« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.

Le mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas.

Mais sa tâche est peut-être plus grande.

Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Albert Camus, extrait du discours de « déception » du prix Nobel de littérature, 10 décembre 1957.

 

À l’Australien Peter Norman, qui, sur le podium du 200 m à Mexico, le 15 octobre 1968, s’est solidarisé de Tommie Smith et John Carlos en portant un badge contre la ségrégation raciale et en leur suggérant de partager une paire de gants noirs lorsque ceux-ci ont levé le poing devant le monde entier.

Clinton Pryor has worn his way through five pairs of shoes. Photo: Joe Armao

Ce n’est pas pour faire mon malin, mais si en France d’aucuns se sont mis En Marche tandis que d’autres optaient crânement pour l’insoumission sous les coups de menton du sénateur Quinoa, Clinton Pryor lui entreprenait, le 8 septembre 2016, de traverser à pied le continent australien, de Perth à Canberra. Soit quelque 5580 kilomètres. « Le Marcheur de l’esprit » ne cherchait pas la performance sportive mais à tenir une promesse faite à son père, mort depuis. La promesse de récolter des doléances d’un peuple qui vit réfugié sur sa propre terre.

« Dans la culture aborigène, on a toujours marché. On marche pour se perdre et mieux se retrouver. »

Clinton Pryor est un des 455000 Aborigènes, du latin ab origine (des origines), qui peuplent le continent austral depuis 42 000 ans. Or, cette année, cela ne fait que cinquante ans que les Abos sont des citoyens australiens. Votre serviteur ne pouvait passer à côté de cet anniversaire, d’autant que le but du Walk for justice de Clinton était de rencontrer le successeur du Prime Minister qui a montré du doigt la gabegie que représentait à ses yeux l’entretien des villages aborigènes. Le citoyen australien ordinaire, c’est-à-dire blanc, n’a pas à payer pour des « choix de vie ».  Par surcroît, même sans la présence de l’Église catholique (dont les scandales autour de la pédophilie ont ébranlé dernièrement l’île-continent), on y enregistre moult agressions sexuelles…

Alors ô lecteur digital, souffre que je t’accable de dates, voire de chiffres.

Les Aborigènes, ce sont, à l’arrivée de la “First Fleet”, plus de 1500 peuples différents (Warlpiris, Yolngus, Kijas...) parlant au moins 500 langues vernaculaires. Ils occupent principalement le littoral quand les premiers navires hollandais abordent l’île-continent.

  • En 1770, le capitaine Cook débarque à Botany Bay, sur la côte sud-est. Treize ans plus tard, l’indépendance des États-Unis est reconnue par Londres. Se pose alors à la couronne britannique la question suivante : où déporter désormais les bagnards ?
  • En janvier 1788, « la Première Flotte », évoquée plus haut (11 navires, quelque 1400 personnes, libres ou déportées), atteint Port Jackson, devenu depuis Sydney. L’Australie est rapidement proclamée Terra nullius car elle est peuplée de sauvages qui ne connaissent même pas l’agriculture.

S’établit le schéma classique : spoliation des terres, guerre d’extermination non dite, représailles des Abos qui se défendent à coups de lance. Jusqu’en 1900, les Britanniques les massacrent encore allègrement. Dans les années 1880, leur population, estimée un siècle plus tôt à 300 000, tombe sous la barre des 60 000. Pourtant depuis la décennie précédente, Canberra réclame leur « protection par la discrimination ».

  • En 1901, les six colonies se regroupent et forment le Commonwealth of Australia, indépendant de Londres mais gardant un lien avec la couronne britannique. Obsédé par la pureté et le « white burden », les Néo-Australiens cantonnent les « Noirs » dans des camps dirigés par des religieux plus ou moins pédophiles. Parallèlement, ils tentent un politique d’assimilation, arrachant les enfants métis à leur communauté pour les confier à des familles britanniques ou les embastiller dans des orphelinats réputés pour leurs agressions sexuelles. C’est « la génération volée », entre 1900 et 1970 : 100 000 enfants métis sont arrachés à leurs familles.
  • Dès les années 1930, les Aborigènes maîtrisant la langue de Kipling, souvent des ouvriers agricoles, s’organisent, revendications culturelles et sociales fusionnent. En 1937, la conférence du Commonwealth exige l’intégration totale, « jusqu’à ce que tous les aborigènes vivent comme n’importe quel Blanc australien »

