Le groupe [Penny Farthing] comprenait aussi bien des aristocrates français

dont les familles avaient été amies que des cheminots,

des fonctionnaires de l’administration vichyste

et même un fervent anarchiste dont le nom de code était Toto.

“Independent”, 8 mai 1997, à l’occasion du décès de Henry Hyde, un des patrons de l’OSS pour la France.

 

 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Mai 68 fut une aventure mondiale, fille de la guerre du Vietnam, des décolonisations africaines, des révoltes ouvrières et plus largement d’un monde encore bipolaire et glacé qui avait besoin d’être rimbaldiennement réenchanté.

De Mai 68, l’ancien serrurier Mario Marret détient certaines clés…

Si les chats ont neuf vies, Mario Marret (1920-2000) en a eu au moins tout autant. (Je me permets ainsi de faire mon malin par rapport à une excellente émission de France Culture intitulée “Les quatre vies de Mario Marret”.)

738_marret_52_cabine_vehicule_lors_dun_raid

 

Mario Marret  Crédits : Jean Rivolier

Anarchiste d’essence authentiquement prolétarienne, le né natif de Clermont-Ferrand (dont le père était plus alcoolique que cantonnier…) fut donc serrurier, mais aussi dynamiteur de calvaire, espion amateur du mouvement libertaire Solidarité internationale antifasciste (SIA) infiltré dans le camp d’Argelès auprès des républicains espagnols, opérateur radio dans l’Alger vichyste, agent de renseignement pour l’OSS, les services secrets américains de Donovan et Roosevelt, chef d’expédition en Antarctique, documentariste récompensé à Cannes et à Venise, cofondateur de la télévision d’État algérienne, cinéaste militant et maquisard en Guinée-Bissau, coréalisateur d’ «À bientôt j’espère » avec Chris Marker et les grévistes de la Rhodiacéta, enfin psychanalyste en roue libre et en roulotte parfois.

Bref, un destin hors du commun qu’il est opportun d’évoquer enfin.

Par où commencer ? Peut-être par le début pour éviter le tourbillon de ces vies félines et parfois felliniennes. Et souvent cloisonnées, réflexe d’agent de renseignement oblige.

Allons dans un premier temps jusqu’à la période précédant celle de l’ex-espion qui aimait le froid…

ecole amédée gasquet

À 15 ans, Marius pas encore Mario fait son apprentissage de serrurier à l’école Amédée-Gasquet de Michelincity. Très vite, il fréquente des réfugiés allemands ayant fui le nazisme. Sympathique au Front populaire, il organise, selon la légende, des « pelotons de grévistes qui sillonnent la campagne à vélo, pourchassés par des paysans armés de fourches ». On devine le tableau ! Étudiant l’espéranto, membre d’un groupuscule anarchiste, il s’essaie au dynamitage de calvaires. Sans grand succès, les grilles de protection résistent aux explosifs amateurs mais sa réputation de par le pays est déjà assurée.

On ne sait quand il opte pour une vasectomie afin ne pas avoir d’enfant « dans ce monde pourri ».

En août 1939, révolté par les rumeurs de maltraitance voire de viols pratiqués dans les camps de réfugiés républicains espagnols pourtant sous protection gendarmesque, il infiltre, pour le “Libertaire”, celui d’Argelès-sur-Mer. Il trompe les barbelés et les rares pandores. La déclaration de guerre l’empêche d’envoyer ses papiers à l’organe de la Fédération anarchiste précité.

Un antifasciste italien lui conseille d’étudier la radio, l’arme de guerre la plus efficace contre Mussolini et Hitler.

Mario rejoint l’école Thouzet de radio, à Clermont. Cette décision va bouleverser sa vie.

Entre-temps, à l’automne 1940, il vote lors d’un congrès anarchiste (lequel ? nous ne le savons pas) la motion « Paix avec le diable contre Hitler ».

En septembre 1941, Mario intègre le Groupement des communications radio-électriques (service des repérages) de Hauterive, près de Vichy, avec son copain Robert Rouet, fils de gendarme de Malakoff. Soucieux d’en découdre avec l’occupant via les écoutes, ils se débrouillent pour rater le concours d’entrée au PTT.

Robert est fasciné par l’éloquence de Marius à qui rien ni personne ne résiste.

