J’ai déjà été noir et je sais ce que c’est

Robson, footballeur du Fluminense,

fonctionnaire à l’Imprimerie nationale et propriétaire d’une boutique de tailleur

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 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais nous ne pouvions quitter l’année 2018 sans évoquer le football car « on est les champions, on est les… ». Les années en « 8 » sont dans l’histoire du football remarquables. Il y eut bien sûr le 12 juillet 1998. C’était le jour de mon anniversaire et j’étais un peu déchiré. Bon, Adidas a fini par l’emporter sur Nike, notamment au terme de deux cabeçadas de Zizou. Mais trente ans plus tôt, le Brésil de Pelé, Vavá, Didi et Garrincha dominait l’équipe de Just Fontaine, quand même meilleur buteur avec 13 réalisations. Dix ans auparavant, les frères Dassler se séparaient pour créer Adidas et Puma. En 1928, bafoué par le joueur noir Feitiço, le président brésilien Washington Luís refusait les subventions à la Confédération nationale de football nécessaires à la participation aux JO de 1928, à Amsterdam. Mais vingt ans plus tard était posée la première pierre du Maracanã.

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Il y eut évidemment 1978 et le boycott en Europe de la Coupe du monde organisée par la junte argentine du général Videla. Les épreuves se déroulaient non loin de l’École mécanique de la Marine, haut lieu de la torture d’État. (De mémoire, il n’y eut que Dominique Rocheteau, proche de la Ligue communiste révolutionnaire, pour, au sein de l’équipe nationale, s’en émouvoir.) De son côté, Thierry Roland disait ceci de la Seleção : « À force de jouer dès 1973 le football brésilien contre nature, on a fini par casser la machine […] pour former un ensemble discipliné mais sans personnalité. »

Accessoirement, il y eut les joueurs de l’équipe anglaise qui exécutèrent le salut hitlérien avant le coup d’envoi de la rencontre Allemagne-Angleterre au Stade olympique de Berlin en 1938.

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Vingt ans plus tôt, les quatre fédérations britanniques avaient quitté la Fifa et Staline inaugurait le stade du Dynamo Moscou, mettant fin à la propagande selon laquelle le foot était un sport bourgeois.Plus cocasse, en 1888, année de la création de la Football League, en Angleterre, le gardien de but était autorisé à utiliser les mains. J’en déduis donc qu’il devait avant arrêter les tirs avec les pieds, voire la tête.

Bref, le football a, comme toute création humaine, une histoire et elle est passionnante. Y compris pour un non-footeux comme moi, qui n’a jamais réussi à dribbler personne, même pas ma fille quand elle avait 6 ans. Il faut dire qu’on l’a surnommée Maradonnette (son pied gauche tutoie « la main de Dieu », célèbre geste de Diego face à l’Angleterre en quart de finale de la Coupe de 1986, quatre ans après la guerre des Malouines…).

Je n’ai donc jamais réussi à dribbler personne. Pourtant, j’ai eu deux beaux-frères brésiliens footballeurs, l’un professionnel, l’autre plus qu’amateur. Et pourtant, j’ai pratiqué la capoeira. Mais quel rapport me direz-vous ?

Eh bien ! il me plaît à penser (avec d’autres) que le génie footballistique brésilien doit beaucoup à la capoeira, jeu de combat fondé sur l’esquive.

Soyons raisonnable aussi, codifié dès 1846 à Cambridge, le soccer devient vite un sport d’évitement, fondé sur les passes. Il ne faut pas abîmer physiquement les futurs dirigeants formés dans les public schools. Avec la réduction du temps de travail, il convient aussi de discipliner les corps des ouvriers. Comme l’a déclaré le footballeur et médecin Sócrates (1954-2011), grand défenseur de la transition démocratique dans les années 1980, « tous les régimes politiques manipulent le foot car il est naturellement très populaire ». Ce sport de gentlemen devient, selon la célèbre formule, un art pratiqué par des voyous à casquettes. Dès 1880 est créé Manchester United, puis Arsenal six ans plus tard. Cependant, dès 1883, l’équipe ouvrière de Blackburn Olympic vainc la team bourgeoise des Old Etonians en finale de la Coupe d’Angleterre (2-1). Fondée en 1863, la Football Association autorise deux ans plus tard le professionnalisme.

