“Il est bien connu que la pierre de Rosette, rédigée à la fois en grec et en égyptien,

a donné la clé qui a permis de traduire les hiéroglyphes.

Mais peu de gens savent ce que dit son texte.

Cette stèle a été dressée à l’origine pour annoncer

une amnistie des débiteurs et des prisonniers,

décrétée par Ptolémée V en 196 av. J.-C.

“Dette, cinq mille ans d’histoire”, de David Graeber, anthropologue,

économiste états-unien, en exil à Londres pour avoir participé à Occupy Wall Street…

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Claude Lévi-Strauss, comme tout savant qui se respecte, était un grand lecteur du Maure de Trèves. « La lecture de Marx m’avait d’autant plus transporté que je prenais pour la première fois contact, à travers cette grande pensée, avec le courant philosophique qui va de Kant à Hegel : tout un monde m’était révélé. Depuis lors, cette ferveur ne s’est jamais démentie et je m’applique rarement à débrouiller un problème de sociologie ou d’ethnographie sans avoir, au préalable, vivifié ma réflexion par quelques pages du “18 Brumaire de Louis Bonaparte” ou de la “Critique de l’économie politique”. »

Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss

Vers la fin de sa longue vie – il mourut à 100 ans –, on disait Lévi-Strauss conservateur, voire réactionnaire. Comme votre serviteur, il n’aimait plus le monde « moderne ». La disparition du vivant, l’agonie des peuples dits premiers, le rabougrissement de la diversité humaine, tout cela lui ferait préférer la compagnie d’un chat à celle d’un encombrant contemporain comptant pour rien.

Pourtant dans sa jeunesse, il fut tenté par la politique. On le retrouva même à la gauche de la SFIO. Il perdit une élection, tira un trait sur la politique mais non sur le politique.

Dans notre dernier post, nous avons évoqué la polémique sur le participe passé et salué Éliane Viennot, qui précise qu’historiquement la langue française a été la chasse gardée des élites, qui tenaient à « se distinguer des ignorants et des simples femmes » en compliquant au possible l’usage écrit de l’idiome de Voltaire.

Philosophe de formation, Claude Lévi-Strauss se voit proposer en 1935 un poste de… sociologue à l’université de São Paulo, qui vient d’être créée. En compagnie de l’historien Fernand Braudel, du psychologue Jean Maugüé ou du géographe Pierre Monbeig – puis bientôt de Roger Bastide, précurseur des études afro-brésiliennes), il enseigne, en français, à des fils à papa dont la fortune repose sur la caféine.

Dans « Tristes Tropiques », en 1955, il écrit : « Dans ce Brésil qui avait connu quelques éclatantes réussites individuelles, mais rares : Euclides da Cunha, Oswaldo Cruz, Chagas, Villa-Lobos, la culture était restée, jusqu’à une époque récente, un jouet pour les riches. Et c’est parce que cette oligarchie avait besoin d’une opinion publique d’inspiration civile et laïque, pour faire pièce à l’influence traditionnelle de l’Église et de l’armée ainsi qu’au pouvoir personnel [le Brésil vit sous la férule du président Getúlio Vargas], qu’en créant l’université de São Paulo, elle entreprit d’ouvrir la culture à une plus large clientèle. » Clientèle…

Mordu par le cobra coral de l’ethnologie, Lévi-Strauss, qui ne hait pas encore « les voyages et les explorateurs », se lance dans l’étude de terrain : « Il ne fallait guère plus de vingt-quatre heures de voyage pour atteindre, au-delà de la frontière de São Paulo marquée par le fleuve Paraná, la grande forêt tempérée et humide de conifères qui avait si longtemps opposé sa masse à la pénétration des planteurs ; jusqu’aux environs de 1930, elle était restée pratiquement vierge, à l’exception des bandes indiennes qui y erraient encore et de quelques pionniers isolés, en général paysans pauvres cultivant le maïs dans de petits défrichements.  »

Claude Lévi-Strauss se rend d’abord chez les Bororo et les Caduvéo, déjà connus, puis le long de la ligne Rondon (du nom de Cândido Rondon, savant positiviste et donc protecteur des Indiens), dans le lointain Mato Grosso chez les Nambikwara et les Tupi Kawahib.