Fin 1941, notre Auvergnat est convoqué par le directeur de Hauterive, un militaire certes vichyste mais qui abhorre les Boches. « On sait qui vous êtes. Il faut partir. Allez poursuivre votre combat ailleurs. Je vais vous donner un contact à la préfecture de Clermont. C’est un ami, il se fera une joie de vous remettre un passeport et de quoi rejoindre Alger. »

Mario parvient à se faire embaucher dans le centre d’écoutes de Kouba, dans le sud d’Alger, où le contre-espionnage du commandant Paillole, dépendant officiellement des Travaux ruraux, traque les messages de l’Abwehr. (Quelque 500 espions du Reich seront traduits devant les tribunaux militaires en zone libre et en Afrique du Nord !)

Mais Vichy sera toujours Vichy, en quelques semaines, le SR français est au courant du passé « terroriste » de Marius, bientôt congédié.

En épluchant l’annuaire, il découvre la boutique Général Radio Contrôle, sise au 48, rue Sadi-Carnot. Son patron, un grand gaillard au visage rieur, le reçoit. Il s’appelle Frederic Brown, à moins que ce soit Brun ou Braun. C’est un Américain aux origines confuses… Se disant orphelin de parents canadiens, élevé par un oncle au Luxembourg, il prétend dominer la langue de Molière… qu’il massacre sans vergogne.

Apprenant que Mario est opérateur radio, Brown l’embauche tout de go. Évidemment notre Auvergnat, qui doit émettre jour et nuit des messages codés, ne sait pas que son contact, le capitaine Dubois, soi-disant français mais à l’accent slave, est un espion polonais comme il y en a beaucoup à Alger.

Dès janvier 1942, la blanche cité devient un nid d’espions. Son consul américain, Robert Murphy, se voit attribué douze « vice », douze apôtres, douze espions play-boys envoyés spéciaux de William Donovan, patron de l’Office of Strategic Services, qui dépend directement de Franklin Roosevelt.

alger 1942 debar001

 

Alger en 1942 et débarquement des Américains dans le port d'Alger en Novembre 1942

Brown joue alors avec Mario carte sur table. Je ne veux plus travailler que pour mes compatriotes américains. Es-tu partant ? Après une pensée pour Sacco et Vanzetti, Mister Marret accepte et le voilà qui prépare sur les ondes le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, en novembre 1942.

Bientôt, il se retrouve sous la férule du vice-consul John Boyd, un « vrai cow-boy » (en fait, un gentleman du gallant South), qui l’initie à la mitraillette Thompson à chargeur rotatif, au P. 38. Et au 7,65.

Né et élevé à Paris, le très sophistiqué et polyglotte Henry Hyde doit, à Alger, recruter ceux qui formeront la base de l’OSS pour les missions en Corse et sur le continent. L’aristocrate Jean Alziary de Roquefort, est sa première recrue de valeur. Ne partagent-ils pas la même passion pour l’Aéropostale, Saint Exupéry et le sulfureux André Gide ?

Espiègle, Hyde lui fait rencontrer notre anarchiste clermontois. Tandis que monsieur de Roquefort vante les bottiers de luxe, Marius s’emporte en pleine réunion: « Il me serait plus agréable de voir les enfants algériens ne plus marcher nu-pieds ! » Diantre, Hyde a deviné que Toto serait l’inséparable radio de Jacques pour la mission Penny Farthing, le Grand-bi. « Les deux hommes, écrit Fabrizio Calvi, étaient aussi dissemblables que la petite et la grande roue de cet ancêtre de la bicyclette. »

Direction le Club des pins, à l’est d’Alger, où des instructeurs britanniques et américains enseignent à des républicains espagnols, des Polonais en exil ou des Français d’Afrique du Nord les rudiments du métier : maniement des armes, parachutisme – plus Mario saute et plus il a peur… – comment reconnaître le « poignet » d’un opérateur, son doigté, et ainsi confondre un éventuel usurpateur …

Puis la très secrète école de Chréa : comment résister à la torture, le capitaine Richard Cosby, professeur de littérature à l’université américaine de Beyrouth, y enseigne les us et coutumes de la Gestapo. Comment se forger une légende : Monsieur Marcel Rossignol (alias Toto), combien coûtait un kilo de pommes de terre à Clermont-Ferrand en 1941 ?

Non, recalé !

Après quelques embrouilles administratives dues à une administration vichyste plus soucieuse de lutter contre les subversifs que les nazis, Toto obtient, grâce à Hyde, de partir avec des papiers en règle et Jacques pour Londres. Le voyage est mouvementé, les moteurs de leur avion prenant partiellement feu au large de l’Écosse.

Bientôt leurs légendes sont au point bien que notre Auvergnat ait failli s’envoler avec des allumettes made in GB dans les poches !

Leur parachutage en France est annulé une fois, Mario se voit braqué par les projecteurs de la DSA allemande au moment de se jeter dans le vide. Jacques et Toto sautent finalement à l’aveugle, à près de 3000 pieds, soit trois fois l’altitude de largage prévue, en juillet 1943.

