Que Mai ne soit qu’une étape

Jean-Pierre Duteuil

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a presque dix ans, lors d’un salon du livre libertaire, un ami, Charles Reeve, pour ne le point nommer, me présenta à Jean-Pierre Duteuil, qui en était à sa quarantième non-commémoration de 68. Après avoir taillé le bout de gras avec ce membre historique du Mouvement du 22 Mars, j’achetai son livre « Mai 68, un mouvement politique » (Acratie, 2008).

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Et le dévorai.

Non seulement, j’en tirais force enseignements mais aussi quelques confirmations. Mai ne se réduit pas à une révolte estudiantine. Ouvriers, mes parents étaient en grève en 68, même s’ils travaillaient dans la plus grande coopérative industrielle d’Europe occidentale. Et ils ne se sont jamais assis sur les bancs d’aucune fac. Mieux, c’est la moitié des salariés français qui se met en grève en Mai, dont deux millions qui tiendront plus d’un mois !

mai 68 : 1 salarié sur 2 en grève

« Pour de nombreux ouvriers, 68, écrit Jean-Pierre, commence dès 1966 avec les révoltes à Caen, en Lorraine, à Fougères, à Redon ou Saint-Nazaire [et à Rhodiaceta à Besançon, en 1967] ; avec un mouvement paysan en pleine mutation qui redécouvre l’affrontement avec la police ; avec un mouvement lycéen qui émerge plus d’un an avant les fameux événements. Sans en prévoir ni les formes ni le déroulement, il fallait être aveugle pour ne pas voir que de grandes choses se préparaient. »

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 source : ici

 

"La grosse erreurs des décideurs, ça a été de penser [...]

"avec les campagnards, on fera ce qu'on veut"...

et ça s'est pas du tout passé comme ça ! "

Raymond, syndicaliste à la Saviem (voir bonus pour l'écouter)

 

extrait du film "A bientôt j'espère"

 

Pour Jean-Pierre «l'enragé », « l’originalité de 68, ce sont quatre verrous de la société française qui craquent et entrent en crise simultanément :

• La classe ouvrière [150 millions de journées de grève] ;

• Le système éducatif dans son ensemble (avec les rapports au savoir et enseignants-enseignés) ;

• La famille (les rapports hommes-femmes comme parents-enfants) ;

• Le front culturel (la création artistique…). »

 

Sans oublier le contexte international. Par exemple, bien des grévistes de Rhodiaceta, à Besançon, étaient vent debout contre leurs contremaîtres, incompétents et arrogants. Certains étaient des trentenaires vétérans de l’Algérie à qui on ne la faisait pas. Ne commande pas qui veut ! Et y en a marre de trimer dans la crasse et le vide !

Le 20 mars 1968, dans le quartier de l’Opéra, protestant contre la guerre du Vietnam, de vilains gauchistes s’attaquent aux façades de la TWA, de la Bank of America et de l’American Express. La police procède à de nombreuses arrestations, dont celles de Nicolas Boulte (militant chrétien) et Xavier Langlade (trotskiste).

« À Nanterre, le 22 mars, le bâtiment administratif est occupé pour obtenir [leur] libération, écrit Jean-Pierre. “Le Monde” annonce la nouvelle dans son édition des 24-25 mars par un simple entrefilet reproduisant un communiqué de l’Unef sur le sujet… alors que celle-ci n’a été pour rien dans cette occupation qui fit grand bruit. »

Le Mouvement du 22 Mars est né. Tout le monde y fait rien qu’à être enragé !

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Mai regorge en effet de mythes fondateurs et de légendes urbaines, dont les fameux dortoirs des filles… Ou la prétendue liaison du roux camarade de Jean-Pierre avec Françoise de Panafieu, fille du ministre des Sports François Missoffe, avec qui Cohn-Bendit avait eu une altercation dans la piscine de l’université de Nanterre en janvier.

Concrètement, la première ère dudit mouvement s’achève le 3 mai quand il sort de Nanterre direction Paris. La seconde a lieu début juillet quand le 22 Mars se dissout. Promettant de beaux automnes à venir.

