« C’est une tombe bien grande pour ta petite carcasse […]

C’est la part qui te revient de cette grande propriété.

C’est la terre que tu voulais voir partager…»

João Cabral de Melo Neto.

Vitória da Conquista

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais il y a un couple de décennies, je me trouvais à Vitória da Conquista, au sud de l’État de Bahia, terre de café et patrie de Gilberto Gil. La région y était réputée pour certaines violences. Un soir, une connaissance mienne me présenta un type un brin rondouillard, chemise bon marché, pantalon de Tergal délicatement repassé. Il confia à mon hôte qu’il s’était trompé de client la veille. « J’ai pas tué le bon, il va falloir que je m’occupe du vrai et à l’œil. »

Vous l’aurez compris, ce père tranquille plus proche de Paul Préboist que de Clint Eastwood était un pistoleiro, un capanga qui « nettoyait », pour le compte de grands propriétaires, la région des syndicalistes agricoles.

À côté du front pionnier amazonien, Conquista était de la roupie de sansonnet. Or c’est précisément dans le sud de l’État du Pará qu’Henri Burin des Roziers, disparu le 26 novembre dernier, à l’âge de 87 ans, choisit de s’établir après un court séjour à São Paulo, capitale économique du sous-continent brésilien.

Notre pistoleiro bahianais n’a pas dû toucher 40 000 € pour ses basses œuvres. Quarante mille euros était la récompense promise à qui abattrait Henri Burin des Roziers.

Henri Burin des Roziers

Quand notre juriste dominicain débarque au Brésil, en 1978, le miracle économique s’est essoufflé depuis quatre ans. Toujours présente au Parlement, l’opposition démocratique a repris du poil de la bête. Ne pouvant plus promettre des grives, la dictature se faisant democradura concède des merles certes mais qui pourront chanter un peu plus librement.

Cédons la parole au sociologue brésilien et luxemburgiste Michael Löwy : « Les propriétaires fonciers brésiliens avaient mis sa tête à prix; mais c’est la maladie qui a emporté le père Henri Burin des Rozières, un croyant qui avait combattu, avec courage et ténacité, pour la cause des paysans sans terre. J’ai eu la chance de le rencontrer deux ou trois fois : menu et fragile, il était animé par une flamme qui ne s’est éteinte qu’avec son décès. » Et c’est là une grande victoire. Il n’est pas mort assassiné !

Michael Löwy poursuit : « D’abord rattaché au couvent dominicain de São Paulo, il se lie au cardinal Arns (1921-2016), connu pour son engagement pour les droits humains (contre les militaires), en lui apportant un cadeau : une montre envoyée par les ouvriers (chrétiens) de l’usine autogérée Lip. Bientôt, il va s’associer à la Commission pastorale de la terre, fondée en 1975 par l’évêque dom Tomás Balduíno (1922-2014), et prendra le chemin du nord du Brésil, une zone de conflits agrariens violents. Défenseur des petits paysans contre les fazendeiros – gros propriétaires fonciers –, il mène le combat contre l’impunité des actions de ces derniers : assassinats de syndicalistes ruraux, exploitation du travail esclave. […] Après l’assassinat en 2005 de la sœur missionnaire américaine Dorothy Stang (elle aussi engagée auprès des paysans pauvres), il fait l’objet d’une surveillance policière… » Qu’il accepte sous peine d’être expulsé du pays.

Dorothy Stang

Soeur Dorothy avec des fermiers d'Anapu

Entre-temps, Henri aura été rejoint par Jean Raguénès, son frère dominicain de toujours et des Lip. Après une tournée des popotes dans le sud du Pará, Jean s’installe au couvent des dominicains de São Paulo : «Il était totalement détaché des biens matériels, authentiquement pauvre, voyageant avec un simple sac à dos, comme les laissés pour compte qu’il défendait», raconte Henri des Roziers, et d’ajouter: «Je ne l’ai jamais vu prendre un taxi!» Une gageure dans une ville comme São Paulo. Frappé d’un glaucome, Jean, pratiquement aveugle, est élu prieur, charge qu’il se sent désormais incapable de remplir. Les jeunes insistent. Il finit par accepter, à condition que «  tout fonctionne sur le modèle de la Commune de Paris ». Bah là, y a plus rien à ajouter !

