« Tout ce qui n’est pas donné
ou partagé est perdu. »

Proverbe tsigane.

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French Elvis / Momo de Paris

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’ai cru comprendre que Johnny Hallyday était mort. Un décès qui a pris au dépourvu une presse anglo-saxonne effarée par la déferlante médiatique gauloise, au point de titrer : « L’Elvis Presley français est mort ». Une star certes française mais inconnue aux États-Unis, sur lesquels Johnny avait tant fantasmés.

Jean-Philippe Smet nous a quittés le 5 décembre à Marnes-la-Coquette, ville d’un autre chanteur et comédien, naguère célèbre. Mais lui, non seulement en France, mais également en Amérique, voire dans le monde entier : Maurice Chevalier, dit Momo, alias le Patron. The Boss from Ménilmuche !

Plutôt qu’un Stetson, il arborait un canotier, voire une casquette, apanage des ouvriers d’alors.

Dans l’un des 10 tomes de ses Mémoires, Momo écrit, nous sommes en 1928 : « J’apporte aux USA des chansons qu’ils ne connaissaient pas, et une manière de chanter qu’ils n’ont jamais soupçonnée. Nouveauté ! Ils ont, avec Al Jolson, Harry Richman, Georgie Jessel, de très bons chanteurs populaires à superbes voix et à extraordinaire dynamisme. Mais ma petite manière à moi, toute simplette, toute naturelle, ils ne l’ont pas. »

Maurice Chevalier : 12 septembre 1888-1er janvier 1972.

Johnny Hallyday : 15 juin 1943-5 décembre 2017.

 « Maurice Chevalier a été le premier à me soutenir, se rappelait Johnny Hallyday. Il m’a reçu chez lui, à Marnes-la-Coquette, bien avant que ça marche, m’a encouragé et refilé le précieux conseil de toujours soigner son entrée en scène et sa sortie. »

Tandis qu’Henri Salvador daube Johnny en 1960 – l’affaire finira en justice –, Momo se fait un devoir d’aller féliciter dans sa loge celui qui fait la première partie de Raymond Devos.

Les deux Marnois ont bien des points en commun. D’abord, ils sont d’origine très modeste et ont débuté enfants, leur père respectif s’étant d’ailleurs fait la malle. Mais Maurice vénérait sa mère, la Louque, morte quand il était à Hollywood – sa résidence à Marnes-la-Coquette portait son nom.

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Johnny Hallyday à 12 ans dans les Diaboliques auc côtés notamment de le magnifique Simone Signoret

Puis Maurice Chevalier en 1948

Bêtes de scène tous les deux – Momo a inventé, en 1948, le one-man show –, ils n’ont jamais montré aucun signe d’arrogance et ni été jamais des chanteurs à message. Peut-être est-ce le secret de leur popularité… Et de certains malentendus.

Johnny rêvait d’être comédien, lui qui payait ses cours avec ses maigres cachets de chanteur. Il a tout de même tourné dans 24 films et avec des bons : Costa-Gavras, Patrice Leconte, Jean-Luc Godard. Et des pointures comme Jean Rochefort, Fabrice Lucchini, Nathalie Baye, Sandrine Bonnaire…

De son côté, Maurice de Paris a joué, de 1908 à 1967, dans 52 longs-métrages, en France, en Grande-Bretagne et bien sûr à Hollywood, et ce dès 1928. Il a travaillé huit fois sous la direction d’Ernst Lubitsch, a été dirigé par Vicente Minnelli (« Gigi », 1958), Billy Wilder (« Ariane », 1957), René Clair, George Cukor… Avec des partenaires féminines comme (la très oubliée) Jeannette MacDonald, Shirley Mc Laine, Leslie Caron, Audrey Hepburn, Cyd Charisse, Angie Dickinson, Deborah Kerr, Jayne Mansfield ou Sophia Loren…

Côté masculin : Frank Sinatra, Louis Jourdan, Charles Boyer, Gary Cooper, George Sanders, Paul Newman…

Maurice obtient un oscar d’honneur, en 1959 (et deux nominations pour meilleur acteur), un Golden Globe (et trois nominations aussi pour meilleur acteur), une étoile sur le Walk of Fame à Hollywood…

Interdit de séjour aux États-Unis, de 1951 à 1955, pour avoir signé l’Appel de Stockholm, d’obédience communiste, Chevalier y fait un retour triomphal, brille dans les shows de la jeune télévision. Dans les années 1960, Jean-Christophe Averty (Emmy Award pour « les Raisins verts » en 1963), qui a fait ses classes chez Walt Disney, ami de Momo, le passe à la Moulinette télévisuelle US. « Sa précision est comparable à celle d’Ernst Lubitsch », dira le gars de Ménilmuche.

Entre-temps, Maurice aura reçu du maire en personne la clé de Big Apple (normal pour l’interprète de « Ma Pomme » clic clic ici) et été qualifié par Ed Sullivan, alors journaliste, de « meilleur entertainer que New York ait jamais vu et entendu ». 

