La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être mais d’en être ou de ne pas en être.”

Marcel Proust, “À la recherche du temps perdu”, Gallimard, La Pléiade, tome II, p. 1022

 

 

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Gilles Barbedette 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Daniel Guérin était un grand sentimental avant tout. Dans le remarquable « Paris gay 1925 » de Gilles Bardedette et Michel Carassou (Non Lieu, une excellente idée de cadeau de Noël tant la réédition de 2008 recèle une incroyable iconographie), notre gauchiste avoue que tout a commencé par des « amours dites platoniques » : « J’avais un camarade à Sciences Po que j’aimais tendrement. Un jour, alors que nous étions au Mont-Dore, pour suivre une cure, nous nous sommes promenés dans les bois avec un acteur de cinéma qui était assez répugnant. Dans la nuit, allongés tous les trois sous les sapins, il a porté sa bouche sur le visage adoré de mon ami et j’ai eu une épouvantable crise intérieure de jalousie et aussi de répulsion. C’était la jalousie parce que c’était mon copain, et c’était le reproche que je me faisais de ne pas avoir su ou voulu aller avec lui jusqu’à l’acte sexuel puisqu’il l’acceptait avec un autre, et en même temps j’avais une sorte de dégoût pour le contact de la chair. Ce n’était pas tellement une répulsion qui se situait au niveau de l’homosexualité. C’était une répulsion générale, hétérosexuelle comme homosexuelle, pour l’acte charnel. On retrouve cette contradiction dans l’œuvre de Gide, d’un côté la sentimentalité, et de l’autre le désir d’un acte sexuel que je n’avais pas encore accompli mais que j’étais destiné à accomplir sous sa forme la plus primitive, la plus animale. Il m’était impossible de faire se rejoindre les deux choses. »

Ami de Marc Allégret, neveu de Gide et accessoirement son petit ami, Daniel rend hommage à l’auteur de « Corydon », qui a eu un grand impact dans le monde de la littérature en évoquant l’homosexualité. Gide a il est vrai eu comme prédécesseur Marcel Proust, qui avec son personnage de Charlus avait jeté un pavé dans la mare de la bien-pensance. Homosexuel torturé par son catholicisme, Mauriac avait lui aussi salué l’audace de ses deux confrères : « Beaucoup qui se cachaient ne se cacheront pas. »

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Colette 

 

Le fait que des personnalités comme Colette, Maurice Ravel, Max Jacob, Jean Cocteau ou Radiguet ne cachent pas leurs orientations amoureuses a dû aider moult jeunes gens des deux sexes à sortir un peu de l’ombre. Ce qui n’était évidemment pas facile dans une France nataliste et victorianiste qui célébrait la virilité guerrière. L’avant-garde du « peuple d’Ep » regardait parfois vers l’Allemagne, où la revue « Die Freundschaft » (l’Amitié), en vente en kiosque, louait l’homosexualité, le naturisme, l’indifférenciation des sexes, le freudisme. Ce qui n’était justement pas le cas des avant-gardes françaises.

Par les hasards de l’Histoire, « Inversions », première revue homosexuelle publiée en France, parut le 15 novembre 1924, quinze jours avant « la Révolution surréaliste ». Or, les thuriféraires d’André Breton brillaient par leur homophobie latente. Et pourtant…

« La première femme de Breton, déclare Daniel Guérin, m’a confié qu’il était un homosexuel refoulé et sublimé, toutes les grandes amitiés de sa vie ayant été masculines. Il avait une sorte d’horreur physique pour la pratique homosexuelle. René Crevel a été, à ma connaissance, le seul homosexuel affiché du groupe surréaliste, et de ce fait, il était assez marginal. » Gilles Barbedette et Michel Carassou écrivent : « Ainsi Crevel, le premier, a-t-il eu l’intuition d’une force subversive contenue dans la “déviance” homosexuelle. Ce n’est que longtemps après sa mort que cette idée ressurgirait au grand jour. » Et notamment sous la plume de Daniel Guérin dans « Homosexualité et Révolution », en 1983.