Par parenthèse, il faut dire que l’Australie est un pays curieux. Les travaillistes y ont longtemps eu du poids. L’État n’a jamais pratiqué l’apartheid. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les soldats noirs états-uniens seront agréablement surpris de pouvoir prendre une pinte de bière dans le même bar que les Blancs. Ce qui n’empêchera pas Canberra de développer un arsenal juridique tel qu’il fut longtemps impossible à un Non-Européen d’immigrer en Australie. Aujourd’hui encore, les Australiens font preuve d’une certaine férocité pour repousser les réfugiés loin de leurs côtes…

Striking Gurindji stockmen and their families with Dexter Daniels in 1966 Source: Photograph courtesy Brian Manning and the Kalkaringi/Daguragu Freedom Day web site. L’Ambassade originale de la tente aborigène sur les pelouses devant la Maison du Parlement en 1972 .

 En 1966 éclate, sous la conduite de Vincent Ligiari, la grève de Wave Hill dans le Territoire du Nord : les Gurindji travaillent comme ouvriers agricoles dans des conditions immondes pour des salaires inférieurs à ceux des Blancs. Énorme retentissement. Dans la foulée, les Aborigènes sont enfin reconnus citoyens australiens et en tant que tels ont droit au Smic des Wasp (white anglo-saxon protestant).

Encore quelques dates : en 1972, forts de leur drapeau indigène, les Abos campent devant le Parlement de Canberra. Quatre ans plus tard, c’est le Land Rights Act (restitution prévue de certaines terres). 1992, la Haute Cour abroge le «Terra nullius ». L’année suivante, le premier titre de propriété autochtone est reconnu par la Haute Cour de justice. 1997, c’est la campagne en faveur des enfants kidnappés, « Bringing them home ». 2008 : le Premier ministre travailliste Kevin Rudd prononce des excuses nationales quant à la génération volée, entendant « supprimer une grande tache de l’âme de la nation ».

En 2015, provoquant un tollé chez les progressistes (il en reste encore !), son homologue libéral Tony Abbott entend donc fermer les 100 villages aborigènes « les plus coûteux ».

Sus à l’assistanat !

Alors encore quelques chiffres :

australian

 

C’est plus que les Amérindiens aux Etats-Unis ou au Brésil.

Ils constituent tout de même 25% de la population pénitentiaire nationale, et 42% de celle de l’Australie occidentale.

Sept Abos sur dix habitent en ville, ce sont principalement des « fringe dwellers », des habitants des marges. Huit Noirs sur dix n’ont pas accès au marché du travail.

En brousse, 85% d’entre eux sont chômeurs.

L’espérance de vie de ces peuples premiers est de dix-sept ans inférieure à celle des descendants de Britanniques. Quant au taux de mortalité infantile, est-il besoin de le commenter ?

Photographie: Clinton Pryor / Noonie Raymond

 

PHOTO: ABC Nouvelles: Matt Roberts

Après un périple de 5580 km (environ trois allers-retours Paris-Nice), Clinton Pryor a remis son cahier de doléances au Premier ministre, Malcolm Turnbull, qui l’a reçu hors du Parlement de Canberra, cinq minutes, chronomètre en main. Déçu, Clinton a repris rendez-vous…

Mister Turnbull sait qu’une large partie de l’opinion australienne le soutient. Les Aborigènes ne veulent pas s’intégrer. C’est un peuple peu disruptif et c’est à son honneur. L’immense Alain Testart a longtemps étudié les peuples australiens premiers. Sur la quatrième de couverture de son « Communisme primitif, économie et idéologie », nous pouvons lire ceci : « Dans toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs, il y a partage du gibier. Mais c’est seulement en Australie que ce partage obéit à une loi telle que le gibier y est systématiquement approprié par un autre que le chasseur. À travers le jeu de la réciprocité, cette non-appropriation par le producteur immédiat se résout en une appropriation par l’ensemble de la communauté. D’où l’idée d’un communisme primitif, entendu dans un sens tout différent de celui que lui a conféré la tradition marxiste ou anthropologique. » Il y a environ 10 000 ans, bien des sociétés humaines ont opté progressivement pour un progrès qui les éloignait du communisme du paléolithique. Mais pas les descendants des femmes et hommes de Mungo : « Partout en dehors de l’Australie, les forces productives se sont développées et elles n’ont pas été sans influencer celles des sociétés aborigènes australiennes. Le continent australien n’est pas coupé du reste du monde. Le cap d’York constitue un point de contact avec la Nouvelle-Guinée. En Terre d’Arnhem, des Malais originaires de Macassar sont venus s’installer il y a quelques siècles, ils faisaient du commerce et cultivaient le riz. À travers ces contacts, nécessairement, il y a eu diffusion. Dans la mesure où l’Australie reçoit des autres modes de production, les forces productives ne peuvent plus être totalement typiques du communisme primitif. Toutefois, il convient de remarquer que la capacité d’absorption de techniques étrangères par l’Australie apparaît étroitement limitée. La quantité de choses reçues est incontestablement inférieure à la quantité de choses refusées. Parmi les techniques refusées, il faut compter l’horticulture, l’arc et les flèches, deux techniques connues par les Australiens du cap d’York qui sont en contact avec les habitants du détroit de Torrès. […] Ce qui caractérise l’Australie, c’est cette résistance infinie à la diffusion, à l’adoption et à l’incorporation d’éléments techniques d’origine étrangère. Et cette résistance ne fait rien d’autre que traduire la persistance du communisme primitif qui s’oppose au développement des forces productives, où rien ne pousse les travailleurs à la nouveauté, qu’elle résulte de l’invention ou de la diffusion. »

