« Tout ce qui n’est pas donné
ou partagé est perdu. »

Proverbe tsigane.

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Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a un an, déjà ! sortait le film « Silence » de Martin Scorsese, fidèlement adapté du roman éponyme d’Endô Shûsaku, publié en 1966. Le réalisateur de « la Dernière Tentation du Christ » a mis un quart de siècle à coucher sur la pellicule l’intrigue de l’écrivain catholique et néanmoins nippon.

Le pitch ?

Après l’arrivée dans l’archipel du jésuite François-Xavier en 1549 et les débuts de l’évangélisation, le Japon connaît son « siècle chrétien », qui ne durera que de 1580 à 1614. Date à laquelle commence une très brutale répression antichrétienne.

Dans « Silence », le narrateur s’appelle Sebastião Rodrigues (interprété par Andrew Garfield). À Rome est parvenue l’inquiétante nouvelle de la disparition du jésuite Cristóvão Ferreira (joué par Liam Neeson, déjà missionnaire jésuite dans « Mission » aux côtés de Robert DeNiro). Avec Francisco Garrpe (Adam Driver à l’écran), Rodrigues se rend au pays du Soleil-Levant pour rechercher celui qu’on soupçonne d’apostasie.

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Andrew Garfield alias Sebastião Rodrigues, le narrateur

 

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Liam Neeson alias Cristóvão Ferreira

 

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Adam Driver alias Francisco Garrpe

 

Dans la réalité vraie, né vers 1580, Cristóvão Ferreira quitte à 20 ans le Portugal pour Macao, où il achève ses études. Trésorier de la mission jésuite de Kyoto, il apostasie en 1630 après cinq heures de martyre. Devenu bouddhiste zen, Sawano Chûan (son nouveau blase) épouse une Japonaise et est pensionné par le gouvernement shôgunal pour ses talents de traducteur auprès des Hollandais. Spécialiste de médecine batave, dont il rédige un traité, Ferreira fait trembler Macao et Goa. On le dit rédacteur de « la Supercherie dévoilée », une réfutation du catholicisme, texte qui ne sera retrouvé qu’en 1920.

Pis, on dit qu’il démasque les chrétiens cachés pour les livrer au shôgun.

ChristianMartyrsOfNagasakiMartyrs chrétiens à Nagasaki, peinture japonaise du XVI/XVIIe siècle

Bien que lusologue de formation, je n’ai ni lu le roman ni vu le film, c’est pour cela qu’il m’est aisé de les évoquer. Comme le disait le journaliste et romancier Jean-Patrick Manchette, « je ne vais pas voir les films que je critique, j’ai peur de me laisser influencer ».

J’ai bien failli me rendre dans la salle obscure la plus proche mais quand dans «le Masque et la Plume », sur France Inter, Xavier Leherpeur a lâché à propos des interminables scènes de torture que « le vrai martyr du film, c’est le spectateur, quand même ! », je me suis replongé dans la lecture de Fernand Braudel évoquant dans « Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle »(1979) "le commerce d’Inde en Inde" si fructueux pour les parasites économiques qu’étaient les Occidentaux et en premier lieu les Portugais.

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Gravure japonaise de marchands de soie portugais à Nagasaki

Le mystique Scorsese questionne l’apostasie, Braudel a plus de dilection pour les rapports commerciaux dans une économie déjà mondialisée. Car ce que ne disent ni le réalisateur de « Casino » ni Shûsaku, c’est que les jésuites vaticano-ibériques étaient la tête de pont d’une entreprise impérialiste de grande ampleur.

Quant aux scènes de crucifixion, insupportables pour le spectateur du XXIe siècle et dont se délecte le cher Martin, un peu à l’instar d’un Mel Gibson revisitant « la Passion du Christ » (2004), elles ne sauraient nous faire oublier qu’alors et partout les temps étaient durs. Sensiblement à la même époque, dans l’Angleterre élisabéthaine, tout sujet surpris en état de vagabondage se voyait cloué par les oreilles au pilori. En cas de récidive, c’était la corde…

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J’ai justement essayé de récidiver : aller au cinoche sur les conseils d’une lusitanienne amie. Mais je suis tombé sur Pierre-François Souyri, historien du Japon, qui, sur France Culture, ironisa sur le fait que les paysans nippons convertis au catholicisme s’entretenaient dans un anglo-américain parfait avec des missionnaires lusophones parlant eux aussi le patois de Hollywood. (Et dire que d’aucuns ont reproché à Kevin Costner, dans « Danse avec les loups », d’avoir fait s’exprimer en lakota des… Amérindiens lakota !)

Pis, Pierre-François Souyri abondait dans le sens de Fernand Braudel… À savoir une mise en abyme géopolitique.

 

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Le Navarrais Francisco Xavier débarque en 1549 au Japon, l’année où São Salvador da Bahia de Todos os Santos devient la première capitale du Brésil. Les Portugais sont présents en Asie depuis un demi-siècle, depuis que Vasco da Gama a bousculé la pax islamica commerciale en atteignant Calicut en 1498.

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Goa devient le cœur de leur modeste empire commercial parasitaire. Elle est aussi celui des missionnaires. L’île de Bombay est leur.

