“J’estime que cette perversion d’un instinct, comme bien d’autres perversions,

est un indice de la profonde décadence sociale et morale

d’une certaine partie de la société actuelle.

Henri Barbusse, écrivain communiste du “Feu” et biographe de Staline…

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a trois années, j’ai eu le plaisir, lors des Rendez-vous de l’Histoire de Blois,  de m’entretenir avec l’éditeur de Non Lieu, dont le père avait publié en « Paris gay 1925 », de Gilles Barbedette et Michel Carassou (2008). Il me disait son étonnement à propos du fait que Daniel Guérin fût à son corps défendant clivant : les anarchistes et autres « déviants » luxemburgistes et trotskistes le voyaient comme l’un des leurs ignorant que la nébuleuse homosexuelle en faisait tout autant. Il n’y avait guère jonction entre les deux, chacun demeurant dans son champ d’action.

Pertinent, le propos mérite tout de même nuance. Si l’on en croit son gendre, l’économiste algérien Ahmed Hanni, Daniel séparait bel et bien les deux sphères. Tout au moins jusqu’en Mai 68, quand les jeunesses commencèrent à dépaver le boulevard des Tabous. La parole se fit quand plus libre et Daniel le rose devint notamment l’un des maîtres à penser de Danny le rouge.

« Daniel Guérin fut l’une des rares [personnes publiques], témoigne Ahmed, à dire ou agir de la même manière en public et en privé. Cette cohérence n’est pas soudaine. Jeune, il avait déjà rompu avec sa famille à cause de cela. Daniel Guérin s’est toujours donné une liberté aussi grande que possible quitte à en assumer certaines conséquences (matérielles dans sa jeunesse, relationnelles plus tard), n’hésitant pas à rompre avec des vieux compagnonnages. »

« Athée serein », il ne cherchait pas non plus à choquer pour choquer : « À part certaines convenances qui l’amenaient à occulter son homosexualité (il n’en parlait pratiquement jamais en ma présence, ni ne l’affichait tous azimuts), poursuit Ahmed, Daniel gardait tout de même un ton libre à toute occasion. »

Guérin naît le 19 mai 1904 dans une famille de la grande bourgeoisie, certes, mais libérale et dreyfusarde. Un de ses aïeux était le menuisier Maurice Duplay, hôte d’un certain Maximilien Robespierre… L’appartement familial est peuplé de Degas et de Rodin. Sa mère joue du piano à quatre mains avec un autre Maurice… Ravel ! Sa famille est liée à la maison Hachette.

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Daniel Guérin à la droite du curé

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François Mauriac chez Colette

En 1922, il publie un recueil de poésies, « Livre de la dix-huitième année », ce qui lui vaut d’être remarqué par Colette et François Mauriac, tous les deux d’ailleurs ayant une sexualité à géométrie variable… La même année, il est foudroyé par la lecture du « Manifeste du parti communiste » de Marx et Engels, qui l’écarte de la poésie, à ses yeux devenue futile.

Après des études tumultueuses en sciences politiques, entre prêtres tordus et professeurs inscrits à l’Action Française, et avoir vu à la Chambre Léon Blum traité de « juif », il part pour un voyage initiatique en Italie. Et les voyages vont former la genèse de l’action politique de Guérin. C’est bientôt la Grèce, où il rencontre l’ambassadeur trotskiste de l’URSS, puis après le service militaire – il va y tâter du garçon avec ou sans pompon –, le Liban, où il gère durant deux ans l’Agence générale de librairie, liée à Hachette. Il y rencontre l’émir Khaled, fils d’Abd-el-Kader. Mais c’est en Indochine qu’il devient un anticolonialiste viscéral, abhorrant définitivement tout racisme.

 

Daniel rompt avec sa famille. On le retrouve ouvrier du bâtiment à Brest, où ses tendances sexuelles lui valent quelques déboires. Via son oncle Daniel Halévy, ami de Proust (et plus tard grand défenseur du Maréchal !), il prend contact avec le syndicaliste révolutionnaire Pierre Monatte, exclu du PC dès 1924. Devenu correcteur, il gardera toute sa vie sa carte à la CGT (de tendance anarchiste). D’ailleurs, il n’aura de cesse de lutter pour la réunification syndicale et en voudra toujours aux staliniens d’avoir divisé les travailleurs.

