« Je vous le dis, si eux se taisent

alors les pierres crieront »

Luc.

 

À Isabelle, d’Issy et maintenant,

qui croyait au Ciel,
et à Michel, d’Eymet,

qui n’y croyait pas.

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais étant athée (bien que ma fille me soupçonne d’avoir vaudouïsé à Bahia…), je n’éprouve aucun mouvement de recul face au religieux ni à certains religieux.

Et je ne suis heureusement pas le seul. Un mien ami et néanmoins confrère journaliste au passé d’autonome teinté de situationnisme avait un cousin breton, lequel officiait comme missionnaire (ou plutôt témoin de la parole du Christ) auprès des Amérindiens kaiapó, en Amazonie brésilienne. Vous savez, la nation de Raoni.

Un jour d’escapade exotique, lui, son ecclésiastique cousin et sa compagne de l’époque se retrouvent sur un bac, pour traverser une rivière tumultueuse. Le dominicain fait silence quand un pick-up embarque avec trois hommes abhorrant d’arrogantes Ray-Ban. C’est un signe là-bas, dans le Far West du sud du Pará.

Taciturne est l’Ulysse religieux de cette courte odyssée, incertain d’atteindre son Ithaque.

Les cow-boys finalement s’éloignent, d’action frustrés.

Notre dominicain avoue à sa famille finistérienne : « Vous m’avez sauvé la vie. Si vous n’aviez pas été là, ils m’auraient abattu. »

Notre Indian friendly est par sa hiérarchie muté à Madagascar. Exécrant les adeptes de la Théologie de la libération, l’Église de Jean Paul II est trop heureuse de se débarrasser de ces empêcheurs de piller l’Amazonie en rond.

 

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Jean Raguénès (1933-2013) était lui aussi breton et dominicain.

Tomás Balduíno (1922-2014), cofondateur du CIMI (Conseil indigéniste missionnaire) en 1972 et de la CPT (Commission pastorale de la terre) trois ans plus tard, avait fait une partie de ses études en France et appris le kayapó.

Tito de Alencar, dominicain « terroriste », s’est suicidé à 1974.

Dominicain aussi était Bartolomeo de Las Casas. Entre autres controverses (et même pas de Valladolid), on lui prête, à tort, d’avoir recommandé à la Couronne espagnole l’esclavage des Africains pour freiner le génocide des Amérindiens. C’est oublier que les Ibériques avaient déjà dans les îles péri-africaines et les Caraïbes importé du « bois d’ébène ».

Quant à Henri, il était également dominicain… Il s’appelait Burin, comme l’outil.

Des Roziers, presque comme cette jolie plante qui se protège par le truchement des épines.

Roziers, non pas avec un « s », mais un « z »… comme Zorro.

Il s’est éteint le 26 novembre dernier. « La France éternelle » lui a rendu un hommage moins appuyé qu’à d’Ormesson ou Johnny.

Il est vrai que loin des plateaux d’« Apostrophes » ou des scènes sur lesquelles on brise dans ses « mains des guitares sous des néons bizarres », ce juriste et prêtre-ouvrier n’a fait, au péril de sa vie, que libérer 50 000 travailleurs serviles brésiliens.

Au commencement fut peut-être dom Hélder Câmara, futur archevêque d’Olinda et Recife, cofondateur, en 1952, de la Conférence nationale des évêques brésiliens (CNBB), champion de l’Église des pauvres.

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Henri Burin des Roziers par © Jean-Claude Gerez

 

Cependant quand Henri Burin des Roziers naît à Paris en 1930, dom Hélder ne sait pas encore qu’il va bientôt fricoter avec l’Ação integralista brasileira, le parti fascisant. Puis il découvre Jacques Maritain et lit notamment son « Humanisme intégral ».

Troisième d’une fratrie de cinq, Henri est né avec une cuiller d’argent dans la bouche. Mais sa large et célèbre famille n’opte pas forcément pour le confort. Son père est fait prisonnier en Allemagne en 1940, son oncle Claude, officier de marine, rejoint de Gaulle à Londres avant de devenir vice-amiral de la France libre et de débarquer en Provence en août 1944. Quant à tonton Michel, très proche du Général, il sera secrétaire général de l’Élysée, ce qui facilitera la vie d’Henri en Mai 68.

À 17 ans, Henri, engagé au sein des Conférences Saint-Vincent-de-Paul, découvre la misère et les taudis de banlieue. « Je me souviens encore de cette visite à une famille de neuf enfants qui habitait un logement minuscule, avec le seul salaire du père, ouvrier à la Snecma. Pourquoi, moi, j’ai tous ces avantages et eux… Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? » Eh bien ! défendre les plus humbles !

En 1957, il obtient, excusez du peu, un doctorat de droit comparé à Cambridge. C’est dans cette université qu’il fait une rencontre décisive en la personne d’Yves Congar, théologien dominicain « mis à l’index » par l’Église, qui lui intime l’ordre de ne pas parler d’œcuménisme.

Mais bientôt c’est Vatican II, l’Église s’ouvre, Henri est ordonné prêtre.

