Sont entrés chez nous par une infiltration dont j’ai essayé en vain de trouver le secret

une centaine de mille Askenasis échappés des ghettos polonais ou roumains […] 

Ils apportent là où ils passent l’a-peu-près […], la corruption […].

Nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer

qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale…”

Jean Giraudoux, “Pleins pouvoirs”, Gallimard, 1939.

Oberfeld-Casimir

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais vous connaissez Casimir Oberfeld sans vous en doutez. Si je vous dis « C’est vrai », créé par Mistinguett en 1933, « Félicie aussi », par Fernandel, en 1939, ou « Paris sera toujours Paris », par Chevalier la même année, vous entendez de quoi je vous parle. Or, ce sont toutes des musiques composées par le génial pianiste Casimir Oberfeld.

Si j’évoque « la Margoton du bataillon », pas de réaction ? Il faut préciser que vous la connaissez mieux, pour son refrain, sous le titre de « Maréchal, nous voilà ».

 

À l’aurore des commémorations du 11 Novembre dernier, Emmanuel Microbe a tenté de rendre hommage au Maréchal, prétendu « vainqueur de Verdun », qui, plus tard, a opéré des « choix funestes » au point d’être frappé d’indignité nationale (d’où la bourde inqualifiable du Brigitte’s husband). Sans doute, Jupiter a-t-il été influencé par « notre » état-major, traditionnellement moins sensible aux sirènes gaullistes qu’à celles de Philippe Putain ou de l’OAS – d’autant qu’il est désormais empêtré dans une guerre sans fin contre les djihadistes sur deux continents (et demi), fournissant au passage quelques inquiétants troublions retraités et identitaires, adeptes du survivalisme.

Il ne s’agit point ici d’évoquer l’inspiration, un La Fontaine rendant hommage à Ésope, un Gainsbourg « mélodiant » Chopin ou un Brel dont « Amsterdam » rappelerait un vieux chant irlandais (« Since Greybeadrs Informe Us That Youth Will Decay »), lui-même dérivé d’un air que l’on dit composé par Henri VIII himself et réarrangé par un certain Beethoven… La culture est palimpseste.

Non, ici, il s’agit plus que d’un vol, d’un odieux détournement. Je connais peu d’histoires aussi cruelles et dégueulasses que celle qui a frappé Casimir Oberfeld. Lequel a ainsi été tué deux fois mais aussi inhumé deux fois…

Kasimierz Jerzy Oberfeld voit le jour à Lódz, en Pologne, le 16 novembre 1903. Son père, Roman, est un banquier d’origine juive (bien qu’il ne fréquente guère la synagogue), dont la famille a fui les progroms tsaristes. Sa mère, Olga, est une femme de lettres protestante. Enfant turbulent, bientôt souffre-douleur de ses gentils petits camarades d’école, Casi (comme l’appeleront ses intimes) se montre, dans cette Pologne cosmopolite car maltraitée par l’Histoire, doué pour les langues – il parle bien sûr polonais, mais aussi français, russe et allemand – mais encore plus pour le piano. À 8 ans, il maîtrise une partie du répertoire de Franz Liszt et de Frédéric Chopin, ce qui n’est pas rien ! Étudiant à l’Institut de musique de Varsovie auprès de Zbigniew Drzewiecki, spécialiste de l’œuvre de l’ancien amoureux de George Sand, Casi part pour Paris. Capitale d’un pays qui, grâce à la Révolution française, a été le premier à donner la citoyenneté aux juifs et qui s’est étripé pour défendre l’honneur d’un obscur capitaine alsacien.

Roman espérait que son fils étudiât l’économie, mais c’est la musique qui a pris le pas. Inscrit au Conservatoire de Paris, Casi vit pleinement les Années folles, fréquentant notamment le salon de Mme Paul Clemenceau, belle-sœur du « Tigre », où il croise Albert Einstein ou Stefan Zweig, l’auteur le plus lu dans le monde. Habitant la Butte Montmartre, il devient stagiaire à la section des compositeurs de la Sacem dès octobre 1926. À l’époque, n’est pas compositeur qui veut. Il y a des règles, des examens à passer pour être adoubé par ses pairs.

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Après avoir publié à compte d’auteur, Casi connaît un premier succès avec « À Paname un soir », en 1929, chanté par Alibert et repris par l’immense Berthe Sylva. Bientôt il se lie d’amité avec le parolier Albert Willemetz. Ancien secrétaire de Georges Clemenceau (décidément…), il sera l’auteur de 3000 chansons. C’est le roi de l’opérette moderne et de la comédie musicale avant de devenir directeur de la Sacem. On lui doit, entre autres succès, « Mon homme » interprété par Mistinguett, « Dans la vie faut pas s’en faire » ou « Valentine », magnifiés par Maurice Chevalier, ancien amant de la Miss justement.

