« Raconter, c’est résister »,

 Guimarães Rosa,

écrivain brésilien

 (1908-1967)

 Ce n’est pas pour faire mon malin, mais j’aurais voulu être une petite souris ce Noël 1945 quand George Orwell a rendu visite à son collègue de l’“Observer” un certain Arthur Koestler, dans sa ferme de Bwlch Ocyn, au nord du pays de Galles.

Pensez donc, se retrouver avec les deux plus grands auteurs de fiction politique du XXe siècle !

“Spartacus” (1939, en Grande-Bretagne et en France) ou “le Zéro et l’Infini” (1940, en 1945 pour la France) pour Koestler.

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“La Ferme des animaux” (1945) ou “1984” (1949) pour Orwell.

1984La-ferme-des-animaux

 

En VO : “The Gladiators”  and “Darkness at Noon”,

“Animal Farm” and “Ninety eighty four”.

 Quatre chefs-d’œuvre émanant de deux “marxistes” dénonçant le totalitarisme stalinien, à l’heure où, surtout après la Deuxième Guerre mondiale, une partie de l’intelligentsia demeure sensible aux sirènes du faux communisme soviétique. 

À la gauche de la cheminée où crépite le feu, Arthur Koestler : un juif hongrois qui a écrit dans sa langue maternelle, avant d’adopter l’allemand puis l’anglais à partir de 1940. (Donc “Spartacus” a été rédigé en allemand.)

Cigarette vissée aux lèvre, George Orwell : un ancien flic britannique de Birmanie issu d’une famille aisée, et devenu un célèbre journaliste prolétarien.

https://schoolworkhelper.net/george-orwell-shooting-an-elephant-metaphors-and-analysis/

George Orwell au travail

J’ai écrit plus haut avoir voulu être “une petite souris”. Je faisais un peu mon crâneur.

Si Orwell, qui a eu mille vies, était un homme de caractère, Koestler était, lui, plutôt à ranger du côté des… caractériels. Un homme qui a agressé physiquement Camus et Sartre, couché avec Simone de Beauvoir, visité le pôle Nord en zeppelin, été extrémiste sioniste, puis agent de Moscou, emprisonné sous Franco, qui a partagé des champignons avec l’inventeur du LSD ou de la morphine avec Walter Benjamin avant de terroriser les pubs de Soho avec son compagnon de beuverie Dylan Thomas (voir Robert Zimmermann, Nobel de littérature), ne peut pas être complètement cool.

Anefo / Nationaal Archief

Arthur Koestler en 1969 (source : ici)

 

 À Koestler et Orwell, en ce Noël 1945, il convient d’associer leur voisin, le scientifique Bertrand Russell (oui, oui, l’homme du tribunal). Ces trois fortes têtes, flanquées du poète anarchiste Herbert Read, œuvrent à la fondation du  Freedom Defense Committee.

 Je ne connais pas personnellement Bwlch Ocyn,  bourgade au nom imprononçable, mais, en 1945, la contrée est plutôt rustique. Auteur de “George Orwell, l’autre vie”, Jean-Pierre Martin a cette belle phrase : “Les baroudeurs aux vies de vaisseaux brûlés aiment les endroits retirés.”

John Thomas / bibliothèque nationale du pays de Galles

Petit aperçu du village en 1878

Les trois gentlemen ne sont pas sans craindre une guerre atomique. En attendant, c’est celle des ego qui a lieu, l’ancien communiste hongrois se querellant rapidement avec le comte mathématicien.

En revanche, ce qui rapproche l’ancien kominternien de l’auteur d’“Hommage à la Catalogne”, c’est justement l’Espagne. Orwell, engagé au côté du Poum, parti communiste centriste et antistalinien, a vu les tueurs moscoutaires à l’œuvre ou plutôt aux basses œuvres, torturant, exécutant “dans le dos” anarchistes (de gouvernement ou non) et autres dissidents.

Depuis la Guerre d’Espagne, écrit-il en avril 1940, je ne puis dire honnêtement que j’aie fait grand-chose, sauf écrire des livres, élever des poules et cultiver des légumes.”

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Beaucoup de femmes rejoignirent le POUM en 36 et prirent les armes.

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Guernica le 26 avril 1937

 

Désillusion et réflexion.

Durant quatre mois, Koestler a tâté de la geôle franquiste, redoutant chaque jour d’être fusillé. Lui qui a vécu en Union soviétique, et notamment dans l’Ukraine affamée et martyrisée, et vu les procès de Moscou, cogite sur un Spartacus qui ressemble à un Lénine manqué. Son gladiateur thrace est en effet assez éloigné de celui de Howard Fast, qui inspira Dalton Trumbo et notre désormais vénérable Kirk Douglas.

