Ne ferons-nous que confirmer l’incompétence

de l’Amérique catholique qui aura toujours besoin

de tyrans ridicules ?

“Podres poderes”, Caetano Veloso

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais tous les illuminés de Dieu n’ont pas le talent d’un Ravaillac. Ancien militant du PSOL (Parti socialisme et liberté, scission du Parti des travailleurs de Lula), Adelio Bispo de Oliveira, chômeur de son état et guidé par le Divin, a vu sa main trembler le 6 septembre dernier. Il n’a pas réussi en poignardant #elenão » à nous débarrasser d’un purulent déchet toxique : Jair Messias (Messie !) Bolsonaro, candidat d’extrême droite à la présidence de la République fédérative du Brésil.

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(#Elenão, pas lui, est l’un des slogans hostiles, notamment de la part des femmes progressistes, à ce nostalgique de l’esclavage et du machisme sévèrement burné.)

Pis encore, Adel Évêque d’Olivier a fait de ce capitaine de réserve, se présentant comme un hors-establishment, alors qu’il est élu depuis vingt-huit ans, un martyr pour les nostalgiques de la dictature. Et Bolsonaro de jaillir en tête du premier tour de la présidentielle avec 46% des voix, larguant Fernando Haddad, ancien maire de São Paulo, prête-nom d’un Lula condamné à douze ans de prison pour corruption.

(Rappelons que l’État de São Paulo dénombre plus d’habitants que l’Argentine elle-même !)

Je souffrirais que d’aucuns décelassent dans mes propos un quelconque appel au meurtre. Car qui a déclaré entre autres saloperies :

  • Je fermerai le Congrès
  • Je ne te viole pas parce que tu ne le mérites pas
  • L’erreur a été de torturer et de ne pas tuer
  • Les pédés, faut les frapper
  • Les Afrodescendants sont inutiles. Leurs propriétaires ne peuvent rien en tirer
  • Si je passe, les Indiens n’auront pas un centimètre de plus
  • Pour éradiquer le narcotrafic, il faut mitrailler la Rocinha [bidonville de Rio fort de ??? personnes]

J’éviterai désormais de citer le nom de ce filho da p…ta âgé de 63 ans, ça salit le clavier.

Qu’ajouter à ce que vous avez pu lire dans la presse ou sur les réseaux sociaux, ou voir, pour les plus vieux, à la télévision ?

Je rappellerais peut-être qu’#elenão a su exploiter lesdits réseaux sociaux comme nul autre. Son fils a rencontré Steve Bannon et su profiter de Cambridge Analytica pour abreuver d’infox un Brésil à la pointe des Internet : par exemple ses séides ont affirmé droits dans leurs rangers cirées que Fernando Haddad, pour avoir diffuser un bulletin dans les écoles contre l’homophobie, a favorisé les déviances et encouragé les élèves à pratiquer la masturbation. (D’ailleurs puisqu’on évoque l’école et donc le savoir, #elenão entend liquider la loi Rouanet, qui encadre le financement de la culture. Abaixo a inteligência !)

Comment expliquer cette catastrophe annoncée ?

En rappelant que la récession impacte le Brésil depuis 2010, que l’insécurité est à son acmé (un homicide toutes les dix minutes), que la corruption touche tous les partis politiques, notamment un PT dont le leader et ex-président de la République purge une peine de douze ans de prison. Dans un pays où plus de quarante partis sont représentés au Parlement et où il n’existe pas de financement public desdits partis, tout le monde pioche dans la caisse des entreprises privées ou des administrations estaduales. L’actuel président, Michel Temer, pourrait être prochainement mis en examen pour enrichissement personnel.

Mais alors pourquoi #elenão et le sinistre général Hamilton Mourão, qui souhaite un « auto-coup d’État » pour détruire les institutions, comme possible futur vice-président ?

Sans doute parce que les peuples dégoûtés ont la mémoire courte. Dégoûtés, car, dans un pays où le vote est obligatoire, près de 20% du cheptel électoral ne s’est pas déplacé. Parce que, jeune, le Brésil a oublié ce qu’était la dictature militaire (1964-1985).