Johnny, bien que français, était respecté par Mick et Keith, Chris Isaac, les requins de studio de Memphis.

Chevalier, c’est Charles Chaplin qui l’invite à dîner, George Bernard Shaw qui insiste pour le rencontrer, Marlene Dietrich qui lui demande des conseils, la reine Elizabeth qui le prie de venir se produire à Londres…

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Maurice Chevalier et la Marlène en 1963

Johnny a chanté dans bien des langues, y compris le japonais (« Que je t’aime », vous vous l'entendre ? appuyez sur le  ).

Momo s’est contenté du français et de l’anglais. Quelque 163 chansons enregistrées dans les deux idiomes, sans compter les 27 revues et opérettes. En 1981, Sammy Davis Jr lui a rendu un beau tribute au « Lido », excusez du peu. Dix ans plus tôt, un Grammy Award avait récompensé Chevalier pour la meilleure chanson pour enfants dans les « Aristochats ». Et n’oublions pas un certain Duke Ellington qui l’a accompagné avec son grand orchestre. Bref, Momo aura chanté avec les plus grandes voix anglo-saxonnes.

D’accord, mais Johnny a enseigné à Jimi Hendrix son jeu de scène. OK, respect…

On savait Johnny un brin indélicat fiscalement… Maurice dans les années 1920 est l’artiste de variétés le mieux payé au monde. Il attise certaines jalousies et en veut à ces journalistes qui omettent d’écrire qu’il finance une maison de retraite pour anciens artistes, au château Dranem (du nom de son ami et quasi-mentor), à Ris-Orangis.

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Château Dranem

D’accord, mais Johnny était dans les petits papiers de Françoise Sagan (ci-dessous) : « C’est un artiste de sang, autodestructeur, impudent, innocent. Il a ce quelque chose d’un écorché vif qui émane parfois de ses chansons. »

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C’est Charles Boyer, autre vedette française à Hollywood, qui encourage Maurice à enfin ouvrir un livre. Il a quand même alors 43 ans ! La littérature ne le quittera plus, il écrit ses Mémoires (10 tomes et un posthume), trois livres en anglais. Tous se vendent comme des petits pains. En France, seul Maurice Herzog lui fait concurrence…

 D’accord, mais Johnny, le rockeur, il a fait son service sous l’uniforme des paras et aussi les caméras de télévision.

Blessé au poumon en août 1914, Maurice est interné à Altengrabow, un des plus importants camps de prisonniers allemands, près de Berlin. Infirmier le matin, il décide l’après-midi d’apprendre l’anglais auprès d’un sergent britannique, Ronald Kennedy. Et cela sans plan de carrière, bien que la mode fût à « l’English » comme le disait la môme Mis…tinguett, sa compagne de l’époque. Il maîtrisera beaucoup mieux l’anglais que son accent parigot le laisse supposer.

Eh pis, sur les Grands Boulevards, les aminches sont bluffés quand, de retour de captivité, il aborde des artistes anglais venus se produire à Paname ou quand il flirte «  avec les petites girls » d’outre-Manche.

En camp, il monte un cabaret de fortune, « la Boîte à Grabow », avec Joë Bridge (alias Jean Barrez, dessinateur de génie, grand sportif, héros de la Résistance et militant au Syndicat national des journalistes).

Durant cette période, Maurice, comme Joë, accompagne beaucoup de ses camarades blessés à leur ultime demeure : « Mon principal effort était de tout faire pour qu’ils ne se voient pas partir. Je faisais un peu le confesseur. Je parlais avec eux, assis sur leur lit, de leur mère, de leur femme ! “Ça ne va plus durer longtemps, tu sais maintenant. Quand tu seras guéri, je pense que tu rentreras au pays. Elle va être heureuse ta petite femme de te revoir, hein ? Et toi, crois-tu que tu ne la serreras pas fort dans tes bras ? Et ta vieille ? Et ceci, et cela…” […] J’en ai vu plusieurs, grâce à cette tromperie dramatique de dernière heure, s’en aller en pleine vision d’espoir et ce sera le plus beau rôle que j’aurai joué de ma carrière. »

D’accord, mais Johnny, il en a tombé, de la langoustine.

Maurice collectionne moins de mariages que Jean-Philippe. Un seul, en 1927, avec Yvonne Vallée, chanteuse et meneuse de revue. À leur retour de Hollywood, ils divorcent en 1932.

Cela posé, avant Gabin, Chevalier, c’est Gueule d’amour, le premier French lover, le Chéri de ces dames, l’élégance naturelle, la gouaille parigote et le déhancher du boxeur.

Transie d’amour, Mistinguett, alors que des rumeurs courent sur la mort de Momo, use de son entregent (et de son entrejambes ?) pour le faire libérer. Il faut dire que le roi d’Espagne, Alphonse XIII, représentant d’un pays neutre qui aide au rapatriement des prisonniers, n’est pas insensible à celle qui a « de belles gambettes ». « C’est vrai ! »

Affaibli par vingt-six mois de captivité, Maurice remonte tout de suite sur scène, en 1916 !

