“J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant,
mordre la crosse de leurs fusils

Arthur Rimbaud, “Une saison en enfer”

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais depuis qu’enfant j’ai vu « Omer Pacha » en feuilleton à la télé, j’ai toujours aimé les bons traîtres.

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Bien sûr, Omer Pacha, officier austro-serbe, n’a pas choisi d’emblée de servir la Sublime Porte. Loin du feuilleton signé Christian-Jaque, le père de « Fanfan la tulipe », le vrai Omer Pacha n’était pas un amoureux romantique trahi par sa hiérarchie mais un fervent converti à l’islam devenu grâce à son intelligence hors du commun gouverneur militaire d’Istanbul et ministre de la Guerre de l’Empire ottoman.

Qu’importe, j’aime depuis et aussi le lieutenant Dunbar de « Danse-avec-les-loups », son homologue devenu « le Dernier Samouraï » – on peut être scientologue et formidable acteur… – le Eanes de « Sandokan »…

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Sans oublier les bons traîtres en vrai : Marlene Dietrich, sa camarade Dora Schaul (du « travail allemand »), Daniel Ellsberg (des Pentagon Papers), Julian Assange, Edward Snowden, voire le futur poète et écrivain irakien Salah al Hamdani, qui, soldat, fut emprisonné et torturé pour avoir organisé l’évasion d’enfants kurdes promis aux pires sévices !

And I shall not forget David Fagen…

Bref, à l’heure où Donald Trump feint de jouer aux isolationnistes, où la dynastie Castro rend (apparemment) son tablier de dictateur, où le président philippin Rodrigo Duterte sème la mort dans son archipel, et où, dans les quartiers de Floride et d’ailleurs, les black lives do not matter, un petit rappel de ce que fut la guerre hispano-américaine s’impose.

Au commencement était le capital.

 Les guerres indiennes – enterre mon cœur à Wounded Knee… – sont finies depuis moins de huit ans, les États-Unis sont le deuxième exportateur mondial après la Grande-Bretagne. Il y a bien sûr le blé, le coton, le tabac, mais déjà l’acier pointe ses laminoirs et l’or noir coule à flots : Rockefeller et sa Standard Oil contrôlent 70% du pétrole mondial. Futur gouverneur de New York, Theodore Roosevelt écrit à un ami en 1897 : « J’appelle de mes vœux presque n’importe quelle guerre, car je crois que ce pays en a besoin. » L’oligarchie a un goût d’empire dans la bouche, elle qui cherche son espace vital, soucieuse de ne pas étouffer sous sa surproduction industrielle. Teddy, pas encore amis des ours, s’inquiète du retard accumulé par les États-Unis, qui rêvent du marché chinois et assistent, impuissants, à la découpe en concessions de l’Empire du Milieu par les Européens, Allemands en tête.

L’Ouest est conquis. Le Pacifique est à nous !

Cependant, c’est à Cuba que Teddy, et les Rough Riders, va militairement s’illustrer.

Dès 1895, les patriotes de l’île Crocodile se soulèvent contre l’Espagne. Avec Porto Rico, la terre de José Martí est la dernière colonie du royaume castillan dans les Caraïbes. Roosevelt en bon porte-parole de la ploutocratie états-unienne ne souhaite pas en faire une colonie formelle. Un protectorat économique suffira.

Un jeune conservateur anglo-américain met en garde l’aristocratie blanche, anglo-saxonne et protestante : « Les deux cinquièmes des insurgés cubains sont des Noirs. [Attention à ne pas avoir] une autre République nègre ! »

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Vous aurez reconnu Winston Churchill

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Le 15 février 1898, le « USS Maine » explose mystérieusement dans le port de La Havane. Plus de 260 Américains y trouvent la mort. La presse de Hearst et Pulitzer se déchaîne. Le 11 avril, le président McKinley demande au Congrès de voter la guerre. Neuf jours plus tard, l’amendement Teller pose une condition à l’envoi d’un corps expéditionnaire : qu’il garantisse l’indépendance de Cuba.

En moins de trois mois, l’Oncle Sam vient à bout des Espagnols.

Premier bémol : les patriotes cubains ne sont même pas conviés à la table des belligérants.

