« Malgré le terrible slogan qui dit :

“Menteur comme un rédacteur de ‘L’Humanité’”… »

Gilles Colin, alias Georges Brassens,
“le Libertaire”, 11 octobre 1946.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais, à l’heure où d’aucuns se demandent comment un satyre comme Woody Allen a pu réaliser des films aussi drôles que géniaux, la question des rapports entre l’œuvre et son auteur devient plus que jamais brûlante.

L’artiste a beau être un sale type, ça ne se voit pas forcément dans son travail. Justement comme chez Allan Stewart Konigsberg, immortel réalisateur d’une « Annie Hall » qui se demande si, résistante française, elle aurait parlé sous la torture : « Toi, tu plaisantes, si la Gestapo t’avait confisqué ta carte de crédit [« Bloomingdale’s charge card », dans le texte], tu leur aurais tout dit [aux nazis] ! »

Certains westerns de John Ford sont magnifiques grâce à la prestation de John Wayne, animateur décontracté d’un club de soutien à Franco durant la guerre d’Espagne.

À l’opposé, une pensée poisseuse transpire chez Céline, pour qui « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches ». Mais les dialogues d’Audiard le plumitif collabo nous font encore rire, quoique… (voir notre post du 26 octobre 2017, clic clic)

 Et chez Louis Aragon ?

« Brillant, hautain, toujours mobile, provocant, il était capable de tout : du meilleur et du pire. Son prodigieux talent prend les formes les plus stupéfiantes », écrit de lui Jean d’Ormesson, en 1982, à l’occasion de la mort de l’auteur du « Paysan de Paris ». Aragon était l’auteur préféré de l’immortel qui nous a quittés en décembre. « Un écrivain universel pour qui tout était possible et qui ne reculait devant rien. » C’est le moins qu’on puisse dire…

Et si les artistes nous prenaient en otages ?

Et si leurs ailes de géant nous empêchaient de cogiter ?

Louis Aragon (c)Creative commons Wikipedia

 

Nous sommes à la fin février et je pense à « l’Affiche rouge », poème d’Aragon intitulé initialement « Strophes pour se souvenir », écrit en 1955, mis en musique et interprété par Léo Ferré quatre ans plus tard. Et interdit d’antenne jusqu’en 1982 !

Notre Monégasque libertaire l’a donc rebaptisé du nom de l’affiche réalisée par les services de propagande allemands en France. « Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles »…

Les hommes de Missak Manouchian étaient des FTP-MOI, francs-tireurs partisans, main-d’œuvre immigrée. Des militants communistes.

« Des libérateurs ? La libération ! Par l’armée du crime ». Publiée à 15000 exemplaires, placardée dans Paris et certaines villes de province, cette affiche qui « semblait une tache de sang […] et cherchait un effet de peur sur les passants » caricaturait les résistants en métèques enjuivés – qu’importe si ces Ashkénazes n’ont jamais cru en Dieu –, terroristes arméniens, espagnols, italiens, polonais… Tant pis si sur les dix portraits de ces « Français de préférence » (comme l’écrit Aragon) figuraient trois Français de naissance, dont un Breton (Georges Cloarec).

L'Affiche rouge, recto verso

Citons les noms de vingt-trois militants arrêtés par la police française et livrés aux nazis :

 

  1. Olga Bancic, Roumaine, 32 ans ;
  2. Missak Manouchian, Arménien, 37 ans ;
  3. Armenak Arpen Manoukian, Arménien, 44 ans ;
  4. Marcel Rajman, Polonais, 21 ans ;
  5. Celestino Alfonso, Espagnol, 27 ans ;
  6. József Boczor, Hongrois, 38 ans ;
  7. Georges Cloarec, Français, 20 ans ;
  8. Rino Della Negra, Italien, 19 ans ;
  9. Thomas Elek, Hongrois, 18 ans ;
  10. Maurice Fingercwajg, Polonais, 19 ans ;
  11. Spartaco Fontano, Italien, 22 ans ;
  12. Jonas Geduldig, Polonais, 26 ans ;
  13. Emeric Glasz, Hongrois, 42 ans ;
  14. Léon Goldberg, Polonais, 19 ans ;
  15. Szlama Grzywacz, Polonais, 34 ans ;
  16. Stanislas Kubacki, Polonais, 36 ans ;
  17. Cesare Luccarini, Italien, 22 ans ;
  18. Roger Rouxel, Français, 18 ans ;
  19. Antoine Salvadori, Italien, 24 ans ;
  20. Willy Schapiro, Polonais, 29 ans ;
  21. Amedeo Usseglio, Italien, 32 ans ;
  22. Wolf Wajsbrot, Polonais, 18 ans ;
  23. Robert Witchitz, Français, 19 ans.

