Celui qui sait commander trouve toujours
ceux qui doivent obéir

Friedrich Nietzsche

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais Pierre Milza, grand historien des fascismes, est mort le 28 février dernier, juste avant les législatives qui allaient se tenir dans l’un de ses pays d’origine, « la Ritalie ». Il a rendu l’âme à 85 ans et à Saint-Malo, capitale des corsaires. Corsaires comme les écrits d’un Pier Paolo Pasolini qui, comme lui, a été séduit par le léninisme. Sauf que notre historien aimait gratter où ça fait mal. Commentant un propos du cinéaste-poète, l’ancien pratiquant de judo et de karaté lui fit cette clé de bras : « Si Pasolini remet en question les liens entre le Parti communiste et le marxisme, il ne remet pas du tout en cause le marxisme lui-même. On aimerait l'entendre se prononcer par rapport à Lénine, à l'idéologie marxiste… Bien sûr, aujourd'hui, il ne peut pas nous répondre. Mais je souhaiterais que des intellectuels italiens qui sont de très grands admirateurs de Pasolini puissent nous dire comment une idéologie qui était du bon côté – c'est ce que dit ici Pasolini – a pu engendrer des régimes autoritaires, sans aucune exception partout où elle a été mise en pratique ?»

écoutons-le : 

3 octobre 1968, Continents sans visa

Pierre Milza

Pier Paolo Pasolini est né le 5 mars 1922 à Bologne. Fils d'un officier de carrière, il connaît d'abord une vie rythmée par les affectations de son père. A vingt ans, il publie son premier recueil de poème, écrit en frioulan, qui est aussitôt remarqué par la critique.

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Né en avril 1932, ce titi parisien découvre ses racines italiennes après le décès de son père en 1943. Dix ans plus tard, il est instituteur dans une classe de 53 élèves ! Puis professeur d’éducation physique (« le foot est un phénomène aussi important que le carnaval au Moyen Âge »). À l’École normale, il fait la connaissance de Serge Bernstein, qui le pousse à devenir professeur d’histoire. « Tu te vois à 50 ans encore prof de gym ? » « Bachotant » de son HLM de Bagneux, il reprend les études, présente une thèse de doctorat sur les relations franco-italiennes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, avant d’être reçu premier à l’agrégation d’histoire, en 1964.

Né en 32, agrégé d'histoire à 32 ans

Avec Serge Bernstein, il se lance dans l’édition de deux collections historiques chez Hatier (« Nations d’Europe ») et chez Complexe (« Questions au XXe siècle »). Les « Milza-Bernstein » seront la bible des étudiants de Sciences-Po (ou Pô) et des classes préparatoires de l’ENS.

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En 1984, Milza fonde le Centre d’histoire de l’Europe du XXe. Ses séminaires sur les fascismes du mercredi après-midi rencontrent un énorme succès. Il faut y arriver en avance pour pouvoir trouver une place !

Pourtant Pietro Milza n’a jamais fait dans l’unanimisme. Auteur du « Voyage en Ritalie », il a pourfendu le mythe de « l’intégration réussie » des Italiens en France, que les conservateurs opposent à celle des hordes arabo-sahéliennes d’obédience musulmane par essence inassimilables.

Quid des « macaronades » de Marseille ou d’Aigues-Mortes ? Cette dernière fit en 1893 quelque 17 morts et 150 blessés morts. Et les 16 inculpés français furent acquittés par un jury populaire !

« L’intégration puis l’assimilation des immigrés italiens et de leur descendance ne sont pas le résultat d’une conversion miraculeuse à la francité. Elles sont au contraire le produit d’une longue histoire. Elles passent par les expériences douloureuses d’au moins deux générations de migrants. » Ennemi des simplifications, Milza nous rappelle aussi que l’arrivée des Italiens du Sud a souvent « ré-italianisé » les communautés déjà installées. D’où certains différends « interrégionaux »…

Pietro Milza restera aussi l’auteur de retentissantes biographies comme celles de Verdi (2001), Napoléon III (2004), Voltaire (2007), Garibaldi (2012), Pie XII (2014). Et bien sûr Mussolini (1999).

