Hey, je suis né dans un spasme,
le ventre de ma mère a craché un noyau de jouissance
et j’ai jamais perdu le goût de ça.”

Jacques Higelin

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais trois voix libres (dont une « trop » libre), se sont tues vendredi dernier.

Trois voix engagées dans différentes voies mais ayant en commun l’amour de la musique.

C’est le chanteur Axel Bauer qui nous a annoncé la mort de son père, Franck, dernier survivant de l’équipe de speakers gaullistes de la BBC :

« Ici Londres… »

Franck Bauer Ouest France

Franck Bauer (source ici)

Eh oui ! cette célèbre voix, c’était notamment celle du père de l’interprète de « Cargo de nuit ».

Né en juillet 1918, Franck se destinait à être architecte comme son père. Batteur de jazz, ayant très tôt voyagé dans l’Allemagne nazie dont il a découvert les horreurs, il répondit à l’appel d’un général dont il n’avait jamais entendu parler. Cinq cent soixante-dix-huit fois, il a prononcé : « Les Français parlent aux Français… », avant de démissionner, arrivé à Alger, après l’avènement (temporaire) du général Giraud soutenu par les Américains. Histoire de ne pas trahir l’homme de Londres.

Après 1945, Franck Bauer a travaillé comme reporter de guerre, est entré au ministère de la Culture, devenu secrétaire général de la Comédie-Française, professeur à la Sorbonne…

Bref, un parcours plutôt coruscant.

 

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Antimilitariste, Patrick Font aurait pu avoir un parcours brillant aussi. Auteur pour Thierry Le Luron, Christophe Alévêque, chroniqueur à « Charlie Hebdo » et à « Rien à cirer » de Ruquier sur Inter, il restera comme le binôme du chansonnier Philippe Val… qui le lâchera en rase campagne pour bientôt gagner les sphères dirigeantes de France Inter justement… Lâché en rase campagne pour pédophilie. En 1996, des parents de dix fillettes et d’un garçon, âgés de 10 à 15 ans, portent plainte pour attouchements sexuels perpétrés dans le cadre de l’école de spectacles «Marie Pantalon», que Font dirigeait aux Villards-sur-Thônes (Haute-Savoie).

Condamné à six ans de prison ferme, il en fera un peu plus de quatre !

Culpa nostra, nous riions à l’époque à ses vannes douteuses : «L’avantage avec les enfants de 8 ans, c’est que ça laisse pas de poils entre les dents… » 

Il avait, en 1968 épousé, la vraie-fausse poétesse post-adolescente Minou Drouet. « Après la nuit de noces, on l’appelait Minou Troué ! »

Nous étions loin de nous douter qu’ayant participé au Summer of love en Californie, il était passé de l’autre côté du miroir. Comme Roman Polanski, Claude François, voire Cohn-Bendit (lire ses propos dans son livre "Le Grand Bazar" en 1975 chef Belfond… ici)

En détention, Font s’est rendu compte de l’horreur de ses agressions et avoué les terribles pulsions qui le tourmentaient depuis l’enfance…

Soutenu par l’homme de théâtre Daniel Gros, par Christophe Alévêque et d’autres (y compris des chansonniers plutôt marqués à droite), il est timidement remonté sur les planches. Mais la taupinette ne feugeait plus vraiment.

Toutes les semaines, il recevait un coup de fil de l’ami Cabu…

Patrick Font s’est éteint à l’hôpital de Chambéry, des suites d’une longue maladie du foie.

Antimilitariste, il n’en avait pas moins un grand-père maternel exilé mexicain et compagnon d’armes de Pancho Villa.

Font est mort le même jour et au même âge que Jacques Higelin

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La grâce de l'oiseau de scène

« Pompiers, pompiers, j’ai des pompiers dans mon zizi ! » cria Arthur, encore enfant, en traversant le studio en plein enregistrement. Son père, le grand Jacques, intégra cet instant surprenant à son disque.

En compagnie de son frère, Kên, et de sa sœur, Izïa, Arthur H. a annoncé vendredi la mort de l’astre flamboyant de la nouvelle chanson française.

Ami du formidable guitariste Henri Crolla, acteur de cinéma dès l’adolescence (il avait tapé dans l’œil de BB !), chanteur au bagou incroyable, remarqué très tôt par le pape Jacques Canetti, pilier avec Brigitte Fontaine et Areski Belkacem du label Saravah du brasilianiste Pierre Barouh, Higelin fut pour la génération de collégiens et de lycéens à laquelle j’ai appartenu un punk lunaire mâtiné de Prévert et Trénet. Je me souviens d’un concert où il était accompagné par quatre musicos. « Le bassiste, c’est une femme, me lança un copain. – Mais non, ça se fait pas », répondis-je… intelligemment. Eh si ! les quatre fous furieux allaient s’appeler Téléphone. Et nous connaîtrions bientôt le nom de la bassiste : Corinne.

L’Irradié chantait le rock en français et n’avait aucun complexe à enregistrer « Alertez les bébés » à Hérouville, studio qu’il partageait, sans ambages, avec Iggy Pop et David Bowie.

Higelin réconcilia les générations, lui qui osa inviter au premier Printemps de Bourges, en 1977, un vieux Fou Chantant tremblant sous son maquillage très Zaza Napoli et sous les quolibets d’une jeunesse punkisée. « Siffle. Quand tu siffles, tu salues Charles Trenet, car Charles Trenet est le serviteur des oiseaux », lança Higelin.

Traumatisé par la guerre et les bombardements sur Chelles, il chanta longtemps après son service militaire en Algérie :

 « Résignés, volontaires, vaincus en uniforme

Vous enfoncez la guerre dans la mémoire de l’homme… »

Boudé par les grands médias de l’époque – je me souviens d’un Guy Bedos l’imposant dans « Le Grand Échiquier » d’un Chancel soucieux d’échapper à la tutelle giscardienne –, Higelin ne connut la consécration qu’autour de la quarantaine, ce qui en faisait pour nous un OVNI. Maquillé comme Lou Reed, ce presque-vieillard jouait de l’accordéon !

 

 

Commémorant le centenaire de la Commune de Paris, devant le « mur des fédérés », il interpréta « l’Internationale » en blues. Ce qui lui valut les lazzis sectaires de crétins se prenant pour la réincarnation d’Eugène Varlin.

Pour le meilleur ou le moins bon, Higelin, c’était ça, un homme libre et grave qui n’aspirait qu’à la naïveté légère, « comme dans ses tableaux de Renoir, où les gens des guinguettes étaient joyeux ».

« Il ne faut jamais perdre la grâce. »

Le Calvi de Tao est en deuil, comme « le Cirque d’hiver », les Bouglione, les sans-abri et les sans-pap’ auxquels il fut solidaire.

Depuis vendredi, je suis sûr qu’il tape le bœuf avec celui dont il était le seul héritier, Charles Trenet.

Lequel, s’il appréciait les éphèbes, n’a pas dû beaucoup écouter Radio Londres…

Bonus :

• « Éteins la lumière »

 

 

• À lire «L’espion qui venait du jazz », de Franck Bauer, Bayard, 2004.

 

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• “This is London. Frenchmen speaking to their counrtymen. Here are some personal messages…”

 

  

• “La Vieille” avec Leïla Huissoud

 

 

• “Denise” : 

(Dans la version studio, c’est Bertignac qui assure les solos de guitare)

 

 

  • Philippe Val et Patrick Font