Je ne suis pas un extraterrestre mais un multiterrestre”,

Carlos Ghosn

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais la « Japonaise ratée » Amélie Nothomb ne goûte guère « la » manga. Distribuée gratuitement dans le métro, c’est, dit-elle, l’opium bas de gamme d’un peuple harassé par le travail. Et l’écrivaine belgo-nippone d’affirmer, en substance, qu’en Europe, nous n’héritons que de la crème des crèmes de ces romans graphiques. Or, Carlinhos fut un temps un héros de manga. Mais c’était avant, quand le « French Guru » sillonnait la planète à bord de son « Air Force One » à 50 millions de dollars. (Sans doute un clin d’œil à son grand-père paternel, le maronite Bichira, qui, bien qu’analphabète et ne parlant qu’arabe quand il fuit son mont Liban à 13 ans, au troisième quart du XIXe siècle, a fait fortune dans le transport aérien amazonien. Merci le caoutchouc !)

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Les compatriotes immigrés, donc brésiliens, de Carlos Ghosn n’ont jamais voyagé dans un tel luxe. D’autant que le marché du travail au pays du Soleil-Levant se présente comme une terre de contrastes. Il faut préciser que la conjoncture internationale ne se prête guère aux extravagances sociales. La hantise du Japon s’appelle la Chine. Lâché par les États-Unis de Donald Trump, avec qui pourtant Shinzo Abe joue au golf, l’archipel peine à réaliser son front de libre-échange sur l’océan Pacifique avec comme alliés démocratiques l’Inde et l’Australie. L’inquiétant rapprochement de « You are fired » et de Kim Jong-un n’est pas là pour calmer les esprits. Surtout que le Japon, qui rêve de modifier sa Constitution pour militariser ses forces d’autodéfense, demeure un nain international. Il n’a déployé que… deux « casques bleus » au Soudan par exemple !

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Depuis 2014, les Nippo-descendants brésiliens tentent de reconquérir une vie meilleure au Japon. Approchant les 200000, ils ne sont que le cinquième contingent de gaijins (étrangers)  derrière les Chinois (700 890), Sud-Coréens (450 000), Vietnamiens (262 000) et Philippins (260 000). Mais ils précèdent les Népalais (80 000), les Thaïlandais (56 000) et les États-Uniens (55 000).

L’archipel de Shinzo Abe concède quelques facilités aux Nippo-descendants jusqu’à la troisième génération. Et ce dans un pays qui, soucieux de son identité, ne compte qu’environ deux millions d’immigrés pour 120 millions d’habitants. Ce qui est peu !

Ce chiffre avoisine celui du chômage : 2,3 %. Mais comme le disait le Prime Minister Benjamin Disraeli (d’origine judéo-portugaise d’ailleurs), il est trois manières de mentir : de bonne foi, de mauvaise foi ou avec des chiffres. Le Japon a encore un taux d’employabilité féminine largement inférieur à celui de la France par exemple, ce qui fausse toute statistique. Il est difficile pour une femme d’y concilier vies familiale et professionnelle. Une cadre sup ne peut se permettre de tomber enceinte sans fragiliser sa carrière.

Le Japon redoute de descendre sous la barre des 100 millions. Car il y a crise de la nuptialité. Un tiers des jeunes adultes ne dispose pas d’un CDI. Bien des 35-45 ans vivent encore à la Tanguy, chez leurs parents. Une femme condamnée à la vie au foyer se doit d’avoir un mari dont les revenus atteignent au moins 50000 € à l’année. Et il faut être mariée pour faire des enfants. Il n’y a que 2% de marmots qui naissent hors mariage au Japon, contre 50 % dans l’Hexagone. (En sept ans, plus de 2300 garderies ont fermé dans l’archipel !)

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Par surcroît, les seniors représentent 12,5% du cheptel salarié. L’âge de départ à la retraite est fluctuant : 60 ans, 65 ans, cela dépend de l’entreprise… Sur France Info, Sadao Yoshida, 80 ans, ancien chauffeur routier, qui balaie les parcs publics, témoigne : « Avec ma retraite, je touche 750 € par mois, ce n’est pas assez pour vivre. » Pourtant ce « privilégié » touche quand même 10 € de l’heure…

Toujours sur France Info, on pouvait écouter ceci : « Au Japon, vous cotisez pendant quarante ans, et ensuite avec le régime de base, vous touchez 500 € par mois. Autant dire qu’à Tokyo, si vous êtes locataire, vous n’avez plus de quoi manger, illustre Ando Tadawshi, dont l’association fait travailler les seniors. Lui-même a 70 ans. »

Pis les emplois de seniors sont subventionnés par l’État.

Certaines grandes entreprises réembauchent des droit-à-la-retraite et assurent encore leur formation jusqu’à 70 ans…

Alors, au pays des samouraïs, on pratique la méthode canadienne : on invite les gaijins mais seulement en fonction de leurs qualifications. Et ce pour cinq ans et sans toujours la possibilité de faire venir leur famille. Ils sont évidemment assignés à la même entreprise. Bien sûr, l’Empire est désormais moins exigeant quant à la maîtrise parfaite du japonais, barrière longtemps infranchissable. On l’a dit, ils triment dans le BTP, l’automobile, l’agriculture, sont aides-soignants, infirmières. Et on les choisit de préférence asiatiques pour ne pas faire vilain dans le paysage.