À peu près à la même époque, Tito de Alencar Lima, dirigeant national de la Jeune étudiante catholique, entre chez les dominicains. Il a à peine 20 ans. Il ne sait pas qu’il ne lui reste que huit ans à vivre…

A REPRESSÃO QUE SE SEGUIU AO GOLPE MILITAR E A CAPA DO GLOBO DE DIA 2 DE ABRIL DE 1964

 

Tito de Alencar accuse le choc quand, dans son ensemble, l’épiscopat brésilien soutient le coup d’État militaire de 1964, ballon d’essai pour la CIA, modèle à développer dans le Cône sud et au Chili, où les tortionnaires brésiliens formés par le général Aussaresses feront des merveilles.

Pourtant dès les années 1950, l’Église a enfourché l’étalon des luttes sociales. Mais nous sommes en pleine guerre froide. Dom Hélder aura ces phrases célèbres :

« Quand je donne de quoi manger à des pauvres, on dit que je suis un saint.

Quand je demande pourquoi il y a des pauvres, on dit que je suis communiste. »

Lorsqu’il ne chante pas Brassens ou « le Temps des cerises », le père, ex-carmélite, Jean Raguénès lutte au côté de ceux qui n’ont pas leur place au banquet de la vie. Il se lie d’amitié avec Henri et anime le centre Saint-Yves, siège de l’aumônerie catholique des étudiants en droit et sciences économiques. Sis au 15, rue Gay-Lussac. Autant dire qu’en Mai 68, cette forteresse des dominicains progressistes devient un refuge pour les étudiants-émeutiers.

« Arrêté sur les barricades, écrit Pierre-André Weber, Henri, dont le blase fleure bon la France combattante, est promptement relâché, à l’étonnement scandalisé des policiers du rang. » Pour Henri :

68 est « un rêve beau, biblique, évangélique ».

En décembre de la même année, la dictature brésilienne se durcit, poussant une partie de la gauche, catholique et/ou marxiste, dans l’impasse de la lutte armée.

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dom Hélder Câmara

 

Désormais porte-parole de l’Église contestataire, dom Hélder Câmara, remplit le Palais des sports à Paris, en mai 1970.

Brasília se lance à l’assaut de l’Amazonie, avec son cortège de misères et de destruction écologique. « Il faut vaincre le capitalisme, crie l’archevêque de Salvador da Bahia, à son retour de la nouvelle frontière, de l’Enfer dit vert. C’est le mal le plus grand, le péché le plus grand que nous connaissons : pauvreté, famine, maladies, la mort de la plupart des humbles. »

Jean Raguénès se fait embaucher à Lip, à Besançon, en 1971, comme simple ouvrier de base, sans rien dévoiler de son CV. Certains syndicalistes se méfient de lui quand ils apprennent qu’il est prêtre. «Son tempérament anarchiste, son refus de tous les types de bureaucratie le poussaient déjà à monter un comité d’action parallèle au travail des syndicats», se souvient le dominicain Xavier Plassat, d’une vingtaine d’années son cadet (et qu’on retrouvera au Brésil…). Henri rejoint Jean et l’aide à cacher, quand l’entreprise se fera autogestionnaire, le stock de montres que la maréchaussée entend reprendre aux travailleurs.

 © Christian Poulin

 

Jean-Paul Delors (à gauche) et Jean Raguénès (à droite)

Jean redoute la sortie de crise. Henri résume admirablement cette thématique : «Quand un conflit dure, que tout le monde risque sa peau, l’union et le partage vont de soi, mais c’est après qu’il faut lutter pour que cet état d’esprit survive, quand l’individualisme reprend ses droits, c’était la passion de Jean. »

Lorsque Henri s’installe à Annecy, Tito de Alencar est déjà sorti des geôles du Département d’ordre public et social (Dops).

Dans la capitale haute-savoyarde, maître Henri s’occupe de l’inspection des HLM. Il dénonce les conditions de (sur)vie des immigrés nord-africains, le racisme ambiant (qu’il a bien connu lors de son service militaire au Maghreb) et la « déportation » de ceux que l’on n’appelait pas encore SDF vers les montagnes riveraines, histoire d’« assainir » le centre-ville. Les notables obtiennent la « mutation » d’Henri.

À Paris, notre prêtre-ouvrier rencontre Tomás Balduíno, père de la Théologie de la libération et cofondateur de la Commission pastorale de la terre évoquée plus haut.

Mais c’est peut-être le témoignage de son frère dominicain Tito de Alencar qui le décidera à s’envoler pour le Brésil…

En 1999, pour les vingt-cinq ans de sa mort, frère Betto, ami de Fidel Castro notamment (nul n’est parfait), décrivait ainsi son calvaire : « Mardi 17 février 1970, des officiers de l’armée ont retiré le frère Tito de Alencar Lima de la prison Tiradentes où il était emprisonné depuis novembre 1969, accusé de subversion [les militaires le soupçonne d’avoir aidé le guérillero stalinien Carlos Marighella]. “Tu vas connaître la salle d’attente de l’enfer”, lui a dit le capitaine Mauricio Lopes Lima.