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« La voix de Crevel reste alors isolée, poursuivent nos auteurs. Aragon demeure alors silencieux sur ce sujet. Parmi les membres du Grand Jeu, groupe rival des surréalistes, s’il en est qui pratiquent l’homosexualité à commencer par Roger Gilbert-Lecomte, ils n’en font pas matière d’écriture. » Crevel finit par se suicider, comme tant d’autres auteurs gay, en 1935.

« Si Breton affirmait que ce qui l’intéressait le plus était “du ressort de la perversité”, écrivent Barbedette et Carassou, il n’en condamnait pas moins – et la plupart des autres membres du groupe à sa suite – l’homosexualité […]. Les participants à ces discussions manifestèrent une opposition particulièrement vive à l’encontre de l’homosexualité – “elle me dégoûte à l’égal des excréments”, déclarait Pierre Unik – et quand quelques-uns, Queneau, Prévert, Man Ray et surtout Aragon [qui finirait un peu grande folle masquée, ndlr], exprimèrent une position plus tolérante, se refusant à porter un jugement moral, Breton voulut mettre fin à la séance qui tournait, selon lui, à la “réclame pédérastique”. Quelque temps plus tard, le même André Breton corrigeait dans la rue Ilia Ehrenbourg, l’écrivain soviétique, qui avait qualifié le surréalisme d’activité pédérastique, atteinte insupportable à la virilité du mouvement et de son chef de file. »

Si Benjamin Péret, fidèle bras droit du pape du surréalisme, affirmait qu’il était indécent d’être nu devant une femme sans bander, Robert Desnos se faisait plus modéré : « Nous défendions [les homosexuels] d’ordinaire contre le fameux bon sens de la masse normale au nom de la liberté individuelle et du principe que tout est licité en amour. »

Cocteau 1930

 

œuvre de Cocteau

Quant à Paul Éluard, fou d’amour pour Nush… Après guerre, comme d’autres poètes, Aragon, Cocteau ou Ponge, il faisait commerce de faux originaux de poèmes : les temps étaient rudes. Un jour, le regretté Claude Lanzmann fut envoyé porter chez lui « une enveloppe lourde de billets » : « Il me reçut dans sa cuisine, qui donnait sur la rue, et j’entendis des gémissements qui montaient de la pièce voisine dont la porte était ouverte. J’eus le temps d’apercevoir dans un miroir biseauté le pompon rouge d’un marin militaire. Éluard semblait avoir, pour m’ouvrir, revêtu à la hâte un pyjama. »

Demeura une exception dans le paysage politique français : les anarchistes individualistes regroupés autour de « l’En-Dehors », journal dirigé par Ernest-Lucien Juin, dit E. Armand (1872-1962). Lequel écrivit, dans « la Camaraderie amoureuse », dès 1930 : « Le corps personnel n’appartient ni à la loi, ni à Dieu, ni à l’Église, ni à l’État, ni au milieu social, ni à l’ambiance sociétaire ; il n’est régi par aucun code, par aucun décalogue, il appartient à son possesseur, la personne, le moi unique. […] Aucune considération tirée de la morale religieuse ou laïque, bourgeoise ou prolétarienne – morale de classe ou morale de parti, d’un contrat social imposé ou d’une tradition coutumière ou des mœurs sociétaires – ne saurait prévaloir contre le droit incontesté ou incontestable que possède l’unité humaine, le moi, l’unique, de disposer de son corps comme il lui convient, de tout son corps ou d’une partie de son corps. » Daniel Guérin, qui, au grand dam de ses camarades anarchistes, admirait Stirner avait-il lu Armand ? En tout cas, ce dernier était un grand lecteur de l’auteur de « l’Unique et sa propriété ».