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Daniel Guérin en 1925

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Marceau Pivert

Lié à Léon Blum, il l’est plus encore avec Marceau Pivert, futur fondateur du très original Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). Dès 1932, il sillonne pour « Monde », « la Révolution prolétarienne » et « Regards » l’Allemagne à vélo. L’année suivante, Blum l’envoie derechef dans l’Allemagne en voie de nazification. À une époque où les Français ignorent presque tout du IIIe Reich, sa « Peste brune » est publiée dans « le Populaire », sans émouvoir plus que ça l’opinion populaire hexagonale.

En 1933 justement, il rencontre via Pierre Naville Trotski à Paris, événement qui le marquera. Daniel participe alors à la dissidence gauchiste, voire luxemburgiste, à l’intérieur de la SFIO. Aux Cahiers Spartacus, il côtoie notamment le libertaire Henri Poulaille, chantre de la littérature prolétarienne et Cachanais (comme votre serviteur).

Bientôt marié, comme nous l’avons vu, à l’Autrichienne Maria Fortwängler, Daniel fonde le Centre laïque des auberges de jeunesse (CLAJ) pour contrebalancer celles animées par Marc Sangnier, d’obédience démocrate-chrétienne.

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Proche de l’Algérien Messali Hadj, Guérin rejoint en même temps la Gauche révolutionnaire au sein de la SFIO. Survient le Front populaire !

« Tout est possible »,

écrit Marceau Pivert tandis que Thorez admet qu’il faut savoir « terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». Daniel, de son côté, entre en contact avec Angel Pestaña de la CNT, vaste syndicat anarchiste, pour le sensibiliser notamment au problème de la décolonisation du Maroc… Dont les troupes arabes vont être le bras séculier du putsch franquiste. Blum n’interviendra pas en Espagne. Anticolonialiste, Daniel se lie aussi d’amitié avec Habib Bourguiba. En fait, il se forge un carnet d’adresses épais comme le Bottin. Il aura le « 06 » de Gandhi (rencontré en 1931), de Claude Lévi-Strauss (alors de la tendance Révolution constructive de la SFIO), Hô Chi Minh (en 1946), Jacques Soustelle, Louis Joxe (normal, c’est son cousin), Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Malcom X, l’écrivain américain Richard Wright, Khomeiny

 

Dès l’été 1937, Pivert et Guérin dénoncent les méthodes expéditives staliniennes en Espagne et manifestent contre les procès de Moscou. Par ailleurs, Daniel est plus que dépité par la politique du Front populaire à l’égard des indépendantistes indochinois et l’indifférence du prolétariat français à leur sort. Mais il ne lâche pas la SFIO. En janvier 1938, l’ex-Gauche révolutionnaire emporte la fédération de la Seine, dont il devient membre du bureau fédéral. Très vite, la fédération est dissoute, Guérin participe alors à la fondation du PSOP, dont il est néanmoins écarté du secrétariat général pour sympathies trotskistes. Favorable au pacifisme révolutionnaire, il est à moitié lynché dans la rue par des staliniens furieux de cette position pourtant… léniniste. Et ce n’est pas en appuyant la proposition de Trotski de fusion du PSOP avec le Parti communiste internationaliste qu’il va s’attirer les bonnes grâces de Thorez !

Avec le PSOP, il tente de venir en aide aux militants du Poum, communistes antistaliniens espagnols (et surtout catalans), menacés d’être fusillés par les moscoutaires ou internés par les Français. Au côté de militants juifs, arabes et anglais, il s’alarme aussi de la situation en Palestine.

Mandaté par les trotskistes, Guérin part, en août 1939, pour Oslo afin de propager leurs conceptions défaitistes révolutionnaires tout en faisant la salle et la terrasse comme serveur. La Wehrmacht l’y capture en avril 1940. Emprisonné en Allemagne, il est libéré pour des raisons de santé. Membre de la très clandestine IVe Internationale (trotskiste), il rentre en France au printemps 1942. À l’automne, un ancien camarade de lycée, devenu directeur commercial du Comité d’organisation du livre, lui offre un emploi de sous-directeur.

Après avoir été inquiété par des résistants de la vingt-cinquième heure, Daniel devient en 1944 secrétaire général de l’Office professionnel du livre et verse dans l’épuration. « Pour la seule et unique fois de ma vie, j’exerce une fonction d’autorité », écrira-t-il dans « le Feu du sang ». Au grand dam de sa famille, il propose la nationalisation du groupe Hachette !

9782246004431-fr la Lutte des classes sous la Ire République

Cependant, il obtient en 1946 la participation des syndicats du livre à l’Office professionnel, jusqu’alors réservé aux seuls employeurs. Et s’attaque en mai de cette année-là à De Gaulle et Thorez qui ont emprisonné 50 travailleurs indochinois ayant distribué des tracts favorables à l’indépendance.