Pour lui, il y a non seulement plusieurs fascismes italiens (qui ont trouvé un large appui populaire…) mais aussi plusieurs Mussolini. Lequel n’était aucunement un césar d’opérette manipulé par le grand capital. Le personnage est plus opaque, sa fin l’est tout autant : Milza a écrit, un peu sur le modèle de Joachim Fest, « les Derniers Jours de Mussolini » (2010). Que transportait le Duce dans ses valises ? Pourquoi n’a-t-il pas fui en Espagne ou en Argentine ? Qui l’a liquidé ? Des communistes ou le MI6 ? Peppone ou James Bond ?  « Les Derniers Jours » se lisent précisément comme un roman d’espionnage.

Pierre Milza est donc mort avant de connaître les résultats des dernières législatives italiennes. Le Parti démocrate, avatar d’un PCI mâtiné de démocratie chrétienne, a été laminé (19%). Presque quarante ans après l’assassinat d’Aldo Moro, partisan du Compromis historique !

Le pays se retrouve avec deux vainqueurs : la Ligue de Matteo Salvini (17%) et le Mouvement 5 étoiles (31%).

Quant à Forza Italia d’un Silvio Berlusconi inéligible, elle se retrouve en troisième position avec un piètre 14%. Le Caïman, naguère inscrit à la loge P2 sous le numéro 1816, a déjà tendu la main aux néofascistes…

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L’Histoire se répéterait-elle ? Quoi qu’il en soit, gardons-nous de rire de la Botte ! Comme le disait un autre Rital féru d’histoire, Max Gallo, « l’Italie, en politique, a dix ans d’avance ». Voire plus si l’on aborde les rivages états-uniens… Berlusconi a marché sur Rome en 1994, Trump sur Washington, seulement l’année dernière !

Et puis, Salvini n’est pas Mussolini. D’autant que désormais ce sont les néofascistes qui sont subventionnés par Moscou…

Milza nous rappelle que le fascisme est né de la Première Guerre mondiale, de « la révolte d’une société en butte aux bouleversements les plus profonds ». Le fascisme est aussi une créature qui a dépassé son créateur. Une créature dont s’est accommodée l’Europe anticommuniste. Winston Churchill était un fervent défenseur de Benito. Les démocraties ont soutenu le Duce jusqu’à son désir d’invasion de l’Éthiopie. D’où son retournement de veste en faveur de Hitler, qu’il a longtemps méprisé. Et qui l’emprisonnera axialement.

Contrairement au Führer, le Duce est un homme cultivé et, surtout, un militant venu du socialisme révolutionnaire.

Par surcroît, un homme structuré par des femmes, loin des amitiés viriles. (Ce qui ne veut pas dire qu’il traitait bien les femmes en général. Il était brutal, macho, un peu wensteinien…)

À l’écrivain allemand Emil Ludwig, Mussolini confesse ceci à propos de son enfance : « Ce qui domine, c’est l’indignation. J’avais sous les yeux les souffrances de mes parents ; à l’École normale, j’avais été humilié ; alors j’ai grandi comme révolutionnaire, avec les espoirs des déshérités. Qu’aurais-je pu devenir d’autre que socialiste à outrance ? »

Benito a grandi dans une Romagne secouée par l’insurrection milanaise de mai 1898, nous apprend Pierre Milza. Alessandro Mussolini, le père, cache des militants révolutionnaires traqués par la police. Il lit à ses enfants des passages du « Capital », des « Misérables ». Benito cite par cœur Blanqui, Cipriani, Babeuf, Garibaldi… Milza écrit : « L’idée anarchiste et l’idée de nation, la passion de la liberté et le goût de la conspiration, la haine de l’autorité et le sectarisme blanquiste coexistent dans la tête et dans le cœur de nombreux socialistes romagnols. Mussolini a été élevé dans cette culture et il s’accommode de toutes ses ambiguïtés. »

Instituteur exilé en Suisse, entre 1902 et 1904, Mussolini fait la connaissance de Giacinto Menotti Serrati, centralisateur proto-léniniste, hostile à l’anarcho-syndicalisme foutraque du Romagnol. Mais la rencontre décisive est celle d’Angelica Balabanoff, « sa future adjointe à la direction de l’“Avanti !” ». « Elle détenait la sagesse politique. Elle était fidèle aux idées pour lesquelles elle combattait, confie Mussolini. Si je ne l’avais pas rencontrée, je serais resté un petit activiste de parti, un révolutionnaire du dimanche. »

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Angelica Balabanoff

Le très complexe Benito rend ici hommage à une femme qui depuis n’a de cesse de le « dépeindre sous les traits les plus méprisables ». En effet, la Balabanoff n’est pas n’importe qui.