 

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Casi, qui francise à l’occasion son nom en adoptant comme pseudo Georges Grandchamp, triomphe avec l’opérette « la Pouponnière » en 1932. Il acquiert une vaste demeure à Saint-Cloud, où il fait venir ses parents. Puis c’est l’ascension. Il compose pour Joséphine Baker, Lucienne Boyer, Chevalier (bien sûr), Michel Simon, Arletty, la Miss et… Fernandel. Casi l’érudit collabore avec Arthur Honegger pour un film de Pabst « Salonique, nid d’espions ». (Bien avant Le Caire, cher à notre OSS 117…)

C’est sur le plateau d’un nanar du millionnaire Fernandel qu’il rencontre, en juillet 1938, Elisabeth Macalester de Donici, une jolie Roumaine à la voix d’ange, pianiste, danseuse et figurante. Peut-être convient-il de rappeler que la Roumanie sera l’alliée du IIIe Reich. Par surcroît, la famille de Lili est passablement antisémite, ce qui expliquera la suite.

C’est justement l’année de l’ascension de Hitler au pouvoir que Casi compose la musique du film « la Margoton du bataillon », qui devient une opérette-bouffe quatre ans plus tard. Tout le monde en adore le gai refrain. Au point de le piller… Frédo Gardoni en fait la chanson officielle du Tour de France de 1937, « la Fleur au guidon ». L’année suivante, Michel Emer et Georges Aubry s’en inspirent pour pondre « le Chant de l’avenir », chanson des amicales socialistes.

Casi ne s’en émeut guère, qui brille avec « Fric-Frac » ou « Francine », dont les paroles, chantées par Fernandel, pourfendent à équidistance Hitler et son allié Staline. Casi est amoureux, il veut un enfant.

Surviennent la guerre et la défaite éclair. Bientôt les lois antisémites du Maréchal Putain. Or, c’est un juif allemand, Rolf Marbot, alias Albrecht Marcuse, qui va une première fois assassiner Casimir, en permettant à André Montagard et Charles Courtioux de détourner, via les éditions musicales du « Ver luisant » (ça ne s’invente pas), « la Margoton du bataillon ». Chanté par Andrex, puis gravée pour Pathé par André Dassary avec ce qui reste de l’orchestre de Ray Ventura (parti, avec Henri Salvador, pour le Brésil, judéité oblige). « La Margoton » devient donc « Maréchal nous voilà », chantée pour la première fois à Saint-Étienne pour accueillir le partouzeur capitulard qui a fait « don de son corps à la France ».

La Sacem s’émeut de ce plagiat…

N’en déplaise au juif algérien Éric Zemmour, les parents de Casi sont assignés à résidence à Uzerche, en Corrèze. Dès octobre 1940, Vichy recense les juifs en zones libre ou occupée. Les israélistes français sont exclus des professions libérales, de la fonction publique, de la presse et du cinéma. Fernandel déjeune au Cercle allemand « parce que c’est bon », tout en protégeant Casi.

(Rappelons à Ricounet le zémourrien que 80 % des juifs en France ont été déportés par « notre » police nationale…)

Lili est à Genève, qu’elle quitte en septembre 1941 pour rejoindre à Cassis notre Casi. C’est dans cette ville balnéaire qu’ils conçoivent Grégoire, qui naîtra le 20 juin 1942, « de père inconnu » !

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Port de Cassis en 1940

Monsieur Granchamp a la chance de passer la frontière et d’aller à Genève à l’été 1943. Que n’y est-il resté ? Non, il a préféré partir pour Nice et les Studios Victorine, où il travaille avec Fernandel.

Les alliés ont débarqué en Sicile. Nice, sous occupation italienne, passe sous la coupe des nazis. Venant de Drancy, Alois Brunner en personne y pose ses bottes bien cirées et s’installe à l’hôtel « Excelsior ». Le futur conseiller de Hafez el-Assad est par le butin alléché : 25 000 frais « Youpins » l’attendent, dont Simone Veil et Serge Klarsfeld.