Oscar Cox

« Le sport breton » n’arrive au Brésil qu’en 1897 via les Allemands et à São Paulo. C’est un flop. Ce n’est qu’en 1900 avec le Carioca Oscar Cox (ci-dessus), dont les parents sont britanniques, que la greffe prend. Il forme la première équipe à Niterói, le Rio Cricket Club, entièrement composé de sujets de la reine Victoria. Le premier match n’attire que 15 spectateurs !

Semi-colonie britannique depuis les années 1820, le Brésil n’est guère sportif. Progressivement, il découvre les clubs British de Botafogo, Fluminense, Flamengo où l’on s’affronte à l’aviron. Le soccer n’est que secondaire mais il est physiquement démocratique. Pas besoin d’être une armoire à glace pour briller, d’être, pour reprendre l’expression de l’immense écrivain métis Lima Barreto, « d’arrogants et rubiconds employés de banque anglais ». Et c’est dans cette faille que la plèbe basanée va s’engouffrer non sans quelques humiliations…

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Artur Friedenreich

Fils d’un Allemand et d’une descendante d’esclaves, Artur Friedenreich, « ô pé de ourro » comme l’appelle son père, donne sa première victoire internationale au Brésil en 1919. Le Pied d’or (1300 buts au compteur !) dissimule sa chevelure crépue sous des tonnes de brillantine. Carlos Alberto atténue sa « triste » couleur sous des couches de poudre de riz. Alors, dégainer des joueurs afro-descendants est pour les grands clubs une « arme interdite ». Seules les petites équipes ouvrières comme Bangu osent aligner des footballeurs noirs. Émanation de la dispora portugaise, le Vasco da Gama franchit le premier la ligne blanche. Son gardien de but Nelson da Conceição est lapidé en plein match… Il ne faut pas toucher un joueur blanc. Que dirait la corbeille composée de belles donzelles amoureuses de leurs champions caucasiens ? Alors pour ne pas se prendre un coup de rasoir à la sortie du match, on invente le dribble, se remémorant les rodas de capoeira auxquelles on a assisté, gamin, dans la rue. On dribble l’ordre établi, on esquive l’arbitraire des Blancs…

Bien sûr, sans le sou, il faut dormir dans les vestiaires, se soumettre à la séance de signature avant de rentrer sur le terrain. Mais comment signer quand on est analphabète ? Et puis, on peut jouer au billard dans le hall de son club, mais interdiction de participer au thé dansant. Et prière d’emprunter l’escalier de service…

Cependant, dès les années 1920, la « canaille » inspire le respect. Le public se détourne des équipes non professionnelles. Le président de la Nouvelle République, Getúlio Vargas, comprend que le football est un moyen d’intégrer une nation meurtrie par l’esclavage et qui peine à assimilier des millions d’immigrés scolarisés dans la langue de leurs parents. Vainqueur en 1932 de l’Uruguay en finale de Coupe sud-américaine, le Brésil invente son aquarelle autour de Fausto, « la Merveille noire », et Leônidas, « le Diamant noir ». Pour l’historien Joel Rufino, « Leônidas fut le Getúlio Vargas du football tout comme Noel Rosa le fut pour la musique populaire brésilienne ». Et mestre Bimba pour la capoeira, légalisée en 1937, en pleine dictature.

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En 1950, le Brésil organise la Coupe du monde. Arrivé en finale contre l’Uruguay, le pays a déjà imprimé des timbres célébrant la victoire programmée. Or, le 16 juillet, Ghiggia crucifie le gardien Barbosa : le Brésil perd 2 à 1. Le Maracanã se transforme en chapelle ardente. Devenu jardinier dudit stade, Barbosa aura le « bonheur » de revivre chaque nuit cette finale maudite. Des années durant, la Seleção écartera tout gardien de but afro-descendant…

(En perdant, en 2014, 7 à 1 contre l’Allemagne, on peut se dire que le pays le plus titré mondialement n’a décidemment pas intérêt à organiser une Coupe chez lui, par surcroît au prix d’un endettement démesuré.)

