Les casseurs d’existence
sont plus dangereux
que les casseurs de vitres

Jolie phrase extraite de la plaidoirie d’un des avocats des “gauchistes”

qui avait attaqué la mairie de Meulan en mars 1970.

Ils protestaient contre les conditions faites aux travailleurs immigrés…

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a trois semaines, je suis allé au ciné-club de ma ville, escorté par un ami d’enfance et ma fille, voir « Mai 68, la belle ouvrage » de Jean-Luc Magneron, 1968 (disponible en DVD et en version restaurée ici).

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Un long-métrage de 117 minutes recueillant les témoignages de soixante-huiteux « bavurés » par la police parisienne de De Gaulle. Dont le gros des troupes, fidèle au « résistant » Maurice Papon, s’était illustré le 17 octobre 1961, en improvisant des séances de natation dans la Seine réservés aux sympathisants du FLN (peut-être 200 morts ?), puis à la station Charonne en février de l’année suivante (neuf morts).

Les témoignages produits par Jean-Luc Magneron sont accablants et contrastent avec l’estime que le Général portait à sa police : tabassages systématiques (y compris de simples badauds), gazages de raflés dans les fourgons, double ration pour les immigrés, bidules fouillant l’entrejambes des manifestantes, viols collectifs avérés…

Mal encadrée par ses chefs, débordée par la fureur populaire, la police retrouve ses accents « versaillais ». Le Général ironisera en affirmant que les forces de l’ordre ont échappé au pouvoir comme « les curés échappent au Vatican ». (Enfin, il y a un des témoins qui n’a pas échappé à la DS d’un commando gaulliste qui lui a roulé dessus…)

À plusieurs reprises, les subversifs affirment que les officiers ont plutôt essayé, dans les commissariats, de limiter la casse face aux flics de base nostalgiques des djebels.

Issu de la gauche pacifiste d’avant guerre, le préfet de Paris, Maurice Grimaud, envoie une lettre aux forces de police, le 29 mai 1968 :

« Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. »

grimaudviolences policieres mai 68

La préfecture de Paris dénombre officiellement 3369 blessés, dont 1910 forces de l’ordre. Ce qui n’est pas négligeable côté policier. « Nous sommes passés des pandores à Robocop, ils ont beaucoup appris et travaillé. On ne pourrait plus les expulser de Nanterre… », a récemment commenté, un brin nostalgique, l’écrivain surréalisant Jean-Christophe Bailly.

En réaction aux exactions projetées sur grand écran, ma fille de 12 ans et demi – elle tient au demi ! – eut cette sentence : « Ce sont des fils de chiens ! »

Je lui fis d’abord remarquer que tous les canidés n’étaient pas policiers, n’en déplaise à Jean Cocteau, que nous avions désormais un capitaine de la maréchaussée dans la famille et qu’en plus lui et moi partagions le même prénom.

Je lui fis ensuite remarquer que le slogan « CRS SS » ne datait pas de 68 mais des grèves des mineurs vingt ans plus tôt, quand les compagnies républicaines d’insécurité, expurgées de leurs éléments communistes, avaient massacré ceux qui avaient redressé le pays et qui, après avoir fait grève sous l’Occupation, avaient cru revivre « le temps des Boches » sous un gouvernement « socialiste » qui indexait leurs salaires sur le chiffre d’affaires de leur mine !

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Grève des mineurs en 1948 

Je lui fis enfin remarquer qu’il existait une légende de Mai. À savoir qu’il n’y avait pas eu de morts en mai-juin 68. Ou en tout cas, pas à Paris.

J’en ai modestement recensé cinq. Et c’est presque un miracle que le nombre de morts se compte sur les doigts d’une seule main vu le degré de violence généralisée.

« À Cochin, écrit Pierre-André Weber, un grand “patron”, le Pr Merle d’Aubigné, s’occupe lui-même des cas urgents. À la faculté de médecine, on s’emploie à soulager les gazés. Un CRS, blessé lui aussi, a pu y être soigné grâce au subterfuge utilisé par les étudiants : après lui avoir enlevé son casque et son mousqueton, ils ont plié le CRS dans une couverture et lui ont fait traverser ainsi la salle où sont hospitalisés leurs camarades… »

Le 25 mai, une partie de la Sorbonne est transformée en hôpital de campagne avec deux salles dédiées, l’une à la chirurgie, l’autre aux gazés.

Tandis que le Nobel de chimie Alfred Kastler apporte son soutien aux subversifs, son homologue de médecine, le professeur Jacques Monod, soigne les étudiants blessés au matin du 11 mai.

Dans « la Belle Ouvrage », un contestataire a constaté l’existence de comités d’accueil paritaire. « On passait se faire matraquer entre deux rangées constituées de deux CRS, deux gardes mobiles et deux flics [normaux]. » La France gaullo-pompidolienne dispose alors de 13500 CRS pour tout l’Hexagone. Ils dépendent de la Police nationale.