Duteuil écrit : « Le 22 Mars n’est pas né en dehors des groupes d’extrême gauche de Nanterre – essentiellement le binôme JCR (trotskiste)-groupe anarchiste. Ceux-ci ont été amenés à se regrouper sans se dissoudre ni se renier : le 22 Mars n’a donc été ni la somme ni le dépassement de ces “groupuscules”. Il allait au-delà sans avaler ses composantes. Mais cela n’aurait pu se réaliser sans la présence majoritaire d’“inorganisés”, tout aussi politisés que les “organisés”, et qui ont imposé les libertés de parole et d’initiative grâce auxquelles chaque composante pouvait se développer et se nourrir, mais sans être en mesure de devenir réellement hégémonique. C’est ce qu’on peut appeler un exemple de “démocratie mouvementiste”»

Irrité par l’histoire des dortoirs, Jean-Pierre l’est autant par celle des centaines d’intellectuels et d’artistes gauchistes de la vingt-cinquième heure. « Après une excursion dans la mondanité de la cour de la Sorbonne, un petit saut, en soirée, à une AG du 22 Mars permet de se donner l’illusion d’être dans le coup et surtout pourra nourrir quelques discussions lors de futurs dîners en ville. C’est ainsi que, longtemps après Mai, on croisera dans des pince-fesses semi-mondains, semi-militants des gens disant qu’“ils en furent” et qu’ils ont bien connu Machin ou Machine, sans se douter que cette Machine-là, par exemple, est justement leur interlocutrice du moment ! » 

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Assemblée générale étudiante à la Sorbonne

Des histoires de copain du Pirée, Jean-Mathieu Boris en a connu aussi.

Jean-Pierre n’aime pas le rôle d’ancien combattant.

Jean-Mathieu, héros de la France libre, miraculé de Bir Hakeim, non plus.

Et puisque le second de Gaulle est au cœur de Mai, un petit clin d’œil au premier qui, faible des 7000 volontaires de l’été 1940, voyait sa France résumée à « une poignée d’aristocrates, quelques juifs éclairés et [aux] marins pêcheurs de l’île de Sein ».

Vétéran de Libye et de la campagne d’Allemagne, Jean-Mathieu, qui nous a quittés en janvier 2017 à l’âge de 95 ans, faisait partie de la deuxième catégorie.

« Pendant [une permission en 1944], je suis invité, un soir, chez des amis et on me présente un maréchal des logis en me disant qu’il était à Bir Hakeim.

Comme je suis en tenue de parachutiste, il ne peut évidemment penser que j’étais artilleur. S’ensuit le dialogue suivant.

Je lui demande : “Dans quelle batterie étiez-vous ?

–      La 3, mon lieutenant.

–      Ah bon et quels étaient vos officiers ?

–       Le capitaine Gufflet, qui a été tué, et les aspirants Ravix et Théodore, et puis, après la blessure de Théodore, l’aspirant Boris.

–      Alors vous avez connu l’aspirant Boris ?

–       Bien sûr.

–      Pas de chance : l’aspirant Boris, c’est moi.”

–      Et le gars de rougir et de s’en aller le plus vite possible. »

 

smiley

Jean-Mathieu n’a fait que ce qu’il avait à faire.

Jean-Pierre Duteuil a depuis longtemps, vous vous en doutez, rompu avec Danny le rouge…

Ah oui ! il m’a fait la dédicace suivante : « À Bruno, que Mai ne soit qu’une étape. »

 

 

• « Combattant de la France libre », de Jean-Mathieu Boris, Tempus, Perrin, 2012.

 

Bonus :

 

  • "à bientôt j'espère" en intégralité : 

 

À bientôt j'espère

En mars 1967 à Besançon, une grève éclate aux établissements Rhodiaceta.

https://www.filmsdocumentaires.com

 

  • Vous retrouverez Raymond ici : 

 

  • “Il est cinq heures, Paris s’éveille”

 

  • Jean-Mathieu Boris à « La marche de l’Histoire » de Jean Lebrun sur Inter

 

Le témoin du vendredi : Jean-Mathieu Boris, un combattant de la France Libre

C'est l'histoire d'un homme resté jeune qu'on a enterré lundi 9 janvier à Paris, avec les honneurs militaires. Il a dix-huit ans lorsque la guerre est déclarée. C'est l'histoire d'un homme resté jeune qu'on a enterré lundi à Paris, avec les honneurs militaires. Il a dix-huit ans lorsque la guerre est déclarée.

https://www.franceinter.fr

 

  • « Combattant de la France libre », de Jean-Mathieu Boris, Tempus, Perrin, 2012.

 

Combattant de la France libre

Au mois de juin 1940, alors que le sort de la France semble avoir définitivement basculé, quelques hommes répondent à l'appel du général de Gaulle. Cette poignée d'hommes va constituer la France Libre. Jean-Mathieu Boris est l'un d'eux.Â" Jean-Mathieu Boris, la discrétion et l'humilité faites homme, fait partie de ces figures de la Résistance qui furent l'honneur de la France.

http://www.editions-perrin.fr