Bœuf sur le toit » sont plus connus que la farce américaniste de Darius Milhaud et Jean Cocteau. Premières injustices…
Pour le saxophoniste Jean-Claude Fohrenbach, grand ami de Boris Vian et de Django Reinhardt – il est de plus mauvaises fréquentations… –, faire un bœuf viendrait de ce cabaret où les musiciens se succédaient sur scène sans aucune programmation.
Sur la Toile, on peut lire : « Au fil du temps, cet établissement est devenu une telle icône culturelle que la croyance commune à Paris fut que Milhaud avait nommé son ballet-comédie d’après le bar. Alors que c’était le contraire. »
Au cœur des Années folles, le cabaret du 28, rue Boissy-d’Anglas, près de la Madeleine, fut donc le nombril culturel de la capitale du monde artistique.
Le poète surréaliste René Crevel écrit : « [Paris] n’allait pas de Saint-Ouen à Montrouge, de Belleville au Point-du-Jour mais plutôt de la Madeleine à Montparnasse, du “Bœuf sur le toit” au “Stix”, de la rue Boissy-d’Anglas à la plage formée par l’estuaire de la rivière Raspail quand il se jette dans l’océan Montparnasse. »
Tout a donc une histoire…
Affiche de la chanson présente dans le livret de 1918
Au commencement était « O boi no telhado » (dont « le Bœuf sur… »), tango de José Monteiro et grand succès du carnaval de Rio de 1918. Auquel assista le jeune secrétaire de Paul Claudel, Darius Milhaud.
(Notons que comme pour « Pavane pour une infante défunte » de Ravel, ce fut la sonorité des mots boi no telhado qui inspira Milhaud plus que l’œuvre elle-même ! Vous pouvez écouter la Pavane dans le bonus musical)
Janvier 1919, après une escale à Bahia, en Martinique et aux Barbades, Claudel et Milhaud arrivèrent pour une mission diplomatique et en pleine tempête de neige à New York, capitale économique d’un pays qui sombrerait bientôt dans la Prohibition (« Lei seca » en brésilien), un des thèmes-prétextes du « Bœuf sur le toit ».
De retour à Paris, notre Aixois écrivit : « Le cauchemar de la guerre en s’évaporant avait laissé place à une ère nouvelle. Tout se transformait aussi bien en littérature avec Apollinaire, Cendrars, Cocteau et Max Jacob qu’en peinture : les expositions se succédaient ; les cubistes s’imposaient ; les tableaux de Marcel Duchamp, de Braque, de Léger voisinaient avec ceux de Derain ou de Matisse. Et l’activité musicale n’était pas moins intense. En réaction contre l’impressionnisme des post-debussystes, les musiciens voulaient un art robuste, plus clair et plus précis, tout en demeurant humain et sensible. Aux compositeurs que j’avais connus avant la guerre s’étaient joints Durey et Poulenc.
» Depuis mon arrivée en France, je n’ai rien encore composé. Est-ce que ma musique est restée au Brésil ? Il me manque tellement la tranquillité que j’avais au Brésil pour travailler. […] Beaucoup d’amis de ma musique trouvent excessivement dissonant ce que j’ai écrit au Brésil et ils me tournent le dos. Je ne peux que dire : tant pis pour eux. »
Ce qui ne l’empêcha pas de se rapprocher de Georges Auric, Arthur Honeger, Louis Durey, Francis Poulenc, Germaine Tailleferre. Le critique musical Henri Collet les baptisa alors Groupe des Six, qui se réunissait tous les samedis soir chez notre Milhaud.
Le Groupe des Six, reconstitué en 1957 autour de Jean Cocteau
assis au centre : à sa gauche Arthur Honegger, à sa droite Darius Milhaud.
Derrière de gauche à droite : Francis Poulenc, Germaine Tailleferre, Georges Auric, Louis Durey.
Crucifié de saudade, Darius fit jouer ses réseaux pour faire venir à Paris le couple Nininha et Oswaldo Guerra, respectivement pianiste virtuose et compositeur. Quittant la Ville merveille, ils arrivèrent dans celle de la Lumière fin 1920. Ils furent immédiatement intégrés au Groupe. En novembre, pour le concert inaugural des Six, Nininha interpréta pour la première fois en public les « Saudades do Brazil » (sic) de Milhaud. Elle se produirait à plusieurs reprises, notamment à Pleyel, en avril 1921, et transcrirait pour le piano quatre mains « Quarto quarteto », « Quinto quarteto de cordas » et « L’Homme et son désir » de notre Aixois carioca.
