« Tout ce qui n’est pas donné 

ou partagé est perdu. »

Proverbe tsigane. 

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il existe dans l’Histoire ces hasards objectifs chers à André Breton.

Il y a donc un an sortait en salle « Silence » de Scorsese. Sensiblement à la même date, dom Justo Takayama Ukon (1552-1615), le samouraï chrétien, était béatifié dans le stade d’Osaka.

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Mieux encore, le futur saint mourut au mois de février à Manille, dans les Philippines espagnoles…

Celles-là même que, vers les années 1570, les marchands japonais convoitaient avant que les conquistadores ne s’en emparassent – le commerce extérieur nippon n’étant pas assez développé pour permettre une telle entreprise impérialiste.

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Il faut dire que la région mondialisée connaissait quelques exacerbations économiques. L’anthropologue libertaire David Graeber (persécuté par le très gentil Barak Obama pour sa participation à Occupy Wall Street) nous rappelle ceci : « En 1540, un excédent d’argent provoqua un effondrement des prix dans toute l’Europe. Les mines américaines, à ce stade, auraient simplement cessé de fonctionner, et l’ensemble du projet de colonisation de l’Amérique se serait effondré, s’il n’y avait pas eu la demande de la Chine. Les galions du Trésor qui gagnaient l’Europe ont vite cessé de décharger leur cargaison : ils repartaient contourner l’Afrique et traverser l’océan Indien pour gagner Canton. Après 1571, avec la fondation de la ville espagnole de Manille, ils se sont mis à traverser directement le Pacifique. À la fin du XVIe siècle, la Chine importait près de 50 tonnes d’argent par an, soit environ 90% de son argent et au début du XVIIe siècle 116 tonnes, soit plus de 97%. Pour les payer, elle devait exporter de la soie, de la porcelaine et d’autres marchandises en quantité considérable. Beaucoup de ces produits chinois sont allés définitivement dans les villes nouvelles d’Amérique latine. »

Si l’Asie mondialisée accepta volontiers l’arquebuse, le maïs ou la pomme de terre, elle n’avait que faire des produits vendus par les Européens. Seuls les minerais précieux du Nouveau Monde l’intéressaient.

On ne le sait pas assez, mais le PIB par habitant en Chine était alors un des plus élevés au monde. Loin devant l’Angleterre ou le Japon ! 

Au galion de Manille, qui reliait le port mexicain d’Acapulco à la capitale des Philippines, correspondait la caraque de Macao, qui permettait au Japon, selon l’expression de Fernand Braudel, de « respirer le monde ». Dans les premières décennies du XVIIe siècle, l’Empire du Soleil-Levant fut la chasse gardée des Portugais. Braudel écrit : « Tous les ans la caraque de Macao – a nau do trato – conduisait à Nagasaki jusqu’à 200 marchands qui allaient vivre de sept à huit mois au Japon, dépensant sans compter […], “ce dont le populaire japonais profitait grandement et c’est une des raisons pour lesquelles il était toujours très amical à leur endroit” : il ramassait les miettes d’un festin. »

Concédé en 1580 aux jésuites venus de Goa et de Macao, Nagasaki recevrait aussi des missionnaires d’autres ordres, puis des Hollandais calvinistes et des marchands anglicans…

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Survinrent alors les premiers troubles interconfessionnels provoqués par les naban, tous ces barbares venus du Sud.

L’édit de 1587 ordonna l’expulsion des missionnaires étrangers et la fermeture des églises. Mais comme il ne s’appliquait pas aux marchands, les jésuites reprirent vite du poil de la bête.

Pis, ceux-ci firent détruire des temples bouddhistes et shinto. Le shôgunat en reconstruction fit crucifier alors 26 franciscains nippons (pas gaijin) à Nagasaki, en février 1597.

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Le christianisme fut interdit en 1614, les missionnaires, expulsés. Dix ans plus tard, les Espagnols furent proscrits. Il faudrait attendre 1639 pour que les Portugais le fussent à leur tour.

L’année précédente, le shôgun décréta le sakoku, l’enchaînement du pays, autrement dit sa fermeture tant religieuse que commerciale.

Décrite avec force détails par Martin Scorsese, une répression des plus féroces s’abattit sur les kirishitan, faisant peut-être 20000 victimes (sur 200000 chrétiens estimés).

Révoltés, les paysans catholiques de Shimabara furent rayés de la carte en 1638.

Le bouddhisme devint religion d’État, qui accompagna avec zèle les massacres. Dès les années 1650, tout Japonais devait pouvoir fournir une attestation d’un temple certifiant qu’il n’était pas chrétien.

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Les Japonais suspectés d'être chrétiens devaient piétiner des médailles représentant le Christ ou la Vierge

lors d'une cérémonie nommée Fumi-e pour prouver qu'ils étaient de bons petits bouddhistes.

En cas d'hésitation ou de refus, la torture ou même la mort leur étaient promises.

 

Comme en Ibérie, où les juifs se firent cristãos-novos, dès 1680, les kirishitan pratiquèrent en cachette et en versant parfois leur obole à des moines bouddhistes corrompus et menaçant de les dénoncer. Ils étaient devenus des « chrétiens cachés », kakure-kirishitan

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Statue de Maria-Kannon : vierge Marie ressemblant au Kannon bouddhiste

de manière à cacher sa signification chrétienne.

