(Amis pandores, rangez mieux vos munitions !)

 

Avec un salut fraternel à Cecília Bulcão 

Ils croyaient nous enterrer, mais nous étions des graines

Marielle Franco

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais au temps jadis, étudiant à Paris-VIII, je n’ai pas eu Armelle Anders comme professeure d’histoire brésilienne. Aujourd’hui, je le regrette car, après le martyr du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, trucidé par un barbare islamiste (pléonasme), je lui aurais demandé aujourd’hui, ayant avec elle maintenu le contact, si elle ne regrettait d’avoir traduit dans un admirable article paru dans « Marianne » policial militar par gendarme.

 

Assassinat de Marielle Franco : au Brésil, un choc comparable à "Charlie Hebdo"

Le Brésil vient d'être le théâtre d'un assassinat qui a une forte dimension politique : non seulement parce que la victime est une jeune élue issue des favelas, mais surtout parce que l'attentat met en lumière la radicalisation d'une frange de l'électorat quelques mois avant les élections générales.

https://www.marianne.net

 

C’est juste, un gendarme est bien un policier et un militaire, mais ça désoriente un brin, surtout après l’assassinat de Marielle Franco et de son chauffeur, Anderson Pedro Gomes, le mercredi 14 mars, vers 21 h 30.

Conseillère municipale de Rio de Janeiro pour le Parti socialisme et liberté (PSOL, issu naguère du PT de Lula), Marielle, 38 ans, a été abattue de quatre balles de 9 mm dans la tête tandis qu’Anderson succombait à une rafale de fusil-mitrailleur.

Les assassinats ont pris la fuite sans rien dérober.

Aussitôt, la mort de Marielle a déclenché un tsunami de protestations, 50000 manifestants à Rio, 30 000 à São Paulo. Entre colère et chagrin ! « Marielle presente ! »

« Au Brésil, [c’est] un choc comparable à “Charlie-Hebdo », écrit Armelle Enders.

Jeso Carneiro/Flickr, CC BY-NC 2.0

 

Marielle était femme, noire, bidonvillienne, gauchiste, impertinente, belle et lesbienne. Originaire de la favela de Maré, l’une des plus violentes de la Ville merveille, elle incarnait la méritocratie et l’ascension sociale permises sous les gouvernements de Lula et Dilma, qui ont sorti des dizaines de millions de Brésiliens de la misère et de l’analphabétisme !

Marielle, née dans une des 16 favelas du Complexo da Maré, a fait des études universitaires (avec une bourse et à l’Université catholique privée) et présenté un mémoire sur les « unités de police pacificatrice » (UPP) en 2008.

En face de Maré, où les gamins vont en moyenne cinq ans à l’école, l’île du Fundão, avec son campus de l’Université fédérale, affiche une durée de scolarité de quinze ans !

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Militante des droits de l’homme, Marielle n’a eu de cesse de pourfendre les politiques sécuritaires qui ont donné d’ «excellents » résultats : 61 000 homicides (rarement élucidés) dans tout le pays pour la seule année 2017 !

Dans une société aux fondations esclavocrates (comme celles des Etats-Unis), ce sont d’abord les jeunes adultes noirs qui sont les victimes des violences policières : le taux d’homicide est de 34‰ pour l’ensemble de la population de l’État de Rio et de 39,2‰ pour les descendants d’esclaves !

La mort de Marielle Franco n’est pas une bavure. Elle ne téléphonait donc pas avec son portable dans le jardin de sa grand-mère comme Stephon Clark, Noir étatsunien de 22 ans abattu par la police qui le croyait armé. Cela s’est déroulé en mars aussi, mais à Sacramento, capitale administrative de la Californie.

Marielle a été exécutée par des membres des forces de l’ordre, elle qui n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer les exactions perpétrées par le 41e bataillon de la police militaire… euh ! gendarmerie.

« Les “vengeances” de ces tueurs véreux n’hésitent pas à frapper aussi des autorités publiques, écrit Armelle Enders. En 2011, la juge Patrícia Acioli, qui avait poursuivi des gendarmes pour divers meurtres, a été “punie” de 21 balles dans la tête et le thorax. »

Or, les cartouches utilisées pour assassiner Marielle ont été identifiées comme provenant d’un lot de munitions UZZ-18 appartenant à la police fédérale de Brasília. En 2006, elles ont mystérieusement disparu…

Ce qui n’a pas disparu en revanche, ce sont les rumeurs circulant sur les réseaux sociaux acquis à la nouvelle extrême droite décomplexée qui trempe sa plume dans le sang encore frais des chicotes du temps béni des plantations.

