Ce Japon d’aspect étriqué, méfiant et sur les dents est dépassé.

Il est clair à présent qu’à l’autre bout de la planète, l’Europe a trouvé un voisin.”

Henri Michaux (1984)

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais le sort des travailleurs immigrés brésiliens laisse à désirer au Japon. Comme partout ailleurs, me direz-vous, oui, mais regardez le « pauvre » Carlos Ghosn (plus de 16 millions d’euros d’émoluments par an !) dans sa cellule de torture psychologique de 6 m2 – d’accord, c’est la taille d’un studio à Paris mais quand même ! Évidemment, on a connu un tueur japonais détenu dans les couloirs de la mort pendant quarante-huit ans, « espérant » la pendaison…

source : https://www.sudinfo.be/id86566/article/2018-11-20/arrestation-de-carlos-ghosn-pas-de-fraude-fiscale-identifiee-en-france

Eh oui ! Carlos Ghosn est d’abord brésilien puisque né en 1954 à Porto Novo, capitale de l’État du Rondônia, au fin fond de l’Amazonie brazuca. Bien sûr, sa famille vient du pays du Cèdre – São Paulo est la deuxième ville libanaise au monde ; Fernando Hadad, le candidat malheureux face à Bolsonaro, a été maire de la plus première mégapole d’Amérique du Sud.

Vous me direz, pas de quoi s’apitoyer. Avec sa tête de killer botoxé, l’ancien polytechnicien n’est pas le genre à s’apoltronner ni se faire hara kiri sur ses deux tatamis. Nommé en juin 1999 à la tête de Nissan, « l’Imperator » l’a « redressée » en fermant cinq usines, licenciant 21000 salariés et questionnant le dogme japonais de l’emploi à vie.

Ghosn sensei ne se sent pas complètement gaijin, étranger, au pays du Soleil-Levant. Car comme au Brésil, les élites y sont corrompues, tout en étant, pour reprendre l’expression d’un journaliste français, à la tête d’une armée de samouraïs. Généraux d’opérette, elles prennent de sages décisions comme celle de construire des centrales nucléaires concédées au privé et édifiées sur des zones sismiques soumises aux tsunamis.

 

source : https://www.guidevoyages.org/wordpress/wp-content/uploads/2018/02/Tokyo-Giappone.-Author-Morio.-Licensed-under-the-Creative-Commons-Attribution-Share-Alike.jpg

 

Bien que les clans yakuzas animent, grâce aux libérateurs américains, soucieux d’endiguer la vague « rouge », une partie de l’économie, laquelle stagne depuis deux décennies, le Japon ne connaît pas la violence ordinaire et offre des salaires décents. C’est pourquoi près de 200 000 Brésiliens vivent dans la patrie de leurs aïeux (soit 10% de la population étrangère au Japon, laquelle ne représente que 2% des habitants de l’archipel). Ils sont certes moins qu’il y a dix ans, quand a éclaté la crise financière, suivie en 2011 du tsunami, mais ils reviennent (plus de 145% de demandes de visa depuis 2014), à la faveur de la récession tupiniquim.

Les flux et reflux sont fluctuants. Après le tremblement de terre de Kobe, en janvier 1995, bien des Brésiliens ont tout perdu, y compris leurs papiers. Ce qui a permis aux autorités de leur faire un barrage contre le Pacifique. Notons qu’accessoirement les clans yakuzas ont profité du désastre pour acquérir d’immenses biens immobiliers.

 

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Séisme à Kobe

Le Brésil a la plus grande communauté nippone expatriée du monde, qui constitue environ 1% de la population du sous-continent américano-lusophone. Et apparaît comme désormais la plus diplômée. Pourtant, les Nikkeis étaient au départ des agriculteurs ou plutôt des semi-esclaves dans les plantations de café de São Paulo dans la première décennie du XXe siècle.

 

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L'empereur Meiji se déplaçant de Kyoto à Tokyo , fin 1868, comme imaginé par Le Monde Illustré

 

Le Japon des conservateurs a un peu honte de son histoire. Avant qu’il s’ouvre définitivement au monde sous l’ère Meiji (1868), c’est encore un pays rural soumis aux disettes, où les paysans endettés sont souvent expulsés de leurs terres. Pour répondre aux tensions sociales, le gouvernement autoritaire prône l’émmigration. Hop ! des travailleurs sous contrat ou non à Hawaï, au Pérou, au Mexique. Des colons à Taïwan, dès 1895, où la glorieuse armée nippone massacre allègrement les populations aborigèrenes, et en Corée, en 1905, que les Japonais occuperont une quarantaine d’années.

1905 s’impose comme une date cruciale. Le Japon écrase la Russie tsariste, un cataclysme en Occident. Le ministre Fukashi Sugimura voit dans le Brésil un « pays accueillant ». Il feint d’ignorer que l’Italie, trois ans plus tôt, a supprimé l’émigration subventionnée vers le Brésil tant ses travailleurs, des Calabrais de préférence, y ont été « bien traités » dans les cafezais. En effet, après la « révolution abolitionniste », qui a vu les Brésiliens éclairés lutter contre le régime esclavagiste qui ne sévissait plus que sur les terres paulistas, les Italiens y ont pallié le travail servile. Endettés car devant tout acheter à l’épicerie de la plantation, ils s’épuisent au travail à longueur d’année pour des clopinettes, avant de fuir pour certains vers la ville, comme avant eux leurs frères de couleur.