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Howard Fast et l'affiche du film du scénariste Dalton Trumbo

“[Spartacus] était le seul voyant, les autres étant aveugles.”

“Le tyran honnête et qui obéit à des raisons supérieures, celui-là peut faire un mal sans limites.”

Il faut dire qu’entre-temps Koestler a reçu témoignage de gens passés par le goulag…

Il a connu la mort de près. Il reconnaît la souffrance des autres.

Et comme l’écrit Johann Hari, il “passera sa vie à abandonner les messies [sans renoncer] jamais au messianisme.”

Alors, au détour d’une page des “Gladiators, on peut lire ces phrases désabusées et dignes du sujet du bac philo :

  • La liberté, c’est quand on n’est pas obligé de travailler.
  • Pourquoi les hommes agissent-ils contre leurs propres intérêts ?
  • Au lieu de penser l’avenir, les esclaves rêvent du passé. [Lequel] s’oublie d’autant plus vite qu’il a été plus pénible.
  • Qu’est-ce qu’une liberté qui ne nous a pas libérés ?
  • L’esprit ne peut dominer le réel.
  • La nécessité de se résigner, de renoncer, s’est, depuis les origines, si profondément ancrée dans les hommes qu’ils ne tiennent plus pour noble que l’enthousiasme de l’abnégation. Peut-être aussi expliquera-t-on que l’humanité puise ses sucs dans la mort et qu’elle demeure sourde à l’enthousiasme de la vie.
  • La politique ? Une conjuration des forces occultes pour dépouiller les petites gens, leur rendre la vie intenable.

(Donc, vous avez quatre heures !)

Et puisque nous sommes, paraît-il, en période électorale, et que tout le monde finira par être forcément déçu, permettez-moi une phrase d’Orwell, dont le “1984” est en tête des ventes aux États-Unis, ainsi qu’un extrait du dialogue entre le philosophe Caton et le général Crassus sauveur de Rome, celui qui va écraser Vladimir Illitch Spartacov.

George Orwell : “Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent.

Source : http://izquotes.com/quote/348888

Source : ici

 Crassus versus Caton :

  • Ne pensez-vous pas que chaque chose soit avant tout subordonné à la vertu et à l’esprit national ? Dans les temps anciens…

Mais Crassus, inflexible :

  • « Pardon ! Allez au fond des choses. Vous constaterez alors que l’État ne sait ni ce qu’il fait ni de quoi il vit ; l’État, c’est l’aristocratie des bureaux, trop bornée pour faire la distinction entre une hypothèque réelle et une traite acceptée. L’orgueil de caste et la tradition viennent s’en mêler aussi pour l’empêcher de rien comprendre aux grandes lois économiques. Il s’ensuit que les vrais maîtres de l’État romain sont les fermiers des taxes, les publicains, les financiers, les spéculateurs, les concessionnaires des mines et les marchands d’esclaves. Ce sont eux qui décident de la guerre et de la paix, qui font à leur gré la prospérité ou la ruine du pays. Vous avez lu sans doute notre grand historien Polybe. Il a écrit, voici près de cent ans, sur ces gens qui contrôlent souverainement aussi bien notre appareil légal que le corps électoral en achetant les voix des électeurs comme celles des actionnaires. Irez-vous contester, par hasard, que la guerre punique est née d’une concurrence commerciale ? Que la guerre contre Jugurtha s’est prolongée parce que l’Africain  connaissait bien les ficelles et qu’il a corrompu chevaliers et sénateurs ? Lisez donc les comptes rendus du Sénat de l’époque, mon jeune ami. Après cela, vous ne me parlerez plus des vertus de nos ancêtres… »

Caton ne répondit rien. Le cynisme de son général l’effrayait.”

Ah oui ! La première profession du général qui sauva Rome était… banquier. Déjà !

 

Vous vivez une époque post-moderne et je n’aimerais pas être à votre place.

 A lire : 

George Orwell, À ma guise, chroniques, 1943-1947 (Agone, 2008).

agone

De 1943 à 1947, George Orwell tient une chronique hebdomadaire dans Tribune, un journal dont les idées se situent à la gauche du Parti travailliste. Intitulées A ma guise, ces chroniques traitent de sujets très divers, depuis l'arrivée du printemps jusqu'aux annonces matrimoniales, en passant par la fête de Noël, l'état de la presse, la hausse des prix ou encore l'antisémitisme.

http://agone.org

  

A écouter :

La série sur George Orwell diffusée sur France culture en février 2017.

George Orwell, what else ? - France Culture

Comment se fait-il qu'un auteur comme George Orwell, qui est un grand critique des sociétés totalitaires inspirées du nazisme et du régime soviétique,...

https://www.franceculture.fr