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Dessin de Carlos LATTUF;paru dans "twitpic"

Une dictature assez particulière d’ailleurs. C’est elle qui en matière de coup d’État a servi de modèle au Chili, à l’Argentine… et que ce golpe militar n’a pas été qu’instrumentalisé par la CIA. Il s’agissait avant tout d’un putsch indigène contre une hypothétique prise du pouvoir des « communistes », lesquels n’ont jamais appelé à la lutte armée du reste. Une dictature étrange puisque l’opposition a continué de siéger au Parlement et que des élections plus ou moins démocratiques ont perduré. Une dictature qui n’a jamais parqué dans des stades ni dans des camps les opposants. Une dictature assez maligne pour n’avoir tué ou faire disparaître « que » 434 personnes (officiellement, selon les rapports de la Commission de la vérité, CNV, en 2014). Contre 30 000 en Argentine et 3200 au Chili. Une dictature qui s’est durcie en décembre 1968, en plein miracle brésilien, avant d’ouvrir les vannes démocratiques vers 1973-74 quand l’opposition remporte les élections et que ledit miracle retombe comme un soufflé. Lequel a coûté un prix exorbitant en matière écologique avec la première dévastation de l’Amazonie et l’assassinat probable de quelque 8000 Amérindiens soucieux de défendre leurs terres. Sans, évidemment, évoquer les violences faites aux paysans sans terre, qui ne rentrent pas dans le décompte des morts politiques.

Et puis, le Brésil a fait voter sa fameuse loi d’amnistie, en 1979, qui renvoyait dos à dos démocrates et tortionnaires. Ah oui ! rappelons que ces derniers furent à bonne école puisque chapeautés par « notre bon » général Aussaresses, co-inventeur des escadrons de la mort en Algérie et donc maître ès torture dans les Amériques. Les premiers Barbie au Chili parlaient par exemple brésilien comme le montre furtivement le film de Costa Gavras « Missing ».

La future presidenta Dilma Roussef, destituée, bien qu’élue confortablement en 2014, au terme d’un coup d’État institutionnel par plus corrompus que son parti, a subi vingt-deux jours de torture, avec toutes les humiliations sexuelles que cela implique.

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Dilma Rousseff en 1970 devant le tribunal militaire de Rio de Janeiro - Justiça militar/Epoca

Rappelons également et surtout que Pinochet était comme aujourd’hui #elenão un disciple de l’École de Chicago, mafia néolibérale. Ce n’est pas un hasard si la Bourse de São Paulo et Wall Street ont salué l’arrivée en tête de celui qui veut dégraisser le mammouth et se partager les dividendes des privatisations dans un pays où le secteur public industriel est encore conséquent.

Rappelons également qu’#elenão est soutenu par la peste évangélique, dont les ravages dans la société sont pires que ceux de nos joyeux salafistes de banlieue.

Quand je faisais mes études de portugais, nos professeurs nous forçaient à lire « Casa-grande e senzala » et « Sobrados e Mocambos », deux classiques de Gilberto Freyre (1900-1987), inventeur du concept de lusotropicalisme. Les Portugais n’étant pas vraiment des Européens, ils auraient eu une approche cordiale du métissage et de l’esclavage. Non, ils n’étaient pas de méchants Anglo-Saxons avec leur terrible cortège d’oncles Tom. Au Brésil, et, partant, dans les colonies du regretté Salazar, tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. La fornication interraciale réconciliait, il existait même une manière de contrat de confiance entre maîtres et esclaves.

Et tant pis pour les faits, tant pis si le Brésil a absorbé plus de 40% de la traite négrière transatlantique et en ayant in fine moins de « Nègres » que les États-Unis, si les esclaves y avaient une espérance de vie de sept ans en moyenne. Tant pis si la dictature a repris le pau-de-arara, torture infligée aux esclaves.

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Pau-de-arara

Nos vieux maîtres avaient raison. Il faut toujours relire ses classiques. La casa-grande était la maison des maîtres, la senzala, la prison dans laquelle croupissaient les esclaves enchaînés la nuit avant d’aller « s’épanouir » dans les plantations. (Le travail ne rendait pas vraiment libre à l’époque…) Le Brésil est fruit de l’esclavage pratiqué jusqu’en 1888, principalement dans les plantations de café de São Paulo. Mais n’oublions pas que ce fut la révolution abolitionniste, venue des tréfonds de la société brésilienne, qui, conjointement à la lutte des esclaves eux-mêmes, qui a abouti à la chute de cette dictature seigneuriale. C’est l’esclavage qui a pérennisé l’unité territoriale du pays.