L’appartement de Darius Milhaud ayant tendance à rapetisser le samedi soir, le Groupe se rapatria à « la Gaya », un bar situé au 17 rue Duphot. Il appartenait à Louis Moysès avait l’avantage d’être dans le quartier d’un Jean Cocteau qui avait présenté les Six à Erik Satie, du « soviet d’Arcueil-Cachan ».
Milhaud écrit : « Toujours hanté par les souvenirs du Brésil, je m’amusai à réunir des airs populaires, des tangos, des maxixes, des sambas et même un fado portugais et à la transcrire avec un thème revenant entre chaque air comme un rondo. Je donnai à cette fantaisie le titre de “Bœuf sur le toit”, qui était celui d’une rengaine brésilienne. Je pensai qu’étant donné son caractère, ma musique pourrait illustrer un film de Charlot. » A-t-il encore à l’oreille les chorinhos magnifiés au piano par Ernesto Nazareth dans le hall du cinéma Odeon, le plus chic de Rio ?
Ernesto Nazareth et le cinéma Odeon à Rio
Une musique de film ? « C’est stupide, trancha Cocteau, il faut faire un spectacle avec ça. »
Mais il faut de l’argent…
Maurice Ravel avait dédié sa « Pavane » « allitératrice » à la princesse Edmond de Polignac (Winnaretta, héritière des Singer, les fameuses machines à coudre américaines). Grande mécène lesbienne mariée à un homosexuel de trente ans son aîné, Winnaretta, pianiste et organiste, mit souvent sa fortune (trois milliards d’euros actuels environ) au service des arts et notamment de la musique.
Winnaretta au piano et la machine Singer de 1851
Sur France Culture, en 1980, Georges Auric, compagnon de route du Parti communiste, nous rappelle ceci : « L’après-guerre, c’est la rencontre inédite des gens du monde avec l’avant-garde artistique. Par exemple, la princesse de Polignac, le comte Étienne de Beaumont ont été les premiers à venir en aide à Picasso. Et Charles de Noailles… Et à l’époque, peu importaient les travers de comportement… »
Il faut dire que l’entourage de Winnaretta était composé d’homosexuels, Stravinsky mis à part…
1920
"Le Barman du Boeuf sur le Toit" de Jean Cocteau
Bref, en ces temps de mécénat éclairé, Jean Cocteau fit appel au comte de Beaumont, qui vendit loges et fauteuils très cher. La première du « Bœuf » eut lieu le samedi 21 février 1920 à « la Comédie des Champs-Élysées ». L’œuvre était sous-titrée « The Nothing Doing Bar », « une farce américaine d’un Parisien n’ayant jamais mis les pieds en Amérique du Nord », ajouterait Jean Cocteau.
Poulenc ouvrit la séance, Auric enchaîna avec son « Adieu, New York ! », suivi de « Cocardes » de Poulenc, de « Trois Petites Pièces montées » de Satie et enfin éclata « le Bœuf » !
Milhaud écrit : « Cocteau composa un scénario de pantomime-ballet qui pût s’adapter sur ma musique. Il imagina une scène dans un bar en Amérique, pendant la Prohibition. Des personnages très typiques y évoluent ; un boxeur, un nain nègre, une femme élégante, une femme rousse habillée à la garçonne, un bookmaker, un monsieur en habit. Le barman à tête d’Antinoüs offre des cocktails à tout le monde. Après quelques incidents et diverses danses arrive un policier. Le bar se transforme aussitôt en laiterie. Les consommateurs jouent une scène bucolique et une pastorale en buvant du lait. Le barman actionne le grand ventilateur qui décapite le Policeman. La femme rousse fait une danse avec la tête du policeman qu’elle termine sur les mains, comme la Salomé de la cathédrale de Rouen. Les personnages quittent peu à peu le bar. Le barman présente une immense facture au policeman ressuscité.
» Jean avait engagé les clowns de Medrano et les Fratellini pour tenir les différents rôles. Albert Fratellini étant acrobate put même tourner sur les mains autour de la tête du policeman. C’est Guy-Pierre Fauconnet qui dessina les masques et les maquettes des costumes. » Et Vladimir Golschmann qui dirigea les 25 musiciens de l’orchestre.