Le Brésil républicain a peur de la « mongolisation ». Aussi s’oppose-t-il à l’arrivée de travailleurs chinois (déjà qu’on a assez de « Nègres » à la maison…). Cependant, les Nippons ont triomphé des Russes. Ce ne sont donc pas des « bridés » comme les autres. Débarquent le 18 juin 1908, du « Kasato-Maru », dans le port de Santos, 781 travailleurs japonais. Que voici du beau bétail humain !

 

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Affiche d'une entreprise privée japonaise pour attirer les immigrants au Brésil

Musée historique de l'immigration japonaise.

 

J’eus l’heur de voir au Brésil, à sa sortie, « Gaijin, os caminhos da liberdade » (« Étranger, les chemins de la liberté ») de Tizuka Yamasaki, Nippo-descendante, un film en japonais et en portugais. Un vétéran de 1905, Yamada, et sa femme, Titoe (16 ans et bientôt maman), sont alloués à une plantation. Ils ne comprennent évidemment pas le brésilien et sont traités comme des « Nègres » ou des Calabrais. Beau gosse barbu, le comptable, Tonho, qui est italo-brésilien, se montre compatissant (on devine qu’il a le béguin pour la belle Titoe). Au terme d’une scène déchirante, Yamada meurt d’épuisement (on n’appelait pas encore ça karoshi). Titoe s’enfuit, avec sa fille et la complicité de Tonho, de la plantation poursuivie par les chiens créancés au « Nègre » pour rejoindre la capitale de São Paulo.

De fait, les laborieux Isseis n’ont pas tardé à réaliser l’ampleur du traquenard. Dès 1912, ils marronnent vers la rue Conde de Sarzedas et bientôt le quartier de Liberdade, qui deviendra pour São Paulo ce qu’est une partie du XIIIe arrondissement de Paris : un quartier asiatique. (L’État de São Paulo compte actuellement environ 693000 Nippo-descendants !)

 

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Quartier Libertade à São Paulo

 

Cependant, le flux ne tarit pas. Entre 1917 et 1940, plus de 164000 Japonais émigrent au Brésil. Il faut dire aussi que les États-Unis leur ont interdit l’entrée dès 1924. Quelque 75% des Nikkeis se concentrent à São Paulo. D’aucuns s’aventurent au Pará, en Amazonie, où ils développent la culture du poivre.

Les Japonais ont du mal à s’adapter car ils ne vivent qu’entre eux. Oh ! ils ne sont pas les seuls. Les Allemands ont leurs écoles, les Italiens aussi. Avec la dictature de Getúlio Vargas, le ton vire au vert-jaune. Dès 1938, l’enseignement en portugais devient obligatoire. L’Estado Novo, d’inspiration salazariste, procède à la fermeture des nihongakus, les écoles où l’on apprend le japonais mais aussi la componction nippone. Quand, en août 1942, par opportunisme, Vargas déclare la guerre à ses anciens amis Mussolini et Hitler, les Nippo-Brésiliens en font les frais. Hirohito devient l’ennemi de Rio, ce qui permet de confisquer quelques biens japonais au passage et d’éloigner dès juillet 1943 10000 Nippo- et Germano-descendants du port stratégique de Santos. De par le pays, il est des camps presque de concentration qui s’ouvrent, destinés aux sujets de Hirohito.

Or des sujets de cet empereur sanguinaire qui ne parle même pas le japonais du commun des mortels, il en est et des fidèles. L’organisation Shindo Renmei traque bientôt au cœur de São Paulo ceux qui osent croire à la capitulation sans conditions de l’Empire du Soleil-Levant. Elle tuera 23 personnes et en blessera 147 autres !

Associés à l’Axe, les Japonais ne jouissent guère, au sortir de la guerre, d’une bonne réputation. À l’Assemblée constituante, des communistes (comme mon cher Jorge Amado) votent pour l’arrêt de « la nipponisation du Brésil ». Ce qui n’empêche pas qu’émigrent, entre 1955 et 1959, plus de 28000 malheureux venus d’un pays encore exsangue. Bien qu’ils brillent comme maraîchers, les Nikkeis vivent dès le début des années 1960 plus en ville qu’à la campagne.

La dictature ayant accompli son « œuvre » et la crise mondiale fait le reste, les Nippo-Brésiliens sont nombreux, plus de 85000, à rentrer chez leurs grands-parents entre 1980 et 1990. En 2008, avant la crise, ils seront plus de 300000 résidents légaux.

Pourtant, ils sont entre-temps devenus brésiliens. Quand ils parlent encore le japonais, c’est un dialecte rural qui fait honte aux sujets de la troisième puissance mondiale. Ils sourient, s’embrassent, parlent fort, tapotent sur les tables de bar des sambas.

 

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Dans le film « Gaijin », Titoe voit Tonho haranguer la foule depuis une estrade. Nous sommes en 1917, il est devenu anarchiste et croit en la Révolution maximaliste en Russie. Titoe demande à sa fille si elle veut retourner au Japon. L’enfant, dans son lit, sourit et répond dans un portugais parfait : « Est-ce que je pourrais emmener mes amis d’ici ? »

Qui a dit, en ces temps de pacte de Marrakech, qu’on émigrait par plaisir ou que l’amour connaissait les frontières ?

(Segunda parte : est-ce ainsi que les Brésiliens au Japon vivent ? Et leurs désirs au loin les suivent…)