En revanche, comme dans le cas de Carlos Ghosn, les cadres sup gaijins peuvent faire venir leur famille voire leurs domestiques.

Évidemment, toute médaille a son revers. Le Japon peine à retenir ses étudiants étrangers (l’objectif de 300 000 est loin d’être atteint), même s’ils ont le droit de travailler vingt-huit heures par semaine. L’obstacle de la langue, la dure perspective d’une carrière très lente, la fin du modèle familial de l’entreprise expliquent leur retour au pays natal.

À l’opposé, vu la baisse de la démographie, les jeunes bacheliers sont désormais choyés par les universités, qui se battent pour les recruter.

Bref, en dépit de la progression du travail des femmes, de l’employabilité des seniors, des milliers d’ « évaporés » (qui disparaissent des radars de la société avant parfois de réapparaître quand ils ne se sont pas suicidés…), les Brazucas, nippo-descendants ou non, arrivent à tisser leur nid.

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Aichi

Dans la préfecture d’Aichi (7,4 millions d’habitants) vivent plus de 55000 Brésiliens, dont beaucoup sont employés par l’industrie automobile, notamment dans la ville de Toyota. Ils travaillent pour d’autres marques aussi : Mitsubishi (chez Carlinhos), Daimler, Chrysler ou Volkwagen. Là où les Nisseis sont les plus nombreux proportionnellement est la ville de Hamamatsu, où fleurissent l’industrie des pièces détachées pour voitures mais aussi celle du thé vert. Et il en faut de la théine pour supporter les rythmes de travail. Edson Nishimura, installé depuis moins de deux ans au Japon après que son entreprise a fait faillite au Brésil, trime de 19 heures à 7 heures. Mais il ne se plaint guère : ici, le peuple est bien éduqué, les bus ne sont pas bondés, on traverse au feu rouge et personne ne jette de mégots par terre. Quant à la criminalité en « col bleu », elle est quasiment inexistante.

Bien sûr, le quotidien n’est pas idyllique. Près d’un tiers des enfants nés au Brésil galèrent à l’école en raison de leur insuffisante maîtrise du japonais. (Pour émigrer au pays du Soleil-Levant, un gaijin doit connaître au moins 1500 mots de japonais…)

Et puis il est difficile de se loger. Avec la crise de 2008, bien des Nisseis ont déserté leur appartement sans avoir payé le loyer… Cependant, la discrimination est pénalement répréhensible. Le ministère de la Justice est joignable au 0570-090-911 et peut même vous répondre en portugais. De fait, la communauté brésilienne est visible, les drapeaux vert-jaune pavoisent bien des quartiers, où l’on boit du jus de canne à sucre (venue de Thaïlande).

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Palme d’or à Cannes, « Une affaire de famille » de Hirokazu Kore-eda – le film vient de sortir en France – n’a pas reçu les félicitations de Shinzo Abe, qui a qualifié le film d’antijaponais, d’autant plus qu’il a bénéficié de fonds publics (156000 €). Il convient d’obéir au pouvoir et surtout ne pas révéler que 16% des enfants, le plus souvent issus de familles monoparentales, vivent dans la pauvreté, ce qui est parmi les taux les plus élevés des pays développés, et que désormais, un peu « grâce » à Carlinhos « la Pépite », 40% des travailleurs nippons connaissent une situation professionnelle précaire.

À chaque nation sa fierté. Sous l’œil bienveillant d’une présidente Dilma Rousseff en chute libre dans les sondages, Carlos Ghosn a porté la flamme olympique, le 5 août 2016, à Rio de Janeiro. Les Jeux ont ruiné le pays bien que notamment sponsorisés par Nissan.

Avant que son Brutus et ancien protégé Hirohito Saikawa ne le poignarde, « the Boss among bosses » (selon la formule du « Financial Times ») était, comme « notre » Jacques Chirac, un amateur de combat de sumos. Mais l’aquarelle japonaise, n’en déplaise à Shinzo Abe, a changé. Les meilleurs sumotoris sont désormais mongols, le karaté shotokan a subi l’influence de la capoeira via la diaspora japonaise et le jiu-jitsu a été réinventé par la dynastie brésilienne des Gracie. Décidément, la pureté culturelle nippone n’est plus ce qu’elle était !

 

Bonus :

• À écouter :

Japon : la précarité oblige les seniors à retourner travailler

France 2 France Télévisions Le Japon voit ses seniors, à l'âge de la retraite, continuer à travailler. Pour compléter une maigre retraite le plus souvent, ils travaillent à temps partiel ou ne partent pas à la retraite. "Avec ma retraite, je touche 750 euros par mois, ce n'est pas assez pour vivre", explique Sadao Yoshida, 80 ans et ancien chauffeur routier.

https://www.francetvinfo.fr



• À lire du camarade Thomas B. Reverdy « les Évaporés »  (Flammarion, 2013). Thomas vient d’obtenir le prix Interallié pour « l’Hiver du mécontentement », un roman antithatchérien qui se dévore au son des Clash…

 

Les Évaporés de Thomas B. Reverdy - Editions Flammarion

Les Évaporés : présentation du livre de Thomas B. Reverdy publié aux Editions Flammarion. Ici, lorsque quelqu'un disparaît, on dit simplement qu'il s'est évaporé, personne ne le recherche, ni la police parce qu'il n'y a pas de crime, ni la famille parce qu'elle est déshonorée.

https://editions.flammarion.com