 

Remarquons la jeunesse de la plupart de ces « terroristes ».

Citons encore trois VIP du réseau Manouchian :

le Judéo-Polonais Adam Rayski, une des fondateurs de la MOI ;

l’Arménien Arsène Tchakarian, toujours vivant, il a 101 ans !

Arsène Tchakarian photo de LPOlivier Lejeune

Henri Krasucki, qui, avant d’être un apparatchik de la CGT, a été se refaire une santé du côté de Birkenau. Auparavant, il avait été torturé pendant trois semaines (et parfois devant sa mère) par nos braves flics tricolores. Mais le Riton de Belleville n’a pas parlé ! (Et pas parce qu’il n’avait pas de carte Bleue…)

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Or, si « la mort n’éblouit pas les yeux des partisans », leur martyre emboue les nôtres. Comment ne pas frissonner en écoutant Ferré, accompagné par un chœur mixte et a cappella, chanter :

 

« Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant » ?

Ça déchire le cœur tout en nous éloignant de la réflexion. Comment un anarchiste comme Ferré peut-il chanter ces vers patriotards, lui qui devrait louer l’internationalisme, voire sublimer le « travail allemand », qui consistait pour ces résistants éclairés à faire déserter les prolétaires en uniforme vert-de-gris ?

Un de ces terroristes cosmopolites n’avait-il pas dit : « Je n’ai jamais tué d’Allemands, je n’ai tué que des nazis » ?

En 1961, le futur chantre de Mai 68, avec « Les Chansons d’Aragon » (chez Barclay), s’est laissé embobiner par la plume coruscante du soi-disant « fou d’Elsa ». Notre cœur le lui pardonne, nos neurones, un peu moins…

brassens

Georges Brassens a lui aussi chanté Aragon. Une seule fois. Selon la formule du timbre, jadis chère aux troubadours et naguère, aux chansonniers, il a couché sur une même mélodie deux poèmes. L’un de Francis Jammes, « la Prière ». L’autre de Louis Aragon, « Il n’y a pas d’amour heureux ». (« L’Internationale » peut aussi se chanter sur l’air de « la Marseillaise », essayez !)

« La Prière », il l’a chantée pour faire plaisir à sa mère napolitaine et très catholique. Il l’a chantée certes mais sans émotion apparente.

« Il n’y a pas d’amour heureux », tonton Georges l’a caviardée. En bon secrétaire de rédaction du « Libertaire » et du « Combat syndicaliste », bulletin de la CNT, qu’il fut et à titre bénévole. Car si Léo Ferré a adhéré quelques heures au PCF après la Libération, Brassens, qui s’était évaporé du STO, était en passe de devenir un militant anarchiste aguerri. En 1946, grâce au peintre Marcel Renot et au poète Armand Robin, il a lu Bakounine, Kropotkine, a entendu parler de la répression stalinienne en Espagne. Aussi quand « le patriote professionnel » (comme l’écrit Jean Malaquais) proclame :

« Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri

Et pas plus que de toi l’amour de la patrie… »,

tonton Georges détourne-t-il ce poème où l’Amour est assimilé au communisme moscoutaire pour en faire un hymne à la douleur de chérir. Brassens renvoie Aragon à son passé surréaliste, quand le poète n’avait d’autre patrie que la vie.

Il a aussi compris que la chanson ne souffre guère le second degré, lui qui a pourtant gravé « la Prière ». Le chanteur est pris pour ce qu’il chante.

(Michel Sardou, perçu par certains dans les années 1970 comme un facho, l’apprendra à ses dépens.)

Brassens ne peut chanter un Aragon à qui le Parti «  a rendu les couleurs de la France ». 

Et dire que des surréalistes, Aragon est celui qui s’est le moins extasié devant Octobre 17. En 1924, quitte à choquer André Breton ou Benjamin Péret, il évoque « Moscou la gâteuse » tout en témoignant du « peu de goût » qu’il a alors «du gouvernement bolchevique, et avec lui de tout le communisme [...]. La Révolution russe, vous ne m’empêcherez pas de hausser les épaules ». « Une vague crise ministérielle… »

En 1926, les surréalistes, enfants des boucheries de 14-18, demandent leur adhésion collective à un PC prônant la guerre de classe, l’anticolonialisme – nous sommes en pleine période des expéditions franco-espagnoles dans le Rif –, le rejet du militarisme – « Je conchie l’armée française », écrit Loulou – et l’internationalisme, Moscou étant La Mecque du prolétariat mondial.