6a15a71ae7Claude Lévi-Strauss chez les indiens Nambikwara

Mais c’est auprès des Nambikwara qu’il vit une aventure singulière qui nous intéresse ici :

« On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire ; mais ils ne dessinent pas davantage, à l’exception de quelques pointillés ou zigzags sur leurs calebasses. Comme chez les Caduveo, je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées. Que voulaient-ils donc faire ? Je dus me rendre à l’évidence : ils écrivaient ou, plus exactement, cherchaient à faire de leur crayon le même usage que moi, le seul qu’ils pussent alors concevoir, car je n’avais pas encore essayé de les distraire par mes dessins. Pour la plupart, l’effort s’arrêtait là ; mais le chef de bande voyait plus loin. Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l’écriture. Aussi m’a-t-il réclamé un bloc-notes et nous sommes pareillement équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me communique pas verbalement les informations que je lui demande, mais trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme si je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l’examine anxieusement comme si la signification devait en jaillir, et la même désillusion se peint sur son visage. Mais il n’en convient pas ; et il est tacitement entendu entre nous que son grimoire possède un sens que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque aussitôt et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires.

» Or, à peine avait-il rassemblé tout son monde qu’il tira d’une hotte un papier couvert de lignes tortillées qu’il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts […]. Cette comédie se prolongea pendant deux heures. Qu’espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu’il avait obtenu l’alliance du Blanc et qu’il participait à ses secrets. […]

Encore tourmenté par cet incident ridicule, je dormis mal et trompai l’insomnie en me remémorant la scène des échanges. L’écriture avait donc fait son apparition chez les Nambikwara ; mais non point, comme on aurait pu l’imaginer, au terme d’un apprentissage laborieux. Son symbole avait été emprunté tandis que sa réalité demeurait étrangère. Et cela, en vue d’une fin sociologique plutôt qu’intellectuelle. Il ne s’agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais d’accroître le prestige et l’autorité d’un individu – ou d’une fonction – aux dépens d’autrui. Un indigène encore à l’âge de pierre avait deviné que le grand moyen de comprendre, à défaut de le comprendre, pouvait au moins servir à d’autres fins. Après tout, pendant des millénaires et même aujourd’hui dans une grande partie du monde, l’écriture existe comme institution dans des sociétés dont les membres, en immense majorité, n’en possèdent pas le maniement. Les villages où j’ai séjourné dans les collines de Chittagong au Pakistan oriental sont peuplés d’illettrés ; chacun a cependant son scribe qui remplit sa fonction auprès des individus et de la collectivité. Tous connaissent l’écriture et l’utilisent au besoin, mais du dehors et comme un médiateur étranger avec lequel ils communiquent par des méthodes orales. Or, le scribe est rarement un fonctionnaire ou un employé du groupe : sa science s’accompagne de puissance, tant et si bien que le même individu réunit souvent les fonctions de scribe et d’usurier, non point seulement qu’il ait besoin de lire et d’écrire pour exercer son industrie ; mais parce qu’il se trouve ainsi, à double titre, être celui qui a prise sur les autres»

Fidèle à Marx, pour qui il n’y a de science que du caché, Claude Lévi-Strauss redevient philosophe :

« C’est une étrange chose que l’écriture. Il semblerait que son apparition n’eût pu manquer de déterminer des changements profonds dans les conditions d’existence de l’humanité ; et que ces transformations dussent être surtout de nature intellectuelle. La possession de l’écriture multiplie prodigieusement l’aptitude des hommes à préserver les connaissances. On la concevrait volontiers comme une mémoire artificielle, dont le développement devrait s’accompagner d’une meilleure conscience du passé, donc d’une plus grande capacité à organiser le présent et l’avenir. Après avoir éliminé tous les critères proposés pour distinguer la barbarie de la civilisation, on aimerait au moins retenir celui-là : peuples avec ou sans écriture, les uns capables de cumuler les acquisitions anciennes et progressant de plus en plus vite vers le but qu’ils se sont assigné, tandis que les autres, impuissants à retenir le passé au-delà de cette frange que la mémoire individuelle suffit à fixer, resteraient prisonniers d’une histoire fluctuante à laquelle manqueraient toujours une origine et la conscience durable du projet. »

Lévi-Strauss dit de lui qu’il a « l’intelligence néolithique. Pareille aux feux de brousse indigènes, elle embrase des sols parfois inexplorés ». Et le prouve…