Quant à la gendarmerie mobile (16000 hommes), elle est sous les ordres du ministre des Armées, Pierre Messmer. Ironie de l’Histoire, cet ancien légionnaire avait critiqué la décision du Général de décorer, à la Libération de Paris, la préfecture de police de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre. N’avait-elle pas organisé, sans le concours des Allemands, la rafle du Vél’ d’hiv’ et rendu efficace la traque des résistants ? (Ce qui ne l’empêchera pas plus tard de demander la grâce de Papon…)

Les forces dites de l’ordre sont surtout concentrées autour de Paris. Larguée, la classe dirigeante pense que les « étudiants » veulent s’emparer du pouvoir, qui plus est, avec le concours du PC et de la CGT. De Gaulle est favorable à la répression à balles réelles (Messmer l’en lui aurait dissuadé). Pompidou mise sur le pourrissement de la situation… Voire un dérapage.

Il y a donc bien un mort dans le Paris de Mai. Il s’appelle Philippe Mathérion. Jeune travailleur, plutôt classé à droite, il a déjà eu une vie bien remplie. À 26 ans, il est veuf depuis trois ans et père d’un enfant de 6, Gilles. Le 24 mai, entre la rue des Écoles et la Sorbonne, il assiste aux affrontements en tant que simple badaud. Il est touché par un éclat de grenade offensive qui provoque une hémorragie interne. Les brigades de secours ne sachant plus où donner du brancard, il s’éteint au terme de trois heures d’agonie.

Thèse officielle : règlement de comptes. Mathérion a été tué d’un coup de couteau, sans doute par un « Katangais » ou un blouson noir…

Sa mort n’est guère récupérable par ce qui reste du pouvoir gaullo-pompidolien.

En revanche, celle du commissaire René Lacroix est une aubaine…

rene lacroix

Les obsèques du commissaire René Lacroix

 

Le même jour, à Lyon, sur le pont Lafayette, où les subversifs font face aux forces de l’ordre, un camion fou lancé par deux trimards, deux marginaux un brin illettrés, Michel Raton et Marcel Munch, écrase contre le parapet le commissaire Lacroix, 51 ans.

 Il faut préciser que sans chefs, la convergence des luttes a lieu. Pour les « gauchistes » de province (qu’on n’appelle pas encore région), il convient de désengorger Paris comme l’Odéon a désengorgé la Sorbonne.

À Nantes, le vendredi 24 mai, travailleurs des champs et des villes sont rejoints par les étudiants place Royale.

Il faut compter avec Juju, fils de flic, à la tête des étudiants.

Avec Alexandre Hébert, prof ami de Gabriel Cohn-Bendit, le frère du « Divin Rouquin ».

Avec Bernard Lambert, catholique de gauche, membre du PSU, virulent syndicaliste agricole et auteur du futur best-seller (100 000 exemplaires) « les Paysans dans la lutte des classes ». 

Le 28 mai 1968, filmées par la télévision – l’ORTF n’est pas encore en grève… –, les obsèques du commissaire Lacroix provoquent une émotion générale qui sert le pouvoir. Une partie de l’opinion est retournée. Les gentils étudiants ont tué. Sur un mur du théâtre de l’Odéon occupé**, on peut lire et cela n’a rien à voir avec le pont Lafayette : « Mettez un flic sous votre moteur ! »

Obsèques du commissaire Lacroix

Obsèques officielles du commissaire principal René LACROIX à Lyon. Ce dernier a été tué par un camion lancé a toute vitesse contre lui alors qu'il tentait de l'arrêter. Les coupables ont été arrêtés.

http://www.ina.fr

Dans la ville des canuts, les rafles s’enchaînent, les gros bras de la CGT aident même la police…

Michel Raton et Marcel Munch sont arrêtés et inculpés du meurtre du commissaire. Bientôt, un troisième trimard, Robert Mougin, est appréhendé avant d’être remis en liberté dès décembre 1969.

Raton et Munch sont jugés du 22 au 25 septembre 1970. Leur procès ne dure donc que trois jours. Trois jours riches en rebondissements car un interne de l’hôpital Édouard-Herriot, fils de bonne famille, le Dr Paul Grammont, témoigne en leur faveur : « Le soir du 24 mai, j’étais en charge des urgences. Le commissaire venait d’avoir un infarctus. C’est en lui faisant un massage cardiaque que je lui ai cassé plusieurs côtes. »

Raton et Munch sont acquittés.

Force de la nature – il arrache les radiateurs muraux à main nue ! –, Raton sera toute sa vie persécuté par la police. Recueilli par Daniel Véricel, membre de la CFDT et fondateur d’une scop, il mourra avant le quarantième anniversaire de Mai 68. Trop de pression. 

