Frères d’Allemagne, la guerre entre nous serait une guerre fratricide.

Nous ne connaissons plus de frontières.

Travailleurs de tous les pays, nous vous adressons comme gage

de solidarité indissoluble, les vœux et les saluts des travailleurs de France.”

Jules Vallès (1870)

Charles_Jenny_Longuet Jean_Longuet_1918

Charles, Jenny et Jean Longuet

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’avoue avoir prélevé, au Père-Lachaise, un morceau de la tombe, il est vrai abandonnée, du communeux Charles Longuet, le 14 juillet 2009. Pourquoi abandonnée ? Parce que le grand Charles, bien que gendre de Karl Marx, n’est jamais entré dans le panthéon du Parti communiste français, gérant mémoriel du carré dédié à la Commune. Son passé proudhonnien et son amitié avec Clemenceau ont certainement pesé. Alors pas étonnant que son fils Jean soit largement tombé dans l’oubli. Certains historiens éminents sont même allés jusqu’à confondre Johnny, comme l’appelait sa tante Eleanor, avec son père !

D’aucuns présentent Jean Longuet comme un second couteau, un militant besogneux rétif aux grandes théories. Ce qui s’avère insultant car il fut à bien des égards un visionnaire. Pour son oraison funèbre, l’ancien anarchiste Amédée Dunois eut cette formule oxymorienne : « Il pliait, mais ne rompait pas. Modéré, mais inébranlable. » Cependant force est de constater qu’il a été écrasé par le legs familial et certaines figures tutélaires. Être le petit-fils de Marx, le filleul d’Engels, le neveu d’Eleanor et de Paul Lafargue (« le Droit à la paresse »), l’ami d’Anatole France, d’Émile Zola, de Jean Jaurès, du « Tigre », de Léon Blum, ça vous éloigne du terminus des prétentieux… Mais être traité de « quart de Boche » par Charles Maurras, de l’Action française, peut requinquer surtout quand on est plus anglophile qu’adepte de la langue de Goethe, idiome de référence de l’intelligentsia d’alors mais qui n’offrait déjà plus une vision d’ensemble du monde.

Il est vrai que Johnny est né à Londres, en 1876, où son père, exilé communeux, a épousé, quatre ans plus tôt, Jenny Marx, la fille aînée du patriarche, qu’il avait rencontré dès 1865. « Le Maure » semble mieux accepter dans son clan cet ancien rédacteur en chef du « Journal officiel » de la Commune que Paul Lafargue, d’origine cubaine, qui a épousé sa Laura, en 1868. « Longuet, dernier proudhonien, et Lafargue, dernier bakouniniste. Que le diable les emporte ! » Karl n’a pas toujours verser dans la nuance.

EleanorMarx

Eleanor Marx

Quant à Eleanor, la cadette, Karl ne voudra jamais qu’elle se marie avec un autre communeux, le Basque bondissant Prosper-Olivier Lissagaray, pour des raisons de différence d’âge… (Rappelons que ce valeureux combattant de la révolution du 18 Mars sera l’auteur de l’immarcescible « Histoire de la Commune de 1871 ».)

Malgré l’aide financière de Friedrich Engels et des héritages tardifs, les Marx ont vécu comme des miséreux. Leurs corps en portent les séquelles. Jenny accouche de Charles-Félicien en 1873, qu’elle enterre l’année suivante. Johnny naît donc le 16 mai 1876. Harry arrive deux ans plus tard. Décédé en mars 1883, il est inhumé auprès de son grand-père au cimetière de Highgate, à Londres. Mais sa mère l’a précédé, qui est morte, à Argenteuil, en janvier de la même année, après avoir donné naissance, en 1879, à Edgar (dit Wolf, futur médecin communiste), en 1881, à Marcel-Charles (protégé de Clemenceau) et, en 1882, à Jenny, dite Mémé, future professeure de piano.

Privé de sa mère, Johnny repart un temps chez sa tante Eleanor et vit les dernières vacances de son grand-père, à Ventnor, sur l’île de Wight, en avril 1883. Le petit Jean assiste avec elle aux obsèques de Friedrich Engels, en 1895. Quant à tata Laura, elle gardera à son égard une distance toute britannique… Les Lafargue et Longuet auront des relations compliquées… 

À la suite d’une déception amoureuse, Eleanor se suicide en mars 1898, à l’âge de 43 ans.

Charles Longuet vit d’une manière précaire son retour en France dès l’amnistie de novembre 1880. (Ironie de l’Histoire, lui et sa famille logent au 11, boulevard… Thiers à Argenteuil, ville que « le Barbu de Trèves » connaît bien d’ailleurs.)

Onze ans plus tard, sa mère meurt : c’est un certain Georges Clemenceau qui préside le conseil de famille. Partisan des concialiteurs après le déclenchement de la Commune, maire du XVIIIe arrondissement, ce Vendéen protestant est aussi un ami de Louise Michel et milite pour l’amnistie.

Charles perd son mandat de conseiller municipal de Paris en 1893. Inspecteur de l’enseignement des langues vivantes, il œuvre en tant que socialiste indépendant  pour une manière d’unification partidaire à l’heure où les chapelles socialistes ne sonnent pas toutes le même angélus. On lui doit la traduction de « Salaires, prix et profit » en 1899, futur best-seller de son beau-père. Charles meurt brusquement le 6 août 1903. Comme héritage, ce vaincu de l’Histoire laisse à Johnny une certaine liberté d’esprit : il faut admettre que les autres ne sont pas obligés de penser comme toi.

