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Avec accusé de déception
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6 juin 2017

En ce 6 juin : une pensée pour Eugene Bullard, un Noir blessé au Blanc…

 

« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’évolue dans un milieu journalistique où, pour certains, le 6 juin signe le début de la fin – en fait, je suis un peu injuste vu que l’Armée rouge avait en grande partie fait le job… 

Auf wiedersehen, dritteSS Reich… 

On se revoit à Bariloche ? ¡Hasta luego¡

Mais ne crachons pas dans la soupe corporate, car c’est grâce à ma boîte, que j’aime* (ou plutôt au comité d’entreprise, institution non encore abolie), qu’il y a quelques années nous nous rendîmes, en famille, sur les plages du Débarquement et au Mémorial de Caen.

Façade du mémorial de Caen (c) Benoit-caen

Très vite, parmi des enfants un peu indifférents à ce conflit du temps jadis, je m’aperçus que les jeunes États-Uniens audit Mémorial présents étaient soit Asiatiques, Latinos, Hawaïens, Wasp, Africains-Américains…

Or, au cœur des galeries évoquant le Débarquement, point de soldats de couleur… sauf quelques Amérindiens (55, je crois).

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Charles Norman Shay en 1944 (en haut à gauche) et 70 ans plus tard.

Dont Charles Norman Shay, né dans la tribu des Penobscot, qui a inauguré hier, à Saint-Laurent-sur-Mer, un mémorial en l’honneur des Amérindiens qui, comme lui, ont vécu cette journée en enfer. Dans « Ouest France », on peut lire ceci : « [C’est] une initiative lancée en septembre dernier et menée tambour battant par Marie-Pascale et Charles, avec l’aide de la municipalité de Saint-Laurent-sur-Mer, mais aussi des militaires et des universitaires américains. “J’ai été frappé par l’histoire de Charles, à l’image de tous les Amérindiens qui se sont engagés pour libérer l’Europe, explique Marie-Pascale. Ils ont été autorisés à s’enrôler… mais ils n’avaient pas le droit de voter !” Une discrimination qui semble “un peu s’atténuer”, observe Charles, même s’il ne souhaite pas évoquer tous les problèmes rencontrés actuellement aux États-Unis par les Amérindiens, tel l’oléoduc qui pollue des terres sacrées dans le Dakota du Nord, “pour ne pas être davantage bouleversé”. »

En ce jour d’enfer, j’ai envie d’évoquer un autre Amérindien ou plus exactement un fils d’esclave et de Cree.

(Vu la discrimination raciale, beaucoup d’enfants sont nés de l’union d’Africains Américains et de Native Peoples… citons Joe Louis, Duke Ellington, Jimmy Hendrix…)

Et puis, puisque je fais qu’est-ce que je veux sur mon blog, je vous parlerai la prochaine fois de Charles Anderson, Parisien black et vétéran des guerres indiennes.

Mais en ce jour où il faut sauver le soldat Ryan, évoquons Eugene Jacques Bullard, le premier aviateur de chasse noir…

Eugene_Jacques_Bullard,_first_African_American_combat_pilot_in_uniform,_First_World_War

 Eugene Jacques Bullard

en uniforme de caporal.

Son surnom était :"L'hirondelle noire de la mort"

Né à Columbus, Géorgie en 1895, Eugene fuit sa famille après le quasi-lynchage de son père par des Blancs bienveillants. Il s’occupe de chevaux avec des Gitans, pratique la boxe, se fait marin et gagne un match en vingt rounds contre George Forrest à Paris en 1913. « Personne ne m'a jamais traité de nègre. La démocratie française me paraissait influencer les Américains blancs et noirs et nous aider autant que possible à nous conduire en frères. »

Intégré à la Légion, avec un autre boxeur, Bob Scanlon, il est blessé sur le front et décoré de la Croix de guerre. En mai 1917, il passe sa qualification de pilote et rejoint l’escadrille Lafayette, composée de volontaires américains. Lesquels déconseillent parfois aux Français de permettre à des Niggers de combattre des Boches.

Bien que ségrégué par le bon docteur Gros, Eugene, qui a peint sur la carlingue de son avion la devise All blood runs red, effectue vingt missions, presque toutes au-dessus de Verdun.

Auteur des « Américains à Paris sous l’Occupation », dont nous pillons largement les pages, Charles Glass écrit : « À l’arrivée de l’American Army Air Corps en France [à l’automne 1917], les 266 autres pilotes américains en service formèrent l’US 103-d Pursuit Squadron, les 103e Escadrille de poursuite. [Eugene] en fut le seul exclu. Et le seul Noir. »

Le bon docteur Gros obtient des Français sa radiation de leurs unités aériennes. Eugene retourne dans l’infanterie, enfin, humiliation suprême… dans une unité non combattante. Grâce au bon docteur, il est le seul aviateur à ne pas avoir reçu un certificat de pilote du gouvernement français.