 « Silence » de Scorses et d’Endô Shûsaku, c’est le silence de Dieu devant le martyre des croyants, mais aussi l’opposition entre une foi universaliste bien qu’exclusive et l’enracinement ethnique de religions syncrétiques, parfois sans idéal de libération.

Ce sont également le silence sur l’ambiguïté des jésuites face à une entreprise où le commerce se confond avec un prosélytisme agressif et excluant qui voit dans les bouddhistes et autres franciscains des rivaux qu’il convient d’éliminer.

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Refusant d’abjurer sa foi, le samouraï Takayama Ukon, après avoir perdu tous ses biens matériels, se réfugia à Manille avec 300 autres kirishitan. Dom Justo mourut moins de deux mois après son arrivée aux Philippines. Il est des historiens pour avancer que les Espagnols lui auraient proposé de fomenter un coup d’État contre le shôgunat. Et pour cause car voici le pot aux roses !

La répression anticatholique fut une conséquence de l’échec des encomiendas espagnoles aux Philippines. Les braves conquistadores y voulaient reproduire le mode d’exploitation quasi esclavagiste du Nouveau Monde. Or, les « Philippins » étaient pour le moins rebelles, qui s’enfonçaient dans les jungles profondes. Alors, avec la complicité de certains jésuites, les Espagnols entendirent monter une manière de traite négrière entre le Japon et les Philippines, histoire de fournir en main-d’œuvre servile les grandes propriétés.

Ils voulaient faire de Nagasaki une manière de Gorée ou d’Ouidah.

Or si le shôgun avait bien des défauts, il n’avait pas celui de tolérer la réduction en esclavage de ses sujets par une puissance étrangère.

Le shôgunat Tokugawa ferma le pays jusqu’au milieu des années 1860.

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Le prêtre français Bernard Petitjean, des Missions étrangères de Paris, redécouvrit les chrétiens cachés en 1865. Transmis oralement, leurs textes liturgiques en langue vernaculaire teintée de portugais étaient demeurés fidèles à la Bible.

Bien des « chrétiens anciens », qui se désignèrent furu-kirishitan, refusèrent d’intégrer l’Église romaine. De nos jours, ils ne seraient plus que 1500 sur l’archipel.

Dès 1865, les catholiques officiels entreprirent la construction d’une église à Nagasaki.

source : http://ojisanjake.blogspot.fr/2010/04/oura-catholic-church.html

 

 

Oura, l'église dite la plus ancienne du Japon

Aujourd’hui, sur 127 millions d’habitants, le Japon compte un peu plus de 453 000 catholiques, la plupart vivant dans la région de Nagasaki.

En 1641, Amsterdam ravit Malacca à Lisbonne, signant la fin de l’Empire portugais d’Asie. (Malgré seulement une trentaine d’années d’occupation lusitanienne, il est encore des habitants de Malacca qui parlent un créole portugais.)

Mais les Luso-Brésiliens reprirent en 1654 Recife, la perle des Amériques sucrières, parachevant le début de la fin de la domination batave dans le Nouveau Monde. 

En 1759, l’Ordre des jésuites fut expulsé de tous les territoires portugais…

Refermé sur lui-même, le Japon, qui interdit l’exportation de son minerai d’argent en 1668, n’en continua pas moins à respirer le monde. Malgré un shôgunat qui mit à pied les seigneurs petites industries et commerces régionaux innerveraient l’économie japonaise, lui permettant de combler facilement son retard au début de l’ère Meiji, en 1868

En attendant, comme jadis avec la caraque de Macao ou le galion de Manille, « le petit village des grands aventuriers pour qui le commerce effaçait les frontières » continua son œuvre. Vaisseaux hollandais ou chinois débarquaient en fraude leurs marchandises si essentielles à l’archipel.

Sur la route de Corée, un de ces points de contrebande était un îlot désert, on l’appelait l’îlot du… Silence !

 

Bonus :

• « Le Christianisme à l’épreuve du Japon médiéval », Nathalie Kouamé, Karthala, 2016.

Le christianisme à l'épreuve du Japon médiéval ou les vicissitudes de la première mondialisation (1549-1569) - Karthala

Cet essai propose une lecture inédite des vingt premières années du « siècle chrétien » de l’histoire du Japon. L’ouvrage propose une analyse approfondie de l’installation dans l’archipel des missionnaires chrétiens et des réactions des Japonais à l’égard de la nouvelle religion étrangère.

http://www.karthala.com

 

• « Dette, cinq mille ans d’histoire », David Graeber, LLL, 2013.

Dette 5000 ans d'histoire

La maison d'édition LLL, Les liens qui libèrent, créée en association avec Actes Sud, se propose d'interroger la question de la crise des liens dans nos sociétés occidentales.

http://www.editionslesliensquiliberent.fr
Dette, 5000 ans d'histoire - France Culture

Dette, 5000 ans d'histoire : **"** Voici un livre capital, best\-seller aux États\-Unis \- près de 100 000 exemplaires vendus \- écrit par l'un des intellectuels les plus influents selon le _New York Times_ et initiateur d'Occupy Wall Street à New York. Un livre qui, remettant en perspecti[...]

https://www.franceculture.fr

 

• « Shôgun », de Jerry London, avec Richard Chamberlain, diffusé en 1983 en France.