Les États-Unis occupent militairement Cuba, malgré les grèves, les manifestations, jusqu’en 1901. Ils garantissent l’indépendance du nouveau État dans la mesure où sa politique étrangère est conforme à leurs intérêts.

La Bethlehem Steal contrôle bientôt l’essentiel des exportations de minerais cubains tandis que l’American Tobacco Compagny défriche des milliers d’hectares de terres dites vierges. Que la fête commence !

Côté Caraïbes, avec Puerto Rico dans l’escarcelle, on est parés… Côté Pacifique, on a essuyé l’affront de la non-annexion de Hawaii en 1893 (« un crime contre la civilisation blanche », dixit Teddy) par l’achat de Guam et des Philippines, en décembre 1898, contre la modique somme de 20 millions de dollars versés à l’Espagne.

Dieu en personne a parlé au président McKinley : nous avons pour devoir de civiliser et d’évangéliser les Filipinos… même s’ils sont de fervents catholiques depuis déjà le XVIe siècle !

En février 1899, Emilio Aguinaldo, dirigeant philippin ramené de Chine à bord d’un navire de guerre US pour combattre les Espagnols, n’a pas entendu le même message divin. D’accord pour la protection nord-américaine mais dans le cadre de l’indépendance… Fin de non-recevoir !

Insurrectos contre descendants d’insurgents…

Au Sénat, Albert Beveridge s’exclame en janvier 1900 : « Les Philippines sont à nous pour toujours. Et au-delà des Philippines se trouve le marché sans limites de la Chine. [Au nom de Dieu et de notre race] le Pacifique est à nous. La Chine est notre client naturel. »

Washington envoie quatre fois plus de soldats aux Philippines qu’à Cuba afin de réprimer les insurrectos. Trois ans seront nécessaires pour anéantir ce proto-Vietnam.

Comme pour Cuba, le mouvement socialiste US montre ses limites et se divise. Il est même le syndicat des typographes pour se réjouir qu’en conquérant les Philippines le nombre de lecteurs en anglais s’accroîtra !

L’oligarchie est, elle-même, divisée. La Ligue anti-impérialiste compte dans ses rang : « Que Dieu condamne l’Amérique pour sa vile conduite dans les Philippines. »

Il faut dire que l’armée américaine n’a pas attendu le napalm ou l’agent orange… La province de Luzón perd un sixième de ses habitants à la suite des combats et de la dengue. Celle de Batangas, un tiers !

Mark Twain écrit : « Nous avons pacifié des milliers d’îliens et les avons enterrés ; détruit leurs champs ; brûlé leurs villages et fait de leurs veuves et orphelins des réfugiés ; […] nous nous sommes appropriés trois cents concubines et autres esclaves grâce à notre partenaire commercial le sultan de Sulu et hissé notre drapeau protecteur sur ce butin [« hoisted our protecting flag over that swag »]. Et ainsi, par quelques providences de Dieu – cette phrase n’est pas mienne mais du gouvernement –, nous sommes une puissance mondiale. »

Parmi les correspondances épluchées par les historiens, on peut lire ces charmantes phrases de vétérans des Philippines : « Il y avait 17000 habitants à Caloocán, il ne reste plus âme qui vive. »

« Nous voulions tous tuer ces Nègres… »

Ah ! les Nègres, encore eux !

Entre 1889 et 1903, en moyenne, chaque semaine, deux citoyens américains de couleur sont lynchés, pendus, brûlés, mutilés… Quand certains Blancs apprennent que les engagés à Luzón ou à Batangas se font dessouder par des Negritos, ça leur donne du cœur à l’ouvrage… (Ils ne savent pas encore que bien des clichés de suppliciés et autres « strange fruits » finiront en… cartes postales !)

L’armée ! Vaste programme. Pour un descendant d’esclaves, surtout après la « normalisation » post-1877 (quand les forces d’occupation yankee se sont retirées, cédant la place aux nostalgiques de l’esclavagisme), s’engager est une occasion de s’en sortir. Mais la chicote est structurante. De retour de Cuba, les vétérans noirs redeviennent des Niggers, non pas de « simples » Nègres, mais des pièces de bois d’ébène bonnes à vendre. À Tampa, en Floride, ça chauffe. On refuse de les servir, leurs « camarades » blancs, démobilisés et éméchés, s’entraînent au tir sur des enfants noirs… Le ressentiment grandit…

W.E.B. DuBois, futur fondateur du NAACP, Association nationale pour le progrès des gens de couleur, s’oppose à la guerre des Philippines, comme plus tard Martin Luther King à celle du Vietnam : au lieu de combattre les Negritos, nos frères feraient mieux d’empêcher les lynchages dans le Sud.