Bien que fils de bourgeois, le Parisien Guérin ne goûtait guère les cercles homo mondains. Très peu pour lui de « Tonton », rue Norvins, à Montmartre – évoqué dans… « les Tontons flingueurs » –, du « Bœuf sur le toit », des clubs privés… Il opta pour la drague prolétarienne et c’est là que son interview dans « Paris gay 1925 » se révèle passionnante car elle nous dévoile une capitale où était loin de sévir une homophobie virale. Il y était « infiniment plus facile » d’approcher des jeunes garçons. Daniel fréquentait le bal de Magic-City, manière de Luna Park de la rive gauche. « Il y avait un grand bal costumé qui avait lieu le mardi gras. Les costumes étaient extrêmement savoureux : certains garçons étaient nus avec une série de grappes de raisins artificielles qui pendaient autour de la ceinture. D’un côté, il y avait des homosexuels ainsi déguisés, de l’autre il y avait le gratin des gens du spectacle qui venaient très amicalement pour voir, pour s’amuser, pas pour déprécier. Je me rappelle un moment du bal : j’étais en bas, près du vestiaire, la porte s’est ouverte et Maurice Chevalier est entré ; il a braqué un pistole à fumée sur mon visage qui est devenu tout noir. L’atmosphère, vraiment, était d’une extrême gentillesse. Il n’y avait aucun préjugé antihomosexuel. […] À cette époque, tout était centré autour de l’exceptionnelle liberté sexuelle, de l’extrême permissivité qui faisait qu’un homme aimant les garçons pouvait faire des rencontres avec un jeune ouvrier, un jeune pompier, un jeune soldat en permission ; il n’y avait pas de problème. Le nombre de fois où j’ai erré dans Pigalle les jours de fête, les week-ends, il était très aisé d’accoster un marin, un cavalier avec ses grosses bottes et ses éperons. [La rencontre] se passait de la façon la plus simple, la plus familière, la plus naturelle qui soit, du type : “Ah ! je suis content de te rencontrer ! Tu veux que nous allions faire un tour ?” Et l’autre répondait : “Oui, si tu veux ; il y a là-bas un petit hôtel, dans la rue.” La chose terminée, le gars ouvrait son portefeuille et sortait des photographies de lui, format carte postale ; et vous la dédicaçait ! Tout cela n’avait rien de pervers ; il y avait une espèce de facilité dans les rapports entre hommes appartenant à des classes sociales très différentes, que je n’ai jamais rencontré depuis. »

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Bal au Magic City en 1932

Autour des tasses (pissotières), dans les bains turcs, sur les grands boulevards, les rencontres gay n’avaient rien d’exceptionnel. Et c’est là que Guérin enfile sa jaquette de marxiste : « Les prolos étaient encore des prolos et non les petits bourgeois qu’ils sont devenus. Alors qu’aujourd’hui, on prétend qu’il est quasiment impossible à un travailleur d’avoir des penchants homosexuels. Si le Parti communiste, qui veille à sa clientèle, ne se risque pas à prendre la défense des homosexuels, c’est parce que la classe ouvrière s’est incroyablement embourgeoisée depuis une trentaine d’années. » Et l’érudit Guérin de citer son cher Alfred Kinsey : « Il montrait que ceux qui avaient été réduits à l’enseignement primaire étaient ceux qui n’étaient pas paralysés par toutes sortes de considérations culturelles ou morales qui sont artificiellement inculquées, d’abord au niveau secondaire et, surtout, au niveau supérieur. […] Il ne faut pas oublier que les gens se mariaient très tard, à cette époque ; j’ai habité dans le XXe et on voyait le soir, dans les petits restaurants, des gars entre 20 et 30 ans, tous célibataires et absolument pas froissés si on manifestait à leur égard un quelconque désir homosexuel. […] Ils étaient encore dans le monde physique et ce monde n’avait pas été pollué par les valeurs morales. […] Je crois que, pendant tout le XIXe siècle [malgré l’influence de l’Église, ndlr] l’ouvrier était plus près de l’animalité naturelle qu’à partir du moment où il s’est érigé une superstructure, cet ego de petit-bourgeois. » Et Guérin, amoureux des bals de la rue de Lappe, de nous apprendre qu’il n’y avait pas de boîtes homosexuelles mais sexuelles tout court : « Les gens ne s’embrassaient pas, cependant, car les mecs tenaient à leur image virile. Il était rare que deux homosexuels dansent ensemble ; c’était plutôt une danse entre un micheton – un homme qui aime les garçons – et un mec. » En fin de soirée, Guérin allait alors sur « la Noïé », une péniche amarrée sur le canal Saint-Martin, près de la Bastille, « qui servait à faire l’amour. Il y avait des couchettes où on forniquait. De la rue de Lappe, c’était très proche et très pratique ».