La mission de l’OSS en France repose pour le moment sur leurs seules épaules…

Parachutés dans le Puy-de-Dôme cher à Mario, ils parviennent à la capitale des Gaules, où ils n’ont que peu de contacts : Me Seignol et le père jésuite Léon Chaine, de la Conférence Ampère, qu’il dirige. Les débuts sont difficiles. Jean Naville (répétiteur privé de grec et de latin), Jacques Bonvalot, membre de la Conférence les rejoignent ainsi que le faussaire André Beau, Robert Rouet, le polytechnicien Jean Lescanne, les truands Gros Louis ou Zazou (occasionnels gardes du corps de Toto), le commissaire Charles Chenevier (qui mourra en déportation) ou Georges l’Américain.

Bravo ! notre anarchiste clermontois côtoie des jésuites, des flics, des malandrins, des prostituées (à qui on enseigne à identifier les grades et unités de leurs clients allemands)… Mais aussi la jeune et intrépide Yvonne Loiseau, sa secrétaire, qui, dans les gares, passe des valises de matériel radio au nez et à la barbe des « casqués ». C’est aussi ça, les services secrets.

Petit à petit, le réseau s’étend. Les postes émetteurs s’appellent Ravina puis Alpina, les parachutages d’armes et de matériel s’enchaînent, Penny Farthing est une réussite. En 1944, c’est le seul réseau capable de fournir aux Alliés des renseignements militaires de premier ordre.

Mario et ses opérateurs prennent des risques. Il leur arrive d’émettre une heure durant au lieu des quinze minutes réglementaires. Les Allemands coupent le courant dans certains quartiers lyonnais afin de les repérer. À la campagne, Mario découvre qu’il est surveillé par des avions Goéland et échappe in extremis aux hommes d’un certain Klaus Barbie en enfourchant son vélo qu’il abandonne dans la cour d’une ferme avant d’escalader un mur de fumier et de se fondre dans la nature.

En janvier 1944, Robert et Marius manquent de se faire serrer dans une traboule par les sbires de Barbie. Échange de coups de feu. Sans trembler, Toto dégaine son colt de rechange, tire à trois reprises et abat un officier de la Gestapo.

L’étau se resserre comme on dit dans les mauvais polars.

Jacques Bonvalot présente au réseau une nouvelle recrue, Jean Forat, jeune étudiant catholique à l’école d’électricité de Grenoble. Mario tique : pourquoi les Allemands l’ont-ils relâché aussi facilement à l’heure du STO et des otages ?

terminus

Le 11 avril 1944, le jour même où les enfants d’Izieu prennent la route d’Auschwitz, Yvonne, Mario et Forat se retrouvent au « Terminus », en face de la gare de Perrache. Il y a bien des « Fridolins » attablés, mais pas plus que d’habitude. Soudain, c’est l’assaut. Toto, qui apprécie les westerns, tente de traverser la porte vitrée… qui résiste ! Yvonne, qui essaie d’assommer un gestapiste à coups de parapluie, est ceinturée. Forat s’est évaporé comme de bien entendu…

D’abord gagner du temps pour permettre à Jacques de réorganiser le réseau même s’il est bien tard. Et se souvenir des leçons du capitaine Cosby.

Ah oui ! pas plus de dix centimètres du mur. À la première mandale, c’est le contrecoup à la nuque et l’évanouissement garanti. Ça marche durant les premiers interrogatoires.

Au bout de six jours, Alger est au courant de l’arrestation de Toto. Le choc est rude. Roquefort songe alors à redéployer ses agents vers les régions du Sud où le débarquement allié risque d’avoir lieu et laisse les truands lyonnais de l’OSS, qui ne touchent aucune solde, se payer via un braquage de fourgon postal. À la guerre comme à la guerre.

Jacques est arrêté à la défaveur d’une rafle de miliciens, à Lyon, le 7 août 1944.

Avec l’aide des deniers de l’OSS, de la dive bouteille pour endormir le docteur Heric et son homologue allemand, Jean Alziary de Roquefort reçoit un certificat médical de complaisance… même s’il est vraiment atteint d’une maladie pulmonaire. Mais, relâché, le chef de Penny Farthing est désormais en possession de faux papiers frappés d’un vrai tampon allemand.

Le réseau est au top, Français et Américains rencontrent peu de troupes allemandes en débarquant entre Cannes et Toulon, le 15 août 1944. Grâce au Grand-bi, des milliers de vies humaines sont épargnées.