Rat de Bibliothèque nationale, Daniel se plonge à cerveau perdu dans la Révolution française. En été 1946 paraît chez Gallimard « la Lutte des classes sous la Ire République », ouvrage novateur voulant établir la synthèse entre le marxisme et l’anarchisme et plaçant les sans-culottes spontanéistes au-dessus d’un Robespierre léninifié et incarnant à lui seul le peuple. Si l’ouvrage se vend bien, il sème le trouble dans une caste universitaire engoncée dans son stalinisme et qui ne veut voir en Guérin qu’un amateur éclairé voire un peu déviant. Résultat, ce livre est curieusement absent des bibliographies contemporaines afférentes à cette Révolution que Daniel ne voyait pas comme un bloc.

En 1946 va débuter « la plus grande aventure » de sa vie : un séjour de trois ans aux États-Unis. C’est au contact des trotskistes US, qui font pourtant un remarquable travail antiraciste, qu’il perd ses illusions marxistes-léninistes. À Marceau Pivert, il écrit : [Le mouvement trotskiste] répète mécaniquement de vieilles formules sans les repenser et en reposant la tête sur l’oreilles des écrits (certes admirables) de Trotski. » Et puis il découvre qu’avant d’être un prolétaire, l’ouvrier blanc est d’abord blanc. L’économie de l’esclavage a forgé le préjugé.

Aux États-Unis, où il retrouve sa fille, Anne, il rencontre C.L.R. James, grand historien trinidadien et néanmoins trotskiste, auteur notamment des « Jacobins noirs », une odyssée de la Révolution haïtienne, et Joan London, la fille d’un certain Jack…

La rupture avec les trotskismes est loin d’être totale. Réconcilié avec son père et bientôt fort d’un certain pécule, Daniel, généreux donateur, soutiendra, bien que devenu à plus de 65 ans communiste libertaire, les « Cahiers Léon Trotsky » ainsi que la publication d’autres écrits relatifs au Vieux… Dans un milieu réputé pour sa scissiparité, Guérin réussira le coup de force de réunir toutes les familles trotskistes lors de ses funérailles !

De retour en France en 1950, il s’associe à Claude Bourdet pour fonder « l’Observateur », manifester pour la reconnaissance de la Chine populaire, écrire au côté de Clara Malraux et des titistes français (oui, ça a existé !), s’immerger trois mois dans les milieux indépendantistes maghrébins, dénoncer auprès de Mauriac la répression au Maroc, prendre contact avec Mohamed Harbi, jeune gauchiste algérien du FLN, écrire au ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, qui refuse de le recevoir.

Militant à la Nouvelle Gauche, il rencontre Frantz Fanon, psychiatre martiniquais engagé auprès des indépendantistes algériens. Une figure qui fascinera au plus haut point un certain Jean-Paul Sartre. Lequel censure l’article de Guérin « Quand le fascisme nous devançait », en 1954, dans « les Temps modernes ». Péché véniel, car Sartre signe l’appel au gouvernement américain pour que Guérin, banni du territoire, puisse y revenir et revoir sa fille. L’auteur de « l’Être et le Néant » se permet aussi d’écrire : « [Malgré] toutes ses erreurs, [la Lutte des classes sous la Ire République] demeure un des seuls apports enrichissants des marxistes contemporains aux études historiques. »

Sartre est un intellectuel, Guérin, un militant de terrain. Et c’est sur celui-ci, vingt ans durant, qu’il va enquêter sur l’enlèvement de Ben Barka côtoyant même la pègre. Il découvre bientôt Bakounine, se défonce pour l’Algérie, adapte Balzac au théâtre, publie « Front populaire, révolution manquée ? », « Décolonisation du Noir américain », « Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey », « l’Anarchisme », « Un jeune homme excentrique », « D’une dissidence sexuelle au socialisme », se rend à La Havane, fait son coming-out en Mai, condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie avec le tribunal Russel, participe à la création du Mouvement communiste libertaire tout en soutenant le président du Sénat Alain Poher – Guérin est déroutant ! –, rédige la plate-forme avec Georges Fontenis de l’Organisation communiste libertaire (qu’il va quitter pour ses « dérives sectaires »), écrit sur Rosa Luxemburg, milite au côté des Comités antimilitaristes (Clam) et du Front homosexuel d’action révolutionnaire.