Charles Glass poursuit : « [Le bon docteur Gros] n’était pas le seul à considérer que les Afro-Américains ne devaient pas combattre avec des soldats blancs. Des commandants de l’US Army empêchèrent les unités entièrement composées de Noirs du 15e régiment d’infanterie de servir sur le front avec l’armée américaine. Les Harlem Hellfighters furent placé sous le commandement du général Henri Gouraud, dans la 4e armée française. Les Français n’opéraient pas de ségrégation par unités. Les Hellfighters devinrent le 369e régiment et passèrent plus de temps sur le front, 191 jours, que toutes les autres unités américaines. Ils furent le premier régiment sur le Rhin, ce qui leur valut une Croix de guerre à titre collectif. Toutefois, à la fin du conflit, le général Pershing ne les autorisa pas à défiler avec les Alliés aux accents de la musique de leur régiment, conduite par James Reese Europe pour fêter la victoire à Paris. Et nombre de ces sammys afro-américains démobilisés, peu pressés de rentrer au pays de la loi de Lynch, restèrent dans la capitale. »

Prohibition (on peut picoler à volonté et pour pas cher à Paris, n’est-ce pas monsieur Hemingway ?) et racisme aidant, ce sont près de 30 000 Américains (de toutes les couleurs) qui résident dans notre capitale en 1939 ! 5 000 y demeureront après l’arrivée des hordes nazies…

Entre-temps, Eugene a épousé, en l’an de grâce 1923, Marcelle Eugénie Henriette Straumann, fille d’un industriel fortuné et d’une aristocrate. Et ma foi, le fils d’esclave est plutôt bien accueilli par la belle-famille. Cinq ans plus tard, il s’offre un club montmartrois, « le Grand Duc », sis au 52, de la rue Pigalle. Il s’y fait batteur de jazz et déboucheur de magnums de champ’ pour le prince de Galles et Hemingway.

https://kvvclassblog.wordpress.com/2014/03/27/le-grand-duc/

 

Avant de tirer au revolver sur un black du Nord qui l’avait traité de Dixie Nigger et d’être expulsé de France, le clarinettiste Sidney Bechet dira : « Si quelqu’un avait besoin d’aide, il en fit davantage que l’armée du Salut. Les cabarets, les clubs, les musicos – quand ils avaient un souci impossible à régler, ils appelaient Gene. »  

Eugene is the king of Montmartre.

 S’il y a 30 000 Américains à Paris, il y a aussi 17 000 Allemands, qui ne sont pas tous ni réfugiés politiques, ni communistes, ni juifs…

Eugene, qui bien qu’Untermensch, maîtrise trois idiomes (anglais, français et allemand), est recruté par le nouveau service de renseignements français. Son agent traitant est George (sans « s », sic) Leplanquais, son binôme, une Alsacienne de 27 ans, Cléopâtre « Kitty » Terrier, germanophone et -phobe.

 Et là, profitons d’un moment de délice ! Que les nazis, avec leur science de vétérinaires abrutis en quête de race pure, pouvaient être cons !

 « Chaque fois que des Allemands passaient au “Grand Duc”, écrit Charles Glass, Bullard n’était jamais loin : “Ils se figuraient qu’aucun Nègre ne serait assez intelligent pour comprendre une autre langue que la sienne, et encore moins saisir l’importance militaire de ce qu’ils se racontaient en allemand. Quand les nazis se parlaient à mes tables, ils discutaient de leurs secrets militaires sans faire attention. Je les répétai aussitôt à Kitty, qui sortait du bar ni vu ni connu et les transmettait au siège central.” »

Eugene le sait-il ? mais il travaille pour le renseignement français au même titre qu’une autre Afro-Américaine : Josephine Baker.

À l’arrivée des nazis, Bullard, espion et noir, fuit Paris… pour combattre aussitôt l’envahisseur. De Chartres au Mans, il se rend à pied.

Le_Blanc_(36)_-_Ancien_moulin_et_la_Creuse

Une vue de la Creuse passant au Blanc dans l'Indre (c) Parisdreux 

Le 17 juin, au Blanc (cher à nos cœurs, c’est la « patrie » de feu mon beau-père), il est blessé par un éclat d’obus, tout comme son ami Bob Scanlon à Chartres.

À pied, à vélo puis de Biarritz en bateau (sur le SS Manhattan)  Eugene parvient à gagner, en juillet 1940, New York, où il trouve un job de débardeur à l’US Navy Yard de Staten Island. Il y apprend la mort du bon docteur Gros…

En septembre 1941, Eugene Bullard, 46 ans, est jugé trop vieux pour rejoindre l’armée américaine. « Il s’autoproclama agent de recrutement pour de Gaulle auprès de la communauté afro-américaine, pressant les jeunes pilotes noirs de rallier la force aérienne gaulliste, écrit Charles Grass. À l’inverse de la première unité aérienne noire de Tuskegee, les escadrilles des Français libres étaient pleinement intégrées. »

Alors convalescent, Eugene n’a toujours pas digéré l’expérience qu’il a vécue en juillet 1940, à son arrivée à New York : « Nous avons été accueillis par Jack E. Specter, le représentant à Paris du poste de la Légion américaine n°1, dont j’étais membre. Il annonça qu’il avait réservé à l’hôtel pour notre groupe de légionnaires. À moi, le seul Nègre, il me dit : “Bullard, je n’ai pas de réservation pour vous. J’ignorais que vous étiez du groupe.”

Presque trente ans en France, deux guerres contre les Allemands au nom de la liberté, Eugene est encore un Untermensch dans son propre pays.

« Pour moi, cet éclat de lumière de la torche de Miss Liberty s’assombrit vite », écrira-t-il.

 Vous vivez, jusqu’au prochain épisode, une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

 

Bonus musical :

* Petit lien vers une chanson qui aurait pu être la chanson "on" de Philippe Meyer dans feu sa superbe émission "La prochaine fois je vous le chanterai" (toujours peaudecastable ici), découverte grâce à l'émission "Si tu écoutes, j'annule tout" orchestrée par la talentueuse Charline Vanhoenacker.

 

Plus sérieusement, swinguez avec le grand Duke

 

 



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Commentaires
B
merci de nous rappeler ce que beaucoup d'entre nous je suis sure, n'ont jamais su.<br /> <br /> Bien sûr, ça n'arriverait plus tout ça !
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