Juive russe issue d’une famille de propriétaires terriens et d’hommes d’affaires, Angelica épouse très jeune la cause du socialisme révolutionnaire. Grande lectrice d’Élisée Reclus, elle rejoint le Parti socialiste italien et s’oppose naturellement à l’entrée en guerre de l’Italie en 1915. À la mythique conférence de Zimmerwald, elle côtoie Lénine, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg… rallie Moscou et devient secrétaire de l’Internationale communiste. Libertaire dans l’âme, elle s’oppose très vite à l’autocrate Lénine. En 1922, épouvantée par la répression de Kronstadt, elle regagne l’Italie, d’où elle est chassée par son ancien camarade Benito Mussolini. Après des exils miséreux en Suisse, à Vienne, à New York, elle retourne en Italie après la chute du Duce.

Antistalinienne féroce, ennemie d’un PCI inféodé au Kremlin malgré les rodomontades de Berlinguer, Angelica Balabanoff s’éteint à Rome en novembre 1965.

Angelica était internationaliste et juive, Margherita Sarfatti, judéo-vénitienne, socialiste aussi. Mais interventionniste.

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Margherita Sarfatti

 

 

 

C’est cette femme mariée, critique d’art reconnue, qui pousse Mussolini dans les bras des Alliés, en 1915. Benito est alors exclu du parti. Elle l’aide financièrement à fonder « Il Popolo d’Italia », devient sa maîtresse et, après la Marche sur Rome, veille au ralliement au fascisme d’un certain nombre d’artistes. Auteure (chez Mondadori au départ), en 1925, du best-seller mondial « Dux » à la gloire du nouvel Auguste favorable au réarmement de l’Italie, Margherita est « répudiée » par Benito en 1932, tout en restant sa conseillère.

Une conseillère mal écoutée puisque, bien que forte du soutien de Roosevelt, elle ne parvient pas à empêcher le Duce d’envahir l’empire du Négus.

Tombée en disgrâce, victime des lois antisémites de 1938, Margherita gagne l’Uruguay l’année suivante puis Buenos Aires, où vit une importante communauté juive bientôt rejointe par des exilés… nazis. Après avoir signé quelques articles empreints de vengeance à l’encontre de Mussolini, Margherita rentre en Italie, en 1947, pour y apprendre que sa sœur et son beau-frère ont été exterminés à Birkenau.

Parmi les trois Mussolini décrits par Pierre Milza, « il y a le salaud qui envoie à Auschwitz mes copains de l’école primaire de la rue Ferdinand-Berthoud ».

Un salaud d’autant plus coupable qu’il n’a été antisémite que par soumission !

Par conséquent, lisons plus que jamais Pierre Milza, dont on ne peut que saluer la rigueur intellectuelle, même si elle nous défrise parfois…

En méditant cette phrase de la romancière italo-française Simonetta Greggio : « Peu de gens sont faits pour l’indépendance, c’est le privilège des puissants… »

 

 Bonus : 

  • Quelques ouvrages :

Les Fascismes, Paris, Imprimerie Nationale, 1985.

Voyage en Ritalie, Paris, Plon, 1993.

En collaboration avec Marie-Claude Blanc-Chaléard, Le Nogent des Italiens, Paris, Autrement, 1995.

En collaboration avec Serge Berstein, L’Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, Paris, 1999.

Mussolini, Paris, Fayard, 1999, grand prix du Collège de France.

Verdi et son temps, Paris, Perrin, 2001, 308 p.

Napoléon III, Paris, Perrin, 2004.

Voltaire, Paris, Perrin, 2007.

L'Année terrible :

              Tome 1, La Guerre franco-prussienne, septembre 1870 - mars 1871, Paris, Perrin, 2009.

              Tome 2, La Commune, Paris, Perrin, 2010.

Les Derniers Jours de Mussolini, Paris, Fayard, 2010, 290 p.

En collaboration avec Serge Berstein, Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme, Bruxelles, André Versaille, 2010, 782 p.

Garibaldi, Paris, Fayard, 2012, 628 p.

Conversations Hitler-Mussolini, Paris, Fayard, 2013, 408 p.

Pie XII, Paris, Fayard, 2014, 480 p.

 

  • Un peu de musique, toujours pour nos coeurs :

Nino Agostino Arturo Maria Ferrari est né à Gênes. Il a chanté aussi « La Rua Madureira » in italiano :