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Quelques mois plus tard, Péret et Breton, s’étant trompés de crémerie, s’éloignent d’un parti bolchevisé depuis le milieu des années 1920 en qui ils ont cru déceler quelque ADN syndicaliste-révolutionnaire. Péret virera trotskiste de gauche et dégainera « le Déshonneur des poètes » à la Libération, mais c’est une autre histoire…

À « la Coupole », en 1928, le fils naturel de l’ex-préfet de police Louis Andrieux rencontre une jeune juive Russe récemment séparée d’un officier français, Elsa Triolet. Sa sœur Lili Brik a été la compagne du poète Maïakovski, qui a joué à la roulette russe pour échapper à la chape de plomb stalinienne. Elle a maintenant pour compagnon un agent du guépéou.

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Elsa Triollet et Louis Aragon

Dans « la Révolution manquée, l’imposture stalinienne» (Éd. Sulliver, 1997), Jean-Jacques Perdu alias Soudeille décrit comment certains militants ont plongé dans l’appareil communiste pour s’en sortir matériellement. Je ne peux m’empêcher de penser qu’Aragon fait partie de ceux-là, lui qui sera bientôt à la tête de plusieurs publications. Il passe un an à Moscou, répudie le surréalisme dans les colonnes de « l’Humanité », censure Gide, désabusé par son voyage dans la patrie du socialisme, pond « Hourra l’Oural ». Dès 1931, il écrit ce poème hallucinant :

   « Il s’agit de préparer le procès monstre d’un monde monstrueux

      Aiguisez demain sur la pierre

      Préparez les conseils d’ouvriers et soldats

      Constituez le tribunal révolutionnaire

      J’appelle la Terreur du fond de mes poumons… Je chante le Guépéou qui se forme

      En France à l’heure qu’il est

      Je chante le Guépéou nécessaire de France

      Je chante les Guépéous de nulle part et de partout

      Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde… »

Dans la même veine, il chante le goulag : « L’extraordinaire expérience du canal de la mer Blanche à la Baltique, où des milliers d’hommes et de femmes, les bas-fonds d’une société, ont compris, devant la tâche à accomplir, par l’effet de persuasion d’un petit nombre de tchékistes qui les dirigeaient, leur parlaient, les convainquaient que le temps est venu où un voleur, par exemple, doit se requalifier dans une autre profession. » (Dans sa jeunesse surréaliste, Loulou s’adonnait régulièrement au vol des objets de culte dans les églises…)

Il salue les procès de Moscou et la condamnation de tous ces scélérats alliés au gestapiste Trotski.

Avant de faire l’éloge du Pacte germano-soviétique, en août 1939 : « Le pacte de non-agression avec l’Allemagne […] est le triomphe de cette volonté de paix soviétique. »

Résistant traqué, Loulou écrit « Il n’y a pas d’amour heureux » à Lyon, dans l’appartement des parents de Bertrand Tavernier. Il devient à la Libération membre du comité d’épuration au nom du « parti des 75 000 fusillés » (en réalité moins de 5000, ce qui est déjà beaucoup trop !).

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En 1947, le best-seller « I Chose Freedom » de Viktor Kravtchenko, ancien apparatchik communiste exilé aux États-Unis, est traduit en français. Loulou se fait Torquemada avec André Wurmser et ses « Lettres françaises », qui traînent le dissident devant les tribunaux. Comment ose-t-il critiquer Staline qui nous a sauvés du nazisme ? En 1949, Éluard, Joliot-Curie, Garaudy, Tzara et d’autres témoignent contre cet « agent américain ».

Kravtchenko convoque Margarete Buber-Neumann, veuve du chef du parti communiste allemand, Heinz Neumann. À l’avènement de Hitler, le couple s’est réfugié à Moscou. Victime des grandes purges du printemps 1937, Heinz disparaît. À la faveur du Pacte germano-soviétique, Margarete est arrêtée et livrée aux nazis, qui la déportent en camp.

Son témoignage n’empêche pas Emmanuel d’Astier de La Vigerie, grand résistant de la première heure s’il en est, de déclarer que Kravchenko aurait mérité d’être fusillé.

Au même moment, tonton Georges entreprend de mettre en musique « Il n’y a pas d’amour heureux », dans sa version expurgée de tout remugle nationaliste.