Loin d’être un communeux, Henri se plie aux lois de la République fédérative du Brésil. En bon juriste, il traîne devant les tribunaux dès 1991 un fazendeiro commanditaire de l’assassinat d’un leader paysan du Pará. Neuf ans plus tard, et c’est une première, il obtient sa condamnation.

Son travail au quotidien est de faire libérer les paysans, les posseiros, emprisonnés et torturés pour avoir occupé des terres en jachère ou pour avoir refusé de céder aux puissants celles qu’ils avaient défrichées. Il leur explique ce que porter plainte implique, les aide à surmonter la peur des représailles, les accompagne à la police fédérale (parfois complice des tueurs à gages), les présente devant un avocat spécialiste du droit du travail, protège leur famille après leur… assassinat. Voilà pourquoi sa tête a été mise à prix.

Entre 1985 et 2011, année où Henri intervient à la Conférence des évêques de France, quelque 1580 paysans ont été assassinés. Seuls 94 cas ont fait l’objet d’un jugement ; 22 ont abouti à une condamnation des commanditaires, une seule de ces condamnations a donné lieu à une exécution de la peine, pour l’assassin de sœur Dorothy.

En 2003, notre dominicain intègre la Commission nationale brésilienne contre le travail servile eu égard à ses faits d’arme : fort du soutien de l’OIT et de l’ONU, il parvient dès 1995 a fait libérer 51000 travailleurs-esclaves, ce qui lui vaut en 2005 le Prix des droit de l’homme Ludovic-Trarieux.

Rappelons la définition d’un travailleur servile. Selon l’article 149 du Code pénal, « est considéré comme condition analogue à de l’esclavage les (quatre) situations de “travail forcé”, “service pour remboursement d’une dette”, “conditions dégradantes” et “journée de travail épuisante”.

Le marxiste Michael Löwy écrit : « Son utopie, plutôt suggérée que développée [Henri n’a jamais cherché à convertir personne], était celle de la Théologie de la libération : un monde de justice et de paix, “le Royaume de Dieu sur terre”. L’inspiration religieuse de cette utopie c’étaient, pour le dominicain français, les prophéties d’Isaïe sur l’émancipation des opprimés, ou encore, la libération du peuple d’Israël prisonnier en Égypte. »

L’élection de Lula en 2003 ne lui fait pas changer sa Bible d’épaule. « “Si je suis élu président de la République et que je puisse faire une seule chose, ce sera la réforme agraire”, a répété Lula. Or, il ne l’a pas faite. Il a pris des options contraires dès son premier mandat, s’insurge Henri. Il existe deux ministères qui s’occupent des questions agraires au Brésil. Le premier, le ministère de l’Agriculture, est celui du développement agricole où l’essentiel des partenaires sont des grands propriétaires. Le second est celui de la Réforme agraire, qui concerne le développement de l’agriculture familiale, essentiellement des petites exploitations. […] Dès son premier mandat, Lula a pris le parti du premier ministère. » Et s’est fait réélire notamment grâce au soutien de l’empereur du soja transgénique du Mato Grosso du Sud.

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Destruction de la forêt amazonienne

Indigné, Henri poursuit : «  Au sud de l’État du Pará, dans la région où je travaille, le groupe Quagliatto possède entre 80 000 et 100 000 hectares, avec 250 000 têtes de bétail. » Troisième exportateur agricole au monde après les Etats-Unis et l’Union européenne, le Brésil détient le plus gros cheptel bovin de la planète : 200 millions de têtes. Il est aussi le plus gros consommateur de pesticides : 10% du marché mondial. Numéro un du café, du poulet, du bœuf donc, des oranges, de la canne à sucre et des cajous, avec plus de six millions d’hectares de cultures OGM, « le pays du futur » a détruit en quarante ans 75 millions d’hectares de forêt amazonienne, soit une fois et demie la superficie de la France ! « La moitié de la forêt de l’État du Pará a déjà disparu (soit 550 000 km2) », s’étouffe Henri.  