Dans le quartier de la rue Tutoia, un autre prisonnier, Fernando Gabeira [journaliste, guérillero et futur sénateur écolo], a témoigné du calvaire du frère Tito : pendant trois jours, pendu au “perchoir-à-perroquet” ou assis sur la “chaise du dragon” – qui est faite de plaques métalliques et de fils de fer – il a reçu des chocs électriques dans la tête, les tendons des pieds et les oreilles. On lui a donné des coups de bâton sur les épaules, la poitrine et les jambes ; ses mains ont gonflé sous des coups de règle ; on l’a revêtu des ornements sacerdotaux et on lui a fait ouvrir la bouche “pour recevoir l’hostie sacrée” – des décharges électriques dans la bouche. On l’a brûlé en écrasant des cigarettes allumées sur son corps et on l’a fait passer par le “couloir polonais”.

Le capitaine Beroni de Arruda Albernaz l’a averti : “Si tu ne parles pas, tu seras brisé de l’intérieur. On sait faire les choses sans laisser de traces visibles. Si jamais tu survis, tu n’oublieras jamais le prix de ton audace.” Au lieu de se rendre et de vivre, Tito a préféré la mort.

Il vaut mieux mourir que perdre la vie”,

      a-t-il écrit dans sa Bible. Avec une lame de rasoir, il s’est coupé l’artère du bras gauche. Secouru à temps, il a survécu.

Il a été libéré en 1971, échangé, ainsi que d’autres prisonniers politiques, avec l’ambassadeur suisse séquestré par la VPR [Avant-garde prolétarienne révolutionnaire].

Au moment de l’arrivée à Santiago du Chili, un compagnon lui a dit : “Tito, voilà enfin la liberté ! » Le frère dominicain a répondu : « Non, ce n’est pas ça la liberté.”

À Rome, les portes du Collège Pio Brasileiro, séminaire destiné à former l’élite de notre clergé, se sont fermées au religieux de réputation “terroriste”. À Paris, nos frères dominicains l’ont accueilli au couvent de Saint-Jacques où on peut voir à l’entrée une plaque qui rappelle l’intervention de la Gestapo en 1943 et l’assassinat de deux dominicains. Le capitaine Albernaz avait raison : suffoqué par ses fantômes intérieurs, Tito est devenu absent. Il entendait continuellement la voie rauque de l’inspecteur Fleury [tortionnaire en chef] qui l’avait arrêté, et il le voyait dans les cafés et les rues. Transféré au couvent de l’Arbresle, bâti par Le Corbusier à proximité de Lyon, des visions épouvantables ont continué d’abîmer sa structure psychique. Il écrivait des poèmes :

“Dans les lumières et les ténèbres se répand le sang de mon existence

Qui me dira comment exister

Expérience du visible ou de l’invisible ?”

Les médecins lui ont conseillé de suspendre ses études pour se dédier à des travaux manuels. Il s’est employé comme jardinier à Villefranche-sur-Saône et a loué une chambre dans une pension pour immigrés, un foyer Sonacotra, qu’il payait avec son propre salaire. Le patron le trouvait mélancolique, ou joyeux, ou triste, pris par des tourments intérieurs. […]

Le samedi 10 août 1974, le frère Roland Ducret lui a rendu visite. Il a frappé à la porte de sa chambre. Personne n’a répondu. Un étrange silence planait sous le ciel bleu de l’été français et enveloppait les feuilles, le vent, les fleurs et les oiseaux. Rien ne bougeait. Dans les ramures d’un arbre, le corps de Tito, pendu à une corde, était entre ciel et terre. Il avait 28 ans. »

En mars 1983, sa dépouille mortelle sera transférée au Brésil. Qu’Henri a rejoint depuis déjà cinq ans. Et qui attend Jean…

Tomás Balduíno avait prévenu le futur avocat des paysans sans terre : « Aujourd’hui, vivre l’Évangile se paie très cher. »

 

Bonus du jour : 

 

  • « Cálice » de Chico Buarque de Holanda et Gilberto Gil, chanté par Chico et Milton Nascimento.

 

Chico taquine le jeu de mots… Cálice, le calice, et cale-se, tais-toi !

 

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  •  « Comme une rage de justice »,  d’Henri Burin des Roziers et Sabine Rousseau, Cerf, 2016. Disponible ici .

 

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  • De mai 68 à Lip: Un dominicain au cœur des luttes, de Jean Raguénès, préfacé par Henri des Roziers, Karthala, 2008. disponible ici.

 

  • Les Lip, l'imagination au pouvoir, film de Christian Rouaud, 2007, avec Jean dans la bande-annonce.

 

 

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  • Planche issue de la BD "Lip, des héros ordinaires" aux édtions Dargaud disponible ici.

 

  • Autour de Tito de Alencar :

«  Frère Tito », court-métrage réalisé par Marlène França.

« L’arc de triomphe ne serait-il pas un monument à la torture ? », la pièce de Licínio Rios Neto.

« Le Désert et la Nuit », de Madeleine Alleins, aux Editions du Cerf, inspiré par le témoignage de Tito.