Johnny fait son droit à Caen et à la Sorbonne. Après avoir péniblement décroché son bac à 19 ans, il se révèle un étudiant besogneux, ce qui ne l’empêche pas d’être vite l’âme des groupes socialistes du quartier Latin. À 22 ans, il cofonde « Mouvement socialiste » tout en pigeant à « la Revue socialiste ». La paye est maigre pour ce myope long comme une perche (il fait 1,85 m !), d’autant qu’il épouse, en 1903, Anita Desvaux, une jeune femme modeste qu’il a rencontrée dans le région de Dreux lors d’une rixe avec des antidreyfusards. Johnny, qui a rejoint les collectivistes de Jules Guesdes, s’en éloigne à pas feutrés : ils sous-estiment l’antisémitisme, virulent dans le milieu ouvrier, que l’Affaire a révélé. Secrétaire gérant de « Mouvement socialiste », il ouvre ses colonnes à Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg ou Jean Jaurès, multiplie les articles, enquête sur la grève des mineurs aux États-Unis pour « la Revue socialiste ». Et se lie d’une amitié tumultueuse avec Pierre Renaudel et Philippe Landrieu.

Le_Mouvement_socialiste_-_revue_[ La_Nouvelle_revue_socialiste_-_[

Devenu avocat, Johnny brille par ses talents d’organisateur et ses analyses électorales. Bien qu’opposé à lui lors du Bloc des gauches entre 1899 et 1902, il voit en Jean Jaurès le Eugene Debs français, celui qui est seul capable d’unifier la famille socialiste, comme Debs l’a fait aux États-Unis. Bref, ami lecteur, il serait ici fastidieux d’énumérer toutes les revues pour lesquelles Johnny a écrit. Rappelons qu’il a collaboré à « la Justice » de Clemenceau, qui l’a toujours appelé « mon petit Jean ».

Ce qu’il faut retenir, c’est que comme son papy, il ne s’est jamais dit marxiste et que, comme le clan du « Maure », il s’est toujours intéressé à la question nationale : la liberté pour la Pologne ou l’Irlande, la problématique coloniale. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Être républicain, pour cet admirateur d’Élisée Reclus et de Kropotkine, revient à avoir sa liberté d’examen pour celui dont Blum louait la « camaraderie modeste et ardente » et que Troski voyait comme un homme d’une extrême courtoisie (lui qui en était plutôt dépourvu). Militant de son époque, Johnny doute de l’auto-organisation des masses. Il penche plutôt, à l’instar de son ami Liebknecht, pour une certaine verticalité : aux dirigeants éprouvés et courageux d’entraîner la base. Comme son parrain Engels, il croit aux réformismes, aux petits pas. Pas au Grand soir, pas aux théories hors sol, qui ne correspondent guère à son humanité vivante.

Tiens, d’ailleurs, il est bientôt responsable à « l’Humanité », fondée, en 1904, par Jaurès, de la politique étrangère.

En novembre 1911, Laura et Paul Lafargue se donnent la mort dans leur pavillon de Draveil. Leur oraison funèbre est prononcée par un certain Lénine, qui ne parle que de « sa » révolution mondiale à venir, au grand dam de l’assistance éberluée devant tant d’inhumanité… D’aucuns avancent que le train de vie excessif du couple qui prônait le droit à la paresse n’est pas étranger à ce terrible geste. Les Longuet (Anita et Johnny ont désormais deux enfants, Robert et Karl) se font un peu « repasser » au niveau de l’héritage…

Élu député SFIO de la Seine en 1914, quadra promis à un bel avenir, Johnny déconseille, en ce funeste 31 juillet, à Jaurès de se rendre au « Croissant ». Et si nous allions plutôt au « Coq d’or » ? Il fait chaud, les fenêtres sont ouvertes. Raoul Villain tire deux balles dans la tête de Jaurès. Johnny est à ses côtés. Villain, qui porte bien son nom, sera acquitté en 1919 et incombera à la veuve de Jaurès de payer les frais de justice !

Assassinat_de_Jaurès_(Le_Matin)

Les socialistes de Cachan (my home town) sont les seuls à pouvoir lui rendre hommage le 1er août. Le 4 ont lieu les obsèques de celui que les Français croyaient être l’homme qui pouvait prévenir le suicide d’un continent.

Hans Beimler est bientôt appelé sous les drapeaux…

Comme nous l’avons vu, il trouve la mort à Madrid le 1er décembre 1936 dans des circonstances demeurées troubles.

Deux mois plus tôt, Raoul Villain, réfugié à Ibiza, est exécuté par un commando anarchiste.

Internationaliste, républicain, pacifiste mais défensiste, Johnny vote, comme l’aurait sans doute fait Jaurès, les crédits de guerre…

 

Bonus :

  •  “Jaurès”, par Jacques Brel

 

 

  • Gilles Candar, Jean Longuet. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire, Rennes, PUR, 2007, 367 p.
Presses Universitaires de Rennes - Jean Longuet Un internationaliste à l'épreuve de l'histoire Gilles Candar

Petit-fils de Karl Marx, fils d'un communard proudhonien, neveu de Paul et Laura Lafargue, Jean Longuet est mêlé dès son plus jeune âge à la vie de la gauche politique et intellectuelle française comme à celle du socialisme international.

http://www.pur-editions.fr



  • En hommage à Eléanor Marx