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source : ici

 

Originaire de Tampa (la ville de Floride de ma grand-tante…), le simple soldat David Fagen est, à 23 ans, déjà un vétéran, lui qui a participé à la campagne de Cuba. Il en a été exfiltré à cause de la fièvre jaune. Et pourtant la hiérarchie militaire et blanche certifiait que les Noirs étaient insensibles aux maladies tropicales… Un peu comme le général Mangin qui pensait que « nos » Nègres n’avaient pas le même système nerveux que les pioupious.

Orphelin de mère depuis longtemps et de père tout récemment, David embarque le 21 juin 1899 du port de San Francisco. Il fait partie de ces 6000 Afro-Américains que Washington envoie combattre le général Emilio Aguinaldo. Lequel devant l’asymétrie des forces engagées opte pour la guérilla.

David fait partie du 24e d’infanterie, un des quatre régiments noirs expédiés aux Philippines. Du matin au soir, ses officiers (souvent sudistes) le traitent de Nigger ou de gugu. Comme plus tard, les Japonais auprès des soldats noirs du Pacifique durant la World War II, les Philippins font circuler certains messages : « Pourquoi vous battez-vous au côté d’hommes qui, en Amérique, brûlent vos frères et font de vous des animaux ? »

Refusant d’aller se battre au Vietnam, le boxeur Muhammad Ali objectera : « Aucun vietcong ne m’a jamais traité de Nègre. »

Las des insultes et des basses besognes, David, après avoir récolté quelques Colt, déserte le 17 novembre 1899. On pense qu’il est déjà et bien sûr en contact avec la rébellion. Il enfourche son étalon et s’enfonce dans la jungle pour rejoindre les insurrectos vers le mont Arayat.

Vingt autres soldats noirs l’imitent, dont 12 qui le rejoignent dans la brigade du général Urbano Lacuña.

Tel « un chat sauvage », David harcèle les Yankees et capture une canonnière et son unité de 15 hommes sous le commandement d’un promu de West Point, le lieutenant Alstaetter.

Mister Fagen fait à la une du « New York Times » du 9 octobre 1900.

Bientôt, le private Fagen devenu heneral Fagen, dont la tête est mise à prix pour 600 $ (une grosse somme pour l’époque), se retrouve l’ennemi numéro un du terrible colonel Frederick Funston. Lequel ne capture « que » Aguinaldo, qui finit par prêter allégeance aux États-Unis, puis le général Lacuña. Ce dernier refusant de demander à David Fagen de se rendre s’il n’est pas amnistié.

Guérillero repenti, Anastacio Bartolomé, le 6 décembre 1901, apporte au lieutenant Corliss, à Bongabong, un sac contenant la tête quasi momifiée d’un homme de type négroïde. Ce serait le « scalp » de Fagen. En plus, il a la photo du général Lacuña et la bague d’Alstaetter. « J’ai vu sa femme fuir vers l’océan et se noyer… »

Le dossier Fagen est classé mais Bartolomé ne touchera jamais aucune récompense…

Bien des compagnons de David demeurent dans ces Philippines martyrisées plutôt que de retourner en pays d’apartheid. Ils y feront souche, notamment chez les pêcheurs.

En 1902, d’aucuns aperçoivent un Negrito ressemblant trait pour trait à David…

… comme « le dernier samouraï » peut-être s’est-il perdu pour mieux se retrouver dans la montagne où, avec sa compagne, il vécut heureux et eut beaucoup de petits insurrectos.

Car, pour paraphraser John “Liberty Valance” Ford, dans le Far East, quand la légende est plus belle que l’histoire, on imprime la légende.

 

 

Bonus :

 

 

 

  • « Omer Pacha »

 



  • David Fagen “Unsung Hero In The Philippines”