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Pelé

Pelé (prononcez Pélè) a 17 ans quand il offre au Brésil son premier trophée mondial, en 1958. Edson Arantes do Nascimento est un athlète de haut niveau. On ne peut pas en dire autant de Garrincha, « la Joie du peuple », aux jambes torves, qui exécute toujours le même dribble mais que personne ne parvient à arrêter. Sous l’ère Jucelino Kubitschek, le sous-continent lusophone renoue avec la démocratie, entame une manière de réforme agraire, entend fonder Brasília. La victoire de la Seleção précède celle des barbudos à Cuba et confortera, via ses figures nègres, la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, lesquels répliqueront en sponsorisant le golpe de 1964, prémice à bien d’autres en Amérique du Sud…

Il me revient à la mémoire ces images d’un Garrincha ivre mort défilant sur un char du carnaval de Rio tandis que, déplorant sa déchéance, le roi Pélé sabrait le champagne entouré de blondes émanourées.

Cependant, il serait peut-être hâtif d’opposer le « Bounty » au gosse métis des favelas qui chassait les oiseaux au lance-pierre pour améliorer son quotiden. Paul Dietschy nous rappelle à l’ordre : « Loin d’avoir été un docile serviteur de l’ordre établi, Pelé a aussi été un transgresseur. D’abord, en faisant fi du racisme des spectateurs qui le traitent de “macaque” et qu’il réduisait au silence à grand renfort de buts et d’exploits. Ensuite, en se mariant avec des femmes blanches issues pour la première, Rosemaire Cholby, de la bourgeoisie brésilienne, avant de partir aux Etats-Unis tenter de convertir les foules new-yorkaises et américaines aux joies du soccer puis de mener une carrière de businessman. Le fait de ne pas avoir subi la déchéance promise à un Garrincha et d’avoir des revenus annuels de 18 millions de dolars en 2001 constitue en soi aussi une forme de transgression des codes sociaux du Brésil. Et lorsque Pelé devint ministre des Sports [entre 1995 et 1998], il tenta de mener à bien une vaste réforme du football brésilien, après en avoir dénoncé la corruption quelques années plus tôt. Il entendait professionnaliser le futebol en instaurant la transparence financière par l’obligation des clubs de publier un bilan et en améliorant les conditions contractuelles imposées aux joueurs. Pour ce faire, il dut affrontrer le représentant de l’establishment blanc du football, João Havelange, ainsi que le lobby des dirigeants toujours blancs, qui parvinrent à édulcorer le texte de loi voté en 2000, à tel point que Pelé voulut un moment que son nom ne lui fût plus associé. »

En 1998, o rei Pelé avait prédit la victoire de l’équipe de France et d’un Zizou brahmane sur le terrain : « Tu ne me touches pas. » Thaumaturge, il bénit de sa main et en finale la tête de Ronaldo à terre.

 

 

Le 9 juillet 2006, en administrant une magistrale cabeçada, un coup de boule tout ce qu’il y a de plus capoeiristique, à l’Italien Marco Materazzi, qui l’avait insulté, Zidane, faisant fi de la victoire en finale de Coupe du monde et mettant une fin symbolique à sa carrière de joueur, signifait au monde entier : « Tu me respectes. » Il vengeait sans en avoir conscience l’Afrique. De leur pauvre tombe, Friedenreich, Leônidas ou Garrincha ont dû astiquer de joie leurs crampons.

 

Bonus : 

A lire :

  • “Histoire du football”, de Paul Dietschy, professeur agrégé, chez Tempus (pour la modeste somme de 12 €).
  • “Éloge de l’esquive” d’Olivier Guez, chez Grasset, 2014.
  • Le roman de Philippe Bordas sur Zinedine Zidane, “Chant furieux”, chez Gallimard, 496 pages.
  • Du philosophe Ollivier Pourriol, “Facile, l’art français de réussir sans forcer”, où il est aussi et notamment question de Zizou, aux éditions Michel Lafon.
  • “Enfin libre ! Itinéraire d’un arbitre intraitable”… et à la retraite après un tacle fameux. Un flic footeux qui cite Antoni Gramsci ne peut pas être entièrement mauvais. Aux éditions Arthaud.

À écouter :

        • Prisonnier de sa passion dévorante, le maçon José Ribeiro se suicide le 27 juillet 1974 après la défaite du Brésil face aux Pays-Bas en demi-finale. Chico Buarque lui rend hommage en écrivant “Construção”, une chanson qu’il déconstruit au fur et à mesure(s) des couplets…

 

 


À revoir : la cabeçada de Zinedine Zidane :