J’ai la faiblesse de croire qu’aujourd’hui le schéma se répète. D’un côté, les abolitionnistes, de l’autre, les barons des sobrados, des villas. Et c’est encore une fois la casa-grande qui va dominer le mocambo, ancêtre des favelas.

La casa-grande est gramscienne. C’est par le soft power qu’on conquiert le pouvoir. Le succès du « Guia politicamente incorreto da história do Brasil » du journaliste Leandro Narloch aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Manière d’Éric Zemmour brazuca ou de Lorànt Deutsch lusotropicaliste, ce triste sire a revisité allègrement l’histoire de son pays. Les Portugais enseignaient l’écologie aux Amérindiens, les esclaves étaient des nantis arrogants et la dictature militaire a sauvé le pays du bolchevisme. On parle même de ditabranda, et non de ditadura, mais donc d’une dictamolle. Le journaliste Vladimir Herzog s’est pendu à l’insu de son plein gré dans sa cellule en 1975 rien que pour embêter les séides des tortionnaires Carlos Alberto Brilhante Ustra ou Sérgio Fleury – lui-même probablement liquidé par les siens, on brûle beaucoup les archives au pays du carnaval et pas seulement celles afférentes à l’esclavage…

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Vladimir Herzog

Le Brésil est électoralement divisé comme il y a quatre ans. Le Nordeste et le Nord votent à gauche, le Sud-Est et le Sud, #elenão. Déjà en 2014, les élections étaient tendues. Naguère, le carnaval politique était plus cool. On affichait sur sa voiture ou sa maison le nom du candidat et son numéro électoral sans s’attirer les foudres des passants ou des voisins. Désormais, c’est fini. À Curitiba, par exemple, où Lula purge sa peine dans une prison ultrasécurisée (d’où il n’a même pas pu voter), on ostracise une habitante car elle a reçu des militants du PT chez elle.

La parole de haine a libéré la violence physique. Le 8 octobre dernier, par exemple, une femme de 19 ans portant un T-shirt #elenão et un arc-en-ciel sur son sac à dos a été agressée à la sortie d’un bus. Trois nazillons lui ont tatoué une croix gammée sur le ventre. Et on ne compte plus les agressions homophobes mais pas que…

Moa do Katendê

Moa do Katendê
Foto: Reprodução/Correio

Dans une autre vie, au cours de mes pérégrinations capoeiristiques à Salvador de Bahia, j’aurais pu croiser Moa do Katendê. En fait, je le connaissais sans le connaître, grâce, comme beaucoup, à deux chansons de Caetano Veloso, « Misteriosamente o Badauê surgiu » et « Sim não ». Moa était un maître de capoeira, un percussionniste et le fondateur du groupe afro Badauê, en 1978. Dans la Rome noire qu’est Bahia, redonner à l’époque sa fierté aux Afrodescendants n’était pas une sinécure. Moa était aussi un éducateur respecté de tous. Il avait 63 ans et ne cachait pas ses préférences politiques. Le 7 octobre dernier, il a été poignardé à mort dans un bar du Dique do Tororó par un électeur d’#elenão. Son neveu a été grièvement blessé.

Ancien chantre du tropicalisme et non du lusotropicalisme, Caetano Veloso écrit sur les réseaux sociaux : « Moa était mon ami et fut une personnalité centrale de l’histoire des blocs afro de Salvador. Je porte son deuil. Je ne lis pas les réseaux sociaux. J’ai ouvert Yahoo ! pour lire un courriel et j’ai vu la photo de Moa, qui souriait, ce qui m’a interpellé, heureux de le voir avant de découvrir la terrible nouvelle. […] Fondateur du Badauê, compositeur, maître de capoeira, Moa vit dans l’histoire réelle de cette ville et du pays. »

La main du salaud, cette fois-là, n’a pas tremblé…

 

Bonus : 

  • PS : #CeciN’EstPasUnPoème
#CeciN'EstPasUnPoème

ceci n'est pas un poème juste un coup de gueule que je ne peux pas contenir et que je ne peux pousser que comme ça en hachant les phrases dans l'espace ici aujourd'hui j'ai vu horrifié un artiste assassiné Moa do Catendê[1], maître de capoeira, fondateur du Badauê[2] - à

https://laregledujeu.org

 

  • Roger Waters

 



  • Hommage de Caetano Veloso

 

 

  • Caetano Veloso "Sim não"