London contre Barnum
« Raconter, c’est résister »,
Guimarães Rosa,
écrivain brésilien
(1908-1967)
Sa photo la plus populaire, prise par sa compagne, Charmian, sur le “Roamer” en 1914. (en premier)
Jack, 9 ou 10 ans, et son chien (en second)
Ce n’est pas pour faire mon malin, mais quand j’ai vu certains films produits par Disney d’après des romans de Jack London, j’ai ri jaune. Comment cette entreprise créée par un mouchard du FBI doublé d’un raciste patenté pourrait-elle adapter honnêtement une œuvre de Jack le Rouge, le candidat du Parti ouvrier socialiste à la municipalité d’Oakland ?
Gilles Deleuze a dit: « On écrit pour être autre chose ». Jack a par exemple écrit pour être un chien.
Porté à l’écran pour Disney et par Randal Kleiser, en 1991, « Croc-Blanc » n’est plus un roman social mais une bluette pour « Trente Millions d’amis ». D’ailleurs, oublié le passage où White Fang (Croc-Blanc) défend son maître, un humain digne de ce nom, contre un cambrioleur… un pauvre hère que la misère a poussé au vol. Les (presque-)sans-dents seront-ils toujours condamnés à s’affronter ?
“White Fang knew the law well: to oppress the weak and obey the strong.”
Le personnage et sa pensée sont un peu trop riches et contrastés pour Hollywood.
Jack était un authentique prolo, un peu pilleur d’huîtres, un peu chercheur d’or, mais surtout un écrivain du réel nourri par les lectures de Marx et Spencer (jeu de mots), Darwin, Kipling…
C’était un révolutionnaire qui aimait bien l’argent, un hobo devenu propriétaire de ranch servi par quatre domestiques, un suprématiste blanc (à cause du brave Rudyard) qui écrivait des nouvelles antiracistes et anticolonialistes comme « le Dieu rouge », un boxeur qui picolait, un internationaliste favorable à l’entrée en guerre de son pays au côté de l’Angleterre, un loup des mers… piètre marin, un camarade qui prédit l’avènement du fascisme dans son terrible « Talon de fer » (1908), un forçat de la Remington (pas un jour sans mille mots couchés sur le papier) qui fit entrer ce qui n’était pas du tout considéré comme le « noble art » dans la littérature.
D’ailleurs, il y a prescription, le seul vol que j’ai commis dans ma vie fut celui du recueil « Histoires de boxe »… Je vous en reparlerai un jour, non pas de mon larcin, mais de la boxe, métaphore jack-londonienne de la lutte des classes.
Ce mois-ci, sur la couverture d’un mensuel ruraliste, j’ai pu lire « Dernier tour de piste pour les animaux de cirque ? ». À l’intérieur une apologie des dresseurs de bêtes fauves et autres éléphants, une plaidoirie pour la conservation des delphinariums menacés par le décret de la méchante Ségolène interdisant la reproduction en captivité des cétacés. Bref, on n’est plus chez soi, on est gouvernés par des bobos qui ne font rien qu’à nous gâcher nos petits plaisirs…
Numéro de cirque en premier puis un montreur d'ours à Luchon en 1900 à droite
Même aux États-Unis, Barnum a dû baisser le rideau à cause des « extrémistes de la cause animale » qui n’aimaient pas voir des pachydermes faire l’équilibre sur un podium…
L’autre jour, sur les ondes de ma radio préférée, j’écoutais Alexandre Romanès, patron gitan du cirque éponyme, se réjouir de la disparition des animaux sauvages de la piste cendrée. « Ce n’est pas une tradition circassienne. Mis à part les chevaux, il n’y a jamais eu d’animaux au cirque. »
D’aucuns objecteront : oui, mais les montreurs d’ours. Était-ce du cirque d’abord ?
La chose relevait du politico-religieux. L’Église voyait en l’ours, animal qui marche à l’occasion, un suppôt de Satan. Il était alors en Europe le roi des animaux. La papauté voulut qu’on le fît tomber en disgrâce et encouragea à le ridiculiser. Il convient de relire, de Michel Pastoureau, « l’Ours : histoire d’un roi déchu » (Seuil, 2007).
D’ailleurs, pour qu’un ours danse, il faut lui brûler les pieds.
Car, on ne nous a pas tout dit, le dressage est une forme de torture.
« Je suis quelqu’un qui a vraiment vécu la vie et à une rude école, et partout j’ai pu constater que l’homme dépassait la mesure raisonnable en méchanceté et en barbarie. […] Eh bien ! rien ne m’a jamais autant indigné et dégoûté que ces bêtes sans défense qui, devant un public amusé et battant des mains, exécutent les malheureux tours que leur a enseignés la torture. »
Quelle est cette saloperie de bobo qui ainsi s’exprime ?
