“La révolution,
c’est changer de désir”

Maurice Bellet,
prêtre dominicain et psychanalyste

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais pour moi, alors enfant, Mai 68, c’est une odeur de pétrolette. Pas de pétroleuse, mais d’essence destinée au mélange pour les Mobylette, les pétrolettes, quoi !

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Mes parents travaillent à l’AOIP, Association des ouvriers en instruments de précision, fondée en mars 1896. Sise dans le XIIIe arrondissement, rue Charles-Fourier – du nom du plus coruscant des socialistes dits utopiques, n’y voyez pas une coïncidence –, l’AOIP va devenir en 1975 la plus grande coopérative ouvrière du monde, avec 4665 employés et 710 millions de francs de chiffres d’affaires.

Pour moi, enfant, l’AOIP est une oasis. Elle a permis à mon grand-père marginalisé par ses aventures anarcho-syndicalistes de trouver un travail, de nourrir sa famille et de devenir dessinateur industriel. Sociétaire, il coopte mon père, puis ma mère. Quand on entre dans cette Scop maternante, seule usine non occupée de la région parisienne en 1936, c’est pour la vie.

L’AOIP est à l’avant-garde sociale. Dès 1905, elle pratique la journée de huit heures, adopte l’horaire souple deux ans plus tard. L’AOIP se veut pure et dure : pas de cadre, pas d’ingénieur, un salaire unique du directeur à l’ouvrier. (Pas de femmes non plus…)

À la veille de la Première Boucherie mondiale, elle instaure la semaine de cinq jours et demi. En 1917 sont créées une caisse de retraite et une école d’apprentissage qui fonctionneront soixante-dix ans. En 1925, les ouvriers bénéficient d’une semaine de congés payés.

Cependant à cause de « 14-18 », l’AOIP est contrainte d’embaucher des ouvriers non spécialisés et des cols blancs, vite ostracisés par le sociétariat.

Mais la coopérative est rentable…

Dès 1905, l’AOIP est agréée par les PTT eu égard à ses performances en téléphonie. En 1924, elle crée une division mesure électrique, puis navigation (elle fabrique les gyrocompas pour la Marine nationale), travaille pour la société électronique Marcel Dassault.

Se voulant une entreprise artisanale où il fait bon vivre entre sociétaires, l’AOIP sort exsangue de la Seconde Guerre mondiale. En 1948, le ministère des Finances la renfloue à hauteur de six millions d’anciens francs. Mais pose trois conditions : plus de salaire unique, ouverture du sociétariat à tous et obligation de prendre des directeurs extérieurs aux sociétaires. La coopérative se normalise, perd son esprit corporatiste mais s’ouvre aux femmes.

Deux ans avant Mai, les PTT demandent à l’AOIP d’augmenter sa production de matériel téléphonique d’autant que ses centrales Crossbar sont un succès technologique.

De 750 personnes, en 1967, les effectifs cumulent à 4 665 sept ans plus tard, avec la création d’usines à Guingamp, Morlaix, Béziers, Toulouse, Rungis et Évry.

Interrogée, en 1975, par la sociologue Danièle Linhart (lire « l’Appel de la sirène » disponible sur le Web), un ouvrier témoigne : « Une coopérative, ça peut se comprendre quand il y a 40 ou 50 personnes, ça représente la participation de chacun dans l’entreprise, chacun sait qu’il ne travaille pas pour un patron, mais pour le bien de lui-même et de l’entreprise... à l’AOIP on ressent pas tellement tout ça, il y a des grèves que normalement on devrait pas avoir dans une coopérative, car on travaillerait contre son propre intérêt... Les travailleurs se heurtent à une direction, et on a l’impression qu’il y a un patron... simplement à l’AOIP, il y a peut-être plus d’avantages. »

Un administrateur rétorque : « Pour faire du social, il faut être rentable. »

Les intérimaires ne savent même pas qu’ils travaillent dans une coopérative bien qu’ils notent une ambiance plus détendue qu’ailleurs. « On n’a pas tout le temps les chefs sur le dos comme dans les autres usines. » « Ici, c’est pas comme ailleurs, on a le respect de la personne humaine. » « On a la possibilité de circuler dans la maison sans se faire rappeler à l’ordre par un supérieur hiérarchique. »