Interrogé à Montluc, Marius décide de se la jouer César pour que les Allemands embrassent Fanny…

« Bravo, Messieurs, vous venez de faire une grosse prise. Je suis un agent américain, je travaille pour l’OSS ! »

Coup de théâtre risqué car Mario ne parle pas anglais : « Je suis officier canadien français. Les papiers d’identité que vous m’avez confisqués sont bien entendu des faux. »

Or, les Allemands l’ont identifié comme étant l’agent qui a abattu un gestapiste !

Du fond de sa cellule, il prépare un plan B et son évasion, rêvant même de construire une radio de fortune.

Le grand jeu commence à payer. Ako von Czernin et Franz Oehler, de l’Abwehr, service de renseignement militaire, débarquent à Montluc. Que cet agent américain ait tué un gestapiste, qu’importe, en revanche, il doit détenir des informations de premier ordre. N’ayant pas encore rétabli le contact avec Alger, Mario les promène en Auvergne, où il leur révèle des caches d’arme… au singulier, un pistolet camouflé dans un mur de pierre sèche ! Il leur fait même déménager un tas de fumier et se prend une dérouillée pour cela. Mais il a gagné du temps. Hyde lui a répondu : on parlemente avec von Czernin et Oehler, qui ne sont pas fichés comme criminels de guerre. « La victoire alliée ne fait plus de doute, autant vous mettre au vert : Yvonne et Mario contre vos vies sauves. »

La secrétaire de Toto est libérée mais a perdu le réseau, qui se méfie d’elle. Czernin et Oehler s’impatientent, on vous

a sauvé la peau et on ne peut pas faire sortir votre patron de Montluc. « Eh bien ! mon organisation vous liquidera. Vous êtes surveillés. Nous savons que vous êtes passés hier à 16 heures sur le pont de la Guillotière.

– Votre chef va être exécuté aujourd’hui, nous n’y pouvons rien…

– Vous ne lui survivrez pas plus d’une journée… »

Sachant les Américains à quelques kilomètres de Lyon, Czernin et Oehler viennent quand même chercher Mario Marret le jour où est promis au peloton d’exécution. Mais avant de les mettre au frais, il lui faut s’assurer qu’Yvonne va bien. Les agents de l’Abwehr passent la prendre en voiture. Elle s’assoit près d’un Mario menotté et certain que les deux contre-espions vont les liquider avant de revêtir des tenues civiles. Tel Houdini, Mario, qui avait dans sa ceinture de petites clés faites maison, se libère, dégaine un couteau et se faire remettre la mitraillette de Franz Oehler.

C’était une fausse alerte, les officiers de l’Abwehr avaient à cœur d’honorer le contrat. En tout cas, Yvonne et Mario les remettent à l’avant-garde américaine. Pour Czernin et Oehler la guerre était finie ou presque… reconnus par un FFI, ils vont passer deux ans à la prison de Montluc avant de partir « en villégiature » dans un camp de prisonniers en Autriche.

Bientôt démobilisé, Mario va, bien qu’anarchiste, intégrer, avec Jean Alziary de Roquefort, la toute jeune DGER, l’ancêtre du Sdece.

Seul André Beau demeurera à l’OSS.

Quant au père Chaine, il se verra après guerre reproché par la bonne société lyonnaise d’avoir collaboré avec une puissance étrangère…

Avant de partir pour les pôles et de changer encore deux fois de métier, le « première classe Marion (sic !) Marret » a reçu la Distinguished Service Cross pour exploits exceptionnels et tout le toutim.

Il ne va pas la conserver toute sa vie…

 

Bonus :

 

• “OSS, la guerre secrète en France”, de Fabrizio Calvi, Nouveau Monde éditions, 2015, 24 €.

 

OSS, la guerre secrète en France, Les services spéciaux américains, la Résistance et la Gestapo (1942-1945)

OSS, la guerre secrète en France. Voici un livre qui bouscule les idées reçues et qui nous délivre une masse d'informations inédites sur un sujet qu'on pouvait croire épuisé par les spécialistes : la guerre secrète pendant la Seconde Guerre mondiale.

http://www.nouveau-monde.net

 

• “Les quatre vies de Mario Marret”, mars 2016, un documentaire radiophonique de Nina Almberg et Assia Khalid

 

Les quatre vies de Mario Marret

Collection Témoignages Un documentaire de Nina Almberg et Assia Khalid Prise de son : Laurent Macchietti, Philippe Etienne Mixage : Claude Niort Jeune opérateur radio anarchiste, il participa pendant la Deuxième Guerre mondiale à la Résistance au sein de l'OSS, le service de renseignement américain ancêtre de la CIA.

https://www.franceculture.fr