Vous l’aurez deviné, Jack le fils du loup ! Qui avait certes moult défauts mais pas celui, rédhibitoire, d’être bobo.
Eh oui ! ce chasseur de canard – il les dévorait quasi crus au crépuscule de sa courte vie, il mourut à 40 ans… – tonna contre l’exploitation des animaux sauvages dans les cirques et la tauromachie !
Dans son admirable « Jack London » (Prix Goncourt de la Biographie Edmonde Charles-Roux), Jennifer Lesieur nous rappelle qu’il a « commis » « Michaël, chien de cirque » : « Il décrit sans complaisance les coulisses des cirques et des numéros d’animaux savants, qu’il abhorre. Torture n’est pas un mot trop fort pour qualifier les sévices infligés par Harris Collins, propriétaire de l’école animalière de Cedarwild, une “université de la douleur” sur laquelle il règne par la terreur. Collins se réjouit de la duplicité du public : “Heureusement pour nous – et pour nos estomacs –, les gens n’ont aucune idée de ce qui se passe en coulisse. Si les choses se savaient, tous nos numéros seraient interdits, et il ne nous resterait plus qu’à chercher du travail ailleurs.” Hannibal, le lion, est roué de coups de manche à balai ; on électrifie la cage de ceux qui sont trop vieux ou trop fatigués pour bondir encore ; un ours s’automutile pour se débarrasser des anneaux de métal qu’on lui attache. »
L’auteur de « l’Appel de la forêt » (1903) sort le fouet : « Un animal savant est brisé. Il faut que quelque chose se brise véritablement, chez l’animal sauvage, pour qu’il accepte de se livrer à des numéros de cirque en présence d’un public. »

Caricature de ses derniers romans, “Jerry, chien des îles” et “Michaël, chien de cirque”.
Et Jennifer Lesieur d’ajouter : « “Jerry, chien des îles” et “Michaël, chien de cirque” paraîtront en 1917, l’année suivant la mort de London. […] Les brutalités infligées à Michael contribuent à la création de centaines de sociétés protectrices des animaux, certaines baptisées “clubs Jack London”, répondant au souhait formulé par l’écrivain… »
Jack à côté de son étalon préféré, Newadd Hillside.
Ce socialiste qui se fit l’avocat de (presque) toutes les souffrances a cette phrase : « L’étude de la cruauté envers les animaux constitue une véritable branche de la sociologie, car les animaux sont essentiellement un facteur constitutif de notre civilisation ; et les torts de l’homme envers les animaux doivent être attribués précisément aux mêmes causes que ceux infligés à l’homme par l’homme.»
Neurologue, psychiatre, éthologue et psychanalyste, Boris Cyrulnik, qu’on ne présente plus, lui répond du fond d’autres souffrances : « Le jour où les humains comprendront qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires… »
Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.
Bonus
Quand j’étais enfant, je regardais bien sûr “Flipper le dauphin”. Le brave cétacé terrassait requins et caïmans pour protéger sa famille humaine. J’étais loin de me douter qu’en 88 épisodes, la production avait tué cinq dauphins. Morts de stress, de tristesse… Ce n’est pas non plus un hasard si beaucoup de dresseurs finissent, dégoûtés, par démissionner et “donner un autre élan à leur carrière”…
Voir une reconstitution dans ce reportage de l'émission Mystères diffusée sur TF1 ]. Pierre : La série Flipper a projeté une certaine image des dauphins. Comment décririez-vous cette image qui a mené à une véritable " dauphin-mania ", si je puis employer ce terme, durant les années 60 ?
http://www.blog-les-dauphins.com
À voir sur Arte, le jeudi 27 juillet à 9h40 ou en replay jusqu’au 17 août : “La Souffrance pour seul avenir”, les bélugas et leur marchandisation
Les trois journalistes et plongeuses russes Gaya, Tanya et Julia ont une passion commune : nager en apnée aux côtés de baleines et de dauphins en liberté. Emues par une lettre ouverte adressée par Kim Basinger au président Vladimir Poutine condamnant l'importation de bélugas vivants aux Etats-Unis, toutes trois décident de se pencher sur la question controversée du commerce international des cétacés. Au fil de leur enquête, elles dévoilent les coulisses sordides d'un marché lucratif, à mille lieues de ce qui est montré au public lors des spectacles aquatiques. Des images inédites exposent les impitoyables méthodes employées pour capturer les animaux, et les conséquences de mauvais traitements qui leur sont infligés tout au long de leur détention.
Une plongée dans les coulisses sordides du commerce mondial des bélugas. Au fil de cette enquête, on découvre les méthodes impitoyables employées pour capturer les cétacés, et les conséquences des mauvais traitements qui leur sont infligés tout au long de leur détention.
http://www.arte.tv









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