« Ce fut la cohue au contrôle, se souvient Darius Milhaud. Stravinsky était là. Les Fratellini étaient venus en métro. Ils avaient fait leurs pitreries dans la rame, montant dans les filets… Le public est sorti amusé… »
Notre Aixois le fut moins à l’époque : « Oubliant que j’avais écrit “les Choéphores”, le public et les critiques décidèrent que j’étais un musicien cocasse et forain moi qui avais le comique en horreur et n’avais aspiré en composant “le Bœuf sur le toit” qu’à faire un divertissement gai, sans prétention, en souvenir des rythmes brésiliens qui m’avaient tant séduit et grands dieux ! jamais fait rire… »
Les malentendus ne s’arrêteront pas là…
Source : Le boeuf sur le toit
Cocteau et son cocktail de musiciens firent tant pour « la Gaya » que Moysès songea à s’agrandir. Il dégota un bar au 28 rue Boissy-d’Anglas. Afin d’obtenir l’onction de Milhaud et de Cocteau, il décida de le nommer « le Bœuf sur le Toit » (qui déménagera six fois avant de se retrouver au 34 rue du Colisée).
Le cabaret-restaurant fut inauguré le 10 janvier 1922.
À la soirée d’ouverture, tandis que le pianiste Jean Wiener faisait retentir ses « Harmonies tumultueuses et wagnériennes à la sauce George Gershwin », que Cocteau et Milhaud martyrisaient les percussions empruntées à Stravinsky, le Tout-Paris était là : de Picasso à Diaghilev, en passant par René Clair et Maurice Chevalier. Et bientôt Tristan Tzara, Benjamin Péret (pas encore parti pour le Brésil…), Marcel Duchamp, Man Ray, Isadora Duncan (que Milhaud retrouvera à New York en pleine scène de ménage), Paul Poiret, la pianiste brésilienne Magda Tagliaferro…
« L’Œil cacodylate » de Picabia trônait alors sur le mur dominant sur la scène, d’où exhalaient la musique de Bach jouée par Wiener, celle de Cole Porter, par Clément Doucet, les chansons de Kurt Weil interprétées par Marianne Oswald.
Jean Cocteau eut cette formule aussi fulgurante qu’attendrissante : « “Le Bœuf sur le toit” n’était pas un cabaret, il n’y régnait pas un climat commercial mais de gentillesse. » Et même dans les années 1930 un climat favorable aux homosexuels…
Ah oui ! nous avons évoqué les malentendus…
En 1922, année de la révolution culturelle brésilienne après la Semana de arte moderna de février, arrivèrent à Paris Os Batutas, groupe de musiciens brésiliens, dont l’un s’appelait José Monteiro, dit Zé Boiadeiro, possible auteur d’«O boi no telhado »… Ils ne se produiraient jamais au « Bœuf » d’ailleurs…
Pis, la même année, la troupe du Ba-Ta-Clan performa en août 1922 au Theatro Lyrico de Rio et Teatro Sant’Anna de São Paulo. Elle y interpréta « le Bœuf sur le toit ». La critique s’insurgea : comment ? le Brésil serait-il un pays de Nègres ? En plus de Nègres qui décapitent un policier, ridiculisant un pays allié, les Etats-Unis !
Par surcroît, d’aucuns crièrent au plagiat, à commencer par Donga (Ernesto dos Santos, 1894-1978), auteur du premier samba chanté, « Pelo telefone ».
Le Suisse brasilianiste Blaise Cendrars écrit : « Lors de notre première rencontre, sachant que je connaissais Darius Milhaud, [Donga] m’a dit avec beaucoup d’esprit : “Vu qu’il s’est déjà servi de ma musique, dites à monsieur Milhaud, votre ami, d’au moins m’envoyer une carte postale de Paris […]. J’aimerais beaucoup car j’ai envie de composer une chanson appelée “La Vache sur la Tour Eiffel” en hommage à ce Paris que je ne connais pas. »
Or, Darius Milhaud avait composé son « Bœuf » comme une manière de collage, de ready made à la Marcel Duchamp. Plutôt que d’un plagiat, il s’agissait d’un hommage indirect aux 14 compositeurs et 24 de leurs œuvres que recèle le « Nothing Doing Bar ».
Parmi les inspirateurs brésiliens, citons :
- le Paulista (de São Paulo) Marcelo Tupinambá ou Marcello Tupynambá (1889-1953), qui a écrivit le premier maxixe chanté enregistré ;
- João de Souza Lima (1898-1982), « le prince des pianistes brésiliens », qui avait étudié à Paris ;
- Alexandre Levy (1864-1892), le Mozart de São Paulo, mort à 27 ans – son père, français, tenait une boutique de musique qui existe toujours, « A Casa Levy » ;
- Carlos Pagliuchi (1885-1963), professeur au Conservatoire dramatique et musical de São Paulo ;
- Notre fameux José Monteiro (Zé Boiadeiro) ;
- Le tromboniste carioca Álvaro Sandim (1862-1919) ;
- L’hispanophone F. Soriano Robert, auteur de « Olh’Abacaxi ! » et pianiste de Villa-Lobos !