Le préfet du département avec l’aide d’une partie de l’Église avait fait recenser les « israélites » pour leur mieux venir en aide. Brunner profite du fichier. Fanfaronnant sur la promenade des Anglais en chantant « nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried », Casi est arrêté en décembre 1943. Les nazis étant des malandrins, il doit lui-même payer son voyage jusqu’à Drancy, 700 francs, soit l’équivalent de 330 pains ! Il n’y a pas de menu profit. Après quinze jours dans ce riant camp de transit, il est expédié à Auschwitz. Au débarquement du convoi, 500 « Untermenschen » sont immédiatement gazés. Casi a « la chance » de se voir tatoué le matricule 169899 sur l’avant-bras gauche. Il sera comme bien d’autres obligé d’écrire à ses parents que tout va bien, que le zyklon est une invention des alliés. Envoyez-moi un colis pour que les nazis le pillent aussitôt…

Mélomanes autant que voleurs, ces derniers aiment les marches militaires, qui angoissent encore plus les déportés. Casi joue du piano dans un théâtre-bordel quand il n’est pas confiné à la grosse caisse. Ach ! on sait s’amuser. Avant le film de Polanski, il devient le pianiste d’Auschwitz. Eh oui ! on sait s’amuser ! Les bourreaux apprécient ces petits « Youtres » qui jouent du violon. Pour les en remercier, ils ne répugnent pas à leur briser les doigts à coups de marteau ou de crosse de pistolet.

Cerise sur le gâteau de l’horreur, Casimir ne sait pas que ses parents ne sont plus à Uzerche, mais à quelques kilomètres de lui dans le terminal de Birkenau, en ce funeste mois de mai 1944. Ils n’auront même pas le temps d’être tatoués. Au moins auront-ils eu le plaisir d’entendre « le Beau Danuble bleu » en empruntant le « Judenrampe », antichambre des… chambres à gaz. Après Polanski, « Orange mécanique ».

Même sans Internet, les nouvelles circulent vite. Casimir a retrouvé la pêche pour le concert du… 6 juin 44.

Quelques semaines plus tard commencent les marches de la mort devant l’avancée soviétique. Il ne faut pas laisser de traces. Sur 60000 « marcheurs », 15000 survivront et avec quelles séquelles !

Casi, qui se trouvait un peu ventru, ne doit pas peser bien lourd. En haillons, confiné dans un wagon à bestiaux par un froid sibérien, le prince de la Sacem succombe le 24 janvier 1945. Son cadavre est jeté du train n° 90858, à 100 km de Prague.

Il n’est pas le seul, malheureusement. Un brave prêtre, le père Cecetka, fait ramasser les corps. Il sait que les suppliciés sont français. Sur leur tombe, dans un cimetière chrétien, il fait écrire ces célèbres vers de François Villon :

« Frères humains, qui après nous vivez

N’ayez les cœurs contre nous endurcis… »

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L"hôtel Excelsior à Nice avant la guerre

Lili a longtemps rôdé autour de l’hôtel « Excelsior ». Elle finit par épouser l’amant de sa sœur, Olga, un Helvète répondant au doux nom de Paul Dunant. Oui, oui, admistrateur de la Croix-Rouge, il est bien le descendant d’Henri Dunant, créateur de cette institution humanitaire qui a parfois eu quelques complaisances envers les nazis et leurs camps. Grégoire a 6 ans quand sa mère se marie. Ce n’est qu’à 18 ans qu’il découvre l’existence de son père biologique. Mais ce n’est que trente et un ans plus tard qu’un test ADN prouvera sa filiation, lui permettant notamment de percevoir 25% des droits d’auteur de son père.

Casimir Oberfeld figure parmi les patronymes des 76000 juifs, dont 11000 enfants, déportés avec l’aval de Vichy.

Le 5 mai 2015, la Sacem inaugure un mur de la mémoire en hommage aux 84 sociétaires morts pour la France.

Le 29 juin 2016, en présence de quelques personnalités de la chanson françaises et de Grégoire, les restes de Casimir Oberfeld sont inhumés au cimetière de Montmartre, dans le carré de la Sacem. Casi repose non loin d’un autre juif qui a honoré la musique française de son génie, Jacob Offenbach.

Rolf Marbot a été président de la Sacem de 1956 à 1973.

André Dassary, « ténor à la voix d’or », a vendu des centaines de milliers de disques après guerre.

Chantant les louanges du Maréchal, « sauveur des Juifs », le révisionniste Éric Zemmour a récemment écoulé 300000 exemplaires de son dernier torchon tout en se payant le luxe d’être invité sur France Culture par Alain Finkielkraut.

Dont les parents, polonais, n’ont peut-être pas eu le temps d’être tatoués sur l’avant-bras…

P.S. : si vous voulez en savoir, lisez, de Jean-Pierre Guéno, « la Mélodie volée du Maréchal », aux éditions de l’Archipel. Entre autres choses, vous apprendrez que l’oncle de Grégoire, Hélvète collabo, comédien, juriste et journaliste, avait pour pseudonymes Soral et Dieudonné… Là encore, ça ne s’invente pas !