Découverts en 1974 en Nouvelle-Galles du Sud, dans le sud-est de l’Australie, monsieur et madame Mungo accusent 42000 ans au compteur. Ce sont les plus vieux Australiens que l’on connaisse. Les archéologues Wasp ont enfermé leurs restes au Musée national d’Australie à Canberra. Les nations Ngiyampaa, Barkandji et Mutthi Mutthi ont exigé leur retour vers la terre natale estimant que leur sépulture a été violée et leur repos éternel dérangé.

MUNGO

Après quarante ans de lutte, ils ont récupéré leurs restes, qu’ils ont couchés au sein de la terre-mère, le vendredi 17 novembre dernier, dans un endroit tenu secret.

Ah oui ! à l’époque où Homo sapiens sapiens s’établissait en Australie, l’actuelle Grande-Bretagne était encore peuplée de Néandertaliens…

 

Les Wasp d’OZ croient vivre une époque postmoderne mais c’est le paléolithique qui revient comme un boomerang.

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Bonus médiatique : 

 

Who is Clinton Pryor?

Who are you? My Name is Clinton Pryor. Where do you come from? I'm a Wajuk, Balardung, Kija and a Yulparitja man from the west. Where were you born? I was born in King Edward Hospital Subiaco Where did you grow up? When I was a young boy from a new born to 7 years old.

https://www.clintonswalkforjustice.org



PM meets with the Aboriginal man who walked from Perth to Parliament House

Updated September 06, 2017 17:15:05 The man who walked for a year from Perth stood this morning in the Prime Minister's courtyard in Parliament House. But he walked out frustrated at their brief conversation. Clinton Pryor walked for a year across outback Australia to deliver a message of Indigenous justice to Prime Minister Malcolm Turnbull.

http://www.abc.net.au

 

Peter Norman : on sait enfin qui est le troisième homme sur le célèbre podium du "Black Power"

Le 16 octobre 1968, l'Américain Tommie Smith remportait le 200 mètres des Jeux Olympiques de Mexico. Son compatriote, John Carlos se hissait, quant à lui, à la troisième place. On connaît mieux ces deux athlètes pour le geste qu'ils ont fait lors de la remise des médailles, mais saviez-vous que le troisième coureur sur le podium a joué un rôle primordial dans cette manifestation symbolique.

http://www.ohmymag.com
  • Le film « Manganinnie »
  • Midnight Oil : « Beds are burning »

 

  • Le livre d'Alain Testart : "Le communisme primitif"
Le communisme primitif

Current Anthropology, je parlais d'isomorphisme. Le sens de cette loi ne fait pas non plus mystère : personne ne peut subsister seul (il ne peut consommer son propre gibier, ne peut se marier avec sa propre sœur). C'est comme dirait Lévi-Strauss, dans son interprétation de l'exogamie, l'affirmation de la nécessité de l'échange.

http://www.alaintestart.com

 

  • Mungo
L'homme de Mungo, le plus vieux squelette fossilisé d'Australie, enfin rendu à sa terre

Des danseurs, musiciens et chefs culturels de communautés indigènes de toute l'Australie se sont rassemblés dans le sud-ouest de la Nouvelle-Galles-du-Sud et le nord du Victoria pour fêter le retour des restes de l'homme de Mungo, le plus ancien fossile de squelette humain trouvé en Australie.

http://www.lecourrieraustralien.com

 

  • Juste un clin d'oeil de la part de " l'éditrice"