Il existe environ cinq millions de sans-terre, qui en Amazonie, n’auraient besoin que de 100 ha par famille pour mener une vie décente alors que la très écologique Volkswagen «  a reçu 140 000 ha pour déboiser et créer une grande ferme, poursuit Henri. Des banques du Brésil comme Bamerindus, des entreprises de travaux publics se sont lancées ainsi dans l’agroalimentaire, souvent pour de simples raisons de spéculation ».

 

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Inlassablement, Henri a lutté aussi contre les faux cadastres, les prête-noms, la corruption, la déforestation, le barrage de Belo Monte, le respect du Code forestier, le droit des Amers Indiens à vivre aussi de la chasse et de la pêche…

Après le coup d’État constitutionnel qui a déposé Dilma Roussef, presidenta confortablement réélue (contrairement à ce qu’ont dit nos médias), et l’arrivée du vice personnellement corrompu Michel Temer, Henri Burin des Roziers se morfond :

« Tout est à refaire. »

Il sait le peu téméraire Temer otage consentant du lobby agro-industriel.

Henri est d’autant plus accablé qu’après trois AVC il a dû quitter le Brésil pour la France en 2013.

Peut-être a-t-il eu le temps et la force de lire la lettre envoyée au pape François par la Conférence nationale des évêques du Brésil dénonçant les irrégularités de l’ordonnance n°1129 signée par Temer et revenant sur les qualifications légales du travail servile, le nouveau texte ne prenant plus en compte les notions de conditions de travail dégradantes stipulées auparavant. Un texte de loi retoqué et honteux qui a même choqué l’ancien président libéral Fernando Henrique Cardoso, naguère professeur gauchiste et de socio à Nanterre. Il n’y a pas qu’en France qu’on « assouplit » le Code du travail.

 Non, Henri, tout n’est pas à refaire. Le frère Xavier Plassat a repris ton flambeau. Et il a du pain même pas béni sur la planche : dans un joli climat d’impunité, rien que pour l’année 2016, 61 militants des droits de l’homme, de la terre ou de la forêt ont été assassinés.

Xavier Plassat

Xavier Plassat

 

Ton frère Jean est mort en 2013 à 80 ans, et repose à São Paulo. «L’essentiel de son message, c’était de placer l’homme au centre de tout, la grandeur de l’être humain, quel qu’il soit», as-tu dit de lui.

À Fortaleza, dans ce Ceará si flagellé par la misère, dort en paix frei Tito, dont le martyre t’avait poussé à militer au Brésil auprès des plus humbles, qui, comme l’écrit Michael Löwy, ne t’oublieront pas de sitôt, toi l’homme attentionné et plein d’humour.

« Sa vie était en cohérence parfaite avec ses idées », a écrit ta nièce Aude Ragozin. On peut dire cela de si peu d’humains !

Tu as dit de Jean qu’il avait une très belle voix. Entre eux verres de bourgogne, la guitare à la main, je l’imagine volontiers chanter, de son cher Brassens, « Pauvre Martin, pauvre misère ».

« Il n’a jamais eu peur, témoigne Xavier Plassat auprès de Claire Gatinois, du “Monde”. Henri était un mélange d’indignation et d’extrême compassion. Un jour qu’il était venu rendre visite à un paysan battu pour avoir refusé de quitter la terre qu’il occupait, il s’est mis à pleurer en voyant l’homme étendu dans le commissariat puis nous a dit : “On se demande parfois où est Dieu. Voilà, le Christ est devant moi.” »

À l’heure où certains lisent ces lignes, tes cendres ont été dispersées sur cette Terra brasiliensis que tu aimais passionnément.

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Bonus : 

  • « Tempête dans un bénitier », Georges Brassens.

 

 

 

 

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