Daniel Guérin fréquentait aussi la piscine de la rue de Pontoise et ses confortables cabines de bain : « Il y avait aussi un haut lieu de l’homosexualité : le 14 de la rue Trévise : c’était l’Union chrétienne des jeunes gens (UCJG) qui avait une piscine où on pouvait se baigner nu. Il fallait avoir une carte de membre, comme dans les YMCA américains, et c’était un lieu de rencontres très étonnant. » Daniel y emmena d’ailleurs son « maître es homosexualité » : Jean-Michel Renaitour, aviateur pendant la Grande Guerre, puis député de l’Yonne et maire d’Auxerre. Où il avait sous la main « des centaines de garçons », pratiquant la gymnastique ou le water-polo.

Devant cette manne charnelle, Daniel confessait ceci : « Jamais l’idée ne me serait venue de me lier avec un seul quand il y avait un déversoir quotidien de tant de beautés autour de moi ! Pourquoi aurais-je dû m’aliéner en me fixant sur un jeune en méconnaissant tous les autres ? »

Puisque nous avons évoqué un guerrier, rappelons que le maréchal Lyautey, au Maroc, était réputé pour avoir au réveil des « couilles au cul » mais qui n’étaient pas les siennes et que l’aviateur Pierre Weiss appréciait la façon de se servir de son manche de l’archange Charles Lindbergh.

À l’entre-deux-guerres, le public ne versait pas dans le pipole : « On voyait Léon Blum en tutu dans les journaux ! Il avait des attitudes, des manières d’être assez précieuses ; je me rappelle en 1930 l’avoir rencontré. Il m’a reçu dans sa chambre et il portait un pyjama violet avec des ornements d’or. […] Léon Blum était aussi hétérosexuel, mais dans son livre, il prétendait que c’était folie que de se marier sans s’être essayés l’un l’autre. Son homosexualité était connue par les caricatures des journaux, mais les gens ne les croyaient pas ; il n’y avait pas à l’époque cette espèce de curiosité malsaine. Les forces du Front populaire étaient hypnotisées par autre chose : les congés payés etc. Il y a eu une période, pendant l’Occupation, durant laquelle l’homosexualité était considérée comme un acte répréhensible, du fait de l’ordonnance promulguée par Pétain. De plus, les pratiques homosexuelles pouvaient apparaître comme ayant je ne sais quel caractère fascisant. »

Les pédés à Vichy ! La Résistance surnomma ainsi Abel Bonnard, ministre de l’Instruction de Laval, Gestapette. D’où le coup de tonnerre dans le landerneau bleu-blanc-rouge quand Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin, fit son coming out dans les années 1980 !

Bien que militant de la cause gay (sur le tard mais avec force courage), Daniel Guérin a toujours été contre toutes les chapelles : « Les homosexuels se sont enfermés aujourd’hui dans un ghetto, plus vaste que ce qui existait auparavant et, en revendiquant leur homosexualité, ils ont suscité chez de jeunes hétéros des réflexes de défense et de répulsion qui n’existaient pas durant la période que nous avons évoquée. » Et de déplorer qu’au lieu d’avoir exploité la veine subversive de l’homosexualité, la communauté LGBT, comme on ne l’appelait pas encore, ait sombré dans le consumérisme.

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Ah ! oui, le gérant de la revue « Inversions », Gustave-Léon Beyria, fut condamné en mars 1926 à dix mois de prison. Il faudrait attendre vingt-six ans pour qu’une nouvelle publication gay reparût en France. Il s’agirait de « Futur » en l’occurrence.

Journaliste, notamment à « Gai Pied », spécialiste des avant-gardes littéraires et artistiques de l’entre-deux-guerre, Gilles Barbedette fut un des membres fondateurs d’Aides. Il mourut du sida le 30 mars 1992…