 D’accord, mais Johnny, il était rock’n’roll. Il lui en a fallu de la poudre pour écrire « Toute la musique que j’aime… ».

Avant la Miss, vers 1910, Maurice a eu une idylle avec la chanteuse et alors danseuse Fréhel. Elle lui a enseigné à sniffer de l’éther et des petites pincées de cocaïne, drogue très en vogue à Paris (à Marseille, on consomme plutôt des opiacés exotiques). Chevalier la quittera pour Mistinguett et sauver sa peau. « Il fallut la guerre de 14-18 où je fus blessé et fait prisonnier de guerre pour me trouver dans l’impossibilité de me procurer mon poison devenu habituel et par en être délivré au point que, plus tard, quand un lieutenant major français ami me fit avoir le filon de devenir infirmier du camp, que j’eus un lit à l’infirmerie et qu’il m’eût été facile alors d’obtenir de la cocaïne pour certains médicaments, je me sentis trop heureux de pouvoir m’en passer et n’en ai par la suite jamais repris une pincée. » 

D’accord, mais Johnny, c’était un biker, il a fait le Paris-Dakar, a promu le full contact, le karaté de combat, avec son ami et un temps entraîneur Dominique Valera, ceinture noire 9e dan, un des plus hauts gradés au monde.

Maurice est un des premiers à pratiquer la boxe anglaise, moins populaire alors que la française. Il rencontre un jeune Ch’ti, champion de savate justement. Ils deviendront amis pour la vie. Georges Carpentier, puisqu’il s’agit de lui, sera le premier Frenchy champion du monde de boxe anglaise, en 1920.

 D’accord, mais Johnny, en bon rocker, a essayé de se suicider, une fois.

En 1927, Maurice souffre de pertes de mémoire. Il est opéré de l’appendicite qui le torture et pense que ses troubles mentaux vont disparaître. Mais non, il tente alors de se tirer une balle dans la bouche avant d’y renoncer au dernier moment.

En 1968, après une tournée triomphale à travers le monde, il prend sa retraite à « 80 berges ».

Mais quand on a débuté à 12 ans, le public ne peut que vous manquer. En mars 1967, il absorbe une forte dose de barbituriques et s’ouvre les veines. Sauvé mais affaibli, il s’éteint à l’hôpital Necker le 1er janvier 1972. « Dans un dernier sourire », dira son ami le père Ambroise-Marie Carré.

« Dans la vie, faut pas s’en faire… », chantait Maurice.

Or, il avait un caractère à se faire du tracas…

 

 

En 1935, de retour des États-Unis, Chevalier, 46 ans, rencontre Nita Raya, chanteuse, actrice et danseuse. Il a le même écart d’âge que Johnny avec Adeline (la veuve absente de la Madeleine) : vingt-huit ans.

0002001_5 Nita Raya

 

L’année où la future « Idole des jeunes » naît, sur la Radio-Londres, Pierre Dac parodie le tube de Maurice « Excellents Français », l’accusant ouvertement de collaboration :

 

Le créateur de cette chansonnette

Passait jadis pour un vrai Chevalier

D’autres encore parmi tant de grosses têtes

Ont dans l’épreuve complètement perdu pied

On les croyait très bien, ils étaient moches

Et c’est ainsi qu’ils se sont révélés

En préférant faire des sourires aux Boches

Par calcul ou stupidité

 

Et tout ça, ça fait

De mauvais Français

Pour lesquels il n’est

Que le porte-monnaie

Faut savoir être opportuniste

Afin d’sauv’garder ses petits intérêts

Et ils se sont mis à grands coups de Vichy

Au régime collaborationniste

Bien sûr maintenant, ça devient gênant

Car tout de même ces saletés-là

Quoi qu’on puisse dire ça ne s’oublie pas

  

En mai 1944, Chevalier est condamné à mort par contumace et un tribunal spécial à Alger.

Pierre Dac a prévenu les collabos : « Vous êtes repérés, catalogués, étiquetés. Quoi que vous fassiez, on finira par vous retrouver. Vous serez verdâtres, la sueur coulera sur votre front et dans votre dos; on vous emmènera et, quelques jours plus tard, vous ne serez plus qu’un tout petit tas d’immondices. »

Le créateur de « l’Os à moelle » ne sait pas que Maurice est, au contraire, un chevalier servant qui a protégé Nita et sa famille. Tous juifs !

Comme André Isaac, dit Pierre Dac.

La suite au prochain post…

 

Bonus :

 

 

  • « Appelez ça comme vous voulez »  où vous trouverez notamment quelques synonymes de la langoustine ;-)

  • Le twist du canotier

 



  • Maurice Chevalier et Carpentier chante "Le p'tit quinquin"

 

Georges Carpentier et Maurice Chevalier chantent "Le p'tit quinquin" - Vidéo Ina.fr

Maurice CHEVALIER et Georges CARPENTIER qui tous deux ont des origines nordistes, chantent "Le p'tit quinquin" (extrait). Martine CAROL est dans le public.

https://m.ina.fr