Guérin ne tient pas en place, il lui faut de l’action, de l’enthousiasme. Après un passage furtif au PSU, il rejoint avec son ex-compagne l’Organisation révolutionnaire anarchiste, anime la Conférence internationale d’études bakouniniennes à Venise, rencontre l’ayatollah Khomeiny, fréquente les intégristes proches de Ben Bella, appelle à voter Mitterrand (qu’il déteste), soutient Solidarnosc, palabre avec Jean-Marie Tjibaou, du FLNKS, s’enthousiasme pour la jeunesse qui se soulève contre Chirac et Devaquet !

Malade depuis longtemps, Daniel Guérin s’éteint, le 14 avril 1988, il y a un peu plus de trente ans.

Son parcours est celui d’un des plus puissants intellectuels français engagés du XXe siècle. Lisons ou relisons ses livres car ce sont ceux d’un homme avant tout sentimental, qui a toujours privilégié ce qui rapproche plus que ce qui divise.

L’historien marxiste Ian Birchall déclarera : « Ce que je trouve le plus intéressant chez Guérin, c’est l’attention qu’il porte au dialogue. Il avait de fortes opinions sur beaucoup de questions, mais il était toujours prêt à dialoguer sans tomber dans les attaques qui sont si courantes dans certaines sections de la gauche. Il trouvait le temps d’échanger y compris avec de tout petits groupes, et même lorsqu’il critiquait sévèrement un opposant politique, il notait aussi les aspects positifs de ce dernier. »

L’universitaire David Berry ira dans le même sens : « Dès ses premières “notes de lectures” prises pendant le fameux voyage en Indochine, à la fin de 1929, il est clair que l’antidogmatisme était fondamental chez Guérin. Il critiquait les marxistes de son époque pour avoir créé un “Marx standardisé, avec une figure redoutable de prophète barbu”, et les bolcheviques pour avoir transformé le marxisme en “une espèce de religion mystique avec Lénine pour pontife”. Il y voyait une “trahison” de Marx. […] Pour lui, marxisme et anarchisme devaient être dépassés et cela ne pouvait se faire que par la pratique. »

Avant d’aborder dans un ultime post guérinien son parcours plus intime, je ne puis résister à l’idée de vous faire lire des extraits de la lettre de Daniel à son père, Marcel, qui la découvre sur son lit de mort :

« Je voudrais accomplir aujourd’hui un devoir. Tout en me refusant à croire que tu ne pourrais pas te rétablir, je voudrais te dire certaines choses pour le cas où nous ne nous reverrions pas. Je voudrais t’exprimer ma profonde reconnaissance pour tout ce que je te dois. En ces temps où la culture, la vieille, se meurt – avant qu’elle ne rebondisse, plus tard, sous de nouvelles formes –, je voudrais te remercier de m’avoir transmis ce précieux héritage culturel, qui fait la vie digne d’être vécue. Si je remonte dans mon enfance, je t’entends m’apprendre à aimer Baudelaire, et Chopin, et Renoir et Degas. Si j’ai, politiquement et socialement, choisi une autre route que la tienne, je n’ai jamais sous-estimé, ni renié, ni trahi cet héritage, ce goût des belles choses. Merci de me l’avoir transmis. Ce que tu as aimé, la culture, l’art est immortel. Dans des siècles, des hommes (différents de ceux d’aujourd’hui) aimeront encore Baudelaire, Chopin, Renoir et Degas.

» Par ailleurs, je sais ce qu’il y a en nous de commun, cette vive sensibilité, ce besoin aigu d’amour et de tendresse. […] Je t’ai fait souffrir au cours de ma vie. Mais sans l’avoir jamais voulu. J’ai été victime de mon tempérament trop violent, trop contradictoire, de mon besoin extrême d’indépendance. Et là où je t’ai le plus violemment heurté, c’est par fidélité à des convictions qui sont ma raison de vivre. »

Son père lui répond ceci :

« Tu as touché mon cœur dans ses fibres les plus profondes en me parlant comme tu as fait. C’est une consolation pour moi. Pour ce qui est des biens culturels, je suis tranquille. Et c’est une grande joie pour moi, en relisant ta lettre, de voir combien tu leur restes attaché. Encore une fois je te remercie avec une grande émotion de me l’avoir dit. Mon cher fils que, comme ta grand-mère, j’ai chéri plus que mes autres enfants, mon premier né, la plus grande joie de ma vie, je te serre sur mon pauvre cœur qui t’a tant aimé. »