Alors apprenti dominicain, Jean Kergrist, devenu écrivain, comédien et metteur en scène, a enquêté sur le drame du pont Lafayette. Et pour cause, il a aidé à charger les pavés dans le camion fou, lequel appartenait d’ailleurs au fils d’un grand entrepreneur lyonnais.

Jean Kergrist nous livre son… livre « Libérez Raton ! » (éd. Montagnes Noires). Dont les conclusions sont étonnantes et les rebondissements nombreux. Sans dévoiler le suspense, on peut dire que le commissaire Lacroix, cardiaque au dernier degré, n’aurait jamais dû travailler ce jour-là…

Tragédie de l’histoire, René Lacroix était un policier proche du PSU, un catho de gauche qui était monté au créneau ce jour-là pour éviter qu’il y eût du grabuge.

Juin s’avère plus meurtrier encore.

Après que, dans La Rochelle, des patrouilles gaullistes et d’extrême droite ont défié, armées, la population, au grand dam de Michel Crépeau ; que les maires socialistes de Lormont et Talence ont été victimes d’attentats à l’explosif ; qu’on a tabassé allègrement les colleurs d’affiches et vandalisé plusieurs cités universitaires, le jeune Gilles Tautin est retrouvé noyé dans la Seine, le 7 juin. Âgé de 17 ans, cet apprenti maoïste – « on n’est pas sérieux quand… » –, solidaire des grévistes de l’usine de Flins, s’est jeté à l’eau pour échapper à la charge policière… à moins que quelques pandores l’aient poussé.

Dans la nuit du 10-11 juin, dans les usines Peugeot Sochaux à Montbéliard, Pierre Beylot est abattu par un CRS d’une balle dans le cœur. Il avait 24 ans, une femme et une petite fille. Son meurtrier fut muté mais jamais inquiété.

À la suite de la charge des « casqués », Henri Blanchet, 49 ans, son camarade, est retrouvé mort. Massacré à coups de bidule ? Ou tombé d’un mur, d’un pont ?

À Peugeot Sochaux, la violence policière a fait 150 blessés, dont plusieurs touchés par balle. Certains ont été amputés…

 

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Nommé, le 31 mai 1968, sinistre de l’Inférieur, Raymond Marcellin entretiendra la tension durant un peu plus de cinq longues années, interdisant les mouvements subversifs, emprisonnant les Krivine, Geismar, Le Bris, Le Dantec… collaborant avec les dictatures ibériques, grecque, latino-américaines…

(Nous en reparlerons si Dieu nous prête vie autour du livre de notre ami Maurice Rajsfus « Sous les pavés, la répression », éd. Cherche-Midi, 1998-2018.)

Dans son long métrage, Jean-Luc Magneron convoque une jeune chirurgienne dentiste. À Paris, elle a vu des agitateurs démonter des grilles entourant des arbres sous le regard impassible de CRS et exhortant les étudiants alentour à les rejoindre. En guise de provocation, ils se sont mis à se masturber devant la maréchaussée.

Plus tard, notre orthodontiste dira les avoir reconnus, le 30 mai, lors du raz de marée gaulliste (400 000 manifestants).

Mais elle ne précise pas si ces barbouzes agitées du gourdin criaient avec d’autres amis de l’ordre : « Cohn-Bendit à Dachau ! »…

 

Bonus

À lire et à offrir absolument, de notre ami Max Curry, « Au printemps fleurissent les pavés », roman graphique illustré par Hubert Poirot-Bourdain, éd. de La Martinière, 14,90 €.

Une fiction à la précision historique qui rafraîchit les mémoires. Les illustrations donnent véritablement à ce roman graphique des airs de carnet de terrain croqué dans le vif des événements (N'hésitez pas à visiter son site ici). Un grand bravo ! 

 

 

au printemps

 

 

disponible ici

 

« C’est français, c’est la police française », monsieur Ramirez dans « Papy fait de la résistance ».

 

 

* Vers extrait de “Mai 68” écrit par le très regretté Jean-Michel Caradec.

par Maxime Le Forestier, Olympia 73, paroles du regretté Jean-Michel Caradec

Par Jean-Michel Caradec


 

** Slogan lu sur les murs du théâtre de l’Odéon, envahi pour soulager la Sorbonne, sur les recommandations du peintre anarcho-surréaliste Jean-Jacques Lebel, inventeur du happening en Europe. Le Centre Georges-Pompidou consacre à ce dernier un « montrage », « Jean-Jacques Lebel, l’outrepasseur », jusqu’au 3 septembre, qui invite « le visiteur à cesser d’être un “consommateur résigné” ».

 


Le slogan "CRS SS" s'est installé dans le répertoire contestataire et militant dans les années 60. Pourtant il date en fait de 1948. Trois ans après la fin de la guerre, les mineurs qui vivent une des grèves les plus dures et les plus violemment réprimées de l'histoire sociale, font rimer CRS et SS.

https://www.franceculture.fr