En 1511, le très stratégique port de Malacca passe sous le contrôle d’Afonso de Albuquerque. Les Portugais ont presque un boulevard commercial devant eux.

Lisbonne ne tient pas encore le port de Macao – ce sera chose faite en 1555 – quand, en 1543, une de ses caravelles est, à la défaveur d’une tempête tropicale, précipitée sur les côtes de Tanegashima.

 

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L’Occident rencontre le pays du Soleil-Levant.

Portugal descobre Cipango.

Une nouvelle terre promise, vu l’insuccès relatif des missions en Inde et en Chine…

Plus concrètement, le seigneur du lieu, Shimazu Tokikate, s’intéresse à la petite cargaison caravellienne constituée d’arquebuses à mèche du dernier cri. Bien sûr, l’archipel connaît déjà cette arme à feu. Mais celle des Lusitaniens est sophistiquée, légère et précise. En une semaine, on en maîtrise l’usage. Il faut cinq ans à un samouraï pour bien savoir tirer à l’arc.

En une paire d’années, les Nippons du lieu l’allègent, en standardisent les munitions et les produisent en quantité industrielle. Seulement, voilà, les Portugais ont mis quand même un pied dans la porte.

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Il faut dire que cela fait presque soixante-dix ans que le Japon vit « l’ère du Pays en guerre ». Grands propriétaires terriens, daimyôs, s’affrontent depuis 1480 quand ce ne sont pas les différentes chapelles bouddhistes, dont les grands monastères sont de terribles centres militaires, qui propagent la guerre civile.

Les missionnaires jésuites jouent sur la conversion des seigneurs locaux soucieux d’obtenir des arquebuses portugaises. Or, comme dans l’Afrique subsaharienne où les monarques embrassent l’islam pour n’être point réduits en esclavage, les daimyôs baptisés sont imités par leurs sujets paysans. D’où des conversions de masse, malgré les ambiguïtés linguistiques : les jésuites maîtrisent le chinois mais pas le japonais. Que veut dire un dieu unique et omniscient pour un bouddhiste qui pratique de fait un syncrétisme empreint de shintoïsme, où les divinités sont inséparables de la nature ?

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Année de naissance de Cristóvão Ferreira, 1580 représente une date charnière : le port de Nagasaki est concédé aux Jésuites et, accessoirement, aux marchands lusitaniens ; le Portugal passe, après la disparition de son roi D. Sebastião, sous tutelle castillane. Or, les Philippines, d’où l’argent du Nouveau Monde via Acapulco ruisselle sur la Chine et l’Inde, ne sont pas loin…

Grâce, en partie, aux armes de destruction massive portugaises ou « made in Japan », le seigneur de l’Owari, Oda Nobunaga (1534-1582), vainqueur de ses rivaux, entre à Kyôto en 1568. Pour calmer les adeptes de Siddhartha, il fait incendier le monastère du mont Hiei et massacrer 3000 moines. Son successeur, le général Toyotomi Hideyoshi (1536-1598), poursuit à coups de mousquet la réunification politique (mais non économique…) de l’archipel. Son fils Togugawa Ieyasu, après avoir maté la révolte des seigneurs de l’Ouest, est nommé Shôgun en 1603. Il fixe sa capitale à Edo, future Tokyo.

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Oda Nobunaga

La dynastie des Tokugawa régnera sur l’archipel jusqu’à la révolution Meiji de 1868 !

En attendant, dès 1614, commence la persécution des « kirishitan » (chrétiens), vus comme des agents du Vatican, de Lisbonne, voire de Manille, fondée par les Espagnols en 1571.

Car non seulement le « daimyô » de Nagasaki est l’évêque de Rome, un « gaijin », mais encore les Philippines peinent à trouver de la main-d’œuvre pour leurs encomiendas…

 

(La suite au prochain post…)

Bonus comme toujours

  • La bataille de Malacca

 

  • « La Supercherie dévoilée, une réfutation du catholicisme au Japon du XVIIe siècle », Jacques Proust, Chandeigne, Paris, 1998.
La supercherie dévoilée. Une réfutation du catholicisme au Japon au XVIIe siècle - Editions Chandeigne

La supercherie dévoilée a été écrite en 1636, au Japon, par Cristóvão Ferreira, ancien jésuite portugais, qui avait abjuré sous la torture, pendant la grande persécution déclenchée en 1614 contre les missions chrétiennes implantées dans l'archipel par François Xavier. Texte court, extrêmement dense, il était destiné à fournir un argumentaire aux autorités japonaises chargées de combattre la religion étrangère.

https://editionschandeigne.fr

 


  • Silence - Folio - Folio - GALLIMARD - Site Gallimard

    Japon, 1614. Le shogun formule un édit d'expulsion de tous les missionnaires catholiques. En dépit des persécutions, ces derniers poursuivent leur apostolat. Jusqu'à ce qu'une rumeur enfle à Rome : Christophe Ferreira, missionnaire tenue en haute estime, aurait renié sa foi. Trois jeunes prêtres partent au Japon pour enquêter et poursuivre l'œuvre évangélisatrice...

    http://www.gallimard.fr