- Eduardo Souto (1882-1942), artiste issu d’une richissime famille du port caféier de Santos ;
- Catulo da Paixão Cearense (1866-1946), auteur nordestin d’un samba plus vieux que « Pelo telefone » :« Caboca de Caxangá » ;
- Juca Castro, compositeur de « Vamo Maruca, vamo », chanté plus tard par Elsie Houston (future femme de Benjamin Péret) ;
- L’immense pianiste Ernesto Nazareth (1863-1934), dont la virtuosité avait impressionné Arthur Rubinstein en personne !
- Oswaldo Cardoso de Menezes Filho (1893-1935), auteur de la très remarquée « mulher no bode » ;
- Le pianiste Alberto Nepomuceno (1864-1920), que Darius Milhaud avait bien connu ;
- Et Chiquinha Gonzaga (1847-1935), une pianiste également extraordinaire !
Bien qu’ayant suivi des artistes brésiliens comme Camargo Guarnieri, Darius Milhaud ne revint jamais au Brésil.
Nininha Velloso Guerra s’éteignit à Paris fin 1921, à l’âge de 26 ans.
Quelques mois plus tard mourrait Marcel Proust…
« Un cocktail, des Cocteau », disait André Breton, qui n’osa jamais aborder l’homosexualité, forcément « vicieuse », de René Crevel. Le pape des excommunicateurs écrirait : «J'accuse les pédérastes de proposer à la tolérance humaine un déficit moral et mental qui tend à s'ériger en système et à paralyser toutes les entreprises que je respecte.»
Cocteau avait répliqué dans l’anonyme « Livre blanc », paru en 1928, et publié sous le manteau à 31 exemplaires : «J'ai toujours aimé le sexe fort, que je trouve légitime d'appeler le beau sexe. Mes malheurs sont venus d'une société qui condamne le rare comme un crime et nous oblige à réformer nos penchants.» Ce livre est disponible ici.

De gauche à droite : Françoise Arnoul, Micheline Presle, Gérard Philipe, Jean Marais et Jean Renoir, au Mills College, Californie, en 1958.
Au piano Darius Milhaud et Josepha Heifetz.
Dans son autobiographie « Ma Vie heureuse », le gentleman Darius Milhaud ne fait aucune référence à l’homosexualité de Jean Cocteau. Le plus tranquillement du monde, il évoque le couple Radiguet-Cocteau et pose volontiers au côté de Jean Marais.
Edith Piaf et Jean Cocteau
Obsèques de Jean Cocteau à Milly-la-Forêt
Cocteau eut le désagréable manque de savoir-vivre de disparaître le même jour qu’Édith Piaf. C’est à Berlin que Darius Milhaud apprit la mauvaise nouvelle par la radio : « Jean, l’ami et le témoin des années folles de notre jeunesse ! Jean, au cœur d’or, brillant d’intelligence et d’esprit. Avec Henri Sauguet nous allâmes nous recueillir sur sa tombe. Devant la petite église de Milly que Jean avait décorée, une foule disparate de jeunes gens, de vieillards, de paysans, de petits employés défilaient en silence. Dans le jardin médicinal, les simples voisinaient avec une multitude de petits bouquets et d’énormes gerbes envoyées souvent par des associations de toutes sortes. La bonté, le désintéressement, la générosité de Jean étaient légendaires. Il était aimé de tous ! »
Au Brésil, depuis le coup d’État institutionnel contre Dilma Rousseff, la droite, épaulée par les évangélistes, a repris du poil de la bête immonde. On parle de « Cura gay », de « reversão sexual »… La justice fédérale du Distrito (de Brasília) qui ne l’est pas moins a, en septembre dernier, permis, contre la loi tout autant fédérale s’appuyant sur la résolution de l’OMS de 1990, que des psychologues puissent traiter l’homosexualité comme une maladie, « soignons les gays ». Le Brésil des citoyens n’a pas manqué de réagir…
En attendant, en 2016, un terrible record a été atteint, celui des homicides dont les LGBT ont été victimes du seul fait de leur orientation sexuelle : 340 !
Trois cent quarante !
Hé ! Monsieur Cocteau ! et si l’on revenait à un climat de gentillesse ?
Vous pensez encore vivre une époque postmoderne mais c’est l’anthropocène qui vous rattrape.
Bonus musical et plus :
Documentaire d'été - Le Boeuf sur le toit 50 ans après 2/5 : Le Boeuf sur le toit, son époque, ses familiers (1ère diffusion : 19/08/1980) en replay sur France Culture. Retrouvez l'émission en réécoute gratuite et abonnez-vous au podcast !
https://www.franceculture.fr
et bien sûr :