Arrivent mars 1953 et la mort du « Petit Père des peuples ». Loulou se déchaîne : « La France doit à Staline son existence de nation pour toutes les raisons que Staline a données aux hommes soviétiques d’aimer la paix, de haïr le fascisme […] » Dans « les Lettres françaises », le dandy goulagophile fait néanmoins publier un iconoclaste portrait de Staline signé Picasso et condamné par les plus hautes instances du PCF. On a beau avoir renié le surréalisme, on ne se refait pas…

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Deux ans plus tard, Aragon déplore que Brassens ait commis un contresens en censurant la fameuse dernière strophe de son poème. L’immense Catherine Sauvage aura la faiblesse de réparer cet affront… Un contresens de tonton Georges, ben voyons !

À Toulouse la rouge et noir, les FTP-MOI ont été très actifs au côté des anarchistes espagnols. Un des patrons de la résistance communiste est le Brésilien Apolônio de Carvalho (un des futurs fondateurs du Parti des travailleurs de Lula). Le biologiste Claude Lévy, collègue de Frédéric Joliot-Curie, a fait partie de la MOI. Avec son frère aîné, éditeur d’art, Raymond, il rédige un recueil de dix nouvelles autour de la Résistance, « Une histoire vraie ». La première est consacrée à Michel Manouchian, largement oublié (même si le désormais très stalinien Paul Éluard a consacré à son groupe un poème dans son recueil « Ouvrages », paru en 1950). Les Lévy veulent que leur livre soit publié par le Parti et s’adressent à Louis Aragon, directeur des Éditeurs français réunis. Fervent partisan de la tricolorisation de la Résistance, notre génie servile accepte de le publier. « Une histoire vraie » recevra le prix Fénéon (et la somme rondelette de 100 000 anciens francs).

La vérité oblige à dire que Loulou a quand même eu, en lisant le tapuscrit des Lévy, un léger mouvement de recul : « On ne peut pas laisser croire que la Résistance française a été faite comme ça, par autant d’étrangers. Il faut franciser un peu. »

Et flatter les « imbéciles heureux qui sont nés quelque part »…

La suite au prochain post…

 

Trois petits post-scriptum avant de se quitter.

  • Puisqu’en début d’année, nous avons évoqué Johnny et Chevalier, voici ce que disait de « l’Idole des jeunes » Elsa Triolet, qui avec Momo, Line Renaud et Michel Drucker, était une des rares à le défendre :

      « Le malheur d’être trop bien servi par les dieux… De quoi lui en veut-on, à ce splendide garçon, la santé, la gaieté, la jeunesse mêmes ? De sa splendeur ? De la qualité de ses dons et de son métier acquis, de sa sottise de jeune poulain ? Des foules qui le suivent irrésistiblement ? De l’argent qu’il gagne ? C’est la même haine que pour Brigitte Bardot. Et lorsqu’on leur tombe dessus, je reconnais en moi cette colère qui me prenait au temps où l’on essayait d’abattre Maïakovski, et d’autres fois, d’autres poètes… comme le soir où l’on a sifflé “Hernani !” aux Français, en 1952, pour le cent cinquantenaire de Victor Hugo. Cette volonté de détruire ce qui est trop bien, trop beau, trop gigantesque… »

  • Dans « Brassens, œuvres complètes » (le Cherche-Midi, 2007), Jean-Paul Liégeois nous apprend ceci : « Quand Georges Brassens n’était pas très argenté et habillé plutôt misérablement, Maurice Chevalier lui avait fait un cadeau fort utile : un de ses confortables pardessus personnels. Brassens l’avait gardé longtemps ; on l’avait vu en tournée au Québec, en septembre-octobre 1961, vêtu du manteau de Chevalier. »

 

  • Nous soufflons avec vous notre première bougie :

Un an déjà, que cela passe vite un an

Nous nous étions simplement servis de nos âmes

Le remords n'éblouit pas les yeux des écrivants…

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Bonus musical mais pas que :

 

 

 

    d'autres versions, on vous laisse vous faire votre avis sur les meilleures... :

 

 

 

 


Le coin librairie :

Adhérer au Parti communiste? - Archives du surréalisme - GALLIMARD - Site Gallimard

Archives du surréalisme se situe dans le prolongement direct du deuxième : il porte sur la position à prendre devant le Parti communiste. Il contient des procès-verbaux de réunions qui se sont toutes tenues à la fin de 1926, au moment où le problème de l'adhésion militante agitait fortement non seulement les surréalistes, mais nombre de leurs proches, et cela malgré les relations conflictuelles entretenues alors avec l'appareil du Parti.

http://www.gallimard.fr



 

Oeuvres complètes | Lisez!

Oeuvres complètes, de Georges BRASSENS (Auteur). Brassens complet et inédit.

https://www.lisez.com