« Pourtant, rien de ce que nous savons de l’écriture et de son rôle dans l’évolution ne justifie une telle conception. Une des phases les plus créatrices de l’histoire de l’humanité se place pendant l’avènement du néolithique : responsable de l’agriculture, de la domestication des animaux et d’autres arts. Pour y parvenir, il a fallu que, pendant des millénaires, de petites collectivités humaines observent, expérimentent et transmettent le fruit de leurs réflexions. Cette immense entreprise s’est déroulée avec une rigueur et une continuité attestées par le succès, alors que l’écriture était encore inconnue. Si celle-ci est apparue entre le IVe et le IIIe millénaire avant notre ère, on doit voir en elle un résultat déjà lointain (et sans doute indirect) de la révolution néolithique, mais nullement sa condition. À quelle grande innovation est-elle liée ? Sur le plan de la technique, on ne peut guère citer que l’architecture. Mais celle des Égyptiens ou des Sumériens n’était pas supérieure aux ouvrages de certains Américains qui ignoraient l’écriture au moment de la Découverte. Inversement, depuis l’invention de l’écriture jusqu’à la naissance de la science moderne, le monde occidental a vécu quelque cinq mille années pendant lesquelles ses connaissances ont fluctué plus qu’elles ne se sont accrues. On a souvent remarqué qu’entre le genre de vie d’un citoyen grec ou romain et celui d’un bourgeois européen du XVIIIe siècle il n’y avait pas grande différence. […]

» Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de l’écriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Égypte jusqu’à la Chine, au moment où l’écriture fait son début : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Cette exploitation, qui permettait de rassembler des milliers de travailleurs pour les astreindre à des tâches exténuantes, rend mieux compte de la naissance de l’architecture que la relation directe envisagée tout à l’heure. Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre. »

Les phrases de Lévi-Strauss qui suivent peuvent heurter ceux qui savent que notre pays, par exemple, comprend 2,5 millions d’illettrés alors que l’école est obligatoire depuis 1881-1882. On leur fera remarquer que c’est la Commune de Paris de 1871 qui l’a rendue « obligatoire, laïque, gratuite et universelle » et que c’est l’un de ses ennemis, le très corrompu Jules Ferry (baptisé « Ferry Famine », durant le siège de 1870), grand colonisateur de l’Indochine, pour qui « les races supérieures [avaient] un devoir sur les races inférieures », qui l’a formalisée à l’échelle nationale.

19AVRIL1

Claude Lévi-Strauss sort alors le vitriol :

« Regardons plus près de nous : l’action systématique des États européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi. » Dans l’Athènes antique, les lois étaient inscrites au burin pour que les citoyens, libres, ne les ignorassent point.

« Du plan national, l’entreprise est passée sur le plan international, grâce à cette complicité qui s’est nouée, entre de jeunes États – confrontés à des problèmes qui furent les nôtres il y a un ou deux siècles – et une société internationale de nantis, inquiète de la menace que représentent pour sa stabilité les réactions de peuples mal entraînés par la parole écrite à penser en formules modifiables à volonté, et à donner prise aux efforts d’édification. En accédant au savoir entassé dans les bibliothèques, ces peuples se rendent vulnérables aux mensonges que les documents imprimés propagent en proportion encore plus grande. Sans doute les dés sont-ils jetés. Mais, dans mon village nambikwara, les fortes têtes étaient tout de même les plus sages. Ceux qui se désolidarisèrent de leur chef après qu’il eut essayé de jouer la carte de la civilisation (à la suite de ma visite il fut abandonné de la plupart des siens) comprenaient confusément que l’écriture et la perfidie pénétraient chez eux de concert. Réfugiés dans une brousse plus lointaine, ils se sont ménagé un répit. Le génie de leur chef, percevant d’un seul coup le secours que l’écriture pouvait apporter à son pouvoir, et atteignant ainsi le fondement de l’institution sans en posséder l’usage, inspirait cependant l’admiration. » De l’admiration… quand même !

Si la langue, selon Ésope, est la meilleure et la pire des choses, il en va de même de l’écriture et… d’Internet, qui, au-delà de nous fliquer, nous offre une source de connaissances qui nous submerge et dont la vitesse nous enferme sur nous-mêmes. La culture doit, avant tout, être subversive.

introducao

Enfant Nambikwara

Soyons aussi circonspects que les Nambikwara. Lesquels – on écrit nambiquara en portugais, qui veut dire « oreille percée » –, ne sont plus qu’un gros millier au Brésil contre 10 000 quand Claude Lévi-Strauss les a visités en 1938. Le soja transgénique est passé par-là…

En fait, passer une soirée en tête-à-tête avec un chat, pourquoi pas ?

 

 

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