[Romanin], c’est, je le prétends, un cierge qui peut montrer jusqu’au ciel […]

et dont la flamme est une étoile que personne ne soufflera jamais.

Max Jacob

 

 

cabu et co

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais je me souviens de ce funeste mercredi 7 janvier 2015 comme si c’était hier. Rentrant à pied, vers midi, à la maison dans l’attente fébrile d’acheter un vélo à notre fille, j’essayais de joindre mes proches au téléphone. Personne ne répondait. Branché sur France Inter (pour changer), j’écoutais, fébrile, les quelques nouvelles qui me parvenaient. Elles évoquaient un attentat à « Charlie Hebdo ». M’en voudrez-vous beaucoup si je pensais d’abord à Cabu, puis à Bernard Maris, en escaladant la côte d’Arcueil ? Qui pouvait-être assez dégueulasse pour assassiner un poète comme Cabu, amoureux d’un autre poète, Charles Trenet ? Je pensais au fils de Jean, le chanteur Mano Solo, mort du sida presque cinq ans plus tôt. Père et fils semblaient réconciliés, tant mieux…

Quant à Bernard Maris, keynésien et économiste surdiplômé, il m’ouvrait l’esprit avec ses chroniques rapicolantes sur Inter, luttant avec esprit et arguments contre le « French bashing » : « Souriez, vous êtes français ».

Quelques semaines plus tard, le choc presque amorti, je tombai sur les partitions de l’album III de Maxime Le Forestier, de 1975, illustré par un certain Jean Cabut. Saisissant une de mes six-cordes, j’en jouais l’intégralité… comme si c’était hier. Les doigts sont aussi notre mémoire à nous, humbles musiciens, comme aux talentueux dessinateurs.

 

le forestier

 

 

Oh ! je ne voudrais pas oublier toutes les autres victimes de ce crime terroriste ! La vie a fait que j’ai rencontré des proches de Tignous par exemple. Accablées, meurtries, mais sans haine pour ces soi-disant « djihadistes » – le djihad, n’en déplaise aux endoctrinés bas de plafond de Strasbourg ou de Toulouse, signifie bien autre chose que la terreur, mais plutôt la reconquête spirituelle de sa propre foi.

Jean est un prénom qui sied à merveille aux dessinateurs de presse. Dès les années 1920, le Méridional Romanin a le trait agile, la couleur, flamboyante, et l’encre de Chine, subtile. Il tient son pseudo d’un vieux château médiévale en ruines, près de Saint-Andiol.

 

 

Entre deux descentes à ski, devenu chef de cabinet du préfet de Savoie, à Chambéry – son père, professeur d’histoire radical-socialiste et dreyfusard voulut qu’il délaissât le crayon au profit d’études, du reste suivies d’une manière plutôt dilettante –, il expose, dès 1922, au salon organisé par la Société des beaux-arts. Son pastel « Picadors » (ci-dessous) fait sensation. Il faut dire que c’est un jeune homme qui cultive l’amitié, un bout-en-train, un séducteur. Il sait aussi cloisonner ses vies.

 

Picadors

 

Quatre ans plus tard, il devient un collaborateur (quel horrible mot adossé à Romanin…) du journal satirique « le Rire ». Avant d’être muté à Châteaulin, dans le Finistère, et de tomber amoureux de la Bretagne, cet enfant du soleil publie sa première caricature politique dans le « Carnet de la semaine », où il croque Georges Mandel, en 1928. Puis le Montparnasse de la bohème l’inspire et lui permet de rencontrer Max Jacob et, accessoirement, de passer une agréable soirée avec ce poète judéo-breton et… l’antisémite Céline. Romanin a l’art de réconcilier les contraires… Haut fonctionnaire appliqué, il aime la marginalité, les poètes, Foujita, les avant-gardistes, la fête et, bien sûr, les femmes…

Admirez ces dessins :

romanin

 

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Après quelques « aventures espagnoles », Romanin devient marchand et collectionneur d’art. D’aucuns y voient, l’Occupation venue, une manière de couverture.

Il initie alors un jeune patriote de l’Action française à la peinture moderne, à Picasso, à Kandinsky. L’antidreyfard de 22 ans n’y voit que des tableaux à peine dignes d’enfants de maternelle. Romanin lui conseille d’un jour aller visiter le Prado, à Madrid.

À l’été 1943, Romanin est quelque peu tracassé par la Gespato de Lyon. Le gentil officier qui délicatement le questionne ne sait pas encore qu’il partagera le même patronyme qu’une célèbre poupée étatsunienne. Il déclarera : « [Romanin] a eu une attitude magnifique de courage, tenant de se suicider à plusieurs reprises, en se jetant dans l’escalier de la cave, et en se cognant la tête contre les murs entre les interrogatoires. Il a toujours persisté à se déclarer artiste peintre et il a fait un dessin de moi et un croquis de ma secrétaire. »

Et cela, les organes à moitié éclatés…

Trois ans plus tôt, Romanin s’est ouvert la gorge plutôt que de signer un document accusant les tirailleurs dits sénégalais d’avoir assassiné des Français alors que c’est « l’œuvre » d’une Werhmacht sans doute soucieuse de laver « die schwarze Schande »,« la honte noire », l’occupation de la Rhénanie notamment par des troupes franco-africaines.

Comme Cabu, Romanin demeure jusqu’au bout un caricaturiste. Plaie vivante, il meurt probablement le 8 juillet 1943 dans le train plombé qui l’emporte vers l’Allemagne nazie.

 

caricature romanin

 

Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d'ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures.

Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi — et même, ce qui est peut-être plus atroce – en ayant parlé.”

Vous l’aurez deviné, ce dessinateur de talent s’appelait Max (en hommage à Jacob) ou Rex ou encore… Jean Moulin.

C’est curieux comme les artistes amoureux de la vie savent résister à la barbarie…

PS : son jeune secrétaire – oui ! l’antidreyfusard ! –, Daniel Cordier, aujourd’hui âgé de 98 ans, après avoir visité le Prado et croupi dans les geôles franquistes, est devenu lui aussi marchand d’art. Cofondateur du Centre Georges-Pompidou, il fera dès 1973 don à l’État français de plus de 550 œuvres d’une valeur inestimable. M’est idée que Romanin fut très fier de lui.

 



Bonus :

Si vous avez quelques courtes minutes devant vous, écoutez les paroles de “Caricature”, qui, quarante-quatre ans plus tard, n’ont malheureusement pas pris une ride…

  • “Caricature” 1975


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