Un jeune ajusteur-régleur a ces phrases bien senties : « Ici, c’est comme dans toutes les maisons, je fais pas la différence… à part une bonne camaraderie dans notre secteur. Mais le travail, il est toujours pareil… On n’est pas considéré comme des bêtes, mais comme des fourmis travailleuses, on fait partie de la machine, on fait partie des meubles. »

Au décolletage, le turn-over est vertigineux, on travaille dans l’huile. Une OS de 30 ans lâche : « C’est surtout terrible pour les femmes qui sont coquettes, à cause de l’odeur… »

Le spectre de Charles Fourier hante alors les ouvrières. Ne lui prête-t-on pas l’invention du mot féminisme ?

Le 20 mai 1968, à l’issu d’un vote à bulletin secret, 75% des inscrits votent la grève avec occupation des locaux.

 photo Alain Camelin

  photo Alain Camelin

Mai 68  

On débat des cadences, des salaires, de l’hygiène, de la retraite. Les jeunes y voient l’occasion de faire la nique aux anciens de 36.

Mais il semble que personne ne s’interroge sur la finalité de son travail : comment une coopérative ouvrière peut-elle travailler pour l’armée française, l’Arabie saoudite et livrer du matériel de transmission aux bases militaires américaines ?

Syndicat unique, la CGT marche sur des œufs…

Mon père fait des allers-retours usine-maison avec sa pétrolette.

De vieux sociétaires courent chez le président : « Ben quoi, André, fais quelque chose, t’es chez toi ici, on est chez nous… »

Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary Club ont longtemps occulté que mai-juin 68, ce sont les plus grandes grèves ouvrières jamais vues en France.

Ces déçus du stalinisme chinois ont voulu nous faire oublier que la France des « Trente Glorieuses », expression infecte inventée par l’économiste Jean Fourastié (« les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975 », publié en 1979), compte, en Mai, cinq millions de pauvres et plus de 300 000 chômeurs. Dans les usines où les cadences sont vraiment infernales, on trime quarante-six à cinquante heures par semaine, souvent dans des conditions insalubres. Les salaires sont parmi les plus bas de l’Europe industrialisée. (Bien que ne payant pas de loyer, un P2 comme mon père ne peut pas s’acheter de voiture, seulement une pétrolette.)

Depuis 1959, la scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans, âge où l’on embauche à l’usine ou au supermarché du coin. Par surcroît apparaît çà et là une nouvelle génération de contremaîtres : ce ne sont plus des ouvriers qualifiés qui encadrent les petits jeunes mais des gardes-chiourme nostalgiques de la guerre d’Algérie qui les traitent comme des fellagas.

La moitié des logements français n’a ni eau courante, ni toilettes, ni salle de bains. L’ensemble de la Bretagne vient tout juste d’être électrifiée… En Mai, ça va chauffer dans l’Ouest…

À quelques kilomètres de la rue Charles-Fourier se trouvent, à Saint-Ouen, les usines Wonder. Paternalisme dégueulasse (pléonasme) à tous les étages, pas de syndicat. Dès qu’elles quittent l’école, les filles du cru viennent pointer ici, soumises à la chaîne pour de longues années dans ces ateliers-bagnes. Et avec parfois l’impression de faire de « la belle ouvrage » : à Wonder, on peut augmenter les cadences quitte à mettre au rebut un quart des 3800 piles fabriquées dans la journée.

Le 13 mai, la grève est votée. C’est une première pour les ouvrières.

« Nous ne céderons pas. Nous ne rentrerons pas. »

Pour le film qu’ils réalisent, « Sauve qui peut Trotski », Jacques Willemont et Pierre Bonneau, étudiants en école de cinéma, se rendent le 10 juin à Saint-Ouen. Il est 13h30, l’ambiance, morose, le personnel vient de voter la reprise au terme d’un scrutin contesté.

Willemont et Bonneau ne savent pas qu’ils vont réaliser, selon Jacques Rivette, « le seul film qui soit vraiment révolutionnaire » sur Mai, « peut-être parce que c’est un moment où la réalité se transfigure à tel point qu’elle se met à condenser toute une situation politique en dix minutes d’intensité dramatique folle ».

Le contremaître bat le rappel, on franchit la porte du bâtiment en courbant l’échine. C’est alors qu’une noble et belle ouvrière s’insurge : « Non, je rentrerai pas là-dedans. Je mettrai plus les pieds dans cette taule. Vous, rentrez-y, vous allez voir quel bordel que c’est ! On est dégueulasses : jusque-là, on est toutes noires, de vrais charbonniers. Les femmes qui sont dans les bureaux, elles s’en foutent. Elles fayotent avec le patron. » Gentiment mais non sans paternalisme, un délégué CGT et un élu communiste lui assurent que le directeur a cédé, que ce n’est qu’un début, qu’on n’obtient pas tout ni tout de suite, qu’il faut se contenter des 6% d’augmentation. « C’est une victoire, tu entends ? »

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Mais la belle demeure inflexible.

Un jeune gauchiste lui donne raison. « Tu ne travailles pas à Wonder, tu n’as rien à dire », lui objecte le cégétiste, sûr de parler, lui, au nom de la classe ouvrière, la vraie, la disciplinée, celle qui sait que la conscience prolétarienne vient du Parti.

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Dessin de Siné

 

« On n’a même pas d’eau chaude pour se laver. »

Comment ne pas succomber au charme subversif et solaire de la belle pour qui la dignité passe avant l’aumône salariale ?

Le cinéaste Hervé Le Roux est tombé en amour de la rebelle. Les rushes de « Sauve qui peut Trotski » ont disparu de la salle de montage le 15 juillet 1968. Il ne reste que les dix minutes du 10 juin. En 1997, Hervé Le Roux réalise « Reprise » après être parti à la recherche de… Jocelyne. Car c’est son nom. Il l’a appris auprès des anciennes ouvrières de Wonder…

En 1979, rattrapée par le tout-électronique, l’AOIP rejoint Charles Fourier dans sa tombe. Avec ses indemnités chômage, mon père fait l’acquisition d’une nouvelle mob.

Racheté par Cit-Alcatel et Thomson-CSF, l’astre mort de ce qui fut la plus grande Scop du monde sortira définitivement des radars en 2003.

Décédé en juillet 2017, Hervé Le Roux n’a jamais retrouvé Jocelyne. Il s’est refusé à diffuser son portrait dans les journaux : « On a le droit de disparaître… » 

En 1984, Bernard Tapie rachète Wonder, qu’il promet de remettre à flots.

Deux ans plus tard, le futur ministre de la Ville de François Mitterrand ferme l’usine.

Mon père meurt l’année suivante, me léguant pour tout bien 1500 francs et sa belle Mobylette orange, qu’un damné de la terre me volera plus tard, porte Saint-Martin.

Ce fut à vélo qu’un jour et par hasard, je passai rue Charles-Fourier. C’était pour y découvrir qu’à la place de l’AOIP, qui s’était voulu un temps phalanstère, se trouvait désormais une manière de soupe populaire…

AV89[1]

 

Bonus :

Histoire sociale de la coopérative A.O.I.P. (Association des ouvriers en Instruments de précision) de 1896 à 2003

 

Histoire et Archives de la coopérative A.O.I.P. de 1896 à 2003

Histoire et archives de la coopérative ouvrière A.O.I.P. de 1896 à 2003 (Association des Ouvriers en Instruments de Précision)

http://www.aoip-scop.fr 

• « La reprise du travail aux usines Wonder » de Jacques Willemont et Pierre Bonneau

 

• « Le Temps de vivre », Georges Moutaski



Moustaki est ici édité par Ducretet Thomson. Or, c’est à cause d’un différend avec le patron Ducretet que Viardot contribua à fonder le Syndicat des ouvriers en instruments de précision, qui, à son tour, engendrerait l’AOIP. Laquelle fut en partie rachetée à la fin des années 1970 par Thomson. Une boucle bouclée…