Petit florilège...

Marielle…

Cette « pute » était la maîtresse d’un parrain de la coke…

Une gouinasse élue par une fraction criminelle.

« Pourquoi ériger cette édile en martyr ? » s’insurge le colonel de « gendarmerie » Washington Lee Abe, qui parle, bien sûr, au nom des « cidadões de bem », des citoyens honnêtes.

C’est-à-dire des hommes blancs, éduqués, hétérosexuels, favorables à l’économie de marché, un peu moins à la démocratie… Et qui dans les motels, le samedi soir quelques heures avant la messe, trompent leurs femmes en s’encanaillant avec des mineures à cours de reais !

L’assassinat de Marielle tient lieu de message pour les favelados, les Nègres, subversifs, salopes et autres LGBT : ne la ramenez pas ! Restez dans votre case, votre senzala. La maison de maître, a casa grande, ne songez même plus à l’approcher avec vos quotas à l’université !

Le (vrai) Brésil (blanc), ou tu l’aimes ou on te crève !

 

À notre tour, nous pourrions conseiller aux forces de l’ordre du monde entier de mieux veiller sur leur arsenal.

Que de munitions égarées de par le monde !

Ennemi résolu de tout complotisme, je sais tout de même que si les brunes ne comptent pas pour des prunes, les services de renseignement ne plantent pas leurs épées dans l’eau. L’auteure franco-italienne Simonetta Greggio a, dans « Dolce Vita, 1959-1979 »), apporté la preuve qu’avaient existé deux générations de Brigades rouges. La première était composée de gauchistes catholiques radicalisés. La seconde, qui, si elle contenait encore de vrais morceaux de guévaristes chrétiens, recelait des personnages plus troubles comme Mario Moretti, Corrado Simioni (secrétaire particulier de l’abbé Pierre !), Innocente Salvoni, Duccio Berio…

Cette seconde génération fonde le Superclan, « une nouvelle structure qui a pour but la coordination de différentes organisations [terroristes] à l’échelle internationale », écrit Simonetta. « Ce Superclan trouve une base parisienne, l’école de langues Hypérion, qui va notamment ouvrir un bureau en 1977 à Rome, au 26 via Nicotera. Dans le même immeuble opèrent des sociétés couvertes pour le Sismi, Service informations sécurité militaire. Les bureaux resteront ouverts jusqu’en juin 1978, c’est-à-dire durant la période qui va du projet d’enlèvement d’Aldo Moro jusqu’à peu après son épilogue tragique. »

Favorable, en pleine guerre froide, au rapprochement entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste, le président du conseil Aldo Moro est assassiné le 9 mai 1978 avec le même Skorpion qui a servi à abattre quelques mois plus tôt le magistrat Riccardo Palma.

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« Des années plus tard, à la découverte dans les caches des Brigades rouges d’une imprimerie qui avait auparavant appartenu au Service information défense (SID), et après des tests balistiques démontrant que plus de la moitié des 92 balles tirées sur les lieux de l’enlèvement de Moro étaient similaires à celles des stocks du réseau clandestin stay-behind Gladio – le réseau mis en place par l’Otan après la Seconde Guerre mondiale pour lutter contre l’influence communiste –, Duccio Berio avouera avoir transmis au SID des informations ultrasecrètes en tant que membre du Superclan pendant ses années de présence à Paris.

» Tous ceux qui étaient liés à l’institut Hypérion, hors [l’ouvrier] Prospero Gallinari, ont été acquittés. » 

« Gendarmes », escadrons de la mort, flics mafieux miliciens, néofascistes nostalgiques de la ditadura…

Jugera-t-on un jour les assassins de Marielle et d’Anderson ?

Peut-être ces petites graines enterrées et fécondées par les larmes d’un peuple aux abois lèveront-elles…

Quem sabe ?

 

Bonus

 

  • Michel Delpech

« Que Marianne était jolie ! »

